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Les Deux Rives: Roman cover

Les Deux Rives: Roman

Chapter 17: XVI
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About This Book

The narrative alternates between public spectacles in Parisian intellectual circles and the private anxieties of a young woman under familial and social pressure. Opening episodes stage a crowded academic lecture and salon gossip that satirize literary celebrity, social climbing, and performative manners, while following Thérèse Raindal as she waits, frets over enforced introductions and possible marriage prospects, and resents the petty ambitions around her. Through close observation of manners, appearances and domestic obligations, the work probes tensions between public reputation and inner tenderness, generational conflict, and the constrained choices offered to women.

—Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.

—Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!

Il avait saisi son tricycle par le guidon et le manœuvrait autour de la pièce, pour en expérimenter les roulements. Puis il ajouta:

—En résumé, tu m'as bien compris?... Je ne te refuse pas... Je te soumets le problème... Estimes-tu, la main sur la conscience, que j'ai des chances de succès?... Si oui, le temps de mettre mon chapeau et je suis en route... Si non, il vaudrait mieux ne pas m'exposer, pour le plaisir, à un camouflet inutile... Réfléchis!

—C'est tout réfléchi, mon oncle! fit Thérèse en domptant un sourire dédaigneux... Je finis par penser comme toi... Il est plus convenable que tu ne paraisses pas dans cette triste affaire...

M. Raindal cadet dévisageait sa nièce d'un coup d'œil défiant.

—Ho! ho! mademoiselle, nous sommes vexée, on dirait?... Je suis encore à tes ordres... Mais, crois-moi, ne t'emballe pas... Considère la question à tête reposée... Et je te parie une discrétion contre une boîte de cigares que pas plus tard que dans deux jours, tu donneras raison à ton vieux scélérat d'oncle!...

Il l'attirait entre ses bras et la baisant au front:

—Du reste, qui nous dit que cet engouement durera?... Ton père s'est emporté, parce que vous le contrecarriez, et que les Raindal ont horreur de la contradiction... Soupes au lait!... Sitôt retirées du feu, elles tombent... Et tu viendrais ce soir m'apprendre que tout est arrangé, que ton père va avec vous à Langrune, baste! je n'en serais pas autrement étonné!...

Ils arrivaient sur le palier. Thérèse serra mollement la main de son oncle.

—Oh! cette main en coton! protesta M. Raindal cadet... Voulez-vous donner la main un peu mieux?

Thérèse lui obéit.

—Très bien! approuva-t-il... Bravo! A bientôt, mon neveu... Et sans rancune aucune, hein?...

Thérèse descendit en se retenant à la rampe. Elle éprouvait dans les jambes une faiblesse d'étourdissement. Ses idées s'emmêlaient dans une accablante impression de défaite et d'impuissance.

Sous la porte cochère, elle s'arrêta, hésitante. Elle ne cherchait même pas à définir son isolement, ni à élucider la grossière défection de l'oncle. Elle se sentait hébétée, paralysée, irrémédiablement vaincue.

Elle s'achemina à pas lents vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Les passants la dévisageaient, surpris par sa physionomie égarée, ses yeux sans regard, son expression de douleur secrète. Chagrin d'amour?... Ces gants de fil jaunâtres, cette robe en alpaga roussi, ce chapeau de paille à prix fixe—et de plus pas bien jolie!... Non! Une gouvernante congédiée plutôt...

Sans s'inquiéter de leurs coups d'œil, sans les voir, elle longeait la façade des maisons, comme par besoin d'appui, au cas où elle pâmerait. Mais, à l'angle de la rue Vavin, une brusque image, un nom, l'immobilisèrent subitement: Bœrzell. Eh! oui, c'était la suprême ressource, le suprême protecteur contre la catastrophe prochaine, contre la ruine qui menaçait à bref délai le foyer familial!

Ses traits détendus par l'angoisse se vivifièrent d'un reflet d'espoir. Elle pressait l'allure. En cinq minutes, elle fut rue de Rennes, devant la porte de Pierre Bœrzell.

Au coup de sonnette, il vint ouvrir lui-même. Il était en bras de chemise, sans faux col à cause de la chaleur, son cou gras et blanc émergeant à l'aise hors du linge.

Il poussa un cri de stupeur en reconnaissant Thérèse, et vivement il lissait de la main sa chevelure ébouriffée:

—Vous, mademoiselle!... Ce n'est pas un malheur qui vous amène?

Thérèse eut un sourire contraint:

—Non, monsieur Bœrzell!... Un service, un conseil à vous demander...

—Vous permettez, mademoiselle?... Je passe devant...

Et, sitôt dans la pièce attenante au vestibule,—son cabinet de travail, une minuscule chambrette dont livres et brochures encombraient la table, les chaises, le divan,—il s'excusa sur la petitesse du local:

—Vous voyez!... Je suis bien à l'étroit... Et ma chambre est encore plus bourrée de livres... Il faudra que je déménage un de ces jours!

Il débarrassait en hâte le divan:

—Veuillez vous asseoir, mademoiselle... De quoi s'agit-il?

Mais en même temps il s'esquivait du côté de sa chambre. Il rentra sans tarder. Il avait endossé un veston et attaché à sa chemise un col blanc avec une cravate.

—Voilà!... Je suis tout à vous... En quoi puis-je vous servir, mademoiselle?...

Thérèse, avec mille réticences, recommença son récit. Bœrzell l'entrecoupait de hochements de tête navrés. Mais l'égoïste accueil de l'oncle Cyprien poussa au comble son indignation.

—C'est trop fort! déclarait-il... Non, c'est trop écœurant!...

—C'est cependant ainsi! riposta Thérèse... Vous saviez déjà une partie de nos anxiétés, avant la scène de ce matin. Vous savez tout maintenant!... Je suis venue chez vous comme chez un ami sûr... J'ai en votre discrétion, en votre jugement, en votre affection, une foi absolue... Répondez sans ambages... A notre place, que feriez-vous?...

Bœrzell dressa les bras dans un geste désespéré:

—Ah! mademoiselle!... Vous me direz que je choisis mal mon heure pour vous adresser des reproches... Pourtant vous conviendrez que, si vous vous aviez été moins rigoureuse, moins impitoyable, nous ne serions pas aujourd'hui dans une détresse aussi cruelle!...

—Comment cela? fit Thérèse.

—Oui, j'ai tenu ma promesse, je l'ai tenue religieusement... Jamais je ne vous ai parlé mariage... Une foule d'occasions s'en offraient... Je n'ai profité d'aucune... Je comptais sur votre bon cœur pour me délier un jour de ce serment... Plus je pénétrais dans votre intimité, plus mon espoir s'affermissait... Eh bien! je déplore ma patience, je déplore ma fidélité... Si j'y avais manqué, je présume qu'actuellement nous serions mariés... Et, une fois votre mari, je pouvais vous secourir, je pouvais m'immiscer dans vos dissensions de famille, je pouvais discuter avec M. Raindal, je pouvais le persuader, le fléchir... Tandis que maintenant, qu'est-ce que je puis? Rien, rien, moins que rien!... M. Raindal, aux premiers mots, me désignerait la porte... Ah! mademoiselle, tenez, en voilà un cas, un bien pénible cas, hélas! où ce mariage dont vous faisiez tellement fi aurait pu devenir utile!...

Il marchait à travers la pièce, se cognant à la table, aux sièges qu'il écartait ensuite de la main.

Thérèse murmura:

—Et, en dehors de ce mariage, vous n'entrevoyez pas de solution?...

—Non, mademoiselle! riposta fébrilement Bœrzell... Je ne suis ni votre parent, ni votre allié... Je n'ai aucune prise sur votre père...

Il exhala un long soupir:

—Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître... Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est son désir...

Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.

—Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un galant homme!...

—Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots... Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...

Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité; et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle démonstration de prétendant exaucé:

—Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous consentiriez?...

—Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard... peut-être... Je verrai...

—Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...

Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit, et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:

—Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi... Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme... Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas, mademoiselle?...

Il s'était planté devant Thérèse et l'interrogeait des yeux. Elle soutint longuement la ténacité de ce regard, puis, d'un accent mélancolique:

—Vous êtes la raison même! fit-elle... Vous êtes le meilleur et le plus loyal des amis... Soit!... Attendons... C'est effectivement plus digne des vieux sages que nous sommes... Cependant j'aurais aimé à vous prouver ma reconnaissance, à ne pas vous quitter, après ce que nous nous sommes dit, sans une marque d'amitié...

—Bien facile, mademoiselle! repartit posément Bœrzell.

—Quoi donc?...

—Permettez-moi, de toutes façons,—que M. Raindal vienne ou non,—de vous accompagner à Langrune. C'était pour moi une peine réelle que cette villégiature qui allait nous éloigner l'un de l'autre... Plus d'une fois, j'ai été sur le point de vous demander l'autorisation... Et j'ajournais la demande par peur de vous déplaire... A présent, je suis plus brave... Dites, me permettez-vous?

Mlle Raindal derechef lui tendait la main:

—Quelle question, monsieur Bœrzell!... Mais avec joie!...

Cette fois, il s'enhardit à un baiser de remerciement. Thérèse, par mégarde, s'était plainte d'avoir soif. Il se précipita vers sa chambre et revint portant un plateau. En un moment il eut préparé un verre d'eau sucrée où il versa quelques gouttes de rhum.

—Ménage de garçon, ménage de savant! grommelait-il par plaisanterie en tournant la cuiller... Pas d'eau de mélisse... pas de sels anglais... rien de ce qu'il faut pour recevoir les dames!...

Et, se corrigeant aussitôt:

—Chut!... Je me lance dans les allusions au mariage... Je ne me rappelais plus que mon serment recommence...

Thérèse buvait avidement, en lui souriant des paupières. Elle sursauta au timbre de la pendule, où tintaient les trois coups de trois heures.

—Et cette pauvre mère que j'oublie!... Au revoir... Merci encore. Merci de tout cœur!... A dimanche, n'est-ce pas? Peut-être y aura-t-il eu du nouveau et du bon!...

—C'est mon vœu le plus cher, mademoiselle, répliquait sceptiquement Bœrzell.

Il s'accouda à la fenêtre pour la regarder partir. D'un pas viril et balancé, elle se frayait la route à travers les passants, avec ce port de tête un peu hautain, que seuls donnent aux femmes la conscience de leur grâce ou l'orgueil de leur pensée. Et Bœrzell avait l'intuition que c'était plus qu'une jeune fille qui s'en allait là-bas: une sorte de tutrice, de mère par l'intellect,—le vrai chef de la famille Raindal.

Le tournant de la rue la dérobait à ses regards. Il referma la fenêtre. Il se sentait la poitrine gonflée par un contentement glorieux. Leur conduite à tous deux, la cordiale pureté de leur récent tête-à-tête lui paraissait le fait de personnes non vulgaires.

—Nous avons été très chic! résuma-t-il en son dialecte de vieil écolier.

Puis se rasseyant à sa table de travail, les yeux rêveurs, et comme formulant un souhait:

—Si elle voulait! murmura-t-il... Quelle société pour moi! Quelle épouse!... Car c'est un homme... un homme dans la plus noble acception du mot!...

XVI

Devant le train qui allait l'emmener aux Frettes, M. Raindal, arrivé un quart d'heure d'avance, faisait les cent pas en réfléchissant.

La plupart des compartiments restaient vides, et le quai solitaire déroulait à perte de vue, sans un facteur, sans un camion, le tapis de son asphalte grisâtre. La verrière du haut réfractait une chaleur ombreuse et lourde. C'était ce moment de quasi repos, entre le matin fini et l'après-midi commençante, où, dans les gares, sauf les machines, hommes, wagons, marchandises, tout semble sommeiller.

M. Raindal se promenait la tête basse, les mains jointes dans le dos, son grand panama blanc imperceptiblement rejeté en arrière. Il se remémorait une à une les journées précédentes, ce pénible siège de dix jours, dont il sortait enfin vainqueur, quoique confus, lassé, meurtri. Et, par instants, il soupirait.

Ah! la semaine avait été rude! Vingt repas de bouderie, de silence absolu, de regards détournés et de mines contrites! Dans l'intervalle, pas un mot, la guerre muette des résistances qui s'entrechoquent sans s'aborder, la parodie forcée de l'aise, parmi le malaise même. Puis, la veille, une heure avant le départ de ces dames pour Langrune, la dernière bataille: Thérèse et Mme Raindal abdiquant tout orgueil, venant affectueusement prier M. Raindal de les suivre, essayant de suprêmes conseils... Un peu plus, et il leur cédait. Ses refus s'atténuaient. Les liens de son serment craquaient. Un imprudent aveu de Thérèse avait changé le sort du combat.

—Eh bien! père, j'en conviens!... répondait-elle à un reproche du maître... Nous aurions pu, à la rigueur, nous montrer moins nettement hostiles envers Mme Chambannes, moins froides quand tu parlais de ses réceptions...

A cette phrase, M. Raindal s'était senti soulevé par un regain de rancune, un ressouvenir haineux de toutes les taquineries de jadis:

—Oui, tu en conviens maintenant! criait-il... Maintenant que tu me vois ancré dans ma résolution, maintenant que tu aperçois l'étendue de vos fautes... Et tu voudrais que j'y ajoute une impolitesse de plus, que je manque de parole à Mme Chambannes qui m'attend... Trop tard! vous n'aviez qu'à vous y prendre plus tôt...

Il poursuivit, en grommelant indistinctement, des récriminations vindicatives. Et d'intimes arguments le soutenaient. Supposé qu'il les écoutât, ces dames, ne serait-ce pas encore à recommencer au retour? Non, il leur fallait une petite leçon, un avertissement exemplaire!... Brigitte, qui annonçait l'omnibus de la gare, avait terminé le débat. On s'était embrassé glacialement, du bout des lèvres, avec des promesses précipitées de s'écrire chaque semaine, de se retrouver au mois de septembre. La porte avait claqué. Un roulement de roues pesantes grondait en bas dans la rue. M. Raindal était seul, sauvé, délivré de Langrune...


Sans cesser de marcher, le maître exhala un nouveau soupir. A présent, il ne s'illusionnait guère sur la gravité de cette séparation. Combien de ménages survivent à de pareils éclats? La malveillance d'autrui s'en mêle, exacerbe le désaccord. Les griefs s'aiguisent de loin, reviennent plus acérés; et lorsqu'on se revoit, on est presque ennemis.

Eh quoi! aurait-il dû subir la tyrannie que sa femme et sa fille tentaient de lui imposer? Aurait-il dû sacrifier une précieuse sympathie, une amitié exceptionnelle à leur envie, à leurs préjugés? Aurait-il dû aveuglément se plier à leurs ordres comme un coupable repentant, au lieu d'y opposer la fermeté de l'innocence?

—Les voyageurs pour la ligne de Mantes, Maisons-Laffitte, Poissy, Villedouillet, les Mureaux, en voiture! clamait un employé.

M. Raindal monta dans son compartiment. Un vieil homme d'équipe fermait après lui la portière. Le maître remarqua sa ressemblance avec l'oncle Cyprien.

«Encore un, grommelait-il, qui ne me molestera plus!»

Il s'était accoté dans un coin du wagon, son chapeau retiré, tout le buste prêt à la sieste. La pensée de Cyprien le retint quelques minutes éveillé. Jusqu'au dernier moment il avait redouté ses harangues, ses anathèmes et ses malédictions. Mais non. La veille du départ, à dîner, l'oncle Cyprien n'avait exprimé nulle opinion violente en apprenant de la bouche du maître, la double villégiature où se partageait la famille. A peine s'était-il permis une anodine plaisanterie:

—Alors, mes bons amis, vous bifurquez?... Bah! si c'est votre goût... Cela repose, quand on se voit l'année entière!...

Il paraissait presque gêné, ne quittait pas son assiette des yeux, et n'avait repris sa belle humeur qu'une fois sorti de table... Un drôle de corps, ce Cyprien, un cerveau bien fumeux et sur lequel toute induction était fatalement téméraire!...

Ce jugement dédaigneux contenta pleinement le maître. Il s'assoupissait peu à peu. Il ne se réveilla qu'à la station de Villedouillet.

Sur le quai, Mme Chambannes, en robe de batiste à fleurs roses et souliers de daim blanc, lui faisait signe de son ombrelle. Elle suivit le train jusqu'à l'arrêt et, postée devant le wagon, elle souriait au maître tandis qu'il descendait le raide marche-pied.

—Ainsi, ces dames n'ont pas voulu? dit-elle malicieusement, après les premières paroles de bonjour.

—Non, chère amie... Pas moyen de les entraîner... Du reste, je n'ai pas trop insisté... La mer est fort salutaire pour Thérèse...

—Elles doivent me détester, avouez-le!

M. Raindal, qui rougissait, affecta de ricaner:

—Heu! heu! Je ne vous dirai pas que ce départ se soit effectué sans certaines objections de part et d'autre... Ces dames ont leurs idées... Moi, j'ai les miennes... Et vous savez que ce ne sont pas toujours les mêmes...

Puis il ajouta d'un ton plus fanfaron:

—Seulement, elles ont pour habitude de respecter mes volontés et, somme toute, la séparation s'est opérée mieux que je ne l'espérais, malgré la scène regrettable dont, à Paris, je vous avais touché deux mots... Enfin, me voici!... N'est-ce pas l'important?...

Il y eut une pause. Zozé, le visage railleusement songeur, s'était arrêtée sur le seuil de la gare. Un tonneau de bois jaune attelé d'un poney bai, à crinière rase, attendait contre le trottoir. Firmin, le valet de chambre, qui se tenait à la tête du poney, salua discrètement le maître.

—Tenez, Firmin! dit Mme Chambannes... Gardez le bulletin de M. Raindal... Vous vous occuperez de ses bagages, et vous les ramènerez avec la carriole que j'ai commandée chez le loueur...

Elle s'installait dans le tonneau, assise de trois quarts, face à la croupe du cheval dont elle avait saisi les rênes. Le maître prit place vis-à-vis. Zozé caressait d'un léger coup de fouet les flancs du poney. La voiturette dévala par la cour inclinée, tanguant au choc des aspérités. Quelques curieux, campés au bord du trottoir, avaient en la regardant partir un sourire à demi narquois.

Au bout d'un petit quart d'heure, la voiture s'engagea dans l'avenue, semée de gravier, qui conduisait au perron des Frettes.

Des arbres l'encadraient et soudain la maison surgissait,—une vaste construction moderne avec des parois blanches que tranchait, à deux ou trois fenêtres, la tenture bise des stores.

Devant, une large pelouse était incrustée, dans les angles, de rosiers, de dahlias et de flox variés en corbeilles. Puis aussitôt, le parc commençait, sombre, touffu, sans bornes apparentes et longeant, sur une longue distance, la route départementale dont une muraille le séparait.

A droite, à gauche de la maison, des arbres encore s'enlaçaient, masquant de leurs branchages la campagne d'au delà, formant une clôture épaisse jusqu'en arrière du bâtiment, autour d'une autre pelouse, semblable à un petit pré où le filet d'un tennis cintrait le réseau de ses mailles flasques. «Pour jouir de la vue», comme disait Mme Chambannes, il fallait gagner le second étage.

—L'étage de votre chambre, cher maître, et juste, votre côté, en face de la pelouse du tennis... Une vue superbe, vous allez voir.

M. Raindal la suivit dans l'escalier qu'emplissait une odeur d'iris.

Zozé poussa la fenêtre. Une grande rafale de vent doux entra. Le maître accoudé au balcon contempla lentement le paysage.

Par-dessus les arbres, l'immensité de la plaine inférieure se découvrait à l'infini. Les villages avec leurs clochers semblaient des points topographiques marqués, comme sur la carte, d'un dessin puéril. Sur la gauche, les coteaux adverses bombaient leurs pentes quadrillées de cultures jaunes, brunes ou vertes. Et dans le bas, sans qu'on la vît, on devinait la Seine dont une boucle au fond scintillait en forme de serpe.

—N'est-ce pas que c'est joli? fit Mme Chambannes qui, contre l'appui du balcon, touchait de son coude dodu le coude de M. Raindal.

—Fort beau! déclara le maître.

Et il murmura, en tournant le regard vers Zozé:

—Je suis bien heureux, ma chère amie, bien content d'être près de vous!

Elle remercia, de profil, par un sourire candide. A la pleine lumière, la clarté de son teint s'avivait. On y discernait les subtiles nuances finement superposées en un mélange diaphane. Le jour pénétrait la batiste de sa blouse, et un reflet rose-pâle haletait sous l'étoffe. M. Raindal, par devers lui, détailla tous ces charmes. Insensiblement, sans le savoir, il appuyait son coude à celui de la jeune femme. Il s'apprêtait même à saisir la main de sa petite élève—opération toujours périlleuse qu'il ne risquait jamais que par un élan d'audace,—mais, d'un coup, la porte s'ouvrit.

La tante Panhias entrait, escortée par un domestique qui portait sur l'épaule la malle de M. Raindal.

Dès lors, jusqu'au lendemain, le maître et Zozé ne furent plus seuls. La malle déballée, les visites se succédèrent: Mme Herschstein, Mme Silberschmidt avec une de ses cousines de Breslau, et, à cinq heures, l'abbé Touronde.

On se réunit alors, à l'abri d'une sorte de clairière ombreuse, encerclée de tilleuls et de basse futaie,—qui s'ouvrait dans le parc, un peu après l'entrée, sur le flanc de l'allée principale. Au centre de ce vide circulaire, le champignon d'une table en pierre était fiché dans le sol.

On y déposa du thé, des gâteaux et des fruits glacés au champagne, que Zozé puisait à l'aide d'une petite louche dorée.

Les dames s'étaient assises sur de confortables sièges en jonc, qui avaient toutefois le défaut de crier au poids des personnes trop lourdes. M. Raindal adopta de préférence un rocking-chair solide, dont le balancement l'amusait.

La causerie se poursuivit à travers des sujets faciles jusqu'au retour de l'oncle Panhias, qui rentra de Paris sur le coup de six heures et demie. Au moment de partir, l'abbé Touronde avait obtenu du maître qu'il viendrait, dans la semaine, visiter son orphelinat.

Le dîner fini, M. Raindal demanda la permission de se retirer. Il se disait fatigué par cette journée d'installation. Mme Chambannes l'encouragea à s'aller reposer.

Avant de se coucher pourtant, il inspecta sa chambre. Tout y était aménagé avec un raffinement parfait d'élégance campagnarde: les meubles en frêne à poignées de cuivre, les cretonnes anglaises du baldaquin et des rideaux, voire les simples cristaux de la toilette et les sachets de lavande disséminés dans les tiroirs ou sur les planches de l'armoire à glace.

Les draps du lit fleuraient l'iris, un iris plus grossier, mais au relent plus sain que celui dont se servait personnellement Zozé. M. Raindal huma avec persistance cette senteur insolite où baignait son corps; puis il souffla d'un trait sa bougie.

Il allait s'endormir. Un bruit de pas, au-dessous, lui fit, dans le noir, distendre les paupières. Qui était-ce? Sa petite élève, sa chère amie? Quel flatteur et rare agrément de dormir sous le même toit qu'elle!... A différentes reprises, le maître se retourna dans son lit. Tumultueuses et indécises, mille images lui montraient Zozé. Il soupirait, s'impatientait contre cette captivante insomnie. Le grand air, probablement, la surexcitation du grand air! A la fin il s'y résigna. Étendu sur le dos, il contemplait sans résister le défilé de ses songeries fiévreuses. Elles s'accentuaient plus qu'il n'aurait fallu, lorsque par bonheur le sommeil les balaya toutes.


Le matin, vers dix heures, Mme Chambannes proposa au maître une promenade en tonneau.

Ils partirent avec Anselme, le cocher, qui se tenait raide et respectueux, malgré les cahots, dans l'angle de la charrette, près de l'étui à parapluies.

La matinée était limpide et fraîche, de cette fraîcheur d'août, tiède encore entre les ardeurs de la veille et celles de la journée, mais d'été quand même, rassurée, et sans rien de frileux qui annonce le froid.

Zozé conduisait, les mains hautes, les regards à l'aise et pivotant au gré de la causerie, tandis que le poney trottait de toutes ses forces, en secouant la croupe.

Vingt minutes plus tard, on eut atteint la montée sous bois qui précède la minuscule forêt de Verneuil. Le poney se mit d'instinct au pas. De grosses mouches jaillissaient en essaim sous ses fers. D'autres se collèrent goulûment à son encolure ou à ses flancs rebondis.

La futaie se diversifiait des plus harmonieuses couleurs. Clairsemée en certains endroits, elle semblait toute blanche par les rangées des minces bouleaux argentés. Plus loin, elle offrait des espaces entièrement roses que la bruyère sauvage avait envahis. La masse sombre des pins, qui dominait partout, se clarifiait aussi de jeunes pousses vert tendre; et leurs fines aiguilles, apportées par le vent, séchaient éparses dans la poussière.

Au retour, on fit halte dans la route qui traverse le bois. Le maître et Mme Chambannes s'assirent sur le talus où Anselme avait étendu une couverture. Après quoi, Zozé tira son porte-cigarettes, en s'excusant. A la campagne, n'est-ce pas? la correction peut se relâcher. Et puis, dans un petit bois où on ne rencontre personne!...

Elle n'achevait pas cette phrase, que deux jeunes cyclistes apparurent. Ils pédalaient sans hâte, côte à côte. M. Raindal, aussitôt, se rappela avec humeur l'intolérant oncle Cyprien.

Les deux jeunes gens se désignaient Zozé d'un clin d'œil goguenard.

—Gentille! proféra distinctement le premier.

Cette remarque familière acheva d'agacer M. Raindal.

—Quel goujat! déclara-t-il, quand les bicyclistes furent passés.

—Pourquoi? riposta Zozé en projetant une bouffée... Il ne faut pas se formaliser pour si peu, à la campagne!...

Ces trois mots lui constituaient, aux Frettes, une devise favorite, une permanente justification de toutes les fantaisies qu'inventait sa tristesse ou son désœuvrement.

Elle s'en autorisa, le lendemain, pour se priver, durant la promenade, des services d'Anselme, dont la présence évidemment paralysait M. Raindal.

—Très bonne idée! approuva le maître dès qu'ils furent en route... D'ailleurs il ne servait à rien, ce garçon!...

Et il s'empara de la main de sa petite élève, si brusquement, si violemment, que Notpou—c'était le nom, quasi égyptien, donné par Mme Chambannes au poney—exécuta sous le heurt du mors un écart presque épouvanté.

—Tenez-vous donc tranquille, cher maître! gronda Zozé qui ramenait la bête dans l'allure... Vous effrayez Notpou... Vous allez nous faire verser!...

—Il y avait si longtemps! bredouilla M. Raindal.

Elle esquissait un sourire d'indulgence. Le maître, soudain enhardi, interrogea de la voix distraite qu'il employait à ces questions:

—Et ces messieurs de Meuze?... Vous avez de leurs nouvelles?...

Mme Chambannes répliqua, avec un effort pour contenir le sang qu'elle sentait fuser vers ses joues:

—Aucune!... Je crois qu'ils sont à Deauville jusqu'à la fin du mois, comme je vous l'ai dit l'autre semaine... Ils devaient y arriver la veille de mon départ...

M. Raindal, les mains pendantes au bout des bras, la fixait d'un studieux regard:

—Alors ils ne viendront pas ici?...

—Pas que je sache, pendant le mois d'août, repartit Zozé qui avait à demi maîtrisé sa rougeur... Et après, ce sera la chasse... Ainsi, vous voyez!...

—Parfaitement! murmura le maître, tandis qu'au dedans de lui-même il interpellait avec rage Thérèse.

Ah! qu'il l'eût souhaitée là, pour un instant seulement, à portée d'entendre! Voilà comme on accuse et comme on calomnie, sans preuves, sur des impressions jalouses et incertaines! «Une dame qui a publiquement un amant!» se redisait M. Raindal. Publiquement! Un amant! Où cela?... A Deauville peut-être! (Car peu à peu le maître avait circonscrit ses soupçons, rassemblé toute leur vigilance sur la tête de Gérald, l'unique jeune homme, au demeurant, que vît fréquemment Mme Chambannes.) Oui, à Deauville, à cinquante lieues des Frettes, délaissant ses amours durant un mois et plus! Un bel amant, en vérité!... Quelle misère et quelle injustice! Il eut un ricanement de mépris.

—Vous riez, cher maître? interrogeait Mme Chambannes.

Pour toute réponse d'abord, il prit doucement la main droite de Zozé qui, au-dessous de la main conductrice, retenait l'extrémité des rênes, et, l'élevant jusqu'à ses lèvres:

—Je ris, dit-il entre deux baisers, je ris de la méchanceté, ou plus exactement, de la sottise humaine!


Bientôt le programme des journées se régularisa. Lorsque la chaleur n'y faisait pas obstacle, le matin était réservé aux promenades en tonneau.

On fuyait les parages mondains qui, au delà de Poissy, avoisinent Saint-Germain. On s'acheminait plutôt, selon le cours de la Seine, vers Pontoise, ou même vers Mantes: régions accidentées, montueuses et souvent grandioses dont, comme Mme Chambannes, le maître s'était épris.

Le vent y roule ses amples ondes à travers plateaux et collines, avec des saveurs fortes qu'on croirait issues de la mer. Parfois, au sommet d'un chemin encaissé qui monte sous l'ombrage, une perspective inattendue étale des espaces énormes, des forêts, des routes entre-croisées, la largeur du fleuve, un gros bourg, des bœufs dans une prairie, des vignes sur un coteau, tout l'imprévu complexe des campagnes provinciales, loin de Paris, loin de la banlieue...

Le maître et Mme Chambannes partaient donc vers neuf heures et ne rentraient que pour déjeuner. D'autres jours, afin de parer aux médisances, ils emmenaient l'abbé Touronde.

M. Raindal et l'abbé occupaient une banquette. Zozé, sur l'autre, conduisait.

Un jeudi qu'ils avaient, tous trois, poussé jusqu'à Mantes où le maître désirait acheter une paire de souliers jaunes, leur entrée fit sensation. L'étrangeté de la voiture, la grâce mutine de Mme Chambannes, les cheveux blancs de M. Raindal et la soutane de l'abbé s'étaient accumulés pour frapper les curieux. Devant la porte du bottier, des gamins avaient entouré le tonneau. Les boutiquiers du voisinage étaient sortis sur le pas de leur magasin et échangeaient des plaisanteries. L'ensemble de ces émotions populaires fut résumé en un court filet anonyme du Petit Impartial de Seine-et-Oise. Nul nom n'y était imprimé. Mais on ne pouvait se méprendre au sens de l'allusion, au titre de l'article: Suzanne, ni à l'âpreté déployée par le rédacteur contre «certains ecclésiastiques amis des orphelins», dont la masse, à ne s'y point tromper, pâtissait pour l'abbé Touronde.

A la suite de cette mésaventure, Mme Chambannes évita désormais les villes.

Du reste, les promenades lui étaient moins un plaisir qu'un passe-temps entre l'heure de lire les lettres de Gérald—quand il en arrivait—et l'heure de lui écrire.

Chaque jour, après déjeuner, elle s'enfermait chez elle pour lui tracer de longues pages astucieusement rédigées de manière à stimuler son inerte tendresse et sa jalousie somnolente. Pendant ce laps, M. Raindal, remonté censément au travail, faisait la sieste à l'étage supérieur ou, par imitation, écrivait quelques mots aux siens. Et c'eût été une piquante comparaison que celle de leurs deux lettres: Zozé se noircissant à dessein, multipliant les détails équivoques, les récits d'épisodes où sa coquetterie s'ébattait parmi les admirations, les hommages masculins, les regards fervents de M. Raindal, de l'abbé, d'un passant, de tous les hommes,—et le maître, au contraire, épuisant les exemples à la blanchir des suspicions, à prouver sa candeur enfantine, sa vertu, son indubitable pureté.

On ne se retrouvait que vers quatre heures; et, selon la température, on demeurait dans le jardin, ou l'on rendait visite aux gens du voisinage: à l'abbé Touronde dont M. Raindal inspecta par deux fois les petits orphelins, aux Herschstein, aux Silberschmidt.

Nulle part le maître ne s'ennuyait, sauf les cas où pour une course jusqu'au village, des ordres à donner, une toilette à changer, Zozé le laissait seul avec la tante Panhias. Il n'avait d'autre consolation que de parler de sa petite élève. Il confiait à Mme Panhias ses remarques sur l'humeur variable de Zozé. Certains matins, elle paraissait en proie au spleen, sans qu'aucun motif saisissable justifiât ces accès de tristesse. A quoi donc les attribuer? Mme Panhias, qui avait, en secret, noté la concordance de ces crises avec le retard des lettres timbrées de Deauville, répondait évasivement:

—C'est sa natourre comme cela! Que voulez-vous?...

—Je ne dis pas! approuvait M. Raindal... En effet!... Nature rêveuse!... Nature essentiellement mélancolique!...

Et il se promettait de ne rien négliger pour distraire sa petite élève.

Une après-midi même, par crainte de la contrarier, il consentit à jouer avec elle au tennis. Zozé défendait un camp, M. Raindal et la tante Panhias coalisés, l'autre camp. Plus par essoufflement que par respect de sa dignité, le maître, au bout de quelques minutes, renonça à ce jeu. Il n'y avait que médiocrement réussi. Zozé, dans un esprit d'abnégation, ne renouvela pas la tentative.

Elle aussi se targuait de sollicitude. Elle plaignait le pauvre M. Raindal pour les tracas de famille dont il avait avoué quelques traits significatifs. Et quand le maître, en sa présence, ouvrait une lettre provenant de Langrune, elle ne manquait pas de s'informer si ces dames étaient moins méchantes.

—Peuh!... La glace... toujours la glace!... Des questions sur ma santé... des nouvelles de la leur... des compliments pour vous... des baisers... Dix lignes à peine!... Lisez plutôt!...

Elle parcourait la feuille et se remémorant les lettres de Gérald—des lettres dont le laconisme n'excédait guère celui du billet qu'elle lisait:

—Oui, cher maître! soupirait-elle... Comme vous disiez, l'humanité est joliment bête!...

Ces jours-là, par pitié pour ces douleurs pareilles aux siennes, elle opposait moins de rigueur aux baisers furtifs dont M. Raindal poursuivait, en toute occasion, ses mains nues ou gantées. Elle s'ingéniait à commander des plats succulents qu'elle savait devoir lui plaire. Puis, le dîner fini, dans le salon, s'il ne s'endormait pas, elle lui faisait la lecture—le journal, un ouvrage d'histoire—timidement, de son mieux, avec des intonations inexactes, des erreurs de petite fille, qui attendrissaient le maître au plus haut point. Ou, comble de délices, elle acceptait son bras pour un tour au jardin, le long de la pelouse, devant la terrasse du perron. Quand des nuages chargeaient le ciel, au couvert de l'obscurité, M. Raindal, bravement, baisait la main de la jeune femme qui le repoussait en chuchotant. Une fois, il faillit hasarder un baiser plus proche, dans la nuque, profitant du corsage à demi décolleté que portait le soir Mme Chambannes. Mais au moment d'exécuter, une telle frayeur l'empoigna, qu'il s'arrêta du coup sur place.

—Vous êtes souffrant, cher maître? interrogea Zozé.

—Non! fit-il se remettant en route... J'écoutais le vent dans le feuillage!...

Quand il remontait vers sa chambre, après ces nocturnes équipées, il avait peine à se mettre au lit. Les réflexions sourdaient en lui par bouillonnantes cascades. Il comptait le nombre des baisers tolérés par Mme Chambannes depuis le matin: un dans le bois de Verneuil, un autre dans le parc avant le déjeuner, un autre l'après-midi, dans la chambre de Zozé où il s'était rendu sous prétexte de réclamer un livre, un cinquième, un sixième, ce soir, au-dessous de la terrasse... Additions enfantines et non sans vanité,—il en convenait modestement!

Mais que pèsent les considérations métaphysiques auprès de l'écrasante réalité de nos joies? A celle-ci il n'est de mesure que les variations de notre sentiment. S'il s'exalte, ne dédaignons point ses enthousiasmes; s'il s'abaisse et fléchit, quelle philosophie le relèvera?... Ainsi méditait M. Raindal, avec un mépris graduel pour les plaisirs spéculatifs.

Souvent il atteignait à l'extrême franchise, à ces examens solennels où l'âme parle à l'esprit, comme l'épouse fidèle à l'époux. Eh bien! oui, là, sous les yeux clairs de sa conscience, M. Raindal ne le niait pas. Il était un peu amoureux de sa gentille petite élève. Il éprouvait à son approche des rougeurs, des émois, des sursauts intérieurs qui, de l'aveu général, sont l'indice de l'inclination. Amour certes inoffensif, flamme qui n'ardait pas, rayons ultimes du cœur! Quel danger courait-il à se réjouir de ces lueurs crépusculaires que la Vie, par un dernier bienfait, rallume quelquefois sur la route de la tombe? Quelle faute commettait-il en puisant dans ces illicites baisers une fougue de jeunesse renaissante, un démenti continuel au déclin fatal des années?

Ces pensées graves l'attristaient. Il déplorait d'être si vieux, de n'avoir pas connu plus tôt sa chère amie Mme Chambannes. Puis, sans mentionner le départ prochain qui le séparerait de la jeune femme, combien d'heures auprès d'elle lui ménageait encore la Destinée?... Et sous une poussée d'amertume, il s'attablait pour écrire à Thérèse, faire l'essai de nouveaux projets. Août allait finir, et, de certains propos échappés à Mme Chambannes, M. Raindal n'était pas éloigné de conclure qu'une prolongation de séjour charmerait la châtelaine. Dans maintes causeries elle semblait avoir indiqué que la venue de ces dames en septembre ne serait pas pour lui déplaire. Qu'en disaient-elles, ces dames? Le cas échéant, voudraient-elles rejoindre le maître au lieu de rentrer à Paris, par ces «grosses chaleurs» qui menaçaient de persister? M. Raindal ne prétendait pas les contraindre. Pourtant, à son avis, la bouderie durait trop; et il ne lui paraissait guère séant de rebuter une seconde fois des avances tellement cordiales...

Il se couchait ragaillardi par cette espérance qu'on a, d'avoir exprimé ses espoirs. Et le lendemain, à la vue de Zozé, toute souriante et fraîche dans un peignoir léger, comme une nymphe matinale, les dernières vapeurs de sa mélancolie fuyaient.

—Où allez-vous donc, cher maître? lui criait-elle allègrement du haut de sa fenêtre.

Il relevait la tête, et, lançant à Mme Chambannes un camarade bonjour de la main:

—Je vais à l'écurie donner du sucre à Notpou... Et après, je vais à la poste jeter une lettre pour ces dames!...

—Dépêchez-vous, cher maître!... Dans une demi-heure, je suis prête!...

Il se retournait tous les cinq pas, en plaçant la main contre ses yeux. Elle souriait toujours, accoudée au balcon. Les larges manches de son peignoir avaient glissé. Et son bras replié sur la balustrade dressait une solide massue de chair blanche.

«Pourvu que ces dames veuillent!» songeait M. Raindal en s'acheminant vers l'écurie.

Un matin qu'il revenait de porter à la poste la quatrième lettre depuis le début de la semaine,—trois étaient demeurées sans réponse,—il rattrapa, en route, le facteur cantonal qui desservait le château.

—Une lettre pour vous, monsieur! fit l'homme en saluant.

Le maître ralentit l'allure. C'était une lettre de Langrune. Ces dames reconnaissaient la justesse des remarques concernant les grosses chaleurs. En conséquence, elles retarderaient leur départ et ne se réinstalleraient à Paris que vers le 15 septembre. Des Frettes, de Mme Chambannes, pas un mot.

—Les sottes! murmurait le maître avec contrariété.

Mais son contentement fut plus fort. Au fait, il acquérait la prolongation désirée, le droit de rester aux Frettes. Qui sait même si en venant, ces dames ne l'eussent pas incommodé d'une humiliante surveillance! Et quant à leurs froideurs, quant à leur sourde inimitié, on aviserait au retour, on les materait coûte que coûte.

Il marchait si vite qu'il croisa le facteur à la porte du château.

Au milieu de la terrasse à balustrade de pierre, qui longeait le pourtour de la maison, Zozé rêvait assise dans un fauteuil de paille. Devant elle, sur une petite table, près d'un plateau à thé, gisaient des lettres dépliées.

—Y a-t-il du neuf, cher maître? questionna-t-elle.. Le facteur m'a dit qu'il vous avait remis une lettre... Est-ce que c'est de ces dames?...

M. Raindal balbutia des explications confuses.

—Alors, quand partez-vous? fit Zozé avec calme.

Il la contemplait d'un air un peu déçu.

—Eh! je ne pars pas, mon amie... Puisque vous le voulez bien, j'aurai le bonheur de ne pas partir!...

Il avait décoché—à droite, à gauche—deux regards circonspects, et il saisit la main de Zozé en inclinant le buste.

—Maintenant, moi aussi, j'ai de grandes nouvelles! déclara la jeune femme qui réprimait un geste d'énervement tandis que M. Raindal achevait son lourd baiser... D'abord, j'ai reçu un télégramme de Georges. Il revient le 1er septembre, lundi, dans trois jours...

—Ah! fit M. Raindal machinalement... Tant mieux!... Il va bien?...

—Très bien!... Vous lirez sa dépêche... Et ensuite...

—Ensuite? redit le maître avec une oppression d'anxiété.

—Ensuite, j'ai reçu une lettre de ces messieurs de Meuze m'annonçant qu'ils viennent passer une huitaine aux Frettes.

M. Raindal, dont la bouche se tordait, tenta une objection suprême:

—Cependant vous m'aviez assuré...

—Oui, qu'ils devaient faire l'ouverture... Ils la font en Poitou, où elle n'a lieu que le 12...

—C'est différent! murmura le maître d'un ton vaincu... Ils arrivent quand, ces messieurs?

—Lundi également...

Le maître respira et, d'un accent plus ferme:

—Le même jour que votre mari?

—Oui! fit Zozé qui l'observait du coin de la paupière... C'est-à-dire que Georges débarque à Paris vers neuf heures... L'oncle Panhias va le chercher à la gare du Nord et il ne pourra pas être ici avant onze heures... Ces messieurs de Meuze, eux, y seront dans l'après-midi... Georges les suivra de quelques heures, en somme!

—C'est ça, de quelques heures! répétait au hasard M. Raindal.

Il appuya la main à son front, se plaignant d'une subite migraine. Le soleil, sans doute, ou sa hâte à rentrer!

—Si vous permettez, je ne sortirai pas ce matin, dit-il... Je préfère me reposer...

Mme Chambannes, en souriant, le regardait s'en aller. Puis une chute de maussaderie lui abaissa les lèvres. Au fond, il n'y avait pas de quoi rire! Tout s'arrangeait très mal. Le maître prenant au sérieux de banales phrases de politesse, ou des regrets formulés dans un moment de colère contre Gérald; le père Raindal collant au Frettes pour quinze jours! Là-dessus Georges qui tombait de Bosnie! Le marquis et son fils arrivant en même temps, comme convenu! Pas d'espoir que Raldo consentit à hâter leur retour! A peine une soirée pour se revoir, se retrouver! Et cela, devant le père Raindal qui faisait déjà la tête, et les aurait sous l'œil! Que de malchances, de complications, de difficultés!...

Mme Chambannes, pendant les trois jours qui suivirent, s'excusa de son humeur morose. Elle se sentait souffrante, elle avait mal aux nerfs.

M. Raindal affecta la pitié, le bon vouloir. A peine essayait-il un baiser ou deux, par contenance. Mais lui non plus n'était pas gai. L'oncle Panhias, courtoisement, lui en adressa le reproche. Le maître feignit de s'étonner. Non, franchement, il n'avait nulle raison d'être triste; et pour prouver son insouciance, il ricanait en se tapant la poitrine:

—Ha! ha! Moi pas gai! Ha! ha! Et pourquoi ne serais-je pas gai? Ha!...

L'image de Gérald retraversait, plus vivace, son esprit: le petit rire du maître s'arrêta net, comme brisé en deux par un choc.

XVII

Le lundi soir, après dîner, on passa au salon pour prendre le café.

Zozé inaugurait une robe en mousseline bleu de lin, dont le corsage échancré laissait à nu son cou cerclé d'un double rang de perles. Le marquis était en habit et cravate blanche, Gérald en smoking avec une rose jaune à la boutonnière. Et il émanait d'eux comme un reflet de fête.

Les hautes croisées de la pièce étaient demeurées ouvertes. Elles donnaient de plain-pied sur la terrasse du pourtour. Par l'écartement de leurs battants, on apercevait la pelouse et les corbeilles, l'amas touffu des arbres du parc. Le jour ne se retirait qu'à regret. Ses clartés grises semblaient, dans l'air, disputer à la nuit la tiède saveur de cette journée finissante.

—Jolie soirée! fit M. de Meuze qui fumait un cigare au balcon de la terrasse.

M. Raindal, assis dans le fond du salon, face à la fenêtre, lisait le journal près d'une lampe. Mme Chambannes et Gérald causaient dans l'angle de gauche sur un petit divan de cretonne. La tante Panhias servit à chacun le café, tout en maugréant contre son mari qui s'était obstiné à ne partir qu'après le dessert. Avait-on jamais vu entêtement si absurde! Dès lors que l'on se rendait au-devant de quelqu'un, n'était-ce pas le moins que de sacrifier son dessert? Et elle tourmentait Zozé pour connaître l'heure des trains, calculer les correspondances, décider si l'oncle Panhias arriverait en temps voulu!

M. de Meuze, qui reparaissait, interrompit ces doléances:

—Vous m'excuserez, mesdames! fit-il... Le voyage m'a harassé... Je vais aller mettre au lit ma vieille patraque de personne!...

Il s'approchait de M. Raindal pour lui tendre la main.

—Chut! murmura-t-il en se retournant vers les jeunes gens... La science dort... Paix à son sommeil!... Bonsoir, chère madame!...

Zozé lui adressait de la tête un amical adieu.

—Oh! ce n'est rien! déclara à mi-voix la tante Panhias... Cela lui prend presque chaque soir, à ce brave M. Raindal!...

Elle s'esquivait avec le marquis, ayant vingt choses à commander pour les appartements des nouveaux hôtes, le retour de Chambannes, la voiture qu'il fallait atteler.

—Enfin seuls! susurra gouailleusement Gérald.

—Plus bas, mon chéri! implora Zozé qui lui pressait la main.

—Quoi?... Puisqu'il dort!...

Zozé, les sourcils froncés, examinait M. Raindal sans lâcher la main de son Raldo. Puis, se levant et tirant à elle le jeune homme:

—Tiens, venons sur la terrasse... Je serai plus tranquille...

Elle soupirait:

—Oh! mon Raldo, quelle scie qu'il soit resté!... Et tu sais, nous l'avons encore pour quinze jours!...

—Oui, tu m'as dit!... Bah! s'il nous gêne, on le sèmera, le Kangourou!... Ce ne doit pas être bien difficile!...

Il s'étaient accoudés dehors à la balustrade de pierre blanche. M. Raindal, minutieusement, entr'ouvrit les paupières. D'où il se trouvait placé, il ne voyait que de biais que Mme Chambannes, l'évasement de sa jupe bleu pâle, son buste de trois quarts, sa fine tête profilée à droite.... Pour parler à Gérald, sans doute, à Gérald qu'il devinait tout près, coude à coude avec elle, comme il avait été lui-même, là-haut, dans la chambre lumineuse, le premier jour de l'arrivée!... Il retint sa respiration afin d'essayer de les entendre. Il ne distinguait qu'une mélopée de paroles confuses, une cascade de syllabes ouatées dont le sens se brisait aux invisibles cloisons de l'air.

Parfois le buste de la jeune femme oscillait, son profil sombrait dans le noir. Un meurtrier arrêt tranchait l'entretien. M. Raindal, les mains collées à son fauteuil, contemplait avec un recul de souffrance la robe pâle sans tête, le corps décapité de sa petite élève. Pourquoi se penchait-elle tant? A quel mystère inclinait-elle le chuchotement de sa bouche rieuse?

Et soudain une grande ombre fila derrière Mme Chambannes, la silhouette de Gérald, sa rose, sa moustache brune. Des pas agiles descendirent les marches du perron. Les cailloux grincèrent dans le jardin. Maintenant, d'en bas, une voix contenue monologuait par intervalles. Mme Chambannes, la tête fixe, paraissait l'écouter; et son index, devant le visage, opposait des gestes de refus.

M. Raindal, oubliant toute prudence, avait complètement écarquillé les yeux. Une brusque volte-face de Zozé les lui fit refermer juste à temps. Que se passait-il donc? Elle pénétrait dans le salon, y cherchait un objet,—une mantille, présuma M. Raindal, au froissement de la soie, des dentelles,—resortait sur la pointe des pieds, se retournait un instant à la hauteur du seuil... Puis ses talons sonnaient contre les degrés du perron. Le sable de l'allée recraquait sous des pas.

—C'est un peu fort! murmura le maître qui se levait en s'étirant.

Il prêta l'oreille. Tout, dehors, s'était tu. Ah çà! où se sauvait-elle? Oui, dans le jardin, se promener avec le jeune Gérald. Mais s'ils se promenaient, comment expliquer ce silence? Auraient-ils, par hasard, franchi la limite coutumière, été jusqu'à la pelouse, peut-être même au delà? Invraisemblable licence! Pourtant M. Raindal tenait à s'en assurer. A son tour, il vint s'appuyer au balustre de pierre blanche. Son cœur, par chocs désordonnés, tapait contre les côtes, et ce martèlement continu se propageait à son bras gauche comme un sourd tocsin intérieur. Il plongea d'un coup d'œil dans le jardin.

Le silence y persistait, sous le ciel chamarré d'étoiles. Un demi-jour bleuâtre s'étalait partout où les massifs, les arbres, quelque obstacle résistant et dense n'avait pas rabattu ses fragiles lueurs. Ainsi la pelouse se discernait avec tous ses contours, toutes ses corbeilles fleuries et sa pente légère. L'allée du bord aussi dessinait nettement ses clairs méandres de gravier. Et l'obscurité ne renaissait qu'après, à la haute muraille des tilleuls, qui dilataient au loin, dans l'atmosphère humide, la senteur de leurs floraisons tardives.

D'habitude, M. Raindal raffolait de ce parfum sucré. Il l'aspirait avec gourmandise, la bouche grande ouverte, les narines palpitantes. Mais, à présent, l'angoisse pétrifiait tout son corps, sauf les yeux. Il n'avait plus de force, de vie, de conscience que pour inspecter l'ombre, que pour fouiller les ténèbres de ses regards cupides, des regards qui voulaient et voulaient encore voir...

Non, personne sur la pelouse, personne dans l'allée, nul bruit par le gravier! Ils se cachaient donc dans le parc, les misérables?

A cette question terrible, le maître ne prit pas le loisir de répondre. Brusquement, il s'était redressé; et d'une allure automatique, dont la raideur même titubait, il descendit les marches.

Deux enjambées lui avaient suffi pour gagner la pelouse, la terre grasse qui étouffait le bruit de ses pas. Il eut un ricanement sardonique, une sorte de toux victorieuse. Au moins par ici, par ce sol mou, on ne l'entendrait pas venir. Heu! heu!... Où se dirigeait-il de sa démarche fascinée? Que dire, que faire, qu'inventer, si au coin d'un sentier il se heurtait à eux? Y songeait-il seulement, sous la sauvage douleur qui le brûlait sans trêve, le poussait en avant comme une bête folle sous l'incendie? Il ne sentait plus rien, ni le parfum des tilleuls, ni la fraîcheur de l'herbe qui humectait ses chevilles, ni l'odieux de cette poursuite, ni la honte de ses ruses!... Il approchait, il atteignait le parc, il allait voir!...

Il s'était engagé au plus épais de la futaie. Le tapis des feuilles mortes exhalait lentement vers lui son âcre odeur de pourriture éternelle et toujours renouvelée. Des branchettes souples lui cinglaient la face. Des racines entravaient ses pieds. Et il continuait, les yeux à moitié clos par crainte des épines, la sueur coulant à son front, les mains projetées en avant pour palper l'ombre et le feuillage.

Mais subitement, il s'arrêta. De la gauche, de l'endroit où il supposait la clairière des tilleuls, l'espacement des arbres, le champignon de pierre et les sièges de jonc, une rumeur montait, comme un duo de voix violentes et langoureuses. Un instant, elles cessaient, puis elles réitéraient leurs plaintes. Il eut l'impression que son cœur se rétrécissait, s'annihilait dans sa poitrine. Il avait stoppé une minute, car ses jambes pliaient... Il reprit sa marche, haletant, courbé en deux comme un gorille, frôlant des mains le sol. Les voix se précisaient à mesure qu'il rampait vers elles et soudain il faillit fléchir. Il percevait tout maintenant, jusqu'au son familier de ces voix. Et c'était un échange d'invocations tellement éhontées, d'apostrophes à la fois si bestiales et si tendres qu'il en demeura stupéfié. Ah! seule peut-être la reine Cléopâtre avait jamais déchu à ce degré d'impudeur!... M. Raindal n'eut pas le courage de regarder, de voir. Une panique rageuse l'emportait, un besoin frénétique de fuir, d'échapper aux tortures de cette futaie infernale. Alors il se précipita dans une course éperdue, furieuse, sans peur du bruit cette fois, sans peur de se trahir, broyant les branches sur son chemin, se vengeant contre les arbustes, ahanant, galopant avec un fracas de gros gibier qui détale sous bois devant la meute. Il était à bout de souffle. Il buta contre la pelouse où les dahlias le reçurent. Il s'était prestement relevé, les genoux alourdis de terre moite. Il se remit en route d'un train plus modéré, quoique hâtif encore.

Sans courir, ses jambes nerveusement pressaient le pas, se soulageaient à cette allure vive. Parvenu au bas du perron, instinctivement il brossa de la manche ses habits. Par un restant de clairvoyance, il redoutait la tante Panhias, sa curiosité, ses questions possibles. Mais le salon demeurait vide. Le maître s'élança dans le vestibule, gravit moelleusement l'escalier... Enfin il était dans sa chambre. D'un coup de pied retentissant il referma la porte. Sa main tremblante tournait à double tour la clef dans la serrure. Il se laissa tomber, épuisé, au bord de son vaste lit apprêté déjà pour le sommeil...

La lassitude pourtant ne l'avait pas calmé. Des bouillonnements de colère déferlaient dans ses veines. Il esquissait avec les mains des gestes de destruction. Il aurait voulu tenir Mme Chambannes, la briser comme les branches du parc, l'émietter, l'anéantir.

Sa petite élève! Sa petite élève! Était-ce elle, était-ce cette bouche candide qui avait proféré de si abominables mots? A chaque souvenir de chaque parole, il sentait dans son cœur s'enfoncer comme une lame. Non, son jugement prévenu s'insurgeait contre tant d'opprobre, sa mémoire mentait!... Sa petite élève! Sa chère amie! Et, simultanément, à ces noms d'affection il joignait les plus basses insultes. Il évoquait Thérèse, sa haine contre Zozé, et il l'eût voulue auprès de lui pour haïr la coupable ensemble.

Oh! Thérèse ne s'était pas trompée sur la niaiserie de cette Mme Chambannes, sur sa dépravation, sur sa médiocrité. En une fois, elle l'avait mieux appréciée, devinée, condamnée, que lui en cent rencontres. Car elle n'aimait pas, Thérèse, tandis que lui, il aimait, hélas!

—Oui, je l'aimais, je l'aime! murmurait-il d'une voix fervente comme pour renier par cet aveu repentant tous les chétifs travestissements, tous les artifices de pruderie où s'était abritée sa passion sans vaillance.

Un bruit de volets qu'on fermait, de pas dans l'escalier, interrompit ses oraisons. Il espérait que Mme Chambannes monterait demander de ses nouvelles. Que lui répondrait-il? Se jetterait-il à ses genoux, en balbutiant piteusement des prières d'amour? Ou la repousserait-il de quelque riposte méprisante?

Il n'eut pas à choisir. Zozé ne montait pas. Et, à sa place, les échos du parc reprenaient dans l'esprit du maître leur diabolique et vil concert, le duo de leurs accents ravis.

Oh! les atroces, les répugnantes paroles! M. Raindal comparait avec les notes latines de son livre. C'était à vingt siècles de distance presque les mêmes mots, les mêmes folies que celles dont Cléopâtre, dans les pires extases, se plaisait à stimuler son amant, le soudard Antoine! Par quel miracle d'universelle et immuable perversité ce vocabulaire infâme s'était-il transmis honteusement de la reine des Égyptes à la gentille amie du maître? Que de couples amoureux avaient dû, d'âge en âge, le redire et le conserver!...

Puis tout d'un coup, dans le trouble de ces parallèles historiques, une nette intuition brilla. M. Raindal comprenait, il s'expliquait enfin l'œuvre de sa petite élève... Son professeur plutôt, sa petite éducatrice, qui depuis le premier jour, peu à peu, lui avait appris l'existence raffinée, les jouissances matérielles, la réalité saisissable de tous ces termes qu'il employait naguère distraitement dans ses phrases, dans ses livres, comme les pièces symboliques d'un échiquier sans vie!... Plaisir, amour, luxe, élégance, ardeur des sens, beauté, grâce, passion, tendresse, autant de vocables inertes, avant que Mme Chambannes les lui eût vivifiés!

Et la leçon dernière, l'achèvement de cet apprentissage, ne venait-il pas de s'accomplir, là-bas dans la futaie où peut-être elle était encore, pâmée, à l'oublier aux bras d'un autre!...

La souffrance inconnue dont le déchirait cette vision apparut à ses lèvres en un rictus d'horreur. Il s'était levé de son lit, les paupières clignantes. Ses poings battirent l'air dans un élan de menace. Il fut quelques minutes sans retrouver le fil de ses méditations.

Dans le fauteuil de cretonne où il s'était écroulé, fourbu, il revivait toute sa carrière, la succession de ces années vertueuses dont la droiture jadis exaltait son orgueil. Comme elle lui semblait aujourd'hui maussade, mesquine, cette étroite petite sente parcourue au prix de tant de peines et de tant d'efforts! Elle lui faisait l'effet d'un de ces petits chemins détournés qu'on longe aux jours de fête, pour fuir la joie des autres... Auprès, il entrevoyait, comme dans une estampe ancienne, la kermesse bruyante de la Vie, des groupes qui chantaient, des gerbes fleuries, des ivresses, des femmes avec des hommes, l'exubérance fougueuse de la multitude en liesse... Et lui cependant, à l'écart, poursuivait pas à pas sa route, après l'étape franchie n'apercevant que l'étape prochaine, ne s'appliquant qu'à ne pas dévier, ne mettant son zèle qu'à ne pas se distraire... Que lui importait de l'autre côté qu'on s'amusât et qu'on vécût?... Ne savait-il pas de science certaine la vanité vulgaire des plaisirs qui contentent la foule, et le dégoût qu'ils laissent, et la sottise où ils ravalent, et ce peu de chose qu'est la femme, mulier, devant un esprit supérieur?...

Les femmes, il n'en avait guère connu qu'une, la sienne. Sauf des escapades d'étudiant, oubliées aussitôt que faites, il se rappelait son existence de jeune homme, les quatre ans écoulés au désert sous les ordres de Mariette-Bey, son imperturbable chasteté, ce précoce mépris de l'amour dont le «Grand Bey» lui-même le raillait. Quand les camarades quittaient le campement, se rendaient à la ville voisine pour voir les danses des bayadères ou passer une nuit de congé avec les filles indigènes, le plus souvent M. Raindal découvrait quelque prétexte à ne pas les rejoindre: un travail à achever, un papyrus à déchiffrer, une indisposition fortuite. «Sapristi, Raindal, dégourdissez-vous donc, mon garçon! commandait le Grand Bey de sa voix sarcastique... Vous finirez par nous faire croire que vous avez une liaison avec une momie!» Le jeune savant riait, promettait de suivre les camarades, et, à la dernière minute, se rétractait. Les bayadères l'ennuyaient. Depuis, hormis sa femme, rien, pas une aventure, pas un souvenir, ni un gracieux visage, ni aucun de ces fantômes chéris dont une particulière beauté—la main, le sourire, la finesse des baisers, la douceur des yeux—vous flatte jusqu'à la tombe de sa compagnie secrète.

Et à présent il était là, blanchi, défiguré par l'âge, incapable de plaire, pantelant d'amour à l'heure où les voluptés cessent, épris d'une jeune femme qui en aimait un autre... Quel châtiment! Quelle agonie! Combien de temps durerait-elle à lui montrer toutes les béatitudes manquées par morgue pédantesque ou superbe confiance en soi?...

Il s'était rapproché de la cheminée; et debout, vis-à-vis du miroir, il tordait ses traits en grimaces pour se convaincre encore plus de sa décrépitude sans recours. Ah! oui, un joli teint, de jolies dents, et des rides, et des boursouflures, et des mollesses de chair, tout ce qu'il fallait, ma foi, pour séduire une femme!

Les roues d'une voiture écrasèrent le gravier du jardin. On entendait des appels de voix, des rires. Georges arrivait.

M. Raindal fut saisi de l'envie de descendre. Il alléguerait le retour de Chambannes, la bienvenue à lui souhaiter, et il pourrait revoir Zozé. La main sur le bouton de la porte, un scrupule d'amour-propre le retint. Non, c'eût été trop lâche! Il resta.

Des portes claquèrent au-dessous. Le silence se refaisait par la maison. M. Raindal eut au cœur un nouvel élancement. Il réfléchissait que maintenant le mari était chez sa femme... Ses épaules se secouèrent dans un ricanement mauvais. Bah! il ne l'enviait pas ce malheureux Chambannes. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi! Être le mari d'une écervelée, d'une petite sotte, d'une indigne créature qui l'instant d'avant... Il ne termina pas. Ses yeux s'injectaient de sang. Des malédictions brutales jaillissaient de ses lèvres. Il étouffait. Il ouvrit la fenêtre.

La nuit avait fraîchi. Dans le lointain, parfois, dans la plaine, un train faisait sinuer à l'horizon son serpent de lumières jaunes. Ou bien les coqs du voisinage, abusés par la fausse pâleur du ciel, se lançaient à travers les espaces leurs intrépides saluts, auxquels des chiens répondaient en hurlant.

M. Raindal gravement contempla les étoiles bleuissantes. Chacune lui représentait un soleil avec des satellites gravitant autour. Il se demandait combien de douleurs identiques à la sienne devaient en ce moment gémir sur ces planètes obscures. Il raisonnait, calculait, se grisait de pensées altières. Il invoquait la Douleur humaine, la Souffrance des Mondes, la Plainte universelle,—toute la pitié convenue, toute la charité verbale, toute l'hygiène égoïste et hypocritement tendre, tous les remèdes déclamatoires que les livres enseignent aux chagrins personnels. Mais il n'en éprouvait aucun soulagement.