Elle les mena dans leur chambre, donna une tape à l'un, tira l'oreille de l'autre, et les quitta en riant pour étudier sur son violon un morceau de Mozart qu'elle devait écorcher le soir avec trois ou quatre vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou qui soufflaient dans des flûtes.
—Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma tante est singulière; elle me fait peur.
INNOCENT.—Pas à moi; il ne s'agit que de lui répondre et de la faire rire. C'est une bonne femme.
SIMPLICIE.—Bonne! tu as donc oublié comme elle a battu son chien et son chat?
INNOCENT.—Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir comme ils sont bons amis!
SIMPLICIE.—Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle jure! Mon Dieu! que je vais être malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas restée avec maman et papa?
INNOCENT.—Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est très bonne femme.
PRUDENCE.—Je ne sais pas où mettre nos affaires; il n'y a ni commode, ni armoire dans la chambre.
INNOCENT.—Tiens, voilà un grand placard avec six tablettes; mets tout cela dedans.
PRUDENCE.—C'est aisé à dire, mets tout cela dedans! où voulez-vous que j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme?
INNOCENT.—Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espère bien les emporter bientôt à la pension.
PRUDENCE.—Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnées dans la malle.
INNOCENT.—Bah! il n'y a pas grand malheur? Ça ira tout de même.
SIMPLICIE.—Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient chiffonnées; je veux qu'on les accroche.
PRUDENCE.—Où Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni armoires ni portemanteaux.
SIMPLICIE.—Je veux qu'on sorte mes robes.
INNOCENT.—Non, on ne les sortira pas.
SIMPLICIE.—Je te dis que si; je les sortirai moi-même.
Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez silencieuse, mais petit à petit s'anima; des paroles on en vint aux tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgré les remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connaître la cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique.
«Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enragés pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous séparer comme l'amour des chiens et l'amour des chats?»
La menace fit son effet. Innocent lâcha Simplicie, qu'il tenait par ses jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire de claques, et retourna à son violon.
Prudence resta ébahie de voir ainsi traiter ses jeunes maîtres; Innocent et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas.
—Tu vois comme elle est méchante, dit Simplicie à voix basse.
INNOCENT.—Elle tape joliment fort; sa main est sèche et dure comme du fer.
SIMPLICIE.—J'écrirai à maman que je ne veux pas rester chez elle.
INNOCENT.—Où iras-tu? Moi, c'est différent; J'irai à la pension des Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a écrite au maître de pension; nous irons la porter aujourd'hui.
PRUDENCE.—La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais comment trouverons-nous la rue et la maison?
INNOCENT.—Nous dirons à un des Polonais de nous y mener.
PRUDENCE.—C'est une bonne idée, ça. Je vais vite ranger vos effets, et nous appellerons les Polonais.
Prudence, aidée d'Innocent et de Simplicie, parvint à tout mettre en ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du collège; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette et s'apprêtaient à sortir, quand Croquemitaine vint les prévenir qu'il était midi et, que leur tante les attendait pour déjeuner. Ils n'osèrent pas résister à la sommation, et, laissant Prudence déjeuner de son côté avec Croquemitaine, ils allèrent au salon.
—Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous à table, j'ai une faim d'enragée. Mets-toi là, Simplette, à ma droite; et toi, par ici, nigaud, en face de moi. Où sont les Polonais? Fais-les venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais.
Deux minutes après, les Polonais, lavés, peignés, nettoyés, entraient, saluaient, remerciaient.
—Aurez-vous bientôt fini vos révérences? Je n'aime pas tout ça. A table, et mangeons.
Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq parts, réservant un bout pour Prudence et Croquemitaine.
—Tiens, Croquemitaine, emporte ça et mange là-bas avec Prude, qui doit avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi!
Tous mangèrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini, la tante Bonbeck versa à boire.
—Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon régime et celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, Ça ne vous va pas, eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai?
COZRGBRLEWSKI.—Je ne dis pas non, Mâme Bonbeck; mais faut prendre quoi on donne.
MADAME BONBECK.—Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de munition.
COZRGBRLEWSKI.—Je dis pas non, Mâme Bonbeck; faut prendre quoi on a.
MADAME BONBECK.—Dites donc, mon cher, ne répétez pas à chaque phrase:
Mâme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard?
COZRGBRLEWSKI.—Oh! cela non, Mâme Bon…
MADAME BONBECK.—Encore? Sac à papier! vous m'ennuyez, savez-vous? Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garçon, racontez-nous quelque chose.
BOGINSKI.—Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour j'étais beaucoup fatigué, avec camarades aussi; j'avais resté à cheval quinze jours; j'avais pas ôté bottes; les Russes toujours près; chevaux pas ôté brides et selles; pieds à moi grattaient beaucoup; cheval buvait eau fraîche; moi ôté bottes et voir pieds en sang, des bêtes mille et dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver, layer; bêtes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines des bêtes; moi plus content encore. Voilà Russes arrivent. Nous sauter à cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre têtes, percer poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout à fait content; camarades aussi; après, pas content; moi plus de bottes, tombées là-bas. Mais moi pas bête; descendre par terre; tirer bottes à Russe mort, laver beaucoup, puis mettre; et c'est très bien; bottes bonnes; pas trous comme miennes; bonnes, très bonnes; et moi toujours content et galoper à camarades pour Ostrolenka.
MADAME BONBECK.—Qu'est-ce que c'est que ça, Olenka?
BOGINSKI.—C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tué vingt-cinq Russes, puis échappé bien loin et venir en bonne France et avoir trente sous par jour. C'est bon ça. Pas mourir de faim toujours, c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne Mme Bonbeck, c'est excellent, ça!
—Pauvre garçon! dit Mme Bonbeck touchée de cette dernière phrase. Coz, allez nous chercher le plat de viande.
Coz se précipita, disparut et revint presque immédiatement apportant un grand plat de boeuf aux oignons.
Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante.
—Portez à Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger votre part.
Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part que lui avait servie Mme Bonbeck.
—Sapristi! quel appétit! s'écria-t-elle. Vous êtes tous deux de vrais Polonais. C'est égal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire, Boginski?
Moi faire écritures comme maître; moi donner leçons musique.
—Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la musique? vous jouez de quelque instrument?
—Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flûte; moi savoir accorder et raccommoder pianos, flûtes, violons.
—Mon ami! mon bon ami! s'écria Mme Bonbeck en se jetant au cou de
Boginski surpris et enchanté. Vous aimez la musique! c'est admirable!
Nous ferons de la musique ensemble.
—Tout le jour, si plait à Madame, répondit Boginski; moi jamais fatigué pour musique.
MADAME BONBECK.—Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de
vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc,
Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz… Que sais-tu toi, mon pauvre
Coz?
COZRGBRLEWSKI.—Moi sais relier livres, graver musique.
MADAME BONBECK.—Graver musique! Mais c'est une bénédiction! Vous allez me graver des sonates écrites à la main, vieilles mais superbes, admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent.
INNOCENT.—Ma tante, je voudrais bien sortir après dîner.
MADAME BONBECK.—Pour aller où, nigaud?
INNOCENT.—Pour porter à la pension la lettre de papa.
—MADAME BONBECK.—Tu es bien pressé, mon garçon; mais je ne te retiens pas. Va où tu voudras, restes-y si tu veux; emmène Simplette avec toi; je garde mes Polonais, moi.
INNOCENT.—Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions un Polonais pour nous mener.
MADAME BONBECK.—Sac à papier! diables de nigauds, qui ne connaissent pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami Boginski.
Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apporté de la salade et du fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant avec elle Boginski. Peu d'instants après, on les entendit racler du violon et souffler de la flûte. Les enfants allèrent chercher Prudence, et descendirent, accompagnés de Cozrgbrlewski et enchantés de prendre l'air.
VI
PREMIÈRE PROMENADE DANS PARIS
La pension était située dans une des rues qui avoisinent le jardin du Luxembourg; ils mirent près de deux heures pour arriver parce que les enfants et Prudence s'arrêtaient avec admiration devant chaque boutique, et ne pouvaient se lasser de regarder les étalages. Leurs cris de joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tapé du Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.
—Drôles de corps! disait l'un.—Toilettes impayables! disait un autre.—Des échappés de Charenton! s'écriait un troisième.—Combien paye-t-on, pour les voir?—Ce sont des faiseurs de tours!—Belle famille à montrer à la foire! etc., disaient des gamins en éclatant de rire.
Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien: Prudence commençait à comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle crut que c'était du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois compagnons étaient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec inquiétude quelques gamins s'obstiner à les suivre; d'autres gamins grossissaient leur cortège à mesure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux huées; Prudence et les enfants s'aperçurent enfin que c'était eux qu'on suivait, que c'était d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrêta tout court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:
—A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de drôle?
—Ha! ha! ha! répondirent les gamins.
—Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas qu'on se moque de mes jeunes maîtres, entendez-vous?
—Ha! ha! ha! répondirent encore les gamins.
—Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.
—Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.
—Faites comme à votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.
Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indignée.
—Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour défendre mes jeunes maîtres. Arrière, gamins!
Les gamins ne reculèrent pas; mais l'air résolu de la pauvre Prudence prenant la défense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un d'eux s'écria:
—Vive la bonne!—Vive le Polonais! ajouta un autre.—Vivent les provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond hurlèrent-ils tous en choeur—Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe aux petits!
Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours; aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées.
Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient sur leur passage des réflexions peu agréables:
—Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter.
—Une bande de voleurs, sans doute.
—Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.
—Les petits ont l'air de scélérats.
—La femme a l'air féroce tout à fait.
—C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.
—Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.
—Le garçon a-t-il l'air bête!
—Et la fille, est-elle grasse et laide!
—Et quels oripeaux elle a sur elle!
—L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été assassiné.
—Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!
—Il est pâle tout de même.
—C'est qu'il a peur.
—Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats, qui le prenaient pour un fou.
Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche. Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement. Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.
On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra, sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M. Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers, étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des chuchotements.
Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.
—C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la bande. Que demandez-vous?
—Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M.
Jonathas Gargilier.
—Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître:
—M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le délégué du chef et ses estimables collègues.
Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.
Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me paraissez dignes de cet honneur.
—Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir.
—Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous attendre la réception définitive de votre honorable maître.
Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée.
Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma la porte au nez d'Innocent ébahi.
Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades, recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu.
Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et, s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote, démesurément longue en chantant sur l'air des Lampions: «Le cordon, s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception; il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba à la renverse en criant comme un possédé.
—Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui voyaient approcher le maître d'étude.
Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.
—Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi a-t-on crié?
—M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en jouant il est tombé et nous le ramassons.
Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son oreille, lui dit:
—Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée.
Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air moqueur, et lui demanda où était sa famille.
—Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où étaient enfermées Prudence et Cie.
—Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là?
INNOCENT.—C'est le délégué.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—Quel délégué? Délégué de qui?
INNOCENT.—Délégué du maître.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE—Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de pension?
Silence général. Personne ne bougea.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, à Innocent.—Jeune homme, indiquez-moi celui de ces messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat.
Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne répondit pas.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.—C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.
Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra, salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à entrer en pension.
INNOCENT.—Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez.
LE CHEF DE PENSION.—Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir le plus tôt possible.
INNOCENT.—Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont restés à la maison.
LE CHEF DE PENSION.—On pourra vous les envoyer.
INNOCENT.—Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce soir, tout de suite en rentrant.
PRUDENCE.—Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent.
INNOCENT.—Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien m'apporter un paquet, n'est-ce pas?
COZRGBRLEWSKI.—Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après
Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.
LE CHEF DE PENSION.—Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu.
INNOCENT.—Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré ma redingote.
CHEF DE PENSION.—Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami; faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres et à vos camarades.
Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction visible.
VII
AGRÉMENTS DIVERS
Prudence, étonnée de ce brusque départ, pleura un peu; Simplicie se sentit aussi un peu émue. Le Polonais proposa de retourner à la maison. Ils rentrèrent chez Mme Bonbeck. après une absence de quatre heures.
—Où diable avez-vous été tout ce temps? leur dit la tante en les voyant entrer.
Prudence raconta les événements de la journée et l'entrée d'Innocent au pensionnat.
—Petit animal! s'écria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garçon! Et tout cela pour porter une espèce d'uniforme qui n'a ni queue ni tête! Coz, courez vite porter les effets de ce garçon, et ne soyez pas en retard pour le dîner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous préviens. A six heures précises, comme à l'ordinaire, nous nous mettront à la table; tant pis pour les absents.
Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientôt prêt; il le chargea sur son dos, marcha d'un pas accéléré en allant, courut en revenant, et rentra dans le salon au moment où six heures sonnaient.
—A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle être exact! C'est bien, ça! J'aime les gens exacts s'écria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le dos fatigué du pauvre Coz. A table, à présent! Simplette, tu mangeras, tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.
—Oui, ma tante, répondit tristement Simplicie.
—Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris donc! je n'aime pas les visages allongés, moi.
Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté. Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre.
—A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.
Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.
—Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!
—Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous chercher le plat de viande et la salades.
A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux, discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit précédente.
Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise et, se mit à pleurer amèrement.
PRUDENCE.—Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous déjà assez de Paris?
SIMPLICIE.—Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive, je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en sanglotant.
PRUDENCE.—Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la pension, vous verrez ça.
SIMPLICIE.—Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de s'entendre! Cest bien amusant, en vérité!
PRUDENCE.—Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris; d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler?
SIMPLICIE.—Je voudrais retourner à Gargilier.
PRUDENCE.—Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener avant qu'il en donne l'ordre.
SIMPLICIE.—J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux revenir.
PRUDENCE:—Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me l'a ordonné.
Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur; sa tante couchait dans la chambre à côté.
—Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement.
Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante:
«Monsieur et Madame,
«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres; heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la maison des savants après que les bons soldats nous ont nettoyés et débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence, à Rigobert, à Chariot et à Amable.
«Votre dévouée servante pour la vie, «PRUDENCE CRÉPINET.»
Elle finissait d'écrire l'adresse: A Monsieur et Madame Gargilier à Castel-Gargilier, lorsque Simplicie s'éveilla en demandant s'il faisait jour.
—Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a déjà demandé deux fois si
Mam'selle était prête.
—Ah! mon Dieu! s'écria Simplicie en sautant à bas de son lit. Pourquoi ne m'as-tu pas éveillée. Prudence?
—Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.
—Vite de l'eau, du savon!
—Voilà, voilà, Mam'selle; tout est prêt.
Simplicie se débarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prière, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:
—Quelle diable d'habitude avez-vous là, vous autres! Comme des princesses! A peine habillées à neuf heures! Mon café qui m'attend depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas ça, moi; j'aime qu'on soit exact. Entends-tu, petite?
—Pardon, ma tante; j'étais si fatiguée que j'ai dormi plus longtemps.
Je ne savais pas… je ne croyais pas…
—C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre le café; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne t'avalent.
Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de Simplicie. Les Polonais saluèrent; on se mit à table, et ils mangèrent, comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.
Mme Bonbeck donna ensuite à Cozrgbrlewski de la musique à graver; elle lui apporta les outils nécessaires et l'établit à son travail jusqu'au second déjeuner. Boginski fut employé à ranger la musique, à accorder le piano et à nettoyer les violons et flûtes, Simplicie s'ennuya, bâilla, fut grondée, et se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère.
VIII
PREMIÈRE VISITE
Après déjeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprêtait à reprendre son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa bonne.
—Tes amies! Quelles amies as-tu ici?
—Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois à la campagne.
—Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran, moi; j'aime la liberté. Boginski, nous allons faire de la musique pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie avec Prude, et vous prendrez garde à ne pas laisser recommencer les sottises d'hier.
—Madame Bonbeck, c'est pas ma faute à moi; c'est robe drôle et manières et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle Simplette doit pas mettre robe comme hier.
—Ah! c'est pour ça. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire habiller comme il faut.
Mme Bonbeck se dirigea comme une flèche vers la chambre où Simplicie achevait de boutonner sa robe de satin marron.
MADAME BONBECK.—Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle? Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier, par tous les polissons des rues? Ôtez-moi cela! Prude, enlève cela et habille-la devant moi.
SIMPLICIE.—Mais, ma tante.
MADAME BONBECK.—Il n'y a pas de mais, tu vas défaire cette robe et en mettre une autre tout de suite, devant moi.
PRUDENCE.—Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins belle.
MADAME BONBECK.—Comment diable t'a-t-on nippée? Ça a-t-il du bon sens! Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent! demain elle t'en achètera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas que tu sortes parée comme une châsse.
SIMPLICIE.—Ma tante, tout le monde s'habille comme cela.
MADAME BONBECK.—Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer à moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger?
SIMPLICIE.—Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies.
MADAME BONBECK.—Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois non!
SIMPLICIE.—J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger puisqu'on ne me verra pas.
MADAME BONBECK.—En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas dans les rues, entends-tu bien?
SIMPLICIE.—Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sûr.
MADAME BONBECK.—Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est à rire, en vérité. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affublée de ces vieux oripeaux.
Simplicie était fort choquée de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le témoigner et acheva de s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un fiacre.
—Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent rien; on les mènerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles pussent s'expliquer.
Coz expédiait vite les commissions: il fut bientôt de retour; Simplicie était prête, Prudence attendait: elles montèrent dans le fiacre, Coz s'assit à côté du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier, et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards, la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrêta à la porte du 91. Coz descendit, ouvrit la portière et fit descendre Prudence et Simplicie. Il les mena chez le concierge, où elles demandèrent Mlles de Roubier. «Au premier, en face», répondit le concierge. Elles allaient monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut après eux:
—Hé! bourgeois dites donc, et ma course?
COZRGBRLEWSKI:—On payera quand seront revenues les dames.
LE COCHER.—Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris à l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante.
Coz commença une dispute sérieuse avec le cocher; Prudence s'en mêla pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se faisaient déjà entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz fit voir qu'il connaissait très bien ce genre de langage; Prudence, effrayée, allait de l'un à l'autre, sans avoir l'idée de terminer ce combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les fenêtres commençaient à se garnir de, têtes, lorsque le concierge, jaloux de l'honneur de la maison, parvint à glisser dans F oreille de Prudence:
—Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.
—Tenez, monsieur le cocher, voilà votre argent; prenez, je vous en prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pièces d'argent.
Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans avoir jeté un regard étonné sur la toilette de Simplicie et de Prudence. Elle montèrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit, dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre avec Prudence.
Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient à faire des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie. La toilette éclatante et ridicule de Simplicie causa un étonnement général; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrassée de ces marques de surprise; elle sentit pour la première fois qu'elle était ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en aperçut et en eut pitié.
—Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avançant vers elle et en lui prenant la main; vous voilà donc à Paris! Depuis quand? Êtes-vous venue avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman?
—Non, répondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est restée à
Gargilier.
—Vous êtes donc seule avec votre papa? reprit Marthe.
—Non, répondit Simplicie plus bas encore, papa est resté à Gargilier.
—Comment et pourquoi alors êtes-vous à Paris? s'écrièrent les enfants.
Simplicie ne savait que répondre; là encore elle commençait à voir le tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baissés, commençant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pensée de mettre son voyage sur le dos de sa tante.
Ma tante ne nous connaissait pas; elle désirait nous voir. On nous a envoyés chez elle avec ma bonne, Prudence.
MARGUERITE.—Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin pour vous d'être séparée de votre maman et de votre papa.
SOPHIE.—Pourquoi ayez-vous accepté? Il fallait dire à à votre maman que vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoyée de force.
SIMPLICIE.—C'est que…, c'est que… Innocent et moi, nous avions envie de voir Paris.
Les enfants la regardèrent avec surprise, et, malgré le silence qu'elles gardèrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence même était un blâme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que si elles ne le lui disaient pas, c'était par politesse.
—Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles.
Après avoir travaillé quelque temps Simplicie leur demanda:
—Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules?
MARTHE.—Nous avons eu une maîtresse de fleurs.
SIMPLICIE.—Où donc en avez-vous trouvé une?
SOPHIE.—Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui viennent donner des leçons.
SIMPLICIE.—C'est charmant; on trouve de tout à Paris. A la campagne il n'y a rien de tout cela.
MARGUERITE.—Oui, mais à la campagne on vit bien plus à l'aise; on est bien plus avec ses parents.
SOPHIE.—Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup à voir ses parents, puisqu'elle a mieux aimé venir chez sa tante.
CLARA.—Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement ordonné de partir.
SOPHIE.—Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aimé rester chez vous?
Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment répondre sans trop mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant la porte; il passa sa grosse tête rousse et fit signe du doigt à Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne répondait pas à son appel, il entra son corps à moitié, au grand ébahissement des enfants, et fit:
—Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme
Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps.
Les enfants, surpris et un peu troublés d'abord, partirent d'un éclat de rire qui rassura Coz. Il entra tout à fait. Les enfants, le prenant pour un fou, se mirent à crier. Simplicie était honteuse et désolée. Coz avançait toujours en souriant; les enfants reculèrent jusqu'au coin le plus éloigné de la chambre en continuant à appeler leurs bonnes, deux autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant cet homme roux, à longs cheveux, à moustaches et à barbiche,, crut que c'était un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la bonne, Se jetèrent sur Coz, qui se débattait en criant:
—Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme Bonbeck… Lâchez! lâchez!… Polonais mauvais en colère; moi tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka!
Plus il parlait et plus les domestiques tenaient à s'assurer de ce fou dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprêtaient à l'emmener, quand Prudence, s'élançant à son secours, cria aux domestiques:
—Arrêtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz, brave Polonais: il a accompagné Mlle Simplicie; il nous a protégés en voyage; il a jeté par la fenêtre le méchant chien qui nous a mangé notre veau, il nous a emmenés dans une auberge; il nous suit partout, il est très bon, je vous assure.
La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en désordre; le noeud de sa cravate était à la nuque, ses cheveux étaient ébouriffés; il arrangeait ses vêtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant:
—Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle
Simplicie; moi pas content; moi dire à Mme Bonbeck!
Simplicie, rouge et humiliée, restait muette et immobile; les enfants, que la bonne avait calmés, et qui comprenaient la méprise, cherchèrent à leur tour à rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposèrent de venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et Marguerite lui firent leurs excuses de la scène, qui venait d'avoir lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris d'un fou rire, et toutes quatre se roulèrent sur les canapés en riant à suffoquer. La bonne partagea leur accès de gaieté.
—Quelle drôle de visite nous avons eue là! s'écria enfin Marguerite.
SOPHIE.—Et quelle toilette ridicule avait Simplicie!
MARTHE.—Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne!
—J'ai eu peur tout de bon! j'ai réellement cru que c'était un fou!
MARGUERITE.—Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous rassurer! Elle restait muette comme un poisson!
CLARA.—C'est que la pauvre fille était honteuse. Il était ridicule!
SOPHIE.—Pourquoi l'as-tu engagée à venir le soir, Clara? Elle nous ennuiera horriblement.
CLARA.—Parce qu'elle était si embarrassée, qu'elle m'a fait pitié. Puisqu'on l'engageait à revenir, elle a dû croire que nous la trouvions ni ridicule ni ennuyeuse.
SOPHIE.—Tu as bien de la charité; je ne l'aurais pas engagée, moi.
CLARA.—Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la pauvre fille était honteuse de son Polonais et de sa bonne.
SOPHIE.—C'est bien fait! Cela lui apprendra à quitter ses parents pour venir s'amuser à Paris et nous ennuyer de ses visites.
CLARA.—Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents l'ont probablement obligée à venir voir sa tante.
SOPHIE.—Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille à Paris malgré elle! Je ne crois pas cela, moi.
CLARA.—Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.
SOPHIE.—Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par bonté tu fais semblant de croire le contraire.
MARGUERITE.—Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau à
Clara, et tu ne devrais pas la taquiner là-dessus.
SOPHIE.—Je te prie, toi, de ne pas me prêcher; tes sermons me mettent toujours en colère.
MARGUERITE.—Parce que je dis vrai et que tu n'as rien à répondre, ma belle amie.
SOPHIE.—Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui abat des noix.
MARGUERITE.—Où Mademoiselle à-t-elle entendu des corneilles parler?
SOPHIE.—Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies.
Marguerite allait répliquer, mais Clara et Marthe l'engagèrent à ne pas continuer la dispute; elles en dirent autant à Sophie; une fois apaisée, elle se mit à rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait se jeter à son cou. Les enfants racontèrent à leurs mamans la visite de Simplicie, et leur terreur mal fondée; Sophie compléta le récit imparfait de ses amies en décrivant la toilette de Simplicie, en blâmant son séjour à Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et de Prudence. Mme de Roubier mit fin à son caquet en lui reprochant son peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara était un peu trop charitable.
IX
SCÈNES DÉSAGRÉABLES
Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de l'avoir envoyé chercher si tôt et d'avoir laissé entrer le Polonais chez ses amies.
PRUDENCE.—Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais pas entrer, moi.
SIMPLICIE.—Mais pourquoi si tôt?
PRUDENCE.—Parce que M. Coz était allé chercher une voiture, et le cocher tempêtait à la porte parce qu'on le faisait attendre.
SIMPLICIE.—Par exemple! celui qui nous a amenées à ta pension d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit.
PRUDENCE.—Parce qu'on l'avait prévenu qu'on lui payait l'heure,
Mam'selle.
SIMPLICIE.—Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit à celui-ci?
PRUDENCE.—Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher à l'heure, c'est plus cher que quand on le prend à la course.
SIMPLICIE.—Qu'est-ce que ça fait?
PRUDENCE.—Ça fait que monsieur votre papa ma bien recommandé de ménager l'argent, et que nous en avons terriblement dépensé jusqu'à présent.
SIMPLICIE.—Ah bah! Nous ne dépenserons plus rien maintenant que nous sommes chez ma tante.
PRUDENCE.—Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonné de payer la moitié de la dépense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour nous garder sans rien payer.
SIMPLICIE.—C'est tout de même ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces demoiselles se sont moquées de lui… et de moi aussi bien certainement.
PRUDENCE.—Et que vous importe que ces péronnelles se rient de vous?
Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles?
Est-ce que ça m'amuse d'y aller?
Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de moi et du pauvre Coz, à l'antichambre.
SIMPLICIE.—Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqués?
PRUDENCE.—Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commençait à se mettre en colère, à été chercher une voiture pour nous tirer de là.
SIMPLICIE.—C'est agréable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce que Coz et toi vous dites des choses ridicules.
PRUDENCE.—Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris parti pour vous, qui êtes ma jeune maîtresse, et je le ferai toujours, quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz est un bien bon garçon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse à rien, et ne demande qu'à être bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laissât insulter sans répondre?
SIMPLICIE.—Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec tes explications qui sont sottes comme toi.
PRUDENCE.—Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites là! non, ce n'est pas bien!
La pauvre Prudence se mit à pleurer; Simplicie, impatientée, lui tourna le dos, tout en se reprochant sa dureté envers la pauvre Prudence, si dévouée et si affectionnée. Elles arrivèrent, sans avoir dit un mot de plus, à la porte de Mme Bonbeck au moment où cette dernière descendait l'escalier pour sortir. Prudence donna à Coz l'argent nécessaire peut payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait à la rencontre de sa tante.
MADAME BONBECK.—Eh bien! déjà de retour? Ta belle toilette n'a donc pas produit l'effet que tu espérais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais! Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi ça! Vous n'avez pourtant pas eu d'escorte de gamins?
PRUDENCE.—Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute si les domestiques sont mal élevés à Paris et s'ils se moquent de la robe de Mam'selle et de son châle, et de M. Coz, et du cocher. Que pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Défendre Mam'selle, qui est ma maîtresse, et M. Coz, qui est tout de même bien complaisant et tout à fait bon garçon.
Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colère à mesure que Prudence parlait.
—Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes excuses à Prude! Et tout de suite encore…, entends-tu? Embrasse-la et demande-lui pardon.
SIMPLICIE.—Mais, ma tante…
MADAME BONBECK.—Il n'y a pas de mais. Tu as chagriné cette bonne fille, qui se dévoue à te servir, et je veux que tu lui fasses réparation.
SIMPLICIE.—Mais, ma tante…
MADAME BONBECK.—Ah! sapristi! tu résistes, mauvais coeur! sans coeur! A genoux, alors, à genoux!…
Simplicie n'obéissait pas; son orgueil se révoltait à la pensée de s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmènerait la pauvre Prude et Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue.
—Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette; Coz, mon ami, tu vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.
Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté de Mme Bonbeck que de ses colères, raccompagnait avec tremblement, mais sans résistance.
Simplicie, suffoquée de honte et de colère d'avoir été traitée si brutalement devant témoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence,
«Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'être mise dans les mains de cette méchante femme! Papa n'aurait pas dû m'envoyer chez elle! Si j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon départ. Je n'aurais pas écouté Innocent et je n'aurais pas demandé à venir à Paris. C'est que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie à périr… Je suis mal logée, l'appartement est si petit qu'on y étouffe, perché au cinquième étage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante! Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui va se plaindre à ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.»
Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à entretenir dans son coeur des sentiments de colère et de vengeance; mais à force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pensée de s'adresser au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exauça en amollissant son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit qu'elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait montré au contraire une patience et une bonté touchantes; qu'elle était injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable,
Sa colère se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne l'avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui demander… non pas encore de la faire revenir près d'elle, mais seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris.
«Je commence déjà à m'y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est sans cesse en colère; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de pleurer que de rire. Mais bientôt je m'amuserai beaucoup, parce que Mlles de Roubier m'ont engagée à aller chez elles le soir, et que j'irai faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J'espère que nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai, tout cela, ma chère maman, etc.»
Pendant qu'elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus; un chapeau marron et bleu orné d'un simple ruban et un manteau-paletot de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que Coz avait porté.
—Allez me chercher Simplette, dit-elle à Prudence,
—Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant.
SIMPLICIE.—Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence à me secouer. J'aime mieux rester avec toi.
PRUDENCE.—Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est guère patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colère!
SIMPLICIE.—D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.
PRUDENCE.—Et où irions-nous, Mam'selle?
SIMPLICIE.—Nous irions au chemin de fer et nous retournerions à
Gargilier. Décidément, je m'ennuie chez ma tante à Paris.
PRUDENCE.—Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y sommes que depuis trois jours.
La sonnette s'agita avec violence.
—C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'écria Prudence avec terreur. Allez-y; elle vous battrait.
Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin à son appel et la trouva avec un commencement de colère.
—Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je n'aime pas à attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle pourra. Emporte ça, et à dîner ne m'apporte pas un air grognon; je n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais plus fort que la première.
Simplicie ne répondît pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.
SIMPLICIE.—Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mêmes; elle dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite.
PRUDENCE.—Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dépêcher; quand je devrais veiller un peu, vous l'aurez après-demain.
SIMPLICIE.—Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je t'aiderai de mon mieux.
PRUDENCE.—Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; ça n'en marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite à en tailler une. Laquelle voulez-vous avoir: la première, Mam'selle?
SIMPLICIE.—Celle à pois bleus, elle me plaît beaucoup.
Prudence prit la pièce marron et bleu, et commença par tailler la jupe pour donner à Simplicie une occupation facile. Leur journée s'acheva paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oublié sa colère et le reste; les yeux seuls de Simplicie en témoignaient.