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Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Chapter 40: DJÉNANE A ANDRÉ
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About This Book

The narrative interweaves a writer’s correspondence with secluded women in Turkish harems and domestic scenes that reveal their intellectual ambitions, romantic longings, and the daily constraints imposed by custom. Portraits of several women show cultivated tastes and private suffering as they confront family authority, enforced seclusion, and the desire for emotional and intellectual freedom. Evocative descriptions of city life alternate with intimate interior detail, producing a tone of melancholy and quiet critique that examines cultural stagnation, personal sacrifice, and the fragile hopes for gradual change.

XXXII

Elles lui avaient annoncé que le Ramazan allait les rendre plus captives, à cause des prières, des saintes lectures, du jeûne de toute la journée, et surtout à cause de la vie mondaine du soir, qui prend une importance exceptionnelle pendant ce mois de carême: grands dîners dapparat, nommés Iftars, qui sont pour compenser labstinence du jour, et auxquels on convie quantité de monde.

Et au contraire, voici que ce Ramazan semblait faciliter leur projet le plus fantastique, un projet à en frémir: recevoir une fois André Lhéry à Khassim-Pacha même, chez Djénane, à deux pas de madame Husnugul!

Stamboul, en carême dIslam, ne se reconnaît plus. Le soir, fêtes et milliers de lanternes, rues pleines de monde, mosquées couronnées de feux, grandes bagues lumineuses partout dans lair, soutenues par ces minarets qui alors deviennent à peine visibles tant ils ont pris la couleur du ciel et de la nuit. Mais, en revanche, somnolence générale tant que dure le jour; la vie orientale est arrêtée, les boutiques sont closes; dans les innombrables petits cafés, qui dordinaire ne désemplissent jamais, plus de narguilés, plus de causeries, seulement quelques dormeurs allongés, sur les banquettes, la mine fatigué par les veilles et par le jeûne. Et dans les maisons, jusquau coucher du soleil, même accablement que dehors. Chez Djénane en particulier, où les domestiques étaient vieux comme les maîtres, tout le monde dormait, nègres imberbes, ou gardiens moustachus avec pistolets à la ceinture.

Le 12 Ramazan 1322, jour fixé pour lextravagante entreprise, la grand- mère et les grands-oncles, grippés à point, gardaient la chambre, et, circonstance inespérée, madame Husnugul, depuis deux jours, était retenue au lit par une indigestion, contractée au cours dun iftar.

André devait se présenter à deux heures précises, à la minute, à la seconde; il avait la consigne de raser les murailles, pour nêtre point vu des fenêtres surplombantes, et de ne se risquer dans la grande porte que si on lui montrait, à travers les grilles du premier étage, le coin dun mouchoir blanc,—le signal habituel.

Vraiment, cette fois, il avait peur; peur pour elles, et peur pour lui- même, non du danger immédiat, mais du scandale européen, universel, qui ne manquerait point de survenir s'il se laissait prendre. Il arrivait lentement, les yeux au guet. Disposition favorable, la maison de Djénane était sans vis-à-vis et donnait, comme toutes celles du voisinage, sur le grand cimetière de cette rive; en face, rien que les vieux cyprès et les tombes; aucun regard ne pouvait venir de ce côté-là, qui était une solitude enveloppée aujourdhui par la brume de novembre.

Le signal blanc était à son poste; il ne sagissait donc plus de reculer. Il entra, comme qui se jette tête baissée dans un gouffre. Un vestibule monumental, vieux style, vide aujourdhui de ses gardiens armés et dorés. Mélek seule, en tcharchaf noir derrière la porte, et qui lui jeta, de sa voix rieuse:

"Vite, vite! Courez!"

Ensemble, ils montèrent un escalier quatre à quatre, traversèrent comme le vent de longs couloirs, et firent irruption dans lappartement de Djénane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux à double tour.

Un éclat de rire, aussitôt: leur rire de gaminerie quelles lançaient comme un défi à tout et à tous, chaque fois quun danger plus immédiat venait dêtre conjuré. Et Djénane montrait d'un amusant petit air de triomphe la clef quelle tenait à la main: une clef, une serrure, quelle innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu ça depuis hier, paraît-il, et nen revenait pas de ce succès. Elle, Djénane, et aussi Zeyneb, puis Mélek lestement débarrassée de son tcharchaf, étaient plus pâles que de coutume, à cause du jeûne sévère. Dailleurs elles se présentaient à André sous un aspect tout à fait nouveau pour lui, qui ne les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantômes: coiffées et habillées en Européennes très élégantes; seul détail pour les rendre encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze blanche et argent, posés sur leurs cheveux, descendaient sur leurs épaules.

"Je croyais qu'à la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda
André.

—Si, si, toujours. Mais ces petits-là seulement."

Elles le firent entrer dabord dans le salon de musique, où lattendaient trois autres femmes, conviées à la périlleuse aventure: mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex- institutrice de Mélek, et enfin une dame-fantôme, Ubeydé Hanum, diplômée de lécole normale et professeur de philosophie au lycée de jeunes filles, dans une ville dAsie Mineure. Pas rassurées, les deux Françaises, qui étaient restées longtemps indécises entre la tentation et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout lair de quelquun qui se dit à soi-même: "Cest moi, hélas! la cause première de cet inénarrable désastre, André Lhéry en personne dans lappartement de mon élève!" Elles causèrent cependant, car elles en mouraient denvie, et il parut à André quelles avaient lâme à la fois haute et naïve, ces deux demi-vieilles filles; du reste, distinguées et supérieurement instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu surannée en 1904. Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le titre et qui les excitait beaucoup:

"Plusieurs pages de vos Désenchantées sont déjà écrites, maître, nest-ce pas?

—Mon Dieu! non, répondit-il en riant, pas une seule!

—Et moi, je le préfère,—dit Djénane à André, de sa voix qui surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, même après dautres voix déjà très douces.—Vous le composerez une fois parti, ce livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant quelques mois: quand vous aurez besoin dêtre documenté, vous songerez a nous écrire…."

André jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole à la dame-fantôme, lui demanda le plus banalement du monde si elle était contente des petites Turques dAsie, ses élèves. Il prévoyait quelque réponse de pédagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix sérieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur français ce quil nattendait pas:

"Trop contente, hélas!… Elles napprennent que trop vite et sont beaucoup trop intelligentes. Je regrette dêtre lun des instruments qui aura inoculé le microbe de la souffrance à ces femmes de demain. Je plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tôt fanées que leurs candides aïeules…."

Ensuite on parla du Ramazan. Jeûne toute la journée, bien entendu, petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans passer une ligne; elles navaient garde dy manquer, ces trois petites qui, malgré le déséquilibrement et lincroyance, vénéraient avec admiration le livre sacré de lIslam; et leurs Corans étaient là, marqués dun ruban vert à la page du jour.

Et puis, le soleil couché, ce sont les Iftars. Dans le sélamlike, iftar des hommes, suivi dune prière pour laquelle invités, maîtres et serviteurs se réunissent en commun dans la grande salle, chacun agenouillé sur son tapis à mihrab; chez Djénane, paraît-il, cette prière était chantée chaque soir par un des jardiniers, le seul qui fût jeune, et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure.

Dans le harem, iftar des femmes:

"Ces réunions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est réveillé au fond de nos âmes, et les questions quon y aborde sont de vie et de mort. Toujours la même ardeur, la même fièvre au début. Et toujours la même tristesse à la fin, le même découragement dont nous sommes prises, quand, après deux heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies, nous nous retrouvons au même point, avec la conscience de n'être que de faibles, impuissantes et pauvres créatures! Mais lespoir est un sentiment si tenace que, malgré la faillite de nos tentatives, il nous reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer encore d'atteindre linapprochable but….

—Nous, les jeunes Turques, ajouta Mélek, nous sommes une poignée de graines dune très mauvaise plante, qui germe, résiste et se propage, malgré les privations deau, les froids, et même les "coupes" répétées.

—Oui, dit Djénane, mais on peut nous diviser en deux espèces. Celles qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de sétourdir, doublier. Et celles, mieux trempées, qui se réfugient dans la charité, comme par exemple Djavidé, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous, les petites soeurs des pauvres font plus de bien quelle, avec plus de renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant dautres qui légalent. Il est vrai, elles sont obligées dopérer en secret, et quant à former des comités de bienfaisance, interdiction absolue, car nos maîtres désapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos détraquements et nos doutes.

Mélek, dont les interruptions brusques étaient la spécialité, proposa de faire essayer à André sa cachette en cas de grande alarme: cétait derrière un chevalet dangle, qui supportait un tableau et que drapaient des brocarts:

"Un surcroît de précaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le seul valide de la famille en ce moment, cest mon père, et il ne quittera Yldiz quaprès le coup de canon de Moghreb…

—Oui, mais enfin, objecta André, si quelque chose dimprévu le ramenait avant lheure?

—Eh bien! dans un harem on nentre pas sans être annoncé. Nous lui ferions dire quune dame turque est ici en visite, Ubeydé Hanum, et il se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que ça, quand on sait sy prendre…. Non, il ny a vraiment que votre sortie, tout à lheure, qui sera délicate.

Sur le piano traînaient les feuillets manuscrits dun nocturne que Djénane venait de composer, et André eût aimé se le faire jouer là par elle, quil navait jamais entendue que de loin, en passant la nuit sous ses fenêtres au Bosphore. Mais non, en Ramazan, on osait à peine faire de la musique. Et puis, quelle imprudence de réveiller cette grande maison dormeuse, dont le sommeil, en ce moment, était si nécessaire!

Quant à Djénane, elle désirait que son ami se fût accoudé une fois pour écrire à son bureau de jeune fille,—son bureau sur lequel jadis, au temps où il n'était à ses yeux qu'un personnage de rêve, elle griffonnait son journal en pensant à lui. Donc, elles l'emmenèrent dans la grande chambre où tout était blanc, luxueux et très moderne. Il dut regarder en leur compagnie, par les fenêtres aux persiennes quadrillées toujours closes, ces perspectives familières à leur enfance, et devant lesquelles sans doute la grise et lente vieillesse finirait par venir peu à peu les éteindre; des cyprès, des stèles de tous les âges; en bas, comme dans un précipice, l'eau de la Corne-d'Or, aujourd'hui terne et lourde, semblable à une nappe d'étain, et puis, au-delà, Stamboul noyé de brume hivernale. Il du regarder aussi, par les fenêtres libres qui donnaient à l'intérieur, ce vieux jardin si haut muré que Djénane lui avait décrit dans ses lettres: "Un jardin tellement solitaire, lui disait-elle, que l'on peut y errer sans voile. D'ailleurs, chaque fois que nous y descendons, nos nègres sont là, pour éloigner les jardiniers."

En effet, dans le fond là-bas, où les platanes enchevêtraient leurs énorme ramures dépouillées, tristement grisâtres, cela prenait des allures de forêt prisonnière; elles devaient pouvoir se promener là- dessous sans être aperçues de personne au monde.

André bénissait le concours d'audaces qui lui permettait de connaître cette demeure, si interdite à ses yeux… Pauvres petites amies de quelques mois, rencontrées sur le tard de sa vie errante, et qu'il allait fatalement quitter pour jamais! Au moins comme cela, quand il repenserait à elles, le cadre de leur séquestration s'indiquerait précis dans sa mémoire…

Maintenant, c'était l'heure de se retirer, l'heure grave. André avait presque oublié, au milieu d'elles, l'invraisemblance de la situation; à présent qu'il s'agissait de sortir, le sentiment lui revenait de s'être faufilé tout vif dans une ratière, dont l'issue après son passage se serait rétrécie et hérissée de pointes.

Elles firent plusieurs rondes d'exploration; tout se présentait bien; le seul personnage de trop était un certain nègre, du nom de Yousouf, qui gardait avec obstination le grand vestibule. Pour celui-là, il fallait imaginer sur-le-champ une course longue et urgente:

"J'ai trouvé, dit tout à coup Mélek. Rentrez dans votre cachette, André.
Nous allons le faire comparaître ici même, ce sera un comble!"

Et, quand il se présenta:

"Mon bon Yousouf, une commission vraiment pressée. Monte à Péra bien vite, pour nous acheter un livre nouveau, dont je vais t'inscrire le nom sur une carte; au besoin, tu feras tous les libraires de la grand-rue, mais surtout ne reviens pas bredouille!"

Et voici ce qu'elle écrivit sans rire: "Les Désenchantées, le dernier roman d'André Lhéry."

Une ronde encore dans les couloirs, après de nouveaux ordres jetés aux uns et aux autres pour les occuper ailleurs; puis elle vint prendre André par la main, d'une course folle l'entraîna jusqu'en bas, et un peu nerveusement le poussa dehors.

Lui s'en alla, rasant de plus près que jamais les vieilles murailles, se demandant si cette porte, fermée peut-être avec trop de bruit, n'allait pas se rouvrir pour une bande de nègres avec revolvers et bâtons, lancés à sa poursuite.

Elles lui avouèrent le lendemain leur mensonge, au sujet de ces petits voiles de Circassie. A la maison, elles n'en mettaient point. Mais, pour une musulmane, montrer à un homme tous ses cheveux, montrer sa nuque surtout, est plus malséant encore que montrer son visage, et elles n'avaient pu s'y résoudre.

XXXIII

DJÉNANE A ANDRÉ

"14 du Ramazan 1322 (22 novembre 1905).

Notre ami, vous savez que demain est la mi-Ramazan, et que toutes les dames turques prennent leur volée. Ne viendrez-vous pas de deux heures à quatre heures à la promenade, à Stamboul, de Bayazid à Chazadé-Baché?

Nous sommes très occupées en ce moment, avec nos Iftars, mais nous allons arranger une belle escapade ensemble à la côte d'Asie, pour bientôt: c'est une invention de Mélek, et vous verrez comme ce sera bien machiné.

DJÉNANE."

Ce "demain-là", il y avait vent du Sud et beau soleil d'automne, griserie de tiédeur et de lumière, temps à souhait pour les belles voilées, qui n'ont par an que deux ou trois jours d'une telle liberté. En voiture fermée, bien entendu, leur promenade, avec eunuque sur le siège près du cocher; mais elles avaient le droit de relever les stores, de baisser les glaces,—et de stationner longuement pour se regarder les unes les autres, ce qui est interdit les jours ordinaires. De Bayazid à Chazadé-Baché, un parcours d'un kilomètre environ, au centre de Stamboul, en pleine turquerie, par les rues d'autrefois qui longent les colossales mosquées, et les enclos ombreux pour les morts, et les saintes fontaines. Dans ces quartiers habituellement calmes, si peu faits pour les élégances modernes, quelle anomalie que ces files de voitures, assemblées le jour de la mi-Ramazan! Par centaines, des coupés des landaus, arrêtés ou marchant au petit pas; il en était venu de tous les quartiers de l'immense ville, même des palais échelonnés le long du Bosphore. Et là-dedans, rien que des femmes, très parées; le yachmak qui voile jusqu'aux yeux, assez transparent pour laisser deviner le reste du visage; toutes les beautés des harems, presque visibles aujourd'hui par exception, les Circassiennes roses et blondes, les Turques brunes et pâles. Très peu d'hommes rôdant autour des portières ouvertes, et pas un Européen: de l'autre côté des ponts, à Péra, on ignore toujours ce qui se passe dans Stamboul.

André chercha ses trois amies qui, paraît-il, avaient fait grande toilette pour lui plaire; il les chercha longtemps, et ne put les découvrir, tant il y avait foule. A l'heure où les promeneuses reprenaient le chemin des harems jaloux, il s'en alla un peu déçu; mais, pour avoir rencontré le regard de tant de beaux yeux qui souriaient d'aise à cette douce journée, qui exprimaient si naïvement la joie de flâner dehors une fois par hasard, il comprit mieux que jamais, ce soir- là, le mortel ennui des séquestrations.

XXXIV

Elles connaissaient au bord de la Marmara, du côté asiatique, une petite plage solitaire, très abritée, disaient-elles, de ce vent qui désole le Bosphore, et tiède comme une orangerie. Justement une de leurs amies habitait aux environs et s'engageait à fournir un alibi très acceptable, en affirmant mordicus les avoir retenues toute la journée. Donc, elles avaient décidé qu'on tenterait de faire par là une dernière promenade ensemble, avant cette séparation prochaine, qui pouvait si bien être la grande et la définitive: André comptait prendre bientôt un congé de deux mois pour la France; Djénane devait aller avec sa grand-mère passer la saison des froids dans son domaine de Bounar-Bachi; entre eux, le revoir ne serait plus qu'au printemps de l'année suivante, et d'ici là, tant de drames pouvaient advenir…

Le dimanche 12 décembre 1904, jour choisi pour cette promenade, après mille combinaisons et roueries, se trouva être l'un de ces jours de splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout à coup en plein hiver, entre deux périodes de neige, ramener l'été. Sur le pont de la Corne-d'Or, d'où partent les petits vapeurs pour les Échelles d'Asie, ils se rencontrèrent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard le même bateau, où elles s'installèrent correctement dans le roufle- harem réservé aux musulmanes, après avoir congédié nègres et négresses.

A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait se promener sur l'autre rive. En même temps qu'eux, étaient parties une cinquantaine de dames-fantômes et, quand on accosta l'Échelle de Scutari, André, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui débarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par bonheur, elles avaient l'allure moins élégante que le petit trio en marche là-bas, et il les lâcha tout confus au détour du premier chemin, pour rejoindre ses trois amies,—les vraies, cette fois.

Ils frétèrent une voiture de louage, la même pour eux quatre, ce qui est toléré à la campagne. Lui, étant le bey, s'assit à la place d'honneur, contrairement à nos idées occidentales, Djénane à côté de lui, Zeyneb et Mélek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lancés au trot, elles éclatèrent de rire toutes les trois sous leurs voiles, à cause du tour bien joué, à cause de la liberté conquise jusqu'à ce soir, à cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus. Elles étaient du reste le plus souvent adorables de gaieté enfantine, entre leurs crises sombres, même Zeyneb qui savait oublier son mal et son désir de mourir. C'est avec une souriante aisance de défi qu'elles bravaient tout, la séquestration absolue, l'exil, ou peut-être quelque autre châtiment plus lourd encore.

A mesure qu'on s'avançait le long de la Marmara, le perpétuel courant d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie était loin, mais baignée d'air tiède, comme elles l'avaient prévu, et si paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu délaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature l'entourait comme un abri fait exprès. Sur ce sable fin, on était chez soi, préservé des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec seulement la ligne des montagnes d'Asie à l'extrême horizon; une Marmara toute d'immobilité comme aux beaux jours apaisés de septembre, mais peut-être trop pâlement bleue, car cette pâleur apportait, malgré le soleil, une tristesse d'hiver; on eût dit une coulée d'argent qui se refroidit. Et ces montagnes, tout là-bas, avaient déjà leurs neiges éblouissantes.

En montant sur la petite falaise, on n'apercevait âme qui vive, dans la plaine un peu nue et désolée qui s'étendait alentour. Donc, ayant relevé leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur; jamais encore André n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes visages, un peu pâlis; jamais encore ils ne s'étaient sentis tous dans une si complète sécurité ensemble,—malgré les risques fous de l'entreprise, et les périls du retour, ce soir.

D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achetés en passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles passèrent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur domaine clandestin pour l'après-midi. Un étonnant concours de circonstances, et de volontés, et d'audaces, avait réuni là,—par cette journée de décembre si étrangement ensoleillée, presque inquiétante d'être si belle et d'être si furtive entre deux crises du vent de Russie,—ces hôtes qui lui arrivaient de mondes très différents et qui semblaient voués par leur destinée première à ne se rencontrer jamais. Et André, en regardant les yeux, le sourire de cette Djénane, qui allait repartir après-demain pour son palais de Macédoine, appréciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable; les impossibilités qu'il avait fallu déjouer pour se réunir là, devant la pâleur hivernale de cette mer, les impossibilités reparaîtraient encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-être même jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si léger; c'était donc une heure dans la vie à noter, à graver, à défendre, autant que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli…

A tour de rôle, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui était Zeyneb, annonça un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui aussi de trois dames au voile relevé. Elles jugèrent que ce n'était pas dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de son harem, celles-ci avaient également baissé leur voile, à cause d'André; mais les deux hommes se regardèrent distraitement, sans méfiance d'un côté ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hésité à prendre ces gens rencontrés dans cette baie pour les membres d'une même famille.

Des petits cailloux tout plats, comme taillés à souhait, que le flot tranquille de la Marmara avait soigneusement rangés en ligne sur le sable, rappelèrent tout à coup à André un jeu de son enfance; il apprit donc à ses trois amies la manière de les lancer, pour les faire sautiller longtemps à la surface polie de la mer, et elles s'y mirent avec passion, sans succès du reste… Mon Dieu! combien elles étaient enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites compliquées, surtout cette Djénane, qui s'était donné tant de mal pour gâcher sa vie!

Après cette heure unique, ils allèrent rejoindre leur voiture qui attendait là-bas, loin, pour les ramener à Scutari. Sur le bateau, bien entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traversée, ils eurent ensemble la réapparition merveilleuse de Stamboul, éclairage des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les farouches remparts crénelés du Vieux Sérail, que baignait la nappe tout en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevêtrement des minarets et des coupoles, profilé sur un rose différent, un rose de décembre aussi, mais moins argenté, moins blême que celui de la mer, tirant plutôt sur l'or…

XXXV

DJÉNANE A ANDRÉ, LE LENDEMAIN

"Encore une fois sauvées! Nous avons eu de terribles difficultés au retour; mais maintenant il fait calme dans la maison… Avez-vous remarqué, en arrivant, comme notre Stamboul était beau?

Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glacé joue de la flûte triste sous nos portes. Combien nous aurions été malheureuses, si ce temps-là s'était déchaîné hier! A présent que notre promenade est dans le passé et qu'il nous en reste comme le souvenir d'un joli rêve, elles peuvent souffler, toutes les tempêtes de la Mer Noire…

André, nous ne nous reverrons pas avant mon départ, les circonstances ne permettent plus d'organiser un rendez-vous à Stamboul; c'est donc mon adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez- vous faire une chose que je vous demande en grâce? Dans un mois, quand vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y arrête quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de mes nègres viendra vous porter à bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas.

Que le bonheur vous accompagne, André, dans votre pays!…

DJÉNANE."

Après le départ de Djénane, André resta cinq semaines encore à Constantinople, où il revit Zeyneb et Mélek. Quand le moment vint de prendre son congé de deux mois, il s'en alla par la ligne indiquée, emportant son fez; mais à Salonique aucun nègre ne se présenta au paquebot. La relâche fut donc pour lui toute de mélancolie, à cause de cette attente déçue,—et aussi à cause du souvenir de Nedjibé qui planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie.

Quelques jours après être arrivé en France, il reçut cette lettre de
Djénane:

"Bounar-Bachi, près Salonique, 10 janvier 1905.

Quand et par qui pourrai-je faire jeter à la poste ce que je vais vous écrire, gardée comme je le suis ici?

Vous êtes loin et on n'est pas sûr que vous reviendrez. Mes cousines m'ont raconté vos adieux et leur tristesse depuis votre départ. Quelle étrange chose, André, si on y songe, qu'il y ait des êtres dont la destinée soit de traîner la souffrance avec eux, une souffrance qui rayonne sur tout ce qui les approche! Vous êtes ainsi et ce n'est pas votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliquées, ou peut- être infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre âme se résolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de vous. Ces petites de Constantinople, vous avez été cette année un rayon dans leur vie; rayon éphémère, elles le savaient d'avance. Et à présent elles souffrent de la nuit où elles sont retombées.

Pour moi, ce que vous avez été, peut-être un jour vous le dirai-je. Ma souffrance à moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir rencontré.

Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrangé une entrevue, à votre passage par Salonique. La chose en soi était possible, dans la campagne qui est déserte comme au temps de votre Nedjibé. Nous aurions eu dix minutes à nous, pour échanger quelques mots d'adieu, un serrement de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas été allégé, au contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue. Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arrêter, oh! loin de là; si, pour aller à vous, j'avais su la mort embusquée sur le chemin de mon retour, je n'aurais pas eu d'hésitation ni de trouble, et je vous aurais porté alors, André, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il été synonyme de vie?

DJÉNANE."

Et Mélek, chargée de faire passer cette lettre en France, avait ajouté sous la même enveloppe ces réflexions qui lui étaient venues:

"En songeant longuement à vous, notre ami, j'ai trouvé, j'en suis sûre, plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout éterniser, et vous ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela va finir." Et puis la vie vous a tellement comblé, vous avez eu tant de choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laissé tomber, parce qu'il y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a trop aimé et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que vous étiez indispensable aux existences dans lesquelles vous apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque fois, vous avez attendu. A présent vous sentez que tout est vide, parce que vous n'aimez pas vous-même, vous vous laissez aimer. Croyez-moi, aimez à votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables amoureuses, et vous verrez comme ça vous guérira.

MÉLEK."

La lettre de Djénane déplut à André, qui la jugea pas assez naturelle. "Si son affection, se disait-il, était si profonde, elle aurait, avant tout et malgré tout, désiré me dire adieu, soit à Stamboul, soit à Salonique; il y a de la littérature là-dedans." Il se sentait déçu; sa confiance en elle était ébranlée, et il en souffrait. Il oubliait que c'était une Orientale, plus excessive en tout qu'une Européenne, et d'ailleurs bien plus indéchiffrable.

Il fut sur le point, dans sa réponse, de la traiter en enfant, comme il faisait quelquefois: "Un être qui traîne la souffrance avec lui! Alors nous y voilà, à votre homme fatal que vous déclariez vous-même démodé depuis 1830…" Mais il craignit d'aller trop loin et répondit sur un ton sérieux, lui disant qu'elle l'avait péniblement atteint en le laissant partir ainsi.

Aucune communication directe n'était possible avec elle, à Bounar-Bachi, dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mélek, et de bien d'autres complices encore.

Au bout de trois semaines, il reçut ces quelques mots, dans une lettre de Zeyneb.

"André, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou faire, moi qui suis un rien auprès de vous? Ne savez-vous pas que toute ma pensée, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand même encore jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voilà ce que je suis, et vous pourriez vous fâcher contre moi, m'en vouloir?

DJÉNANE."

Elle était redevenue Orientale tout entière là-dedans, et André, qui en fut charmé et ému, lui récrivit aussitôt, cette fois avec un élan de douce affection,—d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djénane est malade là-bas, d'une fièvre nerveuse persistante qui inquiète notre grand-mère, et le médecin ne sait qu'en penser."

Des semaines après, Djénane le remercia par cette petite lettre, encore très courte, et orientale autant que la précédente:

"Bounar-Bachi, 21 février 1905.

Je me disais depuis des jours: Où est-il, le bon remède qui doit me guérir? Il est arrivé, le bon remède, et mes yeux, qui sont devenus trop grands, l'ont dévoré. Mes pauvres doigts pâles le tiennent, merci! Merci de me faire l'aumône d'un peu de vous-même, l'aumône de votre pensée. Soyez béni pour la paix que votre seconde lettre m'a apportée!

Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfumé, comme un matin clair d'été.

DJÉNANE."

Malade, vaincue par la fièvre, la pauvre petite cloîtrée redevenait quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,—comme on redevient enfant. Et, sous cet aspect, antérieur à l'étonnante culture dont elle était si fière, André l'aimait davantage.

Cette fois encore, au petit mot de Djénane, il y avait un post-scriptum de Mélek. Après des reproches sur la rareté de ses lettres toujours courtes, elle disait:

"Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait nous y prendre pour être agitées nous aussi, occupées, surmenées, empêchées d'écrire à nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plaît. Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'écrire, pour notre malheur et pour le vôtre…

MÉLEK."

XXXVI

Quand André revint en Turquie, son congé terminé, aux premiers jours de mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-là, c'était sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le ramenait, des milliers de goélands et de mouettes tourbillonnaient; le Bosphore était criblé de ces oiseaux comme d'une sorte de neige à plus gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nuée de plumes blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux aspect d'hiver, avec l'éclat d'un soleil méridional.

Zeyneb et Mélek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui envoyèrent le soir même, par leur nègre le plus fidèle, leurs sélams de bienvenue, en même temps qu'une longue lettre de Djénane qui, disaient-elles, était guérie, mais prolongeait encore son séjour dans son vieux palais lointain.

Une fois guérie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir était redevenue volontaire et compliquée, plus du tout la "chose humble que son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle écrivait maintenant avec rébellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derrière la grille des harems, d'incohérents bavardages sur se livre qu'André préparait; une jeune femme, que cependant il avait à peine entrevue et seulement sous l'épais voile noir, se serait vantée, prétendaient quelques-unes, d'être son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projetée; et Djénane, la pauvre séquestrée là-bas, s'affolait d'une jalousie un peu sauvage:

"André, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalité s'exerce sur ce qui est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez- vous pas, ou avez-vous oublié que nous avons joué notre vie (sans parler de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner complètes, ces impressions de notre pays,—car ce n'était même pas pour gagner votre coeur (nous le savions las et fermé); non, c'était pour frapper votre sensibilité d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de rêve à demi réel. Afin d'arriver à cela, qui semblait impossible, afin de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous avons risqué, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'âme un chagrin et un regret éternels. Croyez-vous que beaucoup d'Européennes en eussent fait autant?

Oui, il y a des heures où c'est une torture de songer que d'autres pensées viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres impressions vous seront plus chères que celles de notre Turquie vue avec nous et à travers nous. Et je voudrais, votre livre fini, que vous n'écriviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est trop intolérable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et qu'alors, si je pars la première et s'il est possible aux âmes libérées d'agir sur celles des vivants, mon âme à moi s'emparera de la vôtre pour l'attirer, et, où je serai, il faudra qu'elle vienne.

Ce qui me reste à vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir, —et le savoir, moi qui aurais donné, il y a quelques mois, cette même vie pour vous savoir heureux.

Mon Dieu, André, êtes-vous donc si riche en amitiés, que vous en soyez si gaspilleur? Est-ce généreux à vous de faire tant de peine à qui vous aime, et à qui vous aime de si loin, d'une tendresse si désintéressée? Ne gâtez pas follement une affection qui,—pour être un peu exigeante et jalouse,—n'en est pas moins la plus vraie peut-être et la plus profonde que vous ayez rencontrée dans votre vie.

DJÉNANE."

André se sentit nerveux après avoir lu. Le reproche était enfantin et ne tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres amies que ces trois-là. Mais c'est le ton général, qui n'allait plus. "Cette fois, il n'y a pas à se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie fausse note, un grand éclat discord, au milieu de ces trois amitiés soeurs, dont je m'obstinais à croire la pure harmonie tellement inaltérable… Pauvre petite Djénane, est-ce possible pourtant?"

Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans issue. "Cela ne peut pas être, se dit il, cela ne sera jamais, parce que je ne veux pas que cela soit. Voilà pour ce qui me concerne; de mon côté, la question est tranchée." Et quand on s'est prononcé d'une façon aussi nette envers soi-même, cela protège bien contre les pensées troubles et les alanguissements perfides.

Son mérite à se parler ainsi n'était d'ailleurs pas très grand, car il avait la conviction absolue que Djénane, même l'aimât-elle, resterait toujours intangible. Il connaissait à présent cette petite créature à la fois confiante et hautaine, audacieuse et immaculée: elle était capable de se livrer loin à un ami qu'elle jugeait décidé à ne pas sortir de son rôle de grand aîné fraternel, mais sans doute elle eût laissé retomber à jamais son voile sur son visage, avec une déception irrémédiable, rien que pour une pression de main un peu prolongée ou tremblante…

L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient à peine frappé, lui revenaient à la mémoire aujourd'hui avec des résonances graves: "L'amour d'une musulmane pour un étranger n'a d'autre issue que la fuite ou la mort."

Mais le lendemain, par un beau temps presque déjà printanier, tout lui sembla beaucoup moins sérieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y avait peut-être pas mal de "littérature" dans cette lettre, et surtout de l'exagération orientale. Depuis quelques années du reste, pour lui faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'à l'évidence,—tant le chiffre de son âge lui était constamment présent à l'esprit, en obsession cruelle…

Et, le coeur plus léger qu'hier, il se rendit à Stamboul, à Sultan- Selim, où l'attendaient Zeyneb et Mélek qu'il lui tardait de revoir. Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, était ce jour- là pitoyable à voir de près, sous l'humidité et la boue des grands dégels, et l'impasse où s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait des plaques de neige encore, le long des murs à l'ombre.

Dans l'humble petit harem, où il faisait froid, elles le reçurent le voile relevé, confiantes et affectueuses, comme on reçoit un grand frère qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frappé de l'altération de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et la perfection mêmes, avait pris une pâleur de cire, les yeux s'étaient agrandis et les lèvres décolorées: l'hiver, très rude cette année-là en Orient, avait dû aggraver beaucoup le mal qu'elle dédaignait de soigner. Quant à Mélek, pâlie elle aussi, un pli douloureux au front, on la sentait concentrée, presque tragique, mûrie soudain pour quelque résistance suprême.

"Ils veulent encore me marier! dit-elle, âprement et sans plus en réponse à l'interrogation muette qu'elle avait devinée dans les yeux d'André.

—Et vous? demanda-t-il à Zeyneb.

—Oh! moi… j'ai la délivrance là, sous ma main", répondit-elle en touchant sa poitrine, que soulevait de temps à autre une petite toux sinistre.

Toutes deux se préoccupaient de cette lettre de Djénane, qui hier venait de passer par leurs mains, et qui était cachetée, chose sans précédent entre elles où il n'y avait jamais eu un mystère.

"Que pouvait-elle bien vous dire?

—Mon Dieu!… Rien… Des enfantillages… Je ne sais quels absurdes caquets de harem, dont elle s'est émue bien à tort…

—Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?…

—Justement. Et ça ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors de vous trois et des quelques vagues fantômes à qui vous m'avez vous même présenté…

—Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi… Mais elle, là-bas, loin de tout… Dans la réclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se monte la tête…

—Et elle se l'est montée si bien qu'elle m'en veut très sérieusement…

—Pas à mort, toujours, interrompit Mélek, ou du moins cela n'en a pas l'air… Tenez, regardez plutôt ce qu'elle m'écrit ce matin…"

Elle lui tendit ce passage de lettre, après avoir replié la feuille, sur la suite que sans doute il ne devait pas lire:

"Dites-lui que je pense à lui sans cesse, que ma seule joie au monde est son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous donne de sa présence; je vous envie de ce que vous êtes si près de lui, de ce que vous pouvez voir son regard, de ce que vous pouvez serrer sa main. Ne m'oubliez pas quand vous êtes ensemble; je veux ma part de vos réunions et de leur danger."

"Évidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliée, cela n'a pas l'air d'une haine bien mortelle…"

Il avait fait son possible pour parler d'un ton léger, mais ces quelques phrases, communiquées par Mélek, le laissaient plus convaincu et plus troublé que la longue lettre violente à lui adressée. Pas de "littérature" là-dedans; c'était tout simple, et si clair!… Et avec quelle candeur elle écrivait à ses cousines ces phrases transparentes, quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands reproches amoureux de l'autre jour!

Ainsi avait décidément tourné, contre son attente, cette étrange et paisible amitié de l'année dernière, avec trois femmes, qui, au début, ne devaient former qu'une indissoluble petite trinité, une seule âme, à jamais sans visage. Ce résultat l'épouvantait bien, mais le charmait aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il préférait que ce fût ainsi ou que ce ne fût pas…

"Quand revient-elle? demanda-t-il.

—Aux premiers jours de mai, répondit Zeyneb. Nous devons nous réinstaller, comme l'année dernière, dans notre yali de la côte d'Asie. Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier été ensemble, si la volonté de nos maîtres ne vient pas nous séparer par quelque mariage avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'été prochain, seront remariées.

—Ça, on verra bien!" dit Mélek, avec un sombre défi.

Pour André également, ce serait le dernier été du Bosphore. Son poste à l'ambassade prenait fin en novembre, et il était décidé à suivre passivement sa destinée, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entêter à prolonger, surtout lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mélancolie, le recommencement de cette saison enchantée au Bosphore, où l'on circule en caïque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillagées, ou bien dans la Vallée-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la côte d'Asie, tapissées de bruyères roses. Tout cela reviendrait une suprême fois, mais pour finir sans aucune espérance de retour. Sur les rendez-vous avec ses trois amies, pèserait, comme l'année dernière, la continuelle attente des délations, des espionnages capables en une minute de le séparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne pas revoir l'été suivant serait là pour donner plus d'angoisse à la fuite des beaux jours d'août et de septembre, à la floraison des colchiques violets, à la jonchée de feuilles des platanes, à la première pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet élément nouveau si imprévu, l'amour de Djénane, qui, même incomplètement avoué, même tenu en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce rêve oriental.