SCÈNE II
Vérone.—Appartement dans la maison de Julie.
Entrent PROTÉO, JULIE.
PROTÉO.—Prenez patience, ma chère Julie.
JULIE.—Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède.
PROTÉO.—Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai.
JULIE.—Si vous ne changez pas, votre retour sera bien plus prompt. Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie.
(Elle lui donne son anneau.)
PROTÉO.—Alors, nous ferons donc un échange; tenez, prenez ceci.
JULIE.—Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser.
PROTÉO.—Voici ma main pour gage d'une éternelle constance; et si jamais il se passe une heure dans le jour où je ne soupire pas pour ma Julie, que l'heure suivante m'amène quelque grand malheur qui me punisse d'avoir oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes larmes. Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je ne dois. (Julie sort.)—Adieu, ma Julie.—Quoi! elle me quitte sans dire une parole.—Ah! c'est là le véritable amour; il ne peut parler; et la sincérité se prouve mieux par les actions que par les paroles.
(Arrive Panthino.)
PANTHINO.—Seigneur Protéo, on vous attend.
PROTÉO.—Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation rend les pauvres amants muets.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Milan.—Une rue.
LAUNCE entre en conduisant un chien.
LAUNCE.—Non, cette heure se passera encore avant que j'aie fini de pleurer; toute la race des Launce a ce défaut. J'ai reçu ma part comme l'enfant prodigue, et je vais accompagner le seigneur Protéo à la cour de l'empereur. Je crois que mon chien Crab est le plus insensible des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, ma soeur criait, notre servante hurlait, notre chat se tordait les mains, et toute la maison était dans la plus profonde douleur; et cependant ce roquet au coeur dur n'a pas versé une larme.—C'est une pierre, un véritable caillou, et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. Un juif aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que ma grand'mère, qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle à force de pleurer à notre séparation.—Voyons, je vais vous montrer comme tout cela est arrivé.—Ce soulier est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela ne peut pas être non plus.—Oui, c'est cela, c'est cela.—Il a la plus mauvaise semelle.—Ce soulier qui est percé, c'est ma mère; et celui-ci, c'est mon père.—Je veux être pendu si cela n'est pas vrai.—A présent, monsieur, ce bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. Ce chapeau, c'est Annette, notre servante; je suis le chien; non, le chien est lui-même, et je suis le chien.—Ha! ha! le chien est moi, et je suis moi!—Oui. oui, c'est cela.—Maintenant, je m'en vais à mon père: Mon père, votre bénédiction.—Maintenant, le soulier devrait tant pleurer, qu'il ne peut dire un mot.—Maintenant j'embrasse mon père; eh bien! il pleure encore davantage.—Maintenant je vais à ma mère. Oh! si à présent elle pouvait parler! mais elle est comme une femme de bois. Allons, que je l'embrasse.—Oui, et voilà que ma mère a perdu la respiration. Maintenant je m'en vais à ma soeur.—Entendez-vous ses gémissements?—Et le chien pendant tout ce temps-là ne répand pas une larme, ne dit pas un mot. Mais voyez comme j'abats ici la poussière avec mes larmes!
(Entre Panthino.)
PANTHINO.—Launce, allons, allons, à bord. Ton maître est déjà sur le vaisseau, et il te faut courir après lui à force de rames. Qu'y a-t-il donc? pourquoi pleures-tu? Allons, baudet, tu perdras la marée si tu restes ici plus longtemps.
LAUNCE.—Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le plus cruel amarré que jamais homme ait amarré30.
PANTHINO.—Que veux-tu dire par marée cruelle?
LAUNCE.—Eh! celui qui est amarré ici. Crab, mon chien.....
PANTHINO.—Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras le flux; et en perdant le flux, tu perdras ton voyage; et perdant ton voyage, tu perdras ton maître, et perdant ton maître, tu perdras ton service; perdant ton service... pourquoi veux-tu me fermer la bouche?
LAUNCE.—De peur que tu ne perdes ta langue.
PANTHINO.—Comment pourrais-je perdre ma langue?
LAUNCE.—Dans ton conte.
PANTHINO.—Dans ta queue31.
LAUNCE.—Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et le service?—La marée! tu ne sais donc pas que si la mer était tarie, je la remplirais de mes larmes; et que si les vents étaient tombés, je pousserais le bateau avec mes soupirs?
PANTHINO.—Allons, partons, Launce; on m'a envoyé t'appeler.
LAUNCE.—Appelle-moi32 comme tu voudras.
PANTHINO.—Veux-tu t'en aller?
LAUNCE.—Oui, je m'en vais.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Milan.—Appartement dans le palais du duc.
VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED.
SILVIE.—Mon serviteur!
VALENTIN.—Ma maîtresse!
SPEED.—Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas d'un bon oeil.
VALENTIN.—Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est cause.
SPEED.—Pas l'amour qu'il a pour vous.
VALENTIN.—Alors celui qu'il a pour ma maîtresse?
SPEED.—Il serait bon que vous le corrigeassiez.
SILVIE, à Valentin.—Mon serviteur, vous êtes triste.
VALENTIN.—Il est vrai que je le parais.
THURIO.—Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas?
VALENTIN.—Cela est possible.
THURIO.—Vous vous contrefaites donc?
VALENTIN.—Comme vous.
THURIO.—En quoi parais-je ce que je ne suis pas?
VALENTIN.—Sage.
THURIO.—Quelle preuve avez-vous du contraire?
VALENTIN.—Votre folie.
THURIO.—Et où trouvez-vous ma folie?
VALENTIN.—Je la trouve dans votre pourpoint33.
THURIO.—Mon pourpoint est un doublé.
VALENTIN.—Eh bien! je doublerai votre folie.
THURIO.—Comment?
SILVIE.—Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous changez de couleur.
VALENTIN.—Laissez-le faire, madame, c'est une espèce de caméléon.
THURIO.—Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre sang que de votre air.
VALENTIN.—Vous avez dit, monsieur?
THURIO.—Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois.
VALENTIN.—Je le sais, monsieur; vous avez toujours fini avant de commencer.
SILVIE.—Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement tuées.
VALENTIN.—Cela est vrai, madame, et nous en remercions la donneuse.
SILVIE.—Et qui est-ce, mon serviteur?
VALENTIN.—Vous-même, madame, car vous nous avez donné le feu. M. Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Seigneurie, et il dépense gracieusement ce qu'il emprunte en votre compagnie.
THURIO.—Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole pour parole, j'aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit.
VALENTIN.—Je le sais bien, monsieur; vous tenez une banque de paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie dont vous payez vos gens; car il paraît, à leur livrée râpée, qu'ils ne vivent que de paroles toutes sèches.
SILVIE.—C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici mon père.
(Le duc entre.)
LE DUC.—Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de bien près, te voilà fortement assiégée.—Seigneur Valentin, votre père est en bonne santé. Que diriez-vous à la lettre d'un de vos amis qui vous annonce de très-bonnes nouvelles?
VALENTIN.—Monseigneur, je serai reconnaissant envers tout messager venu de là qui m'apportera de bonnes nouvelles.
LE DUC.—Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote?
VALENTIN.—Oui, mon bon seigneur; je le connais pour un gentilhomme de considération et d'une grande réputation, et son mérite n'est point au-dessous de sa grande réputation.
LE DUC.—N'a-t-il pas un fils?
VALENTIN.—Oui, monseigneur, et un fils qui mérite bien l'estime et l'honneur d'un tel père.
LE DUC.—Vous le connaissez bien.
VALENTIN.—Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble. Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années, mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.
LE DUC.—Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.
VALENTIN.—Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui.
LE DUC.—Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure.
VALENTIN.—C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait venu avec moi, si les beaux yeux de sa maîtresse n'avaient enchaîné les siens.
SILVIE.—Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, sur quelque autre gage de sa foi.
VALENTIN.—Non certainement, je crois qu'elle les retient encore prisonniers.
SILVIE.—Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment pourrait-il trouver son chemin pour vous chercher?
VALENTIN.—Oh! madame, l'Amour a vingt paires d'yeux.
THURIO.—On dit que l'Amour n'en a pas même un.
VALENTIN.—Pour voir des amants comme vous, Thurio. L'Amour ferme les yeux sur les objets désagréables.
(Arrive Protéo.)
SILVIE.—Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme.
VALENTIN.—Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, je vous en conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, par quelque faveur particulière.
SILVIE.—Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, si c'est celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles.
VALENTIN.—Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, permettez-lui de servir avec moi Votre Seigneurie.
SILVIE.—Je suis une trop petite dame pour un si illustre serviteur.
PROTÉO.—Non, aimable dame; c'est moi qui suis un serviteur indigne du regard d'une aussi belle maîtresse.
VALENTIN.—Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; dame aimable, daignez le prendre pour votre serviteur.
PROTÉO.—Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus.
SILVIE.—Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa récompense. Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès d'une maîtresse indigne de vous.
PROTÉO.—Je tuerais tout autre que vous qui oserait dire cela.
SILVIE.—Que vous êtes le bienvenu?
PROTÉO.—Non, que vous n'êtes pas digne de moi.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.—Madame, le duc votre père demande à vous parler.
SILVIE.—Je me rends à ses ordres.—(Le domestique sort.) Venez, seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, mon nouveau serviteur, soyez le bienvenu. Je vous laisse ici vous entretenir de vos affaires domestiques; aussitôt que vous aurez fini, je m'attends à entendre parler de vous.
PROTÉO.—Nous irons tous les deux recevoir les ordres de Votre Seigneurie.
(Silvie, Thurio, Speed sortent.)
VALENTIN.—Dis-moi à présent comment se porte tout le monde, là d'où tu viens.
PROTÉO.—Ta famille est en bonne santé et m'a chargé de mille compliments pour toi.
VALENTIN.—Et la tienne?
PROTÉO.—J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne santé.
VALENTIN.—Comment va ta maîtresse? Tes amours prospèrent-ils?
PROTÉO.—Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; je sais que tu n'aimes pas à parler d'amour.
VALENTIN.—Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: j'ai fait pénitence d'avoir méprisé l'amour. Il s'est bien vengé de ces dédains par les jeûnes cruels, les soupirs de contrition, les larmes des nuits et les angoisses du jour. En punition de mes mépris, l'amour a banni le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de veiller sans cesse les chagrins de mon coeur. O mon cher Protéo! l'amour est un maître puissant, et il m'a tant humilié, que je confesse qu'il n'est point de maux comparables à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur sur la terre comparable à son service. Ne me parle plus maintenant que d'amour. Maintenant je déjeune, je dîne, je soupe et je dors rien qu'avec le nom de l'amour.
PROTÉO.—C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. Est-ce là l'idole que tu adores?
VALENTIN.—Elle-même.—Dis-moi, n'est-ce pas un ange céleste?
PROTÉO.—Non, mais c'est une perfection terrestre.
VALENTIN.—Dis qu'elle est divine.
PROTÉO.—Je ne veux pas flatter.
VALENTIN.—Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans les louanges.
PROTÉO.—Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères pilules, et je dois t'en faire avaler de semblables à mon tour.
VALENTIN.—Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne veux pas qu'elle soit une divinité, avoue du moins qu'elle est la première souveraine de toutes les créatures de la terre.
PROTÉO.—Si tu en exceptes ma maîtresse.
VALENTIN.—Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, à moins que tu ne veuilles faire injure à ma bien-aimée.
PROTÉO.—N'ai-je pas raison de préférer la mienne?
VALENTIN.—Et je veux même t'aider aussi à la préférer; elle méritera l'honneur suprême de porter la queue traînante de ma maîtresse, de peur que la terre ignoble ne puisse par hasard voler un baiser à ses vêtements, et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de nourrir les fleurs34 de l'été et ne rende éternelles les rigueurs de l'hiver.
PROTÉO.—Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que toute cette forfanterie?
VALENTIN.—Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais dire assez pour louer celle dont le mérite efface tout autre mérite. Elle est seule de son espèce.
PROTÉO.—Eh bien, laisse-la seule.
VALENTIN.—Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, qu'elle est à moi, et que je suis aussi riche de posséder un pareil joyau, que le seraient vingt mers dont tous les grains de sable seraient autant de perles, les flots un délicieux nectar, et les rochers de l'or pur. Pardonne, si le délire de mon amour ne me permet pas de penser à toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à cause de ses immenses richesses, vient de partir avec elle, et il faut que je les suive, car l'amour, tu le sais, est plein de jalousie.
PROTÉO.—Mais elle t'aime?
VALENTIN.—Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, l'heure de notre mariage et le plan adroit de notre évasion sont décidés, je dois monter à sa fenêtre par une échelle de cordes, nous avons combiné tous nos projets, et nous sommes convenus de tout pour assurer mon bonheur. Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma chambre, et dans cette importante conjoncture, aide-moi de tes conseils.
PROTÉO.—Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut que j'aille au port faire débarquer plusieurs effets dont j'ai un pressant besoin, et aussitôt après je me rendrai chez toi.
VALENTIN.—Tu vas faire diligence?
PROTÉO.—Sans doute. (Valentin sort.) Comme une chaleur dissipe une autre chaleur, ou comme un clou en chasse un autre, le souvenir de mon ancien amour est entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce l'impression qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? Est-ce le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de ma mauvaise foi, qui me fait raisonner ainsi contre toute raison?—Elle est belle, mais elle est belle aussi, la Julie que j'aime... que j'ai aimée, car mon amour s'est évaporé. Semblable à une image de cire35 devant le feu, il n'a conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime plus comme je l'aimais.—Oh! c'est que j'aime trop sa maîtresse, et voilà pourquoi je l'aime si peu. Que deviendra donc ma passion quand je la connaîtrai mieux, puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? Ce que j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait36, et il a ébloui les yeux de ma raison; mais quand je considérerai l'éclat de ses perfections, il n'y a pas de raison pour que je n'en perde pas la vue. Si je puis surmonter mon coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai tout en oeuvre pour obtenir Silvie.
(Il sort.)
Note 35: (retour)Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.
Note 36: (retour)Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas encore eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur égalent les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni d'inconséquence comme le veut Johnson.
SCÈNE V
Rue de Milan.
SPEED et LAUNCE.
SPEED.—Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à Milan.
LAUNCE.—Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis pas bienvenu ici; j'en reviens toujours à dire qu'un homme n'est jamais perdu sans ressource tant qu'il n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu dans un endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu.
SPEED.—Viens avec moi, écervelé, je vais te mener tout à l'heure dans une taverne où, pour une pièce de dix sous, on te dira dix mille fois: Soyez le bienvenu. Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame Julie.
LAUNCE.—Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, ils se sont séparés en riant.
SPEED.—Mais l'épousera-t-elle?
LAUNCE.—Non.
SPEED.—Comment donc? l'épousera-t-il, lui?
LAUNCE.—Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre.
SPEED.—Ils sont donc désunis?
LAUNCE.—Ils sont unis comme les deux moitiés d'un poisson.
SPEED.—Où en sont donc les choses avec eux?
LAUNCE.—Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi.
SPEED.—Quel âne tu fais! je ne te comprends pas.
LAUNCE.—Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! mon bâton me comprend.
SPEED.—Que dis-tu?
LAUNCE.—Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais que m'appuyer, et mon bâton me comprend.
SPEED.—Oui, il est sous toi, en effet.
LAUNCE.—Eh bien! être dessous et comprendre, c'est tout un37.
SPEED.—Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il?
LAUNCE.—Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il se fera; s'il te dit non, il se fera; s'il remue la queue et qu'il ne dise rien, il se fera.
SPEED.—La fin de tout cela est donc qu'il se fera.
LAUNCE.—Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de moi que par des paraboles.
SPEED.—Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, Launce, que dis-tu de mon maître qui est devenu un amant remarquable?
LAUNCE.—Je ne l'ai jamais connu autrement.
SPEED.—Que pour...
LAUNCE.—Pour un amant remarquable, comme tu le dis fort bien.
SPEED.—Comment, imbécile, tu ne m'entends pas?
LAUNCE.—Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est ton maître que j'entends.
SPEED.—Je te dis que mon maître est devenu un amant bien chaud.
LAUNCE.—Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse guère qu'il se brûle d'amour; si tu veux venir avec moi au cabaret, à la bonne heure; sinon tu es un Hébreu, un juif, et tu ne mérites pas le nom de chrétien.
SPEED.—Pourquoi?
LAUNCE.—Parce que tu n'as pas assez de charité pour accompagner un chrétien au cabaret38. Veux-tu venir?
SPEED.—Je suis à ton service.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI39
Note 39: (retour)Johnson prétend que la division des actes et des scènes est ici arbitraire et que le second acte doit finir là.
Appartement du palais du duc de Milan.
PROTÉO seul.
PROTÉO.—Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si j'aime la belle Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, je suis le plus odieux des parjures, et cependant c'est la même puissance qui m'a arraché mes premiers serments, qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a ordonné de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.—O toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, enseigne du moins à ton sujet tenté à t'excuser! D'abord j'adorais une étoile scintillante; aujourd'hui j'adore un soleil céleste. La réflexion peut rompre des voeux irréfléchis, et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre le bon; fi! fi! donc! langue insolente, d'appeler mauvaise celle que, par mille et mille serments, tu as juré sur ton âme de préférer toujours. Je ne puis cesser d'aimer, et cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là où je devrais aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, au lieu de Valentin, je me trouve moi, et pour Julie je retrouve Silvie. Je me suis plus cher à moi-même qu'un ami; car l'amour de soi est toujours le plus fort: et Silvie (j'en atteste les cieux qui l'ont faite si belle!) fait paraître Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux oublier que Julie est vivante; en me rappelant que mon amour pour elle est mort, je regarderai Valentin comme un ennemi, cherchant à acquérir dans Silvie une amie plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à moi-même sans user de quelque trahison contre Valentin; il se propose cette nuit de monter avec une échelle de corde à la fenêtre de la chambre de la céleste Silvie, et il me met dans sa confidence, moi, son rival. Je vais sur-le-champ instruire le père de leur feinte et de leur projet de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car il entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une fois parti, j'entraverai promptement, avec quelque ruse adroite, la marche pesante de l'imbécile Thurio. Amour, prête-moi des ailes pour hâter l'exécution de mon projet, comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer ce complot.
(Il sort.)
SCÈNE VII
Vérone.—Appartement de la maison de Julie.
Entrent JULIE et LUCETTE.
JULIE.—Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, viens à mon secours, et par bonté, toi, dans le coeur de qui sont écrites et gravées toutes mes pensées, donne-moi tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis, sans perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo.
LUCETTE.—Hélas! le chemin est long et fatigant.
JULIE.—Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point de mesurer de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et je me lasserai beaucoup moins encore, moi, à qui l'amour donnera des ailes, surtout quand je volerai vers un objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est le chevalier Protéo.
LUCETTE.—Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que Protéo revînt.
JULIE.—Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la nourriture de mon âme? Prends pitié de la disette où je languis, soupirant depuis si longtemps après cet aliment. Si tu connaissais l'impression intérieure de l'amour, tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la neige, que d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles.
LUCETTE.—Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants de votre amour, mais seulement à en ralentir un peu l'ardeur, de peur qu'il ne brûle au delà des bornes de la raison.
JULIE.—Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. Qu'on arrête le fleuve qui coule avec un doux murmure, tu sais qu'il s'irrite et devient furieux. Mais quand rien ne s'oppose à son cours paisible, il coule avec un bruit harmonieux sur les cailloux émaillés et baise doucement toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, et c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il va se perdre en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi donc aller et ne m'arrête pas dans ma course. Je serai aussi patiente qu'un paisible ruisseau, et je me ferai un passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce que le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès de lui, je me reposerai enfin, comme après les traverses de la vie une âme bienheureuse se repose dans l'Élysée.
LUCETTE.—Mais sous quel costume voyagerez-vous?
JULIE.—Pas comme une femme, de peur de m'exposer aux insultes des hommes sans pudeur. Chère Lucette, procure-moi quelques habits qui me fassent passer pour un page de bonne maison.
LUCETTE.—Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper ses cheveux.
JULIE.—Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans de soie, dont je formerai mille et mille noeuds d'amour des plus singuliers. Quelque chose de bizarre ne sied pas mal à un jeune homme d'un âge plus mûr.
LUCETTE.—Comment ferai-je votre haut-de-chausse, madame?
JULIE.—Autant vaudrait me demander: «Seigneur, quelle ampleur voulez-vous donner à votre vertugadin?» Fais-le comme il te plaira, Lucette.
LUCETTE.—Il faut que vous le portiez, madame, avec une pointe40, suivant la mode.
JULIE.—Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent.
LUCETTE.—Mais, madame, un haut-de-chausse tout rond ne vaut maintenant pas une épingle, à moins que vous n'ayez la pointe à la mode pour y attacher vos épingles.
JULIE.—Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras me convenir davantage et ce qui sera le plus élégant; mais, dis-moi donc, ma fille, que dira le monde, en me voyant entreprendre un voyage aussi imprudent? Je crains d'être un sujet de scandale.
LUCETTE.—Si vous le croyez, restez ici et ne partez pas.
JULIE.—Mais je ne veux pas rester.
LUCETTE.—Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. Si Protéo approuve votre voyage quand vous arriverez, peu importe à qui il déplaira quand vous serez partie! Je crains seulement qu'il n'en soit pas trop satisfait.
JULIE.—Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. Mille serments, un océan de larmes, et les preuves aussi infinies de son amour, m'assurent que je serai la bienvenue auprès de mon Protéo.
LUCETTE.—Tous ces moyens sont au service des séducteurs.
JULIE.—Ames viles qui s'en servent pour exécuter leurs vils projets! Mais des astres plus généreux ont présidé à la naissance de Protéo; ses paroles sont des liens, ses serments sont des oracles, son amour est sincère, ses pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes de son coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le ciel de la terre.
LUCETTE.—Priez le ciel que vous le trouviez encore ainsi lorsque vous le rejoindrez.
JULIE.—Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure de mal penser de sa sincérité; car tu ne peux mériter mon amour qu'en aimant mon cher Protéo; et maintenant viens avec moi dans ma chambre pour prendre note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures pour ce voyage que je désire si fort; je laisse à ta disposition tout ce qui est à moi, mes richesses, mes terres, ma réputation; je ne te demande d'autre retour que de m'aider à partir promptement. Viens, point de réplique, mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai m'impatiente.
(Elles sortent.)
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Milan.—Antichambre du palais ducal.
LE DUC, THURIO et PROTÉO.
LE DUC.—Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, un moment; nous avons besoin de conférer ensemble sur quelques affaires secrètes. (Thurio sort.) Maintenant, dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez.
PROTÉO.—Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous découvrir, les lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; mais lorsque je repasse dans ma mémoire toutes les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que je les méritasse, mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous les trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, digne prince, que Valentin, mon ami, se propose d'enlever cette nuit votre fille; c'est à moi qu'il a confié ses projets. Je sais que vous avez résolu de la donner à Thurio, que votre aimable fille déteste; vous voir ravir votre Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; aussi, pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser mon ami dans ses projets, que d'accumuler sur votre tête, par mon silence, un fardeau de douleurs qui, si vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre trop tôt au tombeau.
LE DUC.—Protéo, je vous remercie de votre généreuse affection; en récompense, disposez de moi tant que je vivrai. Je me suis déjà souvent aperçu de leurs amours, peut-être lorsqu'ils me croyaient profondément endormi; et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler Valentin loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de m'être trompé dans mes soupçons jaloux et de déshonorer ainsi un homme à tort (précipitation de jugement que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je n'ai pas cessé de lui faire bon visage, pour apprendre par là ce que vous venez de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient mes craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile à séduire, je l'enferme toutes les nuits dans une tour, à l'étage supérieur, dont j'ai toujours gardé moi-même la clef; et on ne peut l'enlever de là.
PROTÉO.—Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé un moyen par lequel il pourra monter à la fenêtre de sa chambre, et la faire descendre avec une échelle de corde que le jeune amant est allé chercher; il va passer tout à l'heure par ici, et, si vous le voulez, vous pouvez le surprendre. Mais, je vous en conjure, seigneur, faites-le si adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout découvert; car c'est l'affection que je vous porte, et non point un sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait révéler ce projet.
LE DUC.—Sur mon honneur, il ne saura jamais que vous m'ayez le moins du monde éclairé là-dessus.
PROTÉO.—Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui vient.
(Protéo sort.)
(Entre Valentin.)
LE DUC.—Seigneur Valentin, où allez-vous si vite?
VALENTIN.—Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un messager qui m'attend pour porter mes lettres à mes amis, et je vais les lui remettre.
LE DUC.—Sont-elles de grande conséquence?
VALENTIN.—Je n'y parle que de ma santé et de mon bonheur à votre cour.
LE DUC.—Oh! alors, peu importe! restez un moment avec moi. J'ai à vous parler de quelques affaires qui me touchent de près, et pour lesquelles je vous demande le secret. Vous n'ignorez pas que j'ai désiré de marier ma fille au seigneur Thurio, mon ami.
VALENTIN.—Je le sais, mon prince, et sûrement cette alliance serait aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce gentilhomme est plein de vertu, de générosité, de mérite et de qualités dignes d'une femme telle que votre charmante fille. Votre Altesse ne peut-elle lui persuader de l'aimer?
LE DUC.—Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, sans respect pour moi, ne se souvenant jamais qu'elle est ma fille, et n'ayant pas la crainte qu'elle devrait avoir pour son père; et je puis vous dire que son orgueil, en m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour elle; et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes vieux jours serait charmé par sa tendresse filiale, je suis résolu à me remarier et à l'abandonner à qui voudra s'en charger;—que sa beauté lui serve de dot, puisqu'elle fait si peu de cas de son père et de ses biens.
VALENTIN.—Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous que je fisse?
LE DUC.—Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que j'affectionne, mais elle est prude, réservée, et fait peu de cas de l'éloquence de ma vieillesse. Je voudrais donc être aidé de vos leçons (car il y a longtemps que j'ai oublié la manière de faire la cour, et d'ailleurs la mode est changée); dites-moi comment et de quelle manière je dois m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le soleil.
VALENTIN.—Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez son coeur à force de présents. Les joyaux muets émeuvent souvent, dans leur silence, l'âme d'une femme bien plus que les plus beaux discours.
LE DUC.—Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai envoyé.
VALENTIN.—Une femme affecte souvent de dédaigner ce qui lui ferait le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre et ne perdez jamais l'espérance, car le dédain au commencement rend toujours plus fort l'amour qui le suit: si elle se montre courroucée, ce n'est pas qu'elle vous haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car soyez sûr que les folles perdent tout à fait la raison quand elles se voient seules. N'acceptez pas votre congé, quoi qu'elle puisse vous dire. En vous disant retirez-vous, elle ne veut pas dire allez-vous-en. Flattez, louez, vantez, exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles soient, dites-leur qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que tout homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa langue il ne sait pas gagner une femme.
LE DUC.—Mais la main de celle dont je vous parle est promise par ses parents à un jeune homme de naissance et de mérite; et l'on veille si sévèrement pour écarter tous les hommes, que pendant le jour personne n'a accès auprès d'elle.
VALENTIN.—Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant la nuit.
LE DUC.—Oui, mais toutes les portes sont fermées et les clefs mises en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse approcher d'elle pendant la nuit.
VALENTIN.—Qui empêche qu'on ne monte dans sa chambre par sa fenêtre?
LE DUC.—Sa chambre est si élevée et les murs en sont si droits qu'on ne peut y gravir sans hasarder sa vie.
VALENTIN.—Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, qu'on peut jeter avec deux crochets pour l'attacher en y montant, suffirait à escalader la tour d'une nouvelle Héro, pourvu qu'un hardi Léandre l'entreprenne.
LE DUC.—Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme bien né, enseigne-moi où je pourrai me procurer une semblable échelle?
VALENTIN.—Et quand voudriez-vous vous en servir? dites-le moi, seigneur, je vous prie.
LE DUC.—Ce soir même; car l'amour est comme un enfant qui désire tout ce qu'il peut obtenir.
VALENTIN.—Vers les sept heures du soir, je vous procurerai une échelle.
LE DUC.—Mais écoutez: je veux y aller seul, comment y porter mon échelle?
VALENTIN.—Elle sera légère, seigneur, afin que vous puissiez la porter sous un manteau un peu long.
LE DUC.—Un manteau comme le tien le serait-il assez?
VALENTIN.—Oui, certes, seigneur.
LE DUC.—Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux en prendre un de même longueur.
VALENTIN.—Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera l'affaire.
LE DUC.—Comment m'y prendrai-je pour porter un manteau? Voyons, je te prie, que j'essaye ton manteau. Hé! quelle est cette lettre? Que vois-je? à Silvie: Eh! voici l'échelle même qui me servira pour mon dessein. J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. (Le duc lit): «Mes pensées restent toute la nuit auprès de ma Silvie, et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. Oh! si leur maître pouvait aller et venir d'un vol aussi léger, comme il irait se placer lui-même aux lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, qui suis leur roi et qui les dépêche vers toi, je maudis l'autorité qui leur accorde une si douce faveur, puisque je suis privé moi-même du bonheur de mes esclaves. Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par moi aux lieux où leur maître devrait être.»—Que veut dire ceci?—«Silvie, cette nuit même je te mets en liberté.» C'est cela, et voilà l'échelle qui doit servir à ce dessein! Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), prétends-tu guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire diriger le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce qu'elles brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave présomptueux, va porter tes caresses et ton sourire à tes égales, et crois que tu dois à ma patience, bien plus qu'à ton mérite, la faveur de sortir de mes États. Remercie-moi de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits que je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ le plus précipité de notre cour, par le ciel, ma colère surpassera l'affection que j'aie jamais portée à ma fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas écouter tes vaines excuses; mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de quitter ces lieux.
(Le duc sort.)
VALENTIN.—Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de vivre dans les tourments? Mourir, c'est être banni de moi-même; et Silvie est moi-même; m'exiler d'elle, c'est m'exiler de moi; exil qui vaut la mort! La lumière est-elle la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle joie est la joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre de ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la nuit auprès de ma Silvie, il n'y a point de mélodie dans les chants du rossignol; et si le jour je ne vois pas Silvie, le jour ne luit pas pour moi; elle est mon essence, et je cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne m'échauffe, ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne fuirai pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant ici, je ne fais qu'attendre la mort; en fuyant de ces lieux, je cours moi-même à la mort.
(Entrent Protéo et Launce.)
PROTÉO.—Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le.
LAUNCE.—Holà! hé! holà! holà!
PROTÉO.—Que vois-tu?
LAUNCE.—Celui que nous cherchons; il n'y a pas un cheveu sur sa tête qui ne soit pas à un Valentin.
PROTÉO.—Valentin!
VALENTIN.—Non.
PROTÉO.—Que vois-je donc, son ombre?
VALENTIN.—Ni l'un ni l'autre.
PROTÉO.—Quoi donc?
VALENTIN.—Personne.
LAUNCE.—Est-ce que personne parle?—Monsieur, frapperai-je?
PROTÉO.—Qui veux-tu frapper?
LAUNCE.—Personne.
PROTÉO.—Je te le défends, coquin.
LAUNCE.—Mais, monsieur, je ne frapperai personne, je vous prie.
PROTÉO.—Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, un mot.
VALENTIN.—Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent plus recevoir de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies des mauvaises que je viens d'entendre.
PROTÉO.—J'ensevelirai donc les miennes dans un profond silence, car elles sont dures, fâcheuses, affligeantes.
VALENTIN.—Silvie est-elle morte?
PROTÉO.—Non, Valentin.
VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin41, en effet, pour l'adorable Silvie.—Est-elle parjure?
Note 41: (retour)No Valentine, no Valentine, non Valentin, aucun Valentin, plus de Valentin. No est employé tour à tour adverbialement et adjectivement.
PROTÉO.—Non, Valentin.
VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. Quelles sont donc vos nouvelles?
LAUNCE.—Seigneur, on vient de proclamer que vous êtes évanoui42.
PROTÉO.—Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni de cette cour, loin de Silvie et de ton ami.
VALENTIN.—Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, et son excès va me rendre malade.—Silvie sait-elle que je suis banni?
PROTÉO.—Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt qui reste irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on appelle des larmes; elle les a versées par flots aux pieds de son père inflexible, prosternée devant lui dans une humble posture, et se tordant les mains, dont la blancheur convenait si bien à sa douleur qu'elles semblaient en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses mains pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont pu attendrir le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, si tu es pris il faut que tu meures; d'ailleurs ses prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, l'ont tellement irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une prison, avec la menace de l'y laisser toujours.
VALENTIN.—Assez, Protéo, à moins que le mot que tu vas prononcer n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il en est ainsi, je t'en conjure, fais-le entendre à mon oreille, comme l'antienne finale de mon éternelle douleur.
PROTÉO.—Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux empêcher, et cherche un soulagement à ce qui cause tes lamentations. Le temps fait éclore et prospérer tous les biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir ton amante, et d'ailleurs en restant tu perdras la vie. L'espérance est l'appui d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici et te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres peuvent venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me sera adressé, je le déposerai dans le beau sein43 de ton amante. Ce n'est pas le moment des remontrances. Viens, je vais te conduire aux portes de la ville, et avant de me séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon de toi-même, pense à ton danger et suis-moi.
Note 43: (retour)Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset une petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.
VALENTIN.—Je te prie, Launce, si tu vois mon page, dis-lui de se hâter de me rejoindre à la porte du Nord.
PROTÉO.—Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin.
VALENTIN.—Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin!
LAUNCE.—Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant j'ai assez d'intelligence pour soupçonner que mon maître est une espèce de fripon; mais cela est tout un, s'il n'est fripon que sur un point. Il n'existe pas, à l'heure qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; j'aime cependant; mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas ce secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant c'est une femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même quelle femme c'est; et cependant c'est une fille de ferme. Et cependant ce n'est point une fille, car elle a eu affaire à des commères44; et pourtant c'est une fille, car elle est la fille de son maître, et le sert pour des gages. Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce qui est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le catalogue45 de ses talents.—Imprimis, elle peut chercher et rapporter; un cheval n'en saurait faire davantage, et même un cheval ne peut aller chercher: il ne peut que rapporter; ainsi elle vaut encore mieux qu'une rosse. Item, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle qualité chez une fille qui a les mains propres.
(Entre Speed.)
SPEED.—Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, quelle nouvelle me dira Votre Seigneurie?
LAUNCE.—Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau46 est en mer.
Note 46: (retour)Pour master-ship, votre seigneurie et le vaisseau de votre maître, ship, vaisseau.
SPEED.—Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours jouer sur le mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier?
LAUNCE.—Les nouvelles les plus noires que vous ayez jamais apprises.
SPEED.—Noires, dites-vous?
LAUNCE.—Eh! oui! noires comme de l'encre.
SPEED.—Laissez-moi les lire.
LAUNCE.—Allons donc, butor, tu ne sais pas lire.
SPEED.—Tu mens, je sais lire.
LAUNCE.—Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré?
SPEED.—Eh! le fils de mon grand-père.
LAUNCE.—Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta grand'mère; cela prouve que tu ne sais pas lire.
SPEED.—Allons, imbécile, voyons, essaye ma science sur ton papier.
LAUNCE.—Viens là et recommande-toi à saint Nicolas47.
SPEED, il lit.—«Imprimis: Elle sait tirer le lait.
LAUNCE.—Oui, certes, elle le sait bien.
SPEED.—«Item. Elle brasse d'excellente bière.
LAUNCE.—Et c'est là d'où vient le proverbe:—Béni soit votre coeur, vous brassez de la bonne bière!
SPEED.—«Item. Elle sait coudre48.
LAUNCE.—C'est comme si on disait: le sait-elle?
SPEED.—«Item. Elle sait tricoter.
LAUNCE.—Comment un homme peut-il se trouver à bas avec une femme qui peut lui tricoter un bas!
SPEED.—«Item. Elle sait laver et nettoyer.
LAUNCE.—Une belle qualité, car elle n'a point besoin d'être lavée et nettoyée.
SPEED.—«Item. Elle sait filer.
LAUNCE.—Je puis donc laisser tourner le monde sur sa roue, si elle file assez pour se nourrir.
SPEED.—«Item. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point de nom.
LAUNCE.—Comme qui dirait des vertus bâtardes, qui n'ont jamais connu leur père, et qui par conséquent n'ont point de nom.
SPEED.—Suivent maintenant ses défauts.
LAUNCE.—Sur les talons de ses vertus.
SPEED.—«Item. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause de son haleine.
LAUNCE.—Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par un déjeuner. Continue.
SPEED.—«Item. Elle a le goût des douceurs.
LAUNCE.—Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine.
SPEED.—«Item. Elle parle quand elle dort.
LAUNCE.—Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne dorme pas quand elle parle.
SPEED.—«Item. Elle parle lentement.
LAUNCE.—Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses défauts; parler lentement est la seule vertu d'une femme.—Allons, je te prie, efface-moi cela, et place-le au nombre de ses plus grandes vertus.
SPEED.—«Item. Elle est orgueilleuse.
LAUNCE.—Efface-moi cela encore.—C'est l'héritage d'Ève; on ne peut le lui ôter.
SPEED.—«Item. Elle n'a pas de dents.
LAUNCE.—Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, parce que j'aime la croûte.
SPEED.—«Item. Elle est méchante.
LAUNCE.—Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de dents pour mordre.
SPEED.—«Item. Elle fera souvent l'éloge du vin.
LAUNCE.—Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le veut pas, je le louerai, moi; car les bonnes choses doivent être louées.
SPEED.—«Item. Elle est trop libre.
LAUNCE.—En paroles; cela est impossible, car il est écrit plus haut qu'elle parlait lentement:—en argent; elle ne le pourra pas, je le tiendrai sous la clef; si elle donne quelque autre chose, elle en est la maîtresse, et je ne puis l'en empêcher.—Bon, continue.
SPEED.—«Item.—Elle a plus de cheveux que d'esprit, plus de défauts que de cheveux, et plus d'écus que de défauts.
LAUNCE.—Arrête-toi là.—Je veux l'avoir. Deux ou trois fois, dans ce dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et qu'elle n'était pas à moi. Relis-moi ce passage, je te prie.
SPEED.—«Item.—Elle a plus de cheveux que d'esprit.
LAUNCE.—Plus de cheveux que d'esprit, cela peut être, je le verrai bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est pourquoi il est plus que le sel. Les cheveux qui couvrent l'esprit sont plus que l'esprit, car le plus grand cache le moindre.—Après.
SPEED.—«Et plus de défauts que de cheveux.
LAUNCE.—Cela est affreux.—Oh! s'il était possible que cela n'y fût pas!
SPEED.—«Et plus d'écus que de défauts.»
LAUNCE.—Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts aimables; oui, je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, comme il n'y a rien d'impossible...
SPEED.—Eh bien! après?
LAUNCE.—Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend à la porte du Nord.
SPEED.—Moi?
LAUNCE.—Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un qui vaut mieux que toi.
SPEED.—Et faut-il que j'aille le trouver?
LAUNCE.—Que tu coures le trouver; car tu es resté ici si longtemps que ta course à peine pourra réparer le temps que tu as perdu.
SPEED.—Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste soit de tes lettres d'amour!
(Il sort.)
LAUNCE.—Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour avoir lu ma lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le nez dans les secrets d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre pour rire, en lui voyant recevoir sa correction.
(Il sort.)