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Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains cover

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Chapter 17: XV
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About This Book

The narrative interweaves a writer’s correspondence with secluded women in Turkish harems and domestic scenes that reveal their intellectual ambitions, romantic longings, and the daily constraints imposed by custom. Portraits of several women show cultivated tastes and private suffering as they confront family authority, enforced seclusion, and the desire for emotional and intellectual freedom. Evocative descriptions of city life alternate with intimate interior detail, producing a tone of melancholy and quiet critique that examines cultural stagnation, personal sacrifice, and the fragile hopes for gradual change.

XII

André Lhéry, la semaine suivante, reçut cette lettre à trois écritures:

"Mercredi, 27 avril 1904.

Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre présence, et après, quand vous n'êtes plus là, c'est à en pleurer. Ne nous refusez pas de venir, encore une fois qui sera la dernière. Nous avons tout combiné pour samedi, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera une rencontre d'adieu, car nous allons partir.

Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci:

Vous venez à Stamboul, devant Sultan-Selim. Arrivé en face de la mosquée, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonné, entre un couvent de derviches et un petit cimetière. Vous vous y engagez, et elle vous mène, après cent mètres, à la cour de la petite mosquée Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette cour, il y aura une grande maison, très ancienne, jadis peinte en brun rouge; contournez-la. Derrière, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu obscure, bordée de maisons grillées, avec des balcons fermés qui débordent; dans la rangée de gauche, la troisième maison, la seule qui ait une porte à deux battants et un frappoir en cuivre, est celle où nous serons à vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est plus sûr.

DJÉNANE."

"A partir de deux heures et demie, je serai au guet derrière cette porte entre-bâillée. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tâcherons de vous laisser un bon souvenir de ces ombres qui auront passé dans votre vie, si rapides et si légères, que peut-être douterez-vous, après quelques jours, de leur réalité.

MÉLEK."

"Et pourtant, si légères, elles ne furent point "plumes au vent", emportées vers vous au gré d'un caprice. Mais, le premier, vous avez senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une âme, et c'est de cela qu'elles voulurent vous dire merci.

Et cette "aventure innocente", si courte et presque irréelle, ne vous aura pas laissé le temps d'arriver à la lassitude. Ce sera, dans votre vie, une page sans verso.

Samedi, avant de disparaître pour toujours, nous vous dirons bien des choses, si l'entretien n'est pas coupé, comme celui d'Eyoub, par une émotion et une fuite. Donc, à bientôt, notre ami.

ZEYNBE."

"Moi qui suis le grand stratégiste de la bande, on m'a chargée de dessiner ce beau plan, que je joins à la lettre, pour que vous vous y retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge, que votre ami soit sans inquiétude: rien de plus honnête ni de plus tranquille.

re-MÉLEK (MÉLEK rursus)."

Et André répondit aussitôt, poste restante, au nom de "Zahidé":

"29 avril 1904.

Après-demain samedi, à deux heures et demie, dans la tenue prescrite, fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantômes noirs.

Leur ami,

ANDRÉ LHÉRY."

*101

XIII

Jean Renaud, qui augurait plutôt mal de l'aventure, avait en vain demandé la permission de suivre. André se contenta de lui accorder qu'on irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguilé suprême, sur certaine place qui jadis lui avait été chère, et qui ne se trouvait qu'à un quart d'heure, à pied, du lieu fatal.

C'était à Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur même des quartiers musulmans et devant la grande mosquée de Mehmed-Fatih (1), qui est l'une des plus saintes. Après les ponts franchis, une montée et un long trajet encore pour arriver là, en pleine turquerie des vieux temps; plus d'Européens, plus de chapeaux, plus de bâtisses modernes; en approchant, à travers des petits bazars restés comme à Bagdad, ou dans des rues bordées d'exquises fontaines, de kiosques funéraires, d'enclos grillés enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu à peu l'échelle des âges, rétrograder vers les siècles révolus.

(1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conquérant), Mahomet II.

Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses, ils se retrouvèrent en face de la colossale mosquée blanche, dont les minarets à croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel. Devant la haute ogive d'entrée, la place où ils venaient s'asseoir est comme une sorte de parvis extérieur, que fréquentent surtout les pieux personnages, fidèles au costume des ancêtres, robe et turban. Des petits cafés centenaires s'ouvrent tout autour, achalandés par les rêveurs qui causent à peine. Il y a aussi des arbres, à l'ombre desquels d'humbles divans sont disposés, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots, spécialement chargés de la musique, dans ce lieu naïf et débonnaire.

Ils s'installèrent sur une banquette, où des Imams s'étaient reculés avec courtoisie pour les faire asseoir. Près d'eux, vinrent tour à tour des petits mendiants, des chats affables en quête de caresses, un vieux à turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites bohémiennes très jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient, —tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs. Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppées dans ces voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs, même de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un morceau pour leur chat, et l'emportaient à l'épaule, piqué au bout de leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite à la ville du Khalife, ou encore des derviches quêteurs, à longs cheveux, qui revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un demi-sou laissait faire aux bébés turcs deux fois le tour de la place, dans une caisse à roulettes qu'il avait très magnifiquement peinturlurée, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en déroute. Auprès de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce peuple le côté jeune, simple et bon, la mosquée d'en face se dressait plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur, avec ses deux flèches pointées dans ce ciel pur du 1er mai.

Oh! les doux et honnêtes regards, sous ces turbans, les belles figures de confiance et de paix, encadrées de barbes noires ou blondes! Quelle différence avec ces Levantins en veston qui, à cette même heure, s'agitaient sur les trottoirs de Péra,—ou avec les foules de nos villes occidentales, aux yeux de cupidité et d'ironie, brûlés d'alcool! Et comme on se sentait là au milieu d'un monde heureux, resté presque à l'âge d'or,—pour avoir su toujours modérer ses désirs, craindre les changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis là sous les arbres, satisfaits avec la minuscule tasse de café qui coûte un sou, et le narguilé berceur, la plupart étaient des artisans, mais qui travaillaient pour leur compte, chacun de son petit métier d'autrefois, dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progrès", qui s'épuisent dans l'usine effroyable pour enrichir le maître! Combien leur paraîtraient surprenantes et dignes de pitié les vociférations avinées de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques, entre deux verres d'absinthe, au cabaret!…

L'heure approchait; André Lhéry quitta son compagnon et s'achemina seul vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine turquerie, mais par des rues plus désertes, où l'on sentait la désuétude et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermées, maisons de bois comme partout, peintes jadis en ces mêmes ocres foncés ou bruns rouges qui donnent à l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font éclater davantage la blancheur de ses minarets.

Parmi tant et tant de mosquées, celle de Sultan-Selim est une des très grandes, dont les dômes et les flèches se voient des lointains de la mer, mais c'est aussi une des plus à l'abandon. Sur la place qui l'entoure, point de petits cafés, ni de fumeurs; et aujourd'hui, personne dans ses parages; devant l'ogive d'entrée, un triste désert. Sur sa droite, André vit la ruelle indiquée par Mélek, "entre un couvent de derviches et un petit cimetière"; bien sinistre cette ruelle, où l'herbe verdissait les pavés. En arrivant sur la place de l'humble mosquée Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hantée, qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des branches aussi grosses que des câbles de navire, et ses milliers de grappes commençaient à se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse, plus funèbre que tout, avec son herbe par terre, et ses pavés très en pénombre, sous les vieux balcons masqués d'impénétrables grillages. Personne, pas même d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu l'air d'un coupe-gorge", avait écrit Mélek en post-scriptum: oh! pour ça, oui!

Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela gêne de s'avancer sous de tels balcons, d'où tant d'yeux invisibles pourraient observer. André marchait avec lenteur, égrenait son chapelet, regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La cinquième, à deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle- ci!… Du reste, on venait de l'entrebâiller, et, par la fente, passait une petite main gantées qui tambourinait sur le bois, une petite main gantée à plusieurs boutons, très peu chez elle, à ce qu'il semblait, dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paraître indécis, à cause des regards possibles; avec assurance donc, André poussa la battant et entra.

Le fantôme noir embusqué derrière et qui avait bien la tournure de
Mélek, referma vite à clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement:

"Ah! vous avez trouvé?… Montez, mes soeurs sont là-haut, qui vous attendent."

Il monta un escalier sans tapis, obscur et délabré. Là-haut, dans un pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en fer et les quadrillages en bois des fenêtres laissaient dans un triste demi-jour, il trouva les deux autres fantômes qui lui tendirent la main… Pour la première fois de sa vie, il était dans un harem,— chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru l'impossibilité même; il était derrière ces quadrillages des appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes, excepté le maître, ne voient jamais que du dehors. Et en bas, la porte était verrouillée, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et dans quelle mystérieuse demeure!… Il se demandait, avec une petite frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le côté enfant de sa nature, tout le côté encore avide de sortir de soi-même, encore amoureux de se dépayser et changer, était servi au-delà de ses souhaits.

Et pourtant, elles ressemblaient à trois spectres de tragédie, les dames de son harem, aussi voilées que l'autre jour à Eyoub, et plus indéchiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui- même, au lieu de luxe oriental, il n'étalait qu'une décente misère.

Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanées, et il promena les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de céans, elles étaient femmes de goût, car tout dans sa simplicité extrême restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille allemande qui commencent, hélas! à envahir les intérieurs turcs.

"Je suis chez vous? demanda André.

—Oh! non, répondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire sous le voile.

—Pardonnez-moi; ma question était idiote, pour un tas de raisons; la première, c'est que ça me serait égal; je suis avec vous, le reste ne m'importe guère."

Il les observait. Elles avaient leurs mêmes tcharchafs que l'autre jour, en soie noire élimée par endroits. Et avec cela, chaussées comme des petites reines. Et puis, leurs gants ôtés, on voyait scintiller de belles pierres à leurs doigts. Qu'est-ce que c'était que ces femmes-là, et qu'est-ce que c'était que cette maison?

Djénane demanda, de sa voix de petite sirène blessée qui va mourir:

"Combien de temps pouvez-vous nous donner?

—Tout le temps que vous me donnerez vous-mêmes.

—Nous, nous avons à peu près deux heures de quasi-sécurité; mais vous trouverez que c'est long, peut-être?"

Mélek apportait un de ces tout petits guéridons en usage à Constantinople pour les dînettes que l'on offre toujours aux visiteurs: café, bonbons et confitures de roses. La nappe était de satin blanc brodé d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetées dessus, le service était de filigrane d'or, et cela complétait l'invraisemblance de tout.

"Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,—en le servant comme une mignonne esclave,—mais elles sont manquées. Nous recommencerons aujourd'hui même, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de lumière; cependant, avec une pose plus longue…"

Ce disant, elle présentait deux petites images confuses et grises, où la silhouette de Djénane se dessinait à peine, et André les accepta négligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard…

"C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir?

—Très vrai.

—Mais vous reviendrez… et nous nous reverrons?…

A quoi Djénane répondit par ce mot imprécis et fataliste, que les Orientaux appliquent à toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!…" Partiraient-elles bien réellement, où était-ce pour mettre fin à l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-être, ou du terrible danger? Et André, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les sentait fuyantes comme des visions, impossibles à retenir ou à retrouver, le jour où leur fantaisie ne serait plus de le revoir.

"Et ce sera bientôt, votre départ? se risqua-t-il à demander encore.

—Dans une dizaine de jours, sans doute.

—Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!"

Elles tinrent conseil à voix basse, en un turc elliptique, très mêlé de mots arabes, très difficile à entendre pour André:

"Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore… Et merci de l'avoir désiré. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut déployer de ruse, acheter de complicités pour vous recevoir?"

Cela pressait, paraît-il, les photos, à cause d'un rayon de soleil, renvoyé par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la petite salle grillée, mais qui remontait lentement vers les toits, prêt à fuir. On recommença deux ou trois poses, toujours Djénane auprès d'André, et toujours Djénane sous ses draperies noires d'élégie.

"Vous représentez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi, étrange, inquiétant presque, de causer avec des êtres aussi invisibles? Vos voix mêmes sont comme masquées par ces triples voiles. A certains moments, il me vient de vous une vague frayeur.

—C'était dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que des âmes.

—Oui, mais les âmes se révèlent à une autre âme surtout par l'expression des yeux… Vos yeux, à vous, je ne les imagine même pas. Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils même effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous assure, cela me gêne, cela m'intimide et m'éloigne. Au moins, faites une chose; confiez-moi vos portraits, dévoilées… Sur l'honneur, je vous les rends aussitôt, ou bien, si quelque drame nous sépare, je les brûle."

Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues hérédités musulmanes, révéler son visage leur paraissait une chose malséante, leur liaison avec André en devenait tout de suite plus coupable… Et enfin, ce fut Mélek qui s'engagea délibérément pour ses soeurs, mais sur un ton un peu narquois, qui donnait à penser:

"Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de les faire, et la semaine prochaine vous les aurez… Et maintenant, asseyons-nous tous; la parole est à Djénane, qui a une grande prière à vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours moins.

—C'est de notre part, cette prière, dit Djénane, et de la part de toutes nos soeurs de Turquie… Monsieur Lhéry, prenez notre défense; écrivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe siècle!… Dites-le au monde, puisque vous le savez, que, à présent, nous avons une âme; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses… Si vous faites cela, nous serons des milliers à vous bénir… Voulez-vous?"

André demeurait silencieux, comme elles tout à l'heure, à la demande du portrait; ce livre-là, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'était promis de faire l'Oriental à Constantinople, de flâner et non d'écrire…

"Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!… Un livre voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me connaître, vous trouvez que ça me ressemble?… Et puis, la musulmane du XXe siècle, est-ce que je la connais?

—Nous vous documenterons…

—Vous allez partir…

—Nous vous écrirons…

—Oh! vous savez, les lettres, les choses écrites… Je ne peux jamais raconter à peu près bien que ce j'ai vu et vécu…

—Nous reviendrons!…

—Alors, vous vous compromettrez… On cherchera de qui je les tiens, ces documents-là. Et on finira bien par trouver…

—Nous sommes prêtes à nous sacrifier pour cette cause!… Quel emploi meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences lamentables et sans but? Nous voulions nous dévouer toutes les trois à soulager des misères, fonder des oeuvres, comme les Européennes… Non, cela même, on nous l'a refusé: il faut rester oisives et cachées, derrière des grilles. Eh bien! nous voulons être les inspiratrices du livre: ce sera notre oeuvre de charité, à nous, et tant pis s'il faut y perdre notre liberté ou la vie."

André essaya de se défendre encore:

"Pensez aussi que je ne suis pas indépendant, à Constantinople; j'occupe un poste dans une ambassade… Et puis, autre chose: je reçois de la part des Turcs une hospitalité si confiante!… Parmi ceux que vous appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont très chers.

—Ah! là, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous; à prendre ou à laisser. Décidez.

—C'est à ce point?… Alors, je choisis vous, naturellement. Et j'obéis.

—Enfin!"

Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect.

Ils causèrent presque deux heures dans un semblant de sécurité qu'ils n'avaient encore jamais connu.

"N'êtes-vous pas des exceptions? demandait-il, étonné de les voir montées à ce diapason de désespérance et de révolte.

—Nous sommes la règle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!… Élevées en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupées à musique, objets de luxe et de vanité pour notre père ou notre maître, et puis traitées en odalisques et en esclaves, comme nos aïeules d'il y a cent ans!… Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!…

—Prenez garde, si j'allais plaider votre cause à rebours, moi qui suis un homme du passé… J'en serais bien capable, allez! Guerre aux institutrices, aux professeurs transcendants, à tous ces livres qui élargissent le champ de l'angoisse humaine. Retour à la paix heureuse des aïeules.

—Eh bien! nous nous en contenterions à la rigueur, de ce plaidoyer- là,… d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'émeuve et qu'on ait enfin pitié, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela qu'il faut arriver à faire entendre, et, après, vous serez notre ami, à toutes!…"

André espérait encore en quelque imprévu secourable, pour être dispensé d'écrire leur livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine contre la tyrannie des hommes.

Et il s'habituait peu à peu à ce qu'elles n'eussent point de visage. Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse microscopique où se boit le café turc, elles allaient, venaient autour de lui, élégantes, légères, exaltées, mais toujours fantômes noirs,— et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une longue barbe de capucin que l'on aurait ajoutée par dérision à ces êtres de grâce et de jeunesse.

La sécurité pour eux était surtout apparente, dans cette maison

*109

et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitué une parfaite souricière. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les pavés sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquiètes à travers les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins.

Théoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms, sans plus. Mais aucun d'eux n'avait osé commencer, et ils ne s'appelaient pas.

Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre, à la porte extérieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se précipitèrent tous aux fenêtres grillées: une dame en tcharchaf de soie noire, appuyée sur un bâton et l'air très courbé par les ans.

"Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident était prévu. Seulement il va falloir qu'elle entre ici.

—Alors, je me cache?…

—Ce n'est même pas nécessaire. Va, Mélek, va lui ouvrir, et tu lui diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparaîtra plus… Passant devant vous, peut-être demandera-t-elle en turc comment va le petit malade, et vous n'avez qu'à répondre, en turc aussi bien entendu, qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin."

L'instant d'après, la vieille dame passa, voile baissé, tâtant les modestes tapis du bout de sa canne-béquille. A André, elle ne manqua bien de demander:

"Eh bien? il va mieux, ce cher garçon?

—Beaucoup mieux, répondit-il, depuis ce matin surtout.

—Allons, merci, merci!…"

Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem.

André d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il était ici en pleine invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fée Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de baguette, et ça deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de commentaires.

Après le passage de la dame à bâton, il leur restait quelques minutes pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congédièrent avec promesse qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout:

"Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une allure lente et rêveuse, en jouant avec votre chapelet; à travers les grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignité de votre sortie."

XIV

Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez André un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au même lieu, à la même heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cacheté.

"Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!"

Et, dans l'impatience de connaître enfin leurs yeux, il déchira l'enveloppe.

C'étaient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dûment signés, s'il vous plaît, en français et en turc, l'un Djénane, l'autre Zeyneb, le troisième Mélek. Ses amies avaient même fait toilette pour se présenter: des belles robes du soir, décolletées, tout à fait parisiennes. Mais Zeyneb et Mélek étaient vues de dos, très exactement, ne laissant paraître que le rebord en l'envers de leurs petites oreilles; quant à Djénane, la seule qui se montrât de face, elle tenait sur son visage un éventail en plumes qui cachait tout, même les cheveux.

Le samedi, dans la maison mystérieuse qui les réunit une seconde fois, il ne se passa rien de tragique, et aucune fée Carabosse ne leur apparut.

"Nous sommes ici, expliqua Djénane, chez ma bonne nourrice, qui n'a jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'était sons fils; la vieille dame, c'était sa mère; à qui Mélek vous avait annoncé comme un médecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de lui faire jouer un rôle si dangereux… Mais, puisque c'est notre dernier jour…"

Ils causèrent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'était engagé; c'était donc un point acquis.

*111

Et ils avaient tant d'autres choses à se dire, tout un arriéré de choses, semblait-il, car c'était vrai que depuis longtemps elles vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'était un des cas rares où lui (en général si agacé maintenant de s'être livré à des milliers de gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences. Après tout, combien négligeable le haussement d'épaules de ceux qui ne comprennent pas, auprès de ces affections ardentes que l'on éveille çà et là, aux deux bouts du monde, dans des âmes de femmes inconnues,—et qui sont peut-être la seule raison que l'on ait d'écrire!

Aujourd'hui il y avait confiance, entente et amitié sans nuage, entre André Lhéry et les trois petits fantômes de son harem. Elles savaient beaucoup de lui, par leurs lectures; et, comme, lui, ne savait rien d'elles, il écoutait plus qu'il ne parlait. Zeyneb et Mélek racontèrent leur décevant mariage, et l'enfermement sans espérance de leur avenir. Djénane au contraire ne livra encore rien de précis sur elle-même.

En plus des sympathies confiantes qui les avaient si vite rapprochés, il y avait une surprise qu'ils se faisaient les uns aux autres, celle d'être gais. André se laissait charmer par cette gaieté de race et de jeunesse, qui leur était restée envers et contre tout, et qu'elles montraient mieux, à présent qu'il ne les intimidait plus. Et lui, qu'elles s'étaient imaginé sombre, et qu'on leur avait annoncé comme si hautain et glacial, voici qu'il avait ôté tout de suite pour elles ce masque-là, et qu'il leur apparaissait très simple, riant volontiers à propos de tout, resté au fond beaucoup plus jeune que son âge, avec même une pointe d'enfantillage mystificateur. C'était la première fois qu'il causait avec des femmes turques du monde. Et elles, jamais de leur vie n'avaient causé avec un homme, quel qu'il fût. Dans ce petit logis, de vétusté et d'ombre, perdu au coeur du Vieux-Stamboul, environné de ruines et de sépultures, ils réalisaient l'impossible, rien qu'en se réunissant pour échanger des pensées. Et ils s'étonnaient, étant les uns pour les autres des éléments si nouveaux, ils s'étonnaient de ne pas se trouver très dissemblables; mais non, au contraire, en parfaite communion d'idées et d'impressions, comme des amis s'étant toujours connus. Elles, tout ce qu'elles savaient de la vie en général, des choses d'Europe, de l'évolution des esprits par là-bas, elles l'avaient appris dans la solitude, avec des livres. Et aujourd'hui, causant par miracle avec un homme d'Occident, et un homme au nom connu, elles se trouvaient de niveau; et lui, les traitait comme des égales, comme des intelligences, comme des âmes, ce qui leur apportait une sorte de griserie de l'esprit jusque-là, inéprouvée.

Zeyneb était aujourd'hui celle qui faisait le service de la dînette, sur la petite table couverte cette fois d'une nappe de satin vert et argent, et semée de roses naturelles, rouges. Quant à Djénane, elle se tenait de plus en plus immobile, assise à l'écart, ne remuant pas un pli de ses voiles d'élégie; elle causait peut-être davantage que les deux autres, et surtout interrogeait avec plus de profondeur; mais ne bougeait pas, s'étudiait, semblait-il, à rester la plus intangible des trois, physiquement parlant la plus inexistante. Une fois pourtant, son bras soulevant le tcharchaf laissa entrevoir une de ses manches de robe, très large, très bouillonnée à la mode de ce printemps-là, et faite en une gaze de soie jaune citron à pâles dessins verts,—deux teintes qui devaient rester dans les yeux d'André comme pièces à conviction pour le lendemain.

Autour d'eux tout était plus triste que la semaine passée, car le froid était revenu en plein mois de mai; on entendait le vent de la Mer Noire siffler aux portes comme en hiver; tout Stamboul frissonnait sous un ciel plein de nuages obscurs; et dans l'humble petit harem grillé, on aurait dit le crépuscule.

Soudain, à la porte extérieure, le frappoir de cuivre, toujours inquiétant, les fit tressaillir.

"C'est elles, dit Mélek, tout de suite penchée pour regarder à travers les grillages de la fenêtre. C'est elles! Elles ont pu s'échapper, que je suis contente!"

Elle descendit en courant pour ouvrir, et bientôt remonta précédée de deux autres dominos noirs, à voile impénétrable, qui semblaient, eux aussi, élégants et jeunes.

"Monsieur André Lhéry, présenta Djénane. Deux de mes amies; leurs noms, ça vous est égal, n'est-ce pas?

—Deux dames-fantômes, tout simplement", ajoutèrent les arrivantes, appuyant à dessein sur ce mot dont André avait abusé peut-être dans un de ses derniers livres.

Et elles lui tendirent des petites mains gantées de blanc. Elles parlaient du reste français avec des voix très douces et une aisance parfaite, ces deux nouvelles ombres.

*113

"Nos amies nous ont annoncé, dit l'une, que vous alliez écrire un livre en faveur de la musulmane du XXe siècle, et nous avons voulu vous en remercier.

—Comment cela s'appellera-t-il? demanda l'autre, en s'asseyant avec une grâce languissante sur l'humble divan décoloré.

—Mon Dieu, je n'y ai pas songé encore. C'est un projet si récent, et pour lequel on m'a un peu forcé la main, je l'avoue… Nous allons mettre le titre au concours, si vous voulez bien… Voyons!… Moi, je proposerais: Les Désenchantées.

—"Les Désenchantées", répéta Djénane avec lenteur. On est désenchanté de la vie quand on a vécu; mais nous au contraire qui ne demanderions qu'à vivre!… Ce n'est pas désenchantées, que nous sommes, c'est annihilées, séquestrées, étouffées…

—Eh bien! voilà, je l'ai trouvé, le titre, s'écria la petite Mélek, qui n'était pas du tout sérieuse aujourd'hui. Que diriez-vous de: "Les Étouffées"? Et puis, ça peindrait si bien notre" état d'âme sous les voiles épais que nous mettons pour vous recevoir, monsieur Lhéry! Car vous n'imaginez pas ce que c'est pénible de respirer là-dessous!…

—Justement, j'allais vous demander pourquoi vous les mettiez. En présence de votre ami, vous ne pourriez pas vous contenter d'être comme toutes celles que l'on croise à Stamboul: voilées, oui, mais avec une certaine transparence laissant deviner quelque chose, le profil, l'arcade sourcilière, les prunelles parfois. Tandis que, vous, moins que rien…

—Et, vous savez, cela n'a pas l'air comme il faut du tout, d'être si cachées que ça… Règle générale, quand vous rencontrez dans la rue une mystérieuse à triple voile, vous pouvez dire: Celle-ci va où elle ne devrait pas aller. (Exemple, nous, du reste.) Et c'est tellement connu, que les autres femmes sur son passage sourient et se poussent le coude.

—Voyons, Mélek, reprocha doucement Djénane, ne fais pas des potins comme une petite Pérote… "Les désenchantées", oui, la consonance serait joli mais le sens un peu à côté…

—Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles légendes du vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son château au milieu de la forêt. Mais, hélas! on brisa l'enchantement et elles s'éveillèrent. Eh bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des siècles d'un si tranquille sommeil, gardées par les traditions et les dogmes!… Mais soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a passé sur vous et rompu le charme, et toutes en même temps vous vous éveillez; vous vous éveillez au mal de vivre, à la souffrance de savoir…"

Djénane cependant ne se rendait qu'à moitié. Visiblement, elle avait un titre à elle, mais ne voulait pas le dire encore.

Les nouvelles venues étaient aussi des révoltées, et à outrance. On s'occupait beaucoup à Constantinople, ce printemps-là, d'une jeune femme du monde, qui s'était évadée vers Paris; l'aventure tournait les têtes, dans les harems, et ces deux petites dames-fantômes en rêvaient dangereusement.

"Vous, leur disait Djénane, peut-être trouveriez-vous le bonheur là-bas, parce que vous avez dans le sang des hérédités occidentales. (Leur aïeule, monsieur Lhéry, était une Française qui vint à Constantinople, épousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Mélek, quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de délivrance à écarter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir à Eyoub!…

—Et comme vous avez raison!" conclut André.

Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un temps. Était-ce vrai? Mais André, en les quittant cette fois, emportait la certitude de les revoir: il les tenait à présent par ce livre, et peut-être par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore indéfinissable, mais déjà résistant et doux, qui commençait de se former surtout entre Djénane et lui.

Mélek, qui s'était instituée l'étonnant petit portier de cette maison à surprise, fut chargée de le reconduire. Et, pendant le court tête-à-tête avec elle, dans l'obscur couloir délabré, il lui reprocha vertement la mystification des photos sans visage. Elle ne répondit rien, continue de le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de là s'il trouverait bien la manière de faire jouer les verrous et la serrure de la porte extérieure.

Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la vit là-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans méchanceté, et de ses beaux grands yeux gris, et de tout son délicieux petit visage de vingt ans. A deux mains, elle tenait relevé son voile jusqu'aux boucles d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien! oui, là, c'est moi, Mélek, votre petite amie Mélek, que je vous présente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'étaient les autres. Djénane par exemple; moi, ça n'a aucune importance. Bonjour, André Lhéry, bonjour!"

Ce fut le temps d'un éclair, et le voile noir retomba. André lui cria doucement merci,—en turc, car il était déjà presque dehors, s'engageant dans l'impasse funèbre.

Dehors on avait froid, sous ces nuages épais et ce vent de Russie. La tombée du jour se faisait lugubre comme en décembre. C'était par ces temps que Stamboul, d'une façon plus poignante, lui rappelait sa jeunesse, car le court enivrement de son séjour à Eyoub, autrefois, avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place déserte, devant la grande mosquée de Sultan-Selim, il se souvint tout à coup, avec une netteté cruelle, de l'avoir traversée, à cette même heure et dans cette même solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chère petite morte qui vint tout à coup balayer entièrement celle de Djénane.

XV

Le lendemain, il passait par hasard à pied dans la grand-rue de Péra, en compagnie d'aimables gens de son ambassade, qui s'y étaient fourvoyés aussi, les Saint-Enogat, avec lesquels il commençait de se lier beaucoup. Un coupé noir vint à les croiser, dans lequel il aperçut distraitement la forme d'une Turque en tcharchaf; madame de Saint-Enogat fit un salut discret à la dame voilée, qui aussitôt ferma un peu nerveusement le store de sa voiture, et, dans ce mouvement brusque, André aperçut, sous le tcharchaf, une manche en une soie couleur citron à dessins verts qu'il était sûr d'avoir vue la veille.

"Quoi, vous saluez une dame turque dans la rue? dit-il.

—Bien incorrect, en effet, ce que je viens de faire, surtout étant avec vous et mon mari.

—Et qui est-ce?…

—Djénane Tewfik-Pacha, une des fleurs d'élégance de la jeune Turquie.

—Ah!… Jolie?

—Plus que jolie. Ravissante.

—Et riche, à en juger par l'équipage?

—On dit qu'elle possède en Asie la valeur d'une province. Justement, une de vos admiratrices, cher maître.—(Elle appuyait narquoisement sur le "cher maître", sachant que ce titre l'horripilait.)—La semaine dernière, à la Légation de ***, on avait licencié pour l'après-midi tous les domestiques mâles, vous vous rappelez, afin de donner un thé sans hommes, où des Turques pourraient venir… Elle était venue… Et une femme vous bêchait, mais vous bêchait…

—Vous?

—Oh! Dieu, non: ça ne m'amuse que quand vous êtes là… C'était la comtesse d'A… Eh bien! madame Tewfik-Pacha a pris votre défense, mais avec un élan… Je trouve d'ailleurs qu'elle a l'air de bien vous intéresser?

—Moi! Oh! comment voulez-vous? Une femme turque, vous savez bien que, pour nous, ça n'existe pas! Non, mais j'ai remarqué ce coupé, très comme il faut, que je rencontre souvent…

—Souvent? Eh bien! vous avez de la chance: elle ne sort jamais.

—Mais si, mais si! Et généralement je vois deux autres femmes, de tournure jeune, avec elle.

—Ah! peut-être ses cousines, les petites Mehmed-Bey, les filles de l'ancien ministre.

—Et comment s'appellent-elles, ces petites Mehmed-Bey?

—L'aînée, Zeyneb… L'autre… Mélek, je crois."

Madame de Saint-Enogat avait sans doute flairé quelque chose; mais, beaucoup trop gentille et trop sûre pour être dangereuse.

XVI

Elles avaient bien quitté Constantinople, car André Lhéry, quelques jours après, reçut de Djénane cette lettre, qui portait le timbre de Salonique:

"Le 18 mai.

Notre ami, vous qui tant aimez les roses, que n'êtes-vous avec nous! Vous qui sentez l'Orient et l'aimez comme nul autre Occidental, oh! que ne pouvez-vous pénétrer dans le palais du vieux temps où nous voici installées pour quelques semaines, derrière de hauts murs sombres et tapissés de fleurs!

Nous sommes chez une de mes aïeules, très loin de la ville, en pleine campagne. Autour de nous tout est vieux: êtres et choses. Il n'y a ici que nous de jeunes, avec les fleurs du printemps et nos trois petites esclaves circassiennes, qui trouvent leur sort heureux et ne comprennent pas nos plaintes.

Depuis cinq ans que nous n'étions pas venues, nous l'avions oubliée, cette vie d'ici, auprès de laquelle notre vie de Stamboul paraîtrait presque facile et libre. Rejetées brusquement dans ce milieu, dont toute une génération nous sépare, nous nous y sentons comme des étrangères. On nous aime, et en même temps on hait en nous notre âme nouvelle. Par déférence, par désir de paix, nous cherchons bien à nous soumettre à des formes, à façonner notre apparence sur des modes et des attitudes d'antan. Mais cela ne suffit pas, on la sent tout de même, là-dessous, cette âme née d'hier, qui s'échappe, qui palpite et vibre, et on ne lui pardonne point de s'être affranchie, ni même d'exister.

Pourtant, de combien d'efforts, de sacrifices et de douleurs ne l'avons- nous pas payé, cet affranchissement-là? Mais vous n'avez pas dû connaître ces luttes, vous, l'Occidental; votre âme, à vous, de tout temps sans doute a pu se développer à l'aise, dans l'atmosphère qui lui convenait. Vous ne pouvez pas comprendre…

Oh! notre ami, combien ici nous vous paraîtrions à la fois incohérentes et harmonieuses! Si vous pouviez vous voir, au fond de ces vieux jardins d'où je vous écris, sous ce kiosque de bois ajouré, mélangé de faïence, où de l'eau chante dans un bassin de marbre; tout autour, ce sont des divans à la mode ancienne, recouverts d'une soie rose, fanée, où scintillent encore quelques fils d'argent. Et dehors, c'est une profusion, une folie de ces roses pâles qui fleurissent par touffes et qu'on appelle chez vous des bouquets de mariée. Vos amies ne portent plus ni toilettes européennes, ni modernes tcharchafs; elles ont repris le costume de leur mère-grand. Car, André, nous avons fouillé dans de vieux coffres pour en exhumer des parures qui firent les beaux jours du harem impérial au temps d'Abd-ul-Medjib. (La dame du palais qui les porta était notre bisaïeule.) Vous connaissez ces robes? Elles ont de longues traînes, et des pans qui traîneraient aussi, mais que l'on relève et croise pour marcher. Les nôtres furent roses, vertes, jaunes: teintes qui sont devenues mortes comme celles des fleurs que l'on conserve entre les feuillets d'un livre; teintes qui semblent n'être plus que des reflets sur le point de s'en aller.

C'est dans ces robes-là, imprégnées de souvenirs, et c'est sous ce kiosque au bord de l'eau que nous avons lu votre dernier livre: "Le pays de Kaboul",—le nôtre, l'exemplaire que vous-même nous avez donné. L'artiste que vous êtes n'aurait pu rêver pour cette lecture un cadre plus à souhait. Les roses innombrables, qui retombaient de partout, nous faisaient aux fenêtres d'épais rideaux, et le printemps de cette province méridionale nous grisait de tiédeurs… Maintenant donc nous avons vu Kaboul.

Mais c'est égal, ami, j'aime moins ce livre que ses aînés: il n'y a pas assez de vous là-dedans. Je n'ai pas pleuré, comme en lisant tant d'autres choses que vous avez écrites, qui ne sont pas tristes toujours, mais qui m'émeuvent et m'angoissent quand même. Oh! n'écrivez plus seulement avec votre esprit! Vous ne voulez plus, je crois, vous mettre en scène… Qu'importe ce que des gens peuvent en dire? Oh! écrivez encore avec votre coeur, est-il donc si lassé et impassible à présent, qu'on ne le sente plus battre dans vos livres comme autrefois?…

Voici le soir qui vient, et l'heure est si belle, dans ces jardins de grand silence, où maintenant les fleurs mêmes ont l'air d'être pensives et de se souvenir. On resterait là sans fin, à écouter la voix du petit filet d'eau dans la vasque de marbre, encore que sa chanson ne soit point variée et ne dise que la monotonie des jours. Ce lieu, hélas! pourrait si bien être un paradis! On sent qu'en soi, comme autour de soi, tout pourrait être si beau! Que vie et bonheur pourraient n'être qu'une seule et même chose, avec la liberté!

Nous allons rentrer au palais; il faut, ami, vous dire adieu. Voici venir un grand nègre qui nous cherche, car il se fait tard… et les esclaves ont commencé à chanter et à jouer du luth pour amuser les vieilles dames. On nous obligera tout à l'heure à danser et on nous défendra de parler français, ce qui n'empêchera pas chacune de nous de s'endormir avec un de vos livres sous son oreiller.

Adieu, notre ami; pensez-vous parfois à vos trois petites ombres sans visage?

DJÉNANE."