XXII
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 17 août 1904 (à la franque).
Vraiment, André, vous tenez à la suite de ma petite histoire? C'est pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commencé de vous conter là.
Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout d'un coup! Mais non, il lutte, il se débat, et c'est cette agonie qui est cruelle.
Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon à parfum qui se brisait par terre, Durdané tourna vers moi la tête. Elle ne fut pas troublée. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit son joli sourire de panthère. Sans un mot, elle et moi nous regardions. Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras passé autour de son cou et, doucement, elle le força lui aussi à tourner la tête: "Djénane!" dit-elle, d'une voix indifférente.
Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct, c'est auprès de sa mère que j'allai me réfugier. Elle lisait son Coran, et d'abord gronda d'être interrompue dans sa méditation, puis se leva effarée, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je ne sais combien de minutes après: "Rentre dans ton appartement, me dit- elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont plus."
Dans mon boudoir, seule,les portes fermées, je me jetai sur une chaise longue, et j'y pleurai jusqu'à m'endormir épuisée. Oh! ensuite, à l'aube, ce réveil! Retrouver cela dans sa mémoire, recommencer à penser, se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les haïr, et il n'y avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de l'amour.
Il était grand matin, le jour commençait à peine. J'entendis des pas s'approcher de ma porte, ma belle-mère entra, et je vis d'abord que ses yeux avaient
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pleuré. "Durdané est partie, me dit-elle; je l'ai envoyée loin d'ici, chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant près de moi, elle ajouta que ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un homme ont moins de conséquences que ceux du vent; que je devais rentrer dans ma chambre, me faire très belle, et sourire à Hamdi ce soir, quand il rentrerait du palais; il était très malheureux, paraît-il, et ne voulait pas m'approcher avant que je fusse consolée.
Dans l'après-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des éventails, des bijoux.
Alors, je priai seulement, qu'on me laissât seule dans ma chambre. Je voulais essayer de voir clair au fond de moi-même. Pensez donc que la veille j'étais rentrée au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau; j'y avais apporté tout le printemps des îles, ses parfums et ses chansons, et les baisers cueillis là dans l'air, et tout le frisson d'un réveil amoureux…
Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu pâle. Tranquille moi- même, je lui demandai simplement de me dire la vérité: m'aimait-il encore, ou non? Je serais retournée chez ma grand-mère, pour le laisser libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit- il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de baisers, me grisait de caresses.
Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il m'aimait toujours… Oh! André, alors j'ai appris à juger les hommes,— ceux de chez nous du moins: celui-là n'avait même pas le courage de son amour! Cette Durdané, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie seulement à cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prétendait connaître des arts subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'épreuve. D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentrée à l'improviste, l'aurais-je même su jamais?
Oh! de l'entendre, quelle pitié et quel dégoût au fond de moi-même, pour elle, pour lui, et pour moi qui voulais pardonner! Je souffrais moins cependant, depuis que j'étais renseignée: ainsi donc, ce corps souple et ces yeux d'eau, c'était là tout ce que Hamdi avait aimé chez l'autre! Eh bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il suffisait avec lui d'être jolie et amoureuse, j'étais les deux à présent.
Et la campagne de reconquête commença. Oh! ce ne fut pas long; le souvenir de Durdané ne pesa plus lourd bientôt sur la mémoire de son amant… Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables. Je sentais tout ce qui était en moi de haut et de pur s'en aller, s'effeuiller comme des roses qui se fanent près du feu. Je n'avais plus une pensée en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour de l'autre dans un amour plus grand.
Mais bientôt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mépris croissant de moi-même, me venait peu à peu la haine de celui pour qui je m'avilissais! Car j'étais devenue tout à fait et uniquement une poupée de plaisir. Je ne songeais qu'à être belle, à l'être chaque jour d'une manière différente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes du soir, les "déshabillés", les parfums, les fards; tous les artifices de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale étaient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres délaissés; là flottaient des pensées si différentes, hélas! de celles d'à présent…
La Djénane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djénane d'autrefois qui avait essayé d'avoir une âme… Et comment vous exprimer cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses étaient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'était plus!
Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi une épouvante; quel parti prendre pour échapper à ses bras, que faire pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort, et je voulus l'avoir là, toujours préparée, et tout près de moi, sur cette table de toilette devant laquelle à présent j'étais constamment assise; une mort bien douce et prompte, à portée de ma main, dans un flacon d'argent pareil à mes flacons de parfum.
C'est là que j'en étais, quand un matin, entrant dans le salon de ma belle-mère Émiré Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur tcharchaf pour partir: Durdané et la tante éloignée qui en avait pris charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdané, mais aujourd'hui avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames paraissaient bouleversées. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je remarquai que sa robe, en drap beige, était un peu flottante, que sa taille semblait épaissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit. "Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fûmes seules. Émiré Hanum me fit asseoir près d'elle en me tenant les mains, hésita avant de répondre, et je vis des larmes couler sur ses rides: cette Durdané allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari l'épousât; une femme de leur famille ne pouvait être mère sans être épousée, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans la maison.
Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais avec quelle tranquillité je l'écoutais! C'était la délivrance au contraire qui venait à moi, quand je me croyais perdue! Et je répondis aussitôt que je comprenais tout cela très bien, que Hamdi était libre, que j'étais prête à divorcer sur l'heure sans en vouloir à personne.
"Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu es la joie de nos yeux!"
Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie regrettée… Pour me retenir, elle commença de me citer l'exemple des épouses de son temps, qui savaient être heureuses dans des situations semblables. Elle-même, n'avait-elle pas eu à partager l'amour du pacha avec d'autres? Dès qu'avait pâli sa beauté, n'avait-elle pas vu une, deux, trois jeunes femmes se succéder au harem? Elle les appelait ses soeurs; jamais aucune ne lui avait manqué d'égards, et c'était toujours à elle-même que revenait le pacha quand il avait une confidence à faire, un avis à demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un seul chagrin dans sa vie: c'était quand mourut la petite Sahida, la dernière de ses rivales, en lui confiant son bébé! Oui, le plus jeune frère d'Hamdi, le petit Férid n'était pas son propre fils à elle, mais le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste à cette heure que je l'apprenais…
Durdané devait faire le lendemain sa rentrée dans le harem. Que m'importait cette femme, au point où nous en étions? D'ailleurs Hamdi ne l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle était le prétexte qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre à aucun prix. Pour abréger, par horreur des scènes et plus encore par crainte de Hamdi qui s'affolerait, je fis séance tenante ma demi-soumission. A genoux devant cette mère qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller passer deux mois de retraite à Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me résigner; ensuite je reviendrais.
Et j'étais partie avant que Hamdi ne fût rentré d'Yldiz.
C'est à ce moment-là, André, que vous arriviez à Constantinople. Les deux mois expirés, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour où Sa Majesté le Sultan daigna signer l'iradé qui me rendit libre.
Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premières semaines. Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop aimés et trop haïs, devaient continuer quelque temps de me poursuivre.
Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonné d'avoir fait de moi presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le désir ni haine; c'est fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce qu'un joli garçon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma dignité, j'ai retrouvé mon âme et repris mon essor.
Maintenant, répondez-moi, André, que je sache si vous me comprenez, ou bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite déséquilibrée, en quête de l'impossible.
DJÉNANE.
XXIII
André répondit à Djénane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler beaucoup à tous les hommes, à ceux d'Occident aussi bien qu'à ceux de Turquie, et que c'était elle, la petite créature d'exception et d'élite. Et puis il la pria de remarquer,—ce qui n'était pas neuf,—que rien ne fuyait comme le temps; les deux années de son séjour à Constantinople avaient déjà commencé leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus; ils devaient donc en profiter tous deux pour échanger leurs pensées, qui seraient si promptes à s'anéantir, comme les pensées de tous les êtres, dans les abîmes de la mort.
Et il reçut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant, à Stamboul, à
Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence.
Ce jour-là, il descendit le Bosphore dès le matin, dans une mouche à vapeur, et trouva un Stamboul de grand été, qui semblait s'être rapproché de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les mosquées étaient blanches sous l'ardent soleil d'août. Comment imaginer aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de si persistants linceuls de neige? Les rues étaient plus désertes, à cause de tout ce monde qui avait émigré vers le Bosphore ou les îles de la Marmara, et les senteurs orientales s'y exagéraient dans l'atmosphère surchauffée.
Pour attendre l'heure, il alla à Sultan-Fatih, s'asseoir à sa place d'autrefois, sous les arbres, à l'ombre, devant la mosquée. Des imams qui étaient là, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent grand accueil; après quoi, ils retombèrent dans leur rêverie. Et le "cafedji", le traitant comme un habitué, lui apporta, avec le narguilé berceur, la petite Tékir, la chatte de la maison, qui avait été souvent sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite près de lui, la tête sur ses genoux pour être caressée. En face, les murs de la mosquée éblouissaient avec leur réverbération blanche. Des enfants puisaient l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux pavés, autour des fumeurs, mais il faisait quand même si chaud que les pinsons et les merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient déjà, annonçant que ce bel été ne tarderait pas à courir vers son déclin.
A Sultan-Selim, où il arriva sous l'accablement de deux heures, l'impasse était inquiétante de sonorité et de solitude. Derrière la porte au frappoir de cuivre, il trouva Mélek en faction, qui lui sourit comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile était mis en simple et sa figure se voyait à peu près comme celle d'une Européenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrangée pareillement et, pour la première fois, il vit briller ses prunelles brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais, ainsi qu'il s'y attendait, Djénane persistait à n'être qu'une svelte apparition noire, absolument sans visage.
La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drôle, dès qu'il fut assis sur le modeste divan décoloré:
"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?…
—Mais parfaitement, je vous remercie, répondit-il de même; vous savez son nom?
—On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous dîniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, à côté d'une personne en robe rose; que vous vous êtes isolés après, tous deux, sur un banc du jardin et qu'elle a accepté une de vos cigarettes au clair de lune. Ainsi de suite… Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous savons… Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean Renaud?
—Mais oui, je vous dis…
—Alors, Mélek, tu as perdu ta peine: ça n'agit pas."
Il apprit donc que Mélek, depuis quelques jours, avait entrepris des prières et un envoûtement pour obtenir sa mort,—un peu comme enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'étant imaginée qu'il incarnait une influence hostile et maintenait André en défiance contre elles.
"Voilà, dit Djénane en riant, vous avez voulu connaître des Orientales, eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Dès qu'on gratte un peu le vernis: des petites barbares!
—En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au contraire, il rêve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et tenez, sans lui, nous ne nous connaîtrions pas; notre premier rendez- vous, à Pacha-Bagtché, le jour de ce grand vent, il m'a entraîné, je refusais d'y venir…
—Bon Jean Renaud! s'écria Mélek. Écoutez, alors emmenez-le demain vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caïque, et j'irai tout exprès, moi, pour lui faire un sourire en passant…"
Dans le petit harem triste et semi-obscur, où la splendeur de ce jour d'été se devinait à peine, Djénane, plus encore que la dernière fois, faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidité nouvelle, une gêne lui étaient venues, pour s'être trop livrée dans ses longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait André un peu nerveux, par instants, presque agressif.
Aujourd'hui, elle cherchait à maintenir la conversation sur le livre:
"Ce sera un roman, n'est-ce pas?…
—Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas du tout ce roman-là.
—Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et dans lequel vous seriez un peu.
—Ah! cela non, par exemple.
—Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas à la première personne, je sais déjà que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir là- dedans un Européen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre âme…
—Et on ne me reconnaîtrait pas du tout, soyez-en sûre!
—Qu'est-ce que ça peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez- vous… Il aurait rencontré clandestinement, avec les mille dangers inévitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aimés…
—Ensuite?
—Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voilà tout…
—Ce sera tout à fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue- là…
—Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux deux resterait pur et toujours inavoué…
—Ah!… Et elle après son départ?
—Elle!… Eh bien! mais… que voulez-vous qu'elle fasse? Elle meurt!"
Elle meurt… C'était prononcé avec l'accent d'une conviction si poignante qu'André en reçut comme un choc profond qui le surprit et lui commanda le silence.
Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommença de parler:
"Dis-lui, Djénane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si joli, à nous: Le bleu dont on meurt… Non? Il n'a pas l'air de vous plaire?
—Il est gentil, c'est vrai, dit André… Je le trouve peut-être un peu… Comment dire cela, voyons… Un peu romance…
—Allons, reprit Djénane, dites tout de suite que vous le trouvez 1830… Il est rococo; passons….
—Un titre qui a des papillotes", ajouta Mélek.
Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en contrecarrant avec demi-moquerie ses petites idées littéraires, quelle sétait acquises toute seule, avec tant deffort et parfois avec une intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si naïve et si jeune, elle quil jugeait à première vue peut-être un peu trop frottée de lectures! il fut désolé davoir pu la froisser, même très légèrement, et tout de suite changea de ton, pour redevenir tout à fait doux, presque avec tendresse.
"Mais non, chère petite amie invisible, il n'est pas rococo, il nest pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou dire…. Seulement, ne mettons pas de mort là-dedans, voulez-vous? Dabord ça changera; jen ai tant fait mourir dans mes livres; vous ny pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et de la vie…. Cette restriction posée, jessaierai de lécrire sous la forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux collaborateurs bien daccord, bien camarades, n'est-ce pas?"
Et ils se quittèrent beaucoup plus amis quils ne lavaient été jusquà ce jour.
XXIV
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 16 septembre 1904.
Jétais parmi les fleurs du jardin, et je my sentais si seule, et si lasse de ma solitude! Un orage avait passé dans la nuit et saccagé les rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces pétales encore frais, il me semblait piétiner des rêves.
C'est dans ce jardin-là, au Bosphore, que, depuis mon arrivée de Karadjiamir, jai passé tous mes étés denfant et de jeune fille, avec vos amies Zeyneb et Mélek. En ce temps-là de notre vie, je ne dirai pas que nous fussions malheureuses. Tout était souriant. Chacun autour de nous goûtait ce bonheur négatif où l'on se contente de la paix du moment qui passe et de la sécurité pour celui qui vient. Nous n'avions jamais vu saigner des coeurs. Et nos journées qui glissaient douces et lentes, entre nos études et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi- sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos étés toujours chauds: nous n'avions jamais pensé que nous pourrions être à plaindre. Nos institutrices étrangères avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles se trouvaient bien parmi nous; ce calme était pour elle comme celui d'un port après la tempête. Et lorsque nous leur disions parfois nos rêves vagues et nos désirs imprécis: vivre comme les Européennes, voyager, voir, elles nous répondaient en vantant la tranquillité et la douceur dont nous étions entourées. Tranquillité, douceur de la vie des musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose. Aussi rien d'extérieur ne nous avait préparées à souffrir. La douleur est venue de nous. L'inquiétude et l'inassouvissable désir sont nés de nous-mêmes. Et mon drame à moi a vraiment commencé le jour de mon mariage, quand les fils d'argent de mon voile de mariée m'enveloppaient encore…
Oh! notre première rencontre, André, dans ce sentier, par ce grand vent, vous vous souvenez, auriez-vous pensé en ce temps-là que vous seriez si tôt pour nous un ami très cher? Et vous, je sens que vous commencez à vous attacher à ces petites Turques, bien qu'elles aient déjà perdu l'attrait d'être mystérieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est glissé en moi depuis notre dernière entrevue, depuis l'instant où votre voix et vos yeux ont changé, parce que vous aviez peur de m'avoir blessée; alors j'ai compris que vous étiez bon et consentiriez à être mon confident en même temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de vous dire, à vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destinée qui me déroutent; vous qui êtes un homme et qui savez, vous me les expliqueriez peut-être.
J'ai votre portrait, là, tout près, sur ma table à écrire, et il me regarde avec ses yeux clairs. Vous-même, je vous sais non loin d'ici, sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous sépare, et cependant, entre nous deux, quelle distance toujours, quel abîme de difficultés, avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgré tout cela, je voudrais, quand vous aurez quitté notre pays, ne plus être seulement un vague fantôme dans votre mémoire; je voudrais au moins y demeurer comme une réalité, une pauvre, triste petite réalité.
Ces roses sur lesquelles je marchais tout à l'heure, savez-vous ce qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les allées de ce même jardin, il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'était pas une bourrasque d'été, cette fois, qui en était cause, c'était bien l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous devions rentrer le lendemain en ville, à Khassim-Pacha. Tout était emballé, la maison en désordre. Nous étions allées dire adieu au jardin et cueillir les dernières fleurs. Un vent aigre gémissait dans les branches. La vieille Irfané, une de nos esclaves un peu sorcière qui lit dans le marc de café, avait prétendu que ce jour était favorable pour des prédictions sur notre destinée. Elle vint donc nous apporter du café qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin abrité par la colline, et je la vois encore, assise à nos pieds, parmi les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait découvrir. Dans les tasses de Zeyneb et Mélek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles étaient encore si jeunes. Mais elle hocha la tête, en lisant dans la mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la fleur de ton bonheur sera envolée. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que cet été, après mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la fleur de mon bonheur qui s'est envolée, puisque, le bonheur, je ne l'ai point connu?… Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prédiction finale ne m'avait frappée autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort."
DJÉNANE"
XXV
Ils se rencontrèrent beaucoup, pendant toute cette délicieuse fin de l'été. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs caïques se frôlèrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mélek, dont les traits se voyaient un peu, osant à peine sourire à travers leurs gazes noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles étaient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver à Khassim-Pacha, trouvaient mille prétextes pour venir en ville et semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle nécessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient près de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui toujours finissaient par réussir miraculeusement. Et le succès leur donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus téméraires entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, à Constantinople, s'amusaient-elles à lui dire, personne ne vous croirait."
Dans la petite maison de Stamboul, quand ils étaient ensemble, à causer comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mélek relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les cheveux seuls restant cachés sous la mante noire, et ainsi elles ressemblaient à des petites nonnains, toutes jeunes et élégantes. Djénane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses traits, aussi funèbrement enveloppés de noir que le premier jour, et, lui, tremblait d'en faire la remarque, prévoyant quelque réponse absolue qui enlèverait toute espérance de jamais connaître ses yeux.
Il osait aller quelquefois, le soir, après entente avec elles, les écouter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tièdes, enjôleuses, mais vous imprègnent tout de suite d'une pénétrante rosée froide. Presque chaque jour, l'été, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans ce détroit et le blanchit d'écume; mais il ne manque jamais de s'apaiser au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les écluses du vent; dès le crépuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir sans rides, pour les étoiles, pour la lune, pour les mille lumières des maisons ou des palais; une langueur orientale se répand, avec l'obscurité, sur ces bords extrêmes de l'Europe et de l'Asie qui se regardent, et l'humidité continuelle de ces parages enveloppe les choses d'une buée qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosquées, les villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus silencieuses que celles de la côte européenne et plus figées chaque soir dans leur calme absolu.
Entre Thérapia, où André habitait, et le yali de ses trois amies, il fallait, à l'aviron, presque une demi-heure.
La première fois, il avait pris son caïque, et c'était toujours un enchantement de circuler, la nuit, en cet équipage, de s'en aller ainsi presque à toucher l'eau même, et comme étendu sur ce beau miroir bleu pâle et argent que devenait la surface apaisée. La rive d'Europe, à mesure qu'on s'en éloignait, reprenait, elle aussi, du mystère et de la paix; tous ses feux traçaient sur le Bosphore d'innombrables petites raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafés en plein air, les vocalises étranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre, portées et embellies par les sonorités de la mer; même les affreux orchestres de Thérapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie nocturne, jusqu'à être agréables à entendre. Et, là-bas en face, il y avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement couché; ses fouillis d'épaisse verdure, ses collines tapissées d'arbres faisaient des masses noires, qui paraissaient démesurément grandes au- dessus de leurs reflets renversés; quant à ses lumières, plus discrètes et plus rares, elles étaient projetées par des fenêtres garnies de grillages, derrière lesquels on devinait la présence des femmes qu'il ne faut pas voir.
Cette fois-là, en caïque, André n'osa pas s'arrêter sous les fenêtres éclairées de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les broderies du reste brillaient trop à la lune, et pouvaient éveiller le soupçon de quelque nègre aux aguets sur la rive, ses rameurs étaient des Turcs, et, malgré leur dévouement, capables de le trahir, dans leur indignation, s'ils avaient flairé la moindre connivence entre leur maître européen et les femmes de ce harem.
Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pêche qui se répandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il put longuement s'arrêter, en faisant mine de tendre des filets; il écouta Zeyneb qui chantait, accompagnée au piano par Mélek ou Djénane; il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement posée, surtout en ses notes graves,—et où l'on sentait par instants une imperceptible fêlure, qui la rendait peut-être plus prenante encore, en la marquant pour bientôt mourir.
Vers la mi-septembre, ils osèrent une chose inouïe: gravir ensemble une colline toute rose de bruyères et se promener dans un bois. Cela se fit sans encombre au-dessus de Béicos, le point de la côte d'Asie qui est en face de Thérapia et qu'André avait adopté pour y venir chaque soir, au déclin du soleil. Comment dire le charme de ce Béicos, qui fit plus tard un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troublés par la crainte… De Thérapia, si niaisement agité avec ses prétentions mondaines, on arrive là, par contraste, dans le silence ombreux des grands arbres, dans la paix réfléchie du temps passé. Un petit débarcadère aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une plaine édénique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus l'air d'appartenir à nos climats, tant ils ont pris avec les siècles des formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement unie, qui est veloutée en automne d'une herbe plus fine que celle des pelouses dans nos jardins les mieux soignés, une plaine qui a l'air d'avoir été créée exprès pour les promenades de méditation et de sage mélancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu à peine) pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close de tous côtés par des collines solitaires, couvertes de bois,—et les Turcs, frappés de son charme unique, l'ont nommée "la Vallée-du-Grand- Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est là tout près, avec son va-et-vient qui dérangeait le recueillement; les collines vous le cachent. On y est isolé de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce n'est, à la tombée du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent leurs chèvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui étendent sur la terre leurs racines comme d'énormes serpents, forment à l'entrée de cette plaine une sorte de bois sacré; mais, plus loin, ils s'espacent, puis se rangent en allée, pour laisser libres les grandes pelouses où se promènent lentement, le soir, les musulmanes au voile blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Vallée-du-Grand- Seigneur, un ruisseau frais, habité par des tortues; des petits ponts en planches le traversent; sur ses bords, à l'ombre de quelques vieux arbres, les marchands de café turc s'installent pour l'été dans des cabanes, et c'est là que les hommes prennent place pour fumer leur narguilé, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voilées qui vont et viennent sur cette prairie des longs rêves. Elles marchent par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemées là, un peu perdues, car ces pelouses déploient pour elles de très vastes tapis. Elles ont des vêtements tout d'une pièce et tout d'une couleur, - - souvent des soies de Damas roses ou bleues, lamées d'or,—qui tombent en plis à l'antique, et des mousselines blanches enveloppent toutes les têtes; ces costumes, au milieu de ce site très particulier, et cette quiétude charmée qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand approche le crépuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se promenant dans les Champs Élyséens…
André était un des fidèles habitués de la Vallé-du-Grand-Seigneur; il y vivait presque journellement, depuis qu'il était censé résider à Thérapia.
A lheure fixée il avait débarqué là sous les platanes-baobabs, en compagnie de Jean Renaud, chargé encore de faire le guet et samusant toujours de ce rôle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille circonstance, il les avait laissés sur la rive dEurope, pour namener quun fidèle serviteur français qui lui apportait comme dhabitude un fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimités nouvelles, il était coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusquici conjuré le danger, et qui se faisaient n'importe où, dans un fiacre, dans une barque, ou simplement au milieu dune rue déserte.
Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied à terre; et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles prirent à travers la plaine, qui déjà, par places, devenait violette sous la floraison des colchiques dautomne. Zeyneb et Mélek portaient le yeldirmé léger que l'on tolère à la campagne et le voile de gaze blanche qui laisse paraître les yeux; Djénane seule avait gardé le tcharchaf noir des citadines, pour continuer dêtre strictement invisible.
Quand elles sengagèrent dans certain sentier, convenu entre eux, un sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, présenta Jean Renaud,—à qui elles avaient désiré toucher le bout des doigts pour s'excuser davoir préparé sa mort,—et qui fut envoyé en avant comme éclaireur. Par lexquise soirée quil faisait, ils montèrent gaiement au milieu des châtaigniers et des chênes; lherbe autour deux était pleine de scabieuses. Bientôt ce fut la région des bruyères, et les dessous de tous ces bois en devinrent entièrement roses. Et puis les lointains peu à peu se découvrirent. De ce côté-ci du Bosphore, le côté asiatique, c'étaient des forêts et des forêts: à perte de vue, sur les collines et les montagnes, sétendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout à coup se déploya infinie sous leurs pieds; dun bleu plus décoloré et plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle paraissait aujourdhui doucereusement tranquille et pensive, au soleil de ces derniers beaux jours dété, comme si elle méditait déjà ses continuelles fureurs et son tapage de lhiver, pour quand recommencerait à se lever le terrible vent de Russie.
Le but de leur promenade était une vieille mosquée des bois, lieu de pèlerinage demi-abandonné, sur un plateau dominant cette mer des tempêtes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait là, dans une maison croulante, un petit café bien pauvre, tenu par un bonhomme tout blanc. Ils sassirent devant la porte, pour regarder dormir au-dessous deux cette immensité pâle. Les quelques arbres, ici, se penchaient échevelés, tous dans la même direction, ayant cédé à la longue sous leffort continu des mêmes rafales du large. Lair était vif et pur.
Ils ne causèrent point du livre, ni de rien de précis. Il ny avait aujourdhui que Zeyneb qui fût un peu grave; Djénane et Mélek étaient toutes à la griserie de cette promenade en fraude, toutes à la contemplation de cette âpre magnificence des montagnes et des falaises qui dévalaient sous leurs pieds jusquà la mer. Pour être seules ici avec André, les petites révoltées avaient dû semer dans les villages de la route deux nègres et autant de négresses dont elles payaient le silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici réussissaient toujours, ne les gênaient plus du tout. Et le bonhomme à barbe blanche leur servit du café dans ses vieilles tasses bleues, là, dehors, devant la triste Mer Noire, ne doutant point davoir affaire à un bey authentique, en pèlerinage avec les dames de son harem.
Cependant lair ici devenait très frais, après la chaleur de la vallée, et Zeyneb fut prise dune petite toux quelle cherchait à dissimuler, mais qui disait la même chose sinistre que la fêlure encore si légère de sa jolie voix. Au regard échangé entre les deux autres, André comprit quil y avait là un sujet danxiété déjà ancien; elles voulurent resserrer les plis du costume sur la frêle poitrine, mais la malade, ou la seulement menacée, haussa les épaules:
"Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indifférence. Eh! mon Dieu, quest-ce que cela peut faire?
Cette Zeyneb était la seule du trio quAndré croyait un peu connaître: une désenchantée dans les deux sens de ce mot-la, une découragée de la vie, ne désirant plus rien, nattendant plus rien, mais résignée avec une douceur inaltérable; une créature toute de lassitude et de tendresse; exactement lâme indiquée par son délicieux visage, si régulier, et par ses yeux qui souriaient avec désespérance. Mélek au contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de se montrer fantasque à lexcès, violente, et puis enfant, capable de se moquer, de rire de tout. Quant à Djénane, la plus exquise des trois, combien elle restait mystérieuse, sous son éternel voile noir, si compliquée, si frottée de toutes les littératures: avec cela, inégale, à la fois soumise et altière, nhésitant pas, par moments, à se livrer avec une confiance presque déconcertante, et puis rentrant aussitôt après dans sa tour divoire pour y redevenir encore plus lointaine.
"Celle-là, songeait André, je ne démêle ni ce quelle me veut, ni pourquoi elle m'est déjà chère; on dirait parfois quil y ait entre nous des ressouvenirs en commun don ne sait quel passé…. Je ne commencerai à la déchiffrer que le jour où jaurai vu enfin quels yeux elle peut bien avoir; mais jai peur quelle ne me les montre jamais.
Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Béicos pour leur laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la nuit. Ils se replongèrent donc bientôt dans les sentiers du bois, et elles voulurent quAndré leur donnât lui-même à chacune un brin de ces bruyères qui faisaient la montagne toute rose; cétait pour le mettre à leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dîner en compagnie des aïeules et des vieux ondes rigides.
En arrivant à la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des yeux, marchant un peu loin derrière elles. Peu de monde aujourdhui, dans cette Vallée-du-Grand-Seigneur où le soleil prenait déjà ses nuances dorées du soir; seulement quelques femmes, la tête voilée de blanc, assises par terre, en groupes espacés dans le lointain. Elles sen allaient, les trois petites audacieuses, dun pas harmonieux et lent, Zeyneb et Mélek drapées de soies à peine teintées, presque blanches, marchant de chaque côté de Djénane toujours en élégie noire; leurs vêtements traînaient sur la pelouse exquise, sur lherbe courte et fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les feuilles jaune dor tombées déjà des platanes. Elles ressemblaient bien à trois ombres élyséennes, traversant la vallée du grand repos; celle du milieu, celle en deuil étant sans doute une ombre encore inconsolée de lamour terrestre…
Il les perdit de vue quand elles arrivèrent sous les grands platanes, dans le bois sacré qui est à lautre bout de cette plaine fermée. Le soleil descendait derrière les collines, disparaissait lentement de cet éden; le ciel prenait sa limpidité verte des beaux soirs dété et les tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient à des flammes orangées. Les autres ombres heureuses qui étaient restées longtemps assises, çà et là, sur lherbe fleurie de colchiques, se levaient toutes pour sen aller aussi, mais bien doucement comme il sied à des ombres. Les flûtes des bergers dans le lointain commençaient leur musiquette du temps passé pour faire rentrer les chèvres. Et tout ce lieu se préparait à devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands bois, sous une nuit détoiles.
André Lhéry se dirigea à regret vers le Bosphore, qui apparut bientôt, comme une nappe dargent rose, entre les silhouettes déjà noires des platanes géants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se presser: il regagnait sans aucune avidité la côte dEurope, Thérapia où les grands hôtels allumaient leurs feux électriques et accordaient (ou à peu près), pour la soirée dite élégante, leurs orchestres de foire.
XXVI
LETTRES QUANDRÉ REÇUT LE LENDEMAIN
"Le 18 septembre 1904.
Notre ami, savez-vous un thème que vous devriez développer, et qui donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de vide quamène dans nos existences lobligation de ne causer quavec des femmes, de navoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles sont aussi faibles et aussi lasses que nous-mêmes. Dans nos harems, la faiblesse, les faiblesses plutôt, ainsi réunies, amassées, ont mal à lâme, souffrent davantage dêtre ce quelles sont et réclament une force. Oh! quelquun avec qui ces pauvres créatures oubliées, humiliées, pourraient parler, échanger leurs petites conceptions, le plus souvent craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin dun ami homme, dune main ferme, mâle, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour nous relever si nous sommes près de choir. Pas un père, pas un mari, pas un frère; non, un ami, vous dis-je; un être que nous choisirions très supérieur à nous, qui serait à la fois sévère et bon, tendre et grave, et nous aimerait dune amitié surtout protectrice…. On trouve des hommes ainsi, dans votre monde, nest-ce pas?
ZEYNEB."
"Des existences où il ny a rien! Sentez-vous toute lhorreur de cela ? De pauvres âmes, ailées maintenant, et que lon tient captives; des coeurs où bouillonne une jeune sève, et auxquels laction est interdite, qui ne peuvent rien faire, pas même le bien, qui se dévorent ou susent en rêves irréalisables. Vous représentez-vous les jours mornes que couleraient vos trois amies, si vous n'étiez pas venu, leurs jours tous pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes dont elles sentent constamment peser la désapprobation muette.
Du drame de mon mariage que je vous ai conté, il restait, tout au fond de moi-même, la rancune contre lamour (du moins lamour tel quon lentend chez nous), le scepticisme de ses joies, et à mes lèvres une amertume ineffaçable.
Cependant je savais à peu près déjà quil était autre en Occident, lamour qui mavait tant déçue, et je me mis à létudier avec passion dans les littératures, dans l'histoire, et, comme je lavais pressenti, je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses; cest lui que je trouvai au coeur de tout ce quil y a de mauvais dans ce monde, mais aussi de tout ce quil y a de bon et de sublime…. Et plus amère devint ma tristesse, à mesure que je percevais mieux le rayonnement de la femme latine. Ah! quelle était heureuse, dans vos pays, cette créature pour qui depuis des siècles on a pensé, lutté et souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se donner, avait le droit dexiger quon le méritât. Ah! quelle place elle tenait chez vous dans la vie, et combien était incontestée sa royauté séculaire!
Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La conscience de nous-mêmes, de notre valeur séveillait à peine, et autour de nous on était volontairement ignorant et suprêmement dédaigneux de lévolution commencée!
Nulle voix ne sélèverait donc, pour crier leur aveuglement à ces hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos pères, nos maris, nos frères! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc lesclave achetée à cause de sa seule beauté, ou la Hanum lourde et trop blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perpétuel?….
Mais vous êtes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois à vos ordres, comme de fidèles secrétaires, toutes trois et tant dautres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici prêtant nos yeux à vos yeux, notre coeur à votre coeur, offrant notre âme tout entière à vous servir….
Nous pourrons nous rencontrer peut-être une fois ou deux, ici au Bosphore, avant lépoque de redescendre en ville. Nous avons tant damies très sûres, disséminées le long de cette côte, et toujours prêtes à nous aider pour établir nos alibis.
Mais jai peur…. Non pas de votre amitié: comme vous lavez dit, elle est pour nous au-dessus de toute équivoque…. Mais jai peur du chagrin,… dans la suite, après votre départ.
Adieu, André, notre ami, mon ami. Que le bonheur vous accompagne!
DJÉNANE."
"Djénane ne vous la sûrement pas raconté. La dame en rose qui fumait vos cigarettes lautre soir chez les Saint-Énogat,—madame de Durmont, pour ne pas la nommer,—était venue passer laprès-midi chez nous aujourdhui, soi-disant pour chanter des duos de Grieg avec Zeyneb. Mais elle a tellement parlé de vous et avec un tel enthousiasme quune jeune amie russe, qui se trouvait là, nen revenait pas. La peur nous a prises quelle se doutât de quelque chose et voulût nous tendre un piège; alors nous vous avons bien bêché, en nous mordant les lèvres pour ne pas rire, et elle a donné là-dedans en plein, et vous a défendu avec violence. Autant dire que sa visite na été que confrontation et interrogatoire sur nos sentiments respectifs pour vous. Quel heureux mortel vous faites!
Nous venons dimaginer et de combiner un tas de délicieux projets pour nous revoir. Votre valet de chambre, celui que vous dites si sûr, sait- il conduire? En le coiffant lui aussi dun fez, nous pourrions faire une promenade avec vous en voiture fermée, lui sur le siège. Mais tout cela, il faut le combiner de vive voix, la prochaine fois que nous nous verrons.
Vos trois amies vous envoient beaucoup de choses jolies et tendres.
MÉLEK."
"Ne manquez pas au moins le jour des Eaux-Douces, demain; nous tâcherons dy être aussi. Comme les autres fois, passez avec votre caïque du côté dAsie, sous nos fenêtres. Si on vous fait voir un coin de mouchoir blanc, par un trou des quadrillages, cest quon ira vous rejoindre; si le mouchoir est bleu, cela signifiera: Catastrophe, vos amies sont enfermées.
M…."
Jusquà la fin de la saison, ils eurent donc aux Eaux-Douces dAsie leurs rendez-vous muets et dissimulés. Chaque fois que le ciel fut beau, le vendredi,—et le mercredi qui est aussi un jour de réunion sur la gentille rivière ombreuse,—le caïque dAndré croisa et recroisa celui de ses trois amies, mais sans le plus léger signe de tête qui eût trahi leur intimité pour ces centaines dyeux féminins, aux aguets sur la rive par lentrebâillement des mousselines blanches. Si linstant se présentait favorable, Zeyneb et Mélek risquaient un sourire à travers la gaze noire. Quant à Djénane, elle était fidèle à son voile triple, aussi parfaitement dissimulateur quun masque; on sen étonnait bien un peu, dans les autres caïques où passaient des femmes, mais personne nosait penser à mal, le lieu étant si impropre à toute entreprise coupable, et celles qui la reconnaissaient, à la livrée des rameurs, se bornaient à dire sans méchanceté : "Cette petite Djénane Tewfik Pacha a toujours été une originale.