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Les derniers jours de Pékin

Chapter 30: VII
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About This Book

A first-person, day-by-day account of a naval expedition and the ensuing occupation of a Chinese capital after an anti-foreign uprising, blending travel narrative, military detail, and on-the-ground reportage. The narrator notes the sea voyage and life aboard large warships, the ceremonial joining of an international squadron, and the transition ashore into ruined streets and broken houses where makeshift enclosures, dead animals, and laboring locals mark daily reality. Interwoven impressions of climate and landscape accompany observations of fatigue, discipline, delicate encounters between outsiders and residents, and reflective responses to human suffering and the monotony of prolonged deployment.

Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous réunit une fois encore, le capitaine C… et moi, à notre toujours même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois…

Lundi 29 octobre.

J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses commissions pour l'amiral.

C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt ne serait plus tenable.

Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants, où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours.

* * * * *

Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche—le soleil déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans l'or rouge des soirs—je trouve les aspects changés autour d'elle: les soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets, et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son temple vide.

Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,—où le général vient d'arriver, avec une escorte de cavaliers.

* * * * *

Mardi 30 octobre.

A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire, avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial. Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement matinal.

Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts, voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur.

* * * * *

L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.

A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du courant, vers la mer.

Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives noires.

Mercredi 31 octobre.

Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment salubre.

Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.

* * * * *

Jeudi 1er novembre.

Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.

Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.

Vendredi 2 novembre.

Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui: les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée. Peut-être demain et encore?…

J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient entre la terre et les navires, pour ce débarquement du corps expéditionnaire,—qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels parages…

Samedi 3 novembre.

En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il fait mauvais…

Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux lames, je saute à bord du Redoutable,—où mes camarades, qui n'ont pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine depuis déjà quarante jours.

V

RETOUR A NING-HAI

Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous retournons au fort des Français.

Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et glacée.

Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois, s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus, ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles russes.

Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie. C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine; chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent vides, à l'abandon.

Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de deux soldats.

Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu d'arriver sur un sol de France,—et vraiment on serait en peine de dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de patrie.

Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent bon,—et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France retrouvée…

Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du pavillon de France.

Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin, que les zouaves ont transformée en chapelle.

Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux, des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont faits d'obus et de baïonnettes;—choses naïves et charmantes, que les soldats savent arranger quand ils sont en exil.

La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes, avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves; messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil; messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour, les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach, qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre lointaine, de funérailles et de matinée grise…

Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves forment la haie, présentant les armes.

Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid, et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer sur nous leurs feuilles.

Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a déjà pris lui aussi un air d'être français,—sans doute à cause de ces braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre, c'est la Grande Muraille de Chine,—et nous sommes loin, effroyablement loin, dans l'exil extrême.

* * * * *

Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là tombèrent:

C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie, quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes, derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau pour essayer d'arrêter le feu.

Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés se voilent bientôt de bonnes larmes,—et, quand il s'avance sur le funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui, dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave…

* * * * *

Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!

Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés d'un humble petit drapeau tricolore,—et que l'on salue en soldat, avec des paroles simples qui font pleurer!…

VI

PÉKIN AU PRINTEMPS

I

Jeudi 18 avril 1901.

Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.

Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles vibrations cueillies en haut de la mâture du Redoutable, nous informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major allemand a péri dans la flamme.

De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles allemandes.

Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir franchir ce soir la barre du fleuve.

Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.

* * * * *

Vendredi 19 avril.

La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour quatre heures du soir.

Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au début de l'hiver, en jonque et à cheval!

Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière grise et brûlées par un soleil déjà torride.

Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville chinoise», moins imposants et moins sombres.

Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la porte du «temple du Ciel»!—Il en va de même, paraît-il, pour la ligne de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers impériaux.—Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!…

* * * * *

Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse; beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.

Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel Marchand, le héros que l'on sait,—arrivé à Pékin en novembre dernier, alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est offerte.

C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,—et, en causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à l'arrière-saison.

Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des empereurs, par les portes triples percées dans les colossales murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.

Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence, revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol de poussière, des parcs de poussière.

Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres, tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse, et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de mornes demeures… Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans résurrection possible.

* * * * *

Samedi 20 avril.

Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef d'état-major général de l'armée allemande.

Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre d'art ancien.

Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu. Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les vieux palanquins asiatiques.

La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre; elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.

Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel, chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.

* * * * *

Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche, pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre, tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et cruelles,—oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment sont ailleurs occupées…

Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières feuilles d'un vert teinté de rose.

On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques, des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.

* * * * *

C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais…

* * * * *

Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur! Et avoir enfermé tout cela—qui est cependant si grand qu'on ne le voit pas finir,—l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré, si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!

Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici, s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses…

* * * * *

Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore; mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs…

* * * * *

Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion, représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées pour cingler.

Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver… Ainsi donc, aux yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls, pour caractériser les Français.

Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien glorieux trophée rapporté de cette guerre,—et, dans notre pays même, cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].

[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs, les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en vente: encore sont-elles devenues fort rares.]

* * * * *

Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,—sous la conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.

En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans laquelle l'incinération eût été complète.

* * * * *

Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.

Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la pleine activité. Huit cents ouvriers—presque tous Boxers, affirme l'évêque, avec un beau sourire de défi—travaillent à réparer la cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais finies.

Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais, naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.

II

Dimanche 21 avril.

Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin du Redoutable.

Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance, avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.

Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.

J'entre par le côté gauche de la nef,—qui est le côté des hommes, tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.

L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense. On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles d'or.—Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et semblent le faire avec humilité, avec ferveur.

* * * * *

Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu: la sortie de la messe,—une occasion unique de voir quelques-unes des belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues, où ne circulent que les femmes de basses classes.

Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,—et combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches, pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels, celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.

Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser le moins du monde à l'illusion.

Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.

* * * * *

Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête… Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils triomphent librement—jusqu'à la tuerie prochaine.

* * * * *

A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du quartier général,—dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée, avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits arbres.

Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur une béquille.

Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire des empereurs de Chine.

* * * * *

Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de l'automne dernier!

En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les potions, les linges bien propres—et les bons sourires.

Le petit parloir de la supérieure—une vieille fille au fin visage desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège—son petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre deux potiches remplies de lilas blanc.

Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,—et c'est, comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs petites chapelles naïves.

Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi, encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé…

Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins devant le chignon d'une infirmière laïque…

* * * * *

Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui circulent dans les rues.

On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,—puisque l'un des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les relations internationales de nos troupes.

La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois, les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient à eux familièrement, au lieu de les fuir.

Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»

Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous passons.

* * * * *

Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.
Silence et obscurité partout.

Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles ruelles qui sentent la mort.

Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course… Les veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond, trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses; elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent avec une telle demeure.

Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une maison de chant (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans des nuages de fumée endormeuse.

Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites, sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier, des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les solives de l'écrasant plafond noir.—Et c'est ici un lieu de fête élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.

Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous allumons des cigarettes turques, et la musique commence.

C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur ses cordes des chants d'une tristesse infinie.

Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le lointain.

Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en mineur dont la tristesse convient aux rêves de la fumée noire. Mais, avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:

—Bonsoir, colonel!…

Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment, l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en résultats imprévus…

* * * * *

Lundi 22 avril.

Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser partir.

Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui, l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.

Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination, sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là, sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des giroflées violettes.

Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre, duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes.

Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau de laine rouge;—un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi. C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des chemins, en ramassent ainsi tous les jours,—qu'on a jetées sur des tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été lancée avant d'être morte,—soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix, terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli, est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa nuque où se promènent les mouches.

* * * * *

Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition dernière!…

VII

VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS

I

Vendredi 26 avril.

C'est enfin aujourd'hui mon départ pour ce bois sacré qui renferme les sépultures impériales.

A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre chasseurs d'Afrique et un interprète chinois. Nous partons à cheval, sur nos bêtes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de fer avec nous.

D'abord deux ou trois kilomètres à travers Pékin, dans la belle lumière matinale, par les grandes voies magnifiquement désolées, celles des cortèges et des empereurs, par les triples portes rouges, entre les lions de marbre et les obélisques de marbre, jaunis comme de vieux ivoires.

Maintenant, la gare,—et c'est en pleine ville, au pied de la muraille de la deuxième enceinte, puisque les barbares d'Occident ont osé commettre ce sacrilège, de crever les remparts pour faire passer leurs machines subversives.

Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file à travers les dévastations de la «Ville chinoise», et longe pendant trois ou quatre kilomètres la colossale muraille grise de la «Ville tartare», qui ne finit plus de se dérouler toujours pareille, avec ses mêmes bastions, ses mêmes créneaux, sans une porte, sans rien qui repose de sa monotonie et de son énormité.

Une brèche dans l'enceinte extérieure nous jette enfin au milieu de la triste campagne.

Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage à travers la poussière des plaines, rencontrant des gares détruites, des décombres, des ruines. D'après les grands projets des nations alliées, cette ligne, qui va actuellement jusqu'à Pao-Ting-Fou, devra être prolongée de quelques centaines de lieues, de façon à réunir Pékin et Hankéou, les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes artères de la Chine nouvelle, semant à flots sur son passage les bienfaits de la civilisation d'Occident…

* * * * *

A midi, nous mettons pied à terre devant Tchou-Tchéou, une grande ville murée, dont on aperçoit, comme dans un nuage de cendre, les hauts remparts crénelés et les deux tours à douze étages. On se reconnaît à peine à vingt pas, comme par les temps très brumeux du Nord, tant il y a de poussière en suspens partout, sous un soleil terni et jaunâtre, dont la réverbération est cependant accablante.

Le commandant et les officiers du poste français qui occupe Tchou-Tchéou depuis l'automne ont eu la bonté de venir au-devant de moi et m'emmènent déjeuner à leur table, dans la quasi fraîcheur des grandes pagodes un peu obscures où ils sont installés avec leurs hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui semblait dernièrement si sûre, l'est moins depuis quelques jours; il y a par là, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue hier attaquer un des grands villages par où je passerai, et on s'est battu toute la matinée,—jusqu'à l'apparition du détachement français envoyé au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme une compagnie de moineaux.

[Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont été explorés depuis de longues années par tous les Européens de passage à Pékin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont les abords mêmes avaient toujours été interdits.]

—Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans sa tête, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes. Vous avez déjà six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en ajouter quatre.

Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de:

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans…

Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs, ces gens-là; mais, en rase campagne!… Il est fort probable, du reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il.

* * * * *

A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.)

Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé: un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol.

Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude.

A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver. Mais l'un d'eux les arrête en criant: «Fanko pink! (Français soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.—Et leur confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de «barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion européenne.

Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus, très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.—Et les saules frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante poussière.

Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes sont devenus couleur de cendre.

Vers cinq heures apparaît en avant de nous cette vieille ville murée où nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crénelés, de couleur si sombre. De près, sans doute, elle ne sera que ruines, décrépitude, comme la Chine tout entière.

Un cavalier, traînant avec lui son inévitable petit nuage, accourt à ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent Laï-Chou-Chien. Il m'apprend que le général a eu la très aimable pensée de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi avec un cortège, et il a convoqué les villages voisins pour une fête qu'il me prépare.

En effet, le voici ce cortège, qui débouche là-bas des vieilles portes croulantes, avec des emblèmes rouges, des musiques, et s'avance dans les champs désolés.

Maintenant il s'arrête pour m'attendre, rangé sur deux files de chaque côté du chemin. Et, suivant le cérémonial millénaire, un personnage s'en détache, un serviteur du mandarin, chargé de me présenter, à cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de visite de son maître. Il attend lui-même, le mandarin craintif, descendu par déférence de sa chaise à porteurs, et debout avec les gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommandé, je lui tends la main sans mettre pied à terre; après quoi, dans les tourbillons de la poussière grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs, suivis de mes cavaliers, et précédés du cortège d'honneur, avec ses musiques et ses emblèmes.

En tête, deux grands parasols rouges entourés de soies retombantes comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir, large comme un hibou éployé, qu'un enfant tient au bout d'une hampe; ensuite encore, sur deux rangs, les bannières, puis les cartouches, en bois laqué rouge, inscrits de lettres d'or. Et, dès que nous sommes en marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, à coups espacés comme pour un glas, tandis que les hérauts, par de longs cris, annoncent mon arrivée aux habitants de la ville.

* * * * *

Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne; de chaque côté, cinq ou six petites cages de bois sont accrochées, chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne bouge pas au milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer à travers les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que ça peut être, pour se tenir ainsi roulé en boule et avoir la queue si longue? Des singes?… Ah! horreur! ce sont des têtes coupées! Chacune de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux nattés.

Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus des inévitables vieux monstres de granit, qui, à droite et à gauche, dressent leurs grosses têtes aux yeux louches. Pour me voir passer, des gens immobiles sont plaqués contre les parois de ce tunnel, à tout touche, grimpés les uns sur les autres: des nudités jaunes, des haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussière emplit et obscurcit ce passage voûté, où nous nous pressons, hommes et chevaux, dans l'enveloppement d'un même nuage.

Et nous voici entrés dans de la vieille Chine provinciale, tout à fait arriérée et ignorée…

II

Ruines et décombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles.

Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement à coups espacés, et les hérauts continuent de m'annoncer au peuple par de longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore brûlant du soir. On aperçoit des terrains vagues, des champs ensemencés. Et çà et là des monstres en granit, frustes, informes, à demi enfouis, la grimace usée par les ans, indiquent où furent jadis des entrées de palais.

Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortège s'arrête et je mets pied à terre. Là, depuis sept ou huit mois, sont casernés nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de passer à Laï-Chou-Chien tout un long hiver, séparés du reste du monde par des neiges, par des steppes glacés, et menant une sorte d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si déroutantes.

C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces braves figures de chez nous, après tous ces bonshommes jaunes qui se pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux énigmatiques, et ce quartier français est comme un coin de vie, de gaieté et de jeunesse au milieu de la vieille Chine momifiée.

On voit que l'hiver a été salubre pour nos soldats, car ils ont la santé aux joues. Et ils se sont organisés d'ailleurs avec une ingéniosité comique et un peu merveilleuse, créant des lavoirs, des salles de douches, une salle d'école pour apprendre le français aux petits Chinois, et même un théâtre. Vivant en intime camaraderie avec les gens de la ville, qui bientôt ne voudront plus les laisser partir, ils cultivent des jardins potagers, élèvent des poules, des moutons, des petits corbeaux à la becquée,—voire des bébés orphelins.

Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, après avoir soupé au poste français. Et à neuf heures, des lanternes de parade, très chinoisement peinturlurées, grandes comme des tonneaux, viennent me chercher pour me conduire au «yamen».

* * * * *

C'est toujours d'une profondeur sans fin les «yamen» chinois. Dans la nuit fraîche, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs rangés en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents mètres de cours, et combien de portiques en ruine, de péristyles aux marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussiéreux et vermoulu que le mandarin me destine: un bâtiment séparé, au milieu d'une sorte de préau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai là, sous des solives enfumées, une grande salle blanchie à la chaux, contenant au milieu, sur une estrade, des sièges comme des trônes; ailleurs de lourds fauteuils d'ébène, et, pour orner les murs, quelques rouleaux de soie éployés, sur lesquels des poésies sont inscrites en caractères mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en papier de riz, un très dur couchage sur une estrade et sous des couvertures de soie rouge, enfin un brûle-parfum où se consument des baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naïf et suranné aussi, vieillot même en Chine.

Mon hôte timide, en costume de cérémonie, m'attendait devant la porte et me fait prendre place avec lui sur les trônes du milieu, pour m'offrir le thé obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis, avec discrétion, il se hâte de lever la séance et de me souhaiter bonne nuit. En se retirant, il m'invite à ne pas m'inquiéter si j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hanté par les rats. Je ne devrai pas m'inquiéter non plus, si j'entends, derrière mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le préau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit, m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde.

—Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la cité, si haut murée, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqué un trou dans les remparts, et les brigands, qui, hélas! en ont eu connaissance, ne se font point faute d'entrer par là.

Et quand il est parti, le mandarin aux longues révérences, quand je suis seul dans l'obscurité de ce logis, au coeur de la ville isolée dont les portes sont garnies de têtes humaines dans des cages, je me sens infiniment loin, séparé du monde qui est le mien par des espaces immenses, et aussi par des temps, par des âges; il me paraît que je vais m'endormir au milieu d'une humanité en retard d'au moins mille ans sur la nôtre.

Samedi 27 avril.

Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit m'éveillent dans la vieille chambre étrange, et, à travers le tamisage des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au dehors.

Osman et Renaud, levés avant moi, viennent alors m'avertir que l'on fait en hâte de grands préparatifs dans les cours du yamen pour me donner une fête,—une fête du matin, puisque je dois remonter à cheval et continuer ma route vers les sépultures impériales aussitôt après le repas de midi.

Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours, des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres sur leurs socles. La foule chinoise—toujours les hommes seulement, bien entendu—est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière. Et les acacias, les saules monotones, qui sont à peu près les seuls arbres répandus dans cette Chine du Nord, montrent çà et là de vieilles ramures grêles, aux petites feuilles à peine écloses, d'un vert encore tout pâle.

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Voici d'abord le défilé très lent, très lent d'une musique: beaucoup de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mélodie est comme chantée par un mélancolique, et doux, et persistant unisson de flûtes,—de grandes flûtes au timbre grave, dont quelques-unes ont des tuyaux multiples et ressemblent à des gerbes de roseaux. C'est berceur et lointain, exquis à entendre.

Les musiciens maintenant s'asseyent près de nous, en cercle, pour mener la fête. Le rythme tout à coup change, s'accélère; les sonnettes s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse. Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la poussière qui s'épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule, arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et qui jouent du sistre, qui s'éventent, qui se démènent d'une façon exagérée, névrosée, épileptique… Des géants? Des pantins? Qu'est-ce que ça peut bien être?… Cependant ils arrivent très vite, avec leurs grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous… Ah! des échassiers! Des échassiers prodigieux, plus haut perchés sur leurs jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues sauterelles. Et ils sont costumés, grimés, peints, fardés; ils ont des perruques, de fausses barbes; ils représentent des dieux, des génies tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils représentent des princesses aussi, ayant de belles robes de soie brodée, ayant des joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piquées dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'éventent d'une façon exagérée, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entière, d'un même mouvement régulier, incessant, obsédant comme celui des balanciers de pendule.

Or ces échassiers, paraît-il, sont tout simplement les jeunes garçons d'un village voisin, de braves petits campagnards, formés en société de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres villages de la Chine intérieure, bien des siècles, des millénaires avant que la coutume en soit venue chez nous, les garçons, de père en fils, ont commencé de s'adonner passionnément aux jeux de force ou d'adresse, de fonder des sociétés rivales, les unes d'acrobates, les autres d'équilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours. C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout est glacé et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au milieu d'un désert de neige.