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Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm cover

Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 8: V.--LA SURPRISE.
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About This Book

The narrative opens with an account of a ravine called the Champ-Rouge, where a drunken massacre at a settler's feast left a missing Iroquois chief and a funerary mound that local tribes regard as haunted; recurring unexplained deaths later afflict the killers' descendants. Into this landscape arrive two outsiders — a young French marquis turned frontiersman and his imposing black companion — whose presence links personal adventure to the region's layered legends. The plot interweaves frontier travel, encounters with Indigenous traditions, lingering guilt and superstition, and the gradual unearthing of past violences that continue to shape present danger.



IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.

Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte à allumer dans les forêts et les prairies américaines a détruit une grande étendue de bois et formé comme une immense clairière artificielle au milieu d'un océan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrémités de ces routes se dresse une haute palissade qui défend l'entrée de la clairière.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les écumeurs du désert.

Derrière chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la clairière, sous l'ombrage projeté par une tente en peaux de bison trois hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-mêlé du Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la nationalité avec le costume emprunté moitié aux coutumes de la vie civilisée, moitié aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout à coup le blanc en secouant la cendre de sa pipe, vous êtes sûr que vos hommes répondront à votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel côté viennent-ils?

--Mes fils sont partagés en deux bandes: les uns, commandés par le Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans répondre directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a éveillé mes soupçons...

--Mon frère est un sage, rien ne lui échappe!... J'y veille... dit l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frères veulent m'écouter, dit à son tour le sang-mêlé, je leur apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages pâles demandent à s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le métis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte à ses oreilles les rumeurs du désert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frère Scott a rencontré, à trois journées de marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commandés par un homme qui se fait appeler l'Américain. Cet homme est venu dans le désert pour chercher un trésor dont il croit connaître l'emplacement, et, afin de ne pas être inquiété dans ses recherches, il demande à devenir notre frère.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportées par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frère Scott s'est engagé à faire entrer l'Américain dans la grande famille des Enfants perdus, à la condition que, le trésor une fois trouvé, la moitié lui en serait abandonnée en toute propriété.

--Démon! murmura le métis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frère laisse en repos son arme et qu'il m'écoute! D'après la loi et la coutume des Enfants perdus, notre frère Scott n'aurait pas dû s'engager avant de nous avoir consultés et d'avoir promis de partager avec nous le bénéfice de sa nouvelle alliance... Mon frère a failli à son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'écria le métis. Savez-vous quelles étaient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Américain et ses cinq compagnons seront admis parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien à son frère pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les chevelures!...

Le visage de Scott se rasséréna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout à coup le blanc. Quant à moi, Scott, je réclame ma part: car, si j'aime les chevelures, je ne dédaigne pas l'or soit en barres, soit monnayé.

Le métis répondit par un signe de tête affirmatif.

--Compte là-dessus, Scalpeur! se dit-il intérieurement. Cet or-là ne percera point tes poches.

--Silence! fit tout à coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la forêt tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant après, une troupe indienne arrivait auprès de la palissade située au nord de la clairière.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costumés en guerre, marchant sur une file unique, entrèrent dans la clairière et vinrent se ranger autour de la tente centrale. Leur chef s'avançant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon père a frappé mes oreilles; elle m'a dit de venir et je suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possède la meilleure partie de mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte située à l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avançant dans la clairière vinrent se réunir derrière les autres.

Quelques instants après, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages pâles, qui se donnèrent le nom de Scalpeurs blancs, étaient réunie aux Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Américain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux alliés, dit le métis en s'avançant vers les derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Américain, comme s'il eût voulu lire dans sa pensée.

--Le visage pâle, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frère sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frère sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son passage? Sait-il reconnaître et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un maître aussi renommé que l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrès.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatté, malgré l'impassibilité de son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avança alors vers les Enfants perdus rassemblés, promenant un regard perçant sur chacun d'eux comme pour les reconnaître.

"C'était vraiment un spectacle imposant que celui de ces sauvages aux traits énergiques, aux bras et à la poitrine ornés de fantastiques peintures de guerre, roides et immobiles, la lance au poing, le tomahawk pendu à la ceinture à côté des trophées de victoire conquis dans le sentier de la guerre, leurs longs cheveux entremêlés de plumes éclatantes, la couverture de bison flottant sur leurs épaules."

--Que mes fils ouvrent les oreilles, dit Oeil-Sanglant; un chef va parler.

"Guerriers, depuis que votre volonté toute-puissante m'a choisi pour chef, votre domination n'a cessé de s'étendre dans la prairie. Les Enfanta perdus ne sont plus poursuivis ni traqués comme des bêtes fauves; ils commandent à leur tour, ils sont les rois du désert! Tous nos frères indiens les craignent et les respectent; toutes les tribus recherchent leur amitié ou du moins leur neutralité pour jouir en paix des territoires de chasse légués par leurs pères, et quand les visages pâles veulent traverser la contrée c'est à nous qu'ils payent humblement le droit de passage.

"A qui mes fils doivent-ils ce résultat? D'abord à leur courage, puis à leur prudence quand ils marchent dans le sentier de la guerre. Mes fils sont des guerriers! Au courage de l'ours gris ils allient la prudence du renard: qui pourrait leur résister? Personne. Mais qui les conduit? Oeil-Sanglant, leur chef. Cela est-il vrai, hommes puissants?"

--Oui! oui! s'écrièrent les Enfants perdus.

--Mes fils conservent-ils pour Oeil-Sanglant la confiance qu'ils lui ont donnée?

--Oui! oui! s'écrièrent encore les Indiens.

--Si mes fils connaissent un guerrier plus digne que lui de les commander, qu'ils le prennent pour chef: je déposerai mon autorité entre ses mains.

--Non! non! jamais! Oeil-Sanglant restera notre père.

--Il sera fait comme mes fils le désirent! s'écria le sachem triomphant... Guerriers, quelles sont ces rumeurs que j'entends là-bas vers l'ouest? La brise qui passe en chantant à travers le feuillage apporte à mon oreille des cris de défi, de haine et de triomphe qui remplissent mon coeur de tristesse. D'où viennent ces rumeurs? Mes fils l'ignorent-ils?

Le Serpent fit un pas en avant.--Elles viennent de la tribu des Yakangs, dit-il.

--C'est vrai! rugit le sachem; elles viennent des Yakangs qui nous bravent, des Yakangs qui ont juré de faire des sifflets de guerre avec nos os!

Un frémissement de colère parcourut les rangs des guerriers aux paroles de leur chef.

--Le Wacondah veut que cela cesse, continua le chef. Il est temps que les Yakangs apprennent à nous connaître et à nous craindre comme les autres tribus du désert. Mes fils sont-ils prêts à marcher dans le sentier de la guerre?

--Marchons! crièrent les Indiens.

--C'est bien!... mes fils marcheront. La Flèche-Noire et ses guerriers yakangs chassent le bison sur les bords de la rivière de la Souris, à deux journées de leurs wigwams. A leur retour, ils ne retrouveront qu'un monceau de cendres que le vent dispersera!...

"Guerriers, continua Oeil-Sanglant en montrant l'Américain, un visage pale demande à faire partie de notre famille, mes fils diront leur volonté. Cinq carabines peuvent trouver place dans nos rangs. Que mes fils décident!"

Les guerriers ainsi interpellés se consultèrent pendant quelques instants et acquiescèrent du geste.

--Les Enfants-perdus, dit Oeil-Sanglant, vous acceptent comme frère.

--Merci, répondit l'Américain impassible.

--Que mon frère écoute, il apprendra ses devoirs.

--Parles, chef.

--Mon frère jure-t-il de rester fidèle à ses nouveaux amis?

--Je le jure!

--Mon frère jure-t-il d'obéir aux chefs librement choisis par les guerriers?

--Je le jure!

--Mon frère sacrifiera-t-il ses intérêts personnels à ceux de tous et donnera-t-il non-seulement sa vie, mais encore celle de ses parents et de ses amis pour la tribu?

--Je le jure!

--C'est bien! Guerriers, apprenez vous-mêmes à notre frère le châtiment réservé aux traîtres.

Dix Indiens, quittant les rangs entourèrent l'Américain, et lui posant leur couteau à scalper sur la gorge:

--Celui qui aura violé son serment, dirent-ils d'une voix sombre, mourra, et sa langue menteuse sera jetée en pâture aux corbeaux.

--Celui qui aura trahi ses frères sera attaché au poteau de torture et les guerriers sauront bien lui faire pousser des cris de douleur comme à une vieille femme peureuse.

L'Américain ne sourcilla pas.

--Guerriers, dit-il, vos menaces ne m'effrayent pas; mes intentions sont pures, ma langue n'est point menteuse. Tout ce que j'ai juré, je le ferai.

--Mon frère fait maintenant partie de la famille des Enfants perdus, reprit Oeil-Sanglant conduisant l'Américain auprès de la tente, au milieu des chefs; comme il n'est pas encore habitué à la vie du désert, nous lui donnerons le nom de Novice.

--Chefs, s'écria l'Américain dont le visage rayonnait, on a dû vous dire que j'étais entré sur vos domaines pour chercher un trésor dont seul je connais l'emplacement. Cela est vrai. En échange de ce que les Enfants perdus viennent de faire pour moi, je promets de partager fraternellement le trésor avec eux.

--By god! c'est parler, cela! s'écria le Scalpeur; voilà un vrai frère! Je vous avoue, Novice, que je me sens de très-grandes dispositions à devenir votre ami.

--Guerriers, dit alors l'Oeil-Sanglant, le sentier de la guerre libre. Au sortir de la forêt, mes fils se partageront en quatre bandes, afin de cerner le village de la Flèche Noire et de l'attaquer de tous les côtés à la fois. Hommes puissants, souvenez-vous que vous êtes les Fils du feu et que vous avez juré de ne jamais faire quartier! Marchons!

La troupe s'ébranla lentement et les Indiens sortirent un à un de la clairière.

Le chef appelé le Castor fermait la marche.

--Mon frère a-t-il entendu? demanda-t-il à la sentinelle qui gardait la porte de l'ouest.

L'Indien fit un signe de tête affirmatif.

--Pied-Agile a entendu.

--Mon frère sait-il en quel endroit la Flèche Noire et ses guerriers sont allés chasser le bison?

--Pied Agile le sait.

--Bien! Mon frère ira trouver le grand chef yakang et lui dira qu'un ami l'engage à retourner de suite à son village.

--Mon frère sera obéi, dit Pied-Agile.

Et jetant sa lance sur son épaule disparut dans les hautes herbes.

Quant au Castor, il doubla le pas et reprit sa place à la tête de ses guerriers, les guidant à travers les sombres dédales de la forêt.



V.--LA SURPRISE.

La Flèche-Noire, chef de la guerrière tribu des Yakangs, avait établi son village à proximité d'un cours d'eau assez considérable coupant une plaine immense semée de buissons, d'arbres isolés, et couverte des hautes herbes qui rendent fertiles les territoires de chasse. Comme tous les villages indiens, dit celui-ci n'offrait aucun plan régulier, chaque famille choisissant la place, l'arbre qu'elle jugeait à sa convenance et y établissait sa demeure, sorte de hutte au toit pointu, construite au moyen de piquets de bois et de peaux de bison bariolées de couleurs différentes. Vu de loin, l'ensemble de ces huttes faisait songer à une immense réunion de ruches éparpillées dans une forêt aux arbres rares.

Au centre du village, un espace assez grand avait été laissé vide et formait une sorte de place circulaire autour de laquelle s'élevaient plusieurs huttes plus spacieuses que les autres. C'étaient d'abord les wigwams des principaux chefs de la tribu; puis deux constructions plus vastes que les autres et se faisant vis-à-vis. L'une, édifice carré construit en terre séchée au soleil et dure comme la pierre, était la loge de la médecine, antre mystérieux où le Grand-Esprit se faisait visible et où s'accomplissaient les mystères les plus redoutables.

Le second wigwam portait deux une lance fichée sur l'extrémité du toit et un trophée de chevelures ennemies, indiquant que leur propriétaire était un des personnages les plus considérables de la tribu. Et, en effet, cette hutte était la demeure de la Flèche-Noire, le premier sachem des Yakangs.

Enfin pour compléter notre rapide description, nous ajouterons qu'une haute palissade formée de branches d'arbres entourait le village, lui servant de limites et en même temps de rempart.

En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du calme et du bien-être que procure la paix.

Le jour commençait à pâlir: le soleil descendait lentement à l'horizon, et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses à la cime des arbres et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, où déjà s'étendaient les premières ombres, montait une brume légère dont les ondes demi-transparentes semblaient les plis interposés d'une gaze, tandis que les oiseaux se hâtaient en criant vers le gîte de la nuit. Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux guerriers, groupés près des tentes, parlaient de leurs hauts faits de chasse ou de guerre, tout en aspirant la fumée de leur pipe. Les plus jeunes préparaient des armes, polissant des pointes de flèches et de lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison pour en faire des vêtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes ou préparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui complètement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient dans la poussière.

Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes étaient assises. L'une offrait les signes de cette vieillesse précoce qui atteint les femmes indiennes, esclaves autant que compagnes, bêtes de somme autant qu'épouses. L'autre était une jeune fille d'une merveilleuse beauté. Son costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du village. Use composait d'une tunique de laine blanche à grandes raies rouges serrée à la taille par une ceinture de coquillages et laissant à nu les épaules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrêtant un peu au-dessous du genou et entièrement formée de plumes entremêlées et nuancées avec un art et une patience admirables. Ses pieds étaient revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustées de coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la jambe.

Quelques plumes implantées parmi les longues tresses d'ébène de sa chevelure et formant diadème autour du front complétaient l'habillement de la jeune Indienne.

Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village témoignaient le plus grand respect, étaient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et fille de la Flèche-Noire.

--Qu'a donc ma fille? dit tout à coup l'Abeille en attirant Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.

--Fleur-de-Printemps pense à son père, répondit la jeune fille, et son coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?

--La Flèche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement l'Abeille; sa présence m'inonde de lumière, mais je suis fière de son absence en pensant aux exploits qu'il accomplit à cette heure avec ses jeunes gens au bord des lacs.

--Le désert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mère ne le sait-elle pas?

--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef aussi redoutable que la Flèche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste: dans deux jours, son père sera revenu.

--Hélas! ma mère ignore qu'hier, à pareille heure, j'ai vu le corbeau s'envoler vers l'ouest en croassant...?--Ma fille dit-elle vrai? demanda l'Abeille en tressaillant.

--Mes yeux ont suivi longtemps dans l'air les oiseaux de mauvais augure, et alors une voix me disait à l'oreille qu'un malheur planait sur le sachem.

--Fleur-de-Printemps a dit vrai, fit un vieillard qui, passant sur la place, avait entendu les derniers mots de la jeune fille; heureusement notre sorcier a vu, lui aussi, les oiseaux de mauvais augure et, toute la nuit, enfermé dans la loge de la médecine, il a conjuré le Grand-Esprit de veiller toujours sur ses enfants rouges les Iroquois-Yakangs.

--Le Grand Esprit s'est-il laissé fléchir?

--Nul ne le sait encore, car le sorcier est invisible, répondit le vieillard en s'éloignant.

L'abeille réfléchit un instant.

--Notre sorcier réussira, dit-elle tout à coup; le Wacondah lui a donné une grande puissance.

--Je le crois, répondit la jeune fille, et cependant Fleur-de-Printemps tremble encore.

La vieille Indienne jeta un regard indéfinissable sur sa fille; puis, l'attirant sur ses genoux:

--Je connais le motif de la crainte de Fleur-de-Printemps, dit-elle en souriant d'un air mystérieux.

--L'absence de son père...

--Autre chose encore, fit l'Abeille en secouant la tête.

--Que ma mère s'explique; je ne la comprends pas.

--Fleur-de-Printemps n'est plus un enfant; à son âge, j'écoutais avec complaisance la voix mélodieuse du petit oiseau qui chantait dans mon coeur. Ma fille n'est-elle pas de même?

--Que veut dire ma mère?

--Parmi les guerriers de notre tribu, n'en est-il pas un dont le nom fasse tressaillir de joie le coeur de ma fille?

--Tous les Yakangs sont braves, dit la jeune fille avec un accent plein de fierté.

--N'en est-il pas un que ma fille ait remarqué parmi tous les autres?

--Non.

--Aucun d'eux ne lui a dit qu'il la trouvait belle?

--Non.

--Fleur-de-Printemps se trompe. Elle est trop belle pour qu'un guerrier ne soit pas heureux de lui offrir la première place dans son wigwam. Les yeux de ma fille sont encore fermés; un jour ils s'ouvriront.

--Ma mère a raison, dit la jeune fille en rougissant; un guerrier voudrait partager son wigwam avec Fleur-de-Printemps.

--L'Abeille sait lire dans le coeur de sa fille... Et comment se nomme ce guerrier?

--Fleur-de-Printemps l'ignore: il n'appartient pas à la tribu des Yakangs.

--Quel Indien est assez hardi pour oser lever les yeux sur la fille d'un chef?

Fleur-de-Printemps garda le silence.

--Est-il jeune?

--Fleur-de-Printemps ne le sait pas davantage; elle ne l'a jamais vu...

L'Abeille regarda sa fille avec étonnement.

--Que ma fille s'explique, dit-elle, car à mon tour je ne la comprends pas.

La jeune fille baissa la tête et sembla se recueillir pendant quelques instants.

--Que ma mère ouvre les oreilles, dit-elle tout à coup, je vais lui montrer le fond de mon coeur.

"Il y a déjà quelques lunes, j'errais par la prairie en dehors du village, écoutant la douce chanson des oiseaux et les voix qui sortent du fleuve. Le soleil, protecteur de notre race, brillait au ciel et embrasait l'atmosphère. Bientôt accablée par la chaleur suffocante, je dus m'asseoir à l'ombre d'un buisson d'églantiers, où je ne tardai pas à tomber dans cet état de somnolence qui n'est plus la veille, mais n'est pas encore le sommeil. Combien de temps restai-je ainsi? Je ne sais. Tout à coup il me sembla entendre un faible bruit auprès de moi, mais si faible qu'il arrivait à peine à mon oreille. Je crus rêver et n'ouvris pas les yeux, bientôt une voix douce comme la brise qui joue dans le feuillage s'éleva au centre du buisson qui me protégeait, chantant sur un air plaintif:"

O toi qui sans crainte repose

Sous l'ombrage que font les roses

Abritant ton front abattu,

Me connais-tu?


Pour voir encore ton doux visage,

Jeune fille, vers ton village

Je suis entraîné par mon coeur,

Je te vois jouer sur la mousse

Et j'écoute ta voix plus douce

Que celle de l'oiseau moqueur.


Lorsque tu cours dans la prairie,

Ton pied rase l'herbe fleurie

Plus léger qu'une aile d'oiseau;

Dans les sentiers tu vas, tu passes,

Sans jamais laisser plus de traces

Que le castor au sein des eaux.

"Tout à coup la voix s'interrompit brusquement: une exclamation gutturale de colère se fit entendre. Je me réveillai en sursaut, croyant avoir rêvé".

--Eh bien? dit l'Abeille.

--Fleur-de-Printemps n'avait pas rêvé. Sa tête et sa poitrine étaient couvertes de ces jolies fleurs bleues qui croissent au bord des eaux et qu'une main invisible avait répandues sur elle pendant son sommeil.

--Et ma fille ne chercha pas à savoir de qui lui venaient ces fleurs?

--Si, mais Fleur-de-Printemps examinant attentivement la plaine ne vit rien qu'un mouvement d'ondulation parmi les herbes de la prairie.

--Et que fit ma fille?

--Fleur-de-Printemps est une Indienne et la fille d'un chef; son coeur est brave et son oeil est perçant En examinant attentivement le pied du buisson qui lui avait servi d'abri, elle découvrit la piste de deux hommes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre vers l'ouest. Fleur-de-Printemps, prenant la mesure des empreintes, reconnut qu'elles avaient été faites par des pieds indiens.

--Ma fille sait-elle à quel tribu ces Indiens appartiennent?

--Oui! répondit Fleur-de-Printemps après quelques instants d'hésitation.

--Veut-elle me le dire?

--A la tribu des Enfants perdus.

L'Abeille se leva d'un bond l'épouvante peinte sur le visage.

Au même instant, la porte de la loge de la médecine s'ouvrait avec fracas et le vieux sorcier, les vêtements en désordre, les cheveux hérissés, l'oeil brillant de fièvre et d'insomnie, s'élançait sur la place en faisant des gestes de désespoir.

--Aux armes, fils des Iroquois-Yakangs! cria-t-il d'une voix stridente, un grand danger vous menace!

Ce cri fit l'effet d'un coup de foudre au milieu de la population si tranquille du village. En un clin d'oeil, hommes, femmes, enfants furent groupés sur la place, interrogeant anxieusement le vénérable vieillard.

--J'ai vu les corbeaux voler vers l'ouest, disait le sorcier d'un air égarée. Fasse le Grand-Esprit que la Flèche-Noire et ses guerriers prenant l'heure du retour!

A peine ces paroles étaient-elles prononcées qu'une grande clameur, Se levant de derrière les palissades qui entouraient le village, vint jeter l'épouvante dans le coeur des Yakangs.

--Trahison!... C'est le cri de guerre des enfanta perdus! s'écria le sorcier; la Flèche-Noire, notre chef, nous manque; serons-nous vaincus? Guerrier, les! Yakangs sont des braves; montrons aux voleurs du désert que les Iroquois ne sont pas de vieilles femme peureuses et qu'ils savent mourir en braves?

Il y eut d'abord un moment de confusion inexprimable: les femmes et les enfants couraient en tous sens, cherchant un abri. Les hommes, vieux guerriers pour la plupart et habitués de longue date à ces surprises, s'élançaient vers leurs huttes pour saisir leurs armes et revenaient se mettre sous les ordres du sorcier, qui, en l'absence du sachem, servait de chef à la tribu.

Le plan de défense fut bientôt fait.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent à l'oeuvre. En un clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des guerriers absents sont renversés et leurs débris servent à former un solide retranche autour de la loge de la médecine. Les hommes les plus jeunes de la tribu s'échelonnent en avant de cette espèce de barricade avec mission d'en défendre l'approche. Si l'ennemi parvient à franchir cet obstacle, il viendra se heurter, au pied même du retranchement, contre le reste des hommes valides placés en réserve. Enfin les vieillards et ceux que les graves blessures reçues à la guerre ont rendus impropres au service des armes forment le dernier corps, barrière, hélas! bien faible si l'ennemi parvient à franchir les deux autres. Dans la loge de la médecine, le sorcier fait entrer les femmes et les enfants des principaux chefs; mais nulle prière ne peut décider l'Abeille à suivre l'exemple de ses compagnes.

--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme d'un chef, elle se défendra!

Et, brandissant une hache de guerre de son époux, elle va se placer au premier rang des guerriers.

--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frappé sur le sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies bienheureuses, où il pourra chasser le bison pendant des milliers de lunes.

Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de rempart s'était brisée sous les efforts répétés des Enfants perdus faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.

La première attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs placés en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc bandé, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'à quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grêle de flèches qui forcent les ennemis à reculer en désordre.

Trois fois les Enfants perdus reviennent à la charge; trois fois ils se voient forcés de reculer devant ces ennemis impassibles et inébranlables.

L'Oeil-Sanglant, les traits enflammés par la colère, rallie de nouveau ses compagnons.

--Lâches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'êtes pas des guerriers! Les femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et vous chasser à coups de fouet comme des chiens peureux.

--Oach! dit un guerrier, mon père est sévère pour ses enfants. Ses enfants vont lui prouver qu'il a tort.

L'Oeil-Sanglant appelle alors autour de lui les chef des différents détachements de sa petite armée et leur donne quelques ordres à voix basse; puis son cri de guerre devient le signal d'une nouvelle attaque.

Les assiégés comprennent que la partie décisive va se jouer et que, s'ils parviennent à repousser de nouveau leurs ennemis, ceux-ci ne reviendront plus à la charge.

Le choc est terrible, L'Oeil-Sanglant et le Scalpeur, à la tête de leurs guerriers, se précipitent comme des bêtes fauves! sur les Yakangs, qui, la lance en arrêt, leur présente une barrière infranchissable. Malgré des prodiges de valeur, les Enfants perdus vont, sans doute, se voir forcés de reculer, lorsque plusieurs coups de carabines retentissent. C'est la bande du Novice, qui, d'après les ordres de l'Oeil-Sanglant, s'est portée sur la gauche du retranchement et, prenant les Yakangs en écharpe, ouvre sur eux, un feu roulant.? A cette attaque meurtrière à laquelle ils ne peuvent faire face, un certain désordre commence à se manifester dans les rangs des défenseurs de la tribu. Ils se voient forcés de reculer à leur tour, puis de se mettre ù l'abri derrière le retranchement.

--Chef, dit tout à coup le Scalpeur, où donc avez vous le Castor?

--Le Castor se bat, dit l'Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils.

--Vous croyez?... Il ne fait pas beaucoup de bruit.

--Il est prudent.

--Hum! prudent, c'est bientôt dit!... Enfin je veillerai; ce n'est pas le moment de discuter.

--Oach! dit l'Oeil-Sanglant à sa troupe, les Yakangs fuient devant nous. Poursuivez ces lâches et chacun de vous pourra montrer avec orgueil les nombreuses chevelures qu'il aura conquises aujourd'hui. En avant! Derrière ce rempart, vous trouverez des femmes que vous pourrez amener dans vos wigwams pour préparer votre nourriture. Quant à moi, guerriers, mon choix est fait: les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur comme les étoiles du Wacondah.

--Ma fille n'est point faite pour habiter la hutte d'un chien des prairies comme toi! s'écria l'Abeille d'une voix retentissante.

Et s'avançant à la rencontre de Oeil-Sanglant elle fit tournoyer son tomahawk pendant une seconde, puis le lança de toute sa force contre l'Indien.

Mais celui ci était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita l'arme meurtrière, qui alla briser la tête d'un Enfant perdu placé derrière lui. Devenant agresseur à son tour, Oeil-Sanglant se rua comme une bête fauve sur l'Abeille désarmée, l'étreignit dans ses bras puissants et la terrassa.

C'en était fait de l'Indienne. Déjà sa chevelure était menacée par le terrible couteau de son ennemi, lorsqu'un tomahawk lancé avec une adresse inouïe vint briser l'arme dans la main de l'Oeil Sanglant.

Celui ci poussa une exclamation de colère et tourna les yeux du côté d'où le coup était parti.

--Le Castor! murmura t-il; c'est lui! Un jour sa chevelure ornera mes mocassins et ses os me serviront de sifflet de guerre.

Mais le mouvement qu'il avait fait avait suffi à l'Abeille pour se dégager, et, preste comme une biche poursuivie par les chasseurs, elle escalada le retranchement et se réfugia auprès de sa fille, dans la loge de la médecine.

Les Enfants perdus s'élancent sur sa trace et essayent de monter à i'assaut. Mais les Yakangs, combattant avec le courage du désespoir et ayant pour eux la supériorité de la position, les forcent à reculer.

Tout à coup un cri de guerre retentit derrière le retranchement et une grande lueur illumine la nuit. C'est le Serpent qui a conçu un plan diabolique pour vaincre la résistance de l'ennemi. Tournant la position, il jette adroitement quelques torches enflammées sur le retranchement, lequel, composé en grande partie des piquets de bois des wigwams, prend feu en un clin d'oeil.

A cette vue, le découragement gagne les Yakangs: ils comprennent que leur défaite n'est plus qu'une question de temps. Plusieurs d'entre eux, avec la témérité du désespoir, tentent une sortie par un point du retranchement que le feu n'a pas encore envahi et essayent de se faire jour à travers les rangs ennemis. Mais ils se voient refoulés au milieu du cercle de flammes.

Les Enfants perdus, jugeant leur victoire certaine, entonnent leur chanson de guerre et exécutent la danse du scalp autour du brasier. La lueur des flammes découpe dans la nuit leurs silhouettes grimaçantes, qui passent et repassent, semblables à une bande de démons.

Tout à coup un son étrange, grave, prolongé, analogue à celui que les bergers des Alpes tirent de leur corne de boeuf, s'élève à une soixantaine de pas du théâtre de la lutte.

En même temps trois coups de feu retentissent, auxquels répondent trois cris de douleur et de rage. Le Scalpeur et le Serpent s'affaissent, mortellement trappés; le bras gauche de l'Oeil Sanglant retombe inerte, fracassé par une balle.

--Courage! braves Yakangs crie alors une voix retentissante, courage! les amis viennent!

Et trois nouveaux coups de feu abattent encore trois des assaillants.

--Le Marcheur! s'écrièrent les Enfants perdus avec un accent de rage mêlé de crainte.

--Notre frère disent les Yakangs.

Et ce secours inespéré relevant leur courage, ils se forment en colonne serrée, prêts à fondre sur les Enfants perdus.



VI.--LA POURSUITE NOCTURNE.

Pour faire comprendre l'arrivée si pleine d'à-propos du Marcheur et de ses nouveaux amis, il nous faut faire quelques pas en arrière et retourner à la hutte du trappeur.

--La Flèche-Noire ou le sorcier de sa tribu pourra seul vous renseigner, avait dit le Marcheur à Raoul; je vous guiderai vers le village de mes frètes les Indiens.

En effet, le lendemain de cette conversation, au point du jour, le Marcheur secouant assez rudement ses hôtes:

--Holà! monsieur de Valvert! Holà! monsieur Thémistocle! debout et en route!

Les préparatifs du départ furent bientôt faits, et une heure après les trois amis marchaient dans la plaine en se dirigeant vers l'ouest.

--Martin, avait dit le trappeur à son ours avant de partir, Martin, je m'en vais et ne sais combien durera mon absence. Garde bien ma maison pendant ce temps-là, et, si tu as faim, fais briller tes talents de chasseur! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage...

Et l'intelligent animal, comprenant sans doute l'importance de sa mission, s'était assit gravement sur le seuil de la hutte, suivant d'un oeil mélancolique son maître qui s'éloignait.

Les premières heures de marche furent silencieuses. Le Marcheur, se souvenant de sa récente attaque, avait fait prendre à ses compagnons la file indienne et inspectait minutieusement les environs. Chaque touffe de hautes herbes, chaque roche, chaque arbre était exactement interrogé par lui.

--Pardieu! dit tout à coup le marquis, si nous marchons ainsi nous n'arriverons jamais. A quoi bon toutes ces lenteurs?

--A sauver peut-être notre vie et, à coup sûr, notre chevelure, dit le trappeur. Quand on marche dans le désert, il ne faut jamais laisser rien de suspect derrière soi.

Cependant, comme malgré la minutie de ses recherches il n'apercevait rien de suspect, le trappeur finit par se relâcher un peu de sa surveillance, et après la halte du déjeuner les trois hommes marchaient de front, le fusil nous le bras et causant gaiement pour abréger la longueur de la route.

--Vous croyez que les Indiens nous recevront amicalement? demanda Raoul.

--J'en suis sûr; sans cela, je n'irais pas moi-même, de gaieté de coeur, vous jeter dans la gueule du loup.

--Cependant j'ai bien souvent entendu citer la haine invétérée que les Indiens ont conservée pour les blancs, et les affreuses tortures qu'ils savent infliger à ceux de notre race qui ont le malheur de tomber entre leurs mains.

--Il y a du vrai là-dedans. Les Peaux-Rouges sont passés maîtres en fait de supplices, et Us font de préférence briller leur talent sur les blancs. Mais rien de semblable n'est à craindre. Les Yakangs connaissent et pratiquent le dicton: "Les amis de nos amis." Or non-seulement je suis leur ami, mais je suis encore frère d'adoption de leur grand chef, la Flèche-Noire, qui est bien le plus brave guerrier que la terre ait jamais porté.

--Par quel concours de circonstances les Indiens furent-ils amenés à vous admettre dans leurs rangs?

--C'est toute une histoire, et si cela peut vous être agréable je vais vous la conter pour charmer l'ennui de notre route.

--Parlez, mon ami! nous tommes tout oreilles.

--Il y a une dizaine d'années, commença le Marcheur, l'hiver dans ces parages, était extrêmement rude: une neige profonde de cinq ou six pieds s'étendait comme un immense suaire sur toute la prairie, qui présentait l'aspect d'une vaste mer blanche, sans flots et sans ondulations. Par suite de diverses circonstances dont l'explication n'aurait aucun intérêt pour vous je me trouvais presque enfoui dans ma hutte, sans provisions d'hiver. La position était critique. Sortir, c'était s'exposer à sombrer dans cette mer de glace; rester, c'était la famine et une mort inévitable. Après avoir mûrement réfléchi, entre deux dangers, je choisis le moindre. M'équipant en guerre, chaudement enveloppé dans deux fourrures d'ours et chargé de mes dernières provisions, je me mis en route. J'étais muni de deux paires de raquettes, sortes de grands patins en bois qui devaient me servir à glisser sur la glace et m'empêcher d'enfoncer dans les endroits où la neige était encore molle.

"Hélas! je me convainquis bientôt que, malgré ma bonne carabine et mon expérience, je n'atteindrais aucun animal. Comment chasser au milieu d'une plaine blanche, unie, à perte de vue, où le gibier vous aperçoit et vous évente d'une lieue? De temps en temps je voyais l'élever hors de portée de maigres coqs de bruyère ou passer comme un ouragan à l'horizon un cerf, un daim, un élan, poursuivis par une bande de loups. Je les contemplais tristement en me disant:

"--Voilà mon souper qui passe!"

"Je vécus ainsi les deux premiers jours, bivaquant au milieu de la glace et économisant le plus possible les maigres provisions qui me restaient. Mais le découragement me gagnait; le froid m'envahissait. Enfin dans la matinée du troisième jour, les masses brunes de la forêt réapparurent à l'horizon. Cette vue me ranima un peu.--Si la forêt ne me fournissait pas de nourriture, au moins elle me fournirait du feu.

"Comme j'en approchais, j'entendis des hurlements prolongés et je vis une bande de loups qui entraient sous bois.

"--Bon! me dis-je, ces animaux sont comme moi, ils ont faim, ils chassent... S'ils étaient assez aimables pour m'inviter à dîner..."

"Un peu ragaillardi par ces pensées, j'entrai dans la forêt, guidé par les hurlements. Mes pressentiments ne m'avait pas trompé. Toute la bande des animaux affamés rôdait autour d'une cour de cerfs wapitis."

--Qu'appelez-vous une cour de cerfs wapitis?

--C'est juste, monsieur le marquis, j'oubliais que vous n'êtes encore qu'un chasseur novice des prairies. Nous appliquons ici le mot de cour non-seulement aux wapitis, mais aussi aux élans.

"Vous comprenez sans peine, et vous verrez encore mieux dans quelques mois, que l'hiver dans ce pays est une triste saison non-seulement pour l'homme, mais encore pour les animaux carnassiers de toutes espèces. A cette époque maudite, la nourriture devient rare, la faim se fait cruellement sentir; aussi voit-on d'immenses troupes de loups poursuivre en tous sens à travers la prairie le daim, le cerf, l'élan, le boeuf musqué et quelques bisons séparés du reste du troupeau.

"Tant que la neige gelée forme une croûte assez solide pour le supporter, le wapiti n'a pas grand'chose à craindre de ses ennemis: la légèreté de ses pieds suffit à lui sauver la vie, et d'ailleurs, acculé, il sait fort bien se défendre avec ses bois redoutables Mais quand la croûte de glace s'amincit la situation change. L'animal chassé ne peut plus fuir, car, à chaque pas qu'il fait, la glace se brisant, il enfonce dans la neige jusqu'au ventre; tandis que ses ennemis, d'un poids beaucoup moindre, courent sans danger sur la croûte fragile.

"Nécessité est mère de l'industrie, dit on: le wapitis et les élans, qui me font l'effet de raisonner tout aussi bien que vous et moi, n'ont pas tardé h reconnaître la justesse de ce proverbe, et à le mettre en action. C'est ainsi qu'ils ont réussi à se garer des atteintes des loups d'une façon assez remarquable.

"Une troupe de wapitis ou d'élans choisit, dans le bois un peu clair, un terrain convenable, de cinq à six milles de circonférence, et y piétine la neige jusqu'au point de former une surface assez solide pour les porter et leur fournir en même temps une retraite sûre. Tout l'espace n'a pas été réduit à un niveau I uniforme; les animaux ont seulement piétiné la neige en dessinant un réseau de sentiers qu'ils parcourent à leur aise et autour desquels s'élève un véritable retranchement qui monte aussi haut que leur tête. Il résulte de cet ensemble de travaux une sorte de forteresse appelée cour, dans laquelle les loups n'osent pas les attaquer. Le cerf s'y trouve tellement en sûreté que pour rien au monde il ne se hasarderait à quitter la cour qu'il s'est construite avec ses camarades.

"C'était au pied d'un emplacement semblable que les hurlements des loups m'avaient conduit. Jugez de ma joie lorsque, montant sur un des plus grands arbres comme sur un poste d'observation, j'aperçus devant moi dans les mille sentiers de la cour une troupe d'une quinzaine de wapitis regardant d'un oeil narquois les loups qui ne cessaient de rôder autour d'eux.

"Ma bonne carabine entonna alors sa grande chanson et elle chanta juste, car en moins d'une demi-heure quatre wapitis gisaient sans vie sur la terre ensanglantée.

"Je cessai le feu,--j'ai toujours évité de tuer les bêtes du bon Dieu sans nécessité,--et je descendis de l'arbre. Quelques nouveaux coups de carabine me débarrassèrent des loups, qui s'éloignèrent à une distance d'environ cinq cents pas.

"Je commençai par rassembla autour de moi les victimes que j'.avais faites. Mais comment les rapporter à ma hutte? Au premier moment, le problème me parut insoluble, mais une réflexion plus approfondie m'indiqua un moyen, celui de construire avec des branches d'arbres une sorte de traîneau à l'aide duquel je pourrais sans trop d'efforts transporter mes nouvelles provisions. Le bois ne manquait pas autour de moi; je me mis immédiatement à l'oeuvre.

"Ma besogne avançait rapidement; déjà j'entrevoyais le moment où j'allais poser la dernière pièce, lorsque tout à coup un bruit lointain attira mon attention.

"--Hein? pensai-je; qui vient là?"

"Collant mon oreille contre le sol, j'entendis distinctement! les pas de plusieurs chevaux résonnant sur la terre gelée.

"Je vous ai déjà dit maintes fois que dans le désert l'approche d'un homme vivant est toujours regardée d'un mauvais! oeil, car quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le nouvel arrivant est un ennemi. Homo homini lupus est une maxime profondément gravée dans l'esprit du trappeur et du coureur des bois.

"Une minute après, je savais à quoi m'en tenir. Une bande d'une quinzaine d'écumeurs du désert se disposait à entrer sous bois.

"L'arrivée de cette troupe de cavaliers me causa d'autant plus d'émotion que plus d'une fois déjà j'avais eu affaire aux écumeurs du désert et que j'avais de fortes raisons pour croire qu'ils ne me tenaient pas en odeur de sainteté. Un instant je fus tenté de fuir avant d'être découvert. Mais il m'aurait fallu abandonner mes wapitis, perdre mes précieuses provisions d'hiver... Bref, je montai sur un pin blanc gigantesque, et me glissai parmi ses branches chargées de flocons de neige durcie, résolu à attendre les événements.

"J'étais à peine depuis dix minutes installé sur mon observatoire que déjà les cavaliers apparaissaient à la lisière du bois, et que les loups, auxquels je ne songeais plus, commençaient leur oeuvre de destruction. Ces malignes bêtes, comprenant sans doute mon impuissance, se jetèrent en furieuses sur mes cerfs, et là, sous mes yeux, les dévorèrent à belles dents. Je tremblais de colère; mais que faire? j'étais lié, condamné au silence et à l'immobilité la plus absolue; le moindre signe de vie m'eût mis immédiatement au pouvoir de mes ennemis mortels.

"Cependant la troupe avançait toujours, se dirigeant en droite ligne vers l'endroit où je me trouvais. Bien que la nuit fût déjà tout à l'ait venue, les rayons de la lune, réfléchis par la blancheur de la neige, me permirent d'apercevoir un Indien, les mains liées derrière le dos, au milieu de ses ennemis à cheval. Bientôt, la troupe se rapprochant, je reconnus l'Indien. C'était la Flèche-Noire, grand chef de la tribu des Yakangs.

"A cette époque déjà, la Flèche-Noire n'était pas un inconnu pour moi. Maintes fois je l'avais rencontré dans le désert, mais sans cependant me lier d'amitié avec lui; nous avions simplement échangé quelques rapports de politesse; nous ne nous recherchions pas, nous ne nous fuyions pas; en un mot, nous étions indifférents l'un à l'autre. Cependant, en le voyant dans cette position et en songeant aux affreux supplices que ses ennemis ne manqueraient pas de lui infliger, je me sentis ému de pitié, et un instant je fus sur le point d'abandonner mon abri et d'essayer de le défendre. Heureusement pour moi, et aussi pour lui, la prudence me retint.

"La troupe, continuant toujours à s'avancer, se trouva bien tôt à une trentaine de pas de mon arbre.

"--Halte! dit alors celui qui paraissait la commander; ce lieu me semble propice pour établir notre camp."

"Les pirates obéirent. Les chevaux furent dessellés et entravés, un grand feu fut allumé, auprès duquel, après le repas, les cavaliers se couchèrent, les pieds à la flamme et roulés dans leurs manteaux.

"--Quant à toi, chien de Peau-Rouge, dit le chef en cinglant l'Indien d'un coup de fouet, couche-toi là et dors. N'oublie pas qu'au moindre mouvement je te brûle la cervelle!..."

"A cette insulte gratuite, je vis la Flèche-Noire tressaillir. Cependant, refoulant dans son coeur les sentiments qui l'agitaient, il obéit sans prononcer une parole.

"Livré à de profondes méditations, je restai pendant plus d'une heure immobile sur mon perchoir. Puis, lorsque je me fus bien assuré que tous les pirates dormaient, à l'exception de la sentinelle placée à quelques pas du brasier, je me hasardai à descendre avec des précautions infinies.

"J'avais formé mon plan. Le chef des Yakangs m'intéressait, et je n'étais pas fâché de jouer un tour à mes ennemis les pirates.

"Une fois à terre, mon bowie-knife entre les dents, je m'allongeai sur la glace, et, m'aidant des mains et des genoux, je me mis à ramper comme un reptile, dans la direction de l'Indien.

"J'étais déjà à cette époque un vieux routier des prairies et je connaissais à fond toutes les précautions à prendre en pareil cas. Vous en aurez une idée quand vous saurez qu'il me fallut plus d'une grande demi-heure pour franchir les trente pas qui me séparaient du but. Je réussis: nul bruit ne décela ma présence; l'Indien lui-même, dont les sens sont si développés, n'entendit rien.

"--Que le chef écoute, dis-je d'une voix faible comme un souffle; un ami est derrière lui.

"Malgré la surprise qu'il dut certainement éprouver, la Flèche-Noire ne fit aucun mouvement.

"--Je couperai ses liens, continuai-je; le chef chaussera mes souliers de neige et fuira."

"Passant mon couteau sous le corps de l'Indien, je coupai ses liens; puis, faisant un détour et m'approchant de la sentinelle, je lui assénai, au moment où elle s'y attendait le moins, un certain coup de poing de ma façon entre les deux oreilles, qui l'étendit complètement étourdie sur le sol.

"Déjà la Flèche-Noire était à mes cotés: d'une main il brandissait son couteau à scalper, de l'autre une chevelure sanglante.

"--La Flèche-Noire est un guerrier, me dit-il à voix basse; il sait venger ses injures!"

"Je compris que le chef des pirates venait de payer de la vie son malencontreux coup de fouet.

"--Qui va là?" s'écria tout à coup l'un des bandits en se soulevant sur le coude.

"Au lieu de répondre, la Flèche-Noire et moi primes notre course de toute la vitesse de nos jambes.

"--Tout le monde debout! hurla le pirate. Le prisonnier s'est enfui!... Il a tué notre capitaine!"

"En un clin d'oeil, la bande fut sur pied,--à l'exception toutefois de son capitaine mort et de la sentinelle assommée,--et nous salua par une décharge générale; heureusement la précipitation et l'obscurité firent dévier les balles.

"--Vous êtes blessé, chef? dis-je en voyant l'Indien tressaillir.

"--Marchons!" fit la Flèche-Noire sans répondre directement.

"Alors, au milieu de cette plaine glacée, éclairée seulement par les blafards rayons de la lune, commenta une course désordonnée que l'imagination peut à peine retracer. Emportés par notre élan, nous glissions comme des ombres fantastiques et avec une vitesse sans cesse croissante, poursuivis par le galop sonore des chevaux de nos ennemis.

"Combien de temps dura cette course, je l'ignore. Mes oreilles tintaient, la respiration me manquait, tout tourbillonnait devant moi: j'étais comme un homme ivre, et cependant il me semblait que nous gagnions de l'avance, car les pas des chevaux s'affaiblissaient derrière nous.

"Tout à coup je vois l'Indien ralentir sa course, puis s'affaisser sur le sol comme une masse inerte.

"Un cri de triomphe retentit. Ne pouvant rn'arrêter subitement, je reviens sur mes pas en faisant un circuit, et je vois un pirate arriver à bride abattue et prêt à faire subir à la Flèche-Noire la peine du talion.

"Par bonheur, ma carabine était chargée, l'ar un effort surhumain, je parviens à maîtriser le tremblement qui m'agite, et visant le cheval à la tête, je presse la détente.

"Cheval et cavalier roulent sur la glace.

"--Etes-vous blessé, chef? dis-je alors à l'Indien.

"--Oui, répond faiblement la Flèche-Noire. Je suis atteint de deux balles et je ne puis plus marcher. Que mon frère parte et me laisse mourir; voici les pas de nos ennemis qui se rapprochent.

"--Vous laisser mourir, allons donc? Ces briqands n'auront pas encore votre chevelure cette fois-ci. Laissez-moi faire!"

"Prenant la Flèche-Noire sur mon épaule, je continuai à fuir après avoir rechargé ma carabine.

"--Nos ennemis sont loin, me dit le chef des Yakangs; ils ne peuvent nous voir. Que mon frère change de route et qu'il se dirige vers l'ouest: il se rapprochera de mon village et il fera perdre ses traces."

"Ce conseil fut immédiatement suivi par moi. J'entendis le galop des chevaux passer à cinq cents pas vers la gauche, puis s'éteindre peu à peu dans l'éloignement. Nos traces étaient perdues... nous étions sauvés!

"Le lendemain, au point du jour, chargé de mon précieux fardeau, j'arrivai au village de: Yakangs.

--Je ne vous décrirai pas la réception que ces braves gens me firent: vous en aurez un échantillon dans quelques jours.

"Lorsque le chef eut raconté la manière dont je lui avais sauvé la vie, tous déclarèrent que je surpassais en courage le: guerriers les plus renommés. Ils m'adoptèrent dans une cérémonie solennelle et me donnèrent le titre de second chef de la tribu après la Flèche-Noire. Quant à celui-ci, il échangea avec moi son calumet de conseil, me fit don d'un costume de guerre complet, m'embrassa sur les lèvres et déclara qu'à l'avenir je serais son frère, et qu'il regarderait comme personnelle toute injure qui me serait faite.

"Voilà comment je devins guerrier iroquois, position qui m'a déjà procuré et me procure encore journellement des avantages immenses. Chaque fois que je vais les visiter, ces braves gens me témoignent une amitié et un respect vraiment touchants, et jamais ils ne prennent une résolution importante sans m'envoyer un messager pour m'engager à assister à leur conseil.

"Vous voyez donc, monsieur le marquis, que je ne crois pas trop m'avancer en vous promettant l'appui des Yakangs".