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Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm cover

Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 19: FIN.
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About This Book

The narrative opens with an account of a ravine called the Champ-Rouge, where a drunken massacre at a settler's feast left a missing Iroquois chief and a funerary mound that local tribes regard as haunted; recurring unexplained deaths later afflict the killers' descendants. Into this landscape arrive two outsiders — a young French marquis turned frontiersman and his imposing black companion — whose presence links personal adventure to the region's layered legends. The plot interweaves frontier travel, encounters with Indigenous traditions, lingering guilt and superstition, and the gradual unearthing of past violences that continue to shape present danger.



XIV.--LE TRESOR DE MONTCALM.

Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se dirigea vers le sommet à travers les broussailles inextricables qui en couvraient la surface.

Vers le milieu de la montée, changeant de direction, il s'engagea résolument sur une étroite corniche qui surplombait l'abîme.

Bientôt il déboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se dressait une gigantesque aiguille de granit.

Un homme était assis à la base de la pierre.

C'était un grand vieillard à la face ridée, aux longs cheveux flottants, blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens des cinq grandes nations désignées habituellement sous le nom générique d'Iroquois. A sa droite, sur le sol, étaient posés un arc et le carquois garni de flèches; à sa gauche, la lance et le tomahawk. Immobile, l'oeil fixé vers l'orient, on eût dit une statue de bronze.

Le Castor considéra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis lui posa la main sur l'épaule.

Le vieillard tressaillit..

--L'esprit de mon père est occupé, dit le Castor; Il ne s'aperçoit pas de la présence de son fils.

--Oui, répondit le vieillard en étreignant le jeune homme sur sa poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont la puissance décroît de jour en jour.

--Que mon père chasse ces tristes pensées: le sang des jeunes hommes bouillonne dans leurs veines!

--Que mon fils m'écoute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et à mon âge, sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de lucidité. Les visages pâles sont avides: la terre est trop petite pour eux. Un jour viendra où ils la couvriront: tout entière, et alors les fils rouges du Grand-Esprit auront vécu.

--Les Indiens sauront se défendre, mon père!

Le vieillard secoua la tête.

--Les visages pâles sont très-puissants; leur médecine est meilleure que celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes idées... Pourquoi mon fils vient-il me voir?

--Il vient demander conseil à son père.

--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.

--Le Castor a poussé son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.

--Bon! mon fils a bien agi.

--Oach! que mon père se souvienne que c'est lui même qui m'a engagé à m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.

--Oui, autrefois il le fallait.

--Et maintenant?

--Il ne le faut plus.

--Que mon père s'explique; je ne le comprends pas.

--Bientôt le Castor connaîtra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me dise ce qui se passe dans le désert.

--Plusieurs blancs y sont entrés sous la conduite d'un homme surnommé Novice, et se sont alliés aux Enfants perdus.

--Dans quel but? mon fils le sait-il?

--Oui. Dans le but de chercher un trésor caché dans les prairies.

--Oach! fit le vieillard. Et puis?

--Un autre visage pâle, ami du Marcheur, a été adopté par les Yakangs. Comme le Novice, il vient chercher un trésor dans le désert.

--Bon! Que mon fils s'asseye à mes cotés, et qu'il me dise tout ce qu'il sait, sans omettre aucun détail.

Le Castor obéit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps, l'arrivée du Novice à la clairière, l'attaque du village yakang par les Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du démon du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis par les chefs luirons, et enfin la scène de la tente où il avait ouvertement rompu avec les Enfants perdus.

Le récit achevé, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux mains et sembla méditer.

--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tête, a dû se demander bien souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isolé sur cette colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.

--Mon père a deviné ma pensée.

--Eh bien! que le Castor m'écoute; je vais lui montrer le fond de mon coeur.

--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.

--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons. Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense. Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].

[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez. Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore, elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et rendre aux Indiens leur puissance première.]

"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui, poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres des fils du Wacondah.

"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du Grand-Esprit.

"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra, il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que les Peaux-Rouges l'attendent..."

--Eh bien? dit le Castor.

--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces trésors et qu'il le garde.

--Est-ce possible?

--Mon fils le verra bientôt.

--Comment mon père l'a-t-il découvert?

--Que mon fils m'écoute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille se nommait Griffe-d'Ours. C'était un grand guerrier, un chef redoutable de la tribu des Yakangs.

--Des Yakangs?

--Oui, des Yakangs; voilà pourquoi j'ai recommandé à mon fils le Castor d'aimer les guerriers de la Flèche-Noire et de les traiter comme des frères.

--Alors pourquoi mon père m'a-t-il conseillé d'entrer dans les rangs des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?

--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous les visages pâles qui entrent sur notre territoire et les empêchent ainsi, sans le savoir, de découvrir jamais le trésor sur lequel je veille...

"Un jour, notre père Griffe-d'Ours escortait dans les prairies à la tête d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une famille de visages pâles qu'il avait juré de protéger. Mais les Hurons, troublés par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres Indiens, massacrèrent les visages pâles au mépris de la foi jurée. Griffe-d'Ours lui-même, voulant défendre ses protégés, tomba percé de coups. Cependant il n'était pas mort. Profitant des ténèbres de la nuit, il s'éloigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le désert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, blessé, le sang brûlé par la fièvre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef Moctézucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna de veiller à la sûreté d'un trésor qui y était caché et de le défendre surtout contre la cupidité des visages pâles.

"Griffe-d'Ours obéit. Il escalada la colline, découvrit le trésor et le garda pendant trente-deux ans.

"Cependant à chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les mânes des victimes. Trente fois il renouvela ces expéditions, jusqu'à ce que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.

"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succéda, puis un autre, puis un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hélas! Donnahcomah est bien vieux; bientôt il ira rejoindre ses pères dans les prairies bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant, que mon fils me suive."

Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrémités de la plate-forme et contourna un amas de rochers surplombant l'abîme. Derrière ces blocs de pierre s'ouvrait l'entrée étroite d'une grotte obscure et profonde. Le vieillard, allumant une branche de pin, se glissa à plat ventre dans la grotte, suivi du Castor.

Apres de longs détours dans des corridors tortueux, les deux Indiens atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de la poitrine du jeune homme.

Devant lui, appuyés sur le sol et montant jusqu'à la voûte, des monceaux de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du flambeau réfléchis sur leur surface.

--Voilà les richesses que Moctézucoma doit trouver intactes quand il reviendra sur la terre.

--Aucun visage pâle n'a jamais soupçonné l'existence de cette grotte? demanda le Castor.

--Si, un seul, quand le père de mon père veillait ici, un visage pâle, guidé sans doute par le mauvais Esprit, réussit à s'introduire dans la grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon ancêtre le poursuivit à travers la prairie et parvint à l'atteindre. Mais le visage pâle s'échappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'était un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et allié des Hurons.

--Et parmi mes frères les Indiens?

--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.

--Bon! Mais que mon père me permette une question. Si un étranger venait en ces lieux, que ferait mon père?

--Il le tuerait.

--Mais si mon père, malgré son courage, était obligé de céder?

--Donnahcomah est prudent; il connaît les ruses des visages pâles. S'il était forcé de céder, alors... que mon fils regarde.

Et, élevant le flambeau au-dessus de sa tête, le vieillard montra un large trou pratiqué dans l'une des parois de la grotte et rempli de poudre grossière.

--Une étincelle tombe là, dit-il, et la montagne s'écroulera!... Il vaut mieux détruire le trésor que de le laisser ravir par les visages pâles.

Le Castor fit un signe d'assentiment puis, précédé du vieillard, il sortit de la grotte, les yeux encore éblouis des richesses qu'il venait de contempler.

Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs vers le camp de leurs ennemis.

Environ une heure après, Donnahcomah suivait le même chemin.

Le vieillard venait à peine de disparaître qu'un homme surgit derrière l'aiguille de granit.

--Cet homme était le métis Scott.

--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant le Castor. Voyons un peu, à notre tour, ce fameux trésor. Qu'il appartienne à Moctézucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.

Et, allumant le flambeau il pénétra dans la grotte.

A la vue des immenses richesses qui s'étalaient devant ses yeux:

--Hourra! s'écria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.

Et dans un accès de démence le misérable se rua sur ces monceaux d'or, se roulant sur eux et y enfonçant ses bras tout entiers, comme s'il eût craint que quelqu'un voulût les lui ravir.



XV.--A CHACUN SELON SES OEUVRES.

Obéissant aux ordres du Marcheur, Thémistocle, avec une agilité dont il s'émerveillait lui-même, monta sur l'un des pins qui étendaient leurs longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit bientôt dans le feuillage. Puis, avec des précautions infinies, il rampa sur les branches jusqu'au-dessus de la tête des deux victimes. Arrivé là, le nègre s'arrêta, guettant une occasion favorable.

Au bout de quelques minutes, les préparatifs du supplice étaient terminés.

--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientôt leurs oreilles seront réjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.

Toute la bande obéit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thémistocle, jugeant le moment propice, se suspendit à l'extrémité de la branche. La branche plia, et le nègre, sautant légèrement à terre, vint se placer devant les victimes ébahies, fièrement appuyé sur sa massue.

Lorsque les Indiens se retournèrent, ils poussèrent une clameur d'épouvante:

--Le démon du Champ-Rouge!

Oeil-Sanglant lui-même frissonna.

--Oui, c'est le démon du Champ Rouge, dit le nègre d'une voix retentissante. Le Grand Esprit, mon père, m'envoie punir les lâches et les voleurs.

--Grâce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.

--Qui parle ainsi? qui implore ma pitié? Oeil-Sanglant a-t-il jamais fait grâce à ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois les immoler à la colère du Grand Esprit: ainsi le veut mon père.

Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernière heure venue.

--Cependant, dit Thémistocle en élevant encore la voix, cependant, quel que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner si les Enfants perdus veulent m'obéir.

--Ils obéiront.

--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent partir.

--Ces prisonniers sont à moi! s'écria Oeil-Sanglant.

--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thémistocle d'une voix sévère.

Terrifié, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de délier les victimes, lorsque tout à coup le Novice, élevant la voix:

--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrédulité?

--Que mon frère se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point sur mon peuple la colère du démon du Champ-Rouge.

--Ah! ah! fit en riant le Novice un démon! Sachez, chef, que chez les visages pâles j'avais trente hommes semblables à celui-ci pour esclaves.

--Si c'est un démon, qu'il évite ceci... fit un des Américains en couchant en joue Thémistocle.

La position du nègre devenait critique, mais le Marcheur veillait. Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le cachait, il pressa la détente. L'Américain poussa un cri de rage et laissa tomber son arme brisée par la balle du trappeur.

--Trahison! s'écria le Novice.

Et, suivi de ses homme:, il se précipita sur Thémistocle.

Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la puissance surnaturelle du nègre ils s'attendaient à voir le feu du ciel tomber sur la bande de Novice. Mais, à leur grande surprise, le feu du ciel ne tomba pas, et ils virent Thémistocle se défendre à coups de massue comme un simple mortel.

Cette vue éveilla leurs soupçons et ranima leurs courage. L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilité de conserver ses prisonniers.

--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frère le Novice seraient-elles vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.

--Oach! répondirent les Indiens. A mort!

Et ils se ruèrent sur Thémistocle.

--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.

La Flèche-Noire obéit; le croassement du corbeau retentit; puis, escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le théâtre de la lutte.

Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des victimes:

--Courage! défendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au jeune homme.

A la vue de ces nouveaux ennemis, les Enfants perdus poussèrent un cri de rage, et la mêlée devint générale. Thémistocle surtout faisait des prodiges de valeur. Sa haute taille dominant les assaillants, on voyait sa terrible massue se lever et s'abattre avec une sorte de régularité mécanique, et à chacun de ses coups répondait le râle d'un mourant.

--Au diable! dit tout à coup le Novice à ses hommes; laissons ces gens-là se battre: leurs querelles ne nous regardent pas. Au trésor!

--Au trésor! firent les Américains.

Mais ils n'avaient pas fait trente pas qu'ils rencontrèrent la troupe des guerrier, yakangs accourant au signal de leur chef. Au premier choc, les cinq compagnons du Novice tombèrent mortellement frappés. Le Novice lui-même gisait à côte d'eux, un couteau à scalper planté dans la poitrine.

L'arrivée des Yakangs changea complètement la face du combat. Sans doute ils avaient contre eux le désavantage du nombre; mais ils avaient pour eux le courage, la force, l'adresse et une cause juste à défendre.

Après quelques instants d'une mêlée furieuse, le résultat de la lutte n'était plus incertain pour Oeil-Sanglant. Il vit ses guerriers faiblir. Jetant alors un regard désespéré autour de lui, il aperçut, au pied de la muraille de granit, Fleur-de-Printemps accroupie sur le sol auprès de sa mère.

Se dégageant par un effort prodigieux du cercle d'assaillants qui l'entouraient, le chef des Enfants perdus s'élança vers les deux femmes et saisit Fleur-de-Printemps entre ses bras. Mais déjà Raoul et le Castor s'élançaient vers eux.

--Laissez la jeune fille! cria Raoul en armant son pistolet.

Oeil-Sanglant était cerné; il comprit que toute fuite était impossible:

--Oach! dit-il d'une voix sombre, mon coeur aussi aime l'étoile des Yakangs, et aucun de mes ennemis ne l'aura!...

Et, prompt comme l'éclair, il enfonça son couteau à scalper dans le coeur de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un soupir, ferma les yeux et inclina la tête comme un lis brisé par l'orage.

Elle était morte.

A la vue de ce lâche assassinat, Raoul tomba inerte sur le sol. Le Castor, poussant un cri désespéré, se précipita vers le cadavre de la jeune fille.

--Le Castor a trahi la foi jurée, murmura Oeil-Sanglant: c'est un traître, il mourra!...

Et, joignant l'action à la menace, il frappa le Castor. Le Castor tomba à côté de Fleur-de-Printemps, tenant entre ses mains les mains tièdes de la jeune fille. Ce nouveau meurtre accompli, Oeil-Sanglant se retourna pour fuir, mais il poussa une sourde exclamation.

La Flèche-Noire se dressait devant lui comme la statue du Châtiment...

En ce même moment, le Nuage-Blanc se rangeait à côté de son allié le chef des Enfants perdus.

Les trois ennemis s'observèrent quelques secondes en silence. Telle était la renommée du chef yakang que le Nuage-Blanc et Oeil-Sanglant n'osaient prendre le rôle d'agresseurs.

Tout à coup, rapide comme l'éclair, le bras Je la Flèche-Noire se détendit; son tomahawk fendit les airs en sifflant et vint s'implanter dans le front de l'Oeil-Sanglant Le chef des Enfants perdus chancela, ses bras s'ouvrirent, puis il tomba de toute sa hauteur comme un chêne abattu par la tempête.

En même temps, la Flèche-Noire se ruait sur le Nuage-Blanc, et, jugeant qu'il n'avait pas besoin d'armée contre un tel ennemi, il le saisit à la gorge. Les traits du chef huron se contractèrent, ses yeux sortirent de leur orbite, et quand le puissant étau qui l'atteignait s'ouvrit, le Nuage-Blanc avait vécu.

Un instant après, le Marcheur brisait d'un coup de pistolet la tête de l'Oiseau-du-Tonnerre. Les Enfants perdus, privés de leurs chefs, ne combattaient plus que mollement. Bientôt leur défaite fut complète, et les débris de la bande, éparpillés dans la prairie, s'enfuirent dans toutes les directions. Quarante de leurs compagnons, outre leurs chefs, avaient trouvé la mort dans le combat. Mais la victoire coûtait cher aux Yakangs: outre Fleur-de-Printemps, dix d'entre eux étaient morts et presque tous les autres blessés.

Tout à coup l'oreille du trappeur fut frappée par un cri de détresse s'élevant à quelques pas du champ de bataille. Le Marcheur se dirigea du côté d'où partait la voix et se trouva en présence du Novice gisant à terre.

--Mon Dieu! s'écria le trappeur, c'est vous qui l'avez voulu!

--Oach! dit la Flèche-Noire. C'est le chef des pirates blanc du désert. Que les guerriers décident de son sort. Ma fille morte veut du sang!...

Les Yakangs consultés déclarèrent à l'unanimité le Novice avait mérité la mort et qu'il fallait, séance tenante, l'achever en le faisant brûler à petit feu. En entendant cette sentence le Novice frissonna d'horreur.

Je m'oppose à cette exécution, fit le trappeur. J'ai des droits antérieurs aux vôtres sur ce brigand.

--Que mon frère songe à ma fille! s'écria la Flèche Noire en montrant du doigt le cadavre de Fleur-de-Printemps.

Les Yakangs firent cercle autour de leur frère adoptif..

--Guerriers, commença le trappeur, vous le savez, je ne suis pas né comme vous au milieu des prairies. Jadis, quand j'étais jeune, il y a bien des années, je vivais parmi mes frères les visages pâles. J étais heureux. Tout me souriait. Au milieu de mes richesses, le ciel m'avait donné, du moins je le croyais, le bien le plus précieux, le coeur d'un ami.

"J'aimais une jeune fille belle et riche; j'en fus aimé. J'implorai son père de me l'accorder en mariage. A partir de ce moment, je vis un changement s'opérer dans la conduite de mon ami. Froid, réservé avec moi, il sembla m'éviter.....enfin, je cessai complètement de le voir.

"Deux années se passèrent. J'avais conduit ma femme à la campagne; et bientôt deux enfants, deux anges que mes yeux ravis contemplaient suspendus au sein de leur mère, vinrent mettre le comble à mon bonheur. Pauvres enfants! fit le Marcheur en essuyant une larme qui roulait dans ses yeux.

"Hélas! j'oubliais que c'est surtout pendant le calme qu'on doit craindre la tempête, et que le bonheur n'est pas sur la terre.

"Un jour je dus m'absenter quelque temps. De retour à la maison, alors que je croyais presser sur mon coeur les êtres que j'aimais, jugez de ma douleur!... je ne trouvai qu'un monceau de cendres, et, parmi les débris fumants, j'aperçus avec horreur les cadavres carbonisés de ma femme et de mes enfants."

--Grand Dieu!

--Un crime avait été commis. Guidé par la rumeur publique, qui se trompe rarement, j'eus bientôt réuni des preuves suffisantes pour connaître le coupable...

--Et ce coupable?... demanda la Flèche-Noire.

--Le voici! s'écria le trappeur en désignant le Novice qui se voilait la figure sous ses mains.

"Fou de douleur, je quittai un pays qui me rappelait de tels souvenirs; je m'enfonçai dans le désert, où depuis trente ans je vis seul, pleurant mon bonheur passé, et visité souvent par les fantômes des êtres adorés que j'ai perdus.. Les Yakangs croient-ils à présent que j'ai plus de droits qu'eux sur le prisonnier?..."

Les Yakang! baissèrent la tête.

--Vous êtes un lâche! s'écria le Novice. Vous voulez assassiner un homme blessé et sans défense!

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, fit le trappeur. Je veux ta vie, mais tu pourras la défendre. Ta blessure n'est pas mortelle; quand elle sera cicatrisée, nous nous retrouverons face à face. C'est un duel loyal que je te propose... c'est le jugement de Dieu.

--Oh! je le tuerai!

--Impossible: Dieu est juste.

--A boire! j'étouffe, gémit le Novice.

Le trappeur se pencha vers lui, sa gourde à la main.

Tout à coup le Novice, saisissant un pistolet à sa ceinture, ajusta le Marcheur penché et fit feu.

--Assassin! fit le trappeur qui avait entendu la balle situer à ses oreilles; je pourrais te tuer comme une bête venimeuse; mais...

--Meurs donc! cria le Novice en déchargeant un second coup de pistolet.

Mais, cette fois encore, la balle, ma! assurée, manqua son but comme la première.

--C'en est trop! fit Thémistocle d'un air terrible.

Et saisissant le Novice par la jambe il le fit tournoyer comme une fronde il lui brisa la tàte contre un fragment de rocher.

--Qu'as-tu fait malheureux? dit le marquis.

--Maître, dit gravement le noir, quand pauvre nègre rencontre un serpent sur son chemin, il lui écrase la tête; lui plus mordre. Bon Dieu l'a fait fort pour ça....

En ce moment, le Castor, se soulevant avec un profond soupir, jeta un coup d'oeil éteint autour de lui.

--Fleur-de-Printemps... murmura-t-il, morte! Et le guerrier pâle?... Il vit... Ah! je l'aimais plus que lui!....

Puis il retomba sur le corps de la jeune fille, comme s'il eût voulut défendre celle qu'il aimait même après la mort.

--Donnahcomah n'a plus de fils!... s'écria douloureusement le vieillard, qui depuis quelques minutes était arrivé sur le champ de bataille. Qui lui succédera pour veiller sur le trésor?..

Tout à coup un bruit formidable, pareil au grondement d'un tonnerre lointain, vint frapper l'oreille des acteurs de cette scène. En même temps une longue colonne de fumée, mêlée de débris de rochers, s'éleva sur la plus haute des collines.

--Moctézucoma lui-même a détruit son trésor!... s'écria le vieillard avec épouvante. Il n'a pas voulu que ses richesses tombassent aux mains des visages pâles, ses ennemis... Donnahcomah a trop vécu.

Nous devons avouer que Montézuma n'était pour rien dans l'explosion de la colline. C'était le Métis qui, explorant la grotte avait imprudemment approché son flambeau allumé du trou de la voûte pour voir si ce trou ne contenait pas, lui aussi, un peu d'or. Une étincelle avait mis le feu à la poudre et ensevelit le bandit sous les décombres du trésor qu'il convoitait.

La Flèche-Noire, brisé par la douleur, demeurait immobile devant le cadavre de sa fille. Thémistocle s'approcha du pauvre père et, lui posant la main sur l'épaule:

--Pourquoi le chef yakang pleure-t-il? A cette heure, sa fille est heureuse. Le Grand-Esprit avait besoin d'une épouse, il a choisi l'étoile des Yakangs.

--Le démon du Champ Rouge dit-il vrai?

--Que la Flèche-Noire lève les yeux au ciel cette nuit, il verra sa fille briller parmi les étoiles de Wacondah.

Le chef yakang retomba dans sa triste rêverie.

--Ahl dit-il en relevant la tête, le Maître de la vie est cruel. Pourquoi m'a-t-il sitôt enlevé ma fille?

--Courage! mon frère, ajouta le trappeur en montrant le ciel Là-haut existe une patrie où tous tant que nous sommes, indiens et visages pâles, nous retrouverons un jour ceux que nous pleurons, et où nous pourrons les aimer pendant toute l'éternité!...


Environ un an après les événements que nous venons de raconter, un jeune homme, sortant des prairies du Nord, venait s'embarquer à Québec sur l'Alcyon, paquebot en partance pour la France. Ce jeune homme était Raoul de Valverf, porteur de traites sur les principales maisons de Paris et de Londres pour une valeur de plus de cent cinquante mille francs. D'où lui venait cette fortune? De ses amis les Indiens, qui pendant toute l'année avaient chassé et trappe sans relâche, lui avaient cédé les peaux des animaux tués et les avaient eux mêmes transportées à Québec, où le Marcheur, habitué de longue date à ces trafics, les avait vendues au moment opportun en réalisant d'énormes bénéfices.

Raoul avait engagé le trappeur à l'accompagner en France; mais à toutes ses avances le Marcheur secouait la tête:

--Non! monsieur le marquis, merci. Je veux mourir parmi mes frères les Indiens... Vos pays civilisés sont trop petits mon ours et moi ne tarderions pas à y périr d'ennui.

Le jeune homme, comprenant qu'il ne pourrait vaincre cette résistance, s'était résigné à partir seul.

Et Thémistocle?

Pendant l'année qu'il passa chez les Yakang... le brave nègre continua, avec un succès toujours croissant, son rôle de divinité protectrice. Cependant il était homme, après tout; aussi ne tarda-t-il pas à se laisser toucher par les charmes d'une jeune Indienne, fille d'un des chefs influents de la tribu, et un beau jour Thémistocle, prenant son air majestueux, la demanda sérieusement en mariage. L'Indien, fier de l'honneur que lui faisait le démon du Champ-Rouge, s'empressa d'accéder à ses voeux.

Aujourd'hui Thémistocle, entouré de sa femme, qu'il adore, et de deux petits enfants, qui rodent sans cesse autour de ses grandes jambes, mène la vie aventureuse des Peaux-Rouges, qu'il est censé protéger.

N'était le souvenir de son maitre, Thémistocle se considérerait comme le plus heureux des hommes.

FIN.