X
INNOCENT AU COLLÈGE
Deux jours après, Simplicie eut sa robe. Prudence avait passé presque toute la nuit à la terminer, et le lendemain, elle eut à supporter une bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillât à cause de la chandelle ou de l'huile qu'on brûlait. Simplicie, qui s'était ennuyée pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regretté ses parents à la campagne, fut enchantée de s'habiller pour aller voir Innocent à la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne s'arrêta pas à toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait, n'eut pas à faire taire des gamins ni à dissiper des attroupements. Ils arrivèrent sans aventure à la pension et demandèrent Innocent; on les fit entrer au parloir, et ils attendirent.
Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent avait passé ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.
Quand le maître de pension ramena Innocent dans la cour où jouaient les élèves, il les appela tous:
—Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la charité envers ce nouveau camarade que je vous amène; vous l'avez déjà bousculé et maltraité. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui nuisent à la bonne renommée de ma maison,
—Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons joué entre nous, s'écrièrent les élèves.
—Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tiré ma redingote, vous m'avez jeté à terre, vous avez enfermé Prudence, Simplicie et le Polonais dans la cour.
—Tu mens, dit un grand élève, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.
INNOCENT.—C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous étiez le délégué du maître.
LE MAÎTRE.—Ah! c'est donc vous. Monsieur Léon. qui vous êtes rendu coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma maison et les personnes qui m'avaient amené un élève?
LEON.—Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.
INNOCENT.—C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence, Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnaîtront bien aussi.
LE MAÎTRE.—Monsieur Léon, je vois à votre mine que vous êtes coupable; et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vérité.
LEON.—Mais, M'sieu…
LE MAÎTRE.—Je ne vous parle pas de ça. Je dis que c'est vous et que vous serez privé de sortie dimanche prochain.
LEON.—Mais, M'sieu…
LE MAÎTRE.—Je ne vous parle pas de ça. Vous ne sortirez pas.
Le maître se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses ennemis.
—Rapporteur! capon! dit Léon en lui allongeant un coup de poing sur l'épaule.
—Méchant! langue de pie! dit un autre élève eu lui tirant les cheveux,
—Mouchard! crièrent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux, en lui assénant des coups de pied, des coups de poing.
—Aïe, aïe! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils me griffent! cria Innocent en se débattant.
Le maître d'étude, habitué à ces cris et à ces combats dans cette pension mal tenue et mal composée, n'y fit aucune attention, jusqu'à ce que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le groupe, se fit jour jusqu'à Innocent qu'il dégagea des mains et des pieds de ses ennemis. Il le retira échevelé et sanglotant.
—C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lâcheté! Tomber cinquante à la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se défendre. Vous êtes tous au piquet, messieurs.
—Mais M'sieu, il a rapporté; il a fait punir Léon; il mérite d'être puni lui-même.
—Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connaît pas les usages de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'à la fin de la récréation.
La résistance était inutile: les élèves s'aliénèrent contre le mur, laissant Innocent maître du champ de bataille, il remit en ordre ses vêtements, ses cheveux, regarda les élèves d'un air de triomphe, et se promena de long en large derrière eux. Quand il les approchait de trop près, il recevait un coup de pied lestement détaché; d'autres lui tiraient la langue, lui lançaient de petits cailloux, du sable, lui décochaient des injures et des menaces.
—Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Léon.
—Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.
—Je me mettrai près du maître, répondit Innocent.
—On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.
—M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du maître d'étude, ils m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.
LE MAÎTRE.—Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne les agacez pas, ils ne vous diront rien.
INNOCENT.—Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promène.
LE MAÎTRE.—Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre air moqueur et insolent?
INNOCENT.—Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!
LE MAÎTRE.—Ils ont raison. Monsieur. Et je vous préviens que si vous continuez comme vous avez commencé ils vous rompront les os, ils vous écorcheront vif, sans que je puisse les en empêcher.
INNOCENT.—Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller chez ma tante.
LE MAÎTRE.—Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous êtes ici, vous y resterez; nous répondons de votre personne, et personne n'a le droit de venir vous reprendre.
INNOCENT.—J'écrirai à papa, à maman; je ne peux pas rester ici pour avoir les os rompus et la peau arrachée. Les méchants garçons! Je les déteste!
LE MAÎTRE.—Détestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les taquinez pas; c'est dans votre intérêt que je vous le dis.
Le maître d'étude s'éloigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous les cornes.
Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver, un moyen de défense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il réfléchissait.
—En classe. Messieurs! en classe! cria le maître d'étude.
Les élèves quittèrent leur mur avec une vive satisfaction et se dirigèrent deux par deux vers la classe, ils défilèrent devant Innocent, et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinçon, une claque, un coup de pied. Innocent, au lieu de s'éloigner, resta en place comme un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le maître d'étude lui assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres nécessaires.
Le voisin d'Innocent lui pinça les parties charnues.
—Laisse-moi, méchant! Ne me touche pas!
—Silence, là-bas! dit te maître d'étude.
Quelques instants après, même agacerie, même réclamation d'Innocent.
—Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.
INNOCENT.—M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Taisez-vous, Monsieur…
INNOCENT.—M'sieu, c'est lui…
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, écrivant sur le tableau.—Dix mauvais points pour
Gargilier.
INNOCENT, pleurant.—M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma faute.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, écrivant.—Vingt mauvais.. points pour Gargilier.
INNOCENT, sanglotant.—Je le dirai au maître; ce n'est pas juste.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Deux cents vers à copier. Monsieur Gargilier, pour insubordination et impertinences.
Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est vilain de se réjouir du malheur d'un camarade.
PLUSIEURS VOIX.—M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Ça vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'êtes jamais, vous autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainéants!
QUELQUES VOIX.—Mais, M'sieu…
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Silence! Le premier qui parle a trois cents vers à copier.
La menace fit son effet; le silence le plus absolu régna dans la salle; on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des plumes grinçant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.
LE MAÎTRE.—Aurez-vous bientôt fini vos gémissements douloureux, Gargilier! Cest assommant, ça. Si j'entends encore un sanglot ou un soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.
Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il commença son pensum tout en pestant contre le maître, les élèves, et en regrettant déjà de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents désirs depuis plusieurs mois.
—Je mènerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en répandant quelques larmes silencieuses, De méchants camarades, des maîtres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit à tort, et l'on ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la pension fût si désagréable, je n'aurait jamais demandé à y entrer.
Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentèrent plus et le laissèrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui fut facile; n'ayant pas de devoir à faire de la classe précédente, il employa les deux heures d'étude à faire son pensum.
Quand la cloche sonna la classe, Innocent présente son cahier au maître d'étude, qui l'examina, et le trouva bien.
—C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.
—Merci, Monsieur, vous êtes bien bon, répondit Innocent enchanté.
Le maître d'étude, qui n'était pas habitué aux politesses et aux compliments de ses élèves, parut très satisfait, et, sans en rien dire effaça les vingt mauvais points qu'il avait marqués précédemment.
La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le maître fat ennuyeux, sévère, parfois injuste; les élèves furent bruyants, indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent était ébahi; il eut de la peine à comprendre la leçon, tant il y eut d'interruptions, de tumulte sourd, de réclamations. Deux élèves furent renvoyés de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et honteux; il fut surpris de les entendre, à la récréation, rire de leur renvoi et raconter qu'ils avaient réussi à le cacher au maître de pension.
—Comment avez-vous fait? demanda Innocent.
LES ÉLÈVES.—Pas difficile, va; au lieu de rentrer en étude, nous sommes restés au parloir à nous reposer et à nous amuser. Et quand les camarades sont rentrés, nous nous sommes mêlés à eux comme si nous n'avions pas quitté les rangs.
INNOCENT.—Et si quelqu'un était entré au parloir?
LES ÉLÈVES.—Bah! personne n'y entre à cette heure; et si même quelqu'un était venu, nous nous serions fourrés sous la table, qui est couverte d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.
INNOCENT.—Et si le professeur dit au maître qu'il vous a renvoyés?
LES ÉLÈVES.—Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense plus, et il ne voit pas souvent le maître.
—Dis donc, Gargilier, s'écria un élève, est-ce que tu ne manges rien avec ton pain?
INNOCENT.—Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.
L'ÉLÈVE.—Et pourquoi n'achètes-tu pas quelque chose?
INNOCENT.—Quoi?
L'ÉLÈVE.—Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes, etc.
INNOCENT.—Où?
L'ÉLÈVE.—Chez le portier, imbécile; il vend de tout.
INNOCENT.—Je ne sais pas comment faire.
L'ÉLÈVE.—As-tu de l'argent? Je t'achèterai ce qu'il te faut, moi.
INNOCENT.—J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt sous.
—C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.
L'élève courut chez le portier:
—Père Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien fraîche?
LE PORTIER.—Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.
L'ÉLÈVE.—Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et deux tartes. Combien le tout?
LE PORTIER.—Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes; les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total, deux francs quinze centimes.
L'élève ne prit pas la peine de vérifier le compte du portier; il ne s'aperçut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.
L'ÉLÈVE.—Tenez, voici toujours un franc à compte; mettez le reste sur le mémoire de Gargilier.
PORTIER.—Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crédit à l'inconnu.
L'ÉLÈVE.—C'est le nouvel élève arrivé ce matin; son père est immensément riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de danger que vous perdiez avec lui.
LE PORTIER.—C'est possible! Mais, tout de même, Je ne serais pas fâché d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas payé; je fais du bruit.
L'ÉLÈVE.—Vous serez payé demain, c'est moi qui vous le dis.
LE PORTIER.—Avec ça que vous êtes de bonne paye, vous qui n'avez jamais un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.
L'ÉLÈVE.—Qu'est-ce que ça vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.
LE PORTIER.—Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voilà que vous avez mangé la moitié des provisions de votre protégé. Comment l'appelez-vous, ce brave garçon?
L'ÉLÈVE.—Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bête comme il n'y en a pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.
LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de même ne mangez pas tout.
L'ÉLÈVE.—Non, non, je n'en mange que juste la moitié; le reste est pour lui.
L'élève partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.
L'ÉLÈVE.—Tiens, Gargilier, tu vas te régaler; j'en ai pris beaucoup, tu en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze, que j'ai payés pour toi.
INNOCENT.—Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!
L'ÉLÈVE.—Tu appelles ça peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets…
INNOCENT.—Pas déjà si beaux, et secs comme des pendus.
L'ÉLÈVE.—Une pomme magnifique…
INNOCENT.—Petite et ridée, tu appelles cela magnifique!
L'ÉLÈVE.—Dix noix, une tarte excellente!
Innocent goûta la tarte et dit, en faisant la grimace:
—La cuisinière de maman en faisait de meilleures; ça sent le rance et la poussière!
L'ÉLÈVE.—Ma foi, mon cher, une autre fois achète toi-même et choisis à ton idée; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi mes vingt-trois sous.
INNOCENT.—Je te les donnerai quand nous rentrerons en étude; j'ai mis mon argent dans mon pupitre.
L'élève, satisfait de son premier succès, n'insista pas. Innocent goûta à tout et y goûta tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le lendemain. En rentrant à l'étude, il donna à l'élève infidèle une pièce de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.
—Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai à la première occasion.
-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pièce de cinq francs:
—Tenez père Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.
Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous donnera de temps en temps une ou deux pièces de cinq francs. De cette façon, vous êtes payé d'avance, et vous êtes bien sûr de n'y rien perdre.
Le portier enchanté de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire des gains considérables, remercia l'élève qui lui valait cette bonne pratique et témoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.
XI
LA POUSSÉE
Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades; les dernières récréations s'étaient bien passées; le maître d'étude, qui les surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulière, et qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois jours s'étaient passés depuis rentrée d'Innocent en pension; il paraissait s'habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour. Mais ce calme était, un calme trompeur; l'oubli du passé n'était qu'apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré par l'approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait vainement cherché un moment d'absence ou d'inattention du maître d'étude; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs mouvements. Un vendredi enfin le maître d'étude fut demandé par le chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des élèves; le grand élève s'aperçut de l'absence, il fit un signal convenu avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot; un hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur le malheureux Innocent, l'entraîna dans une encoignure, et là commença ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se jetèrent sur Innocent pour le presser, l'écraser contre le mur; les plus rapprochés l'écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se fit entendre. C'était la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord spectatrice indifférente de la poussée, commença à s'indigner et à s'émouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait à Innocent. Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un infant pour délivrer leur camarade; il ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant un hourra formidable, s'élancèrent comme des lions, sur le groupe des pousseurs; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent ainsi jusqu'à Innocent, qu'ils trouvèrent haletant, sans parole, presque sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat contre les grands élèves, qu'ils rossèrent et culbutèrent malgré leur force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des grands était constatée par une fuite générale, le maître d'étude et le maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu'ils avaient entendus. Innocent était couché par terre; Paul aidé par trois de ses camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet; ils lui mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient à la pompe; les yeux d'Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées, ses mains raidies convulsivement; son front était pâle et crispé.
La cour de récréation était un vaste champ de bataille; de tous côtés on se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui étaient en bien plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en lançant des ruades à leurs poursuivants.
—Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'écria le maître alarmé. Hervé, tâchez de établir l'ordre, pendant que je tâcherai de mon côté, de savoir ce qui est arrivé.
Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce qu'il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état.
Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l'absence de M. Hervé donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et d'une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au delà d'une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur, ses cris et ses supplications, ils l'ont pressé jusqu'à ce qu'il fût hors d'état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un danger séreux; mais nous n'y avons réussi qu'après bataille; il y a eu du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de perdre connaissance. Nous l'avons apporté ici pendant que les autres continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne sayons que faire pour lui rendre le sentiment.
—Vite un médecin! s'écria le maître, s'adressant à un garçon de classe. Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils recevront leur punition.
Le maître d'étude était parvenu à rétablir l'ordre; la grande classe, honteuse et alarmée, l'oeil morne et la tête baissée, s'était rangée d'un côté de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante, s'était placée en face, la tête haute, les yeux brillants.
—Messieurs, dit le maître s'adressant à la classe moyenne, vous vous êtes comportés bravement, avec humanité et générosité; vous avez, comme preuve de ma satisfaction, une levée générale de mauvais points.
Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de:
—Vive Monsieur le chef de la pension!
Se tournant ensuite vers la grande classe:
—Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et des lâches! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l'auditoire.) Oui, Messieurs, comme des lâches, répéta le maître avec force. Vous vous êtes mis douze contre un; vous avez usé lâchement et cruellement d'un moyen barbare en lui-même, et que des garçons de coeur et d'honneur devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une classe inférieure qui vous a battue et chassé: elle, forte du sentiment généreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous êtes chassés de ma maison; vous resterez consignés dans les cachots jusqu'à ce que vos parents vous envoient chercher… Ah! pas de réclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le maître; je ne fais jamais grâce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous, Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue; jusqu'à nouvel ordre; rentrez en étude, votre récréation est finies.
La grande classe défila en silence et se rendit à l'étude; l'absence du maître leur permit de raisonner de l'événement dont les rendait victimes leur'méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres de s'être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait un dîner d'amis et de cousins; un troisième avait une soirée de tours merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots. D'autres frémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la tête cachée dans ses main frappa tout à coup du poing sur la table et s'écria:
—Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous méritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois méchants garçons qui vont être chassés (et j'en suis très content), nous n'avons que des retenues, des pensums, des réprimandes; je ne sais si cela vous arrange, vous, mais moi, je déclare, que tout cela m'ennuie et que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'étais, un bon élève, un brave garçon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu raison; c'est…
—C'est un pestard et un lâche! je ne le regarderai de ma vie! s'écria un élève furieux.
—Je te dis, moi, que c'est un brave et honnête garçon. Les lâches, c'est nous, comme a dit le maître.
—Ah ça! vas-tu fouiner, capon?
—Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et je pense ce que je dis.
—Imbécile! dit l'élève en levant les épaules.
Hector ne répondit pas; il prit du papier et se mit à écrire. Les autres, après quelques instants de discussions, de gémissements et de regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnèrent d'être mieux, faits que d'habitude; les leçons apprises et bien sues; le silence fut gardé plus exactement que jamais. Le maître d'étude n'eut pas un mauvais point à marquer.
Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin, qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce temps. Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son évanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air à pleins poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effaré, voulut marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu; il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à articuler une parole.
Le maître et le maître d'étude Hervé firent approcher un banc, sur lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d'eau fraîche et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes, le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et fondit en larmes.
—C'est bon cela, dit le maître, c'est une détente. Laissez-le pleurer c'est très bon.
Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement, et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés; il en fit autant au maître d'étude; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauvé et où étaient ses ennemis.
Paul lui expliqua ce qui s'était passé; le maître compléta le récit et fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de continuer à le protéger.
—Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on voulait te tourmenter, nous sommes là. C'est que nous avons gagné là une fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!
—Nous sommes les zouaves du collège! s'écria Louis.
—C'est ça! 3 zouaves! répondit Jacques.
—Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l'infirmerie prendre un bain de pieds et te coucher, dit le maître d'étude.
—Oui Monsieur, répondit Innocent en se levant.
Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu'à l'infirmerie et de le recommander à l'infirmière. Le maître y consentit, et Innocent et son escorte firent une entrée, triomphale et bruyante à l'infirmerie. Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-là; ils racontèrent à l'infirmière ce qui était arrivé à Innocent; le récit traîna, fut recommencé dix fois; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à l'étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul: personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmière allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas Innocent Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu'il avait eu plus de peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni diète, ni purgation. On lui apporta à manger; il mourait de faim, et il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais l'infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec délices; l'infirmière ne s'en aperçut qu'à la dernière bouchée: il n'y avait plus rien, à confisquer; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le chercher. Mais, hélas! personne ne vint! Les élèves étaient tous partis, excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait là: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pensé à lui.
XII
LE PARLOIR
Après dîner. Innocent s'était retiré tristement dans un coin de la cour, lorsqu'il entendit appeler:
«Monsieur Gargilier, au parloir!»
Ses yeux brillèrent, et il s'élança vers la porte qui menait au parloir.
En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de
Cozrgbrlewski.
—Simplicie, Prudence, s'écria-t-il avec un accent de joie qui les surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz. Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?
SIMPLICIE,—Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?
INNOCENT.—Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste d'être seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intéresse à vous!
SIMPLICIE.—Comment, seul? Vous êtes près de cent ici.
INNOCENT.—On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant on est comme si on était seul.
COZRGBRLEWSKI.—Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous pas aimer être sans soeur et sans bonne femme?
INNOCENT.—Je m'ennuie. Je suis seul.
SIMPLICIE.—C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir à Paris et en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?
INNOCENT.—Tu as ma tante, toi.
SIMPLICIE.—Oui, c'est agréable, ma tante! Elle me donne des soufflets, elle me gronde. Je la déteste.
INNOCENT.—Tu as Prudence.
SIMPLICIE.—Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma société.
INNOCENT.—Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,
SIMPLICIE.—Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.
INNOCENT.—Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.
SIMPLICIE.—Et moi donc, si je pouvais retourner à Gargilier, comme je serais contente!
INNOCENT.—A quoi t'amuses-tu?
SIMPLICÏE.—A rien; je m'ennuie.
INNOCENT.—Et toi. Prudence?
PRUDENCE.—Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas. Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide à la cuisine, je promène Mam'selle.
INNOCENT.—Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.
SIMPLICIE.—Tu ne fais donc rien?
INNOCENT.—Rien.
SIMPLICIE.—A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait beaucoup en pension.
INNOCENT.—C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce que j'ai été malade.
PRUDENCE.—Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.
INNOCENT.—Ils m'ont pressé, j'ai manqué étouffer je suis tombé sans connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont délivré.
PRUDENCE.—Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?
Innocent, enchanté d'exciter la compassion, raconta longuement la poussée dont il avait été victime et le renvoi des trois élèves qui avaient excité les autres et qui avaient dirigé la presse. Simplicie admirait plus le courage des défenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait son frère. Quand il eut fini son récit. Prudence pleurait à chaudes larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air féroce, serrait les poings et répétait:
—Si moi là, moi aurais tué tous, comme à Ostrolenka. Brigands, scélérats, bêtes brutes!
Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: «Voilà ce que c'est!… C'est bien ta faute! Tu as voulu être en pension!… et voilà ce que tu as gagné à ton pensionnat.»
INNOCENT.—Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces garçons étaient si méchants!
PRUDENCE.—Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pièces.
INNOCENT.—Le maître a chassé les trois plus méchants; les autres n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me défendront contre les grands.
COZRGBRLEWSKI.—C'est grand qui a fait cela.
INNOCENT.—Oui, c'est la grande classe.
COZRGBRLEWSKI.—Coquins! Grand contre petit! Lâches! lâches!
Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux élèves de la grande classe entrèrent au parloir. Coz s'élança vers eux:
—Vous, quelle classe? petit ou grand?
—Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.
—Ah! vous grande! vous lâches! vous presser M. Nocent? Voilà pour grands, voilà pour lâches, voilà pour presser.
Et chaque voilà fut accompagné d'un moulinet de bras et de jambes qui terrassa les élèves avant qu'ils eussent pu se reconnaître. Prudence applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait ébahi; Coz, les poings menaçants, regardait avec un sourire satisfait les deux élèves étendus à ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.
Quand ils furent debout, ils jetèrent à Coz un regard menaçant et quittèrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait à grands pas en long et en large dans le parloir.
INNOCENT.—Vous avez fait mal, Coz; ils vont être furieux contre moi.
COZRGBRLEWSKI.—Eux lâches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits faire peur aux grands.
—Certainement que vous avez très mal fait. Monsieur Coz, reprit Simplicie avec aigreur, ces jeunes élèves ont l'air très bon et vous avez été très grossier pour eux.
COZRGBRLEWSKI—Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir lâches, grands comme petits.
SIMPLICIE,—Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui dimanche.
COZRGBRLEWSKI.—Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups, c'est mieux.
—Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les. épaules.
—Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit Prudence après une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous dînerez, et le soir Coz vous ramènera.
INNOCENT.—Je ne demande pas mieux, je serai enchanté; mais il faut une permission.
PRUDENCE.—Et comment faire?
INNOCENT.—Je vais aller, la demander au maître. Attendez-moi, je vais revenir.
Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie répétèrent ce cri, Innocent était noir comme un nègre; sa tête, son visage, ses habits, ses mains étaient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continuèrent tous quatre à crier pendant que la porte, restée ouverte, laissait voir des têtes d'élèves qui apparaissaient et se retiraient aussitôt; les éclats de rire de la cour répondaient aux cris de détresse du parloir. Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit précipitamment pour aller chercher les maîtres. Ils ne tardèrent pas à accourir et témoignèrent leur colère en voyant cette nouvelle méchanceté des élèves. Les deux grands que Coz avait si bien rossés avaient pris conseil de leurs camarades et avaient décidé que Coz ou Innocent recevrait le grand baptême; ils étaient allés accrocher un pot de cirage à une ficelle au-dessus de la porte, de façon que la porte, en s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui sortirait la première. Ils étaient bien sûrs que ce serait Innocent ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se vengeraient ainsi de la volée de coups que Coz leur avait donnée.
Les maîtres emmenèrent Innocent dans la cuisine, où on le savonna à l'eau chaude des pieds à la tête. Prudence avait voulu le suivre et donner ses soins à son jeune, maître. Simplicie et Coz étaient restés au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excité la colère des élèves en les injuriant et en les battant sans aucun motif. Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les accusations malveillantes de Simplicie.
Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptême au cirage, et vêtu de sa plus belle redingote traînante, de son plus large pantalon à la mamelouk,, de sa plus longue cravate à cornes menaçantes, et de ses bottes vernies à grands talons. Prudence était fière de la toilette de son jeune maître; Innocent était si content de sortir avec ses plus beaux vêtements, qu'il ne songeait plus à sa teinture si récente. Le maître, qui pensait à l'honneur de sa maison, restait sombre et mécontent; il dit à Prudence et à Simplicie de ne pas s'alarmer du tour qu'on avait joué à Innocent, qu'il punirait sévèrement les coupables afin que chose pareille ne recommençât pas. Simplicie balbutia quelques paroles de remerciement, Prudence fit révérence sur révérence, Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.
Le maître entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule réponse de la classe,
—Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le maître, toute la classe est consignée jusqu'à ce qu'ils se soient déclarés; pas de récréations, pas de promenades. Le maître se retira: Les élèves se regardèrent avec, anxiété, et tous entourèrent Grégoire et Honoré, les deux meneurs.
—Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest joliment aimable ce que vous faites là! Nous allons tous être enfermés parce qu'il vous plaît de vous faire rosser et de vous venger sur ce grand dadais de Gargilier. Ce garçon est un porte-malheur. Il nous a donné plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions eu dans toute l'année.
GREGOIRE.—Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu noirci! Il n'a pas eu ce qu'il méritait je déteste ce Gargilier.
LES ÉLÈVES.—Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui nous a fait consigner.
GREGOIRE.—Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honoré et moi nous avons parlé du grand baptême.
UN ÉLÈVE.—Oui, mais nous n'avons pas attaché le pot de cirage.
UN AUTRE ÉLÈVE.—Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas se mettre en guerre avec vous.
LES ÉLÈVES.—Vous allez vous déclarer, et dès ce soir, avant la récréation; sinon, vous aurez les petites et les grandes misères, soyez-en sûrs.
Grégoire, et Honoré s'éloignèrent pour se consulter, pendant que les élèves continuèrent à s'agiter et à délibérer sur les vexations auxquelles seraient soumis les coupables. On décida que leurs pupitres seraient bouleversés, leurs copies déchirées, leurs livres tachés d'encre, leurs lits inondés, leurs chaussures enlevées, leurs brosses à cheveux brûlées, leurs provisions de bouche saupoudrées de terre et de cendre, leurs cheveux tirés, leurs oreilles, allongées, leurs habits déchiquetés, et quelques autres inventions aussi méchantes. Quand on rentra dans les salles d'étude, Grégoire et Honoré, qui avaient appris par leurs camarades la décision prise contre eux, jugèrent prudent de se déclarer, et ils prièrent le maître d'étude d'aller dire au chef de pension qu'ils étaient les seuls coupables du tour joué à Innocent. Le maître d'étude les engagea à y aller, eux-mêmes et leur donna une permission de sortie de classe.
—Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'étude? leur demanda rudement le maître en les voyant entrer.
Les deux élèves présentèrent leur permission et balbutièrent une phrase pour expliquer que c'étaient eux qui avaient accroché le pot de cirage à la porte du parloir.
—C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vérité; votre punition en sera plus légère. Au lieu de vous renvoyer de ma maison, comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre aveu, je me borne à vous mettre en demi-retenue de récréation pendant trois jours, et à vous priver de la promenade au bois de Vincennes, jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez à M. Hervé ce papier qui lève la retenue de la classe.
Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pénibles et moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent à souffrir, et que nous aurons encore occasion de signaler.
XIII
LA SORTIE
Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski.
—Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet.
MADAME BONBECK.—Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la bémol.
INNOCENT.—Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir!
MADAME BONBECK.—De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me connais à peine.
INNOCENT.—Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.
MADAME BONBECK.—Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon, mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti?
INNOCENT.—Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous.
MADAME BONBECK.—Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons l'andante pianissimo, con amore, maestoso!
A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui, bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau, et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main, jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste, du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois accompagnés du fidèle Coz.
Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz, qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchantée de se donner une si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les enfants.
Ils marchèrent longtemps et toujours droit en avant. Ils étaient arrivés sans le savoir aux Champs-Elysées; c'était pour eux un spectacle magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux divers, les Guignols et autres théâtres leur causaient une admiration telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrêtaient, regardaient! Ils s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se retournèrent pour en demander à Prudence. Point de Prudence, ils étaient seuls.
—Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.
—Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si vous n'avez pas de quoi les payer?
—Nous croyions que ma bonne était avec nous.
—Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promène avec sa bonne! Tout cela est bel et bon, mon brave garçon, mais il me faut mes six sous, et je saurai bien vous les faire dégorger.
Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour les enfants. La femme les tarabustait, les menaçait de les faire arrêter comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent par pleurera et appeler é leur secours Coz et leur bonne.
—Ça n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!
—Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils n'ont pas d'argent, ils ont des vêtements; ceux du garçon sont assez grands pour en vêtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote. Voyons, mon garçon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.
—Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se sauvant de chaise en chaise.
—Au secours! répétait Simplicie courant après son frère.
—Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.
—Ils veulent me voler six sous! cria la femme.
—Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.
—Rendez à cette femme les six sous que vous lui avez volés, mauvais garnements, dit le sergent de ville.
—Nous n'avons pas volé; nous n'avons pas d'argent pour payer ses chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.
Après quelques informations prises de droite et de gauche, le servent de ville déclara à la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa protection.
—Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants ont sans doute leurs parents à Paris; en sachant leur adresse, vous rentrerez toujours dans vos six sous. Où demeurez-vous, mon garçon?
—Je loge à la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma tante, Mme Bonbeck.
Le sergent de ville sourit; la foule éclata de rire à nom significatif,
—Un nom qui vous irait, dit un des rieurs à la bonne femme.
—Où demeure votre tante? demanda le sergent de ville.
—Rue Godot, répondit Innocent
—Quel numéro?
—Je ne sais pas, j'ai oublié.
—Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le sergent de ville.
—Mous reconnaîtrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un fiacre qui nous y mènera.
—Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmènera, mais ne vous mènera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.
—Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'écria Innocent éclatant en sanglots.
Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de vérité, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux, et qu'il les mènerait lui-même rue Godot.
—Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui réponds des six sous qu'on vous doit.
Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut séparée violemment, et une femme éperdue, suivie par un homme à mine étrange, s'élança dans le cercle au milieu duquel se tenaient le sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de chaises, fit trébucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.
—Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes maîtres, faut-il que j'aie eu ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous étiez accusés de vol par une méchante créature qui…
—Qu'est-ce à dire, méchante créature? interrompit la loueuse avec colère. Créature vous-même, et mauvaise créature, encore!…
—J'ai retrouvé mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du tout, répondit Prudence avec majesté.
—Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse d'enfants, coureuse, de promenades!
—Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modération, dit le sergent.
—Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes maîtres! pardonnez-moi ma distraction; Je ne sais où j'avais la tête d'avoir pu vous perdre de vue une seule minute! Je n'ai pas cessé de courir et de vous appeler depuis que je vous ai perdus.
Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus à la loueuse de chaises, ni à ses injures; elle questionnait les enfants, écoutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule s'attendrissait et laissa éclater un murmure de désapprobation quand la loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda impérieusement ses six sous.
—Quels six sous? que voulez-vous encore?
—Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.
Le sergent de ville expliqua à Prudence la réclamation de la loueuse. Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre à la femme, en lui disant avec sévérité:
—Les voilà, ces six sous pour lesquels vous avez insulté mes pauvres jeunes maîtres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le prédis.
La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha sans répondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour retourner à la maison, non sans avoir remercié encore le sergent de ville de la protection qu'il avait accordée à ses jeunes maîtres. Le Polonais était honteux d'avoir si mal rempli son rôle.
—Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire à tante et à camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oublié regarder enfants, avoir regardé chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait. Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie rien dire du pauvre Coz.
PRUDENCE.—Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes maîtres non plus, c'est ma faute plus que la vôtre, moi la bonne, moi qui les ai élevés, C'est moi qui suis coupable.
INNOCENT.—Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus coupables que toi; nous marchions, nous nous arrêtions sans penser à toi et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas à ma tante; elle serait probablement, en colère.
SIMPLICIE.—Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.
COZRGBRLEWSKI.—Et moi chassé; et n'avoir plus chambre ni dîner; garder seulement trente sous, donnés par le gouvernement; c'est pas assez pour tout acheter, tout payer.
PRUDENCE.—N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade ne sauront pas un mot de l'affaire. Dépêchons-nous pour ne pas être en retard. Mme Bonbeck n'aime pas à attendre.
XIV
POLONAIS RECONNAISSANTS
Ils se dépêchèrent si bien qu'ils arrivèrent à la maison juste à temps pour dîner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz et Prudence, qui avaient longtemps couru à la recherche des enfants, étaient rouges et suants; il allèrent chacun chez soi pour changer de linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela et il accourut dans la salle à manger; où Mme Bonbeck se mettait à table avec Boginski et les enfants.
MADAME BONBECK.—Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous avez! Plus rouge que vos cheveux! Où avez-vous été pour vous mettre en cet état?
COZ.—Moi pas rouge, Mâme Bonbeck; moi pas état, moi comme toujours.
MADAME BONBECK.—Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous êtes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir pourquoi vous êtes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir pourquoi vous êtes rouge.
COZ.—Moi peux pas savoir, Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.—Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie, qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.
SIMPLICIE.—Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce qu'il a chaud probablement.
MADAME BONBECK.—Et pourquoi a-t-il chaud?
SIMPLICITÉ.—Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait chaud.
MADAME BONBECK.—Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?
SIMPLICIE.—Je ne sais pas, ma tante.
MADAME BONBECK.—Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas, ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas me dire pourquoi Coz est si rouge.
INNOCENT.—Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.
MADAME BONBECK.—Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!
Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate.
—Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer librement.
Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck; on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment du malheureux Polonais.
—Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz?
Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut ouvert, examiné.
MADAME BONBECK.—Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se dépêtrer.
Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à plusieurs reprises, avec affection et respect.
—C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec émotion; et une autre fois, quand vous manquerez du nécessaire, venez me le dire. Je ne laisserai pas dans le besoin des créatures humaines chassées de leur pays par un abominable Néron.
Boginski et Coz essuyèrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgré eux; Mme Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:
—Allons, allons, s'écria-t-elle avec gaieté, nous voici à même de trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens heureux.
—Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie à mi-voix.
—Ni la mienne, ajouta Innocent de même en soupirant.
MADAME BONBECK.—Qu'est-ce que vous marmottez là-bas, vous autres? Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde soit heureux.
INNOCENT.—Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je ne suis pas heureux parce que je vis éloigné de vous dans cette horrible pension où je m'ennuie à mourir.
MADAME BONBECK.—Qu'est-ce que je te disais, mon garçon? tu as voulu faire à ta tête, et voilà. C'est bien tout de même, ce que tu dis là. Nous arrangerons cela; j'écrirai à mon frère Gargilier; nous te tirerons de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la moue?
SIMPLICIE.—Je ne sais pas, ma tante.
MADAME BONBECK.—Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus impatientante. «Je ne sais pas, ma tante.» Pourquoi ne dis-tu pas comme ton frère? A la bonne heure, celui-là. Il parle et parle très bien. Tiens, j'ai une furieuse démangeaison de te donner une paire de claques. Va-t'en. Vrai je ne réponds pas de moi; la main me démange.
Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se soustraire aux envies fâcheuses de sa tante et courut se jeter sur une chaise dans sa chambre; elle réfléchit tristement à la vie qu'elle menait à Paris: pas un plaisir, pas même de repos, et beaucoup de contrariétés, de peines et d'ennuis. Elle commença à reconnaître le vide que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur tendresse; leur dévouement lui apparut sous son vrai jour; elle se trouva ingrate et méchante; elle sentit combien elle les avait blessés, chagrinés; elle pensa avec effroi au temps considérable qui lui restait encore à vivre loin d'eux et près d'une tante qu'elle redoutait; Après quelques hésitations elle se décida à écrire à sa mère et à la prier de la laisser revenir à Gargilier.
Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut chargé de le ramener au collège, où il fut reçu par l'annonce d'une retenue de récréation pour n'être pas rentré la veille. Il eut beau réclamera le maître d'étude lui répondait toujours: «C'est le règlement! je n'y puis rien changer». Il se soumit en pleurant et, de même que Simplicie, réfléchit avec douleur aux douceurs de la vie de famille dont il s'était privé, et aux ennuis pénibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il réfléchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure matinale du lever, à la nourriture mauvaise et insuffisante, à la tyrannie des élèves, à la longueur des leçons, aux punitions infligées pour la moindre négligence, et il se repentit amèrement d'avoir forcé son père à l'envoyer dans cette maison d'éducation.