Dimanche soir.
«Mon cher maître,
«Me voici enfin de retour. J'ai hâte de vous revoir. Si nous profitions de ce que les fournisseurs et les amis me laissent encore la paix pour faire demain matin notre fameuse visite au Louvre? Alors, sauf contre-ordre, à demain matin, neuf heures et demie, rendez-vous place du Carrousel, devant le pavillon de Sully. Comme ce sera charmant de nous revoir!
«Votre petite élève,
«Z. Chambannes.»
D'instinct, M. Raindal avait consulté la pendule qui marquait neuf heures, et se précipitant vers la porte:
—Brigitte! clama-t-il dans le couloir... Brigitte! Ma redingote... la neuve... Mes bottines vernies... Mon chapeau... Vite, ma fille...
—Qu'y a-t-il, père? fit Thérèse qui survenait à ce tapage.
M. Raindal déplora d'avoir crié si fort. Il se trouvait acculé à dire la vérité.
—Peuh! c'est Mme Chambannes! répliqua-t-il en se grattant le dessous de la barbe... Elle me donne rendez-vous à neuf heures et demie pour la mener au Louvre... Je n'ai pas à flâner, tu vois...
Et, sur un sourire de la jeune fille:
—Je ne ris pas! riposta Thérèse qui avait recouvré son sérieux.
M. Raindal s'énervait:
—Si, tu ris! Il n'y a pas à nier... Va, parle... Pourquoi riais-tu?
—Tu veux absolument le savoir, père?... Eh bien! c'est parce qu'aujourd'hui, lundi, le musée est fermé...
—Je n'y songeais plus... C'est ma foi vrai!... Je ne puis cependant pas la laisser poser...
Et brusquement, devinant qu'on le soupçonnait de mensonge:
—Du reste, regarde! fit-il en tendant le télégramme... Le jour et l'heure y sont... Demain matin, neuf heures et demie.
Thérèse, hautainement, écartait le papier:
—Oh! inutile, père!...
—Si! si! j'exige que tu regardes...
Elle jeta sur la feuille un coup d'œil sommaire, et, la rendant à M. Raindal:
—Tu as raison!... Dépêche-toi!...
—Bon! bon!... Je te remercie toujours! fit-il d'un ton bourru.
Il ne reprit ses sens qu'en parvenant au Pavillon de Sully. La demie sonnait à la grande horloge qui surplombe les pilastres rosés de la porte. M. Raindal poussa un murmure rassuré. Déjà, d'être arrivé à temps, il en oubliait sa colère contre Thérèse.
Devant lui la vaste place s'étendait ombreuse et déserte dans le noble encadrement de ses palais illustres. Au loin la trouée des Tuileries semblait une région de lumière sans bornes, dont la réfraction blanche pâlissait jusqu'au ciel. Des rafales tièdes s'en échappaient qui courbèrent un instant les verdures des deux jardinets proches. Le maître respira fortement. Au printemps, il aimait cet arome lacté et savoureux que charrie l'air des matinées. Puis son âme s'harmonisait peu à peu avec la quiétude auguste du décor.
Il se mit à marcher devant le péristyle, la tête baissée vers ses gants de Suède clair qu'il achevait de boutonner. Quand, au bruit d'une voiture, il relevait les yeux, à l'une des hautes fenêtres du pavillon Colbert, il distinguait deux scribes du ministère des finances qui l'épiaient en souriant. Cette surveillance ne l'offusquait point. Il se figurait l'ébahissement admiratif des jeunes gens lorsque Mme Chambannes paraîtrait. Eh! oui, c'était une dame qu'il attendait! Et quelle dame! De leur vie, probablement, ces messieurs n'en avaient jamais aperçu de si élégante ni de si spéciale!
Mais par l'avenue de gauche, un fiacre découvert s'acheminait dans la direction du Pavillon de Sully. Le maître s'élança juste pour aider Mme Chambannes à descendre. Elle était en costume bleu sombre avec une blouse dont la soie changeante miroitait dans l'entre-bâillement de sa courte jaquette, et elle appuya à la main de M. Raindal sa main gantée de blanc, en exhalant un petit rire candide de bonjour ou de merci.
—Eh bien! cher maître, dit-elle, quand elle eut payé le cocher, vous ne m'en voulez pas trop? Vous n'êtes pas trop fâché contre votre méchante élève?...
M. Raindal cligna des paupières sous le tendre regard dont elle le pénétrait. Il avait perdu l'habitude.
—Mais non! chère madame! bredouillait-il... Je suis, avant tout, charmé de vous revoir... M. Chambannes se porte bien?...
—A merveille... Revenu d'hier... A propos, il m'a prié de vous inviter à l'Opéra ce soir... On donne Samson et Dalila et la Korrigane. Nous avons une seconde loge... Vous viendrez, n'est-ce pas?...
—Peuh! madame...
—Si, si, vous viendrez... Je le veux!...
Elle inspectait les alentours d'un coup d'œil scrutateur; et, avisant le cartouche à lettres dorées qui surmontait le péristyle:
—C'est là, n'est-ce pas?
—Hélas! impossible aujourd'hui, chère madame!...
Aux explications du maître, Zozé eut une moue bougonne:
—Pour une fois que je suis libre, comme c'est contrariant!... Alors où irons-nous?...
—Je ne sais pas, madame!... Où vous voudrez!
Il considérait distraitement les petits squares circulaires dont les feuilles bruissaient sous un courant de brise. L'intérieur ne s'en voyait pas; et, dans l'emmêlement de leurs branchages serrés contre la grille, l'accès même en paraissait clos. On eût dit deux galantes charmilles de théâtre, posées là, par mégarde, ou provisoirement. Le maître songea: «Mais ce serait parfait!» et tout haut, désignant d'un geste le jardinet le plus voisin:
—Si nous entrions ici pour causer un instant, avant de nous séparer?
—C'est une idée!... fit Mme Chambannes... Ils sont délicieux, ces amours de squares...
Le jardin se composait, au dedans, d'une minuscule pelouse qu'entouraient quatre bancs verts, ouvragés à l'antique. Ils s'assirent sur l'un d'eux, en face du pavillon Denon. Au fronton s'alignaient, à intervalles égaux, une rangée de statues, isolées et pareilles sous leur égalitaire costume de marbre. Seuls ces regards sans vie plongeaient dans le petit square.
—Il n'y a pas foule! remarqua Mme Chambannes.
Puis, visant de son ombrelle les statues du fronton:
—Dire que vous serez un jour comme cela, cher maître!
—Rien n'est moins certain, madame, fit modestement M. Raindal.
—Et moi, où serai-je à cette époque? poursuivit Zozé d'une voix grave.
—Oh! les vilaines pensées!... Est-ce votre séjour aux Frettes qui vous a rendue si morose?
Non, à parler franchement, Zozé s'y était au fond divertie. Les promenades, la nature, la solitude l'avaient ragaillardie, remise de Paris! Car quelle est la femme, en vérité, qu'à un moment donné, Paris ne dégoûte pas? Quelle est la femme qui ne finit pas par en être excédée, des visites, des potins, des théâtres, des couturières, de tout le surmenage mondain?... La campagne avec un ou deux bons amis, comme M. Raindal, par exemple, le repos, une cure de grand air, tel semblait présentement à Mme Chambannes «l'idéal», «le rêve». Et si elle était revenue...
—Mais pardon, interrompit le maître... Pourquoi êtes-vous partie?... Je suis peut-être indiscret en vous rappelant votre promesse...
—Non, pas du tout...
Elle fouillait âprement le sol du bout de son ombrelle, les deux coudes aux genoux, en une pose de méditation.
—Je suis partie parce que j'ai eu des ennuis... Une amie en qui j'avais confiance et qui m'a indignement trompée...
—Ah!... Je vous plains bien! fit-il.
Elle levait les yeux au ciel dans une extase mélancolique. Des langueurs humides glissèrent entre ses cils. La tristesse la transfigurait. Avec son petit col-carcan, si moderne, si masculin, ses traits prenaient dans l'affliction un reflet de sainteté perverse.
—Ainsi vous avez eu beaucoup de peine? fit derechef M. Raindal qui ne la quittait pas du regard.
—Oh! oui, beaucoup!...
—Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me permettez de vous appeler de ce nom?
Mme Chambannes hochait la tête.
—Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ! continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire... J'ai pour vous tant d'affection!...
—Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait... Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!
Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M. Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.
—Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.
—A quoi donc? riposta gauchement le maître.
Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où, plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?
Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho d'ironie:
—Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous jusqu'à un fiacre?...
M. Raindal lui serrait la main d'une imperceptible pression.
—Volontiers, chère madame! fit-il tandis que ses regards s'évadaient vers les statues de la colonnade.
Elle passa la première par l'étroite porte de la grille. M. Raindal la suivait en tirant machinalement sur le poignet de ses gants de Suède.
Lorsqu'elle fut en voiture, et que les roues déjà s'ébranlaient, il recouvra l'audace de la contempler. Elle avait de nouveau sa figure coutumière, ses yeux tendres et hardis.
—A ce soir, au fait! cria-t-elle... N'oubliez pas, cher maître, loge 40...
Le guichet du Carrousel franchi, elle ne put garder son sérieux. Elle souriait d'un sourire si franc, si intense, qu'un gavroche à pied la singea, s'écriant:
—Bon Dieu, que c'est drôle!...
Certes oui, c'était drôle. Le père Raindal amoureux! Qui s'en fût douté? Et ce baiser qu'il lui avait appliqué, ce baiser en coup de massue, tellement brutal et timide à la fois! Le pauvre homme!... Quel dommage qu'on fût brouillé avec l'ignoble Germaine! Comme on se serait amusées ensemble de cette petite histoire!
Au souvenir de l'amie perfide, Mme Chambannes s'était rembrunie. Elle ne retrouva sa bonne humeur qu'après déjeuner, quand elle eut narré l'entrevue à sa tante Panhias.
—Fais attention, mon enfant! recommanda la grosse dame... A cet âge-là, c'est quelquefois très dangereux!...
—Pour qui? interrogea Zozé.
—Pas pour toi, naturellement!
Mme Chambannes fit tournoyer dans l'air une bouffée de sa cigarette:
—N'aie pas peur... Je serai prudente... Et qui sait? je me suis peut-être trompée!...
—Peut-être! répéta d'un ton sceptique la tante Panhias.
Zozé ne répliqua pas. Elle revoyait le jardin du Louvre, les mines ardentes et timorées de M. Raindal. Oh! si Gérald avait été là, caché derrière, dans un massif! Cette idée de quasi représailles la ravissait. Elle fuma encore deux cigarettes à s'en imaginer successivement les scènes burlesques ou pathétiques.
Le soir, à l'Opéra, c'était une de ces salles de printemps où renaît dans un resplendissement de lumière, de pierreries et de chairs offertes, tout cet éclat public de luxes et de beautés, de richesse et d'aristocratie qui a semblé s'éteindre, se dissiper avec les derniers poudroiements du jour.
Dès que Zozé parut, plusieurs jumelles des clubs et des premières loges se braquèrent de son côté.
Car elle avait avancé en grade, la petite Mouzarkhi! A présent, on lui tenait compte de ses deux années de liaison. Cela lui créait, sinon un lien de parenté avec cette élite mondaine d'alentour, du moins comme un fait de guerre à son actif, une campagne heureuse qui diminuait les distances. Elle n'était plus la petite exotique inconnue dont on s'enquérait sur un ton de semi-mépris. Elle était presque une des leurs: la petite Chambannes, celle qui durant deux ans avait capté, «chambré» le jeune Meuze; et, sous le masque des lorgnettes, les lèvres esquissaient vers elle des sourires de bon vouloir.
Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre l'entr'acte pour être renseigné.
Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la voix pâmante, une sensuelle mélopée:
Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours,
Doux char-me des yeux, es-poir des amours,
Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes,
Tes dou-ces flam-mes!
Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!
M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la mélopée.
Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des Sociétés savantes. Quelle transformation—pour ne pas dire quel progrès—s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...
Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la grâce enjouée des danseuses.
M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!
Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement l'appeler.
L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle, visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.
Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et, à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.
Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson, chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion. Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une petite toux amicale.
Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères? Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires, la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes, malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...
La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix, récita les strophes inoubliables:
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...
Il continuait. Mme Chambannes déclara ces vers très jolis. Elle voulait connaître le nom de l'auteur.
—C'est de Vigny, madame! fit M. Raindal en la rejoignant dans l'arrière-salon de la loge.
Chambannes était sorti. Ils demeuraient en tête à tête. M. Raindal se demandait s'il ne conviendrait pas de réitérer le baiser du matin, ne fût-ce que pour signifier à Mme Chambannes la persistance de ses velléités nouvelles. Par un reste d'irrésolution, il préféra s'en tenir à la causerie littéraire.
Mais comme il se mettait à raconter les poignantes amours de Vigny et de Mme Dorval, brusquement la porte s'ouvrit. Sur le seuil de la loge, se dressait un grand jeune homme brun dont M. Raindal ne vit d'abord que la moustache noire et les larges prunelles railleuses.
—Tiens, monsieur de Meuze!... Entrez donc! s'écria avec aisance Mme Chambannes.
Pourtant elle avait rougi; et, d'entre ses paupières, il partait vers Gérald des œillades si caressantes, si réjouies et si humbles, que M. Raindal du coup se sentit mortifié. Il voulut se mêler à la conversation, critiquer les interprètes, louer la musique. Les mots se dérobaient. Une crue soudaine de méchante humeur avait noyé sa verve. Il se leva.
—Vous sortez, cher maître? interrogea Zozé.
—Oh! une minute, pour me dégourdir, prendre l'air...
Involontairement il avait claqué la porte. Il erra au hasard par les couloirs jusqu'au loggia de l'escalier.
—Vous! s'écria Chambannes en venant à sa rencontre.
M. Raindal riposta sans entrain:
—Oui, il faisait trop chaud dans ce petit salon... J'ai laissé votre femme avec M. de Meuze, le jeune, ou enfin, le fils, si vous aimez mieux...
Chambannes ne semblait pas frappé par cette révélation. M. Raindal le jugea un peu benêt. Ils rentrèrent ensemble au premier tintement de la sonnerie d'entr'acte.
Zozé était seule dans la loge. Elle accueillit le maître d'un rayonnant sourire de bienvenue.
—Bonne promenade?
—Pas mauvaise! fit M. Raindal que tant de charme désarmait.
Néanmoins, il garda une figure revêche durant tout le troisième acte. Il ne cessait de songer à Gérald. Ce jeune homme, au surplus, ne lui avait jamais été que médiocrement sympathique. Fat, bellâtre, des mines impertinentes que ne justifiaient guère une intelligence fort pauvre, des opinions banales, un rare manque de lettres, rien en lui n'était de nature à conquérir M. Raindal. Et puis—le maître s'accrocha à ce souvenir avec ténacité—et puis n'évoquait-il pas au physique Dastarac, ce gredin de Dastarac? N'avait-il pas, à la soirée Saulvard, fait échouer l'excellent Bœrzell? C'était de là, à n'en point douter, que provenait l'antipathie première. Sottise de chercher plus loin! M. Raindal ne chercha donc pas.
A peine essayait-il de suivre les regards de Zozé à travers l'immense nef, d'en découvrir l'aboutissement. Difficile poursuite. Ils étaient si incertains, si fuyants, ces regards, ils embrassaient de leur tendresse tellement de personnes et d'espace! Après quelques tentatives infructueuses, le maître renonça.
—Et où est placé M. de Meuze? interrogea-t-il seulement, d'un ton d'insouciance.
—M. de Meuze?... A l'orchestre, je crois... Mais il ne doit plus y être... Il allait finir la soirée chez des amis...
—Ah! bon! fit négligemment M. Raindal. Je vous demandais cela, vous savez...
Effectivement, Zozé savait! Elle se mordit les lèvres pour ne pas sourire. Hé! hé! la tante Panhias n'avait pas si mal dit. Il faudrait faire attention.
La soirée s'acheva sans nulle autre algarade. M. Raindal s'était beaucoup plu au ballet final; et le pas de la Sabotière l'avait transporté.
En rentrant, il se rendit dans son cabinet de travail. Il tenait à consigner, avant de se mettre au lit, un petit nombre d'observations morales qu'il avait ébauchées au cours de la soirée. Elles se rapportaient toutes au rôle de la femme en tant que moteur social et trouveraient leur emploi dans le chapitre VI.
Quand il eut tracé la dernière, M. Raindal rassembla les feuilles. Il n'y avait pas moins de six grandes pages écrites sans ratures et d'un caractère serré.
XIV
Les leçons du jeudi avaient recommencé. Sans en être bannie, l'Égypte y pâtissait d'une graduelle disgrâce. Le plus souvent, Mme Chambannes n'avait pas fait les lectures prescrites. Ou bien un saut de phrase les projetait tous deux dans un entretien familier sur de petits événements du jour: une robe nouvelle de Zozé, que le maître déclarait à son goût, le récit d'un bal, d'une pièce de théâtre, des sujets plus futiles encore. Une fois évadés, ni l'un ni l'autre n'avait le courage de reculer vers les arides régions de la science. D'un commun accord, ils évitaient les sentiers de causerie qui eussent pu les y ramener. C'était seulement vers la fin que Mme Chambannes s'écriait:
—Eh bien!... Encore une jolie leçon!... Si cela continue, j'en saurai long au bout de l'année!... Ah! quel déplorable professeur vous êtes!...
M. Raindal souriait. Puis, s'il n'avait pas auparavant abusé de cette licence, il saisissait la main de Zozé et il y pressait fortement ses lèvres. Par sagesse, elle ne lui permettait, à chaque leçon, que deux ou trois de ces élans tendres. Mais elle en était au fond flattée. Cela l'amusait de voir inclinée devant elle, par l'amour, cette tête illustre et chenue. L'épiderme en semblait plus rose par le contraste des cheveux blancs et elle trouvait propre, plaisant à l'œil, ce jeu de nuances rapprochées.
Dès la troisième leçon, elle s'enquit de l'oncle Cyprien. Pourquoi M. Raindal ne présentait-il pas son frère? Elle ne demandait qu'à le connaître. Le maître répondit évasivement:
—Peuh, chère amie!—il l'appelait ainsi seul à seule avec elle, dans l'intimité des leçons—mon frère est un brave homme... Pourtant je doute que vous vous entendiez... Il a un caractère brusque, entier, saugrenu... Et, d'un autre côté, d'après certains indices, j'imagine que votre absence d'il y a un mois a dû le mécontenter... Je préfère donc ne pas me risquer dans des explications auxquelles je n'augure guère une issue favorable...
—Comme vous voudrez! fit Zozé qui n'insistait que par un égard de politesse.
M. Raindal cependant avait dit presque vrai. Depuis quelques semaines, l'oncle Cyprien n'omettait aucune occasion de flétrir, au passage, les discourtoises façons de Mme Rhâm-Bâhan!
Il s'y acharnait systématiquement, résolu, vaille que vaille, à dégoûter son frère de toute idée de présentation. Fréquenter les Chambannes, il ne lui eût plus manqué que cela! Pour y rencontrer Pums, le marquis, Talloire peut-être, qui viendraient bêtement lui taper sur l'épaule, le compromettre, le dénoncer par leurs cordialités complices! Pour que M. Raindal apprît ses histoires de Bourse, de spéculation, de mines d'or! Merci! Plutôt mentir, plutôt avoir recours aux pires stratagèmes, aux rancunes simulées, aux ricanements feints, aux colères factices, que de glisser dans ce guêpier-là! Et, s'emparant du moindre prétexte, il lâchait ses imprécations!
Une femme du monde, Mme Rhâm-Bâhan? Une femme du monde, cette dame qui vous plantait là les gens sans les prévenir, sans un mot d'excuse? Une femme du monde, cette dame qui filait à l'anglaise, ni vu ni connu, je t'embrouille! Une femme du monde, cette dame qui...
—Oh! je t'en prie! interrompait M. Raindal d'un ton excédé... Laisse-moi en paix... Je ne te propose point de t'y conduire, n'est-ce pas?
—Et ajoute que tu as bigrement raison! ripostait l'oncle Cyprien, ravi du succès de sa tactique.
Au reste, sauf les petites ruses auxquelles le contraignaient la crainte des censures, la peur de son frère et la peur de Schleifmann, jamais il n'avait été plus heureux.
S'il ne se montrait en Bourse qu'à de rares intervalles, par contre, maintenant il opérait sans aide, directement avec Talloire. Il avait la fiévreuse jouissance de donner lui-même ses ordres, d'en suivre les vicissitudes, d'en reporter ailleurs les gains. Diverses inspirations le menaient: les conseils de son ami Pums, des intuitions secrètes, les avis d'une feuille spéciale, le Lingot, à laquelle il s'était pour trois mois abonné. Et, la chance s'y mêlant, le total de ses profits atteignait présentement le chiffre net de trente-cinq mille francs.
Plus que soixante-cinq mille francs à gagner, c'est-à-dire, d'après les calculs les moins optimistes, plus que quatre mois à spéculer!
Ah! alors, les cent mille francs au complet en poche, l'oncle Cyprien, jetant le masque, romprait avec Talloire, arrêterait la partie et avouerait ses bénéfices. Mais jusque-là, motus, silence, mystère, toutes les hypocrisies qu'on voudrait!
Ainsi les cigares de choix que fumait à la brasserie M. Raindal cadet étaient, selon ses dires, un cadeau du marquis.
—Oui, mon cher Schleifmann! avait-il affirmé... J'ai trouvé la boîte chez moi en rentrant!
Une boîte immense, une caisse, une malle, à en juger par le nombre de havanes qu'elle fournissait sans s'épuiser.
De même pour le tricycle que l'ancien employé n'avait pu s'interdire d'acheter: le fruit de nouvelles opérations, croyait peut-être Schleifmann? Erreur, profonde erreur! Payé avec le reliquat des sept cents francs de gain, notre tricycle... Hé! voilà qui lui clouait le bec, à monsieur le moraliste!... Ou bien aux questions de son frère, de sa nièce, de sa belle-sœur, l'oncle Cyprien opposait une stoïque réponse:
—Avec quoi je me suis offert ma machine?... Avec mes économies sur les cigarettes, mes amis!... Que voulez-vous! Quand on désire ceci, on n'a qu'à se priver sur cela. C'est on ne peut plus simple!
Il avait corsé cette dépense par l'acquisition d'un chapeau marron en feutre mou, dont les bords, largement cambrés, donnaient à sa tête rase un certain je ne sais quoi de Cromwell. Et toute la semaine, sombrero en cap, pinces au pantalon, on le voyait chevaucher son tricycle par la ville, fût-ce même pour ne se rendre que rue de Fleurus chez Schleifmann, rue Vavin chez Klapproth, rue Notre-Dame-des-Champs chez M. Raindal.
Mais à ces courses trop proches il préférait le Bois, principalement le dimanche, où le souci de la cote ne le tourmentait pas.
Il s'y dirigeait vers dix heures, en suivant le boulevard Saint-Germain, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Élysées. Ganté de rouge, cigare aux dents, il pédalait avec délices, courbé sur le guidon, se baignant la figure dans les bons flots de brise matinale qui déferlaient contre ses joues. Puis, près de l'Arc de Triomphe, il relevait le buste, ralentissait l'allure, rectifiait sa position. Devant lui l'avenue du Bois déroulait au loin l'ample magnificence de ses bandes de terre jaune ou grise. La chaleur déjà fervente et mûre jetait dans l'atmosphère comme des relents d'été. Sous les marronniers de l'entrée, une foule de jolies dames en toilettes pâles causaient assises ou debout, avec des messieurs élégants. Du fond de l'allée cavalière, des jeunes gens, des officiers, arrivaient dans un galop souple et, d'un coup, ils passaient au pas. Leurs montures s'ébrouaient, allongeant l'encolure, et, si on les retenait, elles grattaient à plein fer le sol durci de la chaussée. Ou bien un mail de nuance vive débouchait dans l'avenue, au trot majestueux de ses quatre chevaux. On apercevait, au sommet, des robes claires, des chapeaux fleuris, des femmes gracieuses qui souriaient, des hommes à face libertine. Derrière, en une crâne posture de héraut, le laquais annonciateur, coude levé, torse renversé, tirait d'un long buccin de cuivre des appels rauques et triomphants. On eût dit le char fastueux des Voluptés et de la Jeunesse.
Ce spectacle et ce vacarme achevaient d'enflammer l'oncle Cyprien. Ses yeux, ses poumons, ses oreilles, enivrés par la fête des couleurs, des parfums et des sons, subissaient, malgré lui, un enchantement suprême. Il se ruait à la poursuite du mail fascinateur, le rattrapait, le côtoyait, le précédait, la poitrine dilatée d'orgueil et le souffle coupé par la vitesse.
Il franchissait la grille, errait sous les ombrages, stoppait à un café pour boire l'apéritif, et ne reprenait la route du retour—l'avenue du Bois encore—qu'à l'approche du déjeuner.
Quelquefois, en revenant, il distinguait parmi les piétons, un vieux monsieur à barbe blanche, qu'une jeune dame accompagnait.
«Sapristi! songeait-il... Mon frère et Mme Rhâm-Bâhan, probablement... Pas de bêtises!... Pédalons sec, pédalons dru!...»
Il affectait de fermer les yeux, comme aveuglé par la poussière, filait à travers les voitures en une fuite de possédé.
Précaution superflue, péril imaginaire! M. Raindal, pareillement, avait eu soin de tourner la tête.
Ces sorties du dimanche matin étaient l'œuvre de Mme Chambannes. Elle y avait découvert un cauteleux moyen d'afficher en public son amitié avec le maître. Et, bien que l'exhibition n'eût guère lieu qu'un dimanche par mois ou deux, Zozé en récoltait mainte satisfaction vaniteuse.
Les sourires, les œillades goguenardes, les grimaces d'entente qui la visaient, le long du chemin, ne faisaient qu'augmenter son aise.
«Riez, mes enfants, pensait-elle, blaguez, n'empêche que vous m'enviez rudement!»
La plupart du temps, Chambannes ou l'oncle Panhias se joignait, par décence, au couple. D'autres jours, Gérald, soit à pied, soit à bicyclette, s'arrêtait un instant pour causer avec eux.
Hormis le désagrément d'une telle rencontre. M. Raindal ne répugnait pas à ces promenades dominicales. Elles tranchaient la semaine, semblaient illuminer du reflet de leur éclat l'obscure stagnation des jours jusqu'au jeudi. Cela lui procurait comme un supplément de congé, de réjouissance bimensuelle, et sans la crainte des siens, il fût venu chaque dimanche.
Puis, que de documents, que d'observations précieuses il accumulait là, en vue de son ouvrage! Ces jeunes hommes raffinés et ces dames avenantes n'étaient-ils pas les représentants actuels de l'élite voluptueuse qui se perpétue à travers les siècles? Ne formaient-ils pas ce bataillon sacré du plaisir, qui, à toute époque de l'histoire, mène le chœur des élégances, promulgue les lois de la mode, domine la société par le charme, la grâce, la beauté? De discerner en eux les coquettes et les godelureaux contemporains de Ramsès ou du roi Touthmosis, simple effort de transposition!
Aussi M. Raindal n'avait garde d'oublier durant la promenade ses sévères devoirs d'historien. Dès qu'il cessait de regarder Mme Chambannes, il transposait, gravait, piquait dans sa mémoire mille détails significatifs. Les dames plus que les hommes bénéficiaient de son attention. Dans leurs gestes câlins, dans leurs yeux alliciants, il cherchait l'éternel, et à défaut de l'y trouver, il en retirait du contentement. Plusieurs, à force de le croiser, avaient frappé son souvenir; et quand il reconnaissait, à distance, leur silhouette, il s'apprêtait à les fixer. Ses gants neufs, tenus à la main contre le pommeau de sa canne, écartaient leurs doigtures comme les raides pétales d'un lotus; et, avec son veston de cheviotte bleu, son pantalon grisâtre, son chapeau melon de feutre noir, sa rosette d'officier, sa barbe aux poils d'argent soigneusement lustrés, il avait un aspect cossu et bien pensant, un air d'industriel vieilli dans la fortune, de riche conservateur fidèle aux bons principes.
Sur le coup de midi, on rentrait vers la rue de Prony. Le déjeuner se prolongeait tard. Les stores ne laissaient pénétrer qu'une lumière jaunâtre. Des fleurs, au milieu de la table, exhalaient, en concert, l'harmonie de leurs haleines. Et, quand, de plus, Chambannes allumait son cigare, puis Zozé son tabac d'Orient, cela parachevait l'écrasant besoin de sieste que ressentait le maître dans ce demi-jour. Les yeux brûlés par le soleil, les jambes lasses de la promenade, il luttait entre le désir de voir encore sa petite élève et le poids de sommeil qui tirait ses paupières. Enfin, au moment de succomber, il se levait et prenait congé.
Par contre, à peine dehors, un regret lui tenaillait le cœur. Il se reprochait gravement sa sotte somnolence, ces instants de douceur gaspillés par veulerie. Pour un peu, il serait retourné sur ses pas, feignant d'avoir oublié un objet, un renseignement à réclamer. Mais lesquels? La honte l'empêchait. Il poursuivait le chemin, avec une maussaderie croissante; et, sitôt parvenu rue Notre-Dame-des-Champs, son spleen exacerbé dégénérait en haine. L'odieux quartier, les sépulcrales bâtisses! Ah bien! son bail fini, on verrait s'il le renouvelait!
Du palier, à travers la porte, il entendait chez lui un bruit de rires et de causerie. C'était, dans le salon, Thérèse avec Bœrzell, toujours assidu des dimanches.
Une fois, en entrant, M. Raindal perçut le nom de Dastarac.
—Tiens! fit-il stupéfié... Vous parlez de ce méchant garnement?...
Thérèse répliqua:
—Eh! oui, de Dastarac... J'ai tout dit à M. Bœrzell... Il n'y a pas à s'en cacher...
—Certes non! répliqua le maître.
—Et sais-tu ce que monsieur me contait?... Qu'il a très mal tourné, notre Dastarac... Une histoire de dettes assez véreuses, d'abus de confiance et de fausses garanties. Bref, chassé de l'Université, obligé de gagner la Belgique... M. Bœrzell t'expliquera ça mieux que moi...
Le jeune savant répéta les faits en détail.
—Hein!... Un joli monsieur!... s'écria la jeune fille sur un ton de mépris rageur, quand Bœrzell eut achevé.
—Rien ne m'étonne de ce gaillard! déclara M. Raindal... C'est égal!... Nous devons à son beau-père maître Gaussine une fameuse gratitude!
Ce jour-là, il ne maugréa point contre la lenteur du dimanche. Des pensées consolantes l'occupèrent jusqu'au dîner. Jusqu'ici, en aucune occasion, il ne s'était enhardi à questionner Thérèse sur les visites de Bœrzell. Il redoutait des représailles, des questions reconventionnelles sur la maison Chambannes. Mais, maintenant que Dastarac semblait anéanti, écroulé sous le dégoût même de Thérèse, pourquoi cette sympathie entre les jeunes gens ne suivrait-elle pas la marche normale? Pourquoi, de camarades, ne deviendraient-ils pas époux? Et alors, outre la joie de marier sa fille, quelle aubaine pour le maître, quelle libération! Comme témoin de ses sorties, il ne demeurerait que Mme Raindal, toute aux soins de sa piété, femme facile et sans rigueur, pourvu qu'on ne gênât point sa foi. Plus de contrôle, plus de guet, plus de mensonges à forger ou de silence à tenir! M. Raindal se promit de surveiller l'affaire finement, politiquement, par peur de la gâter.
Après le dîner, cependant, un souci coutumier le ressaisit. Il songeait à l'été, aux vacances imminentes, aux trois mois que sans doute il lui faudrait passer loin de Mme Chambannes; et, en se remémorant ses impatiences, ses alarmes récentes durant un seul mois de privation, il éprouvait à l'épigastre une sorte d'étouffement d'angoisse.
Où irait-elle? Sur quelles plages? Dans quelles montagnes? A combien de lieues? Et avec qui?
Autant de questions qu'en maintes leçons il avait discrètement posées à sa petite élève. Elle répliquait sans précision. Elle prétendait n'être pas résolue encore, hésiter entre les Frettes, la mer, la Suisse ou une ville d'eaux. Son choix se déciderait selon l'époque du voyage que Georges devait sous peu accomplir en Bosnie. Et aussitôt elle soupirait. Une ombre de mélancolie voilait la tendresse de ses regards. Elle détournait l'entretien.
La chère amie!... Qui sait si quelque tourment analogue n'oppressait pas sa gentille petite âme? Qui sait si elle aussi ne s'affligeait pas à l'idée de la séparation?... M. Raindal ne poussait point l'immodestie jusqu'à s'attribuer la totalité de ces regrets. Seulement, il ne lui déplaisait pas de penser qu'une part peut-être lui en revenait. Sur quoi il ne se trompait que du tout.
Assurément, aux questions du maître, Mme Chambannes se rembrunissait. Mais l'unique raison de son chagrin était la méchanceté de Raldo. Depuis plus de trois semaines il se débattait entre eux à chacun de leurs rendez-vous, ce problème de la villégiature. Gérald, dont la trahison n'avait fait que renforcer le despotisme, s'obstinait au projet de s'installer à Deauville, en compagnie de son père, pendant la durée du mois d'août. Des invitations, «de la jolie femme», le tir aux pigeons, le polo, les courses, tout l'appelait là-bas, et contre l'attrait de tant de plaisirs les larmes muettes de Mme Chambannes glissaient comme des gouttes de pluie contre une vitre.
—Viens-y! objectait-il... Je ne t'empêche pas d'y venir!...
Elle haussait les épaules. Ne présageait-elle pas les souffrances qu'elle endurerait à Deauville, sans amis, sans relations et éloignée de son amant!... Ne se voyait-elle pas déjà écartée de Raldo et du monde où il fréquenterait, par cette barrière plus dure qu'une grille de fer qui, partout, environne de ses immatérielles clôtures le troupeau de la bonne société? S'exposer aux regards fermés de ces dames, aux échos insultants de leurs joies, au spectacle de leurs flirts, à cette diminution sociale qui ne se mesure bien que de près?... Non, pour son amour même, pour la sauvegarde de sa passion, Zozé, mille fois, préférait la retraite, l'abandon provisoire. Puis comme ces sacrifices, d'avance, lui poignardaient le cœur, elle se mettait à pleurer silencieusement des larmes intermittentes, trop longtemps refoulées et qui, entre deux baisers, au milieu d'une étreinte, mouillaient à l'improviste les joues de M. Raldo.
Comment se venger de lui? Comment répondre à cet égoïsme impitoyable? Ah! Zozé commençait enfin à le comprendre: en amour, on n'est pas égaux. Sinon, n'eût-elle pas naguère châtié la forfaiture de Gérald par une trahison immédiate? Et à présent de même, ne riposterait-elle pas par quelque invention barbare, par le choix d'une villégiature où de ses amoureux se trouveraient: à Dieppe, par exemple, où séjournerait Mazuccio; à Bagnères, où Pums ferait une saison, à Dinard, où Burzig, en Anglais authentique, avait loué une petite villa? Aucune de ces représailles ne la satisfaisait. Rapidement, elle se convainquait que Gérald ne prendrait ombrage d'aucune. Alors, à quoi bon ces déplacements dans des stations mondaines qui, par similitude et par évocation, emporteraient sans trêve ses songeries vers Deauville? Ne valait-il pas mieux aller se terrer aux Frettes, chercher dans cet endroit paisible l'hébétude et l'oubli, se plonger dans le néant de la vie campagnarde, jusqu'au retour du méchant Raldo?
Dès les premiers jours de juillet, elle opta pour cette solution. Gérald promit de venir la rejoindre au début de septembre, moment auquel Chambannes rentrerait de Bosnie. Zozé partirait vers le 20, avec la tante et l'oncle Panhias. Du reste, dans le voisinage de l'abbé Touronde, des Herschstein et des Silberschmidt, elle ne manquerait pas de visiteurs.
—Et, somme toute, observait Gérald, un mois ce n'est que quatre semaines... Et quatre semaines, c'est bien vite passé!...
Mme Chambannes en tomba d'accord. Une grimace de dédain lui convulsait les lèvres devant cette inconscience. Par orgueil, elle feignit de sourire.
Puis le jeudi d'après, elle informa M. Raindal de ses dispositifs de départ, sauf ce qui concernait Gérald.
—Ah bah! bredouilla-t-il avec un clignement des yeux si douloureux, si suppliant, que Zozé, sur-le-champ, se sentit émue... Ah! vous allez aux Frettes?... C'est très bien... très bien!
—Et vous, cher maître? fit-elle... Que ferez-vous de votre été?
—Moi?...
Il cherchait, ahuri, l'esprit en déroute, ne se souvenait plus. A la fin il se rappela:
—Moi?... Nous?... Nous allons à Langrune, comme chaque année... Et vous resterez aux Frettes combien de temps?...
—Un mois, deux mois, trois mois... Tout dépend des affaires de Georges...
—Trois mois! répétait M. Raindal, s'arrêtant au plus cruel des chiffres.
Et il ajouta, d'un accent sincère:
—Cela me chagrine beaucoup, mon amie!...
En même temps, il avait saisi la main de Mme Chambannes et il y appuyait ses lèvres avidement. Elle exhala un soupir de pitié. Pauvre père Raindal! Comme il avait le cœur gros!
Elle songeait: «Suis-je méchante!... Oui, je suis son Gérald, voilà!» Mais brusquement, à ce nom, une idée neuve raya sa pensée. Pourquoi pas, au fait?... Une revanche fort innocente, une société, une distraction qui en valaient bien d'autres! Et à demi souriante, retirant doucement la main qu'elle avait oubliée sous les lèvres de M. Raindal:
—Voyons, cher maître, questionna-t-elle, que diriez-vous de venir passer quelques semaines aux Frettes?... Cela ne dérangerait-il pas trop vos habitudes?...
M. Raindal avait redressé son front congestionné:
—Moi?... Non! Pas du tout! fit-il avec la sensation d'une onde réconfortante qui lui baignait le cœur... Seulement, il y a ma femme, ma fille...
—Elles viendraient aussi!...
—Croyez-vous? fit le maître d'un ton dubitatif.
—Certainement, à moins qu'elles ne refusent, qu'elles n'aient des raisons pour cela!
M. Raindal se taisait, le visage déconfit, et, se cabrant contre un besoin de dénoncer ses bourreaux domestiques:
—Des raisons! s'écria-t-il enfin... Pardieu, elles n'en ont aucune... pas la moindre!... Pourtant vous les connaissez vaguement... Ma fille, une sauvage; ma femme une dévote... En présence de tels caractères, on est toujours sur le qui-vive... De toutes façons j'essaierai, ma chère amie, et vous devinez avec quel zèle, avec quelle vigueur d'affection...
Il s'autorisa de cette période éloquente pour rembrasser la main de Zozé. La véhémence de son engagement soutint, la soirée durant, ses espoirs. Au surplus, jamais encore il n'avait affronté la lutte. Il l'avait plutôt esquivée, ajournée par la patience et par la ruse. Savait-on ce que donnerait, dans une rencontre ouverte, l'élan de ses griefs et de ses désirs retenus pendant tant de mois!
XV
Le lendemain, néanmoins, il attendit la fin du déjeuner pour tenter le premier assaut; et, comme Brigitte servait le café:
—Mes enfants! dit-il... Je suis chargé de vous transmettre une invitation... Si elle ne vous agrée pas, vous serez libres de la décliner!... Mais je vous en conjure, d'abord, veuillez m'écouter jusqu'au bout...
Tandis qu'il parlait, la tête basse, griffant machinalement de l'ongle la toile cirée de la table, Mme Raindal décochait à sa fille des œillades épouvantées. Thérèse y répliquait par une mimique rassurante des lèvres ou des paupières. Et, au dernier mot de M. Raindal, elle proféra d'une voix paisible, sans nulle altération ni de colère, ni de peur:
—Mme Chambannes est très aimable, père... Seulement, pour ma part, je juge son invitation inacceptable. Et je serais étonnée que maman ne fût pas de mon avis!
—Oh! tout à fait! approuva Mme Raindal avec un hochement de la tête.
—Et puis-je vous demander vos raisons? interrogea le maître d'un ton qu'il s'appliquait à rendre onctueux.
—Ma raison, et je ne donne que la mienne, fit Thérèse d'un ton similaire, ma raison c'est que, soit dit sans t'offenser, Mme Chambannes n'est pas une société pour nous...
Le maître se contenait encore:
—Qu'entends-tu par là?...
Thérèse repartit:
—Il me semble que c'est assez clair...
M. Raindal s'était levé et tournait autour de la table, en écrasant un cure-dents dont la pointe craquait sous ses doigts:
—Bon! bon!... Je vous ai promis que vous seriez libres... Vous êtes libres... Je ne m'en dédis pas...
Puis, d'une voix plus forte;
—Mais, sapristi cependant, il m'est impossible de m'en tenir à ces insinuations... Mme Chambannes est une personne pour laquelle je professe la plus grande sympathie, et, je ne crains pas de l'avouer, la plus vive estime... Je ne peux pas laisser passer des accusations aussi abominables et aussi indécises...
D'un suprême effort il se maîtrisait, et il ajouta sur un ton moins rude:
—Je vous en prie, toi ou ta mère, parlez franchement... Qu'avez-vous à reprocher à Mme Chambannes?...
Il y eut un silence. Brigitte, effarée dans cette atmosphère lourde de querelle, avait prestement regagné sa cuisine. Des deux côtés on serrait la bride aux fureurs et aux invectives qui se rebellaient, prêtes à bondir.
—Allons! réitéra le maître... J'attends vos explications... Je t'attends, Thérèse, puisque ta mère ne répond pas...
Mlle Raindal riposta avec gravité:
—Père, qu'il soit bien établi, n'est-ce pas? que nous n'avons pas l'intention de te froisser dans tes amitiés, que nous ne parlons que pour ton bien, que pour le nôtre...
Le maître s'impatientait:
—Oui, oui, va...
—Eh bien! je t'assure que Mme Chambannes n'est pas pour nous une personne à fréquenter, ni surtout une personne dont nous puissions accepter l'hospitalité... Faut-il mettre les points sur les i?
—Mets-les! ne te gêne pas...
—Nous ne pouvons aller habiter chez une femme qui, presque publiquement, a un amant...
M. Raindal faillit étouffer et, ayant aspiré une large bouffée d'air:
—Un amant! clama-t-il... Qui cela?... Qui te l'a dit?...
—Personne! mes yeux... Il n'y avait qu'à regarder et à voir... D'ailleurs ses amies m'ont paru de la même trempe... A aucun prix, je ne fréquenterai ces femmes-là!...
—Tes yeux! fit M. Raindal qui suivait son idée... Et comment s'appellerait, selon tes yeux, le jeune homme en question?...
Thérèse répliqua:
—Ce que j'ai dit suffit... Je n'ajouterai pas un mot...
Le maître jetait à sa fille un regard de défi et de haine; puis, haussant les épaules:
—Oh! tu me fais pitié... Tes indignes calomnies n'ont pas même l'excuse de la bonne foi, de l'erreur... C'est la rancune qui te pousse... Tu en veux à Mme Chambannes de sa beauté, de sa grâce... Tu es une envieuse et une sotte!... Oui, je le répète, une sotte!...
—Mon ami! supplia Mme Raindal.
—Laisse, mère! fit Thérèse, dont les doigts frémissaient contre le rebord de son assiette... Papa ne sait plus ce qu'il dit... Tout ce que je souhaiterais, c'est qu'avec les autres, il fût plus clairvoyant, qu'il aperçût l'abîme de ridicule où il court et où il nous entraîne...
M. Raindal asséna sur la table un coup de poing exaspéré et, prenant sa femme à témoin:
—Tu entends comme elle ose me traiter!... Elle perd la raison... Elle est folle...
—Je suis folle? cria Thérèse.
Elle courait vers sa chambre. Elle rentra un instant après, et, lançant à travers la table, trois journaux dépliés:
—Si je suis folle, je ne suis pas la seule... Lis un peu! Ils ne sont pas fous, je suppose, tous ceux qui écrivent là-dedans!...
Elle signalait de sa main tremblante, sur les feuilles, des passages marqués au crayon.
M. Raindal, d'un geste méprisant, rafla, au hasard, l'une des trois et parmi les échos, il lut:
«Qui racontait donc que les femmes ne s'intéressent plus à l'histoire? Ce n'est certes pas mon vieux camarade La Croix-Charmerilles, qui me narrait hier l'anecdote que voici:
«Depuis six mois, une de nos plus jolies exotiques s'est éprise d'histoire ancienne. Et, chaque semaine, un de nos savants les plus en vue vient à domicile lui donner des leçons.
«Quant à la période de l'histoire enseignée et au nom de l'illustre professeur, cherchez dans les environs de l'Institut et rappelez-vous aussi un des plus gros succès littéraires de l'automne dernier.
«Histoire ancienne, ancienne histoire!»
M. Raindal, d'une poussée, avait projeté à terre les deux autres gazettes:
—Et tu prétends me salir avec ces infamies?
Il piétinait à coups de talon les feuilles:
—Tiens, voilà le cas que j'en fais de tes immondes journaux!... Pouah! Dire que c'est ma fille, ma propre fille, qui collectionne ces ordures et qui s'institue chez moi l'auxiliaire de mes ennemis!
Il s'affaissait sur une chaise. Thérèse accourut auprès de lui:
—Père, père! implorait-elle en s'agenouillant, pardonne-moi... Tu m'as mal comprise... J'ai manqué d'égards, de ménagements... Mais tu sais bien que je t'aime, que je suis incapable de vouloir te peiner...
M. Raindal la contemplait d'un air attendri. Elle insista:
—Embrasse-moi... Pardonne-moi ma vivacité... Je te jure...
Il la relevait doucement, et, l'asseyant sur ses genoux comme un petit enfant qu'on dorlote:
—Tout est oublié... Je te pardonne... Là, ne pleure pas, c'est fini... Cela n'a pas d'importance.
Elle reprit, d'une voix entrecoupée de sanglots:
—Je te jure, père... c'était dans ton intérêt...
—Quel intérêt? fit M. Raindal, en relâchant soudain l'étreinte.
—L'intérêt de ta réputation, murmura Thérèse timidement, l'intérêt de ton nom... Tu ne t'en rends pas compte, père. L'amitié t'aveugle... Mais tu es en train de compromettre l'une et l'autre...
M. Raindal, d'un brusque élan, s'était relevé:
—Ainsi, je vous compromets! fit-il avec une intonation sardonique... Je vous déshonore?... Je déshonore votre nom? C'est exact... En effet, depuis bientôt trente-cinq ans, je ne travaille guère qu'à cela... Ha! ha!... C'est la pure vérité!...
Il s'exaltait, recommençait, autour de la table, sa promenade:
—Oui, vous êtes bien à plaindre, d'avoir un mari, un père aussi compromettant, comme vous dites!... Un homme qui amasse turpitudes sur turpitudes, dont la vie n'est qu'un tissu de folies et de débauches... un homme...
Thérèse l'interrompit:
—Tu te fâches encore, père... Tu te moques de nous... Tu travestis exprès mes paroles... J'ai dit, et je le maintiens, que tu ne peux que te nuire en conservant cette intimité avec Mme Chambannes... Je l'ai dit parce que c'était mon devoir, parce que le moment en était venu... Et rien ne m'empêchera de te le redire...
M. Raindal s'était arrêté et croisait les bras sur sa poitrine:
—Alors, quoi? fit-il en provoquant du regard tour à tour sa femme et Thérèse... Qu'est-ce que vous voulez?... Il s'agirait de vous expliquer, pourtant!... Vous voulez que je n'aille pas aux Frettes?...
—D'abord! répliqua fermement Mlle Raindal.
—«D'abord!»... Le mot est plaisant en soi... Mais je suis accommodant!... Va pour «d'abord»... Et ensuite?...
—Ensuite, dit la jeune fille, nous voudrions que, sans rompre avec Mme Chambannes, tu diminues le nombre de ces visites régulières, de ces dîners à jour fixe, parce qu'à tort ou à raison, on en rit, on en jase...
—Et où en jase-t-on, s'il te plaît?
—Partout!... Au Collège, à l'Institut, chez tes confrères, dans les journaux...
Le maître eut un sourire amer:
—Ah! vous êtes bien renseignées!... C'est probablement M. Bœrzell qui...
—Lui et tout le monde, père... Lui et les allusions, les paroles méchantes dont on s'amuse à nous blesser, parmi nos relations, dans les visites que nous faisons ou qu'on nous fait...
M. Raindal riposta par une bordée de bruyants sarcasmes:
—Évidemment, le danger est plus grave que je ne pensais... Il ne faut pas négliger les avertissements de tous ces honnêtes gens. Il faut se méfier, enrayer... Et, dès maintenant, je me remets entre vos mains... C'est vous qui réglerez les jours et les heures de mes visites rue de Prony... Au besoin, Brigitte pourra m'y conduire et m'en ramener. Je suis si faible, si inexpérimenté, si enfant!...
Il continua sur ce ton pendant quelques minutes; et, par un phénomène de suggestion, toute sa virilité tardive s'affolait, s'insurgeait à mesure contre cette servitude dont il créait lui-même le détail et les épisodes. Chaque trait l'aiguillonnait d'une piqûre nouvelle, lui infusait aux veines un poison chaleureux qui surexcitait sa souffrance avec son énergie. Il se voyait dans l'avenir privé à tout jamais de Mme Chambannes, interné pour toujours loin d'elle, en proie aux pires tortures de la séparation et de la jalousie peut-être. Car, si Thérèse avait dit vrai!... Une angoisse lui cingla le cœur. Ses regrets imaginaires touchaient au paroxysme. Il changea soudainement d'accent; et, d'une voix sourde, précipitée, qui sonnait la révolte:
—Assez plaisanté! fit-il... C'en est assez... Oh! depuis longtemps je me doutais de toutes les pensées mauvaises, de tous les honteux soupçons que vous accumuliez contre moi!... Vos complots, vos risées, vos conciliabules et jusqu'à vos silences plus insidieux que le reste, rien ne m'a échappé!... Si tout à l'heure, quand vous m'avez montré le fond de vos âmes, j'ai éprouvé de la surprise, je la dois moins à l'imprévu qu'au dégoût!... Oui, véritablement, je ne croyais pas y trouver tant de vase et de vilenie... Bah, passons!... Je ne sais qui vous inspire, qui vous guide et je ne tiens pas à le savoir... Mais ce que je veux et ce que j'exige dorénavant, c'est d'être maître chez moi, libre au dehors. Ce que je veux et ce que j'exige, c'est la fin de ces mines hypocrites, de ces mutismes agressifs, de toutes ces manœuvres sournoises qui ne sont que la comédie de la docilité et qui m'offusquent plus que vos insultes d'il y a un instant... Ce que je veux, enfin, c'est la confiance, c'est l'estime, c'est le respect auxquels j'ai droit par mon âge, par une vie continue de travail forcené, et, je le dis sans fausse modestie, par mon rang, par ma valeur même... Si je ne puis les obtenir, nous cesserons l'existence commune, puisque la poursuivre dans ces conditions nous serait à tous insupportable... Voilà qui est net, n'est-ce pas?... Je n'y reviendrai plus... Et pour commencer, aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous informer qu'avec vous ou sans vous, j'irai casser un mois aux Frettes... Consultez-vous. Délibérez... Vous en avez le loisir: Mme Chambannes ne part que dans dix jours... Seulement, d'ici-là, pas un mot à ce sujet, pas une remarque... Je n'en tolérerai aucune. Un oui ou un non. Je n'admets pas davantage.
Il se dirigeait vers son cabinet, et, la main au bouton de la porte:
—Je ne me dissimule pas, fit-il, ce qu'a de désolant une telle situation. Mais ne vous en prenez qu'à vous, qu'à vos hostilités cachées... Tout a un terme, même la patience... Or, vous avez depuis six mois étrangement abusé de la mienne!...
Il disparaissait; puis, comme s'il eût voulu se barricader contre les tentatives conciliantes, par deux fois le glissement du pêne claqua dans le fer de la serrure. M. Raindal venait de s'emprisonner à double tour.
—Eh bien, ma pauvre enfant! chuchota Mme Raindal, les prunelles luisantes de larmes.
Soit crainte d'être écoutée, soit imitant instinctivement l'accent assourdi de son père, Thérèse riposta à mi-voix:
—Que veux-tu, maman!... C'est lamentable!... Je ne pensais pas que le mal fût si profond... Nous sommes intervenues trop tard!...
—A qui le dis-tu, ma fille? soupira la vieille dame.
Thérèse demeurait muette, accoudée à la table, dans une pose de farouche rêverie.
—Qu'allons-nous devenir? reprit Mme Raindal d'un ton pleurard. Si nous fermons les yeux, cette vilaine femme nous l'enlèvera. Si nous le contrarions, il nous quittera. Et nous sommes seules, complètement seules, sans qui que ce soit pour nous conseiller, pour nous défendre...
—Peut-être pas! riposta la jeune fille en se redressant.
—Tu songes à quelqu'un?...
—Oui, à l'oncle Cyprien... Je ne vois guère que lui qui fasse peur à papa... Je vais y courir tout de suite... Je le monterai, je le chaufferai à blanc... Et ce sera bien le diable si avec une pareille machine de siège nous ne triomphons pas des résistances de père!...
Mme Raindal, à cette comparaison, malgré ses larmes, avait souri:
—Si tu espères réussir, vas-y vite, mon enfant! Hélas! il n'y a plus de temps à gaspiller!..
Thérèse se penchait sur elle pour l'embrasser:
—Ne pleurons pas, vieille maman!... Courage!... J'ai idée que tout n'est pas perdu!...
—Que Dieu t'entende, ma fille! murmura Mme Raindal, qui roulait au plafond des regards implorateurs.
La porte de l'oncle Cyprien n'était qu'aux trois quarts close, quand Thérèse atteignit le palier du sixième étage.
—On peut entrer? héla Mlle Raindal en frappant.
—Entrez!... Entrez!...
Une odeur de pétrole planait dès l'antichambre. L'oncle Cyprien, assis sur un petit pliant, une serviette au travers des genoux, astiquait son tricycle, selle à terre, roues en haut comme une voiture versée.
—C'est toi, mon neveu! fit-il du coin de la bouche, l'autre coin étant obstrué par un énorme cigare... Prends donc une chaise... Tu m'excuses?... Quand je nettoie ma machine, si je me dérange, cela me détraque mon fourbi... Tu as ta chaise?... Parfait!... Ah bien, par exemple, si je m'attendais à cette visite!... Rien de mauvais, au moins?... Ton père n'est pas malade?...
Thérèse répliqua:
—Malade, ce ne serait encore rien!...
—Sapristi, s'écria l'oncle Cyprien qui écarquillait les paupières... Tu m'effraies! Pis que malade, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça peut être, bon Dieu?...
—Je vais te le dire, mon oncle! Mais j'ai besoin de tout ton dévouement, de toute ton attention...
—Tu les as, mon neveu!... Je travaille en t'écoutant... ou je t'écoute en travaillant... Les oreilles pour toi, les yeux pour ma machine!... Mais presto, parce que tu m'inquiètes, avec tes mines solennelles...
Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.
—Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...
Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid. Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes sympathies du camp adverse,—à savoir des Chambannes et de la bande adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on n'y répondît pas à la légère.
—Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...
—Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.
Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole de sa burette dans un trou de graissage.
—Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis, pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à ces gens!
—Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis, n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse, déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...», entre cela et ceci il y a une différence!...