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Les derniers jours de Pékin

Chapter 34: I
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About This Book

A first-person, day-by-day account of a naval expedition and the ensuing occupation of a Chinese capital after an anti-foreign uprising, blending travel narrative, military detail, and on-the-ground reportage. The narrator notes the sea voyage and life aboard large warships, the ceremonial joining of an international squadron, and the transition ashore into ruined streets and broken houses where makeshift enclosures, dead animals, and laboring locals mark daily reality. Interwoven impressions of climate and landscape accompany observations of fatigue, discipline, delicate encounters between outsiders and residents, and reflective responses to human suffering and the monotony of prolonged deployment.

En effet, malgré les perruques blanches et les vieilles barbes de centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, très jeune, avec des sourires enfantins. Elles sourient naïvement, les princesses gentilles et drôles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excités d'éventails, et qui dansent, de plus en plus dégingandées, qui se cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tête et du torse avec frénésie. Ils sourient naïvement, les vieillards qui ont des figures d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possédés. L'unisson persistant des flûtes semble à la longue les ensorceler, les mettre dans un état spécial de démence qui se traduit par l'excès du tic des ours…

A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule échasse, l'autre jambe relevée, l'autre échasse rejetée sur l'épaule, et, par des prodiges d'équilibre, ils dansent tout de même, ils se dandinent tout de même, plus que jamais, comme des marionnettes dont les ressorts s'affolent, dont le mécanisme va sûrement se détraquer. On apporte alors, en courant, des barrières de deux mètres de haut, et ils les sautent, à cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou génies, sans cesser leurs jeux d'éventail ni leurs batteries de tambourin.

Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur des jambes aussi longues (les garçons d'un autre village), arrive du fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le même air, une danse semblable; ils reproduisent les mêmes personnages, les mêmes génies, les mêmes dieux à longue barbe, les mêmes belles dames minaudières: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec leurs figures si bizarrement grimées, ces danseurs incarnent des rêves mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des âges, par une humanité infiniment distante de la nôtre,—et tout cela, de génération en génération, se transmet partout le pays d'une manière inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites, les formes et les choses.

Du reste, dans son étrangeté extrême, cette fête, cette danse demeure très villageoise, très campagnarde, naïve comme un divertissement de laboureurs.

Ils ont fini de sauter leurs barrières. Et à présent on voit poindre, du même là-bas toujours, deux épouvantables bêtes qui marchent de front, une bête rouge et une bête verte. Ce sont deux grands dragons héraldiques, longs d'au moins vingt mètres, dressant la tête, la gueule béante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces griffes que chacun sait. Cela s'avance très vite, comme courant et se tordant au-dessus des épaules de la foule, avec des ondulations de reptile… Mais c'est tout léger, en carton, en étoffe tendue sur des cercles, chaque bête supportée en l'air, au bout de bâtons, par une douzaine de jeunes hommes très exercés, qui savent, par des trucs subtils, donner à l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de maître de ballet les précède, tenant en main une boule que les porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux monstres.

D'abord les deux grandes bêtes se contentent de danser devant moi, au son des flûtes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui s'est élargi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout à fait terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font rage. Elles s'emmêlent, elles s'enroulent l'une à l'autre, ayant l'air de s'étreindre; on les voit traîner leurs longs anneaux dans la poussière, et puis tout à coup, d'un bond, elles se redressent, comme cabrées, les deux énormes têtes se faisant face, avec un tremblement de fureur. Et le maître de ballet, agitant sa boule directrice, se démène et roule des yeux féroces.

Et la poussière s'épaissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne voit plus; la poussière se lève en nuage, rendant à demi fantastique cette bataille de la bête rouge et de la bête verte. Le soleil brûle comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anémié par tant de sécheresse après l'hiver de glace, s'indique à peine ici par la nuance très tendre des quelques petites feuilles apparues aux vieux saules, aux vieux acacias de cette cour…

* * * * *

Après le déjeuner, des mandarins de la plaine, précédés de musiques, arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des paniers de raisins conservés, des paniers de poires, des poules vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffés du bonnet officiel d'hiver à plume de corbeau et vêtus de robes de soie sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carré de broderie d'or—au milieu duquel est figurée, parmi des nuages, une toujours invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards desséchés, à barbiche grise, à moustache grise qui retombe. Et, avec eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes révérences, de grands compliments; des poignées de main où l'on se sent comme griffé par des ongles trop longs, emmanchés de vieux doigts maigres.

* * * * *

A deux heures, je remonte à cheval, avec mes hommes et je m'en vais à travers les décombres des rues, précédé du même cortège qu'à l'arrivée, les gongs sonnant en glas et les hérauts poussant leurs cris. Derrière moi, suit le mandarin de céans dans sa chaise à porteurs, suivent les compagnies d'échassiers et les deux dragons monstrueux.

Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, où la foule est déjà assemblée pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les princesses aux enjambées de trois mètres, les dieux qui jouent du sistre ou du tambourin, et la bête rouge, et la bête verte. Sous la voûte demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les gongs, dans des envolées de poussière noirâtre qui vous aveugle, c'est une mêlée compacte, où nos chevaux se traversent et bondissent, troublés par le bruit, affolés par les deux épouvantables monstres qui ondulent au-dessus de nos têtes…

Après nous avoir reconduits à un quart de lieue des murs, ce cortège enfin nous quitte.

Et nous retrouvons le silence,—dans la plaine brûlante où nous avons à faire vingt kilomètres environ à travers la poussière et le «vent jaune» pour atteindre Y-Tchéou, une autre vieille ville murée qui sera notre étape de ce soir.

Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux.

III

La plaine ressemble à celle d'hier, plus verte cependant et un peu plus boisée. Les blés, semés en sillons comme les nôtres, poussent à miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre. D'ailleurs, tout devient moins désolé à mesure qu'on s'éloigne de la région de Pékin pour s'élever, par d'insensibles pentes, vers ces grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes en avant de nous. Le «vent jaune» aussi souffle moins fort, et, dans les instants où il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussière, on dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout, ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend à voir, dans les sentiers, passer des paysans de chez nous… Mais les quelques laboureurs courbés vers la terre ont sur la tête de longues nattes relevées en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au safran.

Tout est paisible, dans ces champs inondés de soleil, dans ces villages bâtis à l'ombre légère des saules. En somme, les gens ici vivaient heureux, cultivant à la façon primitive le vieux sol nourricier, et régis par des coutumes de cinq mille ans. A part les exactions peut-être de quelques mandarins—et encore est-il beaucoup de mandarins débonnaires,—ces paysans chinois en étaient presque restés à l'âge d'or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux les joies de cette «Chine nouvelle» rêvée par les réformateurs d'Occident. Jusqu'à ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a guère troublés, ceux-ci; dans cette contrée que nous Français occupons seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rôle que de défendre les villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les semailles, tous les travaux de la terre ont été faits tranquillement en leur saison,—et il est impossible ne n'être pas frappé de la différence avec certaines autres contrées, que je ne puis trop désigner, où c'est le régime de la terreur et où les champs sont restés en friche, redevenus des steppes déserts.

* * * * *

Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond découpé des montagnes qui commencent de beaucoup grandir à nos yeux, une ville nous apparaît comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts crénelés. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine installé là depuis l'automne.

Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devinés de loin, au nuage de poussière soulevé par nos chevaux dans la plaine. Et, dès que nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortège officiel qui vient à ma rencontre: mêmes emblèmes qu'à Laï-Chou-Chien, même grand papillon noir, mêmes parasols rouges, mêmes cartouches et mêmes bannières; tout cérémonial en Chine est réglé depuis des siècles par une étiquette invariable.

Mais les gens qui me reçoivent aujourd'hui sont beaucoup plus élégants et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est descendu de sa chaise à porteurs pour m'attendre au bord de la route, après m'avoir fait remettre à cent pas de distance sa carte de visite sur papier écarlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en somptueuses robes de soie; lui-même est un grand vieillard distingué, qui porte à son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la foule est énorme pour me voir faire mon entrée, au son funèbre du gong, aux longs gémissements des crieurs. Des figures garnissent le faîte des remparts, regardant entre les créneaux avec de petits yeux obliques, et jusque dans l'épaisseur des portes, il y a des bonshommes à torse jaune plaqués en double haie contre les parois. Mon interprète cependant me confesse qu'on est généralement déçu: «Si c'est un lettré, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel?» (On sait le dédain chinois pour le métier des armes.) Mon cheval seul relève un peu mon prestige; assez fatigué par la campagne, ce pauvre cheval d'Algérie, mais ayant encore du port de tête et du port de queue lorsqu'il se sent regardé, et surtout lorsque le gong résonne à ses oreilles.

* * * * *

Y-Tchéou, la ville où nous voici enfermés dans des murs de trente pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants, malgré ses espaces déserts et ses ruines. Et il y a grande affluence de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites échoppes anciennes où s'exercent des métiers antédiluviens.

C'est d'ici même qu'est parti, l'année dernière, le terrible mouvement de haine contre les étrangers, c'est dans une bonzerie de la montagne voisine que la guerre d'extermination a été d'abord prêchée, et tous ces gens qui m'accueillent si bien ont été les premiers Boxers; ardemment ralliés pour l'instant à la cause française, ils décapitent volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transigé et mettent les têtes dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies; mais, si le vent tournait demain, je me verrais déchiqueté par eux au son de ferraille de leurs mêmes gongs, et avec le même entrain qu'ils mettent à me recevoir.

Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destiné, tout au fond de la résidence mandarine—au bout d'une interminable avenue de vieux portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs dans des sourires de tigre,—une demi-heure de jour me reste encore, et je vais faire visite à un jeune prince de la famille impériale, détaché à Y-Tchéou pour le service des vénérables tombeaux.

D'abord, la mélancolie de son jardin, par ce crépuscule d'avril. C'est entre des murs de briques grises; c'est très fermé, au milieu de la ville déjà si murée. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits carrés, les petits losanges où fleurissent de larges pivoines rouges, violettes ou roses qui sont très odorantes, contrairement à celles de chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excès de senteurs. Il y a aussi des rangées de petits bassins en porcelaine, où habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons noirs, empêtrés dans des nageoires et des queues extravagantes qui leur font comme des robes à falbalas; poissons chez lesquels on est arrivé à produire, par je ne sais quelle mystérieuse culture, des yeux énormes et effrayants qui leur sortent de la tête comme ceux des dragons héraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes, déforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les faire ressembler aux chimères de leurs rêves.

Il fait déjà sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce petit jardin de prison, et on n'y aperçoit d'abord en entrant qu'un flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs «parasols d'honneur», ouverts et plantés debout sur des pieds en bois. Un air lourd, trop saturé d'opium et de musc. De profonds divans rouges, sur lesquels traînent des pipes d'argent, pour fumer ce poison dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfumé à l'excès, et vêtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve au lilas.

* * * * *

Ce soir, chez le mandarin, dîner auquel assistent le commandant du poste français, le prince, deux ou trois notables et un de mes «confrères», un membre de l'Académie de Chine, mandarin à bouton de saphir.

Assis dans de lourds fauteuils carrés, nous sommes six ou sept, autour d'une table que garnissent d'étranges et exquises petites porcelaines des vieux temps, petites, petites comme pour une dînette de poupées. Des cires rouges nous éclairent, allumées dans de hauts chandeliers de cuivre.

Depuis ce matin, la province entière a quitté par ordre le bonnet hivernal pour prendre le chapeau d'été, conique en forme d'abat-jour de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant la dignité du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est de bon ton de dîner coiffé,—et cela fait tout de suite Chine de paravent, les chapeaux de ce style.

Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hélas! et il serait de la dernière inconvenance de les demander ou même d'y faire allusion.—(On sait d'ailleurs qu'un Chinois obligé de parler de sa femme ne doit la désigner que d'une manière indirecte, et autant que possible par un qualificatif sévèrement dénué de toute galanterie, comme par exemple: «mon horripilante» ou «ma nauséabonde».)

* * * * *

Le dîner commence par des prunelles confites et quantité de sucreries mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer: Y-Tchéou est un pays si perdu, si loin de la côte, il est si difficile de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs de biche, et puis des ragoûts de racines de nénufar aux oeufs de crevette.

Dans la salle blanche au plafond noir—dont les murs sont ornés d'aquarelles, sur longues bandes de papier précieux, représentant des bêtes ou des fleurs monstrueuses—l'inévitable odeur de l'opium et du musc se mêle au fumet des sauces étranges. Autour de nous s'empressent une vingtaine de serviteurs coiffés comme leurs maîtres et vêtus de belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon «confrère» de l'Académie de Chine me dit des choses de l'autre monde. Il est vieux et entièrement desséché par l'abus de la fumée mortelle; sa petite figure réduite à rien disparaît sous le cône de son chapeau et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues.

—Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche péniblement penchée sur le côté?

Il paraît qu'il possède au bout de son pinceau plus de quarante mille caractères d'écriture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet, d'improviser des poésies suaves. De temps à autre, je vois avec terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa propre fourchette à deux dents, quelque bouchée de choix qu'il me destine,—et cela m'oblige à de continuels et difficiles escamotages sous la table pour ne point manger ces choses.

Après les mets saugrenus et légers, paraissent des canards désossés, et puis des viandes, qui doivent se succéder de plus en plus copieuses, jusqu'à l'heure où les convives déclarent que vraiment cela suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,—et voici l'instant de monter en palanquin pour aller à la fête nocturne que l'on m'a préparée.

Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, où il fait nuit étoilée, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimères. Et une centaine d'aimables Boxers sont là aussi, tenant des torches pour nous éclairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et les porteurs nous enlèvent au trot, tandis que toutes ces torches flambantes courent à nos côtés, et que les gongs, courant de même, commencent, en avant de notre cortège, leur fracas de bataille.

Très vite, pendant cette course, très vite défilent, éclairées par toutes ces lueurs dansantes, les petites échoppes encore ouvertes, les figures chinoises encore attroupées pour nous voir, et les grimaces de tous les monstres de pierre échelonnés sur la route.

* * * * *

Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana d'Y-Tchéou!»… Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses murs!… C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine pour occuper leurs veillées glaciales.

J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands enfants donnent pour moi ce soir.—Et, de tant de réceptions charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde, aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la mienne.

Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je l'emporterai précieusement en France.

Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de la Comédie-Française, ou bien: M. le caporal un tel, du théâtre Sarah-Bernhardt. Et nous prenons place.—C'est un vrai théâtre qu'ils ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau.

Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.—Car ils ont fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux tout le temps.

* * * * *

Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe… Ensuite, se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française, quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême Asie?…

Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous nos soldats.

Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches fumantes d'une centaine de Boxers.

Il y a d'abord, menée par les flûtes graves, une danse d'échassiers, au dandinement d'ours. Ensuite donnent à tour de rôle toutes les sociétés de gymnastique de la région voisine. De petits paysans d'une dizaine d'années, costumés en seigneurs des anciennes dynasties, font un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux tous de légèreté et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent en moulinets. Viennent à présent les garçons d'un autre village, qui jettent en hâte leurs vêtements et se mettent à faire tourner des fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientôt ce ne sont plus des fourches à nos yeux, mais des espèces de serpents sans fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de main, plus vite que dans les cirques les mieux machinés, une barre fixe est dressée devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement musclés, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-là, les mêmes qui tout à l'heure nous servaient à table, en si belles robes de soie.

Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des flûtes, la flamme fumeuse des torches.

* * * * *

Pour finir, un feu d'artifice, très long, très bruyant. Quand les pièces éclatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des pagodes en papier mince et lumineux se déploient sur le ciel étoilé, édifices de rêve chinois, tremblants, impondérables, qui tout de suite s'enflamment et s'évanouissent en fumée.

* * * * *

Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons tard, au trot de nos porteurs, escortés des mille lumières dansantes de nos torches et de nos lanternes.

Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis séparé dont l'avenue est surveillée par les immobiles bêtes accroupies. Sur ma table du milieu, on a posé un souper de toutes les variétés de gâteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans feuilles, décorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu, poussés dans des vases de porcelaine et longuement torturés, jusqu'à devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme régulière d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pêcher ressemble à une couronne de fleurs roses. A part ces fraîches floraisons de printemps, tout est vieux dans ma chambre, déjeté, vermoulu; et, par les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables rats qui me suivent des yeux.

Couché dans mon grand lit, dont les sculptures représentent d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois.

* * * * *

Dimanche 28 avril.

Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,—une spécialité d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur étirer les entrailles ou à les brûler vifs.

* * * * *

A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin.

Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous étions entrés hier.—Nulle part encore nous n'avions vu tant de monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle dans les carrefours.

Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les champs silencieux, sous l'ardent soleil.

* * * * *

Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc.

IV

Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol de cendre.

Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des vieilles tours sont perchées,—de ces tours à dix ou douze étages qui font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne à chaque bout.

Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,—à mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.

Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,—tandis que les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.

Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon «confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une mule.

Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages. Le chemin pénètre au milieu de collines—qui sont revêtues d'herbe et de fleurs!—et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.

Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.

La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir, est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés, commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.

Il est vrai, ce sont des forêts factices,—mais déjà si vieilles,—plantées il y a des siècles, pour composer le parc funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre empereurs tartares.

* * * * *

Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des Souverains,—et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement l'ensemencer.

C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son mystère… Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui lui préparent de telles demeures!… On serait tenté dans cette ombre de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.

Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant…

Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de temps à autre, le croassement d'un corbeau,—trop funèbre, à ce qu'il semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la Magicienne des repos qui ne finiront plus.

Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique, impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des cèdres.

* * * * *

Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens—du reste aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse solitude alentour.

[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription souhaitant à leur souverain de vivre dix mille fois dix mille ans.]

La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables, qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous pareils,—rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis longtemps un but d'excursion permis aux Européens.

On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur que les Chinois recherchent en toute chose.

Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres, hérissés de cornes et de griffes.

Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt, ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a l'air vierge,—tant il est feutré de ces mousses, de ces petites plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les hommes.

Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle, trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints. Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire.

Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,—une espèce de maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en chinois, la troisième en mandchou.

L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais. Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde.

Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune… A moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour quelque revanche à laquelle on n'ose songer… Mon Dieu, le jour où la Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits, lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de ces hommes nos moyens modernes de destruction!… Et vraiment il semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance.

Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus, l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose, dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes et des mousses.

On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont d'un rouge de sang avec des ferrures d'or.

Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes, sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et blancs qui ont trois fois la taille humaine.

Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les prenant pour de l'or.

Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort, des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de baïonnette.

Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par l'Empereur de Chine[6],—et c'est là un des épisodes les plus singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée d'invasion…

[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]

Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.

Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans, l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur, non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes, dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même façon,—au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.

Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart, arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.

Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous accueillent par un concert de cris.

Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante… De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre, supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci par leur fausse naïveté barbare…

Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors, des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs, la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples, accordant tout.

Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles, y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs, derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant, au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.

VIII

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN

I

Pékin, mercredi 1er mai.

Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches montagnes sont toutes marbrées de neige.—Il se trouve cependant des personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps!

Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui demander au moins trois jours de plus.

Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps, tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en avant des fonds obscurs…

Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même, l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises en guirlandes.

C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de tout. Et il me demande:

—Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres…

Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.—Et depuis cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu, travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout à coup, témoigne qu'ici il s'amuse,—et ne prendrait point au tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à bouleverser la féerie qu'il rêve.

Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler, dans leurs robes du soir?… Car il y aura même des femmes, ici, au coeur de la «Ville jaune»…

Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux jardins dévastés…

Jeudi 2 mai.

Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes, empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.

* * * * *

J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville jaune», le maréchal de Waldersee.

Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est dressé là pour le maréchal et son état-major,—tout ce monde, correct, sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie chinoise d'un tel cadre.

C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse d'arriver en invité au milieu d'eux… Ces souvenirs d'il y a plus de trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année terrible!…

Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau, dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain Koenig-Wilhelm lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient parfois sur l'eau glacée… Le désespoir alors de sentir notre petit rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!… On ne savait même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en tremblant… Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait entre soi de ne pas oublier!… Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en aller….

J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années: leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au moins… Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous, ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës d'une guerre.

Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de Lohengrin ou de l'Or du Rhin, jouées un peu au loin par leur musique militaire. Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et, comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de sa bonté.

Vendredi 3 mai.

Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent. Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau, partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort, qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.

Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui, après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages, amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise, la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.

Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée, ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes idoles et les mêmes corbeaux.

Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.

* * * * *

Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais, à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades d'autrefois, en dentelle de bois doré.

La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue, l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées, ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons horribles ou des viandes effroyables,—dans de toujours délicieuses porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière. Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont remplacés,—sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et aux attelages,—par des files de petits chevaux, des files de petites voitures, et on entend partout claquer les fouets.

Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants: débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases ébréchés ou précieux cassons de jade.

Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat; finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat presque sans pluie.

Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel, ou à descendre pour déchirer les passants.

L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps d'en reconstituer un pareil.

Samedi 4 mai.

C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux états-majors des alliés.

D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration d'un boulevard dans notre quartier, dans notre secteur; du Pont de Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général. Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre, unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir grand train entre deux rangs de jeunes arbres.

Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à l'autre barrée par des piquets et des cordes,—des deux côtés, il y a tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas, sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau tricolore déployé dans l'air.

Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois, il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires, quand éclate notre Marseillaise.

L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge, par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.

Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées subversives, cette Avenue du Général-Voyron—qu'ils font pourtant mine d'apprécier—ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.

II

Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre, ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de silence… Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière. Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos invités.

Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas, par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles, nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus singulières incohérences de nos temps.

Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine, énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes.

* * * * *

Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux, notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais seulement à une secte abominable, etc…»

Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer: «Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais traversées.»

Petit silence de stupeur, et les coupes se vident.

L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux flambeaux.

En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de mélancolie et de silence,—en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur lequel semblait planer un éternel deuil,—et qui vient de s'éclairer, cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose.

Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts, dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures, l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres. Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu.

Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais! Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan—qui demeurent encore tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!

Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux, parmi les petites îles des lotus.

Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques, ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde, on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de vers-luisants.

De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice que des rameurs mènent doucement… Et combien c'est inattendu de voir ces Européennes,—presque toutes, celles-là même qui avaient enduré les tortures du siège,—se promener si tranquilles, dans leur toilette de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir, ont dû s'évanouir.

Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie, l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de la «Ville violette»,—et, au-dessus de ces milliers de têtes de soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.