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Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm cover

Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 14: XI.--L'ORAGE.
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About This Book

The narrative opens with an account of a ravine called the Champ-Rouge, where a drunken massacre at a settler's feast left a missing Iroquois chief and a funerary mound that local tribes regard as haunted; recurring unexplained deaths later afflict the killers' descendants. Into this landscape arrive two outsiders — a young French marquis turned frontiersman and his imposing black companion — whose presence links personal adventure to the region's layered legends. The plot interweaves frontier travel, encounters with Indigenous traditions, lingering guilt and superstition, and the gradual unearthing of past violences that continue to shape present danger.



X.--UN SERVITEUR MODELE.

Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.

Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.

--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire, et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien. La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.

Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.

La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le nom bre de l'escorte.

La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier, s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.

Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du poignet.

--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le trappeur; mon père veut-il m'écouter?

--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son ami.

--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?

--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles vers la droite.

--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.

En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante, chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.

Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.

Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants perdus.

A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un bouquet de kart rouges [1].

[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]

Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.

--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.

--Le Loup a vu.

--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?

--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.

--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?

Le Loup secoua négativement la tête.

--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur son épaule.

--Oach!

--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.

--Que compte faire mon frère?

--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le Marcheur fuira comme un chien peureux.

--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.

Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.

--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup, ils les conduira plus vite par l'eau.

Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.

Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour ces sauvages enfants de la nature.

Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.

Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa devant eux.

Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs tomahawks.

--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.

--Le métis Scott! firent les Indiens.

--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?

--Oui.

--Et où allez-vous par ce chemin-là?

--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.

--Ah! Et dans quel but?

--Lui enlever ses armes.

--De par tous les diables! c'est une excellente idée.

--Mon frère nous permettra une question à notre tour?

--C'est selon... Faites toujours.

--D'où vient le Métis?

--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le Nuage-Blanc, chef des Hurons.

--Mon frère a réussi?

--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.

--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers yakangs suivent l'autre rive du fleuve.

--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.

Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le fleuve et se laissèrent aller à la dérive...

Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs, ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence, l'abandon étaient complets...

La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête, prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour de ton corps et l'étreignirent.

Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le sol.

Il était mort sans pousser un cri.

Cet ombre n était autre que Martin, l'ours grizzly du Marcheur. Le brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui révélait un ennemi.

Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement tenu un raisonnement comme celui-ci:

--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son habitation.

Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au dehors, n'avaient rien entendu.

Au bout de quelques instants, ils entrèrent.

Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième, averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.

Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants, reprit son somme interrompu.

Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.

--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un chez moi!

Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une joie des plus vives.

--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu vu quelqu'un rôder par ici?

Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te tournèrent vers la hutte.

--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus! Mon ami Martin, tu as bien travaillé!

Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son domaine.



XI.--L'ORAGE.

Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite à la hutte avait fortement donné à réfléchir au Marcheur.

--Les traces étaient toutes fraîches, dit-il à la Flèche-Noire après le récit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre piste?

--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les Yakangs ne les craignent pas.

--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous, chef, tout en marchant il m'est venu une idée. Les Hurons, bien que vous soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les eût décidés à s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le Nuage-Blanc, vous hait personnellement.

La Flèche-Noire eut un sourire dédaigneux.

--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi, j'en ai soixante. Tant que la Flèche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il dormira tranquille.

Les événements, d'ailleurs, semblaient donner raison à l'Indien. Malgré ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect autour de lui. La prairie, à perte de vue, déroulait ses solitudes immenses aux aspects monotones, et son silence était à peine troublé par le bruit des pas des voyageurs ou la fuite précipitée des animaux sauvages cachés parmi les hautes herbes.

A mesure que la petite troupe avançait, la confiance et l'espoir revenaient dans l'âme du trappeur.

--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientôt nous toucherons au but... La route doit vous sembler longue?

Mais à chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un regard Fleur-de-Printemps, remuait négativement la tête. Comment aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce compagnie venait en abréger les heures?

Ce jour même, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied d'une chaîne de collines abruptes qui entourait la savane comme une immense ceinture.

--Que mon fils le guerrier pâle se réjouisse, dit le sorcier s'adressant à Raoul; le trésor qu'il venu chercher chez ses frères les Yakangs se trouve sur le versant opposé de cette colline qui domine toutes les autres.

--Hourra! s'écria le trappeur à pleins poumons.

--Bien que nous soyons très près du but de notre voyage, reprit le sorcier, je ne conseillera pas à mes amis d'essayer à l'atteindre aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flèche-Noire? ajouta-t-il en montrant à l'Indien un grand nuage noir qui surgissait à l'horizon.

Le chef examina le ciel pendant quelques instants:

--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre, et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt les éléments seront en guerre.

Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline, s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui menaçait.

La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que la terre recueillait ses forces ou sommeillait.

Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps, une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui, semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur la plaine.

Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline. C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.

--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas va commencer...

Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.

Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une bataille.

Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.

En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de les tirer de ce danger imminent.

Cependant, quelque critique que fût la position de nos amis, elles n'étaient rien en comparaison de celles de deux hommes qui, à cent pas de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la tempête. Couchés à plat ventre sur la terre pour donner moins de prise au vent et cramponnés l'un à l'autre, ils tenaient obstinément leurs yeux fixés sur la retraite des Yakangs.

Quels étaient leurs desseins? Nous avons appris du métis Scott que, chargé de négocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus, il avait réussi sans difficulté. Les Hurons et les Yakangs étaient ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la guerre--bien qu'interrompue par des trêves assez fréquentes--était éternelle, car elle avait pour but la suprématie de l'un des deux peuples dans le désert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, haïssait personnellement la Flèche-Noire, dont il enviait la réputation et les hauts faits. Il avait donc accepté avec empressement l'alliance des Enfants perdus. Il avait quitté son village en compagnie de son fils, pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les débris de la troupe de l'Oeil-Sanglant.

Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la Flèche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur présence aux yeux clairvoyants du trappeur, étaient le Nuage-Blanc, chefs des Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.

Pendant la plus grande partie de la journée, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane à environ cinq cents pas en arrière, et cela si habilement que personne ne s'était douté de leur présence, lorsque auprès de la colline l'orage était venu les assaillir.

Nous les avons vus, sous la pluie et les éclairs, couchés sur la terre pour n'être point emportés par le vent, supporter sans faiblir la fureur des éléments plutôt que d'abandonner leurs desseins.

Cependant les Yakangs, terrifiés par la tempête, se cramponnaient de toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout à coup la voix du trappeur domina le bruit de l'ouragan.

--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!... A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.

En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec lenteur, marchait, vue de près, avec la rapidité d'un cheval lancé au galop. Son large pied appuyé sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par une spirale immense et s'avançait en tourbillonnant avec un mugissement terrible.

Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.

Bientôt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses replis. Cramponnés aux aspérités du sol, haletants, suffoqués sous cette formidable pression, les voyageurs fermèrent les yeux et perdirent connaissance, se croyant voués à une mort certaine.

Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout à coup la colline. Le choc la fit reculer, comme étonnée de cette résistance imprévue; puis, réunissant ses efforts, elle revint de nouveau à la charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore une fois en retraite, s'arrêta quelques instants au milieu de la plaine comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilité de ses attaques, elle sembla hésiter, oscilla lentement sur elle-même et enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa course furieuse vers les régions de l'Ouest, dévastant tout sur son passage.

Quelques minutes après, comme si la trombe eût formé l'arrière-garde de l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se déchirait et, sur l'azur mis à nu, le soleil dardait ses derniers rayons pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'éprouver.

La Flèche-Noire, le Marcheur et Thémistocle ne tardèrent pas à revenir au sentiment de la réalité. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient couru, ils jetèrent un regard autour d'eux et un cri de désespoir jaillit de leur poitrine...

Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.



XII--RUSES DE GUERRE.

--Ils sont morts! s'écria le trappeur. L'ouragan les a broyés dans ses tourbillons! Qui sait si nous retrouverons même les cadavres!

La Flèche-Noire, à genoux sur le sol, examinait attentivement la place qu'avaient occupée sa fille et le jeune homme.

Tout à coup il se releva en poussant un cri de rage.

--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur.

--Mon frère avait raison; le chef Yakang a manqué de prudence... Les ennemis nous suivaient et ce sont eux qui ont enlevé ma fille et le guerrier pâle. Que le Marcheur regarde.

Le trappeur se baissa, examinant le sol.

--Diable! diable! mes prévisions se réalisent de plus en plus, dit-il; les ravisseurs sont des Hurons.

--Des Hurons?

--Oui... et... attendez... le Nuage-Blanc lui-même est venu ici... Voici une plume d'aigle de sa coiffure, je la reconnais... Dieu soit loué! les enfants vivent encore... Mais dans quel but les a-t-on enlevés?

--Oeil-Sanglant aime Fleur-de-Printemps, dit l'Abeille d'une voix sombre.

--Lui? dit la Flèche-Noire en crispant les poings. Ce chien des prairies a osé lever les yeux sur l'étoile des Yakangs!...

--L'Abeille a raison, fit le trappeur, et je devine maintenant le dessein de nos ennemis. Le chef huron a enlevé Fleur-de-Printemps pour la mettre entre les mains de l'Oeil-Sanglant, qui la forcera à partager son wigwam et à devenir sa femme. Quant à Raoul, les Enfants perdus, pour se venger de leur défaite, l'attacheront au poteau de torture. Maintenant, que va faire mon frère?

La Flèche-Noire, au lieu de répondre, alluma son calumet et se mit à fumer d'un air aussi impassible que si rien d'extraordinaire ne venait de se passer.

--Partons! dit-il tout à coup en secouant la cendre de sa pipe.

La troupe des Yakangs s'ébranla lentement sous la conduite du trappeur et de la Flèche-Noire, qui marchait courbé vers la terre détrempée où les pas des ravisseurs avaient laissé de profondes empreintes.

Cette chasse silencieuse dura jusqu'à la tombée de la nuit.

--Campons, dit la Flèche-Noire. Demain il fera jour.

L'aube blanchissait à l'horizon et les Yakangs étaient de nouveau sur la piste des Hurons, mais, au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient traversé la veille les traces cessèrent.

--Les Hurons ont passé le fleuve, dit le trappeur après avoir examiné la rive; faisons comme eux.

La Flèche-Noire approuva et entra résolument dans l'eau, peu profonde en cet endroit. Mais arrivé sur le bord opposé, il poussa un cri de triomphe, et, appelant le Marcheur, lui montra la terre.

Le trappeur se baissa; le sol était piétiné comme par le passage de plusieurs hommes. Quelque chose brillait dans l'herbe.

--C'est une des coquilles détachées de la ceinture de Fleur-de-Printemps, dit Thémistocle; je la reconnais.

--En avant! s'écria la Flèche-Noire; nous sommes sur la piste.

--Halte! chef; arrêtez! fit le trappeur qui continuait à examiner le sol; mon frère est sur une fausse piste. Les Hurons n'ont point traversé la plaine.

--Oach! et ces traces?

--Ruses de guerre. Les coquins sont adroits, mais ils ne connaissent pas le vieux limier.

--Nègre comprend pas! disait le noir suivant cette scène d' un air ébahi.

--Voyez ces empreintes. Pour vous, elles signifient que des hommes ont passé là, voilà tout. Pour moi, elles ont un autre sens, parce que les Indiens en marche prennent mille précautions pour effacer toute trace de leur passage. Ici ces traces semblent multipliées à plaisir; c'est pour nous donner le change. De plus, toutes ces empreintes sont égales; elles ont donc été faites par le même pied, par un seul homme. La troupe des Hurons n'est point passée par ici.

La Flèche-Noire fit un signe d'assentiment.

--Voici ce que je pense. Le Nuage-Blanc est arrivé au bord du fleuve. Un de ses hommes l'a traversé pour laisser la fausse piste; pendant ce temps, le reste de la troupe a suivi la lit même de la rivière. Qu'en dit mon frère?

--Le Marcheur est un véritable Indien; rien ne lui échappe.

--Maintenant une dernière question se présente. Les Hu rons ont-ils descendu ou remonté le fleuve?... A mon avis, ils l'ont remonté, parce qu'en amont l'eau est moins profonde qu'en aval et qu'ils avaient des prisonniers... Si mon frère le veut, nous suivrons ce chemin.

--Notre frère a raison, dirent les Indiens en entrant dans l'eau.

Pendant plus d'une demi-heure, ils remontèrent le fleuve, luttant contre la violence du courant, très-fort en cet endroit, et explorant avidement les deux rives.

--Hourra! s'écria tout à coup le trappeur montrant à ses amis la trace d'un pied humain imprimé sur la berge. Le Nuage-Blanc est revenu sur ses pas et s'est rapproché des collines. Maintenant nous tenons la piste, nous les atteindrons.

La troupe s'avança avec une nouvelle ardeur. Tout à coup, en passant auprès d'un buisson de winterberg entouré de hautes herbes, Thémistocle, qui marchait à côté du trappeur, d'un bond prodigieux s'élança au milieu du buisson sans se préoccuper des épines qui lui déchiraient les chairs.

Un instant après, il en ressortait tenant à la gorge un Indien à moitié étranglé.

--Arrêtez, Thémistocle! cria le trappeur; ce Peau-Rouge est un ami, c'est le Castor.

Thémistocle obéit.

--Que mon frère soit le bienvenu, dit la Flèche-Noire. Bien qu'il fasse partie des Enfants perdus, le Castor est mon ami et a déjà rendu d'innombrables services à mon peuple.

--Les Enfants perdus sont des chiens! Le Castor les méprise et veut orner ses mocassins avec la chevelure de leur chef Oeil-Sanglant... Les Yakangs veulent-ils me permettre de les accompagner?

--Que les guerriers prennent garde! dit l'Abeille: le Castor est peut-être un traître.

--Oh! fit le trappeur en se récriant.

L'Enfant perdu lança à l'Indienne un regard indéfinissable.

--Ma mère se souvient-elle de la nuit où son village fut surpris par les Enfants perdus?

--Elle s'en souvient.

--L'Abeille, terrassée par Oeil-Sanglant, allait périr. Un tomahawk a brisé l'arme de son ennemi. Ce tomahawk, qui l'avait lancé?

--Vous?

--Moi.

--Que mon fils me pardonne: il comprendra mes soupçons et les excusera.

Le Castor s'inclina.

--Mon frère suit la piste des Hurons? dit-il à la Flèche-Noire. Sa fille et le guerrier pâle ont été enlevée pendant la tempête.

--Qui les a enlevés? mon frère le sait-il?

--Oui. Le Nuage-Blanc et son fils l'Oiseau-du-Tonnerre.

--Qu'en ont-ils fait?

--Ils les ont livrés à l'Oeil-Sanglant, qui forcera l'étoile des Yakangs à devenir sa femme et qui attachera le guerrier pâle au poteau de torture.

--Quand?

--Aujourd'hui... dans trois heures.

Une exclamation de douleur jaillit des poitrines de la Flèche-Noire, du trappeur et de Thémistocle.

--Trop tard! murmurèrent-ils; nous arriverons trop tard!

--Mes frères se trompent. Les Enfants perdus et les Hurons ne sont pas si loin, et, avant trois heures, mes frères les auront rejoints.

--Que mon fils le Castor m'écoute, dit la Flèche-Noire. Mon sort est entre ses mains. Qu'il me guide vers ma fille, et ma vie lui appartient.

Le Castor lui tendit la main.

--Mon coeur a toujours aimé les Yakangs et haï les Enfants perdus, dit-il; je ferai ce que mon père désire.

Et, prenant la tête de la troupe, il s'avança à grands pas dans la prairie.

L'Abeille, qui supportait la fatigue aussi bien que le guerrier le plus robuste, semblait réfléchir profondément, tout en jetant de temps en temps un regard perçant sur le Castor.

Tout à coup elle quitta son rang, et s'approchant du jeune Indien elle murmura à voix basse:

Pour voir encore ton doux visage,

Jeune fille, vers ton village

Je suis entraîné par mon coeur.

Je te vois jouer sur la mousse

Et j'écoute ta voix plus douce

Que la voix de l'oiseau moqueur.

Le Castor tressaillit

--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mère voient tout. Mon fils aime Fleur-de-Printemps, il la sauvera.

Arrivé au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques minutes, puis il s'engagea dans un étroit défilé conduisant au versant opposé.

--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu'à deux railles du lieu redoutable où gît le trésor de Montcalm, le grand guerrier blanc. Les Enfants perdus connaîtraient-ils ce secret?

--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les empêcher de le découvrir, et s'ils le connaissent déjà... alors...

Le trappeur acheva sa pensée en frappant avec force la crosse de sa carabine.

Depuis quelques instants déjà, la marche du Castor s'était ralentie, et il avait fait signe à ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrême précaution. Bientôt il ordonna aux Yakangs de s'arrêter; puis prenant à part la Flèche-Noire, le trappeur et Thémistocle:

--Que mes frères me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le croassement du corbeau.

Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne put empêcher l'Abeille de se joindre à lui et d'accompagner son mari.

A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort à la chaîne de collines. D'épais buissons de gadellier sauvage et de rosiers des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins séculaires, étendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protéger.

C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans les hautes herbes et les murettes.

Arrivé à la base des rochers, il écarta avec précaution le feuillage qui masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:

--Que mes frères regardent, dit-il.

La Flèche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratiquée et recula soudain comme s'il eût été mordu par un serpent.

Il venait d'apercevoir, attachés dos à dos au poteau de torture, sa fille et le marquis de Valvert, entourés d'un cercle d'Indiens qui préparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple étaient là: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'écumeurs du désert.

Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se maîtriser plus longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main à sa bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le trappeur le retenant:

--Que mon frère soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous agissions trop précipitamment. Employons d'abord la ruse; la force viendra après. Laissez-moi faire.

Et le trappeur se penchant vers Thémistocle, lui murmura quelques mots à l'oreille.



XIII.--DEUX COEURS INDIENS.

Nous avons laissé le Nuage-Blanc et son fils couchés à plat ventre sur la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel, les deux Hurons se trouvèrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse, qui les eût emportées comme une feuille dans ses tourbillons.

--Que mon fils s'apprête, dit le Nuage-Blanc en voyant le météore menacer les Yakangs; bientôt il pourra montrer s'il est digne de recevoir le titre de guerrier.

Les deux Indiens se levèrent et, sûrs que dans l'obscurité de la tourmente ils ne seraient point aperçus, ils s'élancèrent en courant vers la grotte et l'atteignirent au moment où la trombe furieuse venait, pour ainsi dire, d'anéantir les compagnons de la Flèche-Noire.

Un éclair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient être eux-mêmes emportés par la rafale, ils se précipitèrent vers Fleur-de-Printemps.

--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en s'avançant vers Raoul étendu sur la terre non loin de la jeune fille.

Une minute après, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur épaule les captifs bâillonnés, garrottés et encore privés de sentiment.

Les ravisseurs coururent sans s'arrêter jusqu'au bord du fleuve. Arrivés là:

--Que mon fils dépose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui doivent être déjà sur nos traces.

L'Oiseau-du-Tonnerre obéit sans mot dire, puis revint vers son père.

--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.

--Maintenant, répondit le Huron après avoir réfléchi quelques instants, nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis nous rejoindrons nos amis de l'autre côté des collines.

Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour échapper aux poursuites des Yakangs, échoua, comme nous l'avons vu, grâce à la perspicacité du trappeur.

La nuit était tout à fait venue lorsque les deux Hurons arrivèrent au camp des Enfants perdus.

--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en déposant Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.

--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture réjouira le coeur de mon frère.

Oeil-Sanglant eut un méchant sourire.

--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?

--Rien, répondit le Nuage-Blanc; j'ai promis à mon frère de les lui amener, je tiens ma promesse; ils sont à lui, l'Oeil-Sanglant en disposera à sa guise.

--Merci! répondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra où l'Oeil-Sanglant saura reconnaître ce service. Qu'on emmène les prisonniers sous ma tente! dit-il à deux de ses guerriers.

Cet ordre fut immédiatement exécuté.

Raoul, anéanti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol. Incapable de rassembler ses idées, il se croyait le jouet d'un cauchemar pénible et appelait de tous ses voeux l'instant du réveil.

Quant à Fleur-de-Printemps, plus habituée à ces moeurs étranges, elle ne se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle énergie dans sa faiblesse même.

--La Flèche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientôt de notre absence et saura nous délivrer. Attendons.

Tout à coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.

L'Indien considéra avec une joie féroce les deux prisonniers, puis, s'approchant de la jeune fille:

--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.

--Oui. Vous êtes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef peut-être?

--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.

A ce nom redouté et abhorré parmi les Yakangs, la jeune fille se recula en frissonnant.

--L'étoile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui réservent ainsi qu'au guerrier pâle? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous deux au poteau du sang?

--Oh! s'écria la jeune fille.

--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront arrachés un à un?

Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles avaient produit.

Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants perdus avaient porté l'art des supplices.

Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup l'Indien.

--Que le chef s'explique.

--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos guerriers.

--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec un chien des prairies!

--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.

--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire trembler une femme!

L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de sa robe de bison.

A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur et d'impuissance.

--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche! mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de guerre avec ses os!

--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!

--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans crainte.

L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure convoqua les chefs de la troupe.

--Que décident mes frères du sort des prisonniers.

--Le poteau du sang, fit le métis Scott.

Les autres chefs approuvèrent.

--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa carrière.

Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision du conseil.

Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le silence avec une morne résignation.

--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux! Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la proposition de l'Oeil-Sanglant.

--Jamais!

--Songe à ton père et à ta mère.

--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en face de la mort.

--La mort n'est rien... mais la souffrance!

--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur notre piste.

Et s'ils arrivent trop tard?

--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux qu'on aime!

En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:

Lorsque tu cours dans la prairie,

Ton pied rase l'herbe fleurie

Plus léger qu'une aile d'oiseau;

Dans les sentiers tu vas, tu passes,

Sans jamais laisser de traces

Que le castor au sein des eaux.

--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle espère; un ami veille près de nous.

Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.

--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là; bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?

--Seule?

--Seule!

--Alors Fleur-de-Printemps reste.

--Que veut dire ma soeur?

--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses beaux yeux vers Raoul.

--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?

--Fleur-de-Printemps l'aime.

Et, toute honteuse, elle détourna la tête.

A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.

--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa race! Cela lui portera malheur!

--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.

Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.

Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices, son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un violent combat.

Soudain le Castor releva la tête.

--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier pâle.

Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.

Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de l'Oeil-Sanglant.

--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.

--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!

--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés à être attachés; ou poteau du sang.

--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les connaît!

--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.

--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime Fleur-de-Printemps!

En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation de rage et dégaina son couteau.

Le Castor l'imita.

Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.

--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture aura trois victimes au lieu de deux.

A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.

Les Enfant perdus accoururent autour de lui.

--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un traître!

Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la muraille de rochers qui entouraient le camp:

--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la guerre!...

Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit dans la direction des collines.

Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus favorable.

--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le suivant.

Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor et disparut dans les hautes herbes.