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Les deux nigauds

Chapter 19: XIX
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About This Book

The story portrays a rural family whose parents, exasperated by the constant whining of their two young children, resolve to send them to Paris for the winter as a corrective measure. The father arranges for the maid Prudence to accompany them, and for the girl to be placed with an austere aunt while the boy is enrolled in a strict boarding school. The narrative follows the children's preparations and secret delight at having won their request, the parents' mixed feelings, and the implied lessons about discipline, urban life, and childhood caprice, delivered in a lightly comic, domestically observant style.

XV

LA POLICE CORRECTIONNELLE

Quelques jours après la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle chemise à carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effarée, présentant d'une main tremblante un papier à sa maîtresse. Mme Bonbeck prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa échapper un juron et, se tournant vers les Polonais:

—C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous traîne en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme Courtemiche et son chien.

—Ha! ha! ha! répondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien, méchante bête. Coz et moi avoir jeté chien par la fenêtre, puis Mme Courtemiche avec chien; voilà tout.

MADAME BONBECK.—Comment, voilà tout? Mais c'est énorme! Avec une femme furieuse qui veut plaider, vous serez condamnés à l'amende, à la prison.

BOGINSKI.—Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent; prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre Polonais habitués à mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec attendrissement les mains ridées de sa bienfaitrice; qui éclata en sanglots.

MADAME BONBECK.-Mon pauvre garçon! hi! hi! hi! je suis désolée! hi! hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous interrogera. Le papier dit que c'est à une heure, hi! hi! hi! J'irai avec vous, mon ami, je vous protégerai; et le pauvre Coz aussi; car il est également appelé devant le juge d'instruction.

A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra éperdue.

—Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame! faut-il que J'aie vécu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes maîtres! ils ne peuvent pas aller là-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est impossible! Mes pauvres jeunes maîtres!

MADAME BONBECK.—Quoi donc?… Qu'est-il arrivé? Parle donc, parle donc, folle que tu es!… Pourquoi cries-tu?… De quel malheur parles-tu? Vas-tu répondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse d'importance.

PRUDENCE.—Voilà, Madame! Lisez! Mes jeunes maîtres et moi, appelés devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir battu et jeté sur la route Mme Courtemiche et Chéri-Mignon.

MADAME BONBECK.—Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en dirai, ainsi qu'à sa Courtemiche. Et j'emmènerai l'amour des chiens; il débrouillera l'affaire, avec ce Chéri-Mignon, qui me fait l'effet d'être un vaurien, un animal fort mal élevé.

PRUDENCE.—Pour ça oui. Madame! Mal élevé tout à fait! Grognon, querelleur, méchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'opposé de l'Amour.

MADAME BONBECK.—Comment? de l'Amour? Quel Amour?

PRUDENCE.—L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table.

MADAME BONBECK.—Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle l'amour des chiens; ce n'est pas son nom.

PRUDENCE.—Pardon, Madame, je croyais..,

MADAME BONBECK.—C'est bon, c'est bon. Préparons-nous pour le tribunal de demain. Raconte-moi bien en détail ce qui est arrivé.

PRUDENCE.—Une chose bien simple, Madame, il est arrivé que ce maudit chien a mangé tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre mille.

MADAME BONBECK.—Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si tu étais chien, tu en ferais autant.

PRUDENCE, piquée.—Ça se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais pas l'honneur d'être chien, et chien grognon, querelleur, méchant, voleur, je ne puis dire à Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu cette chance-là.

MADAME BONBECK.—C'est bon, c'est bon! Faut pas te fâcher. Prude; tu pourrais être pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal?

PRUDENCE.—Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme ça, j'ajouterai qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il était grognon, hargneux.

MADAME BONBECK.—Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est que sa maîtresse ne l'avait pas lavé; s'il montrait les dents, c'est qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il était grognon, c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser.

PRUDENCE.—Puisque Madame trouve des excuses à toutes les sottises de cet animal, je n'ai plus rien à dire.

MADAME BONBECK.—Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arrivé;
Prude parle comme une crécelle, sans rien dire,

BOGINSKI.—Voilà, Mâme Bonbeck. Chien mauvais; maîtresse méchante, colère; donne claques terribles à M. Innocent. Mme Prude crier. Moi punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier; vouloir battre tous, crever oeil à tous. Diligence arrêter; camarade et moi, prendre Courtemiche pousser à la porte; Courtemiche grosse, pas passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes à Courtemiche. Voilà.

MADAME BONBECK.—Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une voiture et sa route jusqu'à Paris.

BOGINSKI.—Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent.

MADAME BONBECK.—Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche, il faut faire de l'argent.

BOGINSKI.—Moi veux bien; mais comment?

MADAME BONBECK.—Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis, je ne vous laisserai pas pourrir en prison.

Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restèrent fort tranquilles; Prudence continua à se désoler, à s'inquiéter pour ses jeunes maîtres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitèrent d'une sonate qu'elle s'acharnait à écorcher en mesures ou hors de mesures, pour s'échapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie resta dans sa chambre s'ennuyant, bâillant, pleurnichant et… regrettant Gargilier.

Le lendemain Mme Bonbeck, escortée des Polonais, de Prudence et de Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais où se tenait la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait d'autres causes.

Enfin on les introduisit dans la salle; leur entrée causa quelque surprise, vu l'étrangeté des figures. Mme Courtemiche et Chéri-Mignon occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur le banc des prévenus.

Le président du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se font entendre. C'est Chéri-Mignon qui récuse le témoin Folo.

L'HUISSIER.—Silence, Messieurs!

Chéri-Mignon aboie avec fureur.

LE PRÉSIDENT. riant—Huissier, faites taire le plaignant.

Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche à apaiser Chéri-Mignon.

LE PRÉSIDENT.—Mme Courtemiche et le nommé Chéri-Mignon par l'organe de sa maîtresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nommés Prudence Crépinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous à reprocher aux prévenus.

MADAME COURTEMICHE.—Je leur reproche tout: cruauté, méchanceté, injustice, assassinat.

LE PRÉSIDENT.—Précisez votre accusation.

MADAME COURTEMICHE.—Mon président, je précise en les accusant de tout ce qu'on, peut reprocher à des êtres à face humaine, mais qui sont plus brutes que les brutes.

LE PRÉSIDENT.—Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus clairement.

MADAME COURTEMICHE.—Ce que je dis est pourtant assez clair, mon président. Ce sont des gens à périr sur l'échafaud.

LE PRÉSIDENT.—Si vous continuez à ne vouloir rien dire de positif, on va passer à une autre cause et renvoyer les prévenus de la plainte.

MADAME COURTEMICHE.—Renvoyez, mon président, renvoyez en prison, à
Mazas, à Vincennes, ça m'est égal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai,
Chéri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison?

Chéri-Mignon répondit par un aboiement formidable auquel Folo répliqua par un grognement sourd. Chéri-Mignon, s'élança des bras de sa maîtresse, saute aux oreilles de Folo qui le reçut avec un coup de dent. Chéri-Mignon, exaspéré par cette défense inattendue, se jeta de nouveau sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.

«Pille, Folo!» lui cria Mme Bonbeck, irritée de l'acharnement du caniche.

Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que Chéri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui donner le temps de se relever.

Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient; les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empêchaient la voix du président de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les chiens et remirent à Mme Courtemiche son favori, mordu et éreinté; Folo alla recevoir les caresses de sa maîtresse et les félicitations de la foule.

LE PRÉSIDENT.—Cette scène est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la dernière fois, expliquez-vous ou quittez l'audience.

MADAME COURTEMICHE.—Que Je m'explique! Que je m'explique devant une Cour qui laisse insulter, dévorer mon Chéri-Mignon, mon ami, mon enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des sans-cervelle…

LE PRESIDENT.—Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous engage à vous taire.

MADAME COURTEMICHE.—Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler, moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que c'est une honte, une humiliation pour le pays que je représente, d'être traitée comme je le suis par un tas de gens…

LE PRESIDENT.—Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la patience du tribunal.

MADAME COURTEMICHE.—Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me touchez pas… Je veux leur dire… Aïe! Aïe! Ne me tirez pas… Je veux leur dire qu'ils sont un tas… Aïe aïe! au secours! à l'assassin! Ne me poussez pas! Aïe!…

Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et son chien. Mme Bonbeck, restée triomphante s'approcha du président, à la grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de main:

—Bien jugé, président! Vous êtes un brave homme, saperlotte! Folo s'est sagement et bravement comporté; l'autre est un lâche, un chien, sans coeur et sans éducation. Bonsoir, président; je voua salue. Messieurs, et je vous présente deux braves Polonais…

BOGINSKI.—Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka, tuer beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande; Mme Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche; moi…

—Emmenez ces gens, dit le président à l'huissier; les prévenus sont aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie jamais eu à juger.

L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais saluèrent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L'huissier essaya de lui prendre le bras.

—Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur moï, je vous fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice, c'est toujours la même chose; nous la rendrions mieux nous deux.

Avant que le président se fût décidé à relever la phrase injurieuse de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche… suivie des Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et troublées.

—Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d'affaire; bravo, mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal digne de sa maîtresse. C'est à rire, parole d'honneur!

Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck régala Folo d'un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite. Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo et de quoi elle avait remercié, le président, pourquoi elle lui avait dit des injures en se retirant, et par quelle action d'éclat Folo avait mérité un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi, et s'éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.

XVI

UNE SOIRÉE CHEZ DES AMIES

Quelques jours après la scène de police correctionnelle, Mme Bonbeck dit à Simplicie de s'habiller pour aller passer la soirée chez Mme de Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut appeler Prudence.

—Vite, Prudence que je m'habille.

PRUDENCE.—Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?

SIMPLICIE.—Ma plus belle, en taffetas à carreaux.

PRUDENCE.—Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?

SIMPLICIE.—Ah! mon Dieu! je n'ai pas pensé à la coiffure. Je n'en ai pas.

PRUDENCE.—Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien pommadés, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.

SIMPLICIE.—Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire à Coz d'aller m'acheter une couronne de fleurs.

PRUDENCE.—Oui, Mam'selle.

Prudence courut chercher Coz, qui courut à son tour faire l'emplette demandée par Simplicie. Un quart d'heure après il rentra tout essoufflé, apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.

SIMPLICIE.—Qu'est-ce que ces énormes fleurs? C'est beaucoup trop gros, trop grand.

PRUDENCE.—Le marchand a dit à Coz qu'on les portait comme ça, que c'était la grande mode.

SIMPLICIE.—Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma tête. Prudence.

PRUDENCE.—Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte; ce sera magnifique.

Prudence, ne sachant pas employer les épingles à cheveux, se mit à coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le désir d'être belle tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle regarda Simplicie avec admiration.

—Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tête de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.

Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs qui surmontait sa tête déjà trop grosse et acheva de s'habiller.

SIMPLICIE.—Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.

PRUDENCE.—Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester à l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.

SIMPLICIE.—Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre sous à mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de l'autre jour.

La pauvre Prudence, un peu mortifiée et chagrine mais toujours dévouée à ses maîtres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix minutes, parée comme une châsse. Un grand bonnet breton, une croix à la Jeannette un châle en foulard de coton, plissé à la bretonne, une robe de laine rayée rouge un tablier en laine noire, des souliers à boucles, des bas à côtes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie l'examina des pieds à la tête, et fut contente, son amour-propre était satisfait.

—C'est bien, dit-elle; dis à Coz d'aller chercher une voiture.

Peu d'instants après, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'éleva entre Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz à l'antichambre. Claire laissa échapper un: «Ah!» involontaire à l'apparition de cette toilette singulière. L'exclamation de Claire fit retourner une douzaine de cousines et d'amies qui étaient réunies dans le salon, et chacune répéta le «Ah!» de Claire; un sourire général succéda à ce premier moment de surprise. Simplicie avança pour dire bonjour à ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une révérence à chacune d'elles. A la cinquième, Sophie s'écria:

—Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en cérémonie comme à une présentation; Claire, mène la dire bonjour à maman.

Claire, étouffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon à côté.

—Maman, dit-elle…

—Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner

CLAIRE.—Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.

MADAME DE ROUBIER.—Bonjour, Mademoiselle. Vous me… Ah! mon Dieu! quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu déguisé si ridiculement cette pauvre fille?

CLAIRE.—Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.

MADAME DE ROUBIER.—Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette! Quelle idée bizarre! Ma pauvre Simplicie, à Paris il n'est pas d'usage de se déguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore loin. Ôtez tout cela, et gardez les vêtements que vous avez sous cette robe de grand'mère qui ne vous va pas du tout.

SIMPLICIE.—Mais, Madame…

MADAME DE ROUBIER.—Claire, explique-lui que c'est ridicule.

CLAIRE, riant.—Mais, maman…

MADAME DE ROUBIER.—Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le monde rit de votre déguisement.

Simplicie rougit et parut agitée; elle venait de comprendre le ridicule de sa mise.

MADAME DE ROUBIER.—Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? Êtes-vous souffrante?

Simplicie ne répondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui où étaient les enfants; elle les trouva riant tous aux éclats; le rire gagna Claire, malgré ses efforts pour garder son sérieux; Marguerite et Sophie chuchotaient et riaient à se tordre. Simplicie, honteuse, désolée, restait debout, tête baissée, plus ridicule encore par le contraste de ses pivoines énormes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa mine piteuse et ses yeux larmoyants.

CLAIRE.—On s'est moqué de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ôter ces fleurs horribles; vous serez déjà moins drôle.

MADELEINE.—Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret; ce ne sera pas long.

Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire une pivoine.

SIMPLICIE.—Aïe vous m'arrachez les cheveux.

SOPHIE.—J'ai à peine tiré; je n'ai touché qu'une pivoine, une belle, par exemple.

Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.

MARGUERITE.—Qu'y a-t-il donc à ces pivoines? On ne peut pas les détacher des cheveux!

—C'est cousu! s'écria Sophie.

—Cousu! répétèrent les enfants, en se poussant pour voir,

SOPHIE.—Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!

Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputèrent la tête de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.

Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien que, peu d'instants après la couronne de pivoines put être enlevée; mais hélas! avec un accompagnement formidable de cheveux,

Claire poussa un cri. Simplicie leva la tête et vit les pivoines avec une frange de ses cheveux.

SIMPLICIE.—Mes cheveux! mes pauvres cheveux!

Et, se levant avec précipitation, elle courut à une glace, où un spectacle déplorable s'offrit à ses regards; sa tête ressemblait à une tête de loup: ses cheveux, coupés en brosse, se dressaient de tous côtés; partout des mèches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait immobile et consternée. Se retournant enfin avec colère:

—Vous êtes des méchantes, Mesdemoiselles; c'est exprès que vous m'avez rendue affreuse et ridicule.

MARGUERITE.—Affreuse, vous ne l'êtes pas plus qu'avant, Mademoiselle; et ridicule, vous l'êtes moins que vous ne l'étiez.

SIMPLICIE.—C'est par jalousie que vous avez abîmé mes fleurs et mes cheveux.

VALENTINE.—C'est par charité pour qu'on ne se moque pas de vous toute la soirée.

SIMPLICIE.—Il n'y a que chez vous où l'on se moque de moi; à Gargilier et chez ma tante, personne ne s'en moque.

SOPHIE.—Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons été vous chercher?

SIMPLICIE.—Pourquoi m'avez vous invitée?

MARGUERITE.—C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous consoler de votre aventure de l'autre jour.

CLAIRE.—Écoutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes très fâchées de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de peigne, il ny paraîtra pas.

SIMPLICIE.—Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.

CLAIRE—Où est votre bonne?

SIMPLICIE.—Dans l'antichambre… Prudence! Prudence! viens me recoiffer.

Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se rendre à l'appel de sa jeune maîtresse. Elle poussa un cri d'effroi en voyant la tête hérissée de Simplicie, dépouillée de ses belles pivoines.

SIMPLICIE.—Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont fait par jalousie de mes pivoines.

PRUDENCE.—Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles demoiselles! Pas possible!

SIMPLICIE.—Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coupés.

—Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle
Simplicie! Je n'aurais jamais cru…

CLAIRE.—Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie que nous avons coupé si maladroitement les cheveux de votre pauvre Simplicie; nous avons été maladroite en voulant la débarrasser de sa couronne de pivoines, qui était ridicule.

PRUDENCE.—Mam'selle trouve! C'était pourtant bien joli; je les avais cousues bien solidement, et ça faisait bon effet sur la tête de Mam'selle.

Tout en parlant, Prudence défaisait les nattes de sa jeune maîtresse; on lui avait apporté un peigne et une brosse. Quand tout fut défait, il n'en resta pas le quart sur la tête de Simplicie; presque tout était coupé. Simplicie pleurait, Prudence se désolait, les enfants étaient consternés, quoique Simplicie n'inspirât pas beaucoup de compassion.

—Que faire? s'écria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander à maman de venir voir.

Claire courut raconter à sa mère ce qui était arrivé. Mme de Roubier ne fut pas fâchée de cette leçon donnée à la vanité de Simplicie; elle alla juger par elle-même, avec ses soeurs, A et amies, de l'étendue du dégât; elle sourit de la figure étrange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur seul pouvait trouver un remède à l'ouvrage de ces demoiselles. Elle sonna, dit à un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer à la Caracalla, avec les cheveux courts et frisés partout. Le coiffeur arriva sourit, coupa les mèches restantes, retailla les cheveux mal coupés, mit les fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frisée comme un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa bonne humeur. La soirée se passa à plaisanter sans méchanceté de la mésaventure de Simplicie, quelques pointes lancées par Marguerite et par Sophie piquèrent légèrement Simplicie, mais elle ne les comprit pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gâteaux, du thé des sirops terminèrent la soirée. Quand Simplicie prit congé de Mme de Roubier, celle-ci lui dit:

—Ma chère enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez habillée simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement, de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier soi-même, et ne pas chercher à être mieux que les autres. Je suis fâchée que vos cheveux soient au panier au lieu d'être restés sur votre tête, mais la faute en est à votre mauvais goût et à votre vanité.

Simplicie rougit, ne dit rien, mais se révolta dans son coeur contre le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondément sur une banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une chaise. On eut de la peine à réveiller le pauvre Coz; il courut chercher un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au domicile de Mme Bonbeck. Simplicie était loin de s'attendre à l'orage qui avait grondé en son absence et qui devait éclater au retour sur sa tête frisée à la Caracalla.

XVII

COLÈRE DE MADAME BONBECK

Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck attendait au salon que Boginski eût revêtu les beaux habits qu'elle lui avait fait faire; elle-même avait fait une toilette soignée; ses cheveux gris étaient ornés d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe était en soie brochée d'émeraude; ses mains ridées étaient cachées par des gants blanc en peau de daim, et ses pieds étaient chaussés de bas chinés et de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement. Boginski entra, bien peigné, bien cravaté, bien habillé.

—C'est bien, mon ami, lui dit-elle après l'avoir inspecté, vous êtes très bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prêtes et envoyez chercher un fiacre.

Boginski revint la mine effarée.

Mâme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.

MADAME BONBECK.—Partis! Comment, partis! Où partis?

BOGINSKI.—Moi pas savoir, Mâme Bonbeck. Trouvé personne, chambre vide.

MADAME BONBECK.—Mon ami, je vous ai déjà dit de ne pas toujours répéter
Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence
Je vais lui laver la tête d'importance. A-t-on jamais vu une sotte
pareille, qui laisse courir cette péronnelle avec ce Polonais roux!

Boginski avait disparu aussitôt après avoir reçu l'ordre de chercher
Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.

BOGINSKI.—Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!

MADAME BONBECK.—Elle aussi. C'est trop fort! la misérable! Je lui donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre à l'avenir! Ah! elles croient qu'on peut se moquer de moi et me planter là comme une vieille guenille! Elles croient quelles iront en soirée et que je resterai à garder la maison! Et qu'allons-nous faire à présent, mon ami? Où aller pour nous amuser?… Mais parlez-donc. Où voulez-vous que j'aille?

BOGINSKI—Moi peut mener Mâme, B…. (Boginski s'arrête à temps) au café
Musard. Très joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement…

MADAME BONBECK—Seulement quoi?… Parlez, donc, diable d'homme!

BOGINSKI.—Seulement, moi pas d'argent pour payer entrée.

MADAME BONBECK.—Je payerai, imbécile! Donne-moi le bras et viens.

Mme Bonbeck, écumant de colère, saisit le bras de Boginski terrifié, descendit l'escalier quatre à quatre, traversa, les rues, longea les trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter contre un homme qui avait un cigare entre les dents.

«Doucement, la belle», dit l'homme en étendant les bras et lui barrant le passage.

Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui était un peu pris de vin et qui, dans l'obscurité, croyait reconnaître sa soeur qu'il attendait, voulut l'attirer sous le réverbère pour se montrer à elle.

«Lâchez-moi!» cria Mme Bonbeck.

L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le ruisseau en s'écriant:

«Gredin!»

Le réverbère éclairait en ce moment le visage furibond et la personne étrange de Mme Bonbeck.

L'homme se recula épouvanté en criant:

«Le diable!»

—A ce cri, la foule ne tarda pas à s'amasser; Boginski, embarrassé de l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.

—Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un tas de lâches et de gredins!

Mme Bonbeck s'était reculée d'un pas sur le trottoir et s'était mise en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'était esquivé, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.

—Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose m'attaquer?… C'est bien, mes amis, vous êtes de braves gens Laissez-moi passer… Merci, mes amis; vous êtes de bons enfants.

Et Mme Bonbeck s'éloigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras, laissant la foule ébahie et grandement amusée des allures et du langage de la vieille.

—Rentrons à la maison, mon garçon, dit Mme Bonbeck; cette scène m'a émue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux être là quand cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun leur paquet.

—Bonne Mâme, dit Boginski de son air le plus câlin, pas gronder fort Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude; lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mâme; lui triste, triste, si Mâme gronder; lui souffrir pauvre Coz.

—Bien! bien! mon ami! répondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous êtes un brave garçon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles veulent sortir.

—Et vous pas dire trop fort à pauvre ami, bonne Mâme? reprit Boginski en la regardant avec inquiétude.

—Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire, dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.

Boginski jugea prudent de se taire; il se borna à serrer la main de sa vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continuèrent leur route silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit à Boginski d'aller se coucher et resta seule à attendre Simplicie et Prudence.

Elle marchait à grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son irritation était au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle marcha à la rencontre de Simplicie et de Prudence.

—Pan! pan! Aïe! aïe! Deux soufflets et deux cris furent le signal du retour. Puis une rude poussée à Prudence stupéfaite, qui alla tomber sur une chaise de l'antichambre.

—Insolentes! je vous apprendrai à me jouer des tours, à courir la prétentaine, à me laisser droguer à la maison, à débaucher mes Polonais, à prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les maîtresses! Vous croyez pouvoir vous moquer de moi!

Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colère, saisit les cheveux frisés de Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lança hors de la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre Simplicie. Toutes deux criaient à ameuter la maison; Boginski redoutant pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colère de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz parvint enfin à se dégager de l'étreinte de son camarade et entra dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck écumant de colère, les yeux étincelants, les lèvres, tremblantes, le visage affreusement contracté, les poings crispés, haletant et suffoquant.

—Oh! Mâme Bonbeck!

—Tais-toi! hurla-t-elle.

—Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?

—Tais-toi! répéta-t-elle.

—Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous méchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre, vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et vous battre, punir comme si Mme Prude méchante! Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant, femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.

A mesure que Coz parlait, la colère de Mme Bonbeck tombait; elle finit par être honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:

—Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi comme une bête brute… J'étais en colère contre vous aussi, mon pauvre Coz.

COZ.—Moi? Moi rien fait pour fâcher! Pourquoi colère sur Coz?

MADAME BONBECK.—Parce que vous étiez parti avec Simplette et Prude sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et Boginski chez Mme de Roubier.

COZ.—Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission à vous.

MADAME BONBECK.—C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise… que je leur explique…, que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.

Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper à la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne répondit. Il frappa encore; même silence.

—Mam'selle! Madame Prude! Mâme Bonbeck vous demander; venir au salon tout de suite.

Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on continua à ne pas répondre.

—Mam'selle et Mme Prude pas répondre, vint dire Coz, consterné, à Mme
Bonbeck, dont il redoutait la colère.

—Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'après elle-même. Demain elles seront calmées et je leur demanderai pardon, car je dois avouer que je les ai menées un peu rudement. Bonsoir mon ami; il est près de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.

Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content et dit, en se frottant les mains:

—Bon ça! Mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fâcher Mâme Bonbeck; elle bonne pour nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin. Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous égal les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: «Méchant, pas bon.»

COZ.—Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme excellent. Moi pas aimer lâche, pas aimer colère.

BOGINSKI.—Et si Bonbeck se fâche et chasse nous?

COZ.—Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa, maman, bons; moi là-bas travailler, servir; moi pas aimer à faire musique; moi aimer courir, travailler à terre, à chose qui fait remuer.

BOGINSKI.—Moi aimer, musique et dîner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck très bon. Toi partir si veux moi rester.

Coz ne répondit pas, se déshabilla et se coucha; Boginski en fit autant, et tous deux ne tardèrent pas à ronfler.

XVIII

LA FUITE

Le lendemain de bonne heure, Coz fut éveillé par trois légers coups frappés à sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre.

Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de ce mystère, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre où était Simplicie tout habillée, défigurée par les soufflets que lui avait donnés sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cessé de répandre depuis la veille. Prudence, pâle et défaite, avait passé la nuit à la plaindre, à la consoler; elle avait enfin consenti à quitter avec Simplicie la maison détestée de la tante Bonbeck et à chercher un refuge chez Mme de Roubier, en qualité de voisine de campagne. Il leur fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la nuit, car Simplicie, terrifiée par la violence de sa tante, ne voulait pas la revoir, et il fallait être parties avant huit heures pour l'éviter à son réveil.

—Mon bon Coz, dit Prudence à voix basse, vous voyez l'état dans lequel Mme Bonbeck à mis ma pauvre jeune maîtresse; elle veut s'en aller, je veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnées? Ayez pitié de nous, mon bon Coz, aidez-nous à partir d'ici et ne nous abandonnez pas.

—Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! répondit Coz attendri. Moi tout faire, aider à tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez à pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle.

—Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoyé à nous. Allez vite, mon ami, chercher une voiture.

Coz partit comme une flèche; avant de chercher la voiture, il fit à la hâte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrêter un fiacre et revint sans bruit prévenir Prudence que la voiture attendait à la porte.

—Emportons la malle à nous deux, dit Prudence.

—Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, léger pour moi.

Et chargeant la malle sur ses robustes épaules, il descendit lentement les cinq étages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur d'être aperçues et arrêtées par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent établies dans le fiacre, Coz sur le siège, la malle sur l'impériale.

Quand ils arrivèrent chez Mme de Roubier, il était huit heures. Le concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de les voir décharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant le Polonais roux qui avait eu une scène violente avec un cocher quinze jours auparavant, hésitait à les recevoir.

—Mme de Roubier ne reçoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la bonté de revenir plus tard et de me débarrasser de cette malle dont je ne sais que faire.

PRUDENCE.—Et où voulez-vous que nous allions? Où puis-je loger en sûreté ma jeune maîtresse, si Mme de Roubier ne la reçoit pas?

LE CONCIERGE.—Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis chargé de garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je ne peux pas faire de la cour un dépôt de malles et d'effets.

PRUDENCE.—Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite maîtresse! Moi, cela m'est bien égal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui connaît bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est à une-lieue de son château.

Le concierge était bon homme, il se trouva plus embarrassé encore, il regardait d'un air indécis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait, Simplicie, dont le visage gonflé et marbré de plaques rouges lui faisait compassion, et Coz, dont l'air décidé et la figure rousse lui inspiraient de la méfiance.

—Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en bas.

—Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croisés, contre le mur. Prudence lui fit signe d'y rester et entra dans l'hôtel avec Simplicie. La porte était ouverte, elles se dirigèrent vers la chambre de Claire et de Marthe et entrèrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait. Mme de Roubier était chez ses filles. Toutes trois poussèrent une exclamation de surprise.

MADAME DE ROUBIER.—Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arrivé? Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enflé et rouge? Pourquoi venez-vous de si bonne heure?

SIMPLICIE.—C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis rentrée; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle, elle est trop méchante, elle me rend trop malheureuse.

MADAME DE ROUBIER.—Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir ici, ne retournez-vous pas à Gargilier chez vos parents?

Simplicie embarrassée ne répondit pas; Prudence prit la parole.

Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colère contre Mam'selle et son frère, qui ont tant pleuré, tant tourmenté Monsieur et Madame pour venir à Paris, que la moutarde a monté au nez de Monsieur; il m'a appelé et m'a dit:

—Prudence, tu as vu naître mes enfants, tu leur es dévouée; veux-tu les suivre à Paris?

—-Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec lui et Madame, je ne crains pas Paris.

—C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit: tu les mèneras seule à Paris.

—Helas! Monsieur, que je lui réponds, j'aurais trop peur qu'il n'arrivât malheur à mes jeunes maîtres; moi qui ne connais rien dans cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre.

—Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck; elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitté Paris et elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis marié, mais elle m'aime et je suis sûr que vous y serez bien.

—J'ai dit oui, comme c'était mon devoir de le dire; Monsieur me donna des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me défendit de ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient à revenir.

—Je veux, dit-il, leur donner une leçon; je sais qu'ils y seront ennuyés et malheureux; mais ils le méritent par leur déraison et leur manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mère. Je veux qu'ils passent l'année à Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux vacances.

—Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son collège de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les dimanches et fêtes.

MADAME DE ROUBIER.—Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme?
Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger.

PRUDENCE.—Que Madame veuille bien nous garder seulement la journée, et nous placer quelque part où Mam'selle soit en sûreté jusqu'à ce que j'aie la réponse de Monsieur.

MADAME DE ROUBIER.—Je vais tâcher de vous caser dans une chambre quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant à vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal élevée, trop vaniteuse, trop égoïste et trop volontaire, pour que j'en fasse la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais voir à vous établir quelque part.

Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consternée des paroles de Mme de Roubier, et de Simplicie profondément humiliée de ces reproches si mérités. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres, et, après une courte attente. Prudence et Simplicie furent menées dans un petit appartement de deux pièces précédées d'une antichambre et d'une cuisine, habité ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait vacant en ce moment.

—Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand elles furent seules.

PRUDENCE.—Écoutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais elle que je dirais comme elle.

SIMPLICIE.—Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protège, comme papa t'a dit de le faire?

PRUDENCE.—Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est témoin que je vous aime de tout mon coeur, pour vous protéger, je me ferais hacher en morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais ça n'empêche pas que je voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous êtes pas comportée gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage sent mauvais, ça n'empêche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir. Parce que les gens ont des défauts, ce n'est pas une raison pour qu'on ne les aime pas et qu'on ne se dévoue pas à eux.

—Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie piquée et humiliée; me comparer à un fromage puant, c'est trop fort en vérité!

PRUDENCE.—Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous étiez un fromage; j'ai seulement dit…

SIMPLICIE.—Tu as dit des choses ridicules et méchantes, et je te prie de te taire; je ne veux plus t'écouter et je ne veux plus que tu me parles.

—Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une larme qui roulait le long de sa joue.

Un domestique ne tarda pas à apporter le déjeuner de ces dames; c'était du café au lait avec des rôties de pain et de beurre. Simplicie mangea comme un requin malgré son chagrin et son irritation, et Prudence, malgré son inquiétude et sa tristesse, prit sa large part du déjeuner. Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demandé de s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand il aurait déjeuné Elles avalent à peine fini que Coz entra d'un air inquiet.

—Madame Prude, moi où demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle.
Domestique me dire:

—Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connaître
Polonais; pas aimer Polonais.

—Madame Prude, moi pas méchant, moi bon, moi rendre service moi aimer Madame Prude très bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester pour aider et servir Madame Prude.

SIMPLICIE.—Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez très utile.

PRUDENCE.—Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colère contre Coz et contre nous.

SIMPLICIE.—Je me moque bien de ma tante, à présent que Je ne suis plus chez elle; je ne la reverrai de ma vie,

COZRGBRLEWSKI.—Bonbeck peut pas colère. Pourquoi colère? Moi pas esclave à Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi partir.

PRUDENCE.—Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est restée dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans l'antichambre; vous nous aiderez à faire notre ménage; l'argent ne me manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gênerons personne.

Coz, enchanté, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui était nécessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part de sa maîtresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme de charge, qui était dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle leur demandait de se mettre à leur ménage.

—Vous trouverez tout ce qui est nécessaire pour la cuisine et votre ménage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient leur cuisine elles-mêmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui fera votre affaire.

—Merci bien. Madame, répondit Prudence, je n'ai besoin de personne; voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans l'antichambre, et il nous achètera ce qui nous est nécessaire.

—Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espère bien que vous ne vous gênerez pas pour le demander soit à moi, soit à la cuisine.

—Vous êtes bien honnête. Madame; je profiterai de votre permission si j'en ai besoin, mais j'espère n'avoir à déranger personne.

La femme de chambre se retira; Prudence déballa et rangea, pendant que Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au marché pour avoir de quoi déjeuner et dîner. Quand il apporta ses provisions. Prudence les examina avec satisfaction, plaça le vin dans un endroit frais; le charbon et le bois dans un réduit destiné à cet usage, les provisions de bouche dans un garde-manger attenant à la cuisine; Coz lui fut d'un grands secours; Simplicie finit par se dérider et par aider aussi, non seulement à l'arrangement général, mais encore aux préparatifs du déjeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais Prudence s'y opposa.

—Non, Mam'selle, les maîtres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz et moi, nous vous servirons, et nous déjeunerons ensuite dans l'antichambre.

En effet; quand le déjeuner fut prêt, Simplicie se mit à table; Prudence lui apporta une omelette, deux côtelettes et une tasse de café au lait avec une brioche. Simplicie mangea avec appétit et trouva le service très bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne volonté; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa jeune maîtresse.

Après le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et Coz mangeaient à leur tour, Simplicie, restée seule, sans livres, sans occupations, réfléchit beaucoup et profita de ses réflexions; elle commença à être touchée! du dévouement de Prudence, qui ne trouvait même pas sa récompense dans, l'amitié et les bonnes paroles de Simplicie; toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui témoignait la moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme un chien fidèle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait, ni récompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux là où elle donnait des preuves du plus humble dévouement et de la plus vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent à la mémoire de Simplicité; son orgueil, d'abord révolté, fut obligé de reconnaître la vérité de ses accusations; elle rougit à la pensée du peu d'estime qu'elle inspirait; elle regretta d'être reléguée seule dans un, coin de l'hôtel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si aimables, si bonnes, si aimées. Elle n'était pas encore changée, mais elle commençait à reconnaître qu'il y avait à changer en elle et à rougir de ses défauts. Elle eut le temps de réfléchir, de rougir et de soupirer, car, après le repas, Prudence et Coz rangèrent l'appartement, puis lavèrent et essuyèrent la vaisselle et les casseroles.

Il était deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa à la porte.

—Entrez! cria Prudence.

C'était Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne désirait pas quelques livres.

Prudence ouvrit la porte; Simplicie, étendue dans un fauteuil, s'y était profondément endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui examinèrent avec curiosité et pitié les marques des soufflets de sa tante.

—Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colère, demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes deux?

Prudence raconta à Mme de Roubier la scène qu'elles avaient subie en rentrant de chez elle la veille au soir.

—Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire à Madame, j'ai bien vu, à quelques paroles qui lui échappaient; qu'elle aurait voulu venir avec Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre départ, ni Mam'selle ni moi nous n'étions pas plus coupables que l'enfant que vient de naître. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas l'habitude d'être battue, a été impressionnée à croire qu'elle allait mourir; la pauvre enfant a passé la nuit à pleurer et à trembler. Moi-même, qui n'étais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien pour la consoler, sinon quand je lui ai proposé de nous sauver de grand matin. Ça l'a un peu remontée; et puis nous avons résolu de demander refuge à Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur, nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je considère le temps que j'y ai passé comme un temps de galères. J'espère bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent qui n'est guère plus heureux dans sa pension. Le voilà bien avancé avec son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En voila encore une idée!

Simplicie dormait toujours; elle rêvait, elle gémissait, se tordait les mains; des larmes coulèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues gonflées. Claire et Marthe eurent pitié d'elle.

—Maman, quand elle s'éveillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gémit.

—En rêve, mon enfant, en rêve, Il est probable qu'au réveil elle se retrouvera dans son état accoutumé.

—Mais nous pourrons venir la voir pour la désennuyer?

—Oui, nous reviendrons après notre promenade; en attendant, laissez-lui les livres que nous lui avions apportés.

Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours endormie.

XIX

LES ÉPREUVES D'INNOCENT

Innocent n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé chez sa tante et de la fuite de sa soeur. Il continuait à la pension sa vie pénible et accidentée par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades. Paul, Jacques et Louis le protégeaient de leur mieux mais ils n'étaient pas de sa classe et ils ne pouvaient prévoir ni empêcher les méchancetés de détail dont il était la victime.

Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges; c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour trouver le motif de la gaieté de ses camarades.

—Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.

Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever, d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute d'Innocent.

—Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître… Deux cents vers à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par terre.

Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté, Innocent entraînait le banc ainsi allégé.

—Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous défends de rire, parler, de bouger, de respirer….

Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de l'étude.

—A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.

—Messieurs…

—A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son capon!

—Messieurs…

Une foule compacte d'écoliers lui coupa la parole en se ruant sur lui; en une seconde il se vit entouré d'une quarantaine de furieux; les uns lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinçait, on le secouait. La quantité devant à la longue l'emporter sur la qualité, le maître jugea prudent de ne pas attendre; il se débarrassa de ses ennemis comme il put, et à grand'peine il parvint à gagner la porte, l'ouvrit, se précipita dehors, la referma à double tour et courut prévenir le maître de l'émeute qui venait d'éclater. Le maître n'était pas dans son cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le maître d'étude l'eût rejoint et l'eut amené à la porte de la classe, les petits misérables, excités par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait tramé ce complot et qui avaient attaché la pauvre d'Innocent pour amené le désordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la punition de sa prétendue trahison.

Dès qu'ils furent enfermés, ils comprirent l'abîme dans lequel ils s'étaient jetés, et le calme se rétablit subitement.

Innocent était encore attaché au banc et cherchait vainement à casser la solide ficelle qui le retenait.

—Tire-toi de là si tu peux, mauvais capon! cria un des élèves, tu iras nous dénoncer après.

—Il faut l'empêcher de sortir! cria un autre.

—Et le punir de ses caponneries, dit un troisième.

—Jugeons-le, procédons légalement.

—Oui, pour qu'il s'échappe pendant que nous le jugerons!

—La porte a été fermée par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?

—Il sautera par la fenêtre.

—Nous saurons bien l'en empêcher.

—Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le déclare coupable et je le condamne à recevoir cinquante coups de règle sur les reins.

—Moi aussi! moi aussi! crièrent, la plupart des élèves.

Une vingtaine des plus mauvais se jetèrent sur Innocent, qui les mains jointes, l'air effaré, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir pitié de lui et de ne pas lui faire de mal.

—Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit, je vous eu prie, mes amis, ayez pitié de moi.

—Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu vas être puni, toi aussi.

Et sans écouter ses supplications et ses cris, ils le jetèrent par terre, lui arrachèrent sa redingote et tombèrent sur lui armés chacun d'une règle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grâce; les méchants garçons, s'animant les uns les autres, le frappaient toujours.

Le groupe qui s'était abstenu de l'exécution commençait à murmurer et à s'émouvoir.

—Assez!… cria enfin une voix qui ne fut pas écoutée.

—Assez! répétèrent trois ou quatre voix.

—Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité ainsi que de la malice de ses assaillants.

Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent, les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs; à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de poing qu'il avait reçu sur le nez.

D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il commença par appeler deux domestiques:

—Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal sérieux.

—Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves.

Puis, se tournant vers le maître d'étude:

—Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons les sots des méchants pour leur faire des parts différentes.

Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou moins coupables, car aucun n'était innocent.

Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes; elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent, comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension; il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par l'accomplissement même de ses désirs.