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Les Deux Rives: Roman cover

Les Deux Rives: Roman

Chapter 19: XVIII
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About This Book

The narrative alternates between public spectacles in Parisian intellectual circles and the private anxieties of a young woman under familial and social pressure. Opening episodes stage a crowded academic lecture and salon gossip that satirize literary celebrity, social climbing, and performative manners, while following Thérèse Raindal as she waits, frets over enforced introductions and possible marriage prospects, and resents the petty ambitions around her. Through close observation of manners, appearances and domestic obligations, the work probes tensions between public reputation and inner tenderness, generational conflict, and the constrained choices offered to women.

Pauvre penseur, pauvre maître, pauvre homme! Ah! oui! il pouvait appeler à son aide les spectacles célestes, les astronomes, les philosophes Newton, Laplace, Kant et Hegel! Il pouvait se gonfler! Il pouvait se grandir!

Il n'en gardait pas moins à gauche de sa poitrine un atome de chair plus sensible, plus réel que tous ces infinis de parade, impuissants à le guérir comme à le dominer.

Que lui demeurait-il donc dans l'accablante catastrophe? Sa famille? Il avait, depuis un an, perdu jusqu'au goût de la chérir! Son travail? Il en détestait l'œuvre, le mirage menteur, la routine malfaisante!

Alors il referma la fenêtre. Il renonça aux étoiles. Il se rassit sur son lit et se mit à pleurer.

Finies, les illusions! Finies, les fatuités de vieillard! Il s'en irait le lendemain. Il ne serait pas témoin de leur humiliant amour. Il ne verrait plus jamais sa chère petite élève. Et il pleurait... Douleur enfin sincère, sans vilenies de rancune, sans parodie d'orgueil, douleur humble qui s'avoue et qui aime ses larmes! M. Raindal y trouva l'apaisement, puis le sommeil.


Le lendemain cependant, vers dix heures, comme il descendait au jardin, une commotion soudaine rouvrit sa plaie intime.

—Oui, monsieur, Madame est sortie, assurait Firmin... Elle est allée se promener en tonneau avec M. de Meuze..

—Avec lequel? aboya presque M. Raindal.

—Avec M. le marquis... M. le comte et Monsieur sont encore dans leurs chambres.

—Ah! bien! Bon! fit M. Raindal en recouvrant son flegme.

Il s'assit dans un rocking-chair, à l'ombre de la terrasse, et il affecta de s'absorber à la lecture d'un journal.

Mais ses yeux immobiles ne parcouraient pas les lignes. Leur zèle intérieur suivait d'autres idées, d'autres phrases, le petit discours de séparation, quelques paroles mystérieuses et fermes dont le maître annoncerait son projet de partir. Il en savait le principal, quand Notpou montra sa noire crinière rase à l'orée du feuillage.

Le marquis dans la voiture saluait cordialement de la main M. Raindal. Oh! plus de retardements! Plus d'hésitations! Le maître était bien évincé, destitué de son pouvoir! Jusqu'au père de Gérald, jusqu'à ce vieux marquis qui lui prenait aussi sa chère petite élève et dont il se sentait jaloux!... S'en aller, il fallait s'en aller au plus tôt! La souffrance elle-même exigeait ce prompt sacrifice!

Le maître se leva. Il guettait le premier regard de Mme Chambannes, la mine défaite, les paupières baissées qu'elle aurait immanquablement pour lui dire bonjour. La physionomie de Zozé le déçut. Elle s'avançait vers lui souriante selon son habitude, les yeux à l'aise sous sa voilette relevée, tel un bandeau, à hauteur des sourcils; et elle lui tendait sa petite main gantée de blanc, sans contrainte, comme la veille, comme le matin d'avant, comme si entre eux la nuit, Gérald, le parc, rien de toutes ces hontes n'eût été!... Il lui serra la main d'une pression timide, et, se rasseyant dans le rocking-chair:

—Auriez-vous quelques minutes d'entretien à m'accorder, chère madame? questionna-t-il en considérant le cuir bruni de ses souliers jaunes.

—Volontiers! fit délibérément Mme Chambannes qui traînait un fauteuil auprès de celui du maître.

Elle s'assit, et, caressant M. Raindal d'une de ses chaudes œillades.

—Je vous écoute, cher maître... Vous avez des ennuis? Pas de la part de ces dames, au moins?...

Elle se dégantait sans cesser de sourire; et, les bras relevés en anses gracieuses des deux côtés de son visage, elle s'évertuait à retirer la longue épingle cachée qui piquait son chapeau marin.

—Vous vous trompez! bredouilla M. Raindal, les prunelles toujours vagues. Il s'agit justement de Langrune.

Ses mains pendantes se crispaient au bout de ses poignets. L'air ingénu de Mme Chambannes le révoltait, comme un dernier défi à sa crédulité.

—Alors?... interrogea la jeune femme.

Il osa la dévisager. Quoi! ces lèvres restaient fraîches après tant de souillures! Nulle trace ignominieuse ne salissait ce limpide regard! Pas même un frémissement! Pas même une rougeur! Le mensonge lavait donc tout de ses eaux scélérates! Un regain de fureur souleva M. Raindal. Sa prudence chancelait. Les phrases préparées fuyaient. Et, le regard fixe, la voix bourrue, les mains cramponnées au fauteuil comme pour y prendre plus d'élan, tout simplement il déclara:

—Je m'en vais!

—Vous partez! se récriait Zozé d'un ton de stupéfaction bien joué.

M. Raindal se ressouvint à peu près des paroles à dire:

—Excusez ma rudesse, ma mauvaise humeur... J'ai reçu ce matin, de ces dames, de Langrune, une lettre si pressante que je dois y céder... Elles me réclament là-bas, et je pars... Croyez que je suis navré!...

Il y eut une pause. Zozé se recueillait. Sûre à présent qu'il partirait, pourquoi ne pas conserver ce maintien d'innocence dont la ténacité ne pouvait que dérouter ses soupçons? Et avec un imperceptible sourire:

—Je vous crois, cher maître, dit-elle, quoique vous m'étonniez...

—Je vous étonne, chère madame? fit sournoisement M. Raindal dont le cœur battait plus fort.

—Voilà... J'étais en bas, ce matin, quand le facteur est venu... Il m'a remis tout le courrier et il n'apportait pas de lettre pour vous!...

M. Raindal se taisait par bravade, dédaignant de se disculper, ne niant pas sa supercherie.

—Voyons, cher maître! reprit doucement Zozé... Puisqu'il n'y avait pas de lettre, qu'est-ce qui vous fait partir? Quelqu'un vous a mécontenté?... On vous a froissé sans le savoir?... Qui, dites-moi qui, je vous prie?

Et ses yeux, alentour, semblaient chercher le fautif, le vilain, le méchant qui avait contrarié son cher maître. M. Raindal l'observa un instant, les lèvres convulsées de dégoût.

«Qui, dites-moi qui?» se répétait-il mentalement. C'était trop de fourberie et trop d'impudence, à la fin! Il repoussa son fauteuil, les mâchoires distendues, prêtes à mordre, à lâcher tout leur faix de questions, d'outrages et de reproches! Mais d'un effort, il se maîtrisait; et, marchant devant Zozé, allant, revenant, sur un court espace de dix pas, il proféra d'une voix que la fureur hachait:

—Ne me demandez rien, chère madame, rien, ce serait inutile!... Je dois partir et je pars... Je ne puis vous en dire plus... Je ne sais si vous me comprenez, et je souhaite que vous ne me compreniez pas... Oui, je le souhaite de toute mon âme... Hélas! au contraire, je crains bien que vous ne m'ayez compris...

—Mais, cher maître!... protestait Zozé.

—Bon! bon! chère madame!... Vous ne me comprenez pas?... Tant mieux... Vous me comprendrez plus tard, à la réflexion... Je vous prierai uniquement de m'éviter toute lutte, de vous prêter à mon petit stratagème: la lettre reçue, vous savez, la lettre que je n'ai pas reçue... Car ma résolution est irrévocable... Je partirai cette après-midi... Rester ici une journée de plus me mettrait au supplice... Je ne peux pas!... Je ne peux pas!

Il suffoquait. Zozé s'était levée et lui avait saisi la main sans qu'il se dérobât à l'étreinte:

—Je ne vous comprends pas, cher maître... Vous êtes libre... Je n'ai pas le droit de vous retenir... Pourtant, je vous demande pardon si je vous ai offensé! fit-elle d'un accent ému, où la simulation n'était que pour moitié.

M. Raindal détourna la tête. Il ne voulait pas qu'elle vît ses yeux chargés de larmes. Il dégagea sa main, et, feignant d'examiner la pelouse, le parc, les nuages:

—Je vous remercie, chère madame... Je n'ai pas à vous pardonner! fit-il en toussant pour refouler une nouvelle montée de larmes qui éraillait sa voix... Je partirai tantôt par le train de cinq heures... Ne vous inquiétez pas de moi... Veuillez seulement me donner Firmin... Il m'aidera à faire ma malle... Hum!... hum!... hum!...

Il prolongeait sa toux, et, mélancoliquement:

—Hum!... hum!... Quand je serai parti, quand je ne serai plus là, j'espère que quelquefois vous penserez à votre cher...

Il se corrigeait:

—... A votre vieux maître, qui, lui, même de loin, ne vous oubliera pas...

La solennité de cette promesse achevait de le bouleverser. D'un pas précipité, comme frappé d'un malaise, il gagna le salon, puis le vestibule, puis l'escalier.

Zozé courait derrière en pépiant de son intonation la plus suave, la plus attendrie:

—Cher maître!... Mon cher maître!... Et à Paris... à Paris, nous nous reverrons, n'est-ce pas?...

Il ne répondit que d'en haut, la voix redevenue nette, pour ne laisser nul doute ensuite aux personnes de la maison:

—Entendu, chère madame... Je transmettrai à ma fille votre commission... D'ailleurs nous en recauserons à déjeuner, avant que je parte!


Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune. On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche; et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne le soir aux champs, toute la population élégante des villas de Seine-et-Oise,—tour à tour, de petits employés marchant allègrement, deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé, des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé, selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux, s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres, livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

—Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la cuisine.

Il s'y achemina en flânant. La salle était encore à demi solitaire. Il commanda un repas fin, avec des plats semblables à ceux que Zozé préférait, une bouteille de Saint-Estèphe et une bouteille de champagne glacé qu'on servit sur la table dans un vase d'argent. L'absinthe l'encourageait à ces libations. Depuis qu'il l'avait bue, il se sentait plus gaillard, moins triste.

Il mangea copieusement et s'appliqua à boire. Ses idées s'allégeaient et semblaient se pénétrer l'une l'autre. Confusion plaisante qui, par moments, le faisait ricaner. Vers la fin du dîner, il conçut le projet d'un drame, d'un mythe dialogué qu'il intitulerait Hercule. On y verrait le Vice, sous la figure d'une femme—qui dans le cerveau du maître ressemblait trait pour trait à Zozé—se présenter dans la demeure du héros vieilli. Et le héros se lamenterait, pleurerait sa jeunesse enfuie, implorerait les Dieux de la lui rendre... Le drame se développait selon ce thème en axiomes grandioses et en plaintes lyriques.

Conception autrement vraisemblable que de représenter Hercule, dans sa prime jeunesse, choisissant entre le Vice et la Vertu. Un tel choix s'offre-t-il dans la vie coutumière? Non, on chemine avec l'une en méconnaissant l'autre, ou inversement. Quel libertin ne regrette pas un jour les heures passées dans la débauche? Quel intellectuel ne se désole, à un instant fatal, d'avoir vécu dans l'ignorance des plaisirs interdits? Rares sont les hommes qui, par la grâce divine, mêlèrent en une juste proportion la pratique des deux... Et il y aurait de plus, dans le mythe, des strophes en prose vengeresse contre le Vice, contre Mme Chambannes.

M. Raindal se levait et secouait les miettes qui tachetaient son veston. Il prit d'une main vacillante le chapeau de feutre et la canne que lui tendait le maître d'hôtel. Puis, les yeux un peu troubles, il remonta le boulevard. Les ténèbres étaient venues. La foule joyeuse des promeneurs nocturnes se coudoyait sur les trottoirs. Des souffles d'arrière-été courbaient la cime des marronniers flétris.

M. Raindal resongea à Zozé, aux tilleuls, au parc. Mille images tentatrices zigzaguaient sous son crâne brûlant. Il aurait voulu embrasser, étreindre, aimer.

Devant la porte de l'Olympia des affiches l'attirèrent. On y apercevait des femmes en maillot, des équilibristes, une jeune personne décolletée entre des chiens savants. En haut, formé de verroteries rouges, le nom de l'établissement étincelait en lettres de rubis. Des filles entraient seules ou à deux. Par les portières entr'ouvertes fusaient des bouffées de musique guillerette et canaille.

M. Raindal hésita.

Mais d'un geste rapide comme un larcin, il avait arraché de la boutonnière sa rosette d'officier. Il s'avança droit au contrôle et disparut dans l'intérieur.

XVIII

Le lendemain matin vers onze heures, Mlle Clara Lancret, plus connue dans les cabarets de nuit sous le surnom de l'Irlandaise, se penchait à la rampe de son palier pour regarder quelqu'un descendre.

—Dites donc, monsieur! cria-t-elle soudain, dans un élan de rappel discret... Vous reviendrez, n'est-ce pas?

Et le «Monsieur»—c'est-à-dire M. Eusèbe Raindal, membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur, auteur de la Vie de Cléopâtre et de plusieurs autres ouvrages capitaux—le «Monsieur» répliqua d'une voix faible qu'assourdissait encore la distance des étages:

—Oui, oui, certainement, je reviendrai!...

Quelle déchéance! Quelle turpitude! Il avait suivi cette fille brune, manqué son train, perdu tout respect de soi-même! Ah! si sa famille, si Zozé le voyait dans cet escalier sordide s'enfuir sous les tendresses de Clara l'Irlandaise!... Et où aller maintenant? Que faire jusqu'au départ?

Il stationnait au bord du trottoir, essayant de déchiffrer, sur l'écriteau d'émail, le nom de la rue—rue d'Ams... rue d'Amsterdam—qu'il avait oublié. Il se sentait la tête pesante, la langue pâteuse, une envie de se rendormir.

«Si j'allais voir Cyprien!» songeait-il en se raidissant contre le sommeil.

Il appela un fiacre. Mais rue d'Assas, l'oncle Cyprien était sorti avec son tricycle.

—Il n'y a pas trois minutes! affirmait la portière.

Effectivement, l'oncle Cyprien s'arrêtait deux cents mètres plus loin, rue de Fleurus, devant la maison de Johann Schleifmann.

Il rangea sous la voûte son tricycle, «sa bête» comme il l'appelait, puis, le recommandant à la vigilance du concierge, il s'engagea dans l'escalier.

—Vous venez me chercher pour déjeuner, mon garçon? fit Schleifmann qui avait ouvert... Une minute: j'endosse ma redingote et je suis à vous!

Ils étaient entrés dans le cabinet de travail, une mansarde spacieuse et claire, où deux nattes de paille recouvraient à demi le carrelage rouge du sol.

M. Raindal cadet avait une mine à la fois ricanante et cérémonieuse. Il s'assit dans un vieux fauteuil et il déclara en retirant, d'un geste théâtral, son vaste sombrero marron:

—Non, mon ami, je ne viens pas vous chercher... Je viens causer avec vous...

—Qu'arrive-t-il donc? questionna Schleifmann.

—Il arrive, mon cher, que je vous présente un homme fichu, archifichu!...

Et comme le Galicien levait les bras, dans une mimique de stupeur:

—Oui, Schleifmann, lit M. Raindal cadet. J'ai joué sur les mines d'or et j'ai perdu...

—J'en étais sûr! clama le Galicien en assénant sur le carrelage un coup de talon rageur. Et vous perdez combien?

—Cent dix mille francs, mon cher!... Oh! vous n'avez pas besoin d'écarquiller les yeux... Je dis bien: cent dix mille francs!... A la dernière liquidation, le 15, je ne perdais que quarante mille francs... Grâce à l'appui de M. de Meuze qui avait écrit à son ami M. Pums, le père de votre élève, j'ai obtenu de Talloire, mon agent de change—car j'avais un agent de change, est-ce assez comique, hé? moi, un agent de change!—j'ai obtenu de Talloire un délai, moyennant un à-compte de vingt mille francs, que je lui ai versés, oui, mon cher, toute ma petite fortune d'un coup... Restaient vingt mille francs à casquer... Bon!... Pour m'en libérer, j'ai rejoué... La débâcle est survenue, plus terrible que jamais, organisée par toute la clique de la bande noire... Je me suis entêté... J'ai décoché des ordres à tort et à travers, comme un fou... Ci au total quatre-vingt-dix mille francs de perte actuelle, et cent dix mille avec les vingt mille d'avant.

—Oh! mon pauvre Raindal, mon pauvre ami! murmurait le Galicien en agitant la tête.

—Ce n'est pas tout! reprit l'oncle Cyprien... J'ai demandé un nouveau délai... Bernique!... Pums ne m'a pas reçu et Talloire m'a envoyé promener... J'ai écrit au marquis qui est en villégiature à Deauville, pas de réponse!... Alors, tantôt, si je n'ai pas payé, je serai exécuté à la Bourse, et ce soir je m'exécuterai moi-même à domicile!... Dites donc, Schleifmann, suis-je un homme fichu ou ne le suis-je pas?...

Le Galicien tournait de son pas traînard autour de la pièce, en grommelant:

—Diable de bête!... Diable de bête!...

Puis brusquement:

—Et votre retraite, Raindal?... Vous pourriez peut-être emprunter dessus?

—Enfant! s'écria paternellement M. Raindal cadet... Vous croyez que je vous ai attendu?... Devinez ce qu'on m'en offre, chez les usuriers, de ma retraite: quinze mille francs, quinze malheureux mille francs, pas un fichtre de plus!...

Le Galicien réfléchissait:

—Écoutez, Raindal! répliqua-t-il enfin... J'ai cinq mille francs de côté... Avec vos quinze mille francs, cela fournirait vingt. Les voulez-vous?...

L'oncle Cyprien s'était rapproché pour lui serrer la main:

—Vous êtes un très gentil ami, Schleifmann, dit-il... Je vous remercie bien... Cela «fournirait» vingt, oui, c'est-à-dire environ vingt pour cent, de quoi prendre des arrangements qui me feraient traiter par les uns d'honnête homme et par les autres de filou... Mais après, mon ami, après, comment vivrais-je? Je n'aurais plus le sou, plus un rotin... Il faudrait chercher une place, et, ce qui est plus malaisé, la trouver... Non, voyez-vous, je n'aurais pas la patience... Je préfère en finir tout de suite!...

—Vous parlez comme bêta! se récria Schleifmann... En finir!... Et pourquoi?... En voilà, un rentier! Tous travaillerez, diable!...

—Je travaillerai! bougonnait l'oncle Cyprien... Je travaillerai si on me donne du travail!... Et un homme de mon âge qui a sauté à la Bourse, ce n'est pas précisément une recommandation, vous savez!

Schleifmann grattait d'un air songeur son épaisse tignasse grise:

—Voyons, mon cher Cyprien! fit-il au bout d'un instant... J'ai une idée... Est-ce que, si on vous accordait le délai en question vous seriez capable de rétablir vos finances?...

—Je ne puis rien promettre! fit l'oncle Cyprien... Mais il y aurait des chances... Le krach ne durera pas... De tous les côtés on affirme qu'il est dû à une manœuvre de la bande noire... D'ici quinze jours, tout peut changer... En tout cas, claquer pour claquer, il serait plus chic de s'être défendu jusqu'à la fin...

—Et, naturellement, vous rejoueriez?...

—Non, Schleifmann, je ne rejouerais pas... Je conserverais ma position, comme ils disent, ma superbe position, et je regarderais venir!...

—Vous me le jurez sur la tête de votre neveu, Mlle Thérèse?...

—Je n'aime pas beaucoup ce serment... Bah! soit... Je vous le jure sur la tête de mon neveu... Mais pourquoi tous ces préambules?...

—Eh bien, voici mon idée! fit Schleifmann d'un ton solennel... Où est M. Pums à cette heure-ci?..

L'oncle Cyprien consultait sa montre:

—Midi... Il doit être à la Bourse...

—Bon!... Je vais aller le voir pour vous... Ce n'est pas un méchant garçon... Au moment de mon histoire de réformes, vous vous rappelez, mon cher Cyprien, c'est encore un de ceux qui m'ont accueilli le moins mal... Et aussi il m'a laissé son fils comme élève, son petit gommeux de fils... Quoi, j'espère, j'ai de l'espoir... Ça vous va?...

—Ça me va, si on vous écoute! fit sceptiquement l'oncle Cyprien...

—Donc descendons... Vite un fiacre!... Huf! huf!

En bas, l'oncle Cyprien chargea le concierge de ramener «sa bête» rue d'Assas et les deux vieux amis montèrent dans une voiture ouverte.

Pendant quelques minutes, ils gardèrent le silence, puis M. Raindal cadet proféra d'un ton sarcastique:

—Pour une fois dans ma vie que j'ai affaire aux juifs, avouez, mon cher Schleifmann, que cela ne me réussit guère!...

—Et M. de Meuze, riposta hargneusement le Galicien... M. de Meuze qui vous a poussé là-dedans, est-il juif, lui?...

—Non, en effet, concéda l'oncle Cyprien, il n'est pas juif... Seulement, il est enjuivé, ce qui revient au même...

—Et moi qui suis juif, et qui vous avais toujours dit de ne jamais toucher à ces saletés-là, est-ce que...

—Vous, c'est différent! interrompit l'oncle Cyprien... Vous êtes un bon juif!...

Schleifmann, comme de coutume, à cette réplique, ne put dissimuler un geste de mécontentement. M. Raindal cadet regrettait sa maladresse et, afin de détourner, aussitôt il se prodigua en indications minutieuses, en renseignements topographiques sur le plan de la Bourse et l'endroit où siégeait son Pums.

—En outre, ajoutait-il, attention aux farces des commis... Il est vrai qu'aujourd'hui on ne sera probablement pas à la plaisanterie... Cependant, prenez garde aux blagues de ces messieurs... Ainsi, moi, la première fois que je suis allé à la Bourse, ne s'étaient-ils pas avisés de me glisser, sous le col de ma jaquette, une flèche de papier avec écrit dessus en grosses lettres: Cocu!... Je sais bien que cela n'a pas d'importance... Mais, sur le moment tout de même, c'est quelquefois très ennuyeux!...

La voiture s'arrêtait devant la grille du monument.

—Je vous guette ici! cria M. Raindal cadet au Galicien qui s'éloignait... Bonne chance pour nous deux et bon courage, mon cher!

Là-haut, sous la colonnade, au sommet des marches, c'était la morne Bourse des journées de débâcle. Pas un rire, pas une causerie, nul éclat de voix joyeuses. Sur les visages, des teintes blafardes, les plus braves s'essayant à railler, se convulsant les traits en sourires menteurs, plus hideux qu'une grimace. Et, dominant ce lugubre mutisme, les vociférations des commis, les surenchères de baisse, la clameur monotone des ventes, des ventes à tout prix. On vendait.

Une malencontreuse méprise entraîna le Galicien juste au milieu du groupe des commis aux Mines d'Or.

Poliment il soulevait son chapeau, et, se postant devant un jeune homme blond qui avait cessé de hurler:

—Pardon, monsieur, fit-il... Auriez-vous l'obligeance de me dire où se tient M. Pums?

L'autre le considérait d'un regard ébahi. M. Pums, en un pareil jour, en un pareil moment! Comme si l'on n'avait que cela à faire! Attends, attends un peu, ma vieille, on allait t'en donner du Pums!... Et alors, sur un clin d'œil du jeune homme blond, aux cris répétés de: «Monsieur Pums! Monsieur Pums!» une bousculade effrénée projeta en avant l'infortuné Schleifmann.

«Monsieur Pums! Monsieur Pums!...» Le Galicien passait de mains en mains, de groupe en groupe, lancé par l'Or au Comptant, par le Comptant à l'Or, par l'Or aux Valeurs, par les Valeurs à l'Extérieure, par l'Extérieure aux Turcs. Et tous, malgré le tragique de l'instant, malgré les angoisses de la séance, se soulageaient les nerfs dans ce jeu brutal, se délassaient les bras et le cœur à molester le vieil intrus... «Monsieur Pums! Monsieur Pums! Monsieur Pums!...»

Il avait échoué à l'angle du pourtour, ses lunettes d'or chavirées, le chapeau tombé à terre sous une dernière bourrade.

Un petit saute-ruisseau, en livrée vert-bouteille, eut pitié de sa détresse.

—Tenez, monsieur! fit-il en lui ramassant son chapeau... Vous demandez M. Pums!... Je suis groom à la Banque... M. Pums est au bureau 72, rue Vivienne...

—Merci, mon petiot! bredouilla le Galicien. Merci bien, mon petit!...

Puis lentement, se retournant à chaque pas par peur d'un mauvais coup traître, et lissant de la manche son chapeau rebroussé, il descendit les marches.


L'antichambre de la Banque était remplie de solliciteurs quand le Galicien y pénétra: remisiers, teneurs de carnet, courtiers de toute sorte, les uns assis, le regard vers leurs chaussures, dans une pose méditative, les autres debout causant à plusieurs dans les coins, dans l'embrasure des fenêtres, avec cette voix mesurée qu'on a près d'une chambre d'agonisant.

Seul, l'huissier en livrée verte, derrière sa tribune de chêne, semblait indifférent aux soucis d'alentour et parcourait d'un œil placide le feuilleton du Petit Journal.

Il leva un peu les paupières pour déchiffrer la carte que Schleifmann glissait devant lui, et, recommençant sa lecture:

—C'est bon, monsieur... Si vous voulez vous asseoir!...

—Je ne veux pas m'asseoir! fit Schleifmann qui se contenait... Je vous prie de remettre ma carte à M. Pums, et tout de suite, n'est-ce pas?

—Impossible, monsieur... M. le sous-directeur est en conseil. Il a donné l'ordre qu'on ne frappe pas jusqu'à ce qu'il ait sonné...

Et désignant de la main les courtiers assemblés:

—Du reste, tous ces messieurs sont à passer avant vous!

—Je ne sais pas si ces messieurs—et la voix du Galicien devenait rogue—je ne sais pas si ces messieurs passeront avant moi... Mais je vous prie encore une fois de remettre ma carte... Vous direz à M. Pums qu'il s'agit d'une affaire grave, de la vie d'un homme...

L'huissier dévisagea Schleifmann. Ces propos dramatiques, ce chapeau hérissé, cette cravate de travers, cet accent étranger,—un pauvre diable, un mendiant juif, sans doute! Et dédaignant de répondre, il retournait à son feuilleton.

—Ah çà! oui ou non, m'avez-vous entendu? balbutia Schleifmann, outré par tant d'insolence... Irez-vous remettre ma carte, oui ou non?

—Quand M. Pums sonnera, monsieur!... réitérait l'huissier en se frisant la moustache, le buste obstinément penché sur son journal... Je ne peux pas avant...

—Vous ne pouvez pas! glapit Schleifmann... Parfait!... Nous verrons bien...

Il se dirigeait vers une haute porte peinte en brun, qu'il supposait être celle du cabinet de Pums.

—Où allez-vous? clama l'huissier en lui barrant le passage, les bras étendus.

Le Galicien l'écarta d'une rude poussée d'épaule:

—Je vais où cela me plaît... Retirez-vous de là, diable!...

Des remisiers accouraient à l'appel de l'huissier, cernaient Schleifmann en le questionnant. Cette intervention acheva d'exaspérer le Galicien. Il revoyait la scène récente, les bousculades, les poings brandis, les visages mauvais, tout ce qui peut-être était sur le point de reprendre, et d'une voix véhémente:

—De quoi vous mêlez-vous, vous autres? Nous ne sommes pas à la Bourse, hé? Fichez-moi le repos, ou le premier qui me touche, je lui fourre mon pied dans le ventre!...

—Comment! vous, monsieur Schleifmann! fit Pums en entr'ouvrant sa porte au bruit de la bagarre... C'est vous qui parlez de pied dans le ventre?...

Le Galicien enlevait son chapeau, et, plus bas, à mi-voix:

—Oui, c'est moi, monsieur Pums... On veut m'empêcher de vous voir... Et cela presse... Comme je le disais à cet huissier grossier, il s'agit de la vie d'un homme...

—Mais c'est qu'en ce moment, protestait le sous-directeur.

—Pour la vie d'un homme, monsieur Pums, il n'y a pas de moment! Croyez-moi... Laissez-moi vous voir... Un jour, vous m'en remercierez!...

—Soit! fit Pums qui adressait aux remisiers un sourire d'excuse et de connivence.

Schleifmann suivait le banquier. La porte se referma.

Pums s'était installé devant son bureau de palissandre; Schleifmann, vis-à-vis de lui, tournait le dos à la porte d'entrée.

—Je serai bref, monsieur Pums! fit-il en posant son chapeau sur la table... D'un mot, je vous le répète, il s'agit de la vie d'un homme... Et cet homme, je ne vous cacherai pas son nom plus longtemps: c'est mon meilleur ami, M. Cyprien Raindal, le frère de M. Raindal de l'Institut... Sa situation, je n'ai pas à vous l'apprendre... S'il ne paie pas, il saute... Et j'ajoute: s'il saute, il se tue... Je viens vous demander de le faire reporter...

—Ce serait avec plaisir, monsieur Schleifmann, que je... murmura en allemand Pums qui préférait cette langue pour les transactions délicates.

—Permettez! riposta Schleifmann en allemand, de même, par une préférence analogue... Permettez... je n'ai pas fini... Vous me demanderez quel intérêt vous avez à sauver mon ami Cyprien, à le faire reporter... Cet intérêt, je vais vous le dire... C'est un intérêt sacré, c'est l'intérêt de votre race, c'est l'intérêt des vôtres, de vos enfants, de vos petits-enfants, de vos arrière-petits-enfants...

—Désolé de vous interrompre! fit Pums qui tambourinait la table d'un doigté impatient... Mais nous sommes en plein krach... J'ai vingt personnes à recevoir... Je vous en conjure: vous m'avez promis d'être bref... soyez-le...

—Je le serai! dit Schleifmann.

Et il partit d'emblée dans un interminable discours. Sa thèse était que Pums, ayant guidé l'oncle Cyprien dans les spéculations premières, devait le soutenir aux heures de débâcle. Que lui coûterait, au demeurant, ce secours tout moral? A peine un risque, une signature. Au cas même qu'il perdît la somme dont il se déclarerait garant, en serait-il appauvri, incommodé dans son train de vie, lui dont on évaluait la fortune actuelle à trois millions ou plus? Et d'autre part, quelle gloire pour Israël, quelle noble tradition dans la famille, quel magnanime exemple attaché au nom de Pums, cette légende qui se redirait de bouche en bouche: un riche israélite, sauvant libéralement de la misère, du suicide, un petit employé chrétien, entraîné à la ruine par le goût du lucre et l'agio... De tels actes, en se multipliant, feraient plus pour les Juifs que mille dons aux pauvres, mille fondations sanitaires célébrées par la presse à grand fracas d'éloges. De tels actes porteraient beaucoup plus loin que l'aumône. Car ils découleraient de plus haut: de l'humanité, de la justice même...

Le Galicien s'était enfin tu. Pums redressa la tête, d'une légère secousse, et, se renversant dans son fauteuil:

—Mon cher monsieur Schleifmann, proféra-t-il d'un petit ton doctoral... Je rends hommage à vos intentions, vous êtes un excellent homme, mais laissez-moi vous le dire, vous n'entendez rien aux affaires...

Un clignement des paupières accentuait tout ce que ce verdict avait de défavorable dans l'esprit de M. Pums; puis le financier continua:

—Non, rien, absolument rien... Ainsi, vous vous imaginez savoir la situation de votre ami? Vous n'en savez pas le premier mot... Si M. Cyprien Raindal m'avait écouté, s'il s'était contenté de suivre mes conseils, ses pertes seraient insignifiantes, dans le genre des pertes du marquis de Meuze, son protecteur: sept mille, huit mille, dix mille francs au maximum... Seulement, il a voulu faire le malin, votre ami... Il a joué à son idée... Il s'est enfilé, comme nous disons en argot de Bourse... Et, aujourd'hui, il trinque... A qui la faute?... A moi ou à lui, répondez?

—Monsieur Pums, riposta le têtu Galicien, je ne suis pas venu pour vous parler affaires... En effet, je n'y entends rien... Je suis venu en juif et en ami vous parler cœur, vous parler justice, vous réclamer votre aide pour un brave homme que j'aime bien... Si vous ne l'accordez pas, ce sera tant pis et ce sera triste, parce qu'il en mourra, le garçon!

—Très regrettable, fit Pums, mais pas sûr... Hum! vous m'avez dérouté... Où en étais-je? Ah oui!... Je vous expliquais que M. Cyprien Raindal a joué comme un enfant, comme un malade... Malgré tout, à la liquidation du 15, par égard pour son frère, pour M. de Meuze, je me suis démené, j'ai intercédé auprès de l'agent de change, j'ai sorti provisoirement votre ami de son bourbier... Et maintenant vous venez me demander de le faire reporter?... Reporter! Vous êtes extraordinaire, ma parole!... D'abord le krach est général. On ne reporte plus personne!... Et puis, ça l'avancerait à grand chose d'être reporté!... Oui, je saisis, parbleu!... Vous pensez qu'il n'aurait rien à payer pour le moment, que le report c'est comme qui dirait un délai, un ajournement. Voilà qui montre encore votre ignorance des affaires de Bourse, excusez-moi monsieur Schleifmann, il n'existe pas d'autre mot, votre profonde ignorance des opérations financières... Reporté ou non, M. Cyprien Raindal doit ses quatre-vingt-dix mille francs de différences, et il faut qu'il les paie tôt ou tard jusqu'au dernier décime!

—Alors? questionna Schleifmann d'un air accablé.

—Alors le seul moyen de sauver votre ami, ce serait de me mettre à sa place, d'assumer sa situation. Eh bien franchement, monsieur Schleifmann, je vous trouve un peu trop exigeant... Ce n'est pas un parent, M. Cyprien Raindal, ce n'est pas un ami, tout juste une relation... Et selon vous, néanmoins, je devrais m'engager personnellement de quatre-vingt-dix mille francs—ou plus, si la baisse persiste,—en l'honneur de ce monsieur que j'ai vu trois fois dans ma vie?... Non, ce n'est pas raisonnable... A chaque séance de Bourse, il y en aurait dix comme lui à sauver... Ma fortune n'y suffirait pas...

Il s'animait à mesure, piétinant auprès de la table, les pouces dans les échancrures de son gilet:

—Et tout cela pourquoi? Pour qu'on dise du bien des Juifs, pour qu'on encense Israël... Allons donc!... Je m'en moque des Juifs... Je n'ai pas de préjugés, moi... Chacun pour soi... Qu'ils se débrouillent, après tout! Je n'ai pas des quatre-vingt-dix mille francs comme cela à leur jeter par la fenêtre!...

Il stoppait devant Schleifmann:

—Bah! vous figurez-vous que je gagne dans cette histoire des mines?... Je suis pincé comme les autres... J'y perds les yeux de la tête...

Et, involontairement, ses grosses prunelles rebondies montraient dans une saillie dénonciatrice que de ces yeux pourtant il ne perdait pas tout. Schleifmann paraissait, pour le moins, n'en être pas convaincu, car d'une voix doucereuse, il objecta à Pums:

—Cependant la baisse est fomentée par la bande noire... Et la bande noire, ce sont vos amis!

—Mes amis? répétait Pums, d'abord interloqué.

Puis, se ressaisissant:

—Oh! oui! de jolis amis... Parlons-en... Des misérables!... Des imbéciles!... Des gens qui mènent stupidement le marché à la ruine, qui ne connaissent que la baisse et la baisse! Ah! c'est malin... je les félicite!...

Schleifmann ne lâchait pas la trame de ses arguments:

—Cependant, ces imbéciles, ces misérables, demain, après-demain, vous les reverrez, vous recommencerez à les voir...

—Qu'est-ce que vous racontez? s'écriait Pums pour masquer son hésitation... Si je les reverrai?... Oui, je présume. Mais je vous garantis que je ne leur mâcherai pas mon opinion, et en ce moment, tenez, si j'avais l'un d'eux sous la main...

—Eh bien, ça va! criait en allemand une voix cordiale derrière Schleifmann.

Pums n'acheva pas sa phrase. Il blémissait sinistrement,—ses prunelles chocolat plus hagardes encore et plus exorbitantes, à croire qu'elles allaient bondir. Schleifmann se retourna et reconnut Herschstein.

Il entrait par une porte latérale, le chef de la bande noire, chapeau sur la tête, souriant, sans frapper, comme chez lui, en maître; et, dans sa barbe grise de patriarche, la brillantine luisait en remous argentés.

Il eut, à la vue de Schleifmann, un recul de prudence dont s'altéra soudain sa face vénérable:

—Ah! vous êtes occupé! murmurait-il d'un air modeste.

Pums, qui classait studieusement des papiers, ne répliqua pas. Schleifmann les contemplait l'un et l'autre, tour à tour, le regard flamboyant de mépris.

—Eh! monsieur Pums! commanda-t-il d'un ton goguenard. Je vous attends... En voici un... Allez-y... Ne lui mâchez pas votre opinion.... Ne la lui mâchez donc pas!... Hein?... Vous ne vous souvenez plus? Patience, monsieur Herschstein... Cela va venir... M. Pums en a gros sur le cœur à vous dire... Il cherche... Asseyez-vous!...

—Que signifie? interrogea glacialement Herschstein.

—Je vous expliquerai, cher ami, bégayait Pums. Nous causions du frère de M. Raindal, qui perd la forte somme sur les mines... M. Schleifmann plaisante...

—Je plaisante! reprit le Galicien en ébranlant la table d'un coup de poing si violent que l'encre gicla de l'encrier... En vérité, il y a bien de quoi plaisanter...

Il les toisa tous les deux:

—Ainsi, vous êtes compères!... Ainsi, «ça va»!... Ainsi vous, monsieur Pums, vous faites la paire de bottes avec M. Herschstein!... Et vous, monsieur Herschstein, vous venez rendre des comptes!... Mes compliments!... La journée doit être belle... Inscrivez, monsieur Pums... Je dicte... Bénéfices du 2 septembre: M. Cyprien Raindal, quatre-vingt-dix mille francs... Hô! monsieur Pums, là-dessus combien toucherez-vous? Dix mille? Quinze mille?...

Il ricanait, puis subitement ses traits fléchirent sous un intolérable chagrin:

—Malédiction! gémissait-il en rôdant par la pièce... Malédiction et malheur!... Oui, depuis le Sinaï, c'est l'éternel malentendu!... Dieu qui donne à son peuple l'intelligence suprême et son peuple qui la prostitue aux plus basses besognes, et Dieu qui se venge ensuite de ce que son peuple l'ait méconnu. C'est toute l'histoire d'Israël, c'est toute son infortune... Malédiction!... Malédiction!... Quand cela cessera-t-il?... Ah! vous n'êtes pas bête vous, monsieur Pums, ni vous non plus, monsieur Herschstein... Mais vous croyez, n'est-ce pas, que le Seigneur vous a attribué cette puissance de l'esprit pour faire des coups de Bourse, pour amasser de l'or... Insensés que vous êtes! Je vois la main du Seigneur sur vous... C'est pour avoir trahi sa loi que vos ancêtres allèrent à Babylone, à Ninive, en Egypte... Et c'est pour cela aussi que vous irez ailleurs!...

Il allongeait son bras vers des lointains de mystère:

—Oui, le Seigneur vous fera encore coucher sous les tentes et, avec vous, des innocents peut-être, des humbles, des laborieux... à moins qu'auparavant tous ceux-là ne se séparent de vous!...

—Il suffit, monsieur Schleifmann! déclara sèchement Herschstein, qui recouvrait peu à peu son arrogance... Trêve à ces jérémiades!... Nous savons vos idées... Vous êtes un antisémite, un renégat!... C'est connu!...

Schleifmann dressa les bras, et, les yeux au plafond:

—Renégat! répétait-il. Antisémite!... Adonaï! Adonaï! tu entends ce que me dit cet homme!

—Sans compter, poursuivit Pums,—qui, sur l'exemple d'Herschstein, retrouvait son aisance,—sans compter qu'en fait de gens expulsés vous pourriez fort bien l'être avant nous, monsieur Schleifmann... Car nous sommes Français, nous, tandis que vous...

Un éclat de rire frénétique lui coupa la parole. Schleifmann se tordait, en proie à un accès d'hilarité sauvage:

—Français! Vous Français! clamait-il entre deux sanglots de rire... Mais vous n'êtes ni Français, ni Allemands, ni Autrichiens, ni rien, ni surtout même Juifs!... Elle vous étouffe sous vos habits, votre juiverie... Elle vous oppresse dans vos salons... Elle vous pèse dans vos clubs... Elle vous gratte comme un cilice... Vous la portez sans bonne grâce, sans bonhomie, sans fierté... Vous ne l'avouez qu'à regret... Et vous en pâlissez... Et vous en ignorez les dogmes les plus élémentaires... Et si vous ne craigniez pas que ça nuise à vos affaires, je parie que, demain matin, vous vous feriez tous naturaliser catholiques!...

—Nous ne discutons pas avec les énergumènes! cria Herschstein, dont le front et les joues se striaient de bandes livides.

—Et avec qui discutez-vous, s'il vous plaît? vociférait Schleifmann... Avec des scories comme vous-mêmes?... Car je vous dirai selon Ezéchiel: «Vous êtes tous des scories, tous de l'airain, du plomb, de l'étain, du fer, vous êtes des scories d'argent... Et Dieu vous précipitera au creuset pour vous fondre au souffle de sa colère!...»

Il avait cité le texte en hébreu. Il le traduisit en allemand, et c'était un tel déchaînement de syllabes rauques ou tonitruantes, que Pums commença à prendre peur. Que pensaient de ce vacarme les remisiers, les commis, dans l'antichambre voisine? Il voulut jouer d'audace, et, la voix trébuchante:

—Assez! monsieur Schleifmann, fit-il... Assez de scandale!... Je vous prie de vous retirer... Taisez-vous et sortez, ou, sacrebleu, je fais monter la police!...

—Ah! ce serait complet! s'écria Schleifmann... Non, faites donc cela, que je rie un peu plus!... Faites-moi mener au violon pour tapage religieux... Faites-moi donc arrêter... Jérémie le fut deux fois... Hamasia aussi et Michée, et bien d'autres... C'est dans l'ordre... Non, je reste, rien que pour voir ça... La police!... Ha! Ha!

—Il est fou, fou à lier! murmurait Pums, la physionomie consternée.

—Pas du tout, fit Herschstein qui s'efforçait à l'ironie... Vous ne saisissez pas... C'est un prophète, mon ami, un grand prophète...

—Hélas, non, monsieur Herschstein! rétorqua plus simplement le Galicien... Je suis trop vieux, je n'ai plus l'âge... Je regrette... D'ici à ce qu'on règle scientifiquement pour tous la question sociale, comme le veut mon maître Karl Marx, cela ne vous ferait pas de mal d'avoir, le samedi, à la synagogue, au lieu de vos rabbins qui vous flagornent, un autre qui vous fustige, une espèce de Sophonie qui vous dise: «Lamentez-vous, habitants du quartier des trafics!... Tous ceux qui trafiquent seront...

L'avalanche d'hébreu et d'allemand dévalait derechef. Pums, les nerfs excédés, se bouchait les oreilles. Herschstein crispait la main à sa barbe de Moïse.

Mais une lueur d'espoir sillonna ses prunelles anxieuses. Il découvrait une objection:

—Et les chrétiens! fit-il victorieusement... Est-ce qu'ils ne trafiquent pas, les chrétiens?...

—Les chrétiens, cela ne nous regarde pas! fulmina le Galicien en sabrant l'air d'un large geste d'interdiction... Ils ont leur Dieu pour les châtier et le socialisme pour les réduire!... Vous, vous êtes le peuple du Seigneur!... Vous devez spontanément donner l'exemple à tous!... Vous devez être meilleurs!... Vous devez jouir moins, vous devez souffrir plus!... Voilà votre destinée, votre gloire difficile... Elles sont uniques au monde!... Vous ne vous y déroberez qu'au prix de souffrances pires... Vous êtes le peuple du Seigneur!...

Ah! d'être ce peuple-là, ils s'en seraient volontiers privés, M. Pums et M. Herschstein! Donner l'exemple à tous, eux! Pourquoi eux plutôt que les autres? Non, cette fois, sur l'honneur, ils ne comprenaient plus. Et l'averse de citations, la trombe prophétique qui déferlait toujours! Mieux valait lui céder la place, inventer un prétexte de fuite.

Pums, d'un clin d'œil rapide, avertissait Herschstein, et, délibérément:

—Vous veniez signer vos titres, n'est-ce pas?

—En effet! dit Herschstein, lui rendant le clin d'œil.

—Alors, si vous voulez passer par ici...

Il ouvrait une porte au fond et, la main sur le bouton, protégeant crânement la retraite de son allié:

—Je vous laisse, monsieur Schleifmann! fit-il. La sortie est en face... Quant aux leçons à mon fils, inutile désormais de vous déranger. Vous m'enverrez votre note et nous en resterons là... Au plaisir!...

Schleifmann, ahuri par cette fugue, était demeuré bouche bée. Il se fouillait le cerveau à la recherche d'un mot cinglant, d'une apostrophe dernière au venin sans remède. Puis, s'approchant de la porte par où Pums avait disparu:

—Vous êtes le peuple du Seigneur! clama-t-il d'une voix forcenée.

Il regagnait l'antichambre. Il défia l'huissier d'une œillade provocatrice; et songeant à l'inquiétude de l'ami Cyprien, il dégringola en hâte l'escalier.

—Eh bien? questionna M. Raindal cadet avec un suppliant élan de la mâchoire.

—Rien! fit Schleifmann... Rien!... Il n'a rien voulu savoir, ce coquin!

—Je l'aurais juré, soupira l'oncle Cyprien qui s'affalait de désespoir.

Schleifmann s'était assis auprès de lui dans la voiture:

—Où est-ce que je vous conduis, mon cher Raindal?... A la brasserie?...

—Non, Schleifmann! Je n'ai pas faim... Ramenez-moi plutôt chez moi!...

La voiture repartit. Le Galicien narrait l'entrevue. L'oncle Cyprien écoutait sans répondre, le buste recroquevillé, le regard terne, le visage rigide. On atteignit le pont des Saints-Pères, que Schleifmann racontait encore.

—Et je ne vous en rapporte pas le quart, mon cher! concluait le Galicien tout à la fièvre de son épopée... J'en oublie!... Je n'ai rien obtenu, c'est vrai!... J'ai perdu un élève, c'est vrai!... Seulement, je leur en ai dit de bonnes!...

—Il se peut que vous leur en ayez dit de bonnes, mon ami! observa judicieusement l'oncle Cyprien... Mais cela ne m'empêche pas d'être un homme fichu, le plus archifichu des hommes!

Il faisait le simulacre d'enjamber le marche-pied du fiacre. Schleifmann le retint par le bras:

—Hô, Cyprien... Quoi donc?...

—C'est que j'ai bien envie de me f... à la Seine... Elle est là sous mon nez!... Ça m'éviterait la course!...

Le Galicien eut un haussement d'épaules philosophique:

—Pas de sottises, Raindal!... Soyons sérieux, mon garçon... Votre frère n'est pas votre frère pour un chien!... Il vous en tirera, diable, il arrangera l'affaire!...

—S'il l'arrange comme vous, soit dit sans reproches, Schleifmann, je plains mes créanciers!... riposta avec flegme M. Raindal cadet.

Jusqu'à la rue d'Assas, il ne desserra plus les lèvres. Mais tandis que devant la porte Schleifmann payait le cocher, il éprouva une brusque sensation de faiblesse.

—Schleifmann! appelait-il.

—J'arrive! fit le Galicien.

Un choc mat retentit. Un sombrero marron roula dans le ruisseau. M. Raindal cadet s'était affaissé, replié en deux sur le trottoir, tous les nerfs détendus, les membres flasques, paquet de chair inerte, la figure d'une pâleur crayeuse.


Près du lit où l'on avait couché l'oncle Cyprien, toujours inanimé, Schleifmann écrivait fébrilement sur un guéridon.

—Voici, dit-il à la concierge qui finissait de ranger les vêtements du malade... En allant chez le pharmacien, vous déposerez au télégraphe cette dépêche pour M. Eusèbe, le frère de M. Raindal...

—M. Eusèbe Raindal! se récriait la concierge... Mais il est à Paris, monsieur!... Il est passé ce matin, comme M. Cyprien sortait, et il m'a dit de prévenir son frère qu'il serait chez lui l'après-midi...

—Ah bah! fit Schleifmann étonné... Alors pas de télégramme... Allez tout droit rue Notre-Dame-des-Champs. Hô! pourtant ne l'effrayez pas, cet homme... Dites-lui que son frère est souffrant...

—Oui, oui, que monsieur soit tranquille... Je lui annoncerai ça comme il faut.

M. Raindal cependant était balbutiant d'émoi, quand, une demi-heure plus tard, il parut dans la chambre.

—Quoi?... Quoi?... questionnait-il, oubliant de saluer Schleifmann... Cyprien est malade?... Gravement?...

—Vous voyez, monsieur, répliqua le Galicien... Une attaque!... Il est tombé raide dans la rue... Mon médecin, le docteur Chesnard, vient de venir et pense une embolie. Il repassera ce soir. Cyprien avait joué sur les mines et perdu des sommes fantastiques...

Il continua de fournir les détails. Le maître l'interrompait d'exclamations navrées:

—Est-ce possible!... Si j'avais su... Oh! le malheureux!... Le malheureux!... Pourquoi s'est-il caché de moi?

Puis, le récit terminé, il y eut quelques minutes d'embarras mutuel. A aucune époque, l'un et l'autre n'avaient ressenti d'affinité. Schleifmann tenait M. Raindal pour un esprit étroit, timoré, racorni par l'érudition, et sans nier le mérite de ses ouvrages, il lui reprochait de s'abstraire des grandes questions contemporaines. M. Raindal, par contre, en avait, de tout temps, voulu à Schleifmann qu'il accusait de surexciter les instincts subversifs de son frère. Et maintenant, dans l'obligation de s'accorder pour une tâche pieuse, ils eussent aimé détruire ces antiques griefs que leur loyauté rougissait de taire. M. Raindal, le premier, s'enhardit à mentir; et, du ton le plus cordial:

—Monsieur Schleifmann! dit-il... Les circonstances ont fait que nous ne nous sommes pas liés d'amitié... Mais je connaissais votre affection pour mon pauvre Cyprien, je connaissais la variété de votre culture, la sûreté de votre caractère, et soyez persuadé que je professais pour vous la plus sérieuse estime...

Le Galicien riposta par des louanges sagaces sur les livres de M. Raindal.

Le malaise était dissipé. Il disparut entièrement avec le retour de la concierge qui apportait des médicaments, des sinapismes, des sangsues. Tous deux se mirent à soigner le malade; et jusqu'au soir ils n'eurent plus de loisir.

Vers la tombée du crépuscule, l'oncle Cyprien s'éveilla de sa torpeur. Il entr'ouvrit les yeux, et roulant autour de la chambre des regards hébétés, il semblait peu à peu se souvenir.

—Ah oui! murmurait-il. La Bourse! Le krach!

Il tentait de s'étirer. Une résistance à gauche lui fit froncer le sourcil. Il palpa son épaule gauche avec sa main droite restée libre.

—Tiens, tiens... je suis paralysé, par là... C'est du propre! grognait-il.

Il inspecta encore la pièce de son même regard de poupon, les prunelles mobiles et atones. La présence de Schleifmann et de son frère, qui l'épiaient au bout du lit, lui causa un trouble passager. Qui étaient donc ces hommes? Il hésitait, avec l'impression de les reconnaître sans pouvoir les nommer.

—Eusèbe! prononça-t-il enfin... Sch... Schleifmann!...

M. Raindal s'avançait en lui tendant la main. L'oncle Cyprien eut un sourire mélancolique, et, la voix enrouée, bégayante un peu:

—Hein! dans quel état ils m'ont fichu, ces gaillards!... Je me suis étalé sur le trottoir... Schleifmann t'a expliqué?...

—Oui, mon ami, ne te fatigue pas!...

—Et l'argent? reprit l'ex-employé... Schleifmann t'a expliqué aussi? Tu sais que je dois quatre-vingt-dix mille francs?... C'est du joli pour un Raindal!... Claquer avec quatre-vingt-dix mille francs de dettes! Si ce pauvre père avait vu ça, lui!...

—Chut! Rassure-toi! fit le maître... D'abord, tu me parais en voie de guérison...

L'oncle Cyprien, en guise de réponse, frappait avec la main son épaule morte.

—Quant à tes dettes, ajouta le maître, je m'en charge... J'ai soixante-dix mille francs d'économies que je t'abandonne sans danger... Mon traitement, ce que je touche pour mes livres, mes articles, etc., suffira largement à nous faire vivre tous et même à éteindre, année par année, le reliquat impayé... Eh bien, j'espère que te voilà hors d'inquiétude!...

—Ouais! Merci!... Je te remercie! répliqua distraitement M. Raindal cadet que les sangsues et les sinapismes piquaient avec furie.

Puis, se contraignant:

—C'est égal, mon pauvre Eusèbe... Je t'ai bien souvent taquiné, turlupiné... Je t'ai bien souvent monté des bateaux... Mais si on m'avait dit qu'un jour je te ruinerais, moi, l'oncle Cyprien, avec ma brasserie de cent francs par mois et mon galetas de cinq cents francs par an!... Non, non, c'est incroyable! Et dire que tout cela est arrivé parce que... parce que...

Sa pensée impotente s'égarait aux complications de ces aventures anciennes.

—Oui, parce que, poursuivit-il après une pause, parce que, pour t'embêter, j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le... le... le marquis, le marquis de...

Ses paupières battaient. Une pesanteur les domina. Il se rendormait d'un souffle inégal, tantôt imperceptible, tantôt ronflant et galopant comme le vent sur un feu de bois. Ses joues se violaçaient. Des râles raclaient sa gorge. La congestion se déclarait. Le docteur Chesnard, lorsqu'il revint, eut une moue mal augurante. Il renouvela l'ordonnance, prescrivit des révulsifs plus intenses.

Comme il prenait congé, M. Raindal lui offrit pour le lendemain une consultation avec le docteur Gombauld, son collègue de l'Académie des sciences.

—Mon Dieu, monsieur! fit dédaigneusement le docteur Chesnard en hochant sa petite tête grisonnante et chauve... Je ne suis qu'un médecin de quartier et je n'ai pas d'ambition... Je vous parlerai donc en toute franchise... Un Gombauld ou pas de Gombauld, cela n'y changera guère... Une embolie est une embolie... Il n'existe pas pour ce cas dix mille thérapeutiques... Il n'en existe qu'une: celle que j'ai indiquée... Néanmoins, si une consultation vous séduit, je n'y vois aucun inconvénient...

On fixa le rendez-vous à midi.

Dans la première pièce, sur le canapé de reps vert, on avait confectionné un lit de repos avec un matelas et des couvertures. Toutes les heures, tour à tour, le Galicien et le maître revenaient s'y étendre, après avoir veillé le malade.

M. Raindal n'y dormait point. Quand le regret de sa petite élève cessait de le supplicier, c'étaient les remords qui le torturaient, les scrupules de conscience, le besoin de s'innocenter. Les vacillantes paroles de l'oncle Cyprien sonnaient à ses oreilles, comme répercutées par un écho sans fin: «Tout cela est arrivé parce que j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le... le... le marquis...» Raisonnement certes faux! Conception puérile des rapports entre effets et causes! Mais la parcelle de vérité qui parfume toute erreur n'en épandait pas moins son vénéneux arome dans l'âme de M. Raindal. Evidemment il n'était pas responsable de l'accident mortel qui avait foudroyé son frère. Informé en temps opportun, il eût même accompli les plus durs sacrifices pour arracher le pauvre homme à l'engrenage de l'agio. Pourtant qui sait si, sans son entremise, sans cet amour funeste dont il était féru, qui sait si l'oncle Cyprien aurait jamais rencontré «le... le... le marquis»? Qui sait si cet amour, coupable déjà de tant de fautes contre la saine morale et les sentiments dus, n'avait pas, de plus, sa part, infime quoique réelle, dans la calamité présente?...

M. Raindal en exhalait des soupirs continus. Son corps se mouillait de sueur. Finalement, la fatigue eut raison de l'insomnie. Il ne se réveilla que vers huit heures, pour ouvrir à Thérèse et à Mme Raindal. Derrière, saluait la face barbue du jeune Bœrzell.

Mandées par télégramme, ces dames avaient voyagé la nuit, et leurs coiffures défaites, leurs visages charbonneux, où les larmes séchées traçaient des rayures blanches, exprimaient mieux que leurs voix les angoisses du trajet. M. Raindal les embrassa toutes deux avec une effusion de tendresse insolite; puis il les mena, en pleurant, à la chambre de l'oncle Cyprien.

Il sommeillait toujours de son tumultueux ou léthargique sommeil, la peau plus violette, plus noire, par endroits, que la veille, au début de la crise. Mme Raindal s'agenouilla près du chevet, les mains jointes. On attendit les médecins en commentant le drame. Ils vinrent à midi précis. La consultation dura peu. Le docteur Gombauld approuvait les prescriptions de son confrère. Pour le reste, il refusait de présager: la nature en déciderait.

—Qu'est-ce que je vous disais! fit à la porte le dédaigneux docteur Chesnard.

Et il promit sa visite pour le soir.

Elle n'eut d'autre résultat que d'accroître les alarmes. Le médecin était parti sans consentir à se prononcer sur l'issue de la nuit.

Une heure après son départ, le délire s'empara de l'oncle Cyprien. Dans les premiers instants, ce ne fut qu'exclamations vagues, plaintes inarticulées. Mais bientôt elles se précisèrent. Elles désignaient des gens, invectivaient des ennemis: tous les immémoriaux ennemis de l'oncle Cyprien, toute la troupe des chéquards, des youpins, des calotins et des rastas! On eût dit qu'ils dansaient autour de sa couchette une ronde satanique avec des rires triomphants. Parfois leurs lourdes semelles devaient défoncer sa poitrine, car il avait des mines de défense ou d'effroi comme sous les fers d'un cheval qui l'aurait écrasé. Pour exorciser ce sabbat, il s'époumonait en injures, prises au vocabulaire de ses auteurs favoris. Son index menaçait, son poing martelait le vide. Puis, soudain, il sembla que la sarabande s'égrenait. Par un hasard de ressouvenir, une image prépondérante effaçait la malice des autres: l'image d'un illustre homme d'État, d'un ministre renommé pour la lutte qu'il soutint contre le Boulangisme. Sa légendaire figure s'érigeait devant le lit, et, sans qu'il se courbât, ses mains, au bout de bras énormes, atteignaient l'oncle Cyprien.

—Oh! oh!... rugit avec terreur M. Raindal cadet. Voilà le vieux Forban à présent! Oh! ces bras!... En a-t-il des bras! Veux-tu bien t'en aller, vieux Forban!... Veux-tu bien me lâcher!

L'étreinte imaginaire était plus forte que ses cris. Il porta vainement les deux mains à sa gorge. Il suffoquait. Il retomba dans le coma.

Il y demeura toute la soirée, toute la nuit. Dans la pièce voisine, la famille veillait, se relayant auprès du malade avec Schleifmann, Bœrzell et un interne envoyé par le docteur Gombauld. A onze heures, comme ces dames et le Galicien s'étaient assoupis de fatigue sur un fauteuil, sur le canapé, sur une chaise, M. Raindal appela le jeune savant d'un clin d'œil familier.

—Mon cher monsieur Bœrzell, susurra le maître à voix basse, cette après-midi Thérèse m'a tout appris... Il paraît qu'à Langrune vous vous êtes accordés... J'en suis pour ma part fort heureux... Cependant vous savez le désastre qui nous frappe... Sans parler de ce pauvre Cyprien, c'est pour nous la ruine complète, et pour Thérèse, ni dot, ni espérances d'aucune sorte... Je tenais à vous en avertir formellement, sachant par expérience ce que sont les charges d'un ménage, des enfants à élever, les dépenses...

—Je vous suis fort obligé de votre sincérité, cher maître! interrompit de même Bœrzell... Seulement, ces tristes événements n'ont pas modifié mes intentions à l'égard de Mlle Thérèse...

Il s'arrêtait, toujours soucieux de mesure, de vérité, d'exactitude, et il reprit:

—Je n'irai pas jusqu'à vous dire que ces considérations d'argent me soient indifférentes... Il est, au contraire, certain que pour le bien-être de ma femme, pour l'éducation de nos enfants, une dot, des espérances eussent été un précieux appoint... Mais faute de cet appoint, notre mariage peut aisément se conclure... Je me sens plein d'énergie et la perspective d'un peu plus de travail et d'un peu plus de médiocrité n'est pas pour émouvoir un homme jeune et vigoureux comme moi... Je maintiens donc ma demande, cher maître...

Schleifmann quittait la pièce pour rejoindre l'interne. M. Raindal et le jeune savant échangèrent une poignée de main affectueuse; puis, chacun sur sa chaise, le menton à la poitrine, ils s'endormirent progressivement.

Vers l'aube, l'interne les réveilla tous. L'agonie avait commencé. Elle fut longue. L'âme insoumise de l'oncle Cyprien s'insurgeait contre la mort, comme elle s'était rebellée contre la vie. Etouffé par le sang, il voulait respirer, vivre encore; et son bras valide repoussait l'asphyxie d'un geste impératif qui semblait s'indigner.

Enfin le souffle lui manqua. Il soulevait d'un suprême effort sa face violette, ses lèvres torves, et il s'abattit en arrière, vaincu, immobile, délivré.

Mme Raindal s'était précipitée à genoux et priait, en larmes. Schleifmann, accoudé au marbre de la cheminée, la main contre les yeux, psalmodiait à mi-voix des paroles hébraïques. Thérèse sanglotait sur l'épaule de son père.

L'interne ouvrit la fenêtre et rejeta les volets par où glissaient déjà des rayonnements dorés.

Avec la fraîche splendeur de la clarté matinale un hourvari de gazouillements jaillit dans la pièce.

C'étaient les passereaux du Luxembourg qui, sur les branches, sans le savoir, pépiaient joyeusement le dernier adieu à leur vieil ami Cyprien Raindal.