—Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté.
—Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis, grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments.
En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père la lettre suivante:
«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable; ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison, j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie; j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas pourquoi elles ne sont pas venues me voir.
«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier, ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez, car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien repentant et bien malheureux.
«Innocent GARGILIER.»
Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père.
Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier:
«Monsieur,
«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à son égard!
«Héraclius DOGUIN.»
Ces deux lettres trouvèrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu'à leur retour qu'ils apprirent la triste position de leur fils.
XX
SIMPLICIE AU SPECTACLE
Simplicie dormit longtemps encore après le départ de Mme de Roubier; En s'éveillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir lire pendant qu'elle était seule. Prudence, qui était entrée dix fois pour voir si elle s'éveillait, ne tarda pas à entr'ouvrir la porte et à passer la tête.
—Vous voilà donc enfin réveillée. Mademoiselle: je me réjouissais de vous voir si bien dormir. Voilà votre visage dégonflé et reposé: ces demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous dormiez; elles sont revenues après leur promenade, vous dormiez encore. Voulez-vous que j'aille leur dire que vous êtes éveillée?
SIMPLICIE.—Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.
PRUDENCE.—Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.
SIMPLICIE.—Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des choses si désagréables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.
PRUDENCE.—Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme ça des choses qu'on ne pense pas. C'était pour expliquer comme quoi elle ne voulait pas être gênée pour les leçons de ces demoiselles.
SIMPLICIE.—Non, non, je te dis que je sens dans ma tête et dans mon coeur qu'elle a raison. Je vois à présent comme j'étais sotte de vouloir venir à Paris, comme c'était mal pour pauvre maman et pour papa, de bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller à Paris. Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas dû l'écouter et j'aurais dû rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas à autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais été si malheureuse que depuis que j'ai quitté maman. Le bon Dieu nous a envoyé une quantité de malheurs. Et puis ma tante qui est si méchante! Si j'avais su cela, je n'aurais jamais désiré venir à Paris. Je m'y ennuie à mourir; on y est toujours enfermé; on ne peut pas se promener et courir à son aise; les rues sont crottées et pleines de monde; on ne connaît personne. Je veux écrire demain à maman pour la prier de me laisser revenir à Gargilier. Veux-tu, Prudence?
PRUDENCE.—Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi qui m'ennuie à Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. Écrivez, écrivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra monter en voiture pour retourner là-bas! Je ne regretterai qu'une chose à Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a été si utile et qui nous sert si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!
SIMPLICIE.—Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas?
PRUDENCE.—Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le connaît seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien à faire là-bas, il ne serait bon à rien.
Coz avait entendu la conversation par la porte restée entr'ouverte; il avait passé sa grosse tête rousse aux dernières paroles de Prudence, et il était entré tout à fait pendant qu'elle donnait le détail de ses qualités.
—Moi bon à tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner chevaux, bêcher terre, faucher herbe, servir dans maison, écrire comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer maître, moi vous aimer tous.
Prudence restait interdite; Simplicie riait.
SIMPLICIE.—Tu vois. Prudence, que Coz nous sera très utile. Si maman veut bien nous faire revenir à Gargilier, nous emmènerons certainement Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sûre.
COZ.—Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais à vous et à frère; moi aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer Russes à Ostrolenka à Varshava, partout.
Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.
COZ.—Madame Prude, si Mam'selle veut dîner, dîner prêt; moi tout préparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au spectacle très joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants dansent, courent sur chevaux; très joli, très joli.
Les yeux de Simplicie brillèrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit à Prudence d'accepter la proposition de Coz.
PRUDENCE.—Mais, Mam'selle, vous êtes fatiguée, vous êtes souffrante; il faut vous coucher de bonne heure.
SIMPLICIE.—Non, non, je ne suis plus fatiguée ni souffrante, dînons vite et allons au spectacle.
Prudence soupira et céda. Simplicie mangea, pressa le dîner de Prudence et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des Champs-Elysées. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrière elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de voix furieuses leur fit tourner la tête. Quel fut l'effroi de Simplicie, quand elle reconnut sa tante accompagnée de Boginski, et qui voulait à toute force pénétrer au premier rang!
—Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme un oeuf; toutes les places sont occupées.
MADAME BONBECK.—Je me fiche pas mal des places occupées; j'ai pris deux billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y seraient.
LE SPECTATEUR.—Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le dis.
MADAME BONBECK.—Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se trouveront sur mon chemin.
Et, enjambant sur le monsieur qui défendait le passage, elle allait se jeter sur une dame placée devant, lorsque le monsieur tira si fortement ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette jambe pour prêter main-forte à son voisin; Mme Bonbeck se mit à jurer comme un templier, à vouloir se faire jour à coups de coude et à coups de genou. Le public, impatienté, cria: «À la porte!» On s'attendait à une bataille en règle, lorsque, à la stupéfaction générale, Mme Bonbeck resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les épaules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux effarés: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.
—Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable êtes-vous ici?
Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses à droite, à gauche, devant, derrière, se retira au dernier rang avec Boginski, qui suait à grosses gouttes, et continua à appeler de sa voix la plus douce Simplette Prude et Coz,
Simplicie, terrifiée, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus effrayée encore que sa jeune maîtresse, ne pouvait faire un mouvement ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air féroce et Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant il était honteux de la scène qui venait de se passer. Mme Bonbeck continuait à appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus élevé.
—Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle importunait.
MADAME BONBECK.—Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre à recevoir de personne. Je n'empêche personne de parler, et je veux parler si cela me plaît.
LE MONSIEUR.—Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez pas le droit de troubler la représentation.
MADAME BONBECK.—Je veux avoir ma nièce, et je l'aurai.
LE MONSIEUR.—Quelle nièce? Vous êtes arrivée en tête-à-tête avec cet infortuné qui sue sang et eau, tant il est honteux.
Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.
—Venez ici, près de moi, mon garçon. Pas vrai, vous n'êtes pas honteux?
BOGINSKI.—Non, Mâme Bonbeck.
—Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!
MADAME BONBECK.—Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbécile, de ne pas répéter mon nom à chaque parole!
—Oui, Mâme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus troublé.
MADAME BONBECK.—Encore?
BOGINSKI.—Oui, Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.—Animal! tu mériterais…
BOGINSKI.—Oui, Mâme Bonbeck.
—Ah! ah! ah! continuèrent les voisins; la bonne pièce! c'est plus amusant que les chevaux.
—Tas d'imbéciles! leur cria Mme Bonbeck.
Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses voisins. «Silence! criait-on de toutes parts! la représentation va commencer!»
Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places étaient vides; Coz avait profité de l'épisode de Boginski pour faire partir Prudence et Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles étaient si tremblantes, qu'il les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car à peine le fiacre s'était-il éloigné de dix pas, que Mme Bonbeck parut à la porte du théâtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda de tous côtés, fit le tour du théâtre, et ne voyant pas ce qu'elle cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.
MADAME BONBECK.—Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.
BOGINSKI.—Comment, ma faute, Mâme, B…?
MADAME BONBECK:—Certainement! Votre sotte habitude de répéter à tout propos: «Mâme Bonbeck, Mâme Bonbeck», a fait rire ces mauvais drôles; je me suis fâchée, j'ai perdu de vue ma nièce et les autres, et ils se sont sauvés pendant, que vous débitiez vos sottises.
BOGINSKI—Bien sûr, Mâme B… Mâme, moi pas recommencer.
MADAME BONBECK.—A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens, cette diable de Simplicie L'ai-je cherchée depuis ce matin!
Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine à. la suivre. Ils furent arrêtés deux fois par des patrouilles; on les prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisième fois, un sergent de ville, ayant la même pensée, leur barra le passage, et ne consentit à les laisser aller qu'à la condition de les accompagner jusqu'à l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils étaient réellement innocents de tout vol et de tout délit.
Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attristé de la vie à laquelle il s'était condamné, et presque décider à faire comme son ami Coz et à chercher un autre moyen d'être logé, nourri, habillé gratis.
Simplicie rentrait, de son côté, désolée d'avoir manqué le spectacle dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agitée de la crainte d'être retrouvées et enlevées par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauvé ses protégées des vivacités de cette excellente furie. En rentrant, elles apprirent que Mlles de Roubier étaient encore venues voir Simplicie et avaient témoigné leur étonnement de la savoir sortie.
Simplicie se coucha et dormit profondément; Prudence en fit autant, Coz mit son lit en travers de la porte d'entrée. Rassuré par cette mesure contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas à ronfler jusqu'au lendemain.
Plusieurs jours se passèrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles de Roubier; elle devenait meilleure en leur société, et sentait de plus en plus ses ridicules et ses défauts. Elle attendait avec anxiété une réponse à la lettre qu'elle avait adressée à sa mère le jour même qu'Innocent écrivait à son père, et qui était conçue dans les fermer suivants:
«Ma chère maman,
«Je ne suis plus chez ma tante; je me suis échappée avec Prudence et Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tête rouges et enflés; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma tante m'avait déjà donné plusieurs soufflets; elle est si colère et j'ai si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauvées chez Mme de Roubier, qui nous a donné un petit appartement où nous vivons seules avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'étais méchante, vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est pourquoi, ma chère maman, je vous demande bien pardon d'avoir été si méchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donné beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est méchante comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis très triste et très malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chère maman, faites-moi revenir près de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chère maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire, ainsi il sera très utile à papa. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse de tout mon coeur| ainsi que papa.
«Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.»
XXI
VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.
SIMPLICIE.—Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent; si nous allions lui faire une visite au collège?
PRUDENCE.—Très volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.
Prudence alla prévenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet, et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La promenade était longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie était contente de marcher et de respirer. Ils arrivèrent à la pension, furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.
Quand il entra, Prudence et Simplicie poussèrent toutes deux une exclamation de surprise.
SIMPLICIE.—Ah! comme tu es changé! Est-ce que tu as été malade?
PRUDENCE.—Hélas! mon pauvre Monsieur Innocent, êtes-vous pâle et maigre!
INNOCENT.—J'ai passé huit jours à l'infirmerie.
SIMPLICIE.—Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?
INNOCENT.—Les élèves m'ont tant battu avec leurs règles, que j'étais tout meurtri depuis les épaules jusqu'aux jarrets.
—Les misérables! s'écria Prudence.
SIMPLICIE.—Pourquoi t'es-tu laissé faire?
INNOCENT.—Comment pouvais-je les empêcher? Ils étaient plus de vingt après moi.
SIMPLICIE,—Pourquoi le maître ne t'a-t-il pas secouru?
INNOCENT.—Il avait été obligé de sortir pour chercher le chef d'institution; toute la classe s'est révoltée; ils ont manqué l'assommer.
PRUDENCE.—Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous défendre? Tous se sont mis contre vous?
INNOCENT.—Au commencement, oui; après, quand ils m'ont entendu tant crier, plusieurs, sont venus à mon secours et ils ont chassé les méchants garçons qui me frappaient toujours.
PRUDENCE.—Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit maître; ils vous tueront. Il faut sortir.
INNOCENT.—J'ai écrit à papa pour le supplier de me faire revenir à Gargilier; j'attends sa réponse. C'est étonnant que Je ne l'aie pas encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es changée! Tu es très maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi les as-tu coupés?
Simplicie raconta à Innocent les événements qu'il ignorait et la fuite de chez sa tante.
—Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas été beaucoup plus heureuse que toi; j'ai aussi écrit à maman de me faire revenir; si maman le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai contente de me retrouver près de maman!
Et elle se mit à pleurer.
—Et moi donc! Serai-je heureux d'être chez nous! dit Innocent, qui pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur de le voir fini!
Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amères, la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.
—Pourquoi tous pleurer? s'écria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme
Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.
PRUDENCE.—Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi, hi, très heureux… Il n'y a, hi, hi, hi, rien à faire.
COZ.—Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz pas bête; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.
INNOCENT.—Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie à la pensée de revenir bientôt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?
—Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer Coz.
—Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.
—Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! répondit
Coz.
—J'ai demandé à maman la permission de vous emmener, s'écria Simplicie avec empressement.
—Vrai, Mam'selle? Alors moi content.
Et le visage de Coz s'éclaircit.
Le portier attendait à la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se prolongeait, il fit: quelques pas et présenta à Innocent une feuille de papier pleine de chiffres.
INNOCENT.—Que me donnez-vous là, père Frimousse.
LE PORTIER.—C'est la note de ce que vous avez consommé. Monsieur.
Faut-il pas que je sois payé à la longue?
INNOCENT.—Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets, tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.
LE PORTIER.—Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a été consommé en votre nom, et je réclame le payement, profitant de la présence de Madame qui tient sans doute les cordons de la bourse.
INNOCENT.—Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous payerai rien, par conséquent.
Il est très fort, celui-là. Et ça ne se passera pas comme ça, mon petit Monsieur, dit le portier, le poing sûr la hanche. Vous me payerez jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas me plaindre à M. Doguin, qui vous régalera d'une salade de retenues de récréation, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne m'ait tout payé ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.
—Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je payerai, dit Prudence à mi-voix.
INNOCENT.—Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pièce de cinq francs.
—Seigneur! faut-il être méchant et menteur! s'écria le portier.
Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!
—Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai si bien que ni toi ni tes maîtres vous n'en sortirez. Vous croyez que je me laisserai voler sans dire gare! que des méchants provinciaux peuvent venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparaître! Vous verrez cela, vous verrez!
Avant que Coz eût pu abaisser le poing qu'il avait levé sur la tête du portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.
—Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison mauvaise, portier voleur, garçons méchants; pas bon, ça. Mme Prude et moi emmener M. Nocent, c'est mieux.
—Que dira papa? On lui écrira que je me suis sauvé; il sera en colère.
—Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colère, papa rien à dire, papa trouver bon. Moi chercher habits, maîtres; Monsieur Nocent dire adieu et puis partir.
Prudence trouvait bonne l'idée de Coz et donnait ses raisons à Innocent, quand le maître entra.
—Monsieur Gargilier, dit-il, le portier réclame l'argent que vous lui devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger; mais parce qu'on a eu tort d'acheter, ça ne veut pas dire qu'on ne doive pas payer, et je m'étonne que vous refusiez un payement que la justice vous oblige à faire.
INNOCENT.—Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier, et que je n'ai acheté qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai payés et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.
M. DOGUIN.—Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette devant Madame, qui pourrait en informer votre père, mais ce que vous faites n'est pas honnête, et il faudra bien que vous payiez.
—PRUDENCE.—M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien que je n'irai pas rapporter de lui à son papa; je lui ai offert de payer l'argent que réclame votre portier, mais il a refusé, m'assurant qu'il ne devait rien.
INNOCENT.—Voyez vous-même la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui acheter des tartes quand j'étais malade, à l'infirmerie? Voyez, tous les jours il y a une quantité de croquets, pommes, noix, tartes et je ne pouvais ni bouger ni manger.
—C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose là-dessous. Holà! père Frimousse!
—Voilà, Monsieur, répondit le portier, accourant à l'appel et croyant qu'il allait être payé par ordre du maître.
M. DOGUIN.—Père Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note des objets achetés par M. Gargilier, et je suis sûr qu'il n'a pas bougé de l'infirmerie pendant plusieurs jours.
LE PORTIER.—Possible, Monsieur; je ne dis pas non.
M. DOGUIN.—Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marquées sur votre note?
LE PORTIER.—Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-même que M.
Gargilier ait acheté mes friandises; c'est par procuration.
M. DOGUIN.—Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetées?
LE PORTIER.—Par M. Félix Oursinet, Monsieur.
INNOCENT.—Je n'ai jamais chargé Oursinet d'un achat.
LE PORTIER.—Pardon, excuse. Monsieur M. Félix est venu me demander un crédit pour faire affaire avec vous, et à preuve qu'il m'a donné cinq francs pour commencer.
INNOCENT.—Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef d'institution de vouloir bien le faire venir.
M. DOGUIN.—Père Frimousse, amenez-moi Oursinet.
Le portier s'empressa d'obéir, plein d'inquiétude pour le payement de sa note, il ne fut pas longtemps à faire comparaître devant le maître celui qu'il soupçonnait déjà d'avoir abusé de sa bonne foi.
—Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.
—Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur, peut-être… Attrape, se dit-il en lui-même; tu vas avoir une bonne danse, et moi je te secouerai jusqu'à ce que j'aie retrouvé mes trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.
Ils entrèrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui allait arriver et voulut payer d'audace.
—Monsieur m'a demandé? dit-il d'un air patelin.
M. DOGUIN.—Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour éclaircir une affaire plus que désagréable pour| vous.
OURSINET.—Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le père
Frimousse qui réclamé trente-cinq francs de Gargilier.
LE PORTIER.—Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.
OURSINET—Et Gargilier ne veut pas les payer?
INNOCENT.—Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris tout cela chez le père Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais chargé et que c'est toi-même qui as tout mangé, si tu les as pris.
Oursinet sourit, et ne répondit pas.
M. DOGUIN.—Répondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte, de Gargilier les objets portés sur la note du père Frimousse?
OURSINET.—Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la probité reconnue du père Frimousse, je puis répondre très nettement, oui.
M. DOGUIN.—Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui était pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?
OURSINET.—Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour
Gargilier.
M. DOGUIN.—Oui, mais pour le dévorer comme un glouton et sans lui en parler.
OURSINET.—Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui mangeait tout.
—Menteur! s'écria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne t'ai seulement pas vu pendant que j'étais à l'infirmerie, et le reste du temps je ne t'ai pas dit trois paroles.
OURSINET.—Ecoute, Gargilier, le père Frimousse ne t'oblige pas à payer tout de suite; il sait bien que nous autres élèves nous n'avons pas toujours trente-cinq francs sous la main…
LE PORTIER.—Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.
OURSINET.—Et je suis fâché qu'il t'ait réclamé cette somme devant tout le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous, père Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.
—Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'écria Innocent hors de lui. Restez, restez, père Frimousse; je prie, M. le chef d'institution de s'informer auprès de l'infirmière et auprès de mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas étonnés de voir Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines à chaque récréation. Au reste, je déclare à Monsieur le chef d'institution que si le mensonge et la déloyauté d'Oursinet ne sont pas prouvés, je suis prêt à tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux pas que le pauvre père Frimousse perde à cause de moi une somme aussi considérable.
—Vous êtes un brave garçon. Monsieur, s'écria le portier. Si c'est M. Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me paye, car je m'adresserai à ses parents.
—C'est moi qui me charge de débrouiller vôtre affaire, père Frimousse, dit le maître; mais à l'avenir je vous défends expressément de faire crédit, à aucun des élèves. Je vais m'occuper de l'enquête, Monsieur Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi tous ici.
Le maître sortit, laissant dans l'anxiété les acteurs de la scène. Innocent avait peur que les élèves, par haine contre lui, ne rendissent de faux témoignages. Oursinet tremblait que les élèves, n'étant pas prévenus, ne disent l'exacte vérité, et que sa culpabilité ne fût par là clairement démontrée. Le père Frimousse s'inquiétait encore de ses trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet pouvaient refuser le paiement. Prudence se désolait de voir son jeune maître faussement accusé. Simplicie s'ennuyait d'être retenue si longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colère contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pièces, et contre le portier insolent qui osait soupçonner la véracité d'Innocent. Ses yeux exprimaient une telle fureur, que le père Frimousse et Oursinet s'éloignèrent par instinct jusqu'au coin le plus reculé du parloir. Le maître ne tarda pas à rentrer. Il était'grave et sévère.
—Monsieur Gargilier, approchez.
Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.
—Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.
Oursinet s'approche lentement la tête inclinée, les yeux à demi baissés.
Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des éclairs.
—Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a été démontré que Félix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dévorer des masses de friandises, et que vous ne devez rien au père Frimousses.
Coz se retire au fond de la chambre.
—Monsieur Oursinet, il m'est prouvé que vous êtes un menteur, un voleur, un lâche calomniateur; que votre présence est une humiliation pour vos camarades et une honte pour ma maison; en conséquence, je vais vous faire conduire au cachot et je vais faire prévenir vos parents afin qu'ils viennent vous chercher dès ce soir.
Coz se frotte les mains.
—Grâce! grâce! Monsieur, s'écria Oursinet tombant à genoux. Ne dites rien à mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils m'enfermeront…
—Lâche! dit le maître avec indignation, vous tremblez devant la punition que vous avez si bien méritée, et vous n'avez pas craint de faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre terreur ne m'inspire aucune pitié.
—Dégoûtant! dégoûtant! dit Coz à mi-voix.
—Père Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui porterez du pain et de l'eau pour son dîner.
Le père Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgré sa résistance, il le mena au cachot désigné, sombre réduit à peine éclairé par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement nécessaire pour une si triste demeure.
—Madame, dit le maître à Prudence, j'ai écrit il y a peu de jours à M. Gargilier pour l'engager à retirer son fils de chez moi; sa position n'est plus tenable, les élèves l'ayant pris en grippe. Malgré la plus grande surveillance, il est impossible d'empêcher des scènes déplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je crois dangereux pour lui de prolonger son séjour dans ma maison, et je vous demande, dans son intérêt, de le retirer le plus tôt possible. La scène d'aujourd'hui va s'ébruiter, va être interprétée méchamment pour lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui éclaterait un de ces jours.
—Je l'emmènerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de répondre Prudence, terrifiée.
—Oh! ce n'est pas pressé à ce point, reprit le maître en souriant; il sera temps demain; d'ici là, je ferai préparer son paquet.
—Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce qu'aujourd'hui nous devons, aller à l'école de natation; cela m'amusera et me fera du bien.
—A demain donc, mon pauvre petit maître; prenez bien garde à vos méchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, à l'heure que vous voudrez.
—A midi, avant la récréation, dit Innocent.
—C'est bien; à midi nous serons ici.
Et l'on se sépara,
XXII
LE BAIN
A quatre heures, les élèves devaient aller au bain; la saison était un peu avancée, mais il faisait encore très chaud, et c'était toujours une grande joie quand on y allait: d'abord c'était du nouveau, ensuite il y avait une grande heure d'étude de moins. Innocent avait désiré se donner ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux élèves répartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre amis, de sorte qu'il se crut bien protégé. Oh se déshabilla, on revêtit le caleçon, chacun accrocha ses vêtements au clou désigné, et on se lança dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs élèves de sa classe s'y trouvaient.
—Une passade à Gargilier! dit l'un d'eux.
—Hop! Il appuya ses mains sur la tête d'Innocent et le fit aller au fond.
—Une passade à Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.
—Une passade à Gargilier! dit un troisième.
Innocent s'enfonçait, se débattait, revenait sur l'eau cherchait à reprendre ça respiration, replongeait de nouveau, à la quatrième passade, il était haletant, il étouffait; il faisait des efforts inouïs pour pousser un cri, un seul, espérant être entendu par ses amis, mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne voyaient pas le danger de ces passades multipliées, ne cessaient de le faire plonger et replonger; son air de détresse, ses mouvements convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, à une dernière passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant perdu connaissance. A ce moment les grands élèves arrivaient; Paul sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le pauvre Innocent les yeux fermés, les mains crispées.
—Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noyé!
Vingt élèves et les maîtres arrivèrent, près de Paul et l'aidèrent à ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine des noyés, où les secours en usage lui fuient prodigués: frictions, cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'après une demi-heure des soins les plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientôt il ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt. Le médecin qui présidait au sauvetage le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il était sauvé. Le chef de pension, qu'on avait été prévenir et qui venait d'arriver, passa de l'inquiétude à la joie; il ne tarda pas à voir Innocent revenir tout à fait à la vie, parler et vouloir se lever. Le maître le fit envelopper dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce fut encore à l'infirmerie qu'on le déposa en rentrant à la pension. Innocent songea avec bonheur que c'était sa dernière nuit à passer dans cette maison qu'il avait tant désiré habiter, et qui avait été pour lui un lieu de torture et de misère.
Il remercia Dieu de l'avoir sauvé de ce dernier danger, et, en témoignage de sa reconnaissance, il résolut de rendre le bien pour le mal et de ne nommer aucun des élèves qu'il avait parfaitement reconnus, et qui avaient manqué le faire périr. Cette résolution lui coûta beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et le maître d'étude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et le questionner sur accident dont il avait été victime, il répondit vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.
LE MAÎTRE.—Mais de plus jeunes élèves ont dit depuis avoir vu vos camarades vous donner des passades, et les recommencer dès que vous reveniez sur l'eau.
INNOCENT.—C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfoncé, j'étouffais, et puis je me suis évanoui.
LE MAÎTRE.—Mais vous avez dû reconnaître ceux qui vous entouraient quand vous avez enfoncé.
INNOCENT.—Je n'ai regardé personne; je m'amusait à nager et je ne faisais pas attentions aux autres.
LE MAÎTRE.—Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien généreux à vous vis-à-vis de ces mauvais garnements.
Innocent ne répondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donné le courage de cette générosité. Le maître le quitta en lui serrant la main.
Il avait passé une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le médecin lui permit de se lever, de déjeuner et de se préparer à quitter la maison. Quand Prudence et Coz arrivèrent. Innocent leur raconta l'accident de la veille; Prudence faillit tomber à la renverse de frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante régler ses comptes avec le maître qui lui témoigna sa satisfaction de voir emmener Innocent.
—J'étais désolé, dit-il, de ne pas vous l'avoir laissé emmener hier, quand je l'ai vu encore une fois victime de la méchanceté de ses camarades. Le voilà de nouveau hors d'affaire; gardez-le à la maison, croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collège; il y sera toujours le jouet des autres.
Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta avec son jeune maître; Coz prit sa place accoutumée sur le siège, et, quelques minutes après, de Roubier avait un hôte de plus.
XXIII
VISITE IMPRÉVUE
Simplicie était restée seule à la maison; elle préparait l'appartement pour la réception de son frère, dont elle attendait le retour avec impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.
«C'est Innocent, je reconnais son pas», dit Simplicie en courant joyeusement ouvrir la porte. «C'est toi. Innocent! Ah!»
Et Simplicie, terrifiée, repoussa la porte et alla se cacher dans le lavoir.
La porte ne tarda pas à se rouvrir; les mêmes pas se firent entendre dans l'appartement, mais plus précipités; Simplicie entendait aller, venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparaître sa tante, accompagnée de Boginski.
MADAME BONBECK—Où diable a-t-elle passé? Cherchez donc, Boginski. Vous êtes là comme un bonhomme de plâtre; regardez partout, ouvrez tout.
BOGINSKI.—Je vois rien, Mâme.
MADAME BONBECK.—Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est peut-être.
Boginski entra, aperçut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dénonçât pas, Boginski, qui était bon garçon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa tante la reprenait, fit un petit signe rassurant à Simplicie, eut l'air de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une marmite sur la tête de Simplicie, un balai devant ses jambes, il accrocha un torchon à la marmite.
—Rien, dit-il, personne; c'est étonnant!
Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaçant du doigt:
—Je crois que tu me trompes, mon garçon; laisse-moi y aller voir moi-même.
Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperçut par terre Simplicie, que la peur et l'émotion veinaient de faire tomber en faiblesse; la marmite avait dégringolé, le balai avait roulé, et Simplicie apparut aux yeux courroucés de sa tante.
—Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte envers sa tante? Allons, sors de là, je te pardonne; mets ton chapeau et viens avec moi.
—Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi, ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu'à l'arrivée de Prudence et de Coz, qui sont allés chercher Innocent.
Mme Bonbeck s'élança vers sa nièce pour la saisir et l'emmener de force; mais, Boginski se plaça devant Simplicie.
—Non; non, Mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre enfant. Pas bien, ça, pas bien.
—Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat!
Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne bougea pas d'une semelle.
—Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Battre moi, ça fait rien, moi pas faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.
—Animal! dit Mme Bonbeck en s'éloignant, je te croyais plus plat. J'aime mieux ça: je n'aime pas les gens qui me cèdent toujours. Vous avez raison, mon ami, il faut laisser cette péronnelle. Qu'en ferais-je, au total? Qu'elle aille au diable! ça m'est parfaitement égal.
Mme Bonbeck regarda Simplicie avec dédain, et, tournant les talons, elle marcha vers la porte d'entrée.
—Ouvrez, dit-elle à Boginski.
Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.
«Passez donc, puisque vous êtes là», continua-t-elle.
Boginski passa. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil, que Mme Bonbeck poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers Simplicie d'un air de triomphe:
—Te voilà prise, ma fille; pas moyen d'échapper à la vieille tante. Ce que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera… Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle à Boginski, qui frappait à la porte. Oui, oui, tambourine, mon garçon, démène-toi. Ah! Ah! ah! je les tiens à présent!
Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consternée, pâle comme une morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni répondre aux cris de Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire moqueur; elle se plaça devant elle, les bras croisés; Simplicie recula jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu'à ce que ses bras, qu'elle tenait toujours croisés, touchassent à la poitrine de Simplicie.
—N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lançaient des éclairs). Je ne suis pas en colère; je yeux seulement te faire voir que je ne me laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empêcher de faire ce que je veux, et que s'il me plaît de t'emmener, je t'emmènerai.
Simplicie poussa un cri, auquel répondit un cri sauvage: elle reconnut la voix de Coz.
—Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!
Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgré son âge, la poussa dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du perron, la tenant toujours et l'entraînant après elle, et courut à la voiture qui l'avait amenée; elle y poussa Simplicie, y monta elle-même, et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit, et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son désespoir fut terrible; son imagination lui représenta les scènes les plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.
—Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherchée partout le lendemain de la scène où je t'avais battue; je ne t'ai pas trouvée puisque tu t'étais sauvée. Boginski et moi, nous t'avons cherchée à la pension où l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier, où l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgré tout ce que j'ai pu faire, j'ai été fâchée de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en retournant à la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demandée poliment au concierge, il m'a indiqué ta porte et c'est toi qui m'as ouverte Maintenant, écoute-moi: je ne veux pas que tu restes à la charge de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas de Prude, qui te gâte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux pas de Coz, qui a aidé à ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui est un sot. Je te promènerai moi-même, je te ferai travailler…
—Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!
—Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voilà arrivées; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.
Mme Bonbeck, qui avait été si fine avec Boginski, le fut moins avec Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tôt descendue de voiture, qu'elle partit comme une flèche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck, ébahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrêta.
—Mon argent, s'il vous plaît, bourgeoise.
—Je vous payerai tout à l'heure, mon ami…
—Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis on s'arrange pour disparaître sans payer.
—Malheureux! tu vas me faire perdre ma nièce? la voilà qui tourne sur le boulevard?
—Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas déjà l'air si joyeux quand vous l'avez jetée dans ma voiture comme un paquet de linge sale.
—Misérable! je te dis…
—Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue, mais je n'écoute pas tout ça, moi. Il me faut mes deux francs pour l'heure, et je ne vous lâche pas que vous ne me les ayez versés dans la main que voici.
Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui présentait la main restée libre.
Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il était trop tard pour courir après Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en prenant à tout le monde de sa mésaventure, et se promettant de faire repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.
XXIV
RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ
Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et Prudence, informés par Boginski de ce qui s'était passé, employaient leurs efforts réunis pour briser la porte on faire sauter la serrure afin de délivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de détresse. Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge, qui monta précipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef tourna, mais le verrou était mis; comment l'ouvrir? Coz, désespéré, donna un si vigoureux coup d'épaule que la porte tomba: toute la ferrure s'était brisée; ils se précipitèrent dans l'appartement, personne; ils ouvrirent la porte de la chambre à coucher personne encore; mais la porte du perron, restée ouverte, leur apprit l'enlèvement de la malheureuse Simplifie.
Tous restèrent consternés,
—Je cours, dit enfin Boginski; Mâme Bonbeck emporté pauvre Mam'selle, moi la rapporter.
Prudence pleurait. Innocent se désolait; Coz restait pensif, les bras croisés, la tête baissée.
—Mâme Prude, dit-il d'un air résolu, moi vous aider. Moi courir chez Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.
PRUDENCE.—C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamné et puis chassé hors de France.
COZ.—Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?
PRUDENCE.—Attendons le retour de Boginski; peut-être nous la ramènera-t-il.
COZ.—Et si pas ramener?
PRUDENCE.—Alors j'écrirai à M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma pauvre petite maîtresse des griffes de cette femme abominable, et nous retournerons tous à Gargilier.
COZ.—Dieu soit béni quand être à Gargilier!
Coz se résigna à attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait à faire pour ravoir Simplicie.
Boginski courait à la rue de Godot, pendant que Simplicie courait à la rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la séparait de Mlles de Roubier; elle s'était promenée plusieurs fois aux Tuileries, de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les Tuileries comme une flèche, lorsqu'elle se sentit arrêtée; un sergent de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui s'échappait.
—Où courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent diables à vos trousses.
—Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre; elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec détresse.
—Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.
—Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape, je suis perdue.
—Au contraire, la belle, vous êtes retrouvée.
—Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.
—Où est-elle votre bonne? Pourquoi vous êtes-vous sauvée?
—Je ne me suis pas sauvée, c'est ma tante qui ma volée; ma bonne, est chez Mme de Roubier.
—Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?
—Oui, oui, 91: c'est là où je demeure, où je veux aller.
—Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville à mi-voix elle n'a pourtant pas mine d'appartenir à une bonne maison cette petite.
Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le sergent de ville la laissa échapper, et elle reprit sa course avec plus de vitesse qu'auparavant, criant:
—Au secours! Boginski, ramenez-moi!
Le sergent de ville courut après elle de toute la vitesse de ses jambes, et parvenait à la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et demi-morte dans les bras de Boginski.
La foule, qui s'était amassée autour d'eux pendant le premier interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour assister à la fin de cette scène étrange, se rassembla plus compacte, et écouta avec, intérêt les explications de Boginski et les paroles entrecoupées, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.
—Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son émotion, Mme Prude là-bas, attendre désolée. Nous croire Mam'selle chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment Mam'selle ici?
—Je me suis sauvée pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai couru, couru si vite, que j'étouffais. C'est que j'avais si peur de la voir arriver!
Le sergent de ville se retira et fit faire place à Simplicie et à Boginski, qui se dirigèrent vers le pont Royal et la rue du Bac. Boginski rentra triomphant dans le petit appartement où l'attendaient tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa à l'étouffer; Innocent lui témoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait. Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prévenir Mme de Roubier de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fêter cet agréable évènement par un bon repas; elle leur servit à dîner un gâteau excellent, surmonté d'une crème vanillée et entourée d'une muraille de fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour célébrer la rentrée en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils invitèrent Boginski à dîner; celui-ci prit sa large part du festin, puis il retourna chez Mme Bonbeck.
Il ne restait qu'à préparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit qu'il transporta dans la première pièce faisant salon.
—Et vous, où coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.
—Moi coucher par terre; moi habitué, moi dormir partout.
—Mais vous aurez froid?
—Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, très bon.
Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus fort que jamais.
Trois jours se passèrent encore et l'on ne recevait aucune réponse ni de M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquiétait de ce silence; Innocent et Simplicie s'ennuyaient; Coz était triste: il craignait qu'on ne le laissât à Paris; il redoublait de soins et d'activité pour se faire accepter. Prudence l'élevait aux nues; Simplicie et Innocent ne pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances possibles de son engagement chez leur père.
Le quatrième Jour de l'arrivée d'Innocent, le facteur entra:
—Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.
Prudence paya, ouvrit la lettre; elle était de M. Gargilier. Les enfants étaient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.
—Lis tout haut, je t'en prie, s'écrièrent-ils. Prudence tut ce qui suit:
«Ma chère Prudence,
«Ma femme et moi, nous avons été passer dix jours chez mon frère, et hier, à notre retour, nous avons trouvé les lettres des enfants, la vôtre et celle du maître de pension. Ne perdez pas un jour, pas une heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison où l'ont fait entrer son entêtement et ma faiblesse. Quant à Simplicie, Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans que nous vivons, ma soeur à Paris, moi à la campagne, il paraît que son humeur violente a fait des progrès déplorables. J'accorde donc à Simplicie comme à Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les attends avec une impatience égalé à la leur. Je n'aurais jamais consenti à la séparation qu'ils désiraient si ardemment si j'avais pu deviner les peines et les souffrances qui en résulteraient pour eux et pour vous ma pauvre Prudence, si dévouée, si attachée à mes enfants et à ma maison. Je voulais partir moi-même pour les ramener, mais ma femme s'est donné une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je reste près d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus tôt possible et tâchez de trouver un homme, sûr pour vous accompagner jusqu'à Gargilier. C'est à vous de voir si la personne que Simplicie nomme dans sa lettre mérite confiance. Adieu, ma bonne Prudence; embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette pas d'avoir cédé à leurs désirs, puisque la leçon a été bonne et complète et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis. Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte équipée, et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalité qu'elle a bien voulu accorder à ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne Prudence, avec tout rattachement que vous méritez si bien. J'écris à ma soeur pour la prévenir de ma détermination.
«Hugues GARGILIER.»
—Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma pauvre chère maman et mon pauvre papa!
Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.
—Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'êtes pas content des bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.
—Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz…
—Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit que si l'homme indiqué par Mam'selle Simplicie mérite confiance, il nous ramènera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramènerez à Gargilier.
—Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame
Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!
Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, étouffait Prudence, secouait les bras de Simplicie, écrasait les mains d'Innocent; il était fou de joie; il demandait à partir tout de suite, de peur qu'on ne changeât d'avis. Prudence eut quelque peine à lui faire comprendre qu'il fallait attendre au lendemain.
—Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.
—Moi faire tout en une heure, répondit Coz.
PRUDENCE.—Il faut faire nos adieux à Mme de Roubier, la remercier de ses bontés.
COZ.—Cela pas long; moi dire pour vous.
PRUDENCE.—Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mêmes et à une heure convenable de l'après-midi. Et puis, il faut que nous menions les enfants dire adieu à leur tante.
—Ah! s'écrièrent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai trop peur.
PRUDENCE.—Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.
SIMPLICIE.—Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?
PRUDENCE.—Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous redemande et qu'il le lui a écrit.
SIMPLICIE.—Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est heureusement notre dernière corvée à Paris.
Prudence, aidée de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emporté de chez Mme Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait acheté avec les trente sous qui lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du reste, il ne possédait que les habits dont il était vêtu.
Après le déjeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le changement qui s'était opéré en eux.
—Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus aujourd'hui les reproches que je vous ai adressés il y a quinze jours; vous vous êtes corrigée de vos défauts, et je suis sûre que lorsque nous vous reverrons à la campagne l'année prochaine, vous serez aussi gentille, simple et bonne et aimable que vous l'étiez peu jadis. Il en est de même pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi à l'améliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir à la campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien à gagner, vous; vous êtes aussi bonne et aussi dévouée qu'il est possible de l'être.
—Madame est mille fois trop bonne, répondit Prudence, en faisant une profonde révérence, et très flattée des éloges adressés par Mme de Roubier à ses jeûnes maîtres et à elle-même.
—Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui était entré inaperçu.
Mme de Roubier sourit et tendit la main à ce brave garçon, dont elle avait entendu faire un grand éloge par les domestiques. Coz, enchantée crut bien faire de serrer la main qu'elle lui présentait, et avec une telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et, secouant sa main:
—Quelle vigueur de poignet, mon brave garçon! dit-elle en riant. Un peu plus, vous me broyiez les os.
Prudence fit signe à Coz de s'éloigner, ce qu'il fit avec une promptitude qui témoignait de son obéissance aux ordres de Prudence.
Après la visite à Mme et à Mlles de Roubier, Prudence et Coz menèrent les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvèrent fort mécontente de la fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son frère. Elle reçut les enfants en colère, moitié riant; elle dit à Coz qu'il était un ingrat de l'avoir quittée.
—Pardon Mâme Bonbeck; moi pas vouloir fâcher; mais moi aimer pauvre
Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre
Mam'selle et colère quand Mâme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de
Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en
Pologne domestique; lui, intendant.
—Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien faire; il me met en colère dix fois par jour; je lui donne des tapes, des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air calme et imbécile. «Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre si fait plaisir!» comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille bûche! Et ne voilà-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il se couche, il prétend qu'il a mal à la tête. Aujourd'hui je ne l'ai seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbécile; il n'a pas déjeuné.
Coz alla voir et ne tarda pas à revenir, disant que son ami était malade, qu'il avait la fièvre et mal à la tête. Mme Bonbeck s'inquiéta, s'alarma, envoya chercher le médecin, s'établit près de son lit et le soigna jour et nuit pendant une semaine entière. Coz était parti avec Prudence et les enfants, le reste de la journée leur parut d'une longueur insupportable. Le lendemain, à neuf heures, après avoir déjeuné, Coz alla chercher une voiture, et tous y montèrent, le coeur plein de joie,