—De cela... de cette affaire, enfin?
Thérèse se leva pour l'embrasser, et, la berçant entre ses bras:
—Mais oui, vieille mère... Es-tu drôle! Pourquoi non?...
Une larme coulait le long de la joue de Mme Raindal:
—Je ne sais pas... Vous aviez quelquefois l'air si méchants, ton père et toi, chacun à son bureau, sans un mot, quand j'entrais... J'avais peur de vous, ma parole!...
Et elle sortit à petits pas accablés, afin de prévenir en hâte Brigitte.
Pendant ce temps, Mme Chambannes, pour complaire à M. Raindal, énonçait la liste des convives:
—Je vous jure, cher maître, absolument entre nous... Mon oncle et ma tante Panhias, notre ami le jeune M. de Meuze, et peut-être l'abbé Touronde...
Elle ne finissait pas de le nommer, qu'il fit son entrée dans le fumoir.
Il manifesta un grand contentement à se rencontrer avec M. Raindal. Ses prunelles derrière les besicles étincelaient de plaisir; et Zozé, les voyant tous deux en causerie, s'enfuit à sa toilette.
—Oui, déclarait poliment M. Raindal, vos études m'ont paru excellentes, bien déduites, nourries de savoir... Et je m'étonne, dois-je vous l'avouer? qu'ainsi doué pour la science, vous n'ayez pas un bagage littéraire, comment dirais-je? plus volumineux, plus considérable...
—Oh! cher maître, vous êtes trop indulgent, trop... trop bienveillant!... bredouillait l'abbé d'une voix qui chevrotait de satisfaction.
Et il se justifia avec éloquence de n'avoir pas davantage produit. En droit, on ne pouvait point l'incriminer de paresse. Non, c'était d'autres causes que provenait sa stérilité. D'abord l'orphelinat qui exigeait de lui des soins assidus, quotidiens, et de toute sorte, financiers aussi bien que moraux, littéraires autant qu'administratifs. Puis, ses ennemis, ses innombrables ennemis qui, s'il avait publié plus, n'eussent pas manqué de trouver là un sujet de calomnie nouvelle comme ils en découvraient à toutes ses actions, même aux plus vertueuses, même aux plus innocentes.
Car l'abbé Touronde était, hélas! à n'en point douter, le prêtre le plus calomnié de Seine-et-Oise. Tous les partis le haïssaient, tous s'évertuaient à le messervir, à le déconsidérer. Sous prétexte qu'il était recherché dans les châteaux des alentours,—comme chez Mme Chambannes, au château des Frettes, entre autres,—les radicaux du cru l'accusaient auprès du préfet de faire à Villedouillet de la propagande réactionnaire. Par contre, à l'évêché, les dénonciations anonymes pleuvaient, où se reconnaissait aisément la facture cléricale. On y affirmait que l'abbé Touronde compromettait chaque jour—et ici la voix de l'abbé fléchit, devint confidentielle—compromettait chaque jour la dignité superéminente de sa soutane dans les frivolités mondaines et la fréquentation des hérétiques.
—Les hérétiques! répétait avec indignation le prêtre... Hé! puis-je choisir et réclamer aux donateurs un acte de baptême en règle? Devais-je refuser les Israélites qui m'aident à élever mes enfants?... Ah! les pauvres petits, sans eux, Dieu sait que le monde, les frivolités mondaines, on ne m'y verrait plus guère...
Puis, subitement, il s'arrêta, comme s'il eût entendu la voix de sa conscience:
«Si, si, Bastien Touronde, on t'y verrait encore, parce que tu aimes la bonne chère, la vue des jolies femmes, le luxe, le confortable et aussi parce que, dans cette société peu au courant des dogmes, tu sais que ta présence parmi les tentations scandalise beaucoup moins qu'elle ne ferait ailleurs...»
A quoi les lèvres de l'abbé susurraient, en réponse, comme les jours de visite à l'évêché, quand Monseigneur le blâmait pour ses écarts mondains:
«Non culpabiliter! Non culpabiliter!»
—Plaît-il? fit M. Raindal qui n'avait écouté que distraitement ces longues doléances.
L'abbé Touronde sursauta:
—Je songeais à ces mauvais gars, cher maître, je leur disais en moi-même des injures... Vous savez, nous autres du Midi, nous avons le sang vif et la langue souvent pas tout à fait assez chrétienne!...
L'entrée de Mme Chambannes, que suivaient l'oncle et la tante Panhias, mit un terme au dialogue. On opéra les présentations. L'oncle Panhias était en frac et cravate noire. Il portait bas, comme une tête de penseur, sa tête de comptable grisonnant, et il avait dans la démarche, dans l'allure, dans les replis de sa physionomie barbue, cet air de lassitude des hommes de bureau à qui la fortune est venue trop tard. Mme Panhias semblait, au contraire, optimiste et gaillarde, sous la robe de soie brune que tendaient ses grosses formes. Elle roulait les r plus fort que Mme Chambannes, et il fallait un connaisseur pour distinguer l'Orientale à cet accent quasi d'Espagne ou d'Amérique du Sud.
Quelques minutes après, Gérald, puis Georges Chambannes pénétrèrent dans le fumoir. Ils étaient l'un et l'autre en habit. M. Raindal, instinctivement, abaissa les yeux vers sa redingote. Mais le domestique annonçait que madame était servie, et l'on se rendit en cortège dans la salle à manger.
Le dîner fut cordial et gai. M. Raindal n'avait plus maintenant ces timidités ou ces malaises d'intrus qui, au début, le guindaient si fort. A tant frayer chez les Chambannes, il s'était familiarisé avec les noms de leurs relations, les usages de la maison, les goûts de l'entourage; et il n'y avait guère d'entretien auquel il hésitât à se mêler par discrétion, crainte d'erreur ou ignorance du sujet. Rien ne paraissait le troubler. Les œillades comme le parfum de la petite Mme Chambannes n'étaient plus à présent que des stimulants à sa faconde. Tous deux se parlaient en camarades, avec un je ne sais quoi de paternellement supérieur dans le ton de M. Raindal et de volontairement soumis dans celui de la jeune femme. Chambannes même, pour s'adresser au maître, avait de ces tours de phrase qu'on n'emploie d'habitude qu'envers un ami de vieille date. Quelle différence avec le premier dîner, où M. Raindal s'était senti si gauche, si lent à recouvrer l'entrain! Et l'oncle Panhias ayant, par mégarde ou sous l'influence des vins, avoué qu'il avait Smyrne pour patrie d'origine, le maître fut sur le point de l'en féliciter. Une ville exquise que Smyrne, la perle de l'Ionie, dont le nom en grec signifiait myrrhe, encens, odeur aimée des dieux. Et jusqu'au dessert il ne tarit pas d'éloges, d'anecdotes à l'appui, de souvenirs historiques, tandis que la tante Panhias le remerciait en répliques enthousiastes, qui soulignaient comme des roulements de tambour chacune de ses périodes.
Au fumoir, Zozé demanda à M. Raindal l'autorisation d'allumer une cigarette. Puis insensiblement elle se dirigea vers Gérald. Il s'était affalé sur le divan et lançait, d'une lèvre boudeuse, des bouffées en spirale. Elle s'assit à côté de lui et la voix câline:
—Pourquoi faites-vous la tête?
Il ne répondit pas, d'abord, mais, au bout d'un instant, il grommela:
—Est-ce qu'il va venir comme cela souvent, le kangourou?
—Je ne sais pas! murmura Zozé en réprimant un sourire... Vous n'êtes pas jaloux, au moins?...
Gérald eut un ricanement dédaigneux.
—Jaloux!... Ah! bien!... Non... Seulement il me rase un peu! Il est par trop bavard, votre petit ami!...
Et, se levant, il alla rejoindre Chambannes qui se versait de l'eau-de-vie devant la caisse à liqueurs.
M. Raindal eut un inconscient plaisir à voir la fin de ce colloque. Il examinait avec attention le jeune M. de Meuze, comme avait dit Zozé, le jeune Gérald, éclairé de près, en ce moment, par une lampe au-dessus de laquelle il se penchait pour y rallumer son cigare. Pas si jeune que cela, en dépit de l'apparence! Au coin des yeux, au coin des lèvres, au coin des narines, la lumière montrait à travers sa figure encore juvénile et ferme ces linéaments vagues, ébauches incolores des rides futures; et sur le plat de ses tempes des veines commençaient à saillir.
M. Raindal en ressentit une espèce de bonne humeur, qui le rendit confus, car il avait des prétentions à la générosité, à la grandeur de caractère. Parce que M. de Meuze manquait d'égards admiratifs, parce qu'il avait pris durant tout le dîner des mines ennuyées et maussades, était-ce une raison pour se réjouir des fatales petites décrépitudes de l'âge...
—Dites-moi, cher maître! fit Mme Chambannes, l'interrompant dans ce revirement d'équité... Si nous causions de notre fameuse visite au Louvre?...
Hélas! cette semaine, comme les précédentes, on devait y renoncer, à cette «fameuse» visite, depuis plus d'un mois chaque semaine rejetée à la semaine suivante. Tous les jours de Zozé étaient retenus. On se promit de fixer une date, à la leçon prochaine. La causerie déviait vers des sujets moins graves. La tante Panhias, comme délivrée d'un secret professionnel, s'en donnait de discourir sur Smyrne. A onze heures, M. Raindal, par peur de céder au sommeil, se retira. En bas, Mme Chambannes le pria d'inviter ces dames à dîner chez elle pour le jeudi qui venait. Il remercia chaleureusement, mais dehors il ne put maîtriser la contrariété que lui causait cette mission difficile.
—En voilà, une idée! se disait-il... Ah! oui, ce sera commode!...
Il resta trois jours reculant à risquer l'attaque, et sitôt qu'il s'y hasarda, deux refus résolus lui coupèrent la parole. Son front se teinta d'un afflux de sang. Pardieu! elles s'accordaient, et leur double refus n'était qu'une manœuvre concertée, une sournoise manifestation de blâme.
Il riposta avec hauteur:
—C'est bon! A votre guise!... Cependant, je n'entends pas être solidaire de vos fantaisies!... Et je vous avertis: j'irai seul...
Cette menace ne fut pas relevée. Il la renouvela le jeudi matin sans davantage obtenir réponse. De colère, il partit à trois heures, une heure plus tôt que de coutume. Il avait endossé l'habit noir, et, comme sa cravate de soirée apparaissait dans l'échancrure du paletot, quelques badauds se retournaient sur son passage. Cela accrut son mécontentement. Il pressa le pas et arriva d'une demi-heure en avance. Mme Chambannes, par extraordinaire, fut, inversement, d'une demi-heure en retard. Il attendit donc une grande heure dans le fumoir, où le jour tombait graduellement. Les domestiques avaient oublié de faire la lumière, et M. Raindal, n'osant ni sonner ni toucher au bouton des lampes électriques, demeura dans l'obscurité. Des pensées amères l'assaillaient. Pourquoi cet acharnement de Thérèse et de Mme Raindal contre les Chambannes? Que pouvaient-elles imaginer sur leur compte? Que disaient-elles de lui, quand il était absent? Et sa fureur s'exacerbait aux piqûres venimeuses de ces questions.
—Vous ici, cher maître, dans le noir!... Est-ce possible?... Je suis en retard, n'est-ce pas?... Vous me pardonnez?...
En même temps que cette voix affectueuse, la lumière jaillissait dans la pièce; et Mme Chambannes parut, un manchon à la main, la voilette repliée au-dessus des sourcils. Son délicat petit nez était rosé du bout par le froid du dehors—ou peut-être par les caresses récentes. Elle réitéra ses excuses, et jetant sur un fauteuil son collet de zibeline et sa capote de fleurs où deux épingles vibrèrent un instant du choc, elle déclara:
—Vous savez, maître... J'ai un projet une nouvelle combinaison... Vite, que je vous la dise!... A cinq heures, nous sommes dérangés sans cesse... C'est l'un, c'est l'autre qui vient, et, soit dit entre nous, nous ne faisons rien qui vaille...
M. Raindal, la figure rassérénée, approuvait d'un sourire bénévole.
—Alors, voici ma combinaison... Nous mettrions la leçon à six heures... Nous travaillerions de six à sept... Et vous dîneriez à la maison tous les jeudis... Cela vous va-t-il?...
M. Raindal, comme en une hallucination, croyait apercevoir Thérèse, son sourire narquois, ses minces lèvres pincées de dédain, quand il lui ferait part de cet arrangement nouveau; et une envie le prit de la défier, de se venger d'elle, de réduire par un coup d'audace ses tacites ironies. Il toussotait, semblait réfléchir, et enfin d'une voix nette:
—Ma foi, oui, cela me va... C'est convenu, chère madame...
Mais il ajouta par un restant de prudence:
—Bien entendu, sauf contretemps, sauf empêchement majeur!...
Mme Chambannes eut une moue de reproche:
—Oh! cher maître, c'est très mal ces conditions!... N'êtes-vous pas libre, complètement libre?... Pensez-vous que votre petite élève voudrait empiéter sur vos occupations?...
«Votre petite élève!...» De quel ton de gentillesse elle avait proféré cela! M. Raindal, attendri, s'excusa à son tour, puis excusa pareillement ces dames. Zozé ne parut pas offensée de leur défection. N'avait-elle pas de quoi se consoler? Une heure de gagnée sur la leçon pour les couturières, les visites, Gérald, et sans perdre l'amitié du maître! Elle songeait seulement, avec simplicité:
—Oh! à la fin elle nous embête, cette Mlle Raindal!
Chaque jeudi désormais, M. Raindal fut le convive des Chambannes.
Vers cinq heures il passait son frac ou une redingote, selon son gré, Zozé lui ayant laissé toute licence de toilette. Puis il hélait un fiacre, et à six heures il parvenait rue de Prony. Le plus souvent il stoppait en route chez un fleuriste pour acheter deux ou trois roses de serre, une branche d'orchidées, des violettes énormes ou du lilas hâtif, et il les offrait à Mme Chambannes qu'il savait très friande de fleurs rares. Elle le grondait en remerciant, plaçait la gerbe dans un vase ou, si les fleurs étaient menues, les gardait à la main. Et la leçon s'engageait.
Elle se réglait généralement sur des questions que Mme Chambannes posait au hasard. Le maître répondait avec ingéniosité, rapprochant le passé des choses contemporaines, le rabotant, l'amenuisant aux dimensions exactes du cerveau de sa petite élève. Zozé humait les fleurs en écoutant ou dressait les sourcils afin de mieux marquer son zèle.
Mais peu à peu l'enseignement dégénérait en causerie. L'Égypte, sa chronologie, ses mystères et ses hiéroglyphes étaient relégués de côté. Mme Chambannes confiait au maître des racontars mondains, ses amusements de la semaine, ou dépeignait le caractère de ses principales amies. M. Raindal, faute de détails curieux sur sa vie coutumière, remontait aux pénibles années de sa jeunesse. Zozé le plaignait beaucoup d'avoir tant pâti de la misère; et elle écarquillait ses tendres yeux au récit de certaines privations.
Parfois aussi,—et avec une insistance qui ne se lassait un jour que pour renaître l'autre,—elle réclamait de M. Raindal qu'il consentît à lui traduire les notes de la Vie de Cléopâtre. Le maître immanquablement s'y refusait, alléguant que s'il accédait, Mme Chambannes serait la première à regretter sa complaisance. Au surplus, la plupart des mots, appartenant à ce qu'on nomme la basse latinité, étaient intraduisibles.
Il éprouva une oppression quand un soir, après le dîner, l'abbé Touronde l'entraînant à part, lui apprit que Mme Chambannes avait failli connaître le sens des notes défendues.
—Figurez-vous qu'elle me demande avant-hier s'il existe un lexique de la basse latinité. Je réponds: «Oui, madame, le Dictionnaire de Du Cange...—Eh bien, mon cher abbé! soyez donc assez aimable pour me l'acheter...» Je flaire une tentation mauvaise, et je réplique, avec quelque présence d'esprit, je puis le dire: «Hélas! madame, il n'est plus en vente... Depuis quarante ans il est épuisé...» Ensuite elle m'a avoué que c'était pour traduire vos notes... Mais convenez que sans moi...
M. Raindal serra énergiquement la main du prévoyant ecclésiastique.
Outre l'abbé Touronde, sur la recommandation expresse du maître, Mme Chambannes n'invitait, le jeudi, que des proches, tels que l'oncle et la tante Panhias ou le marquis de Meuze, qui avait sollicité d'être admis à ces dîners de choix.
Gérald, lui, craignant de s'ennuyer, n'y paraissait presque plus, et Zozé se glorifiait de cette abstention constante comme du symptôme d'une jalousie qu'elle n'avait jamais espérée.
Qui eût dit que ces entretiens organisés par un caprice d'oisiveté, une inspiration fortuite, serviraient un jour de représailles contre les perpétuelles coquetteries du jeune comte! Et des représailles sans danger, encore, qui tout au plus autorisaient Gérald à prendre des leçons avec une vieille dame!... En amour n'est-on pas égaux, et les droits de l'un ne sont-ils pas calqués sur les droits de l'autre? Zozé, du moins, y croyait fermement.
Elle s'en attachait davantage à M. Raindal. C'était comme un allié, un complice de parade, et, lorsque des amies s'informaient devant Gérald si le flirt avec «son vieux savant» durait toujours, elle avait pour se défendre des sourires malicieux, des «Vous êtes bête!», ou «Laissez-moi donc tranquille!» qui révélaient sa joie de la coïncidence. Comme il devait enrager, M. Raldo, comme il devait l'en aimer plus!... Si la prudence ne l'eût empêchée, elle l'aurait à ces instants-là, embrassé de reconnaissance.
Puis l'exclusive intimité dont l'honorait M. Raindal lui attirait chaque jour des remarques flatteuses. Le bruit s'en répandait parmi les amis de la maison. On en jasait. On questionnait Mme Chambannes sur les façons du maître comme sur les mœurs d'un sauvage qu'elle aurait apprivoisé par miracle. Beaucoup de dames jugeaient cette amitié suspecte, cette lubie d'étudier incompréhensible, cette préférence du maître inexplicable, et elle protestaient que sûrement il y avait là-dessous quelque chose. D'autres disaient de Zozé: «Elle est folle!» et dénigraient le physique de M. Raindal. Les plus fidèles plaidaient en invoquant l'irréprochable tendresse de la jeune femme pour Gérald. Mais devant ces arguments Marquesse haussait les épaules et Herschstein fredonnait une fanfare de chasse, avec d'autant plus de scepticisme que, par deux fois déjà, le maître avait décliné le plaisir de figurer à leurs dîners. Bonnes aux femmes, ces histoires! Les faits demeuraient les faits. Que les Chambannes fussent contents d'avoir accaparé le père Raindal, rien de plus naturel. Seulement, quant à leur raconter que le vieux venait là pour la science, pour l'amour de l'art, oh! non, pas à eux, Herschstein et Marquesse! Tout ce qu'ils concédaient à la défense, c'était de ne point spécifier la nature ou les bornes du flirt... Et encore dans la vie, on en voit quelquefois de si étranges! Le mieux paraissait donc à ces hommes équitables de s'en tenir aux hypothèses et de ne pas préciser.
Mise au courant des médisances par l'intermédiaire de Mme Pums, Zozé répliqua fièrement «qu'elle était au-dessus de ces horreurs». Elle négligeait maintenant l'abbé Touronde, l'otage pourtant chéri de cette société où chacun à l'envi le choyait, comme si sa noire soutane eût été un drapeau de garantie et de sauvegarde. Elle reportait sur M. Raindal tous les soins délicats, toutes les prévenances qu'elle prodiguait jadis au conciliant ecclésiastique. Le jour anniversaire de sa naissance, elle donna au maître une somptueuse épingle formée d'un scarabée de turquoise avec une sertissure d'or mat. Elle avait inventé ce cadeau autant pour contenter M. Raindal que dans l'espoir de lui voir quitter les minces cordonnets de soie noire qui d'habitude nouaient son col. La tentative réussit. Le jeudi suivant, M. Raindal avait arboré un large plastron de satin bleu sombre, que rehaussait au centre le bleu pâle de la turquoise.
—Vous avez une bien jolie cravate! remarqua Zozé pendant le dîner.
Les traits de M. Raindal se parèrent d'une expression modeste:
—Vraiment?... fit-il.
D'ailleurs il ne se souciait pas d'élégance. Il s'habillait selon les idées de son tailleur—un petit tailleur de la rue de Vaugirard dont il était le client depuis une trentaine d'années.
—Vous avez tort! fit Zozé... Les bons faiseurs ne reviennent pas plus cher que les mauvais... Pourquoi n'allez-vous pas chez Blacks, le tailleur de Georges?...
Chambannes était de la même opinion. M. Panhias se joignit à eux; et le maître vaincu fixa rendez-vous avec Georges, afin de se commander un vêtement chez Blacks.
Le tailleur, d'abord obséquieux, quand Chambannes lui nomma M. Raindal, de l'Institut, se fit tranchant et sec dès qu'il s'agit de choisir l'étoffe. Le maître déconcerté n'osa le contrecarrer. A l'essayage, ce fut bien pis. M. Raindal ne voulait pas de revers en soie à sa redingote. Blacks prétendait l'y contraindre. M. Raindal, perdant patience, se révolta. Il ne voulait pas de revers et il n'en aurait pas. Blacks s'inclina avec une grimace hypocrite, reconnaissant que tous les clients ont leur goût. Seulement, lorsqu'il livra le costume et que M. Raindal ouvrit la redingote, les revers de soie y étalaient leurs scintillants triangles.
Le maître se plaignit doucement de cette impudence auprès de ses amis Chambannes. Tous deux, en riant très fort, donnèrent raison à Blacks; et M. Raindal apaisé par ces rires se rallia à leur avis. Zozé, dès lors, ne se gêna plus pour conseiller le maître dans les questions de toilette. Il obéissait de bon cœur à la fois dans le désir de lui plaire et par un besoin de raffinement qui le tourmentait en secret.
Pourtant ces frais accumulés avaient obéré son budget. Chaque semaine, en fiacres, en fleurs, en gants, sans compter les dépenses plus grosses, telles que la commande chez Blacks, il augmentait le déficit. Le prix Vital-Gerbert, que l'Académie lui avait finalement décerné, le tira d'affaire à point. Sur les dix mille francs qu'il avait touchés, il n'en plaça que huit mille, réservant les deux mille de reste pour l'imprévu, pour l'argent de poche.
A toute autre époque de sa vie, il aurait rougi de frustrer ainsi sa famille. Mais le devoir est un fardeau qu'on ne porte volontiers qu'à plusieurs. Et M. Raindal trouvait précisément dans la conduite des siens un prétexte à son égoïsme.
Non pas que la guerre fût entamée. Loin de là, fidèles à leur complot, les deux dames Raindal multipliaient les concessions pour maintenir l'harmonie comme naguère. Jamais, grâce à leurs efforts, le ménage n'avait semblé plus exempt de discordes. C'était à qui d'entre elles éviterait les allusions, les contradictions, les motifs de désaccord. Le maître, de son côté, dans l'appréhension des railleries, observait le silence sur ses dîners hebdomadaires. On en venait à ne plus prononcer le nom des Chambannes que par nécessité, et ces dames en enveloppaient même les syllabes d'une intonation légère, sympathique, comme on entoure de ouate les objets explosifs. Lorsque M. Raindal formulait des théories inaccoutumées sur l'utilité publique du luxe, les dangers du puritanisme, les avantages sociaux du plaisir, Thérèse en dissertait avec lui sans nulle acrimonie, comme sur un sujet de science économique qu'aucun lien n'eût relié à leur vie actuelle. Par un surcroît de précautions elle avait obtenu de l'oncle Cyprien qu'il renonçât aux plaisanteries d'usage concernant Mme Rhâm-Bâhan; et M. Raindal cadet ne déversait plus sa verve que dans l'oreille de son auditeur ordinaire Schleifmann.
Mais, malgré cette façade de calme et de bonne entente, le maître ne se sentait plus chez lui en paix, en confiance. Il se devinait épié, persiflé, censuré tout bas ou tout haut à chacun de ses actes, à chacune de ses paroles; et il avait peine à contenir sa colère contre cette hostilité muette, insaisissable, quoique toujours en éveil, qui rôdait continuellement autour de sa personne.
Tout en la redoutant, il aurait, certains jours, souhaité une dispute ouverte, un éclat sans détours, quelque solide et claire altercation de famille où chacun eût crié ses griefs, défendu sa cause.
Qu'on l'attaquât un peu, qu'on le questionnât seulement, et il saurait bien se disculper! Quel mal faisait-il, après tout? Courait-il les salons comme beaucoup de ses collègues? Avait-il profité de l'élan de son triomphe pour forcer l'accès de ces petites bastilles littéraires, but final de tant d'ambitions mesquines? N'avait-il pas, au contraire, repoussé toutes les invitations, celles de Mme Pums, de Mme Herschstein, de Mme de Marquesse, voire celles de dames plus en renom qu'au besoin il citerait? N'avait-il pas vingt fois exhorté discrètement sa fille et sa femme à rendre chez les Chambannes la visite qu'elles devaient? N'était-il pas prêt à les emmener rue de Prony aussi souvent qu'elles le désireraient? Tenait-il rigueur à Mme Raindal, comme eussent fait tant d'autres, de toutes les déceptions et de toutes les amertumes que sa foi inquiète avait jetées entre eux? Jouait-il le rôle d'un mauvais mari, d'un mauvais père, d'un homme frivole et dissipé?... Donc, que lui reprochait-on? Pourquoi était-il obligé de se méfier à présent des siens comme d'ennemis déclarés,—comme de ce méprisable Saulvard, par exemple, qui poussait la rancune de sa défaite au point d'avoir refusé coup sur coup trois invitations de Mme Chambannes?... Et l'emmêlement de ces soucis, joint au silence qu'il s'imposait, achevait de lui donner en dégoût sa maison, son intérieur, tout ce qui avait été pour lui jusque-là le bonheur et la quiétude.
A force de se démontrer son innocence, des doutes, par instants, le gagnaient. Il se demandait si réellement peut-être son amitié avec la jeune Mme Chambannes n'était point de nature à lui causer du préjudice dans les milieux savants, si peut-être il n'eût pas été plus convenable d'espacer ses visites, si tant de régularité ne prêterait pas à la malveillance. Mais sur-le-champ une rébellion, qu'il attribuait à l'orgueil, le faisait sourire de tels scrupules. Il puisait dans ces réflexions une énergie nouvelle à suivre son penchant. Toute la semaine durant, il ne manquait aucune occasion de flétrir, à table ou ailleurs, les ridicules de la pédanterie, l'hypocrisie des gens austères, une foule de travers et de personnages anonymes auxquels Mme Raindal, Thérèse, l'oncle Cyprien eussent pu, sans invraisemblance, surajouter leur nom. Puis le jeudi d'après, c'était avec un fracas de provocation, une allure quasi-belliqueuse qu'il accomplissait son départ, en tapant une à une toutes les portes.
Il arrivait chez Mme Chambannes; et, dès le vestibule, dans le tiède parfum d'encens qui le caressait comme un premier salut de bienvenue, son ressentiment tombait. Ici tout le monde lui souriait, s'empressait à le satisfaire, depuis Firmin, le domestique qui le débarrassait de son paletot en l'interrogeant affectueusement sur sa santé du jour jusqu'à l'abbé Touronde, jusqu'à la tante Panhias, jusqu'à ce nonchalant Chambannes lui-même! En haut, Zozé marchait à sa rencontre, lui tendant une main à baiser. Et pendant quatre bonnes heures, M. Raindal oubliait ses contrariétés, ses déboires familiaux, les petites appréhensions de la semaine. Il ne s'en souvenait qu'au moment de partir. Alors, quand onze heures sonnaient, il avait une impression de mélancolie, de plaisir terminé, comme un collégien que la rentrée appelle.
Zozé l'accompagnait dans le vestibule, veillait à ce qu'il se couvrît bien, lui recommandait de ne pas se refroidir, et, comme on atteignait la fin de l'hiver, elle murmurait à son mari, la porte une fois close:
—Pauvre vieux!... C'est tout de même une fière trotte à son âge... Je ne suis pas fâchée que le printemps recommence!
Si le temps était favorable, M. Raindal revenait à pied, par exercice d'hygiène.
La route lui semblait longue, mais, à mesure qu'il approchait de la rue Notre-Dame-des-Champs il ralentissait le pas, sa démarche se faisait plus irrégulière. On eût dit qu'il voulait retarder l'instant de rentrer chez lui.
Enfin, il gravissait son escalier, dont les marches cirées se dérobaient sous ses semelles. Un froid de cave s'élevait des murailles à marbrures peintes où la bougie projetait une ombre gigantesque. M. Raindal ouvrait sa porte. Une odeur de cuisine et d'encaustique le saisissait à la gorge. Il traversait sur la pointe des pieds le petit appartement, et la doublure soyeuse de sa redingote bruissait le long de ses jambes comme un dernier écho des élégances qu'il venait de quitter. La médiocrité du logis ne lui en était que plus sensible. Quelle pauvreté de meubles, quel manque de confortable après les luxes, les aises et les délicatesses de toute sorte qui abondaient rue de Prony! M. Raindal exhalait un soupir de tristesse, puis se glissait dans son lit auprès de Mme Raindal qui ronflait imperturbablement dans un lit parallèle... Souvent il restait sans éteindre à rêvasser, à se remémorer la soirée: et sa nostalgie se dissipait en revivant ces souvenirs.
Elle ressuscitait le lendemain à la vue de Thérèse, dans son grossier accoutrement du matin, avec cette vulgaire robe de chambre en bure, si différente des chatoyants peignoirs de Mme Chambannes.
Ah! M. Raindal s'expliquait la sévérité de la jeune fille envers sa petite élève. L'envie, hélas! évidemment, l'envie! La jalousie incapable de discerner autre chose dans Mme Chambannes que ses lacunes de savoir, ses défauts intellectuels, comme si l'érudition était tout en une femme, comme si la beauté, l'élégance, l'art de séduire, ne comptaient pas aussi parmi les dons précieux, les facultés puissantes! Et dans l'exaltation de sa découverte, au lieu d'en vouloir à sa fille de cette disgrâce physique qui depuis quelque temps, malgré lui, l'indisposait contre elle, il se sentait pris soudain d'un élan de compassion. Il courait à Thérèse, il l'embrassait fougueusement au front. Elle lui rendait le baiser sur la joue avec un effort de tendresse. Mais son corps cambré en arrière démentait aussitôt la simagrée de sa bouche. Entre eux un immatériel sortilège passait qui s'opposait aux épanchements de jadis, aux confidences, à cette solidarité de confrères qui durant tant d'années les avaient unis...
Ils retournaient au travail, déçus de leur impuissance à se joindre de nouveau, aigris mutuellement par leur tentative avortée, se maudissant pour les torts dont chacun croyait l'autre coupable. Et la semaine reprenait dans cette paix chargée de brouille.
Par une précoce soirée de mars, aussi douce qu'une nuit d'été, M. Raindal, en revenant de chez les Chambannes, aperçut une lumière dans la chambre de sa fille.
Inquiet, car l'heure était avancée, il frappa et entra presque simultanément.
A demi étendue sur les draps défaits de son lit, Thérèse, tout habillée, sanglotait, la tête contre l'oreiller.
M. Raindal se précipita pour la relever. Mais d'elle-même elle s'était redressée et vivement elle essuyait ses yeux. Il demanda, sans cesser de la tenir dans ses bras:
—Qu'est-ce que tu as, fillette?... Tu pleures?... Tu as du chagrin?...
Elle se dégagea d'un brusque mouvement d'épaules:
—Non, père! Merci... Ce n'est rien... Laisse-moi... je t'en prie...
—Alors, tu n'as pas besoin de moi? murmurait M. Raindal interloqué.
—Non, non, je t'assure... Va-t'en... Je te dis que ce n'est rien... Ce sont les nerfs!...
Il n'osa insister, par peur de l'exaspérer, et il se retira en refermant la porte avec un soin méticuleux, comme s'il eût quitté la chambre d'un malade.
Les nerfs!... Hum!... Excuse de femme, voile de maladie dont toutes elles recouvrent le secret de leurs colères. Qu'est-ce que Thérèse pouvait avoir? Qui lui causait une peine aussi violente? Un remords insinuait: «Si c'était toi, pourtant, tes sorties du jeudi, ton obstination!» Et M. Raindal se promit d'en savoir le fin mot, d'interroger Thérèse dès le lendemain matin.
Mais le lendemain s'écoula sans qu'il eût donné suite à son hardi projet. Elle n'y pensait plus. Pourquoi la tourmenter de questions, la pauvre enfant? Et puis, au fait, peut-être elle n'avait pas menti. C'étaient peut-être bien les nerfs, en somme!
X
Les nerfs, cette sorte de «nerfs», elle en souffrait déjà depuis une semaine, Mlle Raindal, ainsi que chaque année à l'approche de la saison nouvelle.
Le soir, quand une tiède bouffée traversait l'air glacé comme l'haleine du printemps en marche, sa gravité coutumière tournait à la mélancolie; et elle attendait l'inévitable épreuve, dont ce souffle pervers lui annonçait le retour.
L'universelle magie qui bouleverse alors tous les êtres la frappait avec une particulière rigueur. Rien ne pouvait la garantir, ni son savoir, ni sa raison, ni sa virile volonté. Elle succombait sous un alanguissement de désirs sans but, qui par leur confusion même laissaient un champ immense aux rêves de sa chasteté subitement insurgée. Elle passait tour à tour des élans de tendresse les plus puérils aux imaginations les plus chimériques. Des larmes d'émotion humectaient ses paupières, ou tout à coup elle fondait en sanglots; et pour le parfum d'une fleur, un orgue qui jouait en bas, un mendiant qui chantait dans la rue une romance surannée, elle sentait son cœur se gonfler de tristesse, avec des envies machinales d'appuyer sa tête sur l'épaule robuste de quelqu'un.
C'était dans ces instants de faiblesse qu'elle éprouvait le plus de haine contre Mme Chambannes, et contre son père le plus d'intolérance. Leur conduite à tous deux lui semblait plus révoltante, plus absurde, plus dérisoire que de coutume, et elle se consolait à prendre pour du mépris l'envie que lui inspirait leur bonheur d'être ensemble.
Puis, le sentiment aigu de sa laideur et de son isolement l'entraînait à des souhaits tous irréalisables.
Ah! être belle, ou plutôt simplement être une de ces créatures séduisantes que quelques hommes se disputent et qui peuvent choisir! Être femme, en un mot, surexciter des convoitises, repousser des assauts, mener la vie guerrière de son sexe au lieu de s'étioler dans une existence factice, parmi des besognes neutres et des amusements d'érudit!
Mais comment changer, sans le charme nécessaire? Comment essayer de plaire avec ces mains osseuses, ces yeux décolorés, cette bouche amincie, qui n'avaient plu qu'une fois et pas au delà de huit jours?
Elle en arrivait dans son découragement à jalouser les filles qu'elle voyait passer sur le boulevard Saint-Michel, les grisettes. A certains moments, pour partager leurs joies, elle eût de bon gré tout donné, sa science, son honneur et l'honneur des siens. Elle se rappelait aussi des femmes illustres par leur esprit mais qui, trop laides pour qu'on les aimât, n'avaient pas reculé devant les débauches clandestines; et elle relisait en cachette, avec des frissons sensuels, les historiens de scandales où ces faits étaient relatés. Parfois en revenant chez elle au crépuscule, elle entendait un pas d'homme qui la suivait. Qu'allait-il faire? L'accosterait-il? Elle en avait presque l'espoir, quoique sûre de se bien défendre... Un soir, rue de Rennes, elle osa se retourner: elle aperçut un vieux monsieur de l'âge de M. Raindal qui lui souriait avec des grimaces de connivence.
Elle s'enfuit d'un pas trébuchant, chassée par la rage, la déception, le dégoût d'elle-même.
Elle ne retrouvait de quiétude que, la journée achevée, quand, la bougie éteinte, elle se glissait entre les draps. Il n'y avait pas pour elle d'instant plus savoureux. Étendue sur le dos, elle laissait monter doucement la marée du sommeil. Ses membres se paralysaient, ses pensées s'emmêlaient, elle avait la sensation que son corps l'abandonnait; et la nuit sans reflets favorisait ce rassurant mirage. A ne plus se voir laide, Mlle Raindal gagnait de l'audace. Son âme enfin libérée et, comme nue, s'élançait bravement en oraisons d'amour. Qui invoquait-elle donc par ces adorations? Albârt? Un autre?... Le sommeil l'emportait avant qu'elle précisât, et durant des heures ensuite, elle s'étirait haletante parmi des songes bizarres qu'elle avait oubliés le lendemain au réveil.
Mais à la plénitude enfiévrée de ses nuits elle mesurait le néant de ses jours. Toute la matinée, des anxiétés de valétudinaire la torturaient. Quand cela finirait-il? En était-ce fait pour toujours de la vaillance de son cœur, de sa raison, de son esprit? Ou le chagrin, comme tant de fois, s'userait-il peu à peu de lui-même, faute de remèdes et de soulagement?... Ces questions l'affolaient d'angoisse. Elle étreignait entre ses bras son oreiller, et ses lèvres s'écrasaient contre, pour qu'à travers la porte on ne l'entendit pas gémir...
Une après-midi, à la Bibliothèque nationale, elle feuilletait debout devant un pupitre de chêne les énormes in-folio du Corpus inscriptionum ægyptiacarum, quand tout à coup une ombre passa sur les pages du livre. Elle redressa la tête et reconnut Bœrzell, le prétendant évincé, le jeune assyriologue de la soirée Saulvard. Accoudé en face d'elle à l'autre pente du pupitre, il la saluait en souriant:
—Bonjour, mademoiselle! fit-il avec un clignement de ses yeux affectueux derrière le cristal du binocle. Heu! heu! Il me semble que vous avez des lectures bien frivoles!...
—N'est-ce pas? fit Thérèse, lui rendant son sourire... Mais ce n'est rien encore après de ce que j'ai demandé...
—Quoi donc?
Elle énuméra les titres des livres qu'elle attendait. Bœrzell feignait de s'indigner, criait au vol, à l'usurpation. Si les femmes maintenant s'ingéraient dans de pareilles études! Et ils demeurèrent quelques minutes à causer dans cette pose d'idylle, par-dessus le pupitre qui leur tenait lieu de barrière fleurie.
Enfin Thérèse s'écria:
—Allons, monsieur, au revoir... Voilà qu'on m'apporte mes volumes... Ce n'est plus le moment de bavarder... Je retourne à ma place...
Bœrzell s'inclinait, un gros in-octavo sous le bras:
—A bientôt, mademoiselle, j'espère...
—A bientôt, monsieur...
Instinctivement, elle le regarda s'éloigner, entre les rangées de liseurs courbés à leur tâche.
Sans savoir comment, elle le trouvait moins gauche qu'au bal, moins déplaisant, transfiguré.
Il s'avançait d'un air placide, décochant de-ci de-là un bonjour, s'arrêtant pour une poignée de main, s'attardant à un bref colloque, et dans cette atmosphère propice, sa chevelure en broussaille, sa barbe mal taillée, sa redingote luisante, sa silhouette négligée de combattant de l'idée, tous ses désavantages mêmes le servaient. Il bénéficiait de cette beauté passagère que donnent l'aisance et l'autorité dans un milieu approprié. Il était beau comme un chef de bureau dans son cabinet de ministère, beau comme un adjudant à la porte d'une caserne.
—Peuh! le pauvre diable n'est pas si mal, murmura Thérèse en regagnant sa place.
Puis elle se mit à la besogne et l'oublia complètement. Mais comme, à la sortie, elle s'approchait du vestiaire, la voix de Bœrzell retentit encore au-dessus de son épaule.
—Oui, c'est moi, mademoiselle!...Me permettez-vous de vous accompagner?... Je crois que nous sommes voisins... Moi, j'habite le haut de la rue de Rennes...
Mlle Raindal hésitait. Non pas que la convenance de l'offre l'inquiétât. Elle dédaignait depuis longtemps les petits préjugés sur les cas de ce genre; car les vieilles filles sont comme des souveraines déchues qui, le pouvoir une fois perdu, s'affranchissent de l'étiquette. Par contre, elle supputait si jusqu'à la rue de Rennes la société de Bœrzell l'ennuierait.
Enfin elle prononça:
—Eh bien! soit!... Je ne demande pas mieux... Faisons route ensemble...
Dehors il bruinait. La chaussée était grasse, et dans l'étroite rue Richelieu les chevaux glissaient, trottant de biais comme si un grand vent leur eût cintré la croupe. Quelques passants ouvraient leur parapluie. Bœrzell les imita pour abriter Thérèse. A chaque pas, il recevait des chocs et la pointe des baleines burinait à rebrousse-poil des raies dans la soie de son chapeau. Ou bien une poussée de gens les séparait. Thérèse se retournait, l'œil à la recherche du jeune savant, et elle distinguait Bœrzell qui lui souriait par-dessus les têtes, agitant en signal son parapluie dressé à bout de bras.
Ils ne commencèrent à causer avec suite qu'après qu'ils eurent franchi le guichet du Carrousel.
Et, comme le premier soir, au bal, la causerie aussitôt prit le tour professionnel. Seulement, c'était Bœrzell qui menait le jeu. Il avait orienté l'entretien vers les notoriétés de la science; et au sujet de chacune, insidieusement, il formulait son opinion. Elle se trouvait être le plus souvent narquoise et irrespectueuse. Il retirait d'un mot l'éloge qu'il avait donné de l'autre, mêlait les réserves aux louanges, les piqûres aux caresses; et sa voix même, pateline autant qu'habile, les sourires des lèvres ou des cils dont il corrigeait chaque parole trop acerbe, ses expressions, ses modèles de phrases, tout en lui paraissait d'un vieux maître orgueilleux, avec la verve de la jeunesse en plus.
Thérèse, de temps en temps, ne pouvait se retenir de l'examiner. Ah ça! le soir du bal, avait-il, par calcul, dissimulé sa force, feint la timidité pour séduire sans effaroucher? Avait-il voulu la flatter dans son amour-propre de savante en se laissant battre et dominer par elle? Ou avait-il été troublé par l'entourage?
Quoi qu'il en fût, elle s'amusait. Il n'était pas sot ce garçon, ni médiocre, ni servile. Et elle ne s'aperçut pas, tellement elle écoutait, qu'ils avaient traversé la Seine.
Ils montaient la rue des Saints-Pères, où, dans l'enchevêtrement des voitures, les cochers s'entr'invectivaient. Par moments un omnibus vacillait avec fracas contre le grès du trottoir que les roues éraflaient en tremblant. Mlle Raindal et Bœrzell se serraient contre une boutique proche. Puis la terrible machine passée, ils reprenaient leur marche. A présent Bœrzell interrogeait, s'informait des travaux de la jeune fille, et Mlle Raindal le renseignait avec complaisance, retraçait l'emploi de ses heures, le règlement de ses études.
Mais, comme ils tournaient l'angle du boulevard Saint-Germain, Bœrzell soudain eut un soupir:
—C'est dommage!... murmura-t-il.
—Quoi donc? fit Thérèse.
Il refermait son parapluie, la bruine ayant cessé.
—Rien, mademoiselle... Ou plutôt, si... C'est dommage que je ne vous plaise pas plus... Oh! même sans votre silence d'après, je m'en étais bien douté à la soirée Saulvard... J'ai bien vu cela à vos yeux quand vous êtes partie... Et cependant, vous me croirez si voulez, plus je cause avec vous, mademoiselle, plus je me convaincs que nous aurions fait un excellent ménage...
Thérèse, à l'imprévu de cette déclaration, ne put réprimer un petit éclat de rire:
—Nous? dit-elle.
—Oui, nous, parfaitement, nous!... poursuivait Bœrzell, avec un avancement bougon des lèvres qui ajoutait quelque chose de puéril à sa figure d'enfant barbu... Inutile, n'est-ce pas? entre gens de notre espèce, de jouer la comédie... On nous présentait l'un à l'autre afin de nous marier. Or supposez, mademoiselle, que je vous aie plu, à ce bal...
Il s'arrêta pour la regarder:
—Et vous comprenez bien ce que signifie ce mot «plaire». Pardieu, je n'espérais pas que vous alliez du coup tomber amoureuse de moi... Non... Ainsi, vous, vous me plaisiez: c'est-à-dire que vous m'inspiriez une profonde sympathie... Je pensais: «Voici une personne de valeur, une forte intelligence, une femme comme il m'en faudrait une, la compagne et l'amie à qui je pourrais me confier, demander conseil, sans craindre de me heurter à de la niaiserie ou à de l'indifférence...» Eh bien! supposez que vous eussiez pensé de même sur mon compte, cela suffisait... Nous nous épousions et j'étais heureux!
Thérèse demeurait muette.
—Mais voilà! reprit Bœrzell d'un ton grognard... Vous ne l'avez pas pensé... Je ne vous plais pas assez... Ou, pour être plus exact, je vous déplais trop... Seulement, toute fatuité mise à part, permettez-moi de vous dire que cela m'étonne... Intellectuellement, si j'en juge par nos deux entretiens, nous nous entendrions à merveille... Nous avons sur les gens, sur les choses, à peu près les mêmes opinions... Notre vie à chacun est dirigée dans le même sens, occupée par des travaux analogues... Nos goûts et nos aptitudes sont d'accord... Reste le physique! Évidemment, c'est par là que je vous déplais, et c'est justement cette faiblesse de jugement qui me surprend chez vous... Ah! si vous étiez une de ces petites coquettes, une de ces petites écervelées, une de ces petites poupées mondaines...
—Pourtant, monsieur!... protestait Thérèse avec un sourire.
Bœrzell lui coupa la parole, et, s'excitant graduellement:
—Je vous en prie, mademoiselle, laissez-moi finir... Si, dis-je, vous étiez une de ces petites mondaines sans culture, sans élévation de caractère, et bourrée de préjugés, comme une oie de marrons, je ne m'étonnerais pas... Je me connais, allez!... Je sais bien mes défauts et tout ce qui me manque pour plaire à une petite femme de cette catégorie... Mais que vous, une personne de votre qualité, vous envisagiez le mariage comme ces demoiselles-là, que le mariage pour vous ce soit le coup de foudre, le cœur bouleversé, la passion irrésistible, le beau monsieur à moustaches et tout le tralala des romances, je vous assure, je n'en reviens pas! Et, quand je songe que très probablement nous sommes créés l'un pour l'autre, quand je songe que par extraordinaire nous nous sommes rencontrés, que nous pourrions faire ensemble un mariage intelligent, sensé, clairvoyant, et que nous ne le faisons pas, tenez, cela me mettrait presque en colère!...
Il tapait le bitume du bout de son parapluie.
—Vous avez fini? questionna Thérèse d'un ton de sollicitude.
—Oui, mademoiselle! fit-il distraitement.
Et sur-le-champ, se dédisant:
—Il n'y aurait qu'un cas, toutefois, où votre répugnance me paraîtrait logique, justifiée, digne de vous, quoi!... Ce serait si, par hasard, vous en aimiez un autre...
Mlle Raindal subitement s'était assombrie. Le seigneur de sa vie resurgissait: Albârt, avec son insolente prestance, ses grands yeux de cheval, ses lèvres ironiques. Thérèse inspecta le jeune savant d'un regard dédaigneux, puis, la voix assourdie de tristesse:
—Je n'aime personne, monsieur!... Ou, si vous préférez, j'aime un souvenir...
—Un souvenir! bredouillait Bœrzell décontenancé... Ah! bon, bon... C'est différent... je vous demande pardon, mademoiselle...
Mais avec son chapeau rebroussé et ses grosses lèvres de triton, ramenées en boule, il avait un air si déçu, si contrarié, si enfantin, que, malgré la gravité de l'instant, Thérèse dut se contraindre pour ne pas sourire.
—Vous voyez, cher monsieur! reprit-elle cordialement... Vous vous mépreniez, sinon sur mes intentions, du moins sur le fond de mes sentiments... Et la preuve que j'ai du plaisir dans votre société, c'est que, si vous voulez bien, de temps à autre, venir nous rendre visite, le dimanche, en confrère, en ami, n'est-ce pas? j'en serai tout à fait ravie...
—Je vous remercie, mademoiselle, fit Bœrzell sans élan... Certainement, je viendrai le dimanche... Ah! comme il est fâcheux, tout de même, que vous ayez sur le mariage des idées tellement... ne vous offensez pas... les idées reçues, les idées de tout le monde!... Le cœur, l'amour, c'est beaucoup, je ne dis pas... Mais il n'y a pas que cela dans l'existence!... Outre l'amour, il existe des sentiments d'affinité, de sympathie, de considération réciproque, qui peuvent établir des liens très solides entre deux êtres un peu indépendants et supérieurs...
Puis, comme Thérèse se rembrunissait:
—Enfin, je ne veux pas vous importuner davantage, mademoiselle... Ce serait mal reconnaître votre aimable invitation... Alors, si vous m'y autorisez, à dimanche!...
—A dimanche!...
Thérèse s'engageait dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Une voix essoufflée la rappela:
—Encore moi, mademoiselle! fit Bœrzell qui la rattrapait... Un dernier mot que j'oubliais... Il se pourrait que dans mes paroles vous eussiez soupçonné une arrière-pensée d'intérêt...
Thérèse faisait de la main un geste de dénégation.
—N'importe! riposta Bœrzell... Pour rien au monde je ne voudrais être confondu avec ces jeunes messieurs qui courent le beau mariage, le mariage utile... Et, du reste, consultez M. Raindal... Il vous apprendra lui-même que dès à présent ma vie scientifique est, selon l'expression d'usage, tracée au cordeau... Mes maîtres m'aiment et me soutiennent... Mes concurrents sont peu nombreux et n'ont pour la plupart qu'un mérite de second ordre... Des Hautes Etudes je passerai donc fatalement à la Sorbonne ou au Collège de France, et de là j'entrerai, j'espère, à l'Institut... Calculez d'après ces données, mademoiselle... Un mariage avec vous n'aurait certes pas été de nature à me nuire... Cependant, sans ce mariage, au bonheur près, ma carrière sera pareille... Voilà ce que je désirais vous dire... Convenez que pour notre amitié future ces détails avaient bien leur petite importance!
—Ils en auraient eu peut-être si j'avais douté de vous...
—Heu! fit sceptiquement le jeune savant... Vous dites cela... Vous êtes polie... N'empêche que dans ces matières on n'est jamais trop circonspect... Mais, je vous retarde, excusez-moi... A dimanche, mademoiselle...
—Entendu! fit Thérèse sur un ton déjà camarade.
Lorsqu'elle pénétra dans le cabinet de travail, où M. Raindal causait avec l'oncle Cyprien, celui-ci l'accueillit d'une bordée de compliments:
—Pristi! Mon neveu!... Comme nous avons une belle mine! Et des yeux brillants!... De la gaieté plein la figure! Je jurerais que tu ne viens pas précisément de t'ennuyer!
—Effectivement! approuva M. Raindal avec timidité.
—Bah! C'est possible, répliqua Thérèse... Devinez qui j'ai rencontré? Le petit Bœrzell, tu te souviens, père? l'aspirant fiancé de chez les Saulvard... Un garçon bien étrange, avec toute une série de théories, de systèmes dont je ris encore... Bref, je l'ai invité à nous rendre visite... Et il viendra sans doute dimanche!...
—Tu as fort bien fait, fillette! affirma M. Raindal autant pour se concilier Thérèse que par une manie qu'il avait de louanger ses inférieurs... M. Bœrzell est un jeune homme d'un rare avenir... Tout le monde, à l'Académie, le tient en haute estime... Et pas plus tard qu'hier, qui donc me disait à son sujet...?
—Mais toi-même, mon oncle, interrompit Thérèse, à mon tour de t'interroger! Peux-tu me dire un peu ce que tu fais ici, en semaine, un mercredi, à l'heure sacrée de l'apéritif?...
—D'abord, objecta M. Raindal cadet, il n'est que cinq heures et demie... L'apéritif dure normalement jusqu'à sept heures et demie... Il me reste donc devant moi, mademoiselle, deux bonnes grandes heures, s'il vous plaît... Maintenant, pourquoi je suis ici? Hé! cela t'intrigue, mon neveu!... Pour demander à ton père de me mener chez Mme Chambannes...
Thérèse se mordit les lèvres, où montait un sourire.
—Oui, reprit l'oncle Cyprien, en frottant son crâne ras. Une idée que j'ai eue comme ça, une curiosité....
—Et je disais à ton oncle, continua vivement M. Raindal, sans regarder Thérèse, que j'étais tout disposé à l'y mener le jour où il voudrait...
—Pourquoi pas demain jeudi? fit l'oncle Cyprien.
M. Raindal poussait un soupir qu'il déguisa en ricanement:
—Hé! hé! demain, c'est un peu tôt... Il faut bien que j'aie le temps de prévenir Mme Chambannes... D'autant plus qu'hier soir son mari est parti en voyage...
—Ah!... En voyage!... Et où cela? fit l'oncle Cyprien.
—En Bosnie, je crois.
—En Bosnie!... Ah! vraiment, en Bosnie! répétait M. Raindal cadet pour noter en sa tête cette particularité ou pour y découvrir un indice à charge.
Et d'un ton résolu:
—Eh bien, écris-lui tout de suite, à Mme Chambannes... Deux lignes, deux simples lignes... Je jetterai ta lettre à la boite en m'en allant... Elle l'aura demain matin, au réveil, et, si elle ne veut pas de moi...
—Soit! soit! fit froidement M. Raindal qui saisissait son porte-plume.
Mais avant de tracer le premier mot, il ajouta:
—Par exemple, je t'avertis loyalement... Tu verras peut-être chez Mme Chambannes des personnes qui ne seront pas de ton goût...
—Et qui donc?
—Je ne sais pas au juste... Voyons, il y aura peut-être un abbé, l'abbé Touronde, un des amis de la maison...
A cette révélation, l'oncle Cyprien s'oublia. Comment! Mme Rhâm-Bâhan avait un abbé, un curé, un ensoutané! Non, celle-là était par trop bonne! Quelles mœurs! Quel siècle! Quel gâchis! Et l'oncle Cyprien s'en tenait les côtes.
Il ne se calma que sur un regard sévère de Thérèse qui le rappelait à ses engagements.
—Je ris, déclara-t-il, je ris parce que... tu comprends...
Puis, renonçant à s'expliquer:
—Je ris sans méchanceté... Et tu peux compter que si je me rencontre avec l'abbé Tour... Tour quoi?—baste! peu importe!—je serai très convenable... des plus convenables... Va, écris, mon ami!...
Thérèse était à bout de forces. Le fou rire la gagnait. Elle sortit sous prétexte de chercher une brochure, et, arrivée à sa chambrette, elle se laissa choir dans son fauteuil en s'esclaffant.
—Ce malheureux papa!... Quelle tête piteuse! Et l'oncle, qui veut en être aussi maintenant!... Ah! la vie est bien drôle!
Elle se sentait d'humeur à plaisanter, à trouver tout cocasse, grotesque, et au fond elle avait l'impression d'être enfin guérie, délivrée de sa crise. Spontanément elle éprouva un élan de gratitude pour Bœrzell. Le brave garçon, n'était-ce pas à lui qu'elle devait un peu ce miracle? Ne l'avait-il pas consolée, distraite, comme un enfant qui pleure, avec le miroitement de sa thèse conjugale, la bizarrerie de ses discours, la chaleur tenace de sa voix? Sans lui, sans ce comique raisonnable qui émanait de sa personne, et survivait à leur causerie, ne serait-elle pas encore à se débattre sérieusement contre la fièvre du mal, à s'épuiser dans le grave cauchemar de ses désirs inassouvis? Aurait-elle même pu s'amuser des ambitions mondaines de l'oncle, ou de sa malice sournoise, ou de quoi que ce fût? Pauvre Bœrzell! Jamais elle ne parviendrait à l'exaucer, à surmonter la répulsion que lui suggérait cette figure de vieux collégien à barbe. Mais qui sait s'il ne l'aiderait pas aux moments de détresse, s'il ne deviendrait pas un ami, un camarade fidèle qui ferait sa solitude moins morne, moins abandonnée?
Elle marchait à travers la pièce, en s'exaltant à ces espoirs, et Brigitte dut frapper deux fois pour lui annoncer que l'on servait.
XI
—Son frère... le frère de M. Raindal!... murmurait songeusement Mme Chambannes, accoudée au bord de son lit devant le cadre moelleux que formaient autour de ses boucles éparses les dentelles de l'oreiller.
Elle amena d'une main distraite le restant du courrier. Il y avait un prospectus de parfumerie, une note de modiste qu'elle rejeta avec dégoût, deux journaux et au-dessus une carte postale fermée: une drôle de carte, l'adresse écrite en gauches capitales qui titubaient l'une sur l'autre, un louche aspect de lettre anonyme! Zozé la déchira lentement. Des faiblesses vibraient le long de ses bras, et elle lut, tracées dans le même caractère, ces lignes qui emplissaient l'espace du carton gris:
SI VOUS N'AVEZ RIEN DE MIEUX A FAIRE, PASSEZ UN MATIN, VERS ONZE HEURES, RUE GODOT-DE-MAUROI, AUX ENVIRONS DU DOUZE BIS. VOUS Y CONSTATEREZ UNE FOIS DE PLUS QUE LES AMIS DE NOS AMIES SONT NOS AMIS.
Elle se renversa en arrière, sans un doute, sans un espoir, la main à la poitrine, avec un geste de blessée. Elle demeurait d'abord immobile, les paupières closes, puis, indistinctement elle se mit à balbutier:
—Oh!... oh!... oh! mon Dieu!... Les méchants!... L'atroce méchanceté!...
Elle éprouvait au cœur une sensation cuisante; et c'était à chaque question qu'elle inventait, à chaque hypothèse, comme une nouvelle brûlure qui aurait agrandi la plaie.
Sûrement on dénonçait Gérald. Mais la femme, la gredine, la traîtresse inconnue, qui cela pouvait-il être?
Une à une, Zozé évoquait ses amies sans y discerner la coupable. Toutes lui paraissaient également suspectes. Avec toutes, tour à tour, Gérald avait eu des flirts équivoques, des façons familières; et dans chacune successivement, au gré des souvenirs, elle croyait tenir la complice. Une autre ensuite l'emportait, lui semblait plus fautive, Flora Pums après Germaine de Marquesse, Rose Silberschmidt après Flora Pums; et à la fin, elle s'embrouillait dans cet amas de preuves équivalentes et de présomptions contradictoires. Elle essaya de s'orienter en cherchant à deviner l'auteur du télégramme. Des noms lui venaient à l'esprit, les noms d'hommes qui la désiraient et eussent été capables de vouloir détruire son bonheur: Pums, Burzig, Mazuccio. D'aucun des trois cet acte infâme ne l'étonnait. Alors en s'apercevant de l'aisance avec laquelle elle les soupçonnait toutes et tous, un rictus contracta ses lèvres. Pouah! Dans quelle bande de coquines et de goujats vivait-elle donc pour que nul d'entre eux ne trouvât grâce devant sa méfiance, pour que pas une fois elle n'eût craint de les accuser à tort? Mais ce ne fut qu'un éclair de clairvoyance aussitôt éteint sous les bouillonnements de sa colère. Elle avait bien le temps de philosopher, la petite Mouzarkhi! Et elle exagérait le ton des injures, comme on fait dans le délire de la désillusion, ne gardant d'amour, de tendresse, d'indulgence que pour Gérald, son Gérald chéri qu'elle allait peut-être perdre à jamais! Des larmes obscurcirent ses yeux. A travers leur eau trouble elle contemplait avec angoisse l'inconcevable scène de la séparation! Elle se figurait être rue d'Aguesseau, sur le seuil de la porte, après l'explication finale. Elle tournait la tête pour un dernier regard. Elle revenait encore l'embrasser... Oh! non, non, elle ne voulait plus voir, et dans un élan de terreur, elle ramena au-dessus de son front la toile légère des draps. Des convulsions de sanglots agitaient par instants les formes onduleuses que modelait son corps sous ce suaire. Puis, comme dix heures sonnaient à la pendule de la cheminée, dans un soubresaut plus violent, Zozé rejeta les couvertures, et, glissant d'un bond à terre, elle sonna nerveusement:
—Vite, de l'eau chaude dans le cabinet de toilette... Mon costume de drap beige... Ma capote noire!... dit-elle à la femme de chambre qui entrait.
—Quel corset?
—Je ne sais pas, celui que vous voudrez!... Vite, seulement, vite, vite...
—Madame désire-t-elle une voiture?
—Oui, c'est cela, une voiture fermée... ou plutôt, non!... Pas de voiture!... Dépêchez-vous...
Une hâte belliqueuse l'activait. Il fallait être prête à l'heure; et elle courait à cette suprême torture de surprendre les coupables comme à un plaisir sans pareil, les narines palpitantes, un petit sourire sauvage aux lèvres, et les yeux brillants de convoitise.
A onze heures moins le quart, elle fut dehors. Elle suivit à pied la rue de Prony et traversa le parc Monceau. Un jardinier enlevait aux arbres rares de l'entrée leur étroite pelisse de paille. Les feuillages débutants espaçaient leurs masses ajourées, d'un vert encore tout pâle; et des parfums nouveaux roulaient avec douceur dans la brise. Cette allégresse des éléments attrista Zozé par contraste. Elle avait ouvert son ombrelle, car le soleil était déjà chaud; et en marchant elle exhalait de longs murmures de regret comme si elle n'eût plus dû revoir jamais ces gracieuses pelouses ni aspirer cet air embaumé.
Mais elle se raidit d'un effort contre l'amollissement de la rêverie; et, hélant un fiacre fermé qui passait:
—Faites attention! commanda-t-elle au cocher... Nous allons rue Godot-de-Mauroi... Quand je frapperai à la vitre, vous arrêterez... Vous ne bougerez plus... Vous resterez sur votre siège et vous attendrez... Si je frappe deux fois, vous repartirez au pas... Si je frappe trois fois, au trot... Est-ce compris?
—Oui, madame! fit paternellement le cocher, un gros moustachu qu'amusaient ce mystère et ce ton de jeune capitaine.
—Alors, allez! Bon pourboire!...
La voiture s'engagea dans la descente de l'avenue de Messine.
A l'approche de l'attaque, l'ardeur de Zozé faiblissait. Elle avait l'impression de recevoir dans la poitrine des coups de poing étouffants, ou bien que son cœur était un petit oiseau chétif qu'une main brutale étreignait. Et elle tenait ses paupières jointes pour ne pas compter les maisons qui filaient trop vite.
Elle rouvrit cependant les yeux à un choc. Le fiacre tournait dans la rue Godot-de-Mauroi. Zozé eut juste le temps de frapper à la vitre. Le cocher se rangea à la hauteur du numéro 9. De là, en biais, on apercevait le 12 bis, une vieille maison dont la façade grisâtre se confondait avec d'autres façades analogues. Au-dessus de la porte pourtant, deux écriteaux jaunes annonçaient de petits appartements meublés à louer.
«C'est bien ici!» songea Zozé avec un soupir de détresse. Puis elle consulta sa montre qui marquait onze heures cinq. Elle releva les carreaux afin de se masquer le visage de leur trompeuse transparence. Et s'arc-boutant dans l'angle gauche, le buste en bataille vis-à-vis du 12 bis, elle commença à regarder.
Un quart d'heure s'écoula. Dans le silence de la rue à demi déserte, des marchands des quatre saisons glapissaient en poussant leurs lourdes charrettes. Parfois le cheval du fiacre s'ébrouait avec un gros frisson d'ennui qui secouait les brancards, ou bien le cocher, dans un mouvement, faisait grincer les cuirs et les bois de la voiture. Mais Zozé ne percevait pas plus nettement ces bruits, qu'elle ne voyait les boutiques voisines, les piétons qui se penchaient pour la dévisager, ou le sellier d'en face courbé sur son ouvrage derrière la vitrine. D'immatérielles œillères maintenaient ses regards en arrêt, comme l'avide attention qui figeait tout son corps, vers le petit quadrillage de pavés où les amants allaient surgir.
Que se disaient-ils à présent, dans quelles abjectes caresses pâmaient-ils, à quel étage, à quelle fenêtre? Pour Gérald, à l'aide des souvenirs, Zozé s'imaginait bien à peu près. Mais la femme lui échappait. Elle devinait tout de la perfide, sa taille, sa nudité, sa poitrine et ses bras, tout sauf la tête, sauf le visage. Et il lui semblait se démener dans un de ces écrasants cauchemars où les traits d'un des personnages se liquéfient, s'effacent dès qu'on tente de les distinguer.
La demie sonna à une horloge des environs. La lenteur des complices exaspérait Zozé plus encore que leur forfaiture. Elle les appelait inconsciemment dans une véhémente et muette prière: «Venez donc! Arrivez!»—comme des amis en retard à un rendez-vous qui pressait.
Et soudain une idée lui bouleversa le cœur. Si la lettre mentait, si on l'avait mystifiée! Elle n'en ressentit aucune joie. Elle ne pouvait l'admettre. Ses soupçons, tant de fois dépistés, refusaient de rétrograder. On eût dit qu'ils flairaient la proie, qu'ils sentaient l'hallali prochain.
Elle consulta de nouveau sa montre. «Midi moins le quart... Tant pis... A midi, j'entre chez la concierge!...» Puis, comme elle relevait les yeux, elle eut un tragique recul de la tête.
Là-bas, devant la voûte du 12 bis, une dame en costume de serge grise faisait signe à un cocher; et, malgré la voilette blanche, malgré l'épaisse floraison des broderies, Zozé avait reconnu un profil familier, une mâchoire en forme de rabot, son amie, sa meilleure amie, Germaine de Marquesse, elle-même!
Mais déjà la voiture d'en face repartait. Elle rasa au passage le fiacre de Mme Chambannes. Sous la capote baissée, Germaine se cambrait dans une pose résolue, les deux mains écartées aux deux bouts de son ombrelle placée en travers de ses genoux. La misérable! C'était bien elle! Et elle ne voyait rien, cette Germaine, tant le contentement l'aveuglait!... Oh! la petite Mouzarkhi n'aurait certes pas cru que le plaisir de les surprendre fût à ce point douloureux! Elle défaillait, saisie d'une lâcheté comme une femme qu'on opère, après le premier contact de l'acier. Qu'allait être la seconde blessure, quand la première lui laissait un déchirement aussi affreux?
Elle n'eut pas le loisir de se reprendre. Gérald apparaissait devant la maison maudite.
Il était en tenue du matin, cape noire, complet bleu, avec une touffe d'œillets couleur chair, que l'autre, sans doute, venait de piquer au revers de son veston. Et Zozé le considérait, les yeux dilatés d'horreur et d'amour.
Il jeta un regard à droite, un regard à gauche. Il semblait hésiter. Enfin il s'achemina, de son pas dandinant vers la rue des Mathurins, la canne sous le bras, les épaules voûtées, les mains réunies en coquille pour allumer sa cigarette.