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Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Chapter 34: XXIX
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About This Book

The narrative interweaves a writer’s correspondence with secluded women in Turkish harems and domestic scenes that reveal their intellectual ambitions, romantic longings, and the daily constraints imposed by custom. Portraits of several women show cultivated tastes and private suffering as they confront family authority, enforced seclusion, and the desire for emotional and intellectual freedom. Evocative descriptions of city life alternate with intimate interior detail, producing a tone of melancholy and quiet critique that examines cultural stagnation, personal sacrifice, and the fragile hopes for gradual change.

XXVII

DJÉNANE A ANDRÉ

"28 septembre 1904.

Pour nous, quelle impression nouvelle de savoir que, dans la foule des Eaux-Douces, on a un ami! Parmi ces étrangers, qui nous resteront à jamais inconnus et nous considèrent de leur côté comme dinconnaissables petites bêtes curieuses, savoir que peut-être un regard nous cherche,— nous en particulier, pas les autres pareillement voilées:—savoir que peut-être un homme nous envoie une pensée daffectueuse compassion! Quand nos caïques se sont abordés, vous ne me voyiez point, cachée sous mon voile épais, mais jétais là pourtant, heureuse dêtre invisible, et souriant à vos yeux qui regardaient dans la direction des miens.

Est-ce parce que vous avez été si bon et si simple, si bien lami tel que je le désirais, lautre jour, là-haut, devant la Mer Noire, pendant notre entrevue qui fut cependant presque sans paroles? Est-ce parce que jai senti enfin, sous le laconisme de vos lettres, un peu daffection vraie et émue? Jignore, mais vous ne me semblez plus si lointain. Oh! André, dans des âmes longtemps comprimées comme les nôtres, si vous saviez ce quest un sentiment idéal, fait dadmiration et de tendresse!….

DJÉNANE."

Ils correspondaient souvent, à cette fin de saison, pour leurs périlleux rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer leurs lettres, par quelque nègre fidèle qui arrivait en barque à Thérapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Vallée-du-Grand- Seigneur le soir. Et lui qui navait de possible que la poste restante de Stamboul, répondait le plus souvent par un signal secret, en passant dans son caïque, sous leurs fenêtres farouches. Il fallait profiter de ces derniers jours du Bosphore, avant le retour à Constantinople où la surveillance serait plus sévère. Et on sentait venir à grands pas lautomne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commençaient de tomber, qui mettaient à néant parfois leurs combinaisons les plus ingénieusement préparées.

Près de la plaine de Béicos, dans un bas-fond solitaire et ignoré, ils avaient découvert une petite forêt vierge, autour dun marais plein de nénuphars. Cétait un lieu de sécurité mélancolique, enclos entre des pentes abruptes et dinextricables verdures; un seul sentier dentrée où veillait Jean Renaud, avec un sifflet dalarme. Ils se rencontrèrent là deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et les fougères immenses, dans lombre des arbres qui seffeuillaient. Cette flore ne différait en rien de celle de la France, et ces fougères géantes étaient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus développé peut-être, à cause de latmosphère plus humide et des étés plus chauds. Les trois petits fantômes noirs circulaient au milieu de cette jungle, un peu embarrassés de leurs traînes et de leurs souliers toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils sasseyaient autour dAndré, pour un instant de causerie profonde, ou de silence, inquiets de voir passer au-dessus deux les nuages doctobre, qui parfois assombrissaient tout et menaçaient de quelque lourde ondée. Zeyneb et Mélek, de temps à autre, relevaient leur voile pour sourire à leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et de confiance. Mais Djénane, jamais.

André, avec tous ses voyages en pays exotiques, navait pas depuis de longues années, vécu ainsi dans lintimité des plantes de nos climats. Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougères Osmondes, lui rappelaient à sy méprendre certain marais de son pays où, pendant son enfance, il sisolait de longues heures pour rêver aux forêts vierges, encore jamais vues. Et cétait tellement la même chose, ce marais asiatique et le sien, quil lui arrivait de se croire ici chez lui, replongé dans la première période de son éveil à la vie…. Mais alors, il y avait ces trois petites fées orientales, dont la présence constituait un anachronisme étrange et charmant….

Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces dAsie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante à Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait à faire de même. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer leurs portes et leurs fenêtres, pour six mois de vent, de pluie ou de neige.

André et ses amies avaient échangé leur parole de faire tout au monde pour se revoir ce jour-là aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini ensuite, jusquà lété prochain si entouré dincertitudes.

Le temps menaçait, et lui, partant quand même dans son caïque pour le rendez-vous, se disait: On ne les laissera pas séchapper, avec ce vent qui se lève. Mais lorsquil passa sous leurs fenêtres, il vit sortir des grillages le coin de mouchoir blanc que Mélek faisait danser, et qui signifiait, en langage convenu: Allez toujours. On nous a permis. Nous vous suivons.

Aucun encombrement aujourdhui sur la petite rivière, ni sur les pelouses environnantes, où les colchiques dautomne fleurissaient parmi la jonchée des feuilles mortes. Peu ou point dEuropéens; rien que des Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que laissaient à découvert les voiles blancs mis comme à la campagne, on lisait beaucoup de mélancolie, sans doute à cause de cette approche de lhiver, la saison ou laustérité des harems bat son plein, et où lenfermement devient presque continuel.

Ils se croisèrent deux ou trois fois. Même le regard de Mélek, a travers son voile baissé, son voile noir de citadine, nexprimait que de la tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au déclin, toutes les choses près de finir.

Quand il fut lheure de sen aller, le Bosphore, à la sortie des Eaux- Douces, leur réservait des aspects de beauté tragique. La forteresse sarrasine de la rive dAsie, au pied de laquelle il fallait passer, toute rougie par le soleil couchant, avait des créneaux couleur de feu. Et au contraire, elle semblait trop sombre, lautre forteresse, plus colossale, qui lui fait vis-à-vis sur la côte dEurope, avec ses murailles et ses tours, échelonnées, juchées jusquen haut de la montagne. La surface de leau écumait, toute blanche, fouettée par des rafales déjà froides. Et un ciel de cataclysme sétendait au-dessus de tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, très tourmentés et déchirés sur un fond livide.

Heureusement elles n'avaient pas long chemin à faire, les petites Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de marbre, toujours si bien gardé, où leurs nègres les attendaient. Mais André, qui avait à traverser le détroit et à le remonter vent debout, narriva quà la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et deau de mer, les vestes de velours, les broderies dor trempées et lamentables. A larrière-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises, qui sont les premières agressions du vent de Russie, et qui serrent le coeur, comme laccourcissement des jours.

Chez lui, où il ramenait en hâte ses rameurs transis pour les réchauffer, il entendit en arrivant une musiquette étrange, qui emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers faisaient à lheure du soleil couchant, en face, dans les bois et les vallées de Béicos dAsie; sur des notes graves, un air monotone, rapide, beaucoup plus vif quune tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre, à en pleurer. Cétait un de ses domestiques turcs qui soufflait à pleins poumons dans une longue flûte, se révélant tout à coup grand virtuose en turlututu plaintif et sauvage.

"Et où as-tu appris? lui demanda-t-il.

—Dans mon pays, dans la montagne, près dEski-Chéhir, je jouais comme ça, le soir, quand je faisais rentrer les chèvres de mon père.

Eh bien! il ne manquait plus quune musique pareille, pour compléter langoisse, sans cause et sans nom, dune telle soirée…

Et longtemps cet air de flûte, quAndré se faisait rejouer au crépuscule, conserva le pouvoir dévoquer pour lui tout lindicible de ces choses réunies: le retour des Eaux-Douces pour la dernière fois; les trois petits fantômes noirs, sur une mer agitée, rentrant à la nuit tombante sensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et des bois; le premier coup de vent dautomne; les pelouses dAsie semées de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au Bosphore, lagonie de lété….

XXVIII

André était réinstallé à Péra depuis une quinzaine de jours et avait pu revoit une fois à Stamboul, dans la vieille maison de Sultan-Selim, ses trois amies qui lui avaient amené une gentille inconnue, une petite personne dissimulée sous de si épais voiles noirs que le son de sa voix était presque étouffé. Le lendemain, il reçut cette lettre :

"Je suis la petite dame fantôme de la veille, monsieur Lhéry; je n ai pas su vous parler; mais, pour le livre que vous nous avez promis à toutes, je vais vous raconter la journée dune femme turque en hiver. Ce sera de saison, car voici bientôt novembre, les froids, lobscurité, tout un surcroît dombre et dennui sabattant sur nous… La journée dune femme turque en hiver. Je commence donc.

Se lever tard, même très tard. La toilette lente, avec indolence. Toujours de très longs cheveux, de trop épais et lourds cheveux, à arranger. Puis après, se trouver jolie, dans le miroir dargent, se trouver jeune, charmante, et en être attristée.

Ensuite, passer la revue silencieuse dans les salons, pour vérifier si tout est en ordre; la visite aux menus objets aimés, souvenirs, portraits, dont lentretien prend une grande importance. Puis déjeuner, souvent seule, dans une grande salle, entourée de négresses ou desclaves circassiennes; avoir froid aux doigts en touchant largenterie éparse sur la table, avoir surtout froid à lâme; parler avec les esclaves, leur poser des questions dont on nécoute pas les réponses….

Et maintenant, que faire jusquà ce soir? Les harems du temps jadis, à plusieurs épouses, devaient être moins tristes: on se tenait compagnie entre soi…. Que faire donc? De laquarelle? (Nous sommes toutes aquarellistes distinguées, monsieur Lhéry: ce que nous avons peint décrans, de paravents, déventails!) Ou bien jouer du piano, jouer du luth? Lire du Paul Bourget, ou de lAndré Lhéry? Ou bien broder, reprendre quelquune de nos longues broderies dor, et sintéresser toute seule à voir courir ses mains, si fines, si blanches, avec les bagues qui scintillent?… Cest quelque chose de nouveau que lon souhaiterait, et que lon attend sans espoir, quelque chose dimprévu qui aurait de l'éclat, qui vibrerait, qui ferait du bruit, mais qui ne viendra jamais…. On voudrait aussi se promener malgré la boue, malgré la neige, nétant pas sortie depuis quinze jours; mais aller seule est interdit. Aucune course à imaginer comme excuse; rien. On manque despace, on manque dair. Même si on a un jardin, il semble quon ny respire pas, parce que les murs en sont trop hauts.

On sonne! Oh! quelle joie si cela pouvait être une catastrophe, ou seulement une visite!

Une visite! cest une visite, car on entend courir les esclaves dans lescalier. On se lève; vite une glace, pour sarranger les yeux avec fièvre. Qui ça peut-il être? Ah! une amie jeune et délicieuse, mariée depuis peu. Elle entre. Élans réciproques, mains tendues, baisers des lèvres rouges sur les joues mates.

"Est-ce que je tombe bien? Que faisiez-vous, ma chère?

—Je mennuyais.

—Bon, je viens vous chercher, pour une promenade ensemble, nimporte où."

Un instant plus tard, une voiture fermée les emmène. Sur le siège, à côté du cocher un nègre: Dilaver, linévitable Dilaver, sans lequel on na pas le droit de sortir et qui fera son rapport sur lemploi du temps.

Elles causent, les deux promeneuses:

"Eh bien! aimez-vous Ali Bey?

—Oui, répond la nouvelle mariée, mais parce quil faut absolument que jaime quelquun; jai soif daffection. Ceci est en attendant. Si je trouve mieux plus tard….

—Eh bien! moi, je naime pas le mien, mais là pas du tout; aimer par force, non, je ne suis pas de celles qui se plient…."

Leur voiture roule, au grand trot de deux chevaux magnifiques. Elles ne devront pas en descendre, ce ne serait plus comme il faut. Et elles envient les mendiantes libres qui les regardent passer.

Elles sont arrivées à la porte du Bazar, où des gens du peuple achètent des marrons grillés.

"Jai bien faim, dit lune. Avons-nous de largent?

—Non.

—Dilaver en a.

—Dilaver, achète-nous des marrons.

Dans quoi les mettre? Elles tendent leurs mouchoirs de dentelles, tous les marrons leur reviennent là-dedans, où ils ont pris une odeur d'héliotrope.—Et cest tout leur grand événement du jour, cette dînette quelles samusent à faire là comme des femmes du peuple mais sous le voile, et en voiture fermée.

Au retour, en se quittant, elles sembrassent encore, et échangent ces éternelles phrases de femmes turques entre elles:

"Allons, pas de chimères, pas de regrets vains. Réagissez!"

Cependant cela les fait sourire elles-mêmes, tant le conseil en connu et usé.

La visiteuse est donc partie. Cest le soir. On allume de très bonne heure, car la nuit tombe plus tôt dans les harems, à cause de ces quadrillages de bois aux fenêtres. Votre nouveau fantôme noir dhier, monsieur Lhéry, se retrouve seul. Mais voici le bey qui rentre, le maître annoncé par un bruit de sabre dans lescalier. La pauvre petite dame de céans a encore plus froid à lâme. Par habitude, elle se regarde dans une glace; limage reflétée lui parait vraiment bien jolie, et elle pense: "Toute cette beauté, pour lui, quel dommage!"

Lui, insolemment étendu sur une pile de coussins, commence une histoire:

"Vous savez, ma chère, aujourdhui au palais….

Oui, le palais, les camarades et les fusils, les nouvelles armes, cest tout ce qui lintéresse; rien de plus, jamais.

Elle nécoute pas, elle a envie de pleurer. Alors, on la traite de "détraquée".

Elle demande la permission de se retirer dans sa chambre, et bientôt elle pleure à sanglots, la tête sur son oreiller de soie, lamé dor et dargent, pendant que les Européennes, à Péra, vont au bal ou au théâtre, sont belles et aimées, sous des flots de lumière…

"***"

XXIX

Pour la seconde fois depuis le retour du Bosphore, André et son trio de fantômes étaient ensemble, dans la maison clandestine, au coeur du Vieux-Stamboul.

Vous ne savez pas, disait Mélek, notre prochain rendez-vous, ce sera ailleurs, pour changer. Une amie à nous qui habite à Mehmed-Fatih, votre quartier délection, nous a offert de nous réunir chez elle. Sa maison tout à fait turque, où il ny a aucun maître, est une vraie trouvaille, calme et sûre. Je vous y prépare du reste une surprise, dans un harem, plus luxueux que celui-ci et au moins aussi oriental. Vous verrez ça!"

André ne lécoutait pas, décidé à brûler ses vaisseaux aujourdhui pour essayer de connaître les yeux de Djénane, et très préoccupé de laventure, sentant que sil sy prenait mal, si elle se cabrait dans son refus, avec son caractère incapable de fléchir, ce serait fini à tout jamais. Or, cet éternel voile noir sur cette figure de jeune femme devenait pour lui un malaise obsédant, une croissante souffrance, à mesure quil sattachait à elle davantage. Oh! savoir ce quil y avait là-dessous! Rien quun instant, saisir laspect de cette sirène à voix céleste, pour le fixer ensuite dans sa mémoire!… Et puis, pourquoi se cachait-elle, et pas ses soeurs? Quelle différence y avait-il donc? A quel sentiment autre et inavoué pouvait-elle bien obéir, la petite âme altière et pure?…

Une explication parfois lui traversait lesprit, mais il la chassait aussitôt comme absurde et entachée de fatuité: Non, se disait-il toujours, elle pourrait être ma fille; ça na pas le sens commun."

Et elle se tenait là tout près de lui; il naurait eu quà soulever de la main ce morceau détoffe, qui pendait à peine plus bas que la barbe dun loup de bal masqué! Pourquoi fallait-il que ce geste si tentant, si simple, fût aussi impossible et odieux quun crime!…

Lheure passait, et il serait bientôt temps de les quitter. Le rayon du soleil de novembre sen allait vers les toits,—toujours ce même rayon sur le mur den face, dont le reflet jetait dans lhumble harem un peu de lumière.

"Écoutez-moi, petite amie, dit-il brusquement, il faut à tout prix que je connaisse vos yeux; je ne peux plus, je vous assure, je ne peux plus continuer comme ça…. Dabord la partie est inégale, puisque vous voyez les miens tout le temps, vous, à travers cette gaze double, ou triple, je ne sais, qui est votre complice. Mais rien que vos yeux, si vous voulez, vous mentendez bien…. Au lieu de votre désolant tcharchaf noir, venez en yachmak la prochaine fois; en yachmak aussi austère quil vous plaira, ne découvrant que vos prunelles,—et les sourcils qui concourent à lexpression du regard…. Le reste de la figure, jy consens, cachez-le-moi pour toujours, mais pas vos yeux…. Voyez, je vous le demande, je vous en supplie…. Pourquoi faites-vous cela, pourquoi? Vos soeurs ne le font plus…. De votre part, ce nest que de la méfiance, et cest mal…."

Elle demeura interdite et silencieuse, un moment pendant lequel, lui, entendait battre ses propres artères.

"Tenez, dit-elle enfin, du ton des résolutions graves, regardez, André, si je me méfie!"

Et, levant son voile, quelle rejeta en arrière, elle découvrit tout son visage pour planter bien droit, dans les yeux de son ami, ses jeunes yeux admirables, couleur de mer profonde.

Cétait la première fois quelle osait lappeler par son nom, autrement que dans une lettre. Et sa décision, son mouvement avaient quelque chose de si solennel, que les deux autres petites ombres, dans leur surprise, restaient muettes, tandis quAndré reculait imperceptiblement sous le regard fixe de cette apparition, comme quand on a un peu peur, ou que lon est ébloui sans vouloir le paraître.

CINQUIÈME PARTIE

XXX

Au coeur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le dédale des vieilles rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavés sertis dherbe funèbre, sous les nuages bas et obscurs; lenchevêtrement des maisons en bois, jadis peintes docre sombre, toutes déjetées, toutes de travers, avec toujours leurs fenêtres à doubles grillages impénétrables au regard.—Et cétait tout cela, tout ce délabrement, toute cette vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville féerique, mais qui, vu en détail, eût fortement déçu les touristes des agences. Pour André toutefois et pour quelques autres comme lui, ces choses, même de près, gardaient leur charme fait dimmuabilité, de recueillement et de prière. Et puis, de temps à autre, un détail exquis: un groupe de tombes anciennes, très finement ciselées, à un carrefour, sous un platane de trois cents ans; ou bien une fontaine en marbre, aux arabesques dor presque éteint.

André, coiffé du fez des Turcs, sengageait dans ces quartiers daprès les indications dune carte faite par Mélek avec notes à lappui. Une fois, il sarrêta pour contempler lune de ces nichées de petits chiens errants, qui pullulent à Constantinople, et auxquels les bonnes âmes du voisinage avaient, comme dhabitude, fait laumône dune litière en guenille et dun toit en vieux tapis. Ils gîtaient là-dessous, avec des minois aimables et joyeux. Cependant il ne les caressa point, de peur de se trahir, car les Orientaux, sils sont pleins de pitié pour les chiens, dédaignent de les toucher, et réservent pour les chats leurs câlineries. Mais la maman vint quand même ramper devant lui, en faisant des grâces, pour bien marquer à quel point elle se sentait honorée de son attention.

"La quatrième maison à gauche, après un kiosque funéraire et un cyprès", était le lieu où le convoquait aujourdhui le caprice de ses trois amies. Un domino noir, au voile baissé et qui semblait nêtre pas Mélek, lattendait derrière la porte entrouverte, le fit monter sans mot dire, et le laissa seul dans un petit salon très oriental et très assombri par des grillages de harem: divans tout autour et inscriptions dIslam décorant les murailles. A côté, on entendait des chuchotements, des pas légers, des frous-frous de soie.

Et, quand le même domino inconnu revint lappeler dun signe et lintroduisit dans la salle proche, il put se croire Aladin entrant dans son sérail. Ses trois austères petits fantômes noirs dautrefois étaient là, métamorphosés en trois odalisques, qui étincelaient de broderies dor et de paillettes avec une magnificence adorablement surannée. Des voiles anciens de la Mecque, en gaze blanche toute pailletée, tombaient derrière elles, sur leurs épaules, enveloppant leurs cheveux arrangés en longues nattes; debout, le visage tout découvert, inclinées devant lui comme devant le maître, elles lui souriaient avec leur fraîche jeunesse aux gencives roses.

Cétaient les costumes, les bijoux des aïeules, exhumés pour lui des coffres de cèdre; encore avaient-elles su, avec leur tact délégantes modernes, choisir parmi les satins doucement fanés et les archaïques fleurs dor brodées en relief pour composer des assemblages particulièrement exquis. Elles lui donnaient là un spectacle que personne ne voit plus et auquel ses yeux dEuropéen nauraient jamais osé prétendre. Derrière elles, plus dans lombre, et rangées sur les divans, cinq ou six complices discrètes se tenaient immobiles, uniformément noires en tcharchaf et le voile baissé, leur silencieuse présence augmentant le mystère. Tout cela, quon neût fait pour aucun autre, était dune audace inouïe, dun stupéfiant défi au danger. Et on sentait, autour de cette réunion défendue, la tristesse attentive dun Stamboul enveloppé dans la brume dhiver, la muette réprobation dun quartier plein de mosquées et de tombeaux.

Elles samusèrent à le traiter comme un pacha, et dansèrent devant lui, —une danse des grand-grand-mères dans les plaines de Karadjiamir, une danse très chaste et très lente, avec des gestes de bras nus, une pastorale dAsie, que leur jouait sur un luth, dans lombre au fond de la salle, une des femmes voilées. Souples, vives et faussement languissantes, elles étaient redevenues, sous ces costumes, de pures Orientales, ces trois petites extra-cultivées, à lâme si inquiète, qui avaient médité Kant et Schopenhauer.

"Pourquoi nêtes-vous pas gai aujourdhui? demanda Djénane tout bas à
André. Cela vous ennuie, ce que nous avions imaginé pour vous?

—Mais vous me ravissez au contraire; mais je ne verrai jamais rien daussi rare et daussi délicieux. Non, ce qui mattriste, je vous le dirai quand les dames noires seront parties; si cela vous rend songeuse peut-être, au moins je suis sûr que cela ne vous fera pas de peine."

Les dames noires ne restèrent quun moment. Parmi ces invisibles,—qui étaient toutes des révoltées, il va sans dire,—André reconnut à leur voix, dès que la conversation commença, les deux jeunes filles qui étaient venues un jour à Sultan-Selim, celles qui avaient eu une aïeule française et rêvaient dune évasion; Mélek les pressait de relever aussi leur voile, par bravade contre la règle tyrannique; mais elles refusèrent, disant avec un gentil rire:

"Vous avez bien mis six mois, vous, à relever le vôtre!"

Il y avait aussi une femme vraisemblablement jeune, qui parlait le français comme une Parisienne et que le livre promis par André Lhéry passionnait beaucoup. Elle lui demanda:

"Vous voulez sans doute—et cest ce que nous voudrions aussi nous - - prendre la femme turque au point actuel de son évolution? Eh bien,— pardonnez à une ignorante petite Orientale de donner son avis à André Lhéry,—si vous écrivez un roman impersonnel, en le faisant tourner autour dune héroïne, ou dun groupe dhéroïnes, ne risquez-vous pas de ne plus rester lécrivain dimpulsion que nous aimions tant? Si cela pouvait être plutôt une sorte de suite à Medjé, votre retour en Orient, à des années de distance….

—Je lui avais exactement dit cela, interrompit Djénane; mais jai été si mal accueillie que je nose plus guère lui exposer mes petites idées sur ce livre….

—Mal accueillie, oui, répondit-il en riant; mais, malgré cela, ne vous ai-je pas promis que, sauf me mettre en scène, je ferais tout ce que vous voudriez? Alors, exposez-les-moi bien, au contraire, vos idées, aujourdhui même, et les dames-fantômes qui nous écoutent consentiront peut-être à y joindre aussi les leurs….

—Le roman ou le poème damour dune Orientale ne varie guère, reprit la dame noire qui avait déjà parlé. Toujours ce sont des lettres nombreuses et des entrevues furtives. Lamour plus ou moins complet, et, au bout, la mort; quelquefois, mais rarement, la fuite. Je parle, bien entendu, de lamour avec un étranger, le seul dont soit capable lOrientale cultivée, celle daujourdhui, qui a pris conscience delle- même.

—Combien la révolte vous rend injuste pour les hommes de votre pays! essaya de dire André. Rien que parmi ceux que je connais, moi, je pourrais vous en citer de plus intéressants que nous, et de plus….

—La fuite, non, interrompit Djénane, mettons seulement la mort. Jen reviens à ce que je proposais lautre jour à M. Lhéry; pourquoi ne pas choisir une forme qui lui permette, sans être absolument en scène, de traduire ses propres impressions? Celle-ci par exemple: "Un étranger qui lui ressemblerait comme un frère", un homme gâté comme lui par la vie, et un écrivain très lu par les femmes, revient un jour à Stamboul, quil a aimé jadis. Y retrouve-t-il sa jeunesse, ses enthousiasmes?… (A vous de répondre, monsieur Lhéry!) Il y rencontre une de nos soeurs qui lui aurait écrit précédemment, comme tant dautres pauvres petites, éblouies par son auréole. Et alors ce qui, il y a vingt ans, fût devenu de lamour, nest plus chez lui que curiosité artistique. Bien entendu, je ne ferais pas de lui un de ces hommes fatals qui sont démodés depuis 1830, mais seulement un artiste, quamusent les impressions nouvelles et rares. Il accepte donc les entrevues successives, parce quelles sont dangereuses et inédites. Et que peut-il en advenir, si ce nest lamour?… mais en elle, pas en lui, qui nest quun dilettante et ne voit là-dedans quune aventure….

"Ah! non, dit-elle tout à coup, en se levant avec une impatience enfantine, vous mécoutez là, tous, vous me faites pérorer comme un bas bleu…. Tenez, je me sens ridicule. Plutôt je vais danser encore une danse de mon village; je suis en odalisque, et ça mira mieux…. Toi, Chahendé, je ten prie, joue cette ronde des pastoures, que nous répétions avant larrivée de monsieur Lhéry, tu sais…. Et elle voulut prendre ses deux soeurs par la main pour danser.

Mais les assistantes protestèrent, réclamant la fin du scénario.

Et, pour la faire se rasseoir, elles sy mirent toutes, aussi bien les deux autres petites houris pailletées dor que les fantômes en deuil.

"Oh! vous mintimidez à présent!… Vous mennuyez bien…. La fin de lhistoire?… Mais il me semble quelle était finie… Navions-nous pas dit tout à lheure que lamour dune musulmane navait dautre issue que la fuite ou la mort?… Eh bien?… Mon héroïne à moi est trop fière pour suivre létranger. Elle mourra donc, non pas directement de cet homme, mais plutôt, si vous voulez, de ces exigences inflexibles du harem qui ne lui laissent pas le moyen de se consoler de son amour et de son rêve, par laction."

André la regardait parler. Aujourdhui son aspect dodalisque, dans ses atours qui avaient cent ans, rendait plus inattendu encore son langage; ses prunelles vert sombre restaient levées obstinément vers le vieux plafond compliqué darabesques, et elle disait tout cela avec le détachement dune personne qui invente un joli conte, mais ne saurait être mise en cause…. Elle était insondable….

Ensuite, quand les dames noires s'en furent allées, elle sapprocha de lui, toute simple et confiante, comme une bonne petite camarade:

"Et maintenant quelles sont parties, quavez-vous?

—Ce que jai…. Vos deux cousines peuvent lentendre, nest-ce pas?

—Certainement, répondit-elle, à demi blessée. Quels secrets pourrions- nous avoir vis-à-vis delles, vous et moi? Ne vous ai-je pas dit, dès le début, que toutes les trois nous ne serions jamais pour vous quune seule âme?

—Eh bien! jai quen vous regardant je suis charmé et presque épouvanté par une ressemblance. Lautre jour déjà, quand vous avez levé votre voile pour la première fois, ne mavez-vous pas vu reculer devant vous? Je retrouvais le même ovale du visage, le même regard, les mêmes sourcils, quelle avait coutume de rejoindre par une ligne de henneh. Et encore, cette fois-là, je ne connaissais pas vos cheveux, pareils aux siens, que vous me montrez aujourdhui, nattés comme elle avait coutume de faire…."

Elle répondit duse voix grave:

"Ressembler à votre Nedjibé, moi!… Ah! jen suis aussi troub1ée que vous, allez!… Si je vous disais, André, que depuis cinq ou six ans cétait mon rêve le plus cher…."

Ils se regardaient profondément, muets lun devant lautre; les sourcils de Djénane sétaient un peu relevés, comme pour laisser les yeux souvrir plus larges, et il voyait luire ses prunelles couleur de mer sombre,—tandis que les deux autres jeunes femmes, dans ce harem où commençait hâtivement le crépuscule, se tenaient à lécart, respectant cette confrontation mélancolique.

"Restez comme vous êtes là, ne bougez pas, André, dit-elle tout à coup. Et vous deux, venez le regarder, notre ami; placé et éclairé comme il est, on lui donnerait à peine trente ans?"

Lui, alors, qui avait tout à fait oublié son âge, ainsi quil lui arrivait parfois, et qui se faisait à ce moment lillusion dêtre réellement jeune, reçut un coup cruel, se rappela quil avait commencé de redescendre la vie, et que cest la seule pente inexorable quaucune énergie na jamais remontée. Quest-ce que je fais, se demanda-t-il, auprès de ces étranges petites qui sont la jeunesse même? Si innocente quelle puisse être, laventure où elles mont jeté, ce nest plus une aventure pour moi…."

Il les quitta plus froidement peut-être que dhabitude, pour sen aller, si seul, par la ville immense où baissait le jour dautomne. Il avait à traverser combien de quartiers différents, combien de foules différentes, et des rues qui montaient, et des rues qui redescendaient, et tout un bras de mer, avant de regagner, sur la hauteur de Péra, son logis de hasard qui lui parut plus détestable et plus vide que jamais, à la nuit tombante….

Et puis, pourquoi pas de feu chez lui, pas de lumière? Il demanda ses domestiques turcs, chargés de ce soin. Son valet de chambre français, qui sempressait pour les suppléer, arriva levant les bras au ciel:

"Tous partis, faire la fête! Cest le carnaval des Turcs, qui commence ce soir; pas eu moyen de les retenir…."

Ah! il avait oublié en effet; on était au 8 novembre, qui correspondait cette année avec louverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y a jeûne austère tous les jours, mais naïves réjouissances et illuminations toutes les nuits. Il alla donc à une de ses fenêtres qui regardaient Stamboul, pour savoir si la grande féerie quil avait connue dans sa jeunesse, un quart de siècle auparavant, se jouait encore en lan 1322 de lhégire.—Oui, cétait bien cela, rien navait changé; lincomparable silhouette de ville, là-bas, dans limprécision nocturne, commençait de briller sur plusieurs points, silluminait rapidement partout à la fois. Tous les minarets, qui venaient dallumer leurs doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient à de gigantesques fuseaux dombre, portant, à différentes hauteurs dans lair, des bagues de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosquées, se traçaient dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que, dans ce lointain et cette brume, on les eût dites composées avec des étoiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la ville du silence tout le reste de lannée, était, pendant les nuits du Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il est vrai, on napercevrait point les femmes, même pas sous leur forme ordinaire de fantôme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le coucher du soleil, devaient être rentrées derrière leurs grilles; mais il y aurait mille costumes de tous les coins de lAsie, et des narguilés, et des théâtres anciens, et des marionnettes, et des ombres chinoises. Dailleurs, lélément Pérote, autant par crainte des coups que par inepte incompréhension, ny serait aucunement représenté. Donc, oubliant encore une fois le nombre de ses années, qui lavait rembruni tout à lheure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, sen alla vers cette ville illuminée, de lautre côté de leau, faire la fête orientale.

XXXI

Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble à la tombe de Nedjibé, quils projetaient entre eux depuis des mois, mais qui était bien une de leurs plus périlleuses entreprises; ils lavaient jusquici différée, à cause de sa difficulté même, et à cause de tant dheures de liberté quelle exigeait, le cimetière étant très loin.

La veille, Djénane, en lui donnant ses dernières instructions, lui avait écrit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, jespère de tout coeur que demain aussi nous sourira." Et, quant à André, il sétait toujours imaginé ce pèlerinage saccomplissant par une de ces immobiles et nostalgiques journées de novembre, où le soleil dici donne par surprise une tiédeur de serre, dans ce pays en somme très méridional, apporte une illusion dété, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus mervei1leusement rose encore lAsie qui est en face, à lheure du Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramène tout de suite le frisson du Nord.

Mais non, quand souvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel chargé et sombre: cétait le vent de la Mer Noire, sans espoir daccalmie.—Il savait du reste quà cette heure même, les jolis yeux de ses amies cloîtrées devaient aussi interroger le temps avec anxiété, à travers les grillages de leurs fenêtres.

Il ny avait pas à hésiter cependant, tout cela ayant coûté tant de peine à combiner, avec laide de complicités, payées ou gratuites, que lon ne retrouverait peut-être plus. A lheure dite, une heure et demie, en fez et le chapelet à la main, il était donc à Stamboul, à Sultan- Fatih, devant la porte de cette maison de mystère où quatre jours plus tôt elles lavaient reçu en odalisques. Il les trouva prêtes, toutes noires, impénétrablement voilées; Chahendé Hanum, la dame inconnue de céans, avait voulu aussi se joindre à elles; cétait donc quatre fantômes qui se disposaient à le suivre, quatre fantômes un peu émus, un peu tremblants de laudace de ce quon allait faire. André, à qui reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit avec quelque passant imprévu, sinquiétait aussi de son langage, de ses hésitations peut-être, ou de son accent étranger, car le jeu était grave.

"Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas où nous aurions besoin de vous parler.

—Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je mamusais à me faire appeler Arif Effendi; aujourdhui je peux bien être monté en grade; je serai Arif Bey."

Linstant daprès, chose sans précédent à Stamboul, ils cheminaient ensemble dans la rue, létranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs, charriait de lhumidité glacée; on était transi de froid. Mélek seule restait gaie et appelait son ami: Iki gueuzoum beyim effendim (Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usitée qui signifie: Monsieur le Bey qui mêtes aussi cher que la vue). Et André lui en voulait de sa gaieté, parce que la figure de la petite morte, ce jour- là, se tenait obstinément présente à sa mémoire, comme posée devant lui.

Arrivés à une place où stationnaient des fiacres, ils en prirent deux, un pour le bey, un pour ses quatre fantômes, les convenances ne permettant guère à un homme de monter dans la même voiture que les femmes de son harem.

Un long trajet, à la file, à travers les vieux quartiers fanatiques, pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funèbre, dans les grands cimetières, à cette saison pleins de corbeaux, sous les cyprès noirs.

Entre la porte dAndrinople et Eyoub, devant les immenses murailles byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dallée, nétant plus possible. A pied, ils longèrent un moment ces remparts en ruine; par les éboulements, par les brèches, des choses de Stamboul se montraient de temps à autre, comme pour mieux imposer à lesprit la pensée de lIslam, ici dominateur et exclusif: c'était, plus ou moins dans le lointain, quelquune des souveraines mosquées, dômes superposés en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux, blancs sous le ciel noir.

Et ce lieu dimposante désolation, où André passait avec les quatre jeunes femmes voilées de deuil, pour accomplir le pieux pèlerinage, était précisément celui où jadis, un quart de siècle auparavant, Nedjibé et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; cétait là que tous deux, si jeunes et si enivrés lun de lautre, avaient osé venir comme deux enfants qui bravent le danger; là quils sétaient arrêtés une fois, au pâle soleil dhiver, pour écouter chanter dans les cyprès une pauvrette de mésange qui se trompait de saison; là que, sous leurs yeux, on avait enterré certaine petite fille grecque au visage de cire…. Et plus dun quart de siècle avait passé sur ces infimes choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaçables dans la mémoire de celui des deux qui continuait de vivre.

Ils quittèrent bientôt le chemin qui longe ces murailles de Byzance, pour senfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre singulièrement obscur, au milieu des cyprès, parmi la peuplade sans fin des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grâce, leur cinglait le visage, les imprégnait dhumidité toujours plus froide. Devant eux, les corbeaux fuyaient sans hâte, en sautillant.

Apparurent les stèles de Nedjibé, ces stèles encore bien blanches, quAndré désigna aux jeunes femmes. Les inscriptions, redorées au printemps, brillaient toujours de leur éclat neuf.

Et, à quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantômes visiteurs, sétant immobilisés spontanément, se mirent en prière,— dans la pose consacrée de lIslam, qui est les deux mains ouvertes et comme tendues pour quêter une grâce,—en prière fervente pour lâme de la petite morte. Cétait si imprévu dAndré et si touchant, ce quelles faisaient là, quil sentit ses yeux tout à coup brouillés de larmes, et, de peur de le laisser voir, il resta à lécart, lui qui ne priait pas.

Ainsi, il avait réalisé ce rêve qui semblait si impossible: faire relever cette tombe, et la confier à dautres femmes turques, capables de la vénérer et de lentretenir. Les marbres étaient là, bien debout et bien solides, avec leurs dorures fraîches; les femmes turques étaient là aussi, comme des fées du souvenir ramenées auprès de cette pauvre petite sépulture longtemps abandonnée;—et lui-même y était avec elles, en intime communion de respect et de pitié.

Quand elles eurent fini de réciter la "fathia", elles sapprochèrent pour lire linscription brillante. Dabord la poésie arabe, qui commençait sur le haut de la stèle, pour descendre, en lignes inclinées, vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une prière pour lâme de Nedjibé Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18 Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom patronymique, ou plutôt un nom de tribu. Et Djénane apprit là, avec une émotion intime, le nom de la famille de Nedjibé:

"Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont venus du Caucase avec mes ancêtres, voici deux cents ans quils vivent près de nous!"

Cela expliquait mieux encore leur ressemblance, bien étonnante pour nêtre quun signe de race; sans doute étaient-elles du même sang, de par la fantaisie de quelque prince dautrefois. Et quel mystérieux aïeul, depuis longtemps en poussière, avait légué, à travers qui sait combien de générations, à deux jeunes femmes de caste si différente, ces yeux persistants, ces yeux rares et admirables ?…

Il faisait un froid mortel aujourdhui dans ce cimetière, où ils se tenaient depuis un moment immobiles. Et tout à coup la poitrine de Zeyneb, sous ses voiles noirs, fut secouée dune toux déchirante.

Allons-nous-en, dit André qui sépouvanta, de grâce allons-nous-en, et maintenant marchons très vite…."

Avant de sen aller, chacune avait voulu prendre une de ces brindilles de cyprès, dont la tombe était jonchée; or, pendant que Mélek, toujours la moins voilée de toutes, se baissait pour ramasser la sienne, il entrevit ses yeux pleins de larmes,—et il lui pardonna bien sa gaieté de tout à lheure dans la rue.

Arrivés à leurs voitures, ils se séparèrent, pour ne pas prolonger inutilement le péril dêtre ensemble. Après leur avoir fait promettre de donner au plus tôt des nouvelles de leur retour au harem, dont il sinquiétait, car la fin de la journée était proche, il sen alla pour Eyoub, tandis que leur cocher les ramenait par la porte dAndrinople.

Six heures maintenant. André rentré chez lui, à Péra. Oh! le sinistre soir! A travers les vitres de ses fenêtres, il regardait seffacer dans la nuit limmense panorama, qui lui donnait cette fois un des rappels, les plus douloureux quil eût jamais éprouvés, du Constantinople dautrefois, du Constantinople de sa jeunesse. La fin du crépuscule. Mais pas encore lheure où les minarets allument tous leurs couronnes de feux, pour la féerie dune nuit de Ramazan; ils nétaient pour le moment qu'à peine indiqués, en gris plus sombre, sur le gris presque pareil du ciel. Stamboul, ainsi quil arrivait souvent, lui montrait une silhouette aussi estompée et incertaine que dans ses songes, jadis quand il voyageait au loin. Mais à lextrême horizon, vers lOuest, il y avait comme une frange noire assez nettement découpée sur un peu de rose qui traînait là, dernier reflet du soleil couché,—une frange noire: les cyprès des grands cimetières. Et il pensait, les yeux fixés là-bas: elle dort, au milieu de cet infini de silence et d'abandon, sous ses humbles morceaux de marbre, que cependant par pitié jai fait relever et redorer….

Eh bien! oui, la tombe était réparée et confiée à des musulmanes, dont les soins pieux avaient chance de se prolonger quelques années encore, car elles étaient jeunes. Et puis après? Est-ce que ça empêcherait cette période de sa vie, ce souvenir de jeunesse et damour, de séloigner, de tomber toujours plus effroyablement vite dans labîme des temps révolus et des choses qui sont oubliées de tous? Dailleurs, ces cimetières eux- mêmes, si anciens cependant et si vénérés, à quelle continuation pouvaient-ils prétendre? Quand lIslam, menacé de toutes parts, se replierait sur lAsie voisine, les nouveaux arrivants que feraient-ils de cet encombrement de vieilles tombes? Les stèles de Nedjibé sen iraient alors, avec tant de milliers dautres….

Et voici quil lui semblait maintenant que, du fait seul davoir accompli ce devoir si longtemps différé, et dêtre quitte pour ainsi dire envers la petite morte, il venait de briser le dernier lien avec ce cher passé; tout était fini plus irrémédiablement….

Il y avait ce soir, à lambassade dAngleterre, dîner et bal auxquels il devait se rendre. Bientôt lheure de sa toilette. Son valet de chambre allumait les lampes et lui préparait son frac.—Après la visite dans les bois de cyprès, avec ces petites Turques en tcharchaf noir, quel changement absolu dépoque, de milieu, didées!…

Au moment de quitter sa fenêtre pour aller shabiller, il vit des flocons de neige qui commençaient de tomber: la première neige…. Il neigeait là-bas, sur la solitude des grands cimetières.

Le lendemain matin, lui arriva la lettre quil avait demandée à ses amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem.

"4 Ramazan, neuf heures du soir.

Rentrées saines et sauves, ami André, mais non sans tribulations. Il était très tard, juste à limite permise, et puis une de nos amies complices sétait étourdiment coupée. Ça sest arrangé, mais quand même les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se méfient.

Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez témoignée. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, nest-ce pas, et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitté notre pays.

Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous êtes si près! De ma fenêtre je pourrais voir, là-bas sur la hauteur de Péra, les lumières des salons dambassade où vous êtes, et je me demande comment vous pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une autre.

Vous êtes gai, en ce moment sans doute, entouré de femmes et de fleurs, lesprit et les yeux charmés. Et nous, dans un harem à peine éclairé, tiède et bien sombre, nous pleurons.

Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si près et si loin, qui nous rend plus malheureuses?

DJÉNANE."

Et moi, Mélek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment pouvez-vous vous distraire aux lumières, quand nous, devant trois branchettes tombées dun cyprès, nous pleurons. Elles sont la, posées dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et humide, qui pénètre, qui attriste. Vous savez, nest-ce pas, nous les avons prises?…

Oh! comment pouvez-vous être à un bal ce soir, et ne pas vous rappeler les peines que vous créez, les existences que vous avez brisées sur votre route. Je ne peux mimaginer que vous ne pensiez pas à ces choses- là, quand nous, des soeurs étrangères et lointaines, nous en pleurons….

MÉLEK."