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Les derniers jours de Pékin cover

Les derniers jours de Pékin

Chapter 36: TABLE
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About This Book

A first-person, day-by-day account of a naval expedition and the ensuing occupation of a Chinese capital after an anti-foreign uprising, blending travel narrative, military detail, and on-the-ground reportage. The narrator notes the sea voyage and life aboard large warships, the ceremonial joining of an international squadron, and the transition ashore into ruined streets and broken houses where makeshift enclosures, dead animals, and laboring locals mark daily reality. Interwoven impressions of climate and landscape accompany observations of fatigue, discipline, delicate encounters between outsiders and residents, and reflective responses to human suffering and the monotony of prolonged deployment.

Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir. Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes, longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.

Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes de lanternes balancées, en chantant la Marseillaise à pleine poitrine, ou bien Sambre-et-Meuse. Et les soldats allemands sont avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes leurs forces nos vieux chants de France…

Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette Marseillaise allemande!…

* * * * *

Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial, parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la ville pleine d'ombre.

Et maintenant c'est l'heure du cotillon,—après un bal forcément très court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on avait réuni à peine dix danseuses pour près de cinq cents danseurs, et encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine d'années, une institutrice, tout ce que Pékin renfermait d'Européennes. Cela se passe dans la belle pagode dorée, convertie pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace vide, devant les yeux toujours baissés de cette grande déesse d'albâtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, était ma compagne, avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce même palais. Pauvre déesse! On a improvisé ce soir un parterre d'iris naturels à ses pieds, et le fond dévasté de son autel a été garni d'un satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se détache idéalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or ourlée de petites pierres étincelantes.

On a eu beau faire cependant, on a eu beau éclairer ce sanctuaire, le remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop bizarre salle de bal; il y reste des obscurités dans les coins, en haut surtout, vers les ors de la voûte. Et cette déesse qui préside, trop mystérieusement pâle, devient gênante, avec son sourire qui semble prendre en pitié ces puérilités et ces sauteries occidentales, avec la persistance de ses yeux baissés comme pour ne pas voir. Ce sentiment de gêne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure commencée,—un tambour de basque,—entraînant à sa suite les danseurs, les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment en plein air, mourir sous les cèdres de l'esplanade, où quelques lanternes éclairent encore.

* * * * *

Une heure du matin. La plupart des invités sont partis, ayant des kilomètres à faire, dans l'obscurité et les ruines, pour regagner leur logis. Quelques «alliés,» particulièrement fidèles, nous restent, il est vrai, autour du buffet où le champagne coule toujours, en des toasts de plus en plus chaleureux pour la France…

Le palais où j'habite encore pour quelques heures n'est qu'à cinq ou six cents mètres d'ici, de l'autre côté de l'eau. Et je m'en allais solitairement à pied, j'étais déjà sur le plan incliné qui descend au Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle:

—Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, ça me reposera!

C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est retombé sur toutes choses dans cette «Ville impériale» que nous avions remplie de musiques et de lumières, pour une soirée.

—Eh bien, me demande-t-il, comment était-ce? Quelle impression en avez-vous?

Et je lui réponds, ce que je pense en effet, c'est que c'était magnifiquement étrange, dans un cadre comme il n'en existe pas.

Cependant il est plutôt mélancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et nous ne causons guère, nous entendant à demi-mot.

Mélancolie des fins de fête, qui peu à peu nous enveloppe, en même temps que l'obscurité revenue… Brusque évanouissement, dans le passé, d'une chose—futile, c'est vrai,—mais qui nous avait surmenés pendant quelques jours et distraits des préoccupations de la vie: il y a de cela d'abord…

Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous éprouvons tous deux à cette heure, et dont nous nous faisons part l'un à l'autre, presque sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus solennel. Il nous semble que cette soirée vient de consacrer d'une manière irrémédiable l'effondrement de Pékin, autant dire l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'étonnante cour asiatique reparaîtrait-elle même ici, ce qui est bien improbable, Pékin est fini, son prestige tombé, son mystère percé à jour.

Cette «Ville impériale», pourtant, c'était un des derniers refuges de l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu fabuleuses.

* * * * *

FIN

TABLE

DÉDICACE A L'AMIRAL POTTIER I

I.—ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE 1
II.—A NING-HAI 15
III.—VERS PÉKIN 29
IV.—DANS LA VILLE IMPÉRIALE 129
V.—RETOUR A NING-HAI 309
VI.—PÉKIN AU PRINTEMPS 319
VII.—VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS 357
VIII.—LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 429

End of Project Gutenberg's Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti