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Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains cover

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Chapter 8: VI
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About This Book

The narrative interweaves a writer’s correspondence with secluded women in Turkish harems and domestic scenes that reveal their intellectual ambitions, romantic longings, and the daily constraints imposed by custom. Portraits of several women show cultivated tastes and private suffering as they confront family authority, enforced seclusion, and the desire for emotional and intellectual freedom. Evocative descriptions of city life alternate with intimate interior detail, producing a tone of melancholy and quiet critique that examines cultural stagnation, personal sacrifice, and the fragile hopes for gradual change.

VI

Le jeudi 14 avril, avant lheure fixée, André Lhéry et Jean Renaud étaient venus prendre place devant le petit café, quils avaient reconnu sans peine, au bord de la mer, rive dAsie, à une heure de Constantinople, entre les deux villages indiqués par la mystérieuse Zahidé. Cétait un des rares coins solitaires et sauvages du Bosphore qui, presque partout ailleurs, est bordé de maisons et de palais: la dame avait su choisir. Là, une prairie déserte, quelques platanes de trois ou quatre cents ans,—de ces platanes de Turquie aux ramures de baobab,—et tout près, dévalant de la colline jusque vers la tranquille petite plage, une pointe avancée de ces forêts dAsie Mineure, qui ont gardé leurs brigands et leurs ours.

Un lieu vraiment à souhait, pour rendez-vous clandestins. Ils étaient seuls, devant la vieille petite masure en ruine et complètement isolée quétait ce café, tenu par un humble bonhomme à barbe blanche. Les platanes alentour avaient à peine des feuilles dépliées; mais la fraîche prairie était déjà si couverte de fleurs, et le ciel si beau, quon sétonnait de ce vent glacé soufflant sans trêve,—le presque éternel vent de la Mer Noire, qui gâte tous les printemps de Constantinople; ici, côté de lAsie, on en était un peu abrité comme toujours; mais en face il faisait rage, sur cette rive dEurope que lon apercevait là-bas au soleil, avec ses mille maisons les pieds dans leau.

Ils attendaient lheure dans cette solitude, en fumant des narguilés de pauvre que le vieux Turc de céans leur avait servis, presque étonné et méfiant de ces deux beaux messieurs à chapeau, dans sa maisonnette pour bateliers ou bergers, à cette saison encore incertaine et par un vent pareil.

"Cest tellement gentil à vous, disait Jean Renaud, davoir accepté ma compagnie.

—Ne vous emballez pas sur la reconnaissance, mon petit. Je vous ai emmené, comprenez donc, cest pour avoir à qui men prendre, si elle ne vient pas, si ça tourne mal, si…

—Oh! alors il faut que je mapplique à ce que ça tourne bien!—(Il disait cela en faisant leffaré, avec un de ces sourires tout jeunes qui révélaient en lui une gentille âme denfant.)—Tenez, justement là- bas, derrière vous, je parie que cest elle qui samène."

André regarda derrière lui. Un talika, en effet, débouchait dune voûte darbres,—arrivait cahin-caha, par le sentier mauvais. Entre les rideaux, que le vent remuait, on apercevait deux ou trois formes féminines, qui étaient toutes noires, visages compris:

"Elles sont au moins une douzaine là-dedans, objecta André. Alors vous pensez, mon petit ami, quon arrive comme ça, en bande, pour un rendez- vous?… Une visite de corps ?…"

Cependant le talika allait passer devant eux…. Quand il fus tout près, une petite main gantée de blanc sortit des voiles sombres et fit un signe… C'était donc bien cela… Et elles étaient trois! Trois, quelle étonnante aventure!…

"Donc je vous laisse, dit André. Soyez discret, comme vous l'avez promis; ne regardez pas. Et puis réglez nos dépenses à ce vieux bonhomme, ça vous revient."

Il se mit donc à suivre de loin le talika qui, dans le sentier toujours désert, s'arrêta bientôt à l'abri d'un groupe de platanes. Trois fantômes noirs, noirs de la tête aux pieds, sautèrent aussitôt sur l'herbe, c'étaient des fantômes légers, très sveltes, qui avaient des traînes de soie, ils continuèrent de marcher, contre le vent froid qui soufflait avec violence et leur faisait baisser le front; mais ils allaient de plus en plus lentement, comme pour inviter le suiveur à les rejoindre.

Il faut avoir vécu en Orient pour comprendre l'émotion étonnée d'André, et toute la nouveauté de son amusement, à s'avancer ainsi vers des Turques voilées, alors qu'il s'était habitué depuis toujours à considérer cette classe de femmes comme absolument inapprochables… Était-ce réellement possible! Elles l'avaient appelé, elles l'attendaient, et on allait se parler!…

Quand elles l'entendirent tout près, elles se retournèrent:

"Monsieur André Lhéry, n'est-ce pas?" demanda l'une, qui avait la voix infiniment douce, timide, fraîche, et qui tremblait.

Il salua pour toute réponse; alors, des trois tcharchafs noirs, il vit sortir trois petites mains gantées à plusieurs boutons, qu'on lui tendait et sur lesquelles il s'inclina successivement.

Elles avaient au moins double voile sur la figure; c'étaient trois énigmes en deuil, trois Parques impénétrables.

"Excusez-nous, reprit la voix qui avait déjà parlé, si nous ne vous disons rien ou des bêtises: nous sommes mortes de peur…" Cela se devinait du reste.

"Si vous saviez, dit la seconde voix, ce qu'il a fallu de ruses pour être ici!… En route, ce qu'il a fallu semer de gens, de nègres, de négresses!…

—Et ce cocher, dit la troisième, que nous ne connaissons pas et qui peut nous perdre!…"

Un silence. Le vent glacé s'engouffrait dans les soies noires; il coupait les respirations. L'eau du Bosphore, qu'on apercevait entre les platanes, était blanche d'écume. Aux arbres, les quelques nouvelles feuilles à peine ouvertes s'arrachaient pour s'envoler.

Sans les fleurettes du chemin, qui se courbaient sous les robes traînantes, on se serait cru en hiver. Machinalement, ils faisaient les cent pas tous ensemble, comme des amis qui se promènent; mais ce lieu écarté, ce mauvais temps, tout cela était un peu lugubre et plutôt de triste présage pour cette rencontre.

Celle qui la première avait ouvert la bouche, et qui semblait la meneuse du périlleux complot, recommença de parler, de dire n'importe quelle chose, pour rompre le silence embarrassant:

"Vous voyez, nous sommes venues trois…

—En effet, je vois ça—répondit André qui ne put s'empêcher de sourire.

—Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous êtes notre ami depuis des années.

—Nous vivons avec vos livres, ajouta la seconde.

—Vous nous direz si elle est vraie, l'histoire de "Medjé", demanda la troisième.

Maintenant voici qu'elles parlaient toutes à la fois, après le mutisme du début, comme des petites personnes pressées de faire quantité de questions, dans une entrevue qui ne pouvait être que très courte. Leur aisance à s'exprimer en français surprenait André Lhéry autant que leur audace épeurée. Et, le vent ayant presque soulevé les voiles d'une figure, il surprit un dessous de menton et le haut d'un cou, choses qui vieillissent le plus vite chez la femme, et qui là étaient adorablement jeunes, sans l'apparence d'un pli.

Elles parlaient toutes ensemble et leurs voix faisaient comme de la musique; il est vrai, ce vent et ces doubles voiles y ajoutaient une sourdine; mais le timbre par lui-même en était exquis. André, qui, au premier abord, s'était demandé s'il n'était pas mystifié par trois Levantines, ne doutait plus maintenant d'avoir affaire à des Turques pour de bon; la douceur de leurs voix était un certificat d'origine à peu près certain, car, au contraire, trois Pérotes parlant ensemble, cela eût fait songer tout de suite au Jardin d'acclimatation, côté des cacatoès (1).

(1) Il y a d'aimables exceptions, je me plais à le constater. (Note de l'auteur).

"Tout à l'heure,—dit celle qui déjà intéressait le plus André,— j'ai bien vu que vous avez ri, quand je vous annonçais que nous étions venues trois. Mais aussi, vous ne m'avez pas laissée conclure. C'était pour en arriver à vous dire que, trois aujourd'hui, trois une prochaine fois, si vous répondez encore à notre appel, toujours nous serons trois, inséparables comme ces perruches, vous savez,—qui d'ailleurs ne sont que deux… Et puis vous ne verrez point nos visages, jamais… Nous sommes trois petites ombres noires, et voilà tout.

—Des âmes, vous entendez bien; nous resterons pour vous des âmes, sans plus; trois pauvres âmes en peine, qui ont besoin de votre amitié.

—Inutile de nous distinguer les unes des autres; mais enfin, pour voir… Qui sait si vous devinerez laquelle de nous vous a écrit, celle qui se nomme Zahidé, vous vous rappelez… Allons, dites un peu, ça nous amusera.

—Vous-même, madame!" répondit André sans paraître hésitant. Et c'était cela, et, derrière les voiles, on les entendit s'étonner, en exclamations turques.

"Eh bien! alors, dit "Zahidé", puisque nous voilà de vieilles connaissances, vous et moi, c'est mon rôle à présent de vous présenter mes soeurs. Quand ce sera fait, nous serons rentrées dans les limites de la correction la plus parfaite. Écoutez donc bien. Le second domino noir, là, le plus haut en taille, s'appelle Néchédil,—et il est méchant. Le troisième, qui marche en ce moment à l'écart, s'appelle Ikbal,—et il est sournois: défiez-vous. Et, à partir de cette heure, veillez à ne pas vous embrouiller entre nous trois."

Tous ces noms, il va sans dire, étaient d'emprunt, et André s'en doutait bien. Il n'y avait plus de Néchédil ou d'Ikbal que de Zahidé. Le second tcharchaf cachait le visage régulier, grave au regard un peu visionnaire, de Zeyneb, l'aînée des "cousines" de la mariée. Quant au troisième, dit sournois, si André avait pu soulever l'épais voile de deuil, il aurait rencontré là-dessous le petit nez en l'air et les grands yeux rieurs de Mélek, la jeune Turque aux cheveux roux qui avait prétendu jadis que "le poète devait être plutôt marqué". Il est vrai, une Mélek bien changée depuis ce temps-là, par de précoces souffrances et des nuits passées dans les larmes; mais une Mélek si foncièrement gaie de tempérament que, même ses longues détresses n'avaient pu éteindre l'éclat de son rire.

"Quelle idée pouvez-vous bien avoir de nous?—demanda "Zahidé", après le silence qui suivit les présentations.—Quelles sortes de femmes imaginez-vous que nous sommes, de quelle classe sociale, de quel monde?… Allons, dites.

—Mon Dieu,… je vous préciserai mieux ça plus tard… Je ne vous le cacherai pas cependant, je commence bien à me douter un peu que vous n'êtes pas des femmes de chambre.

—Ah!… Et notre âge?… Cela est sans importance, il est vrai, puisque nous ne voulons être que des âmes. Mais enfin, notre devoir est vraiment de vous faire tout de suite une confidence: nous sommes des vieilles femmes, monsieur Lhéry, des très vieilles femmes.

—J'avais parfaitement flairé ça, par exemple.

—N'est-ce pas?

—N'est-ce pas?—intervint "Ikbal" (Mélek) d'un ton noyé de mélancolie, avec un chevrotement réussi dans la voix,—n'est-ce pas, la vieillesse, hélas! est une chose qui se flaire toujours comme vous dites, malgré les précautions pour dissimuler… Mais précisez un peu… Des chiffres, que nous voyions si vous êtes physionomiste…"

A cause des impénétrables voiles, ce mot physionomiste était prononcé pourtant avec une nuance de drôlerie.

"Des chiffres… Mais ça ne va pas vous blesser, les chiffres que je dirai?…

—Oh! pas du tout… Nous avons tellement abdiqué, si vous saviez…
Allez-y, monsieur Lhéry.

—Eh bien! vous m'avez tout de suite représenté des aïeules qui doivent flotter entre—au moins, au moins, au petit moins,—entre dix-huit et vingt-quatre ans."

Elles riaient sous leurs voiles, pas très au regret d'avoir manqué leur effet de vieilles, mais trop absolument jeunes pour en être flattées.

Dans la tourmente qui soufflait de plus en plus froide, sous le ciel balayé et clair, éparpillant des branchettes ou des feuilles, ils se promenaient maintenant comme de vieux amis; malgré ce vent qui coupait des paroles, malgré le tapage de cette mer qui s'agitait tout près d'eux au bord du chemin, ils commençaient d'échanger leurs pensées vraies, ayant quitté vite ce ton moitié persifleur, dont ils s'étaient servis pour masquer l'embarras du début. Ils marchaient lentement et l'oeil au guet, réduits à se pencher ou à se tourner quand une rafale cinglait trop fort. André s'émerveillait de tout ce qu'elles étaient capables de comprendre, et aussi de se sentir déjà presque en confiance avec ces inconnues.

Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se croyaient à peu près en sûreté quand soudain, devant eux, au tournant de la route là-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux soldats turcs en promenade, avec des badines à la main comme les soldats de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'était la plus dangereuse des rencontres, car ces braves garçons, venus pour la plupart du fond des campagnes d'Asie, où l'on ne transige pas sur les vieux principes, étaient capables de se porter aux violences extrêmes en présence d'une chose aussi criminelle à leurs yeux: des musulmanes avec un homme d'Occident! Ils s'arrêtèrent, les soldats, cloués de stupeur, et puis, après quelques mots brusques échangés, ils repartirent à toutes jambes, évidemment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut- être ameuter les gens du prochain village… Les trois petites apparitions noires, terrifiées, sautèrent dans leur voiture qui repartit au galop à tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la scène, accourait pour prêter secours, et, dès que le talika, lancé à fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se jetèrent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse.

"Eh bien! comment sont-elles?—demandait Jean Renaud un instant plus tard, quand, l'alerte passée, ils s'étaient repris à cheminer tranquillement sous bois.

—Stupéfiantes, répondit André.

—Stupéfiantes, dans quel sens?… Gentilles?…

—Très!… Et encore non, c'est un mot plus sérieux qui conviendrait, car ce sont des âmes, paraît-il, rien que des âmes… Mon cher ami, j'ai pour la première fois de ma vie causé avec des âmes.

—Des âmes!… Mais enfin, sous quelle enveloppe?… Des femmes honnêtes…

—Oh! pour honnêtes, tout ce qu'il y a de plus… Si vous aviez arrangé en imagination une belle aventure d'amour pour votre aîné, vous pouvez remiser ça, mon petit ami, jusqu'à une autre fois."

André, dans son coeur, s'inquiétait de leur retour. Bien extravagant, ce qu'elles avaient osé la, ces pauvres petites Turques, contraire à tous les usages de l'Islam; mais au fond, n'était-ce pas d'une pureté liliale: conserver à trois, sans la plus légère équivoque, causer de choses d'âme avec un homme à qui l'on ne laisse même pas soupçonner son visage?… Il eût donné beaucoup pour les savoir en sécurité, rentrées derrière leurs grilles de harem… Mais que tenter pour elles?… Fuir, se dérober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute intervention, directe ou détournée, eût assuré leur perte.

VII

Cette longue lettre fut mystérieusement apportée chez André Lhéry le lendemain soir.

"Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connaîtrait, quand elle-même s'ignore?

D'ailleurs, quels sont les étrangers qui auraient pu pénétrer le mystère de son âme? Elle leur livrerait plus aisément celui de son visage. Quant aux femmes étrangères, quelques-unes, il est vrai, sont entrées chez nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui à la mode d'Europe; le côté extérieur de notre vie.

Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous, à nous déchiffrer, si le déchiffrage est possible? Nous savons, à présent que l'épreuve est faite, que nous pouvons être amis; car c'était une épreuve: nous voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derrière vos phrases ciselées… Nous sommes-nous donc trompées en nous imaginant qu'au moment de vous éloigner de ces fantômes noirs en danger, quelque chose s'est ému en vous? curiosité, déception, pitié peut-être; mais ce n'était pas l'indifférence laissée par une rencontre banale.

Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sûres, que ces paquets sans forme ni grâce n'étaient point des femmes, ainsi que nous vous le disions nous-mêmes, mais des âmes, une âme: celle de la musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui souffre, mais en aimant la souffrance libératrice, et qui est venue vers nous, son ami d'hier.

Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre à voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie figure marquant une étape enchantée de votre vie d'artiste. Qu'elle ne soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous êtes penché, ni l'amante aisément heureuse par l'aumône de votre tendresse. Vous devrez, si vous tenez à ce qu'elle vous aime, recueillir les premières vibrations de son âme qui s'éveille enfin.

Votre "Medjé" est au cimetière. Merci en son nom, et au nom de toutes, pour les fleurs jetées par vous sur la tombe de la petite esclave. En ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort, là où il était à portée de votre main. Mais la petite Circassienne, que l'entraînement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est venu où, pour la musulmane même, l'amour d'instinct et l'amour d'obéissance ont cédé la place à l'amour de choix.

Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de décrire dans l'amour autre chose que le côté pittoresque et sensuel. Essayez, par exemple, d'extérioriser aujourd'hui votre coeur jusqu'à lui faire sentir l'amertume de cette souffrance suprême qui est la nôtre: ne pouvoir aimer qu'un rêve.

Car, toutes, nous sommes condamnées à n'aimer que cela.

On nous marie, vous savez de quelle manière?… Et pourtant ce semblant de ménage à l'européenne, installé depuis une génération dans nos demeures occidentalisées, là ou régnaient jadis les divans de satin et les odalisques, représente déjà un progrès qui nous flatte,—bien que ce soit encore très fragile, un tel ménage, à toute heure menacé par le caprice d'un époux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire une étrangère.—Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous procure est doux et bon; mais nous ne l'avons pas choisi. Nous nous attachons à lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont se poser parfois bien loin, à jamais ignorés de tous excepté de nous- mêmes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre âme, une autre âme; notre pensée s'attache à une autre pensée, notre coeur s'asservit à un autre coeur. Et cet amour reste à l'état de rêve, parce que nous sommes honnêtes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce rêve-là, parce que nous risquions de le perdre en essayant de le réaliser. Et cet amour reste innocent, comme notre promenade d'hier à Pacha-Bagtché, quand il ventait si fort.

Voilà le secret de l'âme de la musulmane, en Turquie, l'année 1322 de l'hégire. Notre éducation actuelle a amené ce dédoublement de notre être.

Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette déclaration… Nous nous amusions à l'avance de ce qu'allait être votre surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous êtes venu, encore indécis, tenté de croire à une aventure, l'espérant peut-être; vaguement vous vous attendiez à trouver une Zahidé escortée d'esclaves complaisants, curieuse de voir de près un auteur célèbre, et pas trop rétive à lever son voile.

Et vous avez rencontré des âmes.

Et ces âmes seront vos amies, si vous savez être le leur. Signé:
Zahidé, Néchédil et Ikbal."

TROISIÉME PARTIE

VIII

L'histoire de "Zahidé" depuis son mariage jusqu'à l'arrivée d'André
Lhéry.

Les caresses du jeune bey, qui lui étaient devenues de plus en plus douces, avaient peu à peu endormi ses projets de rébellion. Tout en réservant son âme, elle avait donné très complètement son corps à ce joli maître, bien qu'il ne fût qu'un grand enfant gâté, d'un égoïsme dissimulé sous beaucoup de grâce mondaine et de gentille câlinerie.

Était-ce toujours pour André Lhéry que son âme était gardée? Elle-même ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rêve n'avait pas manqué de lui apparaître. De jour en jour, elle pensait moins à lui.

Son nouveau cloître, elle s'y était presque résignée; la vie lui serait donc devenue tolérable si ce Hamdi, au bout de sa seconde année de mariage, n'avait épousé aussi Durdané, ce qui le faisait mari de deux femmes, situation aujourd'hui démodée en Turquie. Alors, pour éviter toute scène inélégante, elle avait simplement demandé, et obtenu, qu'on lui permît de se retirer deux mois à Khassim-Pacha, chez sa grand-mère, le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y préparer dans le calme.

Un soir donc, elle était silencieusement partie,—d'ailleurs décidée à tout plutôt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rôle d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.

Zeyneb et Mélek venaient aussi toutes deux de retourner à Khassim-Pacha, Mélek, après des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorcé avec un mari atroce, Zeyneb, délivrée du sien par la mort, après un an et demi de cohabitation lamentable avec ce valétudinaire qui répugnait à tous ses sens. Irrémédiablement atteintes, presque en même temps, dans leur prime jeunesse, déflorées, lasses, devenues comme des épaves de la vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini découragement, leur intimité de soeurs.

La nouvelle de l'arrivée d'André Lhéry à Constantinople, reproduite par les journaux turcs, avait été pour elles tout à fait stupéfiante, et, du même coup, leur Dieu d'autrefois était tombé de son piédestal: ainsi, cet homme était quelqu'un comme tout le monde; il servirait là, en sous- ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait un âge!… Et Mélek alors s'amusait à dépeindre à sa cousine le personnage de ses anciens rêves comme un vieux monsieur chauve et vraisemblablement obèse.

"André Lhéry,—leur répondait quelques jours après une de leurs amies de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,—André Lhéry, eh bien! mais… il est généralement insupportable. Chaque fois qu'il desserre les dents, il a l'air de vous faire une grâce. Dans le monde, il s'ennuie avec ostentation… Pour obèse, ou déplumé, ça non, par exemple; je suis forcée de lui accorder que pas du tout…

—Son âge?

—Son âge… Il n'en a pas… Ça varie de vingt ans d'une heure à l'autre… Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive encore à donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on réussit à l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant… Même des yeux d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-là… Autrement, hautain, poseur, et moitié dans la lune… Il s'est acquis déjà la plus mauvaise presse qu'il soit possible…"

Malgré de telles indications, elles avaient fini par se décider à tenter l'énorme aventure d'aller à lui, pour rompre la monotonie désespérée de leurs jours. Au fond de leur âme, persistait bien quand même un peu de l'adoration d'autrefois, du temps où il était pour elles un être planant, un être dans les nuages. Et en outre, afin de se donner à elles-mêmes un motif raisonnable de courir à ce danger, elles se disaient: "Nous lui demanderons d'écrire un livre en faveur de la femme turque d'aujourd'hui; ainsi peut-être serons-nous utiles à des centaines de nos soeurs, que l'on a brisées comme nous."

IX

Très vite, depuis la folle équipée de Tchiboukli le printemps était arrivé, ce printemps brusque, enchanteur et sans durée qui est celui de Constantinople. L'interminable vent glacé de la Mer Noire venait de faire trêve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de découvrir que ce pays, aussi méridional en somme que le centre de l'Italie ou de l'Espagne, pouvait être à ses heures délicieusement lumineux et tiède. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau, c'était une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale; le peuple turc, rêveur et contemplatif, recommençait de vivre dehors, assis devant les milliers de petits cafés silencieux autour des saintes mosquées, près des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous les glycines, sous les platanes; des narguilés par myriades, le long des rues, exhalaient leur fumée enjôleuse, et les hirondelles déliraient de joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles, baignaient dans un calme sans nom, que l'on eût dit inaltérable, ne devant jamais finir. Et les lointains de la côte d'Asie ou de l'immobile Marmara, qu'on apercevait par échappées, resplendissaient.

André Lhéry se reprenait à l'Orient turc, avec plus de mélancolie encore peut-être qu'au temps de sa jeunesse, mais avec une aussi intime passion. Et, un jour qu'il était assis à l'ombre, parmi des centaines de rêveurs à turban, très loin de Péra et des agitations modernes, au centre même, au coeur fanatique du Vieux-Stamboul, Jean Renaud, maintenant son compagnon ordinaire de turquerie, lui demanda à brûle- pourpoint:

"Eh bien! et les trois petits fantômes de Tchiboukli, plus de nouvelles?"

C'était devant la mosquée de Mehmed-Fatih, sur une grande place des vieux siècles, où les Européens ne fréquentent jamais, et c'était au moment où les muezzins chantaient, comme juchés dans le ciel, tout au bout des gigantesques fuseaux de pierre que sont les minarets: voix presque lointaines, à force d'être au-dessus des choses terrestres, d'être perdues dans ces limpidités bleues d'en haut.

"Ah! les trois petites Turques, répondit André, non, rien depuis la lettre que je vous ai montrée… Oh! j'imagine que l'aventure est finie et qu'elles n'y pensent plus."

Pour dire cela, il affectait un air détaché, mais la question lui avait troublé sa paix contemplative, car les jours qui passaient, sans autre appel de ces inconnues, lui rendaient presque douloureuse l'idée qu'il ne réentendrait sans doute jamais la voix de "Zahidé", d'un timbre si étrangement doux sous le voile… Le temps n'était plus, où il se sentait sûr de l'impression qu'il pouvait faire; rien ne l'angoissait comme la fuite de sa jeunesse, et il se disait tristement: "Elles m'attendaient jeune, et elles ont dû être par trop déçues…"

Leur dernière lettre se terminait par ces mots: "Nous serons vos amies, si vous voulez." Certes, il ne demandait pas mieux. Mais, où donc les prendre à présent? Dans un labyrinthe aussi immense et soupçonneux que celui de Constantinople, rechercher trois femmes turques dont on ne connait ni le nom, ni le visage, autant s'essayer à une de ces tâches infaisables et ironiques, comme les mauvais génies en proposaient autrefois aux héros des contes…

X

Or, ce même jour, à ce même instant, la pauvre petite mystérieuse qui avait organisé l'escapade à Tchiboukli, s'apprêtait à franchir le seuil redoutable d'Yldiz pour y jouer une partie suprême. De l'autre côté de la Corne-d'Or, à Khassim-Pacha, derrière ses oppressants grillages, dans son ancienne chambre de jeune fille qu'elle avait reprise, elle était très occupée en face d'un miroir. Une toilette gris et argent, à traîné de cour, arrivée la veille de chez un grand couturier parisien, la faisait plus mince encore que de coutume, plus fine et flexible. Elle voulait être très jolie ce jour-là, et ses deux cousines, aussi anxieuses qu'elle-même de ce qui allait advenir, dans un lourd silence l'aidaient à se parer. Décidément la robe allait bien; les rubis allaient bien aussi, sur les grisailles nuageuses du costume. Du reste, c'était l'heure… On releva donc la traîne par un ruban à la ceinture, ce qui est en Turquie une règle d'étiquette pour se présenter chez les souverains; car, si cette traîne de cour est obligatoire, aucune femme, à moins d'être princesse du sang, n'a le droit de la laisser balayer les somptueux tapis du palais. Ensuite, on enveloppa la tête blonde sous un yachmak, le voile de mousseline blanche d'autrefois que les grandes dames portent encore, en voiture ou en caïque, dans certaines occasions spéciales, et qui est exigé, comme la robe à queue, pour entrer à Yldiz, où aucune visiteuse en tcharchaf ne serait reçue.

C'était l'heure; "Zahidé", après le baiser d'adieu de ses cousines, descendit prendre place dans son coupé noir aux lanternes dorées, attelé de chevaux noirs, avec plaques d'or sur les harnais. Et elle partit, stores baissés, l'inévitable eunuque trônant à côté du cocher.

Voici de quel malheur, du reste facile à prévoir, elle se trouvait aujourd'hui menacée: les deux mois de retraite, consentis par sa belle- mère, avaient pris fin, et maintenant Hamdi réclamait impérieusement sa femme au domicile conjugal. Question de fortune peut-être, mais question d'amour aussi, car il avait bien compris que c'était elle, le charme de sa demeure, malgré l'empire qu'avait exercé l'autre sur ses sens. Et il les voulait toutes les deux.

Alors, le divorce à tout prix. Mais à qui avoir recours, pour l'obtenir?… Son père, à qui elle avait peu à peu rendu sa tendresse, l'aurait protégée, lui, après de Sa Majesté Impériale; mais il dormait depuis un an, dans le saint cimetière d'Eyoub. Restait sa grand-mère, bien vieille pour de telles démarches, et surtout beaucoup trop 1320 pour comprendre: de son temps, à celle-là, deux épouses dans une maison, ou trois, ou même quatre, pourquoi pas? C'est d'Europe, qu'était venue, —comme les institutrices et l'incroyance,—cette mode nouvelle de n'en vouloir qu'une!…

Dans sa détresse, elle avait donc imaginé d'aller se jeter aux pieds de la Sultane mère, connue pour sa bonté, et l'audience avait été accordée sans peine à la fille de Tewfik-Pacha, maréchal de la cour.

Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coupé noir arriva devant une grille fermée, qui était celle des jardins de la Sultane. Un nègre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la voiture, derrière laquelle une bande d'eunuques à la livrée de la "Validé" couraient maintenant pour aider la visiteuse à descendre, s'engagea dans les allées fleuries, pour s'arrêter en face du perron d'honneur.

La jolie suppliante connaissait le cérémonial d'introduction, étant déjà venue plusieurs fois, aux grandes réceptions du Baïram, chez la bonne princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une trentaine de petites fées,—des toutes jeunes esclaves, des merveilles de beauté et de grâce,—vêtues pareillement comme des soeurs et alignées en deux files pour la recevoir; après un grand salut d'ensemble, les petites fées s'abattirent sur elle, comme un vol d'oiseaux caressants et légers, et l'entraînèrent dans le "salon des yachmaks", où chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles. Là, en un clin d'oeil, avec une adresse consommée, les fées, sans mot dire, lui eurent enlevé ses mousselines enveloppantes, qui étaient retenues par d'innombrables épingles, et elle se trouva prête, pas une mèche de ses cheveux dérangée, sous le turban de gaze impondérable qui se pose en diadème très haut, et qui est de rigueur à la cour, les princesses du sang ayant seules le droit d'y paraître tête nue. L'aide de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente; une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours choisie pour sa haute taille et son impeccable beauté, qui porte jaquette de drap militaire à aiguillettes d'or, longue traîne, relevée dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonné d'or. Dans le salon d'attente, ce fut Madame la Trésorière, qui vint suivant les rites lui tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire, puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement considérée; et, avec celle-ci qui était du monde, même grande dame, il fallut causer… Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son audace de plus en plus faiblissaient…

Près d'entrer enfin dans le salon, si difficilement pénétrable, où se tenait la mère du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fièvre.

Un salon d'un luxe tout européen, hélas! sauf les merveilleux tapis et les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant à travers les grillages des fenêtres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse. Les trois grands saluts, de même que pour les Majestés occidentales; mais le troisième, un prosternement complet à deux genoux, la tête à toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever. Il y avait là un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout comme le Sultan lui-même, le droit de voir les femmes à visage découvert). Il y avait deux princesses du sang, frêles et gracieuses, tête nue, la longue traîne éployée. Et enfin trois dames à petit turban sur chevelure très blonde, la traîne retenue captive dans la ceinture; trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais même, puis grandes dames de par leur mariage, et qui étaient depuis quelques jours en visite chez leur ancienne maîtresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation, comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en Turquie, et plus d'une épouse de nos socialistes intransigeants pourrait venir avec fruit s'éduquer dans les harems, pour ensuite traiter sa femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent leurs esclaves.)

C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'être accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne dépasse celles de Constantinople en simplicité et douce modestie. "Ma chère petite, dit gaiement la Sultane à chevelure blanche, je bénis le bon vent qui vous amène. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous mettrons même à contribution pour nous faire un peu de musique: vous jouez trop délicieusement."

Des fraîches beautés qui n'avaient point encore paru (les jeunes esclaves préposées aux rafraîchissements) firent leur entrée apportant sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des boîtes d'or, le café, les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer jusqu'au fond des sérails, même les plus hermétiquement clos.

Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de parler, d'implorer; cela se voyait trop bien… Avec une gentille discrétion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis, sous prétexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du Bosphore, allèrent s'accouder aux fenêtres grillées d'un salon voisin.

"Qu'y a-t-il, ma chère enfant?" demanda alors tout bas la grande princesse, penchée maternellement vers "Zahidé", qui se laissa tomber à ses genoux.

Les premières minutes furent d'anxiété croissante et affreuse, quand la petite révoltée qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane l'effet de ses confidences, s'aperçut que celle-ci ne comprenait pas et s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifié! Quelle affaire difficile!… Oui, j'essaierai… Mais, dans des conditions telles, mon fils jamais n'accordera…"

Et "Zahidé", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait sentir les tapis, le parquet se dérober sous ses genoux, se jugeait perdue,—quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur religieuse passa dans le palais tout entier; on courait, à pas sourds, dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des froissements de soie, tombaient prosternées… Et un eunuque se précipita dans le salon, annonçant, d'une voix que la crainte faisait plus pointue:

"Sa Majesté Impériale!…"

Il avait à peine prononcé ce nom à faire courber les têtes, quand, sur le seuil, le Sultan parut. La suppliante, toujours agenouillée, rencontra et soutint une seconde ce regard, qui s'abaissait directement sur le sien, puis perdit connaissance, et s'affaissa comme une morte toute blême, dans le nuage argenté de sa belle robe…

Celui qui venait d'apparaître à cette porte était l'homme sur terre le plus inconnaissable pour la masse des âmes occidentales, le Khalife aux responsabilités surhumaines, l'homme qui tient dans sa main l'immense Islam et doit le défendre, aussi bien contre la coalition inavouée des peuples chrétiens que contre le torrent de feu du Temps; l'homme qui, jusqu'au fond des déserts d'Asie, s'appelle "l'ombre de Dieu".

Ce jour-là, il voulait simplement visiter sa mère vénérée, quand il rencontra l'angoisse et l'ardente prière dans l'expression de la jeune femme à genoux. Et ce regard pénétra son coeur mystérieux, que durcit par instants le poids de son lourd sacerdoce, mais qui en revanche demeure accessible à d'intimes et exquises pitiés, si ignorées de tous. D'un signe, il indiqua la suppliante à ses filles, qui, restant inclinées pour un salut profond, ne l'avaient pas vue s'affaisser, et les deux princesses aux longues traînes éployées relevèrent dans leurs bras, tendrement comme si elle eût été leur soeur, la jeune femme à la traîne retenue,—qui, sans le savoir, venait de gagner sa cause avec ses yeux.

Quand "Zahidé" revint à elle, longtemps après, le Khalife était parti. Se rappelant tout à coup, elle regarda alentour, incertaine d'avoir vu en réalité ou d'avoir rêvé seulement la redoutable présence. Non, le Khalife n'était pas là. Mais la Sultane mère, penchée sur elle et lui tenant les mains, affectueusement lui dit:

"Remettez-vous vite, chère enfant, et soyez heureuse: mon fils m'a promis de signer demain un iradé qui vous rendra libre."

En redescendant l'escalier de marbre, elle se sentait toute légère, toute grisée et toute vibrante, comme un oiseau à qui on vient d'ouvrir sa cage. Et elle souriait aux petites fées des yachmaks, en troupe soyeuse derrière elle, qui accouraient pour la recoiffer, et qui, en un tour de main, eurent rétabli, avec cent épingles, sur ses cheveux et son visage, le traditionnel édifice de gaze blanche.

Cependant, remontée dans son coupé noir et or, tandis que ses chevaux trottaient fièrement vers Khassim-Pacha, elle sentit qu'un nuage se levait sur sa joie. Elle était libre, oui, et son orgueil, vengé. Mais, elle s'en apercevait maintenant, un sombre désir la tenait encore à ce Hamdi, dont elle croyait s'être affranchie là pour toujours.

"Ceci est une chose basse et humiliante, se dit-elle alors, car cet homme n'a jamais eu ni loyauté ni tendresse, et je ne l'aime pas. Il m'a donc bien profanée et avilie sans rémission pour que je me rappelle encore son étreinte. J'ai eu beau faire, je ne m'appartiens plus complètement, puisque je demeure entachée par ce souvenir. Et si, plus tard, sur ma route, passe un autre que je vienne à aimer, il ne me reste plus que mon âme, qui soit digne de lui être donnée; et jamais je ne lui donnerai que cela, jamais…"

XI

Le lendemain, elle avait écrit à André:

"S'il fait beau jeudi, voulez-vous que nous nous rencontrions à Eyoub? Vers deux heures, en caïque, nous arriverons aux degrés qui descendent dans l'eau, juste au bout de l'avenue pavée de marbre qui mène à la mosquée. Du petit café qui est là, vous pourrez nous voir débarquer, et, n'est-ce pas, vous reconnaîtrez bien vos nouvelles amies, les trois pauvres petits fantômes noirs de l'autre jour? Puisque vous portez volontiers le fez, mettez-le, ce sera toujours moins dangereux. Nous irons droit à la mosquée, où nous entrerons un moment. Vous nous aurez attendues dans la cour. Alors, marchez, nous vous suivrons. Vous connaissez Eyoub mieux que nous-mêmes; trouvez-y un coin (peut-être sur les hauteurs du cimetière) où nous pourrons causer en paix."

Et il faisait très beau, ce jeudi-là, sous un ciel de haute mélancolie bleue. Il faisait chaud tout à coup, après ce long hiver, et les senteurs d'Orient, qui avaient dormi dans le froid, s'étaient partout réveillées.

Recommander à André de mettre un fez pour aller à Eyoub était bien inutile, car, en souvenir du passé, jamais il n'aurait voulu paraître autrement dans ce quartier qui avait été le sien. Depuis son retour à Constantinople, il revenait là pour la première fois, et, au sortir du caïque, en posant le pied sur ces marches toujours les mêmes, avec quelle émotion il reconnut toutes choses, dans ce recoin d'élection, si épargné encore! Le vieux petit café, maisonnette de bois vermoulu, s'avançant sur pilotis vers l'eau tranquille, n'avait pas changé depuis l'époque de sa jeunesse. En compagnie de Jean Renaud, aussi coiffé d'un fez, et qui avait la consigne de ne pas parler, quand il entra prendre place dans l'antique petite salle, tout ouverte à l'air pur et à la fraîcheur du golfe, il y avait là, sur les humbles divans recouverts d'indienne bien lavée, des chats câlins sommeillant au soleil, et trois ou quatre personnages en longue robe et turban qui contemplaient le ciel bleu. Partout alentour régnaient cette immobilité, cette indifférence à la fuite du temps, cette sagesse résignée et très douce, qui ne se trouvent qu'en pays d'Islam, dans le rayonnement isolateur des mosquées saintes et des grands cimetières.

Il s'assit sur les banquettes en indienne, avec son complice d'aventure dangereuse, et bientôt leurs fumées de narguilé se mêlèrent à celles des autres rêveurs; c'étaient des Imans, ces voisins de fumerie, qui les avaient salués à la turque, ne les croyant point des étrangers, et André s'amusait de leur méprise, favorable à ses projets.

Ils avaient là, bien sous leurs yeux, le tout petit débarcadère tranquille, où sans doute elles allaient arriver; un bonhomme à barbe blanche, qui en était le surveillant, y faisait une facile police, du bout de sa gaffe dirigeant l'accostage des rares caïques, et on voyait miroiter doucement l'eau de ce golfe très enclos, sans marée, toujours baignant les marches séculaires.

C'est le bout du monde, ce fond de la Corne-d'Or; on n'y passe point pour se rendre ailleurs, cela ne mène nulle part. Sur les berges non plus, il n'y a point de route pour s'avancer plus loin; tout vient mourir ici, le bras de mer et le mouvement de Constantinople; tout y est vieux et délaissé, au pied de collines arides, d'une couleur brune de désert, emplies de sépultures. Après ce petit café sur pilotis, où ils attendaient, encore quelques maisonnettes en bois déjeté, un vieux couvent de derviches tourneurs, et puis plus rien, que des pierres tombales, dans une solitude.

Ils surveillaient les caïques légers, qui accostaient de temps à autre, venant de la rive de Stamboul ou de celle de Khassim-Pacha, et amenaient des fidèles pour la mosquée, pour les tombeaux, ou bien des habitants du paisible faubourg. Ils virent débarquer deux derviches; ensuite des dames-fantômes toutes noires, mais qui avaient la démarche lente et courbée; et ensuite de pieux vieillards à turban vert. Au-dessus de leurs têtes, les reflets du soleil sur la surface remuée venaient danser au plafond de bois, et y dessiner comme les réseaux changeants d'une moire, chaque fois qu'un nouveau caïque avait troublé le miroir de l'eau.

Enfin, là-bas quelque chose se montra qui ressemblait beaucoup aux visiteuses attendues: dans un caïque , sur le bleu lumineux du golfe, trois petites silhouettes noires, qui, même dans le lointain, avaient de la sveltesse et de l'élégance.

C'était bien cela. Tout près d'eux, elles descendirent, les reconnurent sans doute à travers leurs triples voiles, et s'acheminèrent lentement sur les dalles blanches, vers la mosquée. Eux, bien entendu, n'avaient pas bronché, osant à peine les suivre des yeux dans cette avenue presque toujours déserte, mais si sacrée, et environnée de tant d'éternels sommeils.

Un long moment après, sans hâte, d'un air indifférent, André se leva, et, lentement comme elles avaient fait, prit la belle avenue des morts, —qui est bordée tantôt de kiosques funéraires, sortes de rotondes en marbre blanc, tantôt d'arcades, comme des séries de portiques fermés par des grilles de fer… Devant ces kiosques, si on s'arrête pour regarder aux fenêtres, on voit à l'intérieur, dans la pénombre, des compagnies de hauts catafalques vert-émir, que drapent des broderies anciennes. Et derrière les grilles des arcades, ce sont des tombeaux à ciel ouvert, que l'on aperçoit partout, en foule étonnamment pressée; des tombeaux encore magnifiques, de grandes stèles en marbre qui se dressent les unes à toucher les autres, mystérieusement exquises de forme, et couvertes d'arabesques, d'inscriptions dorées, au milieu d'un fouillis de verdure, de rosiers roses, de fleurs sauvages et de longues herbes. Entre les dalles aussi de l'avenue sonore, les herbes poussent, et, quand on approche de la mosquée, on est dans la pénombre verte, car les branches des arbres forment une voûte.

En arrivant, André regarda dans la sainte cour, cherchant si elles étaient là. Mais non, encore personne. Très ombreuse, cette cour, sous des arceaux, sous des platanes centenaires; les vieilles faïences brillaient çà et là sur les murailles, d'un reflet de soleil filtré entre des feuilles; par terre se promenaient des pigeons et des cigognes du voisinage, très en confiance dans ce lieu calme, où les hommes ne songent qu'à prier. La lourde tenture qui masquait l'entrée du sanctuaire se souleva pourtant, et les trois petits fantômes noirs sortirent.

"Marchez, nous vous suivrons", avait écrit "Zahidé". Donc, il prit les devants, d'un pas un peu indécis, s'engagea,—par des sentiers funèbres et doux, toujours entre des arceaux grillés laissant voir la multitude des pierre tombales,—dans une partie plus humble, plus ancienne aussi et plus éboulée du cimetière, où les morts sont un peu comme en forêt vierge. Et, arrivé tout de suite au pied de la colline, il se mit à monter. A une vingtaine de pas, suivaient les trois petits fantômes, et, beaucoup plus loin, Jean Renaud, chargé de faire le guet et donner l'alarme.

Ils montaient, sans sortir pour cela des cimetières infinis, qui couvrent toutes les hauteurs d'Eyoub. Et, peu à peu, un horizon de Mille et une Nuits se déployait alentour; on allait bientôt revoir tout Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de l'enchevêtrement des branches, comme pour monter avec eux. Ce n'était plus un bocage, ainsi que dans le bas-fond autour du sanctuaire, une mêlée d'arbustes et de plantes; non, sur cette colline, l'herbe s'étendait rase, et il n'y avait, parmi les innombrables tombes, que des cyprès géants qui laissaient entre eux beaucoup d'air, beaucoup de vue.

Ils étaient maintenant tout en haut de cette tranquille solitude; André s'arrêta, et les trois sveltes formes noires sans visage l'entourèrent:

"Pensiez-vous nos revoir?" demandèrent-elles presque ensemble, de leur gentilles voix charmeuses, en lui tendant la main.

A quoi André répondit un peu mélancoliquement:

"Est-ce que je savais, moi, si vous reviendriez?

—Eh bien! les revoilà, vos trois petites âmes en peine, qui ont toutes les audaces… Et, où nous conduisez-vous?

—Mais, ici même, si vous voulez bien… Tenez, ce carré de tombes, il est tout trouvé pour nous y asseoir… Je n'aperçois personne d'aucun côté… Et puis, je suis en fez; nous parlerons turc si quelqu'un passe, et on s'imaginera que vous vous promenez avec votre père…

—Oh! rectifia vivement "Zahidé", notre mari, vous voulez dire…"

Et André la remercia, d'un léger salut.

En Turquie, où les morts sont entourés de tant de respect, on n'hésite pas à s'installer au-dessus d'eux, même sur leurs marbres, et beaucoup de cimetières sont des lieux de promenade et de station à l'ombre, comme chez nous les jardins et les squares.

"Cette fois, dit "Néchédil", en prenant place sur une stèle qui gisait dans l'herbe, nous n'avons pas voulu vous donner rendez-vous très loin, comme le premier jour: votre courtoisie à la fin se serait lassée.

—Un peu fanatique, cet Eyoub, peut-être, pour une aventure comme la nôtre, observa "Zahidé"; mais vous l'aimez, vous y êtes chez vous… Et nous aussi, nous l'aimons… et nous y serons chez nous, plus tard, car c'est ici, quand notre heure sera venue, que nous désirons dormir."

André alors les regardait avec une stupeur nouvelle: était-ce possible, ces trois petites créatures, dont il avait senti déjà le modernisme extrême, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient à l'occasion parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de Gyp, ces petites fleurs du XXe siècle, étaient appelées, en tant que musulmanes et sans doute de grande famille, à dormir un jour dans ce bois sacré, là, en bas, parmi tous ces morts à turban des vieux siècles de l'hégire; dans quelqu'un de ces inquiétants kiosques de marbre, elles auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur quoi la poussière s'amasserait bientôt, et on viendrait le soir leur allumer comme aux autres leur petite veilleuse… Oh! toujours ce mystère d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppées, même en plein jour, quand le ciel était bleu et quand brillait un soleil de printemps…

Ils causaient, assis sur des tombes très anciennes, les pieds dans un herbe fine, semée de ces fleurettes délicates qui sont amies des terrains secs et tranquilles. Ils avaient là, pour leur conversation, un site merveilleux, un site unique au monde, et consacré par tout un passé. Quantité de précédentes générations, des empereurs byzantins et des khalifes magnifiques avaient travaillé pendant des siècles à composer pour eux seuls ce décor de féerie: c'était tout Stamboul, un peu à vol d'oiseau et découpant son amas de mosquées sur le bleu lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les dômes, les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et superbe, avec, par-derrière, la nappe immobile de la Marmara dessinant son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout près d'eux, il y avait les milliers de stèles, les unes droites, avec leurs arabesques dorées, leurs fleurs dorées, leurs inscriptions dorées; il y avait les cyprès de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers d'église, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs.

Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites âmes sans figure, gaies parce qu'elle étaient jeunes, parce qu'elles avaient réussi à s'échapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et parce que l'air ici était suave et léger, avec des odeurs de printemps.

"Répétez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous embrouillerez pas."

Et André, les montrant l'une après l'autre du bout de son doigt, prononça comme un écolier qui récite docilement sa leçon: "Zahidé, Néchédil, Ikbal."

"Oh! que c'est bien!… Mais nous ne nous appelons pas comme cela du tout, vous savez?

—Je m'en doutais, croyez-le… D'autant plus que Néchédil, entre autres, est un nom d'esclave.

—Néchédil… En effet, oui… Ah! vous êtes si fin que ça!"

Le radieux soleil tombait en plein sur leurs épais voiles, et André, à la faveur de cet éclairage à outrance, essayait de découvrir quelque chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze noire les rendaient indéchiffrables…

Un moment il se laissa dérouter par les modestes tcharchafs, en soie noire un peu élimée, et les gants un peu défraîchis, qu'elles avaient cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Après tout, se dit- il, peut-être ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les pauvres petites." Mais ses yeux tombèrent ensuite sur leurs souliers très élégantes et leurs fins bas de soie… Et puis, cette haute culture dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?…

"Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait quelques perquisitions pour nous "identifier"?

—Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!… Et puis, ça m'est égal!… J'ai trois petites amies charmantes; ça, je le sais, et, comme indication, je m'en contente…

—Oh! à présent, proposa "Néchédil", nous pourrions bien lui dire qui nous sommes… La confiance en lui, nous l'avons…

—Non, j'aime mieux pas, interrompit André.

—Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"… C'est tout notre

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charme à ses yeux, ça: notre petit mystère… Avouez-le, monsieur Lhéry, si nous n'étions pas des musulmanes voilées, s'il ne fallait pas, à chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,—et peut-être, vous aussi, la vôtre,—vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois petites sottes?" et vous ne viendriez plus.

—Mais non, voyons…

—Mais si… L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien tout ce qui vous attire, allez!

—Non, je vous dis… plus maintenant…

—Soit, n'approfondissons pas,—conclut "Zahidé" qui depuis un moment ne disait plus rien,—n'éclaircissons pas le débat; je préfère… Mais, sans vous mettre au courant de notre état civil, monsieur Lhéry, permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies…

—Ça, je le veux bien, répondit-il, et je crois que je vous l'aurais demandé… Des noms d'emprunt, c'est comme une barrière…

—Donc, voici. "Néchédil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et sage, qui jadis à Bagdad enseignait la théologie; et cela lui va très bien… "Ikbal" s'appelle Mélek (1), et comment ose-t-on usurper un nom pareil, étant la petite peste qu'elle est?… Quant à moi, "Zahidé", je m'appelle Djénane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous verrez quelle dérision, ce nom-là!… Allons, répétez à présent: Zeyneb, Mélek, Djénane.

(1)Mélek signifie: ange (2)Djénane (qui s'écrit Djenan) signifie: Bien- aimée.

—Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait, il vous reste à m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle, est-ce Madame qu'il faut vous dire, ou bien…

—Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Mélek, Djénane, sans plus.

—Oh! cependant…

—Cela vous choque… Que voulez-vous, nous sommes des petites barbares… Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit Madame,… Madame à toutes les trois, hélas!… Mais nos relations déjà sont tellement contraires à tous les protocoles!… Un peu plus ou un peu moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amitié risque de n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres que nous ne saurons même pas, en nous quittant tout à l'heure, si nous nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si bien être sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?"

Si étrange que ce fût, c'était présenté d'une manière parfaitement honnête, franche et comme il faut, avec une pureté inattaquable, comme d'âme à âme; André alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet, tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de sécurité, et tant cette journée de printemps était douce; il se rappela leur courage, qu'il avait perdu de vue, leur courage d'être ici, leur audace de désespérées, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce qu'elle avait d'anxieux et de touchant.

"Je dirai comme vous voudrez, répondit-il, et je vous remercie… Mais vous, en échange, vous supprimerez Monsieur, n'est-ce pas?

—Ah!… et comment dirons-nous donc?

—Mon Dieu, je ne sais pas trop… Je ne vous vois guère d'autre ressource que de m'appeler André."

Alors Mélek, la plus enfant des trois:

—"Pour Djénane, ce ne sera pas la première fois que ça lui arrivera, vous savez!

—Ma petite Mélek, de grâce!

—Si! laisse-moi lui conter… Vous n'imaginez pas ce que nous avons déjà vécu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de jeune fille, écrit sous forme de lettre à votre intention, elle vous appelait André tout le temps.

—C'est un enfant terrible, monsieur Lhéry; elle exagère beaucoup, je vous assure…

—Ah! et la photo! reprit Mélek, passant brusquement d'un sujet à un autre.

—Quelle photo? demanda-t-il.

—Vous, avec Djénane. C'est comme chose irréalisable, vous comprenez, qu'elle a désiré l'avoir… Faisons vite, l'instant ne se retrouvera peut-être jamais plus… Mets-toi près de lui, Djénane."

Djénane, avec sa grâce languide, sa flexibilité harmonieuse, se leva pour s'approcher.

"Savez-vous à quoi vous ressemblez? lui dit André. A une élégie, dans tout ce noir qui est léger et qui traîne… et avec la tête penchée, comme je vous vois là, parmi ces tombes."

Dans sa voix même, il y avait de l'élégie, dès qu'elle prononçait une phrase un peu mélancolique; le timbre en était musical, infiniment doux, et pourtant brisé et comme lointain.

Mais cette petite élégie vivante pouvait tout à coup devenir très gaie, moqueuse, et faire des réflexions impayables; on la sentait capable d'enfantillage et de fou rire.

Près d'André, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses voiles:

"Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage?

—Bien entendu! En silhouette. Les âmes, vous savez, n'ont pas besoin d'avoir une figure…"

Et Mélek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austère musulmane, un petit kodak du tout dernier système, les mit en joue: tac! une première épreuve; tac! une seconde…

Ils ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprévue des jours, elles leur deviendraient chères et douloureuses, ces vagues petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu, à un instant où il y avait fête de soleil et de renouveau…

Par précaution, Mélek allait prendre un cliché de plus, quand ils aperçurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui surgissaient tout près d'eux, derrière des stèles: un passant, stupéfait d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des photographies dans un saint cimetière.

Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez un peu, je reviens; on va éclaircir cette affaire-là… Comme la première fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils fantômes, une fuite éperdue. Et il était temps, car, au bas de la colline, ce personnage ameutait du monde.

Une heure après, quand André et son ami se furent assurés, en épiant de très loin, que les trois petites Turques avaient réussi, par des chemins détournés, à gagner sans encombre une des échelles de la Corne-d'Or et à prendre un caïque, ils s'embarquèrent eux-mêmes, à une échelle différente, pour s'éloigner d'Eyoub.

C'était maintenant la sécurité et le calme, dans cette barque effilée, où ils venaient de s'asseoir presque couchés, à la manière de Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclavé dans l'immense ville, à l'heure où la féerie du soir battait son plein. Leur batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre colossale que les amas de maisons et de mosquées projettent, au déclin du soleil, depuis des siècles, sur cette eau toujours captive et tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commençait de s'assombrir et de s'unifier, étalant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles contre le couchant ivre de lumière; Stamboul redevenait dominateur, lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes époques de son passé, et, sous cette belle nappe réfléchissante qu'était la surface de la mer, on devinait, entassés au fond, les cadavres et le déchet de deux civilisations somptueuses… Si Stamboul était sombre, en revanche les quartiers qui s'étageaient sur la rive opposée, Khassim-Pacha, Tershané, Galata, avaient l'air de s'incendier, et même le banal Péra, perché tout en haut et enveloppé de rayons couleur de cuivre, jouait son rôle dans cet émerveillement des fins de jour. Il n'y a guère d'autre ville au monde, qui arrive à se magnifier ainsi, dans les lointains et les éclairages propices, pour produire tout à coup grand spectacle et apothéose.

Pour André Lhéry, ces trajets en caïque le long de la berge, dans l'ombre de Stamboul, avaient été presque quotidiens jadis, quand il habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que c'était hier, ce temps-là; l'intervalle de vingt-cinq années n'existait plus; il se rappelait jusqu'à d'insignifiantes choses, des détails oubliés, il avait peine à croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il ne retrouverait pas à la place ancienne sa maison clandestine, les visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stèle tombée, à cette Djénane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le sentiment sacrilège que celle-ci était une continuation de celle-là, et, à cette heure magique où tout était bien-être et beauté, enchantement et oubli, il n'éprouvait aucun remords de les confondre un peu… Que lui voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment finirait ce jeu qui le charmait et qui était plein de périls? Elles n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et cependant elles le tenaient déjà, au moins par un lien de sollicitude affectueuse… C'étaient leurs voix peut-être; surtout celle de Djénane, une voix qui avait l'air de venir d'ailleurs, du passé peut-être, qui différait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres…

Ils avançaient toujours; ils allaient comme étendus sur l'eau même, tant on en est près dans ces minces caïques presque sans rebords. Ils avaient dépassé la mosquée de Soliman, qui trône au-dessus de toutes les autres, au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles géantes. Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or où des voiliers d'autrefois stationnent toujours en multitude serrée: hautes carènes à peinturlures, inextricable forêt de mâts grêles portant tous le croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commençait de s'ouvrir devant eux sur l'échappée plus large du Bosphore et de la Marmara, où les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigurés par l'éloignement favorable. Et maintenant c'était la côte d'Asie qui entrait brusquement en scène avec splendeur; une autre ville encore, Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses fenêtres turques, les petites vitres par myriades, reflétant chacune la suprême fulguration du soleil à moitié disparu, auraient fait croire, si l'on n'eût été avisé de ce trompe-l'oeil coutumier, qu'à l'intérieur toutes les maisons étaient en flammes.