Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:
—La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...
—Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!—murmura l'oncle Cyprien, sûr maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe—... Du calme, mon ami!... Et puis?...
—Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco, encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous entretiendraient une jument, mon cher!
—Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une plissure de dégoût.
—Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple, jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à peintre, quoi!
—Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.
—Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les prendre, comme un chiffonnier dans un tas...
—Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...
Schleifmann, prestement, l'interrompit:
—Non, non, oh! non!... Au contraire!
—Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...
Et, suivant l'association normale des idées:
—Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte de Meuze...
—Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles, je suppose?
—Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous, m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque du krach...
Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.
Et, comme il se taisait:
—C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.
—Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or dont la transpiration avait terni les verres.
M. Raindal cadet prit une mine goguenarde:
—Un dernier détail, s'il vous plaît?
—Je vous écoute, fit Schleifmann.
L'oncle Cyprien se rapprocha, et, la voix engageante:
—Tous Prussiens, naturellement?
—Non, mon cher Raindal! riposta le Galicien... Tous Français ou, ce qui est pareil, naturalisés... Naturalisés depuis la guerre... Le petit Pums est leur vétéran... Français de 78, le petit Pums... Ah! je me souviens très bien comme il était fier, après, quand il est revenu à Lemberg, lors de sa visite annuelle... Il courait de maison en maison, chez les amis, chez les parents, déployant partout son décret de naturalisation... On aurait dit qu'il montrait le diplôme d'un grade...
—C'en est un! observa l'oncle Cyprien.
—Oui, oui, poursuivait Schleifmann, tous naturalisés Français, sauf le jeune Burzig que j'oubliais... Mais ce n'est pas sa faute... C'est la faute à monsieur son père... Une manie de changement qu'ils ont dans cette famille... Le grand-père naît à Mayence et se fait Américain. Bon! Le père vient à Paris et se transforme en Français... Puf! Ce n'est pas assez!... Voilà qu'il fait son fils Anglais pour lui éviter le service militaire... Je vous dis jamais, jamais contents, ces damnés Burzig!...
Il ricanait, la bouche méprisante.
—Ah! si les juifs de France avaient un peu de sang aux veines, je vous garantis que depuis beau jour ils auraient mis dehors tous ces touristes-là... Il fallait vous leur faire la vie si dure, si terrible...
—Mais vous-même, Schleifmann, demanda M. Raindal cadet, est-ce que vous n'allez pas bientôt vous naturaliser?...
Le Galicien eut un sourire mélancolique:
—Moi, mon ami?... A mon âge!... A quoi bon?... Le destin m'a créé sans patrie et sans patrie je reste... Je suis M. Schleifmann, citoyen de l'humanité, comme disait l'autre...
—C'est très gentil tout cela, objecta l'oncle Cyprien... Cependant, en cas de guerre...
—La guerre? murmura rêveusement Schleifmann... La verrai-je, d'abord?... Puis, je suis bien vieux, mon cher Raindal, je serais un bien pauvre soldat... Je le regrette... Quoique je déteste la guerre, les imbéciles raisons pour lesquelles les nations se massacrent, j'aurais tout de même aimé servir la France, le pays le moins bête, en somme, le plus généreux que j'aie connu...
—Baste! fit M. Raindal cadet... Vous pourriez vous rendre utile autrement...
—Oui, c'est vrai! murmura à mi-voix Schleifmann comme se parlant à lui-même... En 1871, il y a eu la Commune!...
Mais l'oncle Cyprien n'avait pas entendu cette tragique réponse. Déjà il était tout aux farces du lendemain. Il se figurait avec délices l'ébahissement de son frère quand il l'interpellerait: «Eh bien!... Et notre vieux Herschstein, comment va-t-il? Et cette charmante Mme Pums?... Et l'honorable M. Burzig?...» Il en riait si fort qu'il s'excusa auprès de Schleifmann.
—Pardonnez-moi, je pense à quelque chose... quelque chose de tellement drôle... Ha! ha! c'est impayable!...
Et, dans un mouvement de reconnaissance:
—Voyons, Schleifmann, vous accepterez bien un petit verre de kirschenwasser?... Garçon, du kirschenwasser et deux verres, deux grands, des verres de clients, vous savez, mon petit!...
Le garçon reparaissait avec une fiole enveloppée de paille. L'oncle Cyprien versa deux hautes rasades et, soulevant son verre pour trinquer:
—A l'humanité, Schleifmann! fit-il courtoisement.
—A la France! riposta le Galicien en choquant les verres.
Au même instant, la famille Raindal faisait son entrée dans le salon des Chambannes.
Zozé marcha vivement à la rencontre du maître. Elle portait une ample robe de soie rose à ramages effacés qui lui donnait une silhouette d'infante. Chambannes la suivit, en souriant peut-être sous le mystère de son énorme moustache blonde. Et le défilé des présentations commença.
Les dames, les premières: la petite Mme Pums, dans une gaine noire pailletée d'or d'où jaillissait plus fraîche, plus blanche, par contraste, sa chair potelée de rousse rieuse; Mme de Marquesse, une grande blonde aux mâchoires chevalines et dont la jupe de crêpe mauve dessinait vers les hanches une ossature massive de République ou de Liberté; Mme Silberschmidt, une maigre brunette à figure de poule malade; Mme Herschstein, plus anguleuse et hautaine en son corsage de satin blanc qu'une lady de vieille race. Puis les messieurs un à un, au hasard de la proximité. Ils s'inclinaient profondément, et ils avaient tous des regards déférents en même temps que curieux, des serrements de main empressés et timides, des phrases respectueuses et inachevées, comme devant un souverain étranger dont on ne sait pas bien l'étiquette ni la langue.
Pums, le petit doyen des naturalisés, fut présenté le dernier. Menu, propret, de teint jaunâtre, vêtu avec la plus sobre correction, ce qui frappait d'abord dans sa physionomie, ce n'était pas son type de boursier viennois ni sa forte moustache noire, ni le grisonnement de ses tempes, c'était la saillie de ses deux grosses prunelles couleur chocolat clair, et si avides de voir, si ingénues, si langoureuses que, sans une flamme de malice qui vacillait parfois au fond, on eût dit des yeux de bon petit garçon étonnés par le vaste monde. Il s'exprimait en un français convenable, juste à la lisière de l'accent tudesque, un français naturalisé comme lui, et seul il vint à bout de son compliment de présentation.
M. Raindal n'eut pas le temps de le remercier. On passait dans la salle à manger.
Mme Chambannes s'assit entre le maître et le marquis de Meuze. Son mari en face d'elle avec Mme Raindal à sa droite et, à sa gauche, Mme de Marquesse. Un peu plus loin, Thérèse avait pour voisins Gérald et Mazuccio, un remuant petit faune brun, qui zézayait avec une furia de moustique vénitien. Les autres s'installèrent à la ronde, selon les cartes de bristol qui marquaient leurs places; et l'on servit le potage parmi un silence d'attention.
Visiblement, on guettait le maître. On attendait ce qu'il allait dire d'important, d'extraordinaire; et les dames surtout prêtaient l'oreille, se représentant M. Raindal, d'après la Vie de Cléopâtre, comme une espèce de roquentin célèbre qui, à table, devait sûrement en débiter de «raides».
La déception ne tarda point. Décidément, il n'était pas bien amusant, ce M. Raindal, ni bien original, avec son gros nez mou, ses mains pendantes, ses manières de vieux préfet gêné—et sa voix qu'on n'entendait guère. Sans compter qu'on y perdait peu. Des renseignements sur le climat de l'Egypte, les moyens de transport, les époques de voyage favorables, je vous demande un peu si le Bædeker, le Joanne ne vous en auraient pas dit autant!
Et bientôt M. Raindal n'eut plus pour auditeurs que le marquis et Mme Chambannes, qui ne se lassait pas de le questionner.
Au fond, il ne se sentait point en verve. Non pas que Mme Chambannes l'intimidât par ses fervents regards ou ce caressant roulement des r qui rendait sa voix si doucement impérieuse. Il lui savait gré, au contraire, de n'être pas décolletée plus; et il la trouvait pleine de grâce dans ce corsage pudiquement échancré pour découvrir à peine, avec un petit carré de peau mate, son cou svelte sans bijoux. Mais, bien plus que les tendres œillades de la jeune femme, le luxe environnant l'incommodait. Lui qui avait consacré un chapitre entier au Faste de Cléopâtre, lui qui n'avait pas bronché devant les gemmes, les ors, les encens et toutes les somptuosités de la Vie inimitable, il demeurait comme ébloui devant la réalité d'une magnificence de beaucoup inférieure. La profusion des fleurs qui serpentaient en guirlandes autour de la table, le scintillement des cristaux taillés, les menus objets du service, l'élégance lustrée des convives formaient autant d'aspérités brillantes où son œil s'accrochait avec ses pensées. Puis, ce qui augmentait encore ses distractions, c'était le ronronnement de locomotives à l'arrêt, les schh, les harrh, les horrh, les pff qui fusaient maintenant du groupe Silberschmidt, Herschstein et Pums, massés à l'extrémité de la table.
Car on se mettait à l'aise là-bas, on se déliait la langue dans un petit gargarisme de parler du pays. Le français? Un dialecte de cérémonie, bon pour les politesses, pour les rapports mondains. Mais entre soi, en causant affaires, choses sérieuses ou intimes, pourquoi se retenir? D'ailleurs, comment l'auraient-ils pu? N'était-il pas plus fort que tout, plus fort que les décrets, plus fort que les serments, ce langage natal qui leur remontait aux lèvres avec la naïve vigueur de l'instinct? Et il fallait voir le clin-d'œil goguenard dont Pums corsait ses demandes sur la Krankheit (la maladie) du sultan, ou l'autre clin-d'œil narquois dont Herschstein accompagnait ses réponses. Un coup diablement réussi que cette indisposition du sultan, une idée de Herschstein, lancée de Paris à Vienne, relancée de Vienne à Paris et qui, l'après-midi durant, avait bouleversé la Bourse. Des trois francs, des six francs, des dix francs de baisse sur les valeurs turques, la masse des fonds d'Etat saisie dans la débâcle! Ci une centaine de mille francs pour chacun des membres actifs de la bande noire, et vingt-cinq mille francs seulement pour Pums, simple allié, sorte de complice honoraire. N'importe! Il n'avait pas à se plaindre et, comme voulant payer Herschstein de retour, il lui expliquait le plan nouveau de la Banque de Galicie concernant les mines d'or: un immense syndicat qui, sous le nom de Société d'études, raflerait dans le marché les valeurs minières les moins suspectes. Manœuvre aisée, au demeurant, qui consistait à les déprécier d'abord par des nouvelles alarmantes pour les hausser ensuite aux cours les plus élevés par des nouvelles optimistes. L'enfance de l'art, quoi! le procédé infaillible. Et le jeune Burzig, qui, à titre de citoyen britannique, n'avait cessé de flirter en anglais avec la jolie Mme Pums, revint brusquement à l'allemand familial pour se joindre aux projets du groupe. On discutait avec Marquesse sur les valeurs à choisir, les mines qu'on drainerait dans l'opération. On citait des noms anglais ou bataves, plus fulgurants que des diadèmes: l'Etoile rose de l'Afrique du Sud, le Soleil du Transvaal, la Source des Escarboucles...
Et soudain la petite pupille verte du marquis de Meuze donna des signes d'inattention. Elle fuyait, virait, vacillait dans l'orbite comme un bouchon de ligne à fleur d'eau. Elle semblait essayer d'entendre. Hein! il ne se trompait pas? On parlait bien de mines d'or, au bout de la table? Parfaitement... De mines d'or? Nom d'un bonhomme! Nom d'un chien! Comment écouter ces seigneurs, sans désobliger l'autre, ce M. Raindal, avec ses satanées histoires de momies et de Mariette-Bey?... Le marquis s'empourprait en vain à tenter de suivre les deux conversations. Des bribes seulement lui parvenaient de la plus éloignée: fontein... rand... Chartered... Cecil Rhodes... de Beers... claim..., dont les syllabes techniques aiguillonnaient encore sa curiosité. C'est qu'il ne s'agissait pas non plus d'une bagatelle! Cent vingt mille francs d'engagés sur le marché des mines. «Cent vingt mille!» se répétait le marquis, cela ne vous conférait-il pas les droits à un peu d'anxiété? Et, comme lui répondant, dans un demi-silence, la voix de Pums proféra:
—Ja! gewiss... Ich glaube dass die Red Diamond...
La Red-Diamond-Fontein!... La mine préférée du marquis, sa valeur de prédilection, «sa petite Red-Diamond», comme il l'appelait victorieusement! Pour le coup, M. de Meuze ne put plus se contenir. D'une volte brutale, son buste avait pivoté vers les financiers et il interrogea:
—Pardon, monsieur Pums, vous venez de nommer, je crois, la Red-Diamond?... Serait-il indiscret de savoir ce que vous en disiez?
—Du tout, marquis, fit Pums, qui s'honorait toujours que M. de Meuze le consultât.
Et, par égard pour le vieux gentilhomme, le procès des valeurs minières se poursuivit sur-le-champ en français.
Mais M. Raindal n'avait pas remarqué cette défection. Depuis quelques instants, déjà, il ne parlait plus que pour Zozé, et, graduellement, il lui semblait qu'un brouillard de sympathie les isolait ensemble du restant des convives.
«Je disais bien, songeait-il, charmé et aguerri aussi par le mélange des vins qu'il avait bus... Une suivante de Cléopâtre!... Une petite Grecque!... Une vraie petite Grecque!...»
—Un jour que les fellahs refusaient de porter à bord nos bagages, Mariette-Bey se précipite sur eux, le revolver au poing...
Et Zozé, en se récriant, s'émerveillait de ces récits. Elle ne manquait, au surplus, ni de bon vouloir, ni de respect devant les maximes de philosophie ou les développements historiques, quitte à relâcher son zèle quand elle ne comprenait plus. Alors son regard se dérobait, allait tour à tour s'appuyer innocemment sur chacun des convives, par un besoin de tendresse impersonnel et quasi mécanique qu'elle conservait encore de ses recherches d'antan.
Le petit Pums s'élançait au-devant, les paupières battantes, comme un gymnasiarque qui vise son trapèze. Il était si amoureux, le brave garçon! Gérald, lui, ripostait par une grimace cordiale du nez, de la bouche ou des joues, et Zozé devinait: «Oui, oui, c'est entendu, nous sommes amants nous deux!» Mais Mlle Raindal, hélas! paraissait moins contente. La pauvre demoiselle! Gérald et Mazuccio la lâchaient-ils assez,—l'un, la tête inclinée, à la toucher presque, sur la poitrine plane de Germaine de Marquesse; l'autre, le visage en feu, le buste poussé tout de travers contre cette petite poulette lascive de Mme Silberschmidt! Quel vide il y avait de chaque côté de la malheureuse fille! Non, véritablement ce n'était pas bien, ce n'était pas gentil de la traiter ainsi, comme une institutrice.
Après quoi, Mme Chambannes revenait plonger dans le regard de M. Raindal. Cela lui coulait intérieurement une chaleur dont il devenait rouge. Ses yeux clignaient de plaisir. Il toussait pour se ressaisir et le front relevé, il attendait inconsciemment le plongeon d'une œillade nouvelle. Ou bien il admirait le profil de Zozé, si net, si délicat sous le ramassé de sa coiffure que serrait à la nuque une minuscule bouclette de perles. Et il se disait tout en continuant ses anecdotes:
«Une vraie petite Grecque!... Une petite Grecque des Iles!...»
Cependant la vraie petite Grecque s'agitait sur sa chaise, la figure méfiante, l'œil en arrêt vers Mlle Raindal que lui cachait à demi le buisson d'orchidées mauves dressé au centre de la table.
Ah ça! de quoi s'amusait-elle donc tant, la jeune fille? Qu'est-ce qui lui creusait donc au coin des lèvres ce sourire immobile et vieillot comme une ride? Et ces regards méprisants, ces airs de pitié qu'elle avait pour vous dévisager les gens, tous les convives l'un après l'autre!
«Ma parole, songeait Mme Chambannes, on dirait qu'elle regarde des sauvages, des nègres!»
Puis aussitôt elle pensa:
«Bah! elle est vexée, la pauvre petite!... Cela se comprend aussi!...»
Et elle appelait Gérald, d'une toux amicale afin de le ramener à ses devoirs. Mais on apportait les bols. Tant pis! Trop tard! Ce serait pour une autre fois! Elle enfonça ses ongles dans la rondelle translucide qui remuait à la surface de l'eau. Et comme elle écartait sa chaise avec une discrète lenteur, tout le monde se leva.
—Mademoiselle! fit Gérald, qui tendait le bras à Thérèse.
La jeune fille y posa la main en évitant son regard d'un dédaigneux détour de tête; et ils s'avancèrent, sans un mot, du côté du salon. Gérald multipliait les mines courtoises, les attitudes déférentes, les effacements du buste, toutes les marques d'une politesse qui se sent en défaut et s'exonère à la muette. Arrivé dans le salon, jusqu'auprès de Mme Raindal, il dégagea moelleusement son bras:
—Mademoiselle!...
Il avait salué d'une courbette cérémonieuse et s'acheminait vers le fumoir. Thérèse ne put s'empêcher de le suivre des yeux.
Avec le dandinement de son grand corps sur ses jarrets pliants, il avait l'allure soulagée et lasse d'un homme qui descend de cheval ou qui revient d'une corvée. A l'entrée du fumoir, il empoigna familièrement Mazuccio par les épaules pour le faire passer avant lui; et derrière la portière en vieille tapisserie, on les entendait encore rire, d'un mystérieux rire du gosier, qui, à distance même, avait un son obscène.
—Eh bien? fillette, murmura M. Raindal en s'approchant à petits pas un peu lourds... Eh bien, ce dîner?
—Excellent! fit froidement Thérèse qui s'asseyait à la droite de sa mère. Je suis enchantée d'être venue...
—N'est-ce pas? continuait à mi-voix M. Raindal, se méprenant au ton de sa fille. Cette Mme Chambannes reçoit d'une façon parfaite... Voyons... avoue que j'ai eu raison de ne pas m'arrêter à certaines préventions, à certaines idées préconçues?...
Mme Raindal, devant l'allusion, avait soudainement rougi. Thérèse, la lèvre gouailleuse, chuchota:
—Mais, certainement père, je te le répète... Ces gens-là gagnent beaucoup à être vus de près...
M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une tasse de café.
Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.
Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces messieurs n'étaient point ingrats.
Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître. Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai, elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait, s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle, l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence du dîner.
Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises. On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires d'argent ou de leurs infirmités.
La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir, osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il lui promettait entière satisfaction.
M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance. Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières. L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables pour se dispenser de parler.
L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction, lui fut un prétexte à se lever.
—M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans! présentait Zozé.
—Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant jusqu'au nom.
L'autre, un jeune homme à fine barbe brune, avait vivement tourné une phrase d'admiration, effilée et jolie comme un cornet de bonbons.
M. Raindal remercia d'un salut. Mme Raindal et Thérèse, sur un regard du maître, s'étaient également levées.
—Vous partez! fit Mme Chambannes d'un ton de regret qu'elle exagérait.
M. Raindal balbutia des excuses, et l'on se dirigea en troupe vers l'antichambre.
Un frisson de délivrance courut dans l'assemblée. Ce n'était pas une jeune fille, c'en étaient trois qui disparaissaient par cette porte! Et il y avait de la blague dans l'air, un besoin de lâcher des folies, de reprendre ses habitudes. Mais on se retenait encore, par cette espèce de respect que la notoriété impose aux personnes incultes.
Le retour de Mme Chambannes s'accomplit dans un profond silence.
—Ah! vous êtes gais, par ici! s'écria-t-elle.
—Eh bien! comment le trouvez-vous?
—Oh! il est très gentil votre petit ami! fit Gérald au milieu d'une explosion de rires.
Et déjà Pums, encouragé par ce succès, cherchait à dire, lui aussi, quelque chose de très comique, quand Jean Bunel, d'un ton impératif, déclara:
—C'est tout bonnement une des plus remarquables intelligences d'aujourd'hui!
—N'est-ce pas? murmura Zozé.
—Oui, poursuivait Bunel, autant par un noble élan de solidarité que pour le malin plaisir d'accabler un clubman... Oui, sans le comparer à Taine ni à Renan, je ne crois pas que l'histoire ait, dans ces dernières années, produit de cerveau plus vigoureux ni d'écrivain plus pur...
—En vérité? s'exclama Pums subitement retourné.
Du reste, il ne reprochait à M. Raindal que de parler un peu trop bas. Silberschmidt se rallia à ces considérants. Mme Herschstein, que le maître avait écoutée, affirma que M. Raindal était un homme des plus intéressants. Mme Pums lui trouvait une figure très expressive. Givonne se fit conspuer pour avoir formulé des réserves sur la toilette de Mme Raindal. Est-ce que ces choses-là comptaient?
Et le revirement était si décisif, si général, que Zozé en eut de la peine pour son petit Raldo. Pauvre chéri! Quel four!
Elle marchait vers la cheminée devant laquelle il se tenait accoté debout, les coudes contre le marbre. Puis quand elle fut tout près, elle murmura, dans un chuchotement passionné, la question qui, depuis trois grandes heures, lui desséchait la gorge:
—Tu m'aimes?
D'un clin d'œil, sans rancune, le comte affirma que oui.
VIII
Comme trois heures sonnaient d'un timbre énergique à l'horloge du Collège de France, la petite porte dissimulée dans les grisailles du mur s'entr'ouvrit, et M. Raindal fit son entrée.
Il s'était assis à sa vaste table de bois blanc, ayant en face de lui ses huit auditeurs familiers qui attendaient, la plume dressée, prêts à écrire.
Il tira de sa serviette quelques feuilles manuscrites et commença d'une voix simple:
«Nous avons terminé, dans notre leçon d'avant le Jour de l'An, l'étude des peintures oblatoires qu'on a retrouvées dans les mastabas d'Abou-Roash. Nous aborderons aujourd'hui, au même point de vue, l'étude des mastabas de Dahshour. Les peintures que renferme cette nécropole sont peut-être pour l'historien des mœurs d'un plus grand intérêt que celles d'Abou-Roash. Nous y trouvons sur la vie privée et la vie industrielle des Égyptiens des renseignements qu'on peut considérer à bon droit comme uniques. J'attire donc particulièrement votre attention sur cette leçon et les leçons qui vont suivre...»
M. Raindal prit un temps, et, consultant ses notes:
«La principale peinture des mastabas de Dahshour est celle conservée dans la tombe d'un riche négociant de l'époque, un de ces gros armateurs dont les caravanes exerçaient le trafic avec la Libye et la côte syrienne. Signalée en premier par Brugsch, elle a fait l'objet de deux notices fort détaillées de mon éminent et jeune confrère M. Maspero, parues dans les Annales du Musée de Boulaq et dans la Revue d'Égyptologie. Ledit armateur s'appelait Rhanofirnotpou...»
M. Raindal s'était levé et essuyait à puissants coups de torchon le tableau noir placé derrière sa chaise. Un petit nuage de craie, léger comme une fumée, voleta autour de sa manche.
—Rha-no-fir-not-pou!... épelait-il à mesure que s'inscrivaient sur le tableau les hiéroglyphes du nom.
Mais il n'avait pas achevé que le tambour de la porte se rabattit en gémissant. De suaves émanations de violette à l'iris traversèrent brusquement la salle. Une dame entrait et s'asseyait avec un bruissement de soies, en arrière des élèves. M. Raindal, malgré lui, comme forcé par l'odeur, se retourna anxieusement. Oui, c'était elle, c'était la jolie petite Mme Chambannes!
Il fut si bouleversé qu'en revenant à sa place il ne put que répéter sa première phrase sur le défunt Rhanofirnotpou:
«... Un de ces riches négociants, vous disais-je, un de ces gros armateurs, dont les caravanes...»
Mme Chambannes! Mme Chambannes au cours, en jupe de drap bleu, avec une voilette blanche et un veston de loutre! Avait-on idée d'une pareille folie, d'un aussi puéril caprice! Et voilà maintenant qu'elle lui adressait de petits signes de tête, comme on fait au théâtre entre amis, de loge à loge. «Bonjour, monsieur Raindal, bonjour, bonjour, ça va bien?» continuait la tête de Mme Chambannes.
Elle s'arrêta pourtant en remarquant que le visage du maître demeurait impassible devant ces politesses.
Du reste la froideur de M. Raindal n'était pas sa seule déception. D'abord, elle ne comprenait rien à cette histoire des peintures de feu Rhanofirnotpou. Quoi! Des peintures dans une tombe! Un rude original que ce gros armateur! Et puis, le décor l'étonnait.
Elle pensait pénétrer dans un grandiose amphithéâtre, où la foule s'entassait sur des gradins de chêne vernis par l'âge. En bas, elle se figurait une chaire énorme, haute comme un tribunal, que flanquaient deux appariteurs à chaînes argentées. Et dans la chaire, M. Raindal, en robe ponceau bordée d'hermine, M. Raindal pérorant, jouant avec sa toque galonnée, buvant de l'eau sucrée et interrompu à chaque mot par l'enthousiasme de l'assistance...
Quelle désillusion! Quel contraste avec la réalité! Qui eût imaginé cette étroite pièce aux murailles d'un gris sale, ces deux bustes en simili-bronze,—Platon et Epictète,—juchés, tels que deux potiches, sur des socles en carton-pierre, cette grossière table de bois blanc pareille à une table de cuisine, et les chaises de paille empilées, dans un coin, près du Platon déteint, comme dans un vieux grenier à meubles?
Zozé éprouvait presque cette imperceptible mélancolie qu'inspire aux personnes riches le spectacle de la misère. Elle tenta de se distraire en inspectant successivement le dos et la nuque des huit élèves. Deux étaient chauves déjà. Trois portaient entre les épaules cette barre brillante qu'impriment dans les étoffes les durs dossiers des omnibus. Le veston d'un autre était passé de couleur. Et vers le bout de la table, à gauche, il y en avait un avec une tignasse brune—oh! cette tête de loup!—qui ne devait pas souvent se ruiner chez le coiffeur!...
Elle les prenait en pitié, ces braves jeunes hommes. Elle aurait voulu leur donner des avis de toilette et, s'il l'avait fallu, les aider de sa bourse.
Un bruit de chaises la tira de ces rêveries charitables. Le cours était fini. M. Raindal avait disparu. Par où? Dans le mur, sans doute. Et pas même un applaudissement! Zozé en restait confondue.
Elle se leva tout engourdie par l'immobilité et suivit les élèves qui sortaient. Quelques-uns s'effacèrent afin de lui livrer passage. Aucun ne la dévisagea, et ceux qui marchaient en avant ne se retournaient pas pour la regarder. Elle les trouva discrets, bien élevés, quoique un peu timides.
Puis elle se mit à flâner dans l'immense vestibule, en faisant sonner ses talons contre les dalles, pour le plaisir d'entendre l'écho. Dix minutes s'écoulèrent. Zozé frissonnait de froid. Elle allait s'informer auprès de Pageot, quand M. Raindal surgit dans l'ombre du fond, sa serviette sous le bras.
A la vue de Mme Chambannes, il réprima un mouvement de contrariété et s'avança vers elle avec une mine souriante:
—Vous ici, chère madame! s'écriait-il hypocritement.
—Vous ne m'avez donc pas reconnue? J'étais à votre cours... Je n'ai pas tout compris, mais comme c'était intéressant!
M. Raindal s'excusa sur sa presbytie, et, d'un ton plus inquiet:
—Eh bien! chère madame, en quoi puis-je vous être utile?... Que désirez-vous de moi?... A quel heureux hasard dois-je votre présence?
A quel heureux hasard? Pas si heureux que cela! Elle ne pouvait cependant pas lui répondre: «Gérald m'a encore joué un de ses vilains tours, s'est encore dérobé de deux heures à mes tendresses... Alors, par désœuvrement, par ennui, je suis venue voir un peu comment c'était, un de vos cours, et peut-être aussi, à l'occasion, combiner un dîner!...»
Et elle riposta avec un petit rire candide:
—Mais pas le moindre hasard, cher maître!... Je voulais vous entendre, simplement... Après, je vous ai attendu pour vous serrer la main...
—Vous êtes trop bonne, mille fois bonne, en vérité! murmurait distraitement M. Raindal.
Et, tout en marchant, il ne cessait de jeter à droite, à gauche, des regards apeurés. Mais, arrivé dehors, devant le coupé de Mme Chambannes, il ne put dominer l'envie de fuir qui le tourmentait, et, retirant son chapeau:
—Au revoir, chère madame... A bientôt, j'espère... Mes compliments à M. Chambannes, je vous prie...
Zozé s'écria:
—Comment, maître! Vous ne voulez pas que je vous reconduise?... Par ce temps?...
Et d'une moue elle lui désignait la chaussée que le dégel semblait avoir enduite d'une couche sirupeuse de café glacé. Le maître se défendait. Zozé, dans le coupé, insistait, et elle frappait de la main le cuir des coussins, comme pour appeler un petit chien. M. Raindal perdait tout sang-froid. Si des élèves, des collègues le voyaient en cette posture ridicule! La crainte l'emporta. Il s'assit à côté de Mme Chambannes.
—A la bonne heure! Ç'aurait été fou de refuser! fit Zozé en baissant la glace de devant, afin de donner l'adresse au cocher.
Quand elle la releva, M. Raindal observa avec soulagement que la large vitre, comme celle des portières, était couverte d'un voile de buée. A l'abri de ces carreaux opaques, il se ressaisissait peu à peu. Il sourit à Mme Chambannes qui lui sourit aussi.
La voiture courait lestement sur le tapis de neige jaune. Dans la douce tiédeur qui montait de la boule, un moelleux parfum de maroquin se mêlait à des senteurs de violette irisée. M. Raindal soupira avec une impression de bien-être, et comme se réveillant:
—Ainsi,—fit-il paternellement, pour essayer de racheter la rudesse de ses adieux,—ainsi le cours ne vous a pas trop ennuyée, madame?
—Au contraire! D'ailleurs, je compte bien que la prochaine fois...
—Quelle prochaine fois?
—Je veux dire le prochain cours où je viendrai, corrigea Zozé, et les cours suivants...
M. Raindal se rembrunissait:
—Vous songez donc à revenir?
—Peut-être! Pourquoi pas?... Cela vous fâche?..
—Nullement, chère madame, nullement!...
Il ne put en exprimer plus. La stupeur le paralysait. Alors elle voulait revenir tous les lundis, à tous les cours, le compromettre publiquement, faire de lui la risée du Collège, du monde savant, de la presse peut-être! Et il croyait entendre l'oncle Cyprien: «Ah! ah!... Il paraît que Mme Rhâm-Bâhan—M. Raindal cadet n'appelait plus autrement Mme Chambannes—il paraît que Mme Rhâm-Bâhan mord à d'égyptologie... Bravo! Charmant! Délicieux!» Puis c'étaient les ironies sournoises des collègues, les gouailleries jalouses, les allusions, le scandale! Non, non, pour la fantaisie d'une personne gracieuse, avenante, sympathique, il n'en disconvenait point, mais frivole et sans réflexion, M. Raindal ne risquerait pas la mésaventure où avait sombré le crédit de tant de ses illustres confrères. Et d'une voix ferme il déclara:
—Ecoutez, chère madame... Je vous estime assez pour vous devoir la franchise... Eh bien! il ne me semble pas que vous soyez dans des conditions à profiter de mon enseignement... Le Collège de France est une espèce de séminaire, de pépinière destinée à former de jeunes érudits, vous me saisissez bien?... Le Collège de France a comme but essentiel...
—Oui, oui, interrompit Zozé d'un ton attristé... Oui, cher maître, je vois que ma présence vous déplaît... Mais comment apprendre pour mon voyage en Egypte, l'hiver prochain? Comment faire?... Comment faire?...
Elle s'accrochait maintenant à cet ancien projet de «préparer son voyage», elle s'y butait avec une obstination câline dont M. Raindal, à la longue, se sentit agacé. Bah! qu'elle le préparât comme elle pourrait, après tout! Et dans un recul d'impatience, il laissa glisser sa serviette.
Mme Chambannes l'avait prestement rattrapée:
—Pauvre monsieur Raindal! fit-elle en lui lançant une de ces tendres œillades qui étaient sa façon naturelle de regarder... Je vous assomme, n'est-ce pas?...
Il rougit de sa brusquerie:
—Du tout, chère madame... Seulement, je cherche un moyen de vous aider dans vos études, dans vos lectures préalables...
Les sourcils de Zozé se fronçaient d'attention. Mais soudain un éclair de joie fila dans ses caressantes prunelles:
—Moi, j'aurais bien une idée, insinua-t-elle, une idée qui vient de me venir à l'instant, tenez!...
—C'est que c'est tellement indiscret!...
—Qu'importe?... Dites-la! fit M. Raindal, qui reperdait un peu de son ton d'indulgence.
—Non, je n'aurai jamais le courage!...
Elle hésitait encore, les yeux dans les yeux du maître. Enfin elle se décida à parler, car la voiture stoppait à la porte de M. Raindal.
Voici: elle aurait souhaité, si elle ne le dérangeait pas trop, que le maître consentît à venir rue de Prony une fois par semaine, le jeudi, ou même deux fois par mois, non pas lui donner des leçons, non, Zozé ne se serait pas permis une demande aussi impudente, mais causer avec elle, comme cela, en ami, la diriger dans ses études, lui indiquer ce qu'il fallait lire...
—Vous comprenez... Je sais bien que c'est très indiscret... Pourtant, si vous vouliez, vous me feriez tant plaisir!... Vous ne voulez pas, cher maître?
Elle avait posé légèrement sa main gantée de blanc sur le genou du maître dans un geste familier, sans calcul de coquetterie, comme sur le genou d'un bon grand-père,—de l'oncle Panhias, par exemple, quand elle en implorait quelque chose. M. Raindal intimidé n'osait retirer son genou. Et, à voir ce petit être élégant courbé devant lui dans une attitude si ingénue et si humblement quémandeuse, il ressentait une sorte de trouble agréable qu'il prenait pour du regret, pour de l'attendrissement.
—Hum! Madame! murmura-t-il d'une voix redevenue affable... Hum!... Je serais désolé de vous mécontenter... Néanmoins, vous devez vous rendre compte que mes obligations, mes travaux...
—Oh! je sais, je sais! fit Zozé avec une feinte résignation.
Il y eut un temps. M. Raindal considérait à travers la buée les silhouettes molles des passants, sans se résoudre aux paroles d'adieu.
Mais subitement il tressaillit comme sous le coup d'un élancement.
—Qu'avez-vous, cher maître? fit Zozé d'un ton de sollicitude.
—Rien, rien, chère madame!...
Oh! presque rien—rien que d'avoir distingué à l'extrémité de la rue un certain balancement d'épaules, de certaines enjambées martiales, l'oncle Cyprien tout simplement qui marchait droit sur la voiture avec des moulinets de sa grosse canne en bois de cornouiller rougeâtre.
M. Raindal, à ce moment, envia la demeure reculée de feu Rhanofirnotpou. Que n'était-il au plus profond de l'hypogée, dans le serdab obscur, dans la cellule murée de ciment, au lieu de se trouver dans cette case à vitres, avec cette jeune jolie dame qui le harcelait de prières!
—Vous ne voulez pas vraiment, mon cher maître?... Je vous assure, ce ne serait pas régulier... Vous fixeriez les heures, les jours!...
—Je cherche, je cherche! répétait-il machinalement, tandis que ses regards suivaient attentifs la marche rapide de l'ennemi.
L'oncle approchait cependant. Ses traits se précisaient. Il atteignait à la voiture. Il examina le coupé, au passage, d'un œil en même temps dédaigneux et méfiant; puis, sans s'arrêter plus, il entra dans l'allée. M. Raindal, inconsciemment, poussa un soupir de délivrance; et la main tendue vers Mme Chambannes:
—Au revoir, chère madame... Je réfléchirai, je vous écrirai...
Zozé eut une moue de désappointement:
—Et moi qui espérais votre réponse tout de suite!
M. Raindal passa la main sur ses yeux comme pour en effacer une vision pénible: l'oncle Cyprien, qui redescendait, le rencontrait au sortir de la voiture, acquérait un prétexte à d'interminables sarcasmes... Et il balbutia d'une voix hâtive:
—Eh bien, soit, madame, soit... Je viendrai cette semaine...
—Oh! que vous êtes gentil!... Jeudi vous convient-il, jeudi à cinq heures?...
—Oui, jeudi à cinq heures...
—Vous ne savez pas comme vous êtes gentil!
Elle saisit sa main en le contemplant avec une radieuse expression de gratitude. Mais les doigts de M. Raindal s'échappaient de son étreinte.
—Oh! pardon! fit-elle... Vous êtes pressé... A jeudi, cinq heures... Je compte sur vous, cher maître...
En refermant la portière, M. Raindal salua gauchement. La voiture s'ébranlait. Un «Bonjour, adieu!» le fit encore se retourner. C'était Zozé qui, à la fenêtre du coupé, lui adressait de son petit gant blanc un dernier signal d'amitié.
De jour en jour, jusqu'au jeudi, M. Raindal retarda de confier à Thérèse le récit de cette entrevue, comme s'il eût redouté à l'avance ses critiques. Peuh! ne savait-il pas déjà ce qu'elle lui objecterait: son rang dans la science européenne, sa position académique, le ridicule qu'il encourrait dans une aussi vague besogne de vulgarisation. Et il tenait d'autant moins à entendre ces justes remarques, que, sans se l'avouer nettement, l'idée de retourner chez Mme Chambannes ne lui répugnait pas. Une fois hors de la sainte atmosphère du Collège, puis sauvé de l'oncle Cyprien, il s'était reproché d'avoir si durement rebuté sa séduisante admiratrice. La pauvre enfant! N'était-il pas touchant, au contraire, le cas de cette jeune personne futile s'éprenant soudainement d'une passion de savoir? N'y avait-il pas là un sujet d'observations captivant au plus haut degré pour un homme de pensée, toute une étude de cérébralité à faire! Et il la revoyait en sa pittoresque attitude de petite suppliante, le buste de profil, la main contre son genou: «Vous ne voulez pas, cherr maîtrre?» Mais certes que si, il voulait! Certes qu'il irait! Ne fût-ce que par égoïsme, par curiosité de savant. Quant à Mlle Thérèse—songeait-il presque hargneusement—quant à Mlle Thérèse, il serait toujours temps de l'avertir lorsque les leçons se trouveraient commencées!
Et le jeudi matin survint, que M. Raindal n'avait pas trahi le mystère de son rendez-vous.
Il éprouva donc un certain malaise, en voyant, vers neuf heures, Thérèse qui pénétrait dans le cabinet de travail. Quelle malchance! Juste au moment où il était occupé à empaqueter des livres pour Mme Chambannes! Il fit cependant bonne figure:
—Tiens, te voilà fillette! s'écriait-il gaiement.
Elle se laissa embrasser, puis amenant deux des gros volumes entassés sur la table:
—Qu'est-ce que cela, père?... Maspero!... Ebers!... Ah ça! tu te mets à prêter des livres, à présent?...
—Non! déclara M. Raindal, qui se raidissait contre l'inquiétude. Ce sont des ouvrages que je vais envoyer tantôt chez Mme Chambannes.
—Chez Mme Chambannes! répéta Thérèse d'un ton stupéfait.
—Mon Dieu, oui...
Et il raconta, trait pour trait, les épisodes du lundi, hormis toutefois la décisive apparition de l'oncle Cyprien.
Thérèse l'écoutait en silence. Lorsqu'il eut achevé, elle redressa la tête. Ses lèvres minces rentraient en une plissure railleuse. De la colère semblait s'amonceler sous l'épais froncement de ses sourcils.
—Et tu vas y aller? questionna-t-elle.
—Dame, puisque j'ai promis!... J'irai deux ou trois jeudis... La politesse élémentaire le commande... Après, j'aviserai si je dois continuer ou non...
—Bien, bien, père! répliquait-elle d'une voix dont elle déguisait mal le tremblement. A ton gré... Je me garderai, tu penses, de te donner des conseils...
—Et si je t'en demandais? fit hardiment M. Raindal.
Elle éclata:
—Si tu m'en demandais, je te dirais que cette Mme Chambannes est une petite sotte, que son entourage est de la dernière trivialité, que tu te jettes là dans une fréquentation qui ne te procurera qu'avanies, que désagréments... Je te dirais... Mais non, tiens, père, par respect il vaut mieux que je me taise...
Et sur ses bras croisés, on voyait le bout de ses mains s'abattre et se relever comme de petites ailes palpitantes.
—Oh! oh! Nous nous emportons! riposta M. Raindal, affectant de badiner... Bah!... Si je me rappelle bien, le soir du dîner, nous n'étions pas tellement sévère, fillette... Tu te souviens, après dîner...
Thérèse ne put retenir un haussement d'épaules;
—Comment, père!... Tu n'as pas deviné que je me moquais, que ces gens m'étaient odieux, me révoltaient?... Tu ne les as donc pas jugés toi-même?... Mais tout ce que nous en dira l'oncle Cyprien n'est qu'enfantillage auprès de la vérité... La race, le sang, la religion, la nationalité, il s'agit bien de tout cela! Ce sont des gens d'une autre espèce que nous, entends-tu, père? Oui, tous, Allemands, Prussiens, Français, Anglais, Italiens, que sais-je, des gens d'une même bande, d'une même tribu et qui ne sera jamais la nôtre... Ah! quand je réfléchis que toi, dans ta situation, parce que cette petite nigaude t'a flatté, t'a enjôlé...
M. Raindal, à l'énoncé de ces mots, eut une violente contraction de la mâchoire.
—Ah! permets! fit-il... Non, mais, permets, mon enfant... Tu t'égares... Tu oublies un peu à qui tu parles... Et tu me reconnaîtras le droit de te dire, avec ma vieille expérience, qu'en fait de gens je suis peut-être aussi bon connaisseur que toi... Tu m'accorderas peut-être également que jusqu'ici j'ai mené ma vie d'une manière dont ni toi ni moi, nous n'avons à rougir, n'est-ce pas?
Thérèse, sans répliquer, feignait de feuilleter un livre. Il reprit d'un ton adouci:
—Va, crois-moi, fillette!... Laisse ces théories et les autres à ton excellent oncle Cyprien... Dis-moi que Mme Chambannes te déplaît, dis-moi que sa société t'inspire de la répulsion, de la défiance... N'aie pas peur! Si tes impressions sont justifiées, je serai le premier à m'en apercevoir et à régler là-dessus ma conduite... Mais au moins ne cherche pas à te faire ni à me faire illusion, à transformer en vues sociales tes animosités personnelles... Ce sont là des procédés indignes de toi, indignes de ta culture, de ta valeur intellectuelle... Tu le sais bien, au fond...
Il lui souriait, avec un regard d'appel:
—Allons, viens m'embrasser!...
La jeune fille s'approcha en tendant son front. M. Raindal y déposa un long baiser, tandis qu'il la serrait fortement dans ses bras.
—Hé là, rions donc! exhortait le maître, car le visage de Thérèse, quoique apaisé maintenant, demeurait inerte et songeur.
Un sourire oblique desserra ses lèvres.
—C'est cela! Parfait! fit M. Raindal, en exagérant la satisfaction que lui causait cette grimace incomplète.
Le déjeuner fut silencieux. M. Raindal évitait les yeux de Thérèse. Il éprouva un secret petit contentement, quand il sut qu'elle sortait après le repas, pour se rendre à la Bibliothèque. Sans s'expliquer pourquoi, il préférait qu'elle fût absente au moment de son départ.
Vers quatre heures, il passa une redingote de cérémonie en drap lisse, puis une paire de gants neufs dont le cuir gris collait à ses doigts. Il se hâtait, par crainte de manquer l'omnibus. Mais en bas les trottoirs étaient salis de boue. Il appela un fiacre.
IX
Mme Chambannes l'attendait dans le fumoir aménagé en salle de travail.
Au centre, on avait disposé une grande table avec un tapis grenat, un encrier de cristal anglais acheté tout exprès, des cigarettes d'Orient dans une coupe et un cahier de maroquin à tranche dorée. Deux fauteuils Empire se faisaient face. Et au parfum d'iris qu'exhalait autour d'elle Zozé s'ajoutait harmonieusement cet arome d'encens qu'à travers tout l'hôtel on sentait dès le vestibule.
Mme Chambannes débarrassa M. Raindal de ses gants et de son chapeau qu'il hésitait à poser sur la table.
Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre et la leçon commença.
M. Raindal, d'abord, dicta une liste d'ouvrages que Zozé devait se procurer.
Mme Chambannes écrivait rapidement, avec de petits mouvements des lèvres. L'abat-jour rosé de la lampe électrique laissait dans l'ombre le haut de ses cheveux; mais le net ovale de sa figure restait en pleine lumière. La poudre, semée d'une touche légère, avait si bien imprégné les chairs, qu'elle semblait un velouté naturel. Les rayons y glissaient sans être reflétés comme sur la soie molle et ténue de son ample robe d'intérieur. Les teintes en étaient pâles, les dessins indistincts, cachés par des amas de dentelle crème. Et, à la blancheur de ces tons, son visage s'avivait encore d'un éclat de pureté matinale. On l'eût dite à peine vêtue, sous les larges plis de l'étoffe, et fraîche comme au sortir du bain.
A chaque arrêt de M. Raindal, elle redressait la tête. Puis ses yeux aux aguets épandaient vers le maître leurs débordants effluves de tendresse. M. Raindal toussait de gêne, et, ramenant plus étroitement contre son buste ses avant-bras aux mains pendantes, il paraissait vouloir reculer.
Lorsqu'il eut terminé la dictée, Zozé demanda:
—Et à présent?
—A présent il va falloir travailler, chère madame, et vous habituer à travailler seule! Malgré tout mon désir de vous aider, vous imaginez bien qu'il y aura des semaines...
Zozé l'interrompit:
—Nous savons, mon cher maître.... Ce ne seront pas des leçons.... Ce seront des causeries, de petits conseils d'ami, quand vous pourrez, quand vous serez libre...
M. Raindal, approuvant du regard, attirait à lui un des vastes in-folio du livre d'Ebers sur l'Égypte. Il se mit à le feuilleter, et il retournait le volume pour montrer les gravures ou donner à Zozé des explications. Elle se penchait par-dessus la table. Alors les souples frisons de sa chevelure chatouillaient parfois d'un frôlement le front de M. Raindal. Il se rejetait vite en arrière; et elle s'amusait de cet effroi. Mais elle eut honte de le taquiner.
—Oh! nous sommes très mal! fit-elle soudain... Vous permettez, cher maître, que je m'asseye à côté de vous?
—Bien volontiers chère madame!
Pourtant ils n'avaient pas repris l'examen des gravures, que déjà M. Raindal déplorait son empressement à accepter.
Le parfum de Zozé, maintenant à si proche distance, l'étourdissait de ses émanations. Chaque fois qu'elle s'inclinait, le tissu léger de sa robe flottante en laissait s'évader une bouffée plus forte. Seulement ce n'était plus de la violette, de l'iris: c'était une odeur savoureuse et chaude comme une senteur de fruit, le parfum vivant de la chair qui se marie à celui de l'essence; et les commentaires de M. Raindal s'embrouillaient à mesure.
Sans contredit, il connaissait le don que possèdent certains élus de répandre par l'épiderme une fragrance délicieuse. Nombre de personnages antiques en furent gratifiés: notamment Cléopâtre, d'après un papyrus de Boulaq, cité par M. Raindal dans son livre;—et Plutarque n'est pas moins précis en ce qui concerne la peau d'Alexandre.
Mais à se remémorer ces faits ou d'autres analogues, le maître ne faisait qu'augmenter la confusion de ses idées. Les mots en venaient à lui manquer. A toutes les montées du parfum, timidement, il pinçait les narines, comme s'il eût aspiré quelque gaz délétère. Souvent devant une image, il restait interdit, sans pouvoir en achever l'interprétation. Il songeait distraitement à la peau d'Alexandre, à la chair de Cléopâtre; et il aurait souhaité que Zozé écartât un peu de lui son petit fauteuil à griffes dorées.
—Un mot, un seul mot de rien, si cela ne vous dérange pas!...
Pour proférer cet appel, Mme de Marquesse n'avait glissé, dans l'entre-bâillement de la portière, que son profil aux puissantes mâchoires, et sa main gantée de blanc qui retenait au-dessous le rideau.
—Entrez donc, ma chérie! fit Mme Chambannes.
Les deux femmes s'embrassèrent. M. Raindal saluait Mme de Marquesse, en observant machinalement son costume bleu soutaché de noir qui la sanglait aux hanches comme un habit de cheval. Puis, sur l'autorisation du maître, ces dames passèrent dans le salon voisin. M. Raindal soupira avec force. A présent, dans le calme de la solitude, toutes ses anxiétés s'effaçaient subitement. Il ne lui en restait plus qu'une vague sensation de plaisir caché, de péril surmonté, de mystère flatteur. Et il ne lui eût même pas déplu que ses collègues de l'Académie le vissent dans cette pièce luxueuse, à proximité de ces deux personnes si charmantes qui le traitaient avec tant d'égards. Il était devant la glace, à se lisser la barbe, en avançant les maxillaires, quand ces dames reparurent.
Mme de Marquesse voulait partir. Zozé lui barra gracieusement la route, les bras en croix sur la portière, dans une pose de Sarah Bernhardt.
—Non, pas encore.... N'est-ce pas, cher maître?... Il ne faut pas que Mme de Marquesse s'en aille déjà!
M. Raindal acquiesça d'un salut. Zozé avait sonné. On servit sur un plateau d'argent du vin de Porto avec des biscuits. Ils avaient un goût de vanille auquel M. Raindal se montra très sensible. Mme Chambannes lui inscrivit l'adresse du confiseur où on les achetait. Mme de Marquesse prétendait en savoir de beaucoup meilleurs. Chacune vantait son fournisseur. Le porto les avait animées—et, en riant, la main brandie, elles se reprochaient l'une à l'autre des traits odieux de gourmandise. Le maître, pris pour arbitre, refusa galamment de prononcer. Il riait du débat, mais aussi du porto dont deux verres, absorbés coup sur coup, commençaient à lui échauffer les tempes.
—Eh bien! Et notre travail que nous oublions! fit subitement Zozé.
M. Raindal allait répliquer, quand la portière se souleva de nouveau, et un ecclésiastique, d'une cinquantaine d'années, replet, chauve et tout souriant sous ses grosses besicles, pénétra lentement dans le fumoir.
—Ah! c'est vous, mon cher abbé! s'écria Zozé d'un ton de surprise tellement sincère qu'on ne pouvait deviner si la visite avait été combinée d'avance ou si le hasard l'amenait.
Puis elle présenta:
—Monsieur l'abbé Touronde, directeur de l'orphelinat de Villedouillet, notre voisin de campagne, un de nos meilleurs amis.... Monsieur Raindal...
Le maître s'inclinait de cet air cérémonieux, dont il dissimulait toujours son aversion contre les gens d'église.
L'abbé interrogea respectueusement avec un léger accent du Midi:
—M. Raindal, l'auteur de la Vie de Cléopâtre?...
—Parfaitement! confirma Zozé.
L'abbé Touronde se confondit en politesses. Sans connaître l'ouvrage, il en avait lu assez de comptes rendus dans les journaux pour en parler abondamment. Il complimenta le maître au sujet de divers chapitres; et M. Raindal remerciait avec des revers de mains modestes qui semblaient repousser les éloges.
Mais l'abbé continuait de sa voix un peu chantante. Le livre le captivait d'autant plus que la matière ne lui était point complètement étrangère. Il avait dû, jadis, étudier à fond l'histoire de l'Égypte en vue d'une brochure sur la secte des Coptes-Unis; d'autre part, il avait publié, dans les Annales d'archéologie chrétienne, deux articles traitant des hagiographes de la Thébaïde. Et, M. Raindal confessant ne point les avoir lus, l'abbé offrit, si ce n'était pas trop indiscret, de lui envoyer à domicile les numéros de la revue.
Il avait une tête à la fois oblongue et joufflue, presque toute en chair, sauf une corde de cheveux bruns autour de sa calvitie; et M. Raindal lui trouvait un sourire de brave homme. Peu à peu il se départait de sa froideur première. Il communiqua à l'abbé des particularités pittoresques sur la Thébaïde dont il avait exploré, par métier, les parages. L'abbé écoutait d'une figure studieuse, avec des marques de déférence, de solennels hochements de la nuque. Zozé profita d'une pause pour demander:
—Vous dînez avec nous, monsieur l'abbé?
—Hé! Hé! oui, madame, fit sans hésitation l'abbé en dilatant d'un rire cordial ses joues sphériques. Hé! oui, certes, si vous voulez de moi...
—Et vous, cher maître, poursuivit Zozé, acceptez-vous d'être des nôtres?...
—Oh! impossible, chère madame, soupira M. Raindal. On m'attend... Croyez que je suis désolé...
Il se tut, car Chambannes entrait, caressant d'un geste fatigué son épaisse moustache blonde à charnière. Tout le monde s'était levé. Il serra la main de M. Raindal, puis, tapotant le cou de Zozé comme on fait à une écolière:
—Et cette leçon, cher monsieur, comment a-t-elle marché?... Vous êtes content de votre élève?...
—Fort satisfait, monsieur, excellent début...
—Oh! pour ce que nous avons travaillé! dit Zozé. Mais vous reviendrez jeudi!... Jeudi je fermerai ma maison... Je n'y serai pour personne... Vous promettez de revenir, cher maître?...
M. Raindal promit. Zozé l'accompagna ainsi que Germaine jusqu'à la porte du salon.
Ils descendirent ensemble, et dehors ils se séparèrent après une poignée de main. Mme de Marquesse lui avait secoué le bras si fort qu'il en ressentait une sorte de crampe à l'épaule. Il consulta sa montre près d'un bec de gaz. L'aiguille marquait sept heures moins le quart.
—Sapristi! murmura-t-il effaré.
Et il appela encore un fiacre.
A dîner, par bravade de peur, pour devancer les ironies ou les questions, il affecta une joviale loquacité.
Il narrait sa visite sur un ton de désinvolture, comme une séance de l'Institut, une leçon au Collège de France. Il multipliait les détails, décrivait la toilette des dames, et il imita même l'accent méridional de l'abbé.
Thérèse, de son côté, feignait de s'intéresser, donnait avec bonne grâce la réplique et semblait avoir oublié la querelle du matin.
Quant à Mme Raindal, elle se taisait. Pourquoi protester, pourquoi vouloir détourner son mari de ce commerce funeste avec des personnes sans foi? Ne le savait-elle pas irréparablement damné, déjà voué pour son athéisme aux tortures éternelles? En plus, le souvenir de la colère du maître, un peu avant le dîner Chambannes, demeurait vivace dans son esprit, et la bâillonnait de sagesse.
Elle ne se permit un froncement de sourcils que lorsque M. Raindal parodia l'abbé, et sa mine affligée fit tellement rire Mlle Raindal que le maître en conçut des soupçons sur la bonhomie de sa fille.
Cette gaieté, cette douceur, étaient-elles bien franches? Thérèse ne se moquait-elle pas de lui? M. Raindal l'examina d'un coup d'œil furtif; puis brusquement, mis en éveil, il cessa ses récits.
Le jeudi suivant, plus réservé, il mentionna tout juste sa visite rue de Prony pour transmettre à ces dames les compliments de Zozé; et le jeudi d'après, il n'en parla point.
Enfin le quatrième jeudi, vers six heures et demie, on reçut, rue Notre-Dame-des-Champs, une carte-télégramme de M. Raindal. Il priait qu'on ne l'attendît pas, étant retenu par les gracieuses instances de Mme Chambannes; et au-dessous, Zozé avait tracé de sa haute écriture: Approuvé.
A vrai dire, M. Raindal, en partant de chez lui, se doutait bien au fond qu'il n'y rentrerait point dîner, puisque la semaine précédente, il avait quasiment promis d'être, ce jeudi-là, le convive de son élève. Mais il s'était ingénié à présenter de loin cette escapade sous les aspects d'un impromptu que rien ne lui faisait prévoir.
Ce fut Mlle Raindal qui ouvrit la dépêche. Une fois lue, elle la jeta au feu en haussant les épaules.
—Qu'est-ce que c'est? demanda Mme Raindal qui entrait.
Thérèse répliqua d'un ton railleur:
—Un télégramme de père qui reste dîner là-bas!
Là-bas! Les deux femmes, à ce mot, avaient instinctivement croisé le regard. Puis, du coup, devant la figure alarmée de sa mère, Thérèse rebaissa les yeux vers son papier. A quoi bon en ajouter plus? Jamais entre elles il n'y aurait communion d'esprit possible, jamais contre M. Raindal une de ces petites alliances gouailleuses du genre de celles où s'amusaient jadis le maître et sa fille aux dépens de Mme Raindal! Bah! il fallait se résigner à goûter seule,—seule comme toujours, seule comme partout,—le comique de l'aventure!
—Alors, il dîne là-bas? répéta d'une voix navrée la vieille dame.
—Mais oui, mère, puisque je te le dis! fit Thérèse avec impatience.
—Et tu penses qu'il va continuer à y retourner chaque jeudi?
—Je l'ignore!
Mme Raindal reprit de la même voix mortifiée:
—Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que ces Chambannes ne lui nuisent pas!... Voyons, toi, tu ne pourrais pas lui dire...
—Lui dire quoi?...
—Lui dire, lui dire... de prendre garde, par exemple, de ne pas trop se lier... Tu t'y entends mieux que moi, à lui parler, ma fille... Et puis vous êtes plus amis ensemble!...
A ce reproche déguisé par lequel la vieille dame se plaignait, sans le vouloir, de son isolement, de son antique relégation avec Dieu et avec ses craintes, Thérèse eut un petit serrement de cœur.
—Écoute! fit-elle d'un ton plus affectueux... Écoute, mère!... Je t'assure qu'actuellement il n'y a pas de danger... Donc, ne t'inquiète pas en vain à l'avance... Et, si tu m'en crois, pour le moment, faisons bonne mine à père, ne le taquinons pas... Je le connais, nous n'aboutirions qu'à le pousser plus encore dans l'intimité de ces gens...
—Et plus tard?...
—Plus tard, nous verrons, nous discuterons à nous deux ce qu'il conviendra de faire selon les circonstances.
—Ainsi, tu veux bien que de temps en temps je cause avec toi de...
Elle hésitait: