XXXVII
Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'André, en le réveillant le matin, lui annonça d'une voix joyeuse, comme un événement pour lui faire plaisir:
"J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles chantaient!…"
Déjà les hirondelles étaient à Constantinople! Et quel chaud soleil entrait ce matin-là par les fenêtres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc encore plus vite qu'autrefois! Déjà commencé, le printemps; déjà une chose entamée, au lieu d'être en réserve pour l'avenir, comme André pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et avant les hirondelles apparues! Et le prochain été, qui arriverait demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier, irrévocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute de sa simili-jeunesse… Retourner en Turquie, plus tard, dans les grisailles crépusculaires de son avenir et de son déclin,… peut-être oui… Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on trouve, de soi-même et de ce qu'on a aimé? Quelle décevante aventure, que ces retours, puisque tout est changé ou mort!… Et d'ailleurs, se disait-il, quand j'aurai écrit le livre dont ces pauvres petites m'on arraché la promesse, ne me serai-je pas fermé à tout jamais ce pays, n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de cité dans mon cher Stamboul?…
Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour André, il passa en pèlerinage et rêveries à Stamboul, stations à Eyoub ou à Sultan-Fatih, et narguilés de plein air,—malgré les temps incertains, les reprises du froid et du vent de neige.
Et puis ce fut le 1er mai, et Djénane ne parla point de quitter son vieux palais inaccessible. Elle écrivait moins que l'an dernier, et des lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois. Tâchez de le comprendre, il y a tant de choses dedans…"
Zeyneb et Mélek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et semblaient bien en être sûres.
Ces deux-là aussi, André les voyait moins que l'année dernière. L'une était plus retirée de la vie, et la seconde plus inégale, sous cette menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redoublé cette année, autour de toutes les femmes en général,—et peut-être en particulier autour de celles-là, que l'on soupçonnait (oh! très vaguement encore) d'allées et venues illicites. Elles écrivaient beaucoup à leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait parfois de répondre en esprit, d'intention seulement. Et alors elles lui faisaient des reproches,—et si discrets:
"Khassim-Pacha, le 8 mai 1905.
Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquiètes, nous vos pauvres amies lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres de vous, un lourd manteau de tristesse nous écrase les épaules, et tout devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs.
Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que pour vous redire encore une fois une chose déjà vieille et que vous savez du reste, c'est que vous êtes notre grand et seul ami.
Êtes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs?
Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se traîne. Pour nous, c'est se traîner qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi nous sommes là, dans ce monde?… Mais peut-être bien pour l'unique joie d'être vos esclaves très dévouées, très fidèles, jusqu'à la mort et au- delà…
ZEYNEB ET MÉLEK."
Déjà le 8 mai!… Il lut cette lettre à sa fenêtre, par un long crépuscule tiède qui invitait à s'attarder là, devant l'immense déploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'était vraiment plus à Péra; très loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de vieux cyprès odorants, qui est enclavé dans la ville et s'appelle le petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dômes, dressé en face de soi sur tout l'horizon.
La nuit descendit peu à peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais très étoilée. Stamboul, dans l'obscurité, se drapa de magnificence, redevint comme chaque soir une imposante découpure d'ombre sur le ciel. Et la clameur des chiens, le heurt du bâton ferré des veilleurs, commencèrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des muezzins, et, de toute cette ville fantastique, étalée là-bas, s'éleva l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et pures, ailées comme la prière même.
La première nuit, cette année, qui fut une vraie nuit de langueur et d'enchantement. André, de sa fenêtre, l'accueillit avec moins de joie que de mélancolie: son dernier été commençait…
Le lendemain, à son ambassade, on lui annonça comme très prochaine l'installation de tous les ans à Thérapia. Pour lui, cela équivalait presque au grand départ de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que pour quelques tristes journées, à la fin de la saison, avant de quitter définitivement la Turquie.
D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient déjà pour l'émigration annuelle vers le Bosphore ou les îles. Partout, le long du détroit, rive d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de pierre ou de marbre, se démenaient les eunuques préparant la villégiature de leurs maîtresses, apportant, à pleins caïques peinturlurés et dorés, les tentures de soie, les matelas pour les divans, les coussins à broderies. C'était bien l'été, venu pour André plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore, puisque toujours les durées semblent de plus en plus diminuer de longueur, à mesure que l'on avance dans la vie.
XXXVIII
Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune durée; Djénane n'était d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours courtes, n'expliquaient rien.
Le 1er du beau mois de juin! André qui avait repris son appartement de Thérapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire, s'éveilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serré, du seul fait d'être en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment d'un grand pas de plus vers la fin.—D'ailleurs, son mal sans remède, qui était l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais de s'exaspérer dans l'effarement extra-lucide des réveils.—Ce qu'il sentait fuir, cette fois, c'était ce printemps oriental, qui le grisait comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais plus… Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'éteindra pour moi ce soleil; les heures me son strictement comptées, avant la vieillesse et le néant…"
Mais comme toujours, quand le réveil fut complet, reparurent à son esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Vallée-du-Grand-Seigneur qui se représenta à son souvenir; elle était là, en face de lui, derrière ces collines boisées de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'après-midi s'y asseoir comme l'année dernière à l'abri des platanes, pour fumer des narguilés en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voilées qui ressemblent à des ombres élyséennes. Ensuite ce fut la préoccupation puérile de son nouveau caïque; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous les fenêtres, arrivant tout fraîchement doré de Stamboul, et que les rameurs demandaient à essayer leurs livrées neuves. Pour son dernier été d'Orient, il voulait paraître en bel équipage, les vendredis, aux Eaux- Douces, et il avait imaginé une très orientale combinaison de couleurs; les vestes des bateliers et le long tapis traînant allaient être en velours capucine brodé d'or, et sur ce tapis, le domestique assis à la turque, tout au bout de la petite proue effilée, serait en bleu-de-ciel brodé d'argent. Quand ces figurants eurent endossé leurs parures nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle était un miroir imperceptiblement ondulé, cette eau du Bosphore, d'habitude plutôt remuante. Paix infinie dans l'air, fête de juin et de matin dans les verdures des deux rives. André fut content de l'essayage, s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argenté, trônant sur ce velours jaune sombre,—dont les broderies dorées reproduisaient un vieux poème arabe consacré à la perfidie de l'amour. Et puis il s'étendit dans le caïque, pour aller faire un tour jusqu'en Asie, avant l'ardeur du soleil méridien.
Le soir, il reçut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caïque, bien entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance était redoublée; on venait aussi de leur interdire de se promener le long de la côte, comme l'an passé dans cette barque légère, où elles ramaient elles-mêmes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune amertume dans ses plaintes, à Zeyneb; elle était une trop douce créature pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement résignée à tout, avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa poitrine… En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut (eunuque d'Éthiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt- troisième année; et c'était un vrai malheur, car il les chérissait, les ayant élevées, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles aussi l'aimaient bien; il était pour ainsi dire quelqu'un de la famille. "Nous l'avons soigné, écrivait-elle, soigné comme un grand-père." Mais ce dernier mot avait été effacé après coup, et à la place, on lisait, au-dessus, de l'écriture moqueuse de Mélek: "grand-oncle!…"
Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la première fois de la saison, et dans son équipage aux couleurs plus étranges que l'an passé. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient changé aussi leur livrée bleue pour du vert et or, et qui étaient en tcharchaf noir, voile semi-transparent, mais baissé sur le visage. D'autres belles dames, aussi très voilées de noir, tournaient la tête pour le regarder, —des dames qui passaient comme étendues sur cette eau aujourd'hui si encombrée d'énigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougères et de fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu ses livres, le connaissaient, pour se l'être fait montrer par d'autres; peut-être même, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il causé l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses visites à ses petites amies. Il cueillait çà et là un regard attentif, un gentil sourire, à peine perceptible sous les épaisses gazes noires. Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait imaginé, et qui glissait avec un éclat de capucine et d'hortensia bleu, sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux des arbres; elles s'étonnaient avec sympathie de cet Européen qui se révélait un pur Oriental.
Et lui, encore si enfant à ses heures, s'amusait d'attirer l'attention des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois régné secrètement sur leurs pensées, à cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette année- là dans les harems. Le ciel de juin était adorable de tranquillité et de profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebâillement des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des foins, et celle de tous ces narguilés qui se fumaient à l'ombre.
Et on savait que l'été durerait bien trois mois encore, on savait que la saison des Eaux-Douces commençait à peine; on reviendrait donc plusieurs vendredis et tout cela aurait en somme une petite durée, ne finirait pas dès demain…
Quand André remisa pour un temps son beau caïque dans les herbages, afin d'aller lui aussi fumer un narguilé à l'ombre des arbres, et faire à son tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il était en pleine illusion de jeunesse, et griserie d'oubli.
XXXIX
LETTRE QU'IL REÇUT DE DJÉNANE, LA SEMAINE SUIVANTE
"Le 22 juin 1905.
Me voici de retour au Bosphore, André, comme je vous l'avais promis, et il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi à Stamboul et venir vers deux heures à Sultan-Selim, dans la maison de ma bonne nourrice? J'aime mieux là que chez notre amie, à Sultan-Fatih, parce que c'était le lieu de nos premières rencontres…
Mettez votre fez, naturellement, et observez les précautions d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un mouchoir blanc, sort d'entre les grilles, à l'une des fenêtres du premier étage. Sinon, l'entrevue sera manquée, hélas! et peut-être pour longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse, puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est trompé.
Tout est plus difficile cette année, et nous vivons dans les transes continuelles…
Votre amie,
DJÉNANE."
Ce jeudi-là, il sentit plus que jamais, dès son réveil, l'inquiétude de son aspect. "Depuis l'année dernière, se disait-il, j'ai dû sensiblement vieillir; il y a des fils argentés dans ma moustache, qui n'y étaient pas quand elle est partie." Il eût donné beaucoup pour n'avoir jamais troublé le repos de son amie; mais l'idée de déchoir physiquement à ses yeux lui était quand même insupportable.
Les êtres comme lui, qui auraient pu être de grands mystiques mais n'ont su trouver nulle part la lumière tant cherchée, se replient avec toute leur ardeur déçue vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en désespérés quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les puérils et lamentables désespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les yeux s'éteignent; on épie, dans la terreur désolée, le moment où les femmes détourneront vers d'autres leur regard…
Le jeudi venu, André, à travers les désolations charmantes du Vieux- Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim, effrayé de la revoir, et peut-être plus encore d'être revu par elle…
En arrivant à l'impasse funèbre, levant les yeux, il aperçut tout de suite la petite chose blanche indicatrice, qui se détachait sur les bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrière la porte, il trouva Mélek aux aguets:
"Elles sont là? demanda-t-il.
—Oui, toutes deux; elles vous attendent."
A l'entrée du petit harem, de plus en plus pauvre et fané, Zeyneb se tenait le visage découvert.
Au fond, très dans l'ombre, Djénane, qui cependant vint à lui avec un élan tout spontané, tout jeune, lui donner sa main. Elle était bien là; il réentendit sa voix de musique lointaine… Mais les yeux couleur d'eau profonde n'y étaient plus, ni les sourcils inclinés comme ceux des madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile était retombé aussi impénétrable qu'aux premiers jours; prise d'épouvante pour s'être trop avancée, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour d'ivoire… Et André comprit dès l'abord que tout prière serait inutile, que ce voile ne se relèverait plus jamais, à moins peut-être que ne survînt quelque circonstance tragique et suprême. Il eut le sentiment que, dans cette affection si défendue, la période légère et douce avait pris fin. On marchait à partir d'aujourd'hui vers l'inévitable drame.
SIXIÈME PARTIE
XL
Toutefois des jours de calme apparent leur étaient réservés encore.
Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur fût possible de se revoir, même de loin, aux Eaux-Douces,—juillet qui est à Constantinople une saison de grand vent et d'orages, une période pendant laquelle le Bosphore, du matin au soir, se couvre d'écume blanche. Ce mois-là, c'est à peine si Djénane put lui écrire, tant elle était surveillée par une vieille tante revêche, venue d'Erivan pour faire une visite interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caïque si l'eau n'était lisse comme un miroir.
Mais la dame, qu'André et ses trois amies appelaient "Peste Hanum", déguerpit au commencement d'août, et le reste de l'été, de leur dernier été, ne cessa plus d'être si beau! Août, septembre et octobre, c'est au Bosphore la saison délicieuse, où le ciel a des limpidités édéniques, où les jours déclinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la splendeur.
Ils redevinrent les habitués des Eaux-Douces d'Asie, et arrangèrent des entrevues à Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim. Extérieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l'été de 1904, même le voile noir baissé à demeure sur le visage de Djénane; mais il y avait dans leurs âmes des sentiments nouveaux, des sentiments encore inexprimés, dont on n'était pas tout à fait certain, et qui cependant amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds.
Et puis, l'année précédente ils se disaient: "Nous avons un autre été en réserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque André quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient à cette séparation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi définitive qu'une mise au tombeau.
Étant de vieux amis, ils avaient déjà des souvenirs en commun, et ils formaient des projets pour recommencer avant l'inexorable fin, des choses d'antan, promenades ou pèlerinages faits naguère à eux quatre: "Il faudrait tâcher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie, notre petite forêt vierge de l'automne passé, à Béicos… La tombe de Nedjibé, il faudrait y retourner une suprême fois, nous tous…"
Pour André, qui cette année-là éprouvait la petite mort chaque fois que changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand échelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'accélérait comme une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement pris sa limpidité et sa fraîcheur de l'automne, et qu'il était plus sonore aussi, comme cela arrive d'habitude à l'arrière-saison; mieux qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui sonnaient en face, sur la côte d'Asie où les soldats ont un poste, à l'ombre des platanes de Béicos. L'été s'enfuyait décidément, et ils songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Vallée-du-Grand-Seigneur.
Cependant combien tout était radieux ce matin, et quel calme inaltéré sur le Bosphore! Pas un souffle, et, à mesure que montait le soleil, une tiédeur délicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de navires voiliers, remorqués par un bateau à vapeur; navires turcs d'autrefois, avec des châteaux-d'arrière aux peinturlures archaïques, navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serrée, ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entrée s'apercevait là-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'eût point connue. Directement au-dessous de ses fenêtres, André regarda le petit quai ensoleillé, le long duquel de beaux caïques attendaient, entre autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces…
Les Eaux-Douces!… Encore cinq ou six fois à reparaître là, en Oriental, sur ce ruisseau bordé de verdure, où il exerçait comme une petite royauté éphémère et où les dames voilées reconnaissaient de loin la livrée de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore à s'asseoir, au baisser du soleil, sous les platanes géants du Grand-Seigneur, à fumer là des narguilés au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains de la prairie élyséenne… Au moins trente ou trente-cinq jours d'été, un répit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de même pas immédiate… Les collines d'Asie, ce matin-là, au-dessus de Béicos, étaient entièrement roses sous le floraison des bruyères, mais roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels depuis trois cents ans les pêcheurs suspendent leurs filets, tout cela, et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore qui avait sa netteté des inaltérables beaux jours. Et ces choses ensemble paraissaient tellement confiantes dans la durée de l'été, et du calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'André une fois de plus s'y laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches lendemains.
L'après-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, où tout rayonnait dans une lumière idéale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres regards de femmes voilées. Il en revint par un incomparable soir, en longeant la côte d'Asie: vieilles maisons muettes où l'on ne sait jamais quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombées de verdure; vieux quais de marbre très gardés, où d'invisibles belles sont toujours assises les vendredis pour assister au retour des caïques. Entraîné par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant et suave; respirer était une ivresse. Il se sentait reposé, il avait conscience d'être jeune d'aspect à ce moment, et en lui s'éveillait la même ardeur à vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la même soif de jouir éperdument de tout ce qui passe. Son âme, qui le plus souvent n'était qu'un obscur abîme de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le voluptueux enjôlement des choses extérieures, ou devant quelque fantasmagorie jouée pour ses yeux d'artiste,—changer, redevenir comme neuve, se sentir prête pour toute une suite d'aventures et d'amours.
Il ramenait dans son caïque Jean Renaud, qui lui confiat avec des plaintes brûlantes sa peine d'être amoureux d'une belle dame des ambassades, très aimablement indifférente à son désir, et d'être amoureux en même temps de Djénane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et André écoutait sans hausser les épaules de tels aveux, qui étaient bien dans le ton de cette soirée; il se sentait au diapason avec ce jeune, et préoccupé uniquement des mêmes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour était partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus aimé que vous!…"
Ils continuèrent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi égoïstement plongé dans ses pensées que dominait l'amour; et la splendeur d'un soir d'été sur le Bosphore magnifiait leur rêverie. Auprès d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de défiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en eux-mêmes de savoir que, pour les spectatrices voilées, leur passage, leur caïque avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de cette apothéose du soleil couchant.
XLI
Septembre vient de finir!… Maintenant la belle teinte rose des bruyères, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change en une couleur de rouille. Et, dans la vallée de Béicos, les colchiques violets sont fleuris à profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la jonchée des feuilles de platanes, la jonchée d'or est partout répandue. Le soir, pour fumer son narguilé devant la cabane de quelqu'un de ces humbles petits cafetiers qui sont encore là, mais qui vont repartir, on choisit une place au soleil, on recherche la dernière chaleur de l'été déclinant, ensuite, dès que les rayons commencent à raser la terre et que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'énorme ramure des platanes, on sent une fraîcheur soudaine qui vous saisit et qui est triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles mortes. A présent, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie toute détrempée, alternent avec ces jours encore chauds et étrangement limpides, où les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arrière- saison, mais où des buées froides s'exhalent du sol et des bois quand le soir tombe.
Toutes ces feuilles jaunes par terre, André a déjà connu les pareilles, dans cette même vallée, l'an passé;—et cela attache à un lieu, d'y avoir vu deux fois la chute des feuilles. Il sait donc que ce sera une souffrance de quitter pour jamais ce petit coin pastoral de l'Asie, où il est venu presque chaque jour pendant deux étés radieux. Il sait aussi que cette souffrance, comme tant d'autres déjà éprouvées ailleurs, s'oubliera vite, hélas! dans les grisailles de plus en plus sombres d'un proche avenir…
Toute l'année, ils s'étaient vus dans l'impossibilité de refaire par ici aucune promenade ensemble, André et ses amies. Mais ils en avaient combiné deux, coûte que coûte, pour le 3 et 5 octobre, les dernières et les suprêmes.
Le but fixé pour celle d'aujourd'hui 3, était la petite forêt vierge découverte par eux en 1904. Et ils se retrouvèrent là tous ensemble, au bord de ce marécage dissimulé comme exprès, dans un recreux de montagne. Ils reprirent leurs places de jadis, sur les mêmes pierres moussues, près de cette eau dormante d'où sortaient des roseaux si grands et de si hautes fougères. Osmondes que l'on eût dit une sorte tropicale.
André vit tout de suite qu'elles n'étaient pas comme d'habitude, les pauvres petites, ce soir, mais nerveuses et outrées, chacune à sa manière, Djénane avec une affectation de froideur, Mélek avec violence:
"Maintenant on veut nous remarier toutes, dirent-elles, pour rompre notre trio de révoltées. Et puis nous avons des allures trop indépendantes, à ce qu'il paraît, et il nous faut des maris qui sachent nous mater.
—Quant à moi, précisa Mélek, la chose a été arrêtée en conseil de famille samedi, on a désigné le bourreau, un certain Omar Bey, capitaine de cavalerie, un bellâtre au regard dur, que l'on a cependant daigné me montrer un jour de ma fenêtre; donc ça ne traînera pas…"
Et elle frappait du pied, les yeux détournés, en froissant dans ses doigts toutes les feuilles à sa portée.
Il ne trouva rien à lui dire et regarda les deux autres. A Zeyneb, la plus près de lui, il allait demander: "Et vous?" Mais il craignait la réponse, qu'il devinait trop bien, le geste doux et navré qu'elle aurait pour lui indiquer sa poitrine. Et c'est à Djénane, comme toujours la seule au voile baissé, qu'il posa la question:
"Et vous?
—Oh! moi, répondit-elle, avec cette indifférence un peu hautaine qui lui était venue depuis quelques jours, moi, il est question de me redonner à Hamdi…
—Et alors, qu'est-ce que vous ferez?
—Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse! Il est probable que je me soumettrai. Puisqu'il en faut un, n'est-ce pas, autant subir celui-là qui a déjà été mon mari; la honte me semblera moindre qu'auprès d'un inconnu…"
André l'entendit avec stupeur. L'épais voile noir l'empêchait du reste de lire dans ses yeux ce qu'il y avait de sincère ou non, sous cette résignation soudaine. Ce consentement inespéré à un retour vers Hamdi, c'était ce qu'il pouvait souhaiter de meilleur, pour trancher une situation inextricable; mais d'abord il y croyait à peine, et puis il s'apercevait que ce serait plutôt un dénouement pour le faire souffrir.
Ils ne dirent plus rien sur ces sujets qui brûlaient, et un silence plein de pensées s'ensuivit. Ce fut la voix douce de Djénane qui après s'éleva la première, dans ce lieu, si calme que l'on entendait l'une après l'autre tomber chaque feuille. Sur un ton bien détaché, bien tranquille, elle reparla du livre:
"Ah! dit-il en essayant de n'être plus sérieux, c'est vrai, le livre! Depuis des temps, nous n'y pensions plus… Voyons, qu'est-ce que je vais raconter? Que vous voulez aller dans le monde le soir, et porter le jour des beaux chapeaux, avec beaucoup de roses et de plumets dessus, comme les dames Pérotes?
—Non, ne soyez pas moqueur, André, aujourd'hui, si près de notre dernier jour…"
Il les écouta donc avec recueillement. Sans s'illusionner le moins du monde sur la portée de ce qu'il pourrait faire pour elles, il voulait au moins ne pas les présenter sous un jour fantaisiste, ne rien écrire qui ne fût conforme à leurs idées. Il lui parut qu'elles tenaient à la plupart des coutumes de l'Islam, et qu'elles aimaient infiniment leur voile, à condition de le relever parfois devant des amis choisis et à l'épreuve. Le maximum de leurs revendications était qu'on les traitât davantage comme des êtres pensants, libres et responsables; qu'il leur fût permis de recevoir certains hommes, même voilées si on l'exigeait, et de causer avec eux,—surtout lorsqu'il s'agirait d'un fiancé.
"Avec ces seules concessions, insista Djénane, nous nous estimerions satisfaites, nous et celles qui vont nous suivre, pendant au moins un demi-siècle, jusqu'à une période plus avancée de nos évolutions. Dites- le bien, notre ami, que nous ne demanderions pas plus, afin qu'on ne nous juge point folles et subversives. D'ailleurs, ce que nous souhaitons là, je défie que l'on trouve dans le livre de notre prophète un texte un peu formel qui s'y oppose."
Quand il prit congé d'elles, le soir approchant, il sentit la petite main que lui tendit Mélek brûler comme du feu.
"Oh! lui dit-il, effrayé, mais vous avez une main de grande fièvre!
—Depuis hier, oui, une fièvre qui augmente… Tant pis, hein, pour le capitaine Omar Bey!… Et ce soir, cela ne va pas du tout; je sens une lourdeur dans la tête, une lourdeur… Il fallait bien que ce fût pour vous revoir, sans quoi je ne me serais pas levée aujourd'hui."
Et elle s'appuya au bras de Djénane. Une fois arrivés dans la plaine, ils ne devaient plus avoir l'air de se connaître,—dans la plaine tapissée de fleurs violettes et jonchée de feuilles d'or,—puisqu'il y avait là d'autres promeneurs, et des groupes de femmes, toujours ces groupes harmonieux et lents qui viennent le soir peupler la Vallée de Béicos. Comme d'habitude, André de loin les regarda partir, mais avec le sentiment cette fois qu'il ne reverrait plus jamais, jamais cela: à l'heure dorée par le soleil d'automne, ces trois petites créatures de transition et de souffrance, ayant leurs aspects d'ombres païennes et s'éloignant au fond de cette vallée du Repos, sur ces fines pelouses qui n'ont pas l'air réel, l'une dans ses voiles noirs, les deux autres dans leurs voiles blancs…
Quand elles eurent disparu, il se dirigea vers les cabanes de ces petits cafetiers turcs, qui sont là sous les arbres, et demanda un narguilé, bien que déjà la fraîcheur du soir d'octobre eût commencé de tomber. Dans un dernier rayon de soleil, contre l'un des platanes géants, il s'assit à réfléchir. Pour lui un effondrement venait de se faire; cette résignation de Djénane avait anéanti son rêve, son dernier rêve d'Orient. Sans bien s'en apercevoir, il avait tellement compté que cela durerait après son départ de Turquie; une fois séparée de lui, et ne le voyant plus vieillir, elle lui aurait gardé longtemps, avait-il espéré, cette sorte d'amour idéal, qui ainsi serait resté à l'abri des déceptions par lesquelles meurt l'amour ordinaire. Mais non, reprise maintenant par ce Hamdi, qui était jeune et que sans doute elle n'avait pas cessé de désirer, elle allait être tout à fait perdue pour lui: "Elle ne m'aimait pas tant que ça, songeait-il; je suis encore bien naïf et présomptueux! C'était très gentil, mais c'était de la "littérature", et c'est fini, ou plutôt cela n'a jamais existé… J'ai l'âge que j'ai, voilà d'ailleurs ce que ça prouve, et demain, ni pour elle ni pour aucune autre, je ne compterai plus."
Il restait le seul fumeur de narguilé en ce moment sous les platanes. Décidément c'était passé, la saison des beaux soirs tièdes qui amenaient dans cette vallée tant de rêveurs d'alentour; ce soleil oblique et rose n'avait plus de force; il faisait froid: "Je m'obstine à vouloir prolonger ici mon dernier été, se disait-il, mais c'est aussi vain et absurde que de vouloir prolonger ma jeunesse; le temps de ces choses est révolu à jamais…"
Maintenant le soleil s'était couché derrière l'Europe voisine, et dans le lointain les chalumeaux des bergers rappelaient les chèvres; autour de lui cette plaine, devenue déserte sous ses quelques grands arbres jaunis, prenait cet air tristement sauvage qu'il lui avait déjà connu à l'arrière-saison d'antan… Tristesse du crépuscule et des jonchées de feuilles sur la terre, tristesse du départ, tristesse d'avoir perdu Djénane et de redescendre la vie, tout cela ensemble n'était plus tolérable et disait trop l'universelle mort…
XLII
Ils venaient d'imaginer depuis quelques jours un moyen très ingénieux de correspondre, pour les cas d'urgence. Une de leurs amies appelée Kiamouran avait autorisé André à contrefaire son écriture, très connue de la domesticité soupçonneuse, et à signer de son nom; de plus, elle avait fourni plusieurs enveloppes à son chiffre, avec l'adresse de Djénane mise de sa propre main. Il pouvait donc leur écrire ainsi (à mots couverts cependant, par crainte des indiscrétions), et son valet de chambre, qui avait pris l'habitude du fez et du chapelet, allait porter cela directement au yali des trois petites coupables; parfois même André l'envoyait à une heure précise et convenue d'avance; l'une de ses trois amies se trouvait alors comme par hasard dans le vestibule, d'où les nègres venaient d'être écartés, et pouvait donner une réponse verbale au messager si sûr.
Le lendemain donc, il risqua une de ces lettres signées Kiamouran, pour s'informer de la fièvre de Mélek et demander si la promenade à la mosquée de la montagne tiendrait toujours. Et il reçut le soir un mot de Djénane, disant que Mélek était couchée avec beaucoup plus de fièvre, et que les deux autres ne pourraient s'éloigner d'elle.
Seul, il voulut la faire quand même, cette promenade, le 5 octobre, jour qu'ils avaient fixé pour monter là une dernière fois ensemble.
Et c'était par un temps merveilleux de l'automne méridional; les bois sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait moins attaché à ses petites amies turques, même à Djénane, et il avait conscience qu'il se reprendrait à la vie ailleurs, où elles ne seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au départ son regret maintenant serait moins pour elles que pour l'Orient lui-même, pour cet Orient immobile qu'il avait adoré depuis ses années de prime jeunesse, et pour le bel été d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie où il venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses… Oh! le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chênes, ces scabieuses, ces fougères aux teintes rougies et dorées, lui rappelaient les bois de son pays de France, à tel point qu'il retrouvait tout à coup les mêmes impressions que jadis, à la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il fallait à cette même époque de l'année quitter la campagne où l'on avait fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre…
A mesure qu'il s'élevait cependant, par les petits sentiers de lichens et de bruyères, à mesure que se découvraient les lointains, s'en allait son illusion de France; ce n'était plus cela, et la notion du pays turc s'imposait à la place; les méandres profonds du Bosphore s'ouvraient à ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les caravanes de bateaux en marche. Vers l'intérieur des terres, c'étaient aussi des aspects étrangers, une succession infinie de collines couvertes dun même et épais manteau de verdure, des forêts trop grandes et tranquilles, comme notre France nen connaît plus.
Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du large, qui sert de péristyle à la vieille mosquée solitaire, quantité de femmes turques étaient assises là sur lherbe, venues en pèlerinage dans de très primitives charrettes à boeufs. Vite, dès quil fut aperçu, vite les mousselines enveloppantes sabaissèrent pour cacher tous les visages. Et cela devint une muette compagnie de fantômes voilés, qui se détachaient, avec une grâce archaïque, sur limmensité de la Mer Noire, soudainement apparue autour de lhorizon.
André se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystère résisterait à tout, même à la déception causée par Djénane, même aux désenchantements du déclin de la vie….
XLIII
Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer daller aux Eaux-Douces dAsie, car cétait bien la dernière des dernières fois: son contrat de la saison, pour le caïque et les rameurs, expirait ce soir-là même, et du reste les ambassades redescendaient toutes à Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait à sa fin.
Et jamais jour de plein été ne fut si lumineux ni si calme; à part qu'il y avait moins de barques peut-être le long de la rive déjà un peu délaissée on aurait pu se croire à un vendredi du beau mois daoût. Par habitude, par attachement aussi, toujours et quand même, il fit passer son caïque sous les fenêtres closes du yali de ses amies…. Le petit signal blanc était là, à son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce donc quelles allaient venir ?…
Là-bas, aux Eaux-Douces, les prairies étaient couleur dor autour de la gentille rivière, tant il y avait de feuilles mortes en jonchée, et les arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caïques élégants, habitués de ce lieu, entraient lun après l'autre, amenant les belles des harems, et André reçut au passage, encore une fois pour ladieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les voiles.
Longtemps il attendit, regardant de tous côtés; mais ses amies toujours narrivaient point, et la Journée savançait, et les promeneuses commençaient à se retirer.
Il sen allait donc lui aussi, et il était presque à la sortie de la rivière, lorsquil vit poindre dans un beau caïque a livrée bleu et or, une femme seule, la tête enveloppée du yachmak blanc qui laisse paraître les yeux; des coussins sans doute lélevaient, car elle semblait un peu grande et haute sur leau, comme sétant arrangée ainsi pour être mieux vue.
Ils se croisèrent, et elle le regarda fixement: Djénane!… Ces yeux couleur de bronze vert et ces longs sourcils roux, que depuis une année elle lui avait cachés, nétaient comparables à aucuns et ne pouvaient être confondus avec dautres…. Il frissonna devant lapparition si imprévue qui se dressait à deux pas de lui; mais il ne fallait pas broncher, à cause des bateliers, et ils passèrent immobiles, sans échanger un signe.
Cependant il fit retourner son caïque linstant daprès, pour la croiser encore tout à lheure quand elle redescendrait le cours du ruisseau. Presque plus personne lorsquils se retrouvèrent près lun de lautre, dans ce croisement rapide. Et, à cette seconde rencontre, la figure quenveloppait le yachmak de mousseline blanche se détacha pour lui sur les cyprès sombres et les stèles dun vieux cimetière, qui est posé là au bord de leau;—car dans ce pays les cimetières sont partout, sans doute pour maintenir plus présente la pensée de la mort.
Le soleil, déjà bas, et ses rayons, devenus roses, il fallait sen aller. Leurs deux caïques sortirent presque en même temps de létroite rivière, et se mirent à remonter le Bosphore, dans la magnificence du soir, celui dAndré à une centaine de mètres derrière celui de Djénane…, Il la vit de loin mettre pied sur son quai de marbre et rentrer dans son yali sombre.
Ce quelle venait de faire en disait très long: seule, être allée aux Eaux-Douces,—de pus, y être allée en yachmak, afin de montrer ses yeux et den graver lexpression dans la mémoire de son ami. Mais André, qui d'abord avait senti tout ce quil y avait là de particulier et de touchant, se rappela soudain un passage de Medjé où il racontait quelque chose danalogue, à propos dun regard solennel échangé dans une barque au moment de la séparation : Cétait très gentil de sa part, se dit-il donc tristement; mais cétait encore un peu littéraire ; elle voulait imiter Nedjibé…. Cela ne lempêchera pas, dans quelques jours, de rouvrir les bras à son Hamdi.
Et il continua de remonter le Bosphore en longeant de tout près la rive dAsie; déjà beaucoup de maisons vides, hermétiquement closes; beaucoup de jardins aux grilles fermées, sous l' enchevêtrement des vignes vierges couleur de pourpre; partout sindiquait lautomne, le départ, la fin. Çà et là, sur ces petits quais où il est si défendu daborder, quelques femmes attardées à la campagne étaient encore venues s'asseoir au bord de leau pour ce dernier vendredi de la saison; mais leurs yeux (tout ce quon voyait de leur visage), exprimaient la tristesse du retour si prochain au harem de la ville, lappréhension de l'hiver. Et le soleil couchant éclairait toute cette mélancolie, comme un feu de Bengale rouge.
Lorsque André fut rentré dans sa maison de Thérapia, ses rameurs vinrent lui présenter leurs sélams dadieu; ils avaient repris leurs humbles costumes et chacun rapportait, soigneusement pliées, sa belle chemise en gaze de Brousse, et sa belle veste de velours capucine. Ils rapportaient aussi le long tapis en velours de même couleur, recommandant avec naïveté de bien le faire sécher parce quil était imprégné dhumidité salée. André regarda ces pauvres loques, où les broderies dor avaient commencé de prendre, sous les embruns et le soleil, la patine des vieilles choses précieuses. Quen faire? Les détruire, ne serait-ce pas moins triste que de les rapporter dans son pays, pour se dire plus tard, dans l'avenir morne, en retrouvant ces reliques, fanées de p lus en plus: "Cétait la livrée de mon caïque jadis, du temps lumineux où jhabitais au Bosphore…."
Le crépuscule arrivait. Il pria son domestique turc, celui qui était un ancien berger dEski-Chehir, de prendre sa flûte au son grave et de rejouer lair de lan dernier, lespèce de fugue sauvage qui exprimait maintenant pour lui tout lindicible dune fin dété, dans ce lieu, et dans ces circonstances spéciales. Puis, sétant accoudé à sa fenêtre, il regarda partir son caïque dont les rameurs étaient redevenus de pauvres bateliers, et qui allait redescendre par étapes vers Constantinople pour sy louer à un nouveau maître. Longtemps il suivit des yeux, sur leau de plus en plus couleur de nuit, cette longue chose blanche, effilée, dont la disparition dans les grisailles crépusculaires représentait pour lui la fuite pareille de deux étés dOrient.
XLIV
Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reçut un mot de Djénane le prévenant que Mélek avait toujours plus de fièvre, que les aïeules étaient inquiètes, et que l'on rentrait en ville aujourdhui même pour une consultation de médecins.
Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. André brusqua ses préparatifs de départ, pour avoir le temps de passer encore une fois sur la rive dAsie, en face, avant la tombée de la nuit, et faire ses adieux à la Vallée-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel où couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de pluie. La vallée était déserte et, depuis la veille, les petits cafés sous les arbres avaient déménagé. Il dit adieu à deux ou trois humbles âmes en turban qui habitaient là dans des cabanes;—ensuite à un bon chien jaune et un bon chat gris, petites âmes aussi de cette vallée, quil avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre son définitif départ. Et puis il refit, au petit pas de funérailles, le tour de ces tranquilles prairies encloses, désertes ce soir, mais où les voiles de ses amies avaient si souvent frôlé lherbe fine et les fleurs violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusquà lheure semi-obscure où les étoiles sallument et où commencent de sentendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de lentree, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans lobscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte dEurope.
Le vent a hurlé toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire dont la voix lugubre sentendra bientôt dune façon presque continue pendant quatre ou cinq mois dhiver. Et ce matin il y a redoublement de rafales, qui viennent secouer la maison dAndré pour ajouter à la tristesse de son dernier réveil à Thérapia.
"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en ouvrant ses fenêtres.
En face, sur les collines dAsie, on voit des nuages bas et obscurs, qui se traînent, à toucher les arbres échevelés.
Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses quil descend aujourdhui le Bosphore pour la dernière fois, passant devant le yali de ses amies, où déjà tout est fermé, calfeutré, des envolées de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.
Le soir donc il se réinstalle à Constantinople, oh! pour si peu de temps avant le grand départ! Juste cinquante jours, car il a décidé de rentrer en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin davoir une date fixée davance, inchangeable, à laquelle il faudra bien se soumettre.
Et une lettre de Djénane, à la nuit tombante, lui apporte le verdict des médecins: fièvre cérébrale, dapparence tout de suite très grave; la pauvre petite Mélek sans doute va mourir, vaincue par tant de surexcitation nerveuse, de révolte, dépouvante, que lui a causé ce nouveau mariage.