«Mardi matin, 10 heures.
«Ma bonne petite Zozé, je ne sais où j'avais la tête en te disant hier soir à ce bal que nous déjeunerions aujourd'hui ensemble chez nous. Je suis engagé depuis huit jours chez les Mathay. Heureusement que je m'en suis souvenu à temps. Nous rattraperons cela. Pardonne-moi mon étourderie, et à tantôt quatre heures. En hâte tous les baisers de ton old.
«G.»
Elle déposa avec flegme, sur le lavabo, la dépêche repliée. Puis dans une pelote de velours carmin, elle choisit deux petites épingles de perle dont elle piqua soigneusement sa cravate à larges pans de dentelles. Mais elle ne se contenait plus, et, d'une voix un peu rauque:
—Lâchez tout cela, Anna, murmura-t-elle... Cherchez-moi ma robe de chambre rose...
—Mais, madame ne sort donc plus? se récria la camériste en simulant la surprise.
Mme Chambannes avait jeté son corsage sur une chaise et dégrafait fiévreusement sa jupe.
—Non, je ne sors plus...
—Madame déjeunera ici? Dois-je appeler la cuisinière?...
—Oui... non..., balbutia Zozé. Dites-lui de me faire à déjeuner... ce qu'elle voudra...
—Bien, madame!
Elle rentrait, portant sur le bras un long peignoir soyeux, enrubanné de satin rose. Mme Chambannes l'endossa, et, tout en nouant les rubans, sèchement, elle commanda:
—Maintenant, allez-vous-en!...
Anna disparut. Mme Chambannes s'affala dans un fauteuil de cretonne.
Ainsi, ils ne déjeuneraient pas ensemble, c'était sûr, définitif, irrévocable. Gérald n'avait pas hésité entre elle et cette Mathay! Il prévoyait bien pourtant quelle poignante déception il lui causerait en rompant, au dernier moment, sa promesse.
Le misérable! Elle se l'imaginait d'avance chez les Mathay, à table, assis à côté de la comtesse, une petite blonde au nez retroussé, à la figure puérile, impudique et gouailleuse. Il faisait l'aimable, le joli parleur, appuyant ses regards à ceux de la dame, se livrant de ses grands yeux en gentils abandons. Et le déjeuner finissait. On se rendait dans le hall. On buvait le café. Qui sait? Mathay sortait peut-être, les laissait seuls en vrai nigaud de mari qu'il était. Alors que se passerait-il? Car on la connaissait la jeune gaillarde de comtesse. Elle ne passait pas pour une citadelle, pour le Capitole!... Oh! l'infamie et l'abjection!
Mme Chambannes aurait voulu saisir son cœur à deux mains et le lancer loin d'elle, dehors, par la fenêtre. Ses ongles griffèrent la place où il palpitait, à travers la soie du peignoir, la cuirasse du corset, et elle songea à des représailles, comme chaque fois que la trahison de Gérald lui semblait un fait accompli.
C'est cela, elle se vengerait, elle le tromperait, elle irait se donner à un autre, à n'importe lequel de tous ceux qui la courtisaient. Des noms d'hommes, avec des décors, surgissaient dans son esprit: l'atelier de Mazuccio, le petit sculpteur, les garçonnières de Burzig ou de Pums, le mari de son amie Flora. Partout on l'attendait, partout on l'accueillerait comme une souveraine qui daigne s'offrir. Elle leur crierait dès le seuil: «Me voici, prenez-moi!» Et ils choiraient à genoux, en bégayant: «Merci!» avec des sanglots de bonheur.
Ces visions flatteuses la calmèrent. Elle marchait dans le cabinet de toilette, essayant de fixer son choix. Auquel s'adresserait-elle? Ils lui répugnaient pareillement. En se figurant aux bras de chacun d'eux, un frisson de répulsion lui faisait secouer la tête. Pouah! Quel courage de rancune il lui faudrait pour s'abaisser là! De plus, aucun peut-être ne se trouvait libre. Elle risquait des refus polis, un camouflet. Non, tout s'y opposait. Puis elle s'avoua mélancoliquement: «D'ailleurs, jamais je ne pourrai!»
Elle était retombée dans le fauteuil, les muscles mous et meurtris de tiraillements, comme si elle eût marché des journées durant.
Elle ramassa sur le marbre le petit bleu pour le relire. Chaque mot lui paraissait insulte ou mensonge. Des larmes lui montèrent aux yeux. A la rage le chagrin succédait. Comme il était méchant, glacial, impitoyable parfois, ce Gérald! Elle eût aimé avoir auprès d'elle une amie maternelle, capable de comprendre et de plaindre, à qui elle se fût confiée en pleurant. Mais qui? Hélas! pour recevoir de telles confidences, ni Flora Pums, ni Rose Silberschmidt, ni Germaine de Marquesse, ses anciennes compagnes du cours Levannier, ni la bonne tante Panhias n'avaient l'âme assez haute et assez charitable! Rien qu'à la pensée de leur joie dissimulée ou de leurs consolations grossières, l'orgueil de Zozé s'insurgeait.
Elle recommença à sangloter.
Elle avait l'impression d'être échouée sur une île déserte, et volontiers elle eût appelé la mort. Elle se sentait à ces instants de drame, si délaissée de tous, si petite Mouzarkhi, si seule et si étrangère, l'infortunée Mme Chambannes, malgré son nom français et son éducation de Parisienne! Pauvre fleur exotique plantée à ras de terre sur un sol ennemi où ses brèves racines craquaient comme des fils aux plus faibles bourrasques! Nulle aide ne la soutenait dans la détresse. Elle ne possédait pas même le recours d'invoquer le ciel, de se réfugier en Dieu, puisqu'on l'avait élevée hors de toute foi religieuse. Et quand elle voulait prier, il ne lui revenait qu'une courte et bizarre oraison, celle que chaque soir, à l'époque de son enfance, la bonne tante Panhias lui faisait réciter en chemise, avant de se mettre au lit. Inconsciemment elle la répéta:
«Mon Dieu, soyez béni!
«Faites que je sois sage, faites que je travaille bien, faites que je contente papa, ma tante, mon oncle, et faites que papa ne saute pas demain à la Bourse. Amen!»
Elle sourit à cette dernière phrase. Elle se remémorait son père, mort depuis bientôt sept ans, son brave homme de père, si étrangement tendre et improbe à la fois.
Un type, ce Mouzarkhi dont les origines, pour les intimes, les compatriotes, comme pour les autres, étaient demeurées obscures, inexplicables.
Débarqué un jour d'Alep à Paris, sans relations, sans truchements, sans patrons d'aucune sorte, au bout de six mois il acquérait à la Bourse une des plus puissantes situations de remisier qui fussent sur la place. On disait bien qu'il jouait, gagnait plus par l'agio que par les courtages. Mais il bénéficiait de l'indulgence mêlée de respect qu'on accorde aisément dans ce monde-là aux joueurs heureux. Il ne se cachait pas, par contre, de ses spéculations. Il avait juré de s'arrêter, de cesser tout labeur, sitôt qu'il aurait le million. Il allait y atteindre quand, pour la première fois, il sauta. Son passif était du double. Pendant quelques semaines, discrètement, il se retira. Puis il revint. Actif, cordial, ingénieux, il se refit rapidement des clients, du crédit. Son négoce maintenant avait un but plus noble; acquitter les créances. Durant deux ans, il solda régulièrement des arrérages. Il ne lui manquait que trois cent mille francs pour épuiser le reliquat de ses dettes. Il ne sut pas patienter, rejoua afin de les gagner plus vite, et pour la seconde fois, il sauta. La malchance ne l'abattait point. Il reprit son trafic, menant l'existence large et gaie, travaillant, payant, spéculant, resautant, rebondissant comme un ballon léger et solide. A son sixième saut, il ne survécut pas. Il était tombé de trop haut, d'une fortune fictive de deux millions au néant et moins. Il mourut d'apoplexie en pleine Bourse, insolvable, mais laissant la réputation d'un camarade fort sympathique et d'un financier merveilleusement doué.
Pourtant, auparavant, il avait assuré le sort des siens en bon père de famille.
D'abord, à la mort de Mme Mouzarkhi, décédée peu d'années après l'arrivée à Paris, il avait appelé en France son beau-frère, M. Panhias, avec sa femme, pour les charger de l'éducation de la petite Zozé. D'où venaient-ils, ceux-là? D'Alep, de Ghazir ou de Stamboul? Étaient-ils Grecs, Juifs, Turcs ou Maronites? Personne n'avait pu l'apprendre, les Panhias se montrant aussi réservés que M. Mouzarkhi sur le problème de leur extraction. Ils avaient tous deux un accent indéfinissable qui tenait simultanément de l'espagnol, du hongrois et du moldo-valaque. Panhias, un homme modeste et taciturne, faisait fonctions de fondé de pouvoirs dans la maison de son beau-frère. Mme Panhias veillait fidèlement à l'instruction de la petite, l'accompagnant le jour au cours Levannier, demeurant avec elle le soir, quand le père allait au théâtre ou ailleurs. Elle était corpulente, enjouée, et, par accès, communicative. Grâce à elle, on savait que les Panhias n'avaient point gravement pâti dans les déconfitures de leur parent, et conservaient, malgré les déboires, une quinzaine de bonnes mille livres de rente. Mais sur le reste elle gardait le silence, vertu traditionnelle de la famille.
Puis M. Mouzarkhi, un an avant le saut suprême, avait prudemment muni sa fille d'un mari. L'affaire, proposée par un collègue de la Bourse, ne s'était pas amorcée sans mal. Des deux côtés on se méfiait. Les agences consultées avaient fourni des renseignements à faire peur. Elles représentaient M. Mouzarkhi comme un homme très choyé parmi les gens de son métier, mais d'un crédit suspect et souvent entamé. Georges Chambannes, fils d'un petit médecin du Berri, ex-élève de l'École centrale, était, selon elles, un ingénieur d'avenir, industrieux, hardi, mais ayant jusqu'ici végété, cherché vainement sa voie dans des entreprises louches. Enfin, après réflexion, on sentit de part et d'autre que trop d'exigences seraient messéantes. On transigea sur le terrain de l'espoir, de la confiance respective en des époques meilleures. Et les pourparlers aboutirent.
Zozé qui ne souhaitait que mariage, délivrance de la tutelle Panhias, liberté, agréa, dès la première entrevue le jeune Chambannes. Il était, au surplus, joli homme, élégant et d'allures caressantes. Il n'insista pas pour la cérémonie religieuse que M. Mouzarkhi, désireux d'observer la neutralité ou l'incognito en matière de foi, déclarait contraire à ses principes de vieux républicain et de positiviste. Au vrai, on eût réclamé à Zozé un acte de baptême dont M. Mouzarkhi s'était abstenu de la pourvoir et l'obtention de ce diplôme eût encore retardé l'union. Le mariage fut donc célébré civilement. La moyenne Bourse tout entière y assista, voire même quelques personnalités de la Haute Banque, où M. Mouzarkhi comptait des admirateurs, sinon des amis. Et, le soir de la célébration, le jeune ménage s'installait dans un coquet hôtel de la rue de Prony, cadeau de noces du financier. Il joignait à l'immeuble un capital de cent mille francs pour aider l'ingénieur à trouver cette voie qu'il cherchait.
En deux ans, sans rien découvrir, Georges Chambannes eut mangé toute la somme et lourdement hypothéqué l'hôtel.
Il ne restreignait pas son budget. Au contraire. Il le soutint et l'étendit par le jeu, des expédients cachés, de sombres tripotages. On affirmait aussi qu'il touchait des secours chez de vieilles dames généreuses dont on citait les noms; et ces bruits ne rencontraient que peu d'incrédules, car il était beau garçon, dépensier, sans profession ni ressources avérées, et puis le discrédit, comme la gloire, a ses légendes auxquelles tout le monde veut ajouter foi par malice ou niaiserie.
Mais qu'il passât la nuit au tripot, découchât ou parût maussade, Zozé ne s'alarmait pas. Même aux périodes de malheur, ayant toujours ignoré la gêne, empocher des sommes d'argent et, celles-là gaspillées, en redemander et recevoir d'autres, lui semblait la fonction naturelle de la femme. Un refus, une remontrance, une diminution de son luxe seuls auraient pu l'inquiéter, et Georges jamais ne lésinait.
Elle ne modifia donc son existence que du jour où, par une amie, elle apprit que Georges courait les filles. Le changement fut imperceptible, se fit sans scènes et sans fracas. Elle prit un amant.
C'était un de ses parents qu'elle avait lieu de tenir pour son cousin, Démètre Vassipoulo. Établi à Paris depuis dix-huit mois à peine, tout jeune,—il avait vingt-trois ans,—une mince moustache brune comme tracée au charbon, Démètre courait déjà sur les traces de l'oncle Mouzarkhi. A la Bourse on escomptait son avenir comme une valeur d'État, sûr qu'il ferait une colossale fortune ou une banqueroute retentissante.
Il sillonnait tout le jour Paris, à demi affalé en sa voiture au mois, le bras languissamment posé le long de la capote, ainsi qu'un riche capitaliste qui s'étire, et le cuivre de ses harnais ou le grelot signalant son approche scintillaient au soleil comme des insignes triomphaux.
Zozé l'aima pendant trois mois. Il avait des ardeurs de bête et des ingénuités de sauvage. Elle s'en amusait, puis elle les contait à deux ou trois de ses amies intimes qui comparaient avec leurs amants. Ou bien elle lui révélait l'attrait du savoir-vivre, enroulant sa candeur dans la trame des usages, comme son tailleur lui faisait des vêtements à la mode.
Mais au bout de trois mois, Démètre la fatiguait. Elle le garda deux mois encore, par charité, pensait-elle, quoique ce fût par prudence et, à son insu peut-être, en attendant mieux.
Sitôt qu'elle crut avoir trouvé l'amant irréprochable, elle quitta bien vite le jeune boursier. Comme prétexte, elle alléguait des dénonciations, sa sécurité, son honneur à sauver. Démètre pleura beaucoup et rugit sa douleur en un dialecte si rauque que l'on eût dit les cris d'un lionceau malade. Elle eut des remords pendant huit jours. La nuit, elle s'imaginait entendre ses clameurs inintelligibles. Elle rêvait de fauves qui la menaçaient. Et son nouvel amant lui reprochait d'être morose, de soupirer sans raison valable.
Elle ne se consola vraiment qu'un soir au Nouveau-Cirque. Elle y avait vu Démètre en frac, cravate blanche, bouquet d'œillet au revers, occupant le bord d'une loge avec une grosse fille blonde, et pouffant aux farces des clowns.
Dès lors, ses regrets finirent, et son nouvel amant, Lastours, n'eut plus qu'à se louer d'elle.
Il tenait commerce de peinture dans un petit hôtel de la rue d'Offémont. Brun, chauve, une barbe de mignon, une bouche brutale, des mains de portefaix, il figurait avec avantage parmi ce syndicat de certains peintres négociants dont le Paris parvenu assure fraternellement le vivre en même temps que la notoriété. Familier assidu des hauts salons mondains, frayant avec l'élite des clubs et de l'art, vêtu comme un sportsman, drôle comme un cabotin, un suave parfum d'au delà, une vapeur aristocratique semblait flotter autour de ses épaules carrées. Zozé, en l'écoutant, se sentait plus près du monde. Il était pour elle l'échelon supérieur où l'on se croit déjà rien qu'à l'apercevoir, et elle s'y cramponnait avec ferveur. Elle admirait comme de l'esprit le plus fin son bagout d'atelier, ses gamines scies d'école, l'obscénité de ses propos. Il n'avait qu'à parler pour qu'elle pâmât de rire, à formuler un souhait pour qu'elle se précipitât; et en quatre mois, Chambannes lui acheta trois toiles. Néanmoins bientôt Lastours abusa. Il traitait en servante celle qui ne rêvait que de le servir, la malmenait au gré de sa mauvaise humeur et parfois, après l'entrevue, enjoignait à la douce Zozé de lui reboutonner ses bottines.
Ces insolences, chaque jour renouvelées, exaspéraient la malheureuse, tombaient sur son amour comme des crachats sur une flamme.
Fraîche, jolie, aimante et d'humeur gaie, pourquoi n'obtenait-elle pas ces béatitudes du cœur qui sont le lot de tant d'autres moins belles? Et dans une intuition fugace, mélancoliquement Zozé se répondait: Oui, moins belles souvent, mais Parisiennes, mais informées et résolues, mais opérant sur le sol natal, au lieu d'être comme elle une petite Mouzarkhi, vaguant aveuglément au souffle de ses instincts, plus hésitante et malhabile qu'une fillette égarée en pays inconnu!... Puis, le lendemain, dans un regain d'espoir, elle retournait chez Lastours!
Quand elle cessa de l'aimer, elle voulut se venger des outrages endurés; et, par une tactique instinctive et banale, elle se donna à un de ses amis, un peintre aussi,—un concurrent,—du nom de Moutiers, qui logeait deux portes plus loin.
Celui-là, un petit monsieur ventru et roux, déguisa encore moins que l'autre. Plus ambitieux et plus âpre au gain que Lastours, Moutiers n'entendait nullement perdre son temps avec les dames. Les affaires avant tout, et, pour une vente projetée, un rendez-vous d'acheteur, une visite de cliente, il renvoyait Zozé ou la décommandait sans ambages. Une fois, elle dut ainsi rester une heure enfermée dans l'arrière-soupente où se dévêtaient les modèles, affolée et transie, parce qu'un riche Américain était venu, pendant la séance, faire emplette chez le peintre.
Moutiers, après le départ de son Yankee, tout à l'allégresse du marché conclu, se promenait dans l'atelier, oubliait de délivrer la captive; et à ses cris seulement, il lui avait ouvert, souriant, la trouvant bien bonne, quoique Zozé pleurât de dépit.
Six semaines de ce régime la dégoûtèrent d'abord de Moutiers, puis à jamais des peintres mondains et, croyait-elle, des aventures.
Qui eût pensé que ces hommes, si galants au dehors, fêtés et cajolés par les plus belles, fussent dans l'intimité à ce point malotrus? Et pourquoi même s'astreindre à ces liaisons fortuites, s'exposer aux insultes sans l'excuse de la tendresse, chercher le bonheur d'amour au lieu d'attendre qu'il vînt?
Que lui manquait-il, d'ailleurs, pour être la plus enviée des jeunes femmes?
Georges sortait moins la nuit, se montrait plus affable, la menait plus souvent au bal et au théâtre. Il lui avait, pour le jour de sa naissance, fait présent d'une voiture au mois. Ses affaires enfin prospéraient. Il payait une à une les vieilles notes de fournisseurs, les dettes criardes, les intérêts de l'hypothèque en retard; et Zozé, vaguement, savait qu'il dirigeait de loin, comme ingénieur-conseil, une vaste exploitation de mines en Bosnie.
Un renouveau d'affection la rapprocha alors soudain de son mari. Elle s'en vantait à ses amies, déclarait l'époque des folies passée! Et pour remplacer ses amants, elle se jeta avec fougue dans les plaisirs de l'intelligence.
Elle se mit à lire sans merci, sans choix et sans trêve tous les ouvrages du jour que son libraire lui désignait. Mémoires, romans, poèmes, voyages, rien ne lassait son appétit. «Je dévore!» disait-elle. Et, de fait, elle avalait, elle engouffrait sans digérer ni retenir.
Elle s'abonna aux conférences, savoura l'ancienne chanson et s'enthousiasma de la nouvelle. Le dimanche, elle fréquentait les concerts et rêvait en musique à ses liaisons d'antan. Elle ne négligeait que les Salons, par rancune contre les peintres. Mais nulle lueur de raison ne perçait ce tumulte d'études contraires. Mme Chambannes s'étonnait, qu'ayant tant appris, elle n'acquît pas plus d'assurance. Ses opinions fuyaient à l'appel comme des mouches. Elle balbutiait chaque fois qu'il s'agissait d'exprimer son avis. Et finalement les joies d'intellect l'ennuyèrent...
A partir de ce moment, pour le laps de deux ans, ses souvenirs s'embrumaient...
Qu'avait-elle fait ensuite, durant ces deux années? Elle se rappelait bien qu'au 14 juillet, Georges avait obtenu la croix. Mais le reste, cette chasse forcenée à l'amant parfait que, malgré elle, invoquaient son cœur et ses sens,—que demeurait-il de tout cela, séché, tassé au fond de son cerveau par des amours brûlantes et plus lourdes? Deux ombres anémiées dans une lumière grisâtre reparaissaient devant ses yeux: toujours elle et auprès un homme, celui-ci, celui-là, noms et traits oubliés, emmêlés, confondus par l'estompe du temps: flirts dans des bals, promenades blanches en fiacre de cercle, baisers inachevés, ébauches d'abandons, vaines tentatives, espoirs et illusions déçues! Comment eût-elle chéri ces êtres, ces commis de Bourse allemands, ces courtauds exotiques mieux nippés que des seigneurs et plus goujats que des rustres? Leur avait-elle cédé? Peut-être. A un, à deux, ou pas du tout. D'honneur, elle n'eût pu préciser, et plus tard, quand gravement elle jurait à Gérald qu'elle n'avait jadis connu qu'un amant, elle ne mentait sciemment que de deux, la brouillonne petite Mouzarkhi!
Pourtant, dans ces recherches, le dévergondage ne la guidait pas uniquement.
Elle désirait en secret un amant idéal dont traits par traits l'effigie exquise s'accentuait dans ses songeries. Mais l'imagination de beaucoup de femmes est comme leur corps. Elle ne sait que reproduire et non pas créer. Celle de Mme Chambannes, fécondée par la lecture de certains romans en vogue, agissait selon leurs formules.
Elle se figurait donc le héros espéré avec une grande barbe blonde, un regard mélancolieux où flottait l'ombre humide de la douleur passée, trente ou quarante mille francs de rente et un nom qui, pour n'être pas noble, restait dans la roture élégant et cossu.
Il aurait naguère cruellement pâti par les femmes, par une surtout, actrice traîtresse, éprise de tromperie, de réclame et d'argent. Mme Chambannes, involontairement, se complaisait à ce détail. Un pli amer soulevait parfois la lèvre de l'amant désabusé. Par cette fissure, des blasphèmes jaillissaient contre le sexe perfide et ennemi de l'homme. Mme Chambannes, de ses baisers, arrêtait tendrement la fuite des anathèmes, posait sur sa poitrine cette tête pleine de chagrin, ramenait sur cette bouche défiante le sourire. Au besoin, s'il l'eût exigé, elle partait avec lui. Ils s'exilaient alors dans une petite île anglaise, loin du monde mauvais, et demeuraient des heures seuls côte à côte sur la grève, leurs deux mains jointes, à contempler indéfiniment les jeux changeants des lames ou les navires rentrant du large.
Que n'arrivait-il pas? Tout était prêt pour le recevoir, pour le suivre, jusqu'à la liste imaginaire des objets, des toilettes de voyage que fébrilement on empilerait dans une malle d'osier sanglée de courroies jaunes et recouverte de luisante vache noire!
Il tarda, mais il arriva.
Il était sédentaire, égoïste, titré, libertin, sans barbe, sans langueur, sans rancœur. Dès le début, Mme Chambannes l'adora tout de même.
Il se nommait Gérald de Meuze, fils du marquis de Meuze, de la branche des Meuze du Poitou. Georges l'avait connu en classe au lycée Chamfort, puis, leurs études terminées, l'avait perdu de vue.
La présentation se fit aux courses d'Auteuil, un jeudi tranquille, dans une intime réunion de printemps. Elle fut décisive.
Tandis que Georges, par orgueil ou par passion de joueur, les laissait ensemble, s'éloignait pour vaquer à l'œuvre de ses paris, Gérald partout accompagnait Mme Chambannes, ne quittait point ses pas.
Il la promena devant les tribunes, l'escorta au paddock, s'égara avec elle derrière les bâtiments, sur les pelouses que le public désertait à l'instant des épreuves.
De larges odeurs de gazon coupé, moites et âpres comme la brise de mer, pénétraient leur poitrine. Mme Chambannes balbutiait de bonheur. Une extase nouvelle faisait palpiter ses seins sous le foulard léger de son corsage. Elle allait la tête basse, suivant des yeux la pointe de ses souliers vernis qui luisaient en glissant dans l'herbe. Enfin, il était venu, l'amant tant souhaité! Elle le tenait enfin! Nul n'aurait pu l'en dissuader. Elle riait d'un rire nerveux à toutes les remarques de Gérald, pensant lui répliquer quand elle le regardait, se sentant devenir comme folle; et le manche de son ombrelle safran tremblait au creux de son épaule.
Ah! quelle n'eût pas été l'ivresse de la petite Mouzarkhi, si elle avait perçu ce qui se disait d'elle parmi les amis du jeune comte, dans la sévère tribune du club!
On s'y demandait avec des clins d'œil égrillards ce que c'était que cette jolie petite femme à laquelle s'acharnait Gérald. Personne ne pouvait répondre. Une fille? Non. Une petite pays-chaud sans doute, que cette canaille de Meuze se payait de chauffer davantage, histoire de taquiner un peu la baronne... parfaitement... la baronne Mussan, avec qui on avait rompu, vous ne saviez pas? il y a bien de ça quinze jours tout au plus... C'est égal, une crânement jolie petite créature!
Et dans la tribune des dames, le succès de Zozé n'était pas moindre.
Certes ces dames ne lui épargnaient pas ce ton de mépris paisible qu'elles emploient indifféremment pour juger toutes les femmes étrangères à leur caste: filles, actrices, ou simples bourgeoises. Pourtant, au dédain près, leur verdict était favorable. Elles trouvaient l'inconnue gentille, sa toilette d'une coupe seyante et ce Gérald, un garçon de goût. Plusieurs, malicieusement, s'enquirent du nom de Zozé auprès de la baronne qui, par contenance, joignit ses éloges aux leurs.
Mais de ce triomphe exceptionnel, Mme Chambannes ne distinguait rien. Puis, comment l'eût-elle discerné? Voyait-elle dans cette foule autre chose que Gérald, son époux, son amant prochain? Et elle s'avançait le regard insaisissable, comme une heureuse fiancée qui marche vers l'autel.
Elle y atteignait presque quand les courses finirent. Gérald la suppliait, la pressait en maître déjà! Il eût désiré la revoir, l'avoir, le lendemain même. Elle se remémorait la voix ardente, dont au départ, dans la cohue, à portée de Georges, il osait murmurer:
—Ainsi, vous ne voulez pas demain?... Oh! je vous en prie, ne refusez pas!
Si! Elle avait refusé d'un lent mouvement de tête, pendant que ses prunelles exprès se renversaient en arrière, comme plongeant dans le désespoir.
Il fallait encore résister, opposer à celui-là autant de froideur et de scrupules qu'il méritait d'amour, se faire gagner par lui au lieu de se livrer. Une voix intérieure dictait à Mme Chambannes cette réserve insolite—et elle l'écouta comme la voix du devoir, persuadée que par ces retards, c'était l'avenir qu'elle préservait.
Elle ne s'abandonna qu'après trois semaines de siège, au moment où, rebuté, il allait renoncer.
Mais pendant ce temps elle avait réfléchi, agi, questionné, avec cette surhumaine habileté que déploient souvent les femmes pour armer et défendre leur passion menacée.
Maintenant elle savait tout de Gérald: son existence oisive et mécontente depuis l'époque où, par un coup de rancune juvénile, il avait, après le krach de 1882, donné sa démission de sous-lieutenant au 30e cuirassiers, puis les quarante mille francs de rente sauvés du désastre par son père, les amitiés mondaines du jeune homme, beaucoup de ses liaisons, sans les noms, la dernière avec la baronne, et son antipathie pour un monde où la petitesse de sa fortune ne lui permettait plus de représenter assez.
Sur ces données morales, elle eut tôt fait de dresser son plan. Deux méthodes s'offraient pour garder Gérald, le retenir prisonnier.
Ou bien se hisser par son aide jusqu'aux salons hautains de ses pairs où il n'aurait pas de peine à l'introduire, à l'imposer. Ainsi elle pourrait connaître tous ses actes, le surveiller aisément et parer aux dangers possibles.
Ou bien profiter de son dégoût, l'arracher doucement à ce monde dont il se prétendait las, lui former chez elle un foyer plus gai, plus facile et nouveau.
Mais dans le premier cas, mille obstacles l'arrêtaient, mille bassesses à accomplir parmi l'incertitude, la lenteur et les humiliations. Georges, peu de temps auparavant, venait d'être ajourné à deux cercles de plein air. Les comités de ces clubs, plus rigoureux en leurs verdicts qu'un conseil de ministres, avaient, l'un après l'autre, refusé les boules blanches à celui que le gouvernement garantissait de sa croix d'honneur. Par là, en terrain hostile, en état d'infériorité, on s'exposait à un échec. Mme Chambannes adopta la seconde méthode.
Quelques mois lui avaient suffi pour transformer son train de vie, organiser des réceptions, prendre des jours réguliers. Elle y conviait ses plus avenantes amies, des camarades de Gérald, des gens de lettres, des musiciens ou, vainquant même sa répugnance, des peintres. Et peu à peu, de cette manière, elle s'était constitué, pour le soir, une sorte de brillante annexe à l'entresol des rendez-vous, un salon composite, mais d'accès sympathique, lieu de plaisirs bourgeois où les hommes allaient comme les femmes, sans calcul, sans morgue, dans le seul projet de se rencontrer et le ferme espoir de se divertir.
Mme Chambannes touchait au but. Gérald captivé, séduit, ligoté, se rendit à sa dame, lui jura attachement, fidélité, amour durable—et fit de la maison de Zozé la sienne. Il y régnait en tout-puissant despote, cajolé par le mari, flatté par l'entourage, servilement obéi par Mme Chambannes, qui se réjouissait et lui savait gré de l'amour acquis enfin et conquis, à jamais unique, et plus que légitime: romanesque, glorieux!... Puis, un soir, le jeune comte avait amené son père. Et le marquis de Meuze, charmé par sa bru,—comme en lui-même il surnommait Zozé,—était revenu spontanément, ayant trouvé l'endroit plaisant, les femmes jolies, la table excellente...
Mais que de luttes, que d'efforts avant de remporter cette victoire! Que de ruses encore chaque jour, que de stratagèmes pour conserver son grand seigneur, écarter les voleuses et se garer de la concurrence!...
Mme Chambannes en exhala un gros soupir. Machinalement elle contemplait la mousse irisée que du fond de son café le sucre soufflait à la surface. La voix sournoise d'Anna la tira brusquement de ses réflexions.
—Madame sort-elle?... Puis-je préparer les affaires de madame?...
Mme Chambannes s'écria avec stupéfaction:
—Quelle heure est-il donc?
—Près de deux heures, madame!...
Deux heures! Et elle était venue de sa chambre ici, avait déjeuné, mangé, bu, demeuré, sans conscience de ce qu'elle faisait, l'esprit cheminant ailleurs, sur les routes obscures du passé!
Elle répliqua d'une voix ensommeillée:
—Oui, je sors... Ma robe de drap bleu... Ma veste d'astrakan...
Puis, d'un pas fatigué, elle se dirigea vers la croisée, et elle souleva le rideau. Dehors, une brume épaisse et blanche stagnait entre les masses des maisons. Tout paraissait fumer, les arbres du parc au bout de la rue, les pavés de la chaussée, le bitume du trottoir, même les chevaux ou les passants qui projetaient par leurs narines des bouffées parallèles. Et démesurément loin, le soleil, en haut, pâlissait comme une lampe dans une tabagie.
Une journée si froide, si funèbre, si bonne pour s'aimer, n'est-ce pas? songeait Mme Chambannes. Car pour l'amour avec Gérald, tous les temps lui semblaient propices, comme aux humbles pour la ripaille.
Où était-il maintenant, M. Raldo, avec ses grands yeux adorés, ses indignes regards?—Oh! qu'elle le détestait!—Et que se murmurait-on là-bas chez les Mathay, dans le salon assombri, sous le crépuscule du brouillard? Elle laissa naïvement retomber le rideau, comme par crainte de voir. Les larmes lui gonflaient de nouveau la gorge. Elle se cambra en une posture d'énergie. Allons! il fallait oublier, se distraire, se promener jusqu'à quatre heures. Mais où?
Elle s'ingéniait, s'énumérait des noms de dames à visiter, des adresses de couturières ou de modistes. Et tout à coup, d'une gambade enfantine, elle sauta en tapant dans ses mains.
Parfait! Bravo! Puisque la veille elle avait décidé d'inviter M. Raindal, d'en faire un figurant et, si possible, une vedette, un doyen notoire de son salon, pourquoi temporiser, ne pas profiter de l'occasion? Mardi, c'était le jour de Mme Raindal. Puis, l'indisposition de la petite, des nouvelles à chercher, prétextes insoupçonnables. Pas une seconde à perdre!
Elle s'était élancée vers sa chambre; et dix minutes plus tard, son manchon sous le bras, elle achevait de se ganter dans la rue, devant l'hôtel, en attendant le fiacre qu'elle avait fait appeler.
VI
La voiture franchit au pas le parc Monceau, puis, prenant le trot, gagna, par les Champs-Élysées, le boulevard Saint-Germain.
Mme Chambannes, blottie dans l'angle de gauche, les pieds collés à la chaufferette dont le métal blanc lui brûlait les semelles, se laissait bercer par les cahots, fermant à demi les paupières.
Elle ne les rouvrit un peu qu'à l'entrée du boulevard Saint-Germain, pour saluer d'un regard, au passage, la rue de Bourgogne où Gérald habitait avec le marquis; et, après, elle retomba dans sa torpeur.
Elle préférait ne pas penser, tenter de s'engourdir dans la somnolence. Mais, comme le fiacre tournait rue Notre-Dame-des-Champs, au sortir de la rue de Rennes, instinctivement Mme Chambannes se redressa, ainsi qu'un voyageur, quand soudain le paysage change.
La rue était déserte, bordée de longs bâtiments austères. Des collèges, des séminaires, des couvents? Mme Chambannes ne savait. Partout aux fenêtres du bas on apercevait des barres de fer noires serrant contre le jour, contre les bruits de l'extérieur, leurs sombres tiges. De place en place une maison moins haute avait une façade claire. Par-dessus, des faîtes d'arbres dénudés écartaient leur branchages sans feuilles. On devinait au delà des préaux, des jardins immenses, avec des allées discrètes pour y marcher en méditant.
D'autres rues, dans son quartier, dans son district de la plaine Monceau, avaient déjà paru à Mme Chambannes aussi mornes. On eût dit, par certains après-midi de semaine, le calme dominical, et les maisons semblaient dénuées d'habitants, tout le monde parti vers le centre, vers la fête des promenades. Mais ici l'aspect était différent, la quiétude moins oisive et comme vibrante de pensée. Derrière ces fortes murailles, on sentait une foule occupée à des besognes chéries ou pieuses, une muette activité, du zèle, de l'ambition et de la foi, des passions dans la discipline. Par moments, une cloche cachée lançait à travers l'espace ses notes graves.
Mme Chambannes, sans bien comprendre, eut un petit frisson de surprise. Elle se figurait dans ces édifices une multitude de prêtres ou de nonnes. Ils priaient, agenouillés, en files noires ou grises. L'ombre du sanctuaire mollifiait leurs silhouettes, et la fumée de l'encens tordait au-dessus de leurs fronts ses volutes. Dans un élan de curiosité, elle eût souhaité être parmi eux, apprendre leurs prières, partager leurs extases. Elle eût voulu surtout entrer et voir.
Le cocher dut frapper à la vitre pour l'avertir qu'elle était arrivée. La concierge, une vieille femme catarrheuse, lui indiqua l'appartement de M. Raindal: au bout de l'allée, au cinquième à droite.
Elle stoppa avant de sonner, pour inspecter les alentours. En face c'était le mur de la maison voisine qui longeait l'allée. Mais, à droite, on distinguait des jardins, des maisons inégales, tout un panorama de toitures inconnues, séparées par des rues ou la broussaille violette des arbres. De la porte de M. Raindal un parfum de pot-au-feu s'échappait.
Enfin elle sonna, et Brigitte l'introduisit dans le salon.
Mme Raindal, en robe de soie noire, causait avec deux dames mûres, à mise démodée. Elle hésita, à la vue de Zozé, puis, la reconnaissant, s'avança au-devant d'elle.
—Je viens avoir des nouvelles de la jeune malade, fit Mme Chambannes, en s'asseyant sur le fauteuil de velours grenat que lui désignait Mme Raindal.
—Thérèse! oh! elle est tout à fait rétablie... Elle travaille avec son père... Vous la verrez dans un instant... Mais comme c'est aimable à vous...
Mme Chambannes remerciait d'un sourire.
Mme Boudois, une des deux dames, femme d'un professeur à la Sorbonne, s'écria:
—La pauvre enfant!... Elle a été souffrante?
—Grâce au ciel, pas grand'chose! fit Mme Raindal... Un simple malaise au bal, hier soir, chez les Saulvard, en dansant...
Mme Lebercq, l'autre dame, femme de M. Lebercq, le célèbre mathématicien, questionna:
—Un étourdissement, sans doute?...
—Je suppose, fit Mme Raindal.
Mme Boudois confirma ces présomptions. Son mari, par exemple, qui, Dieu sait! avait le pied marin et, l'été, chaque jour, à Langrune, sillonnait la mer en bachot de pêcheur, eh bien! son mari n'avait jamais pu valser. La tête lui tournait aussitôt.
Mme Lebercq, elle, par contre, avait peu navigué, mais, au temps de sa jeunesse, supportait sans inconvénient la valse.
Il y eut un silence, et Mme Chambannes reprit:
—Elle était très jolie, cette soirée, n'est-ce pas?...
—Admirable! approuva Mme Raindal.
Mme Boudois et Mme Lebercq réclamaient des détails; on leur en fournit. Mais subitement, à un détour de phrase, l'entretien dévia. Mme Boudois parlait des fêtes de l'Avent dont l'époque approchait. Elle engageait Mme Raindal à suivre quelques-uns des saluts de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où «les O de Noël» promettaient d'être chantés avec un rare éclat. Mme Raindal tenait plutôt pour ceux de Saint-Etienne-du-Mont. La discussion s'échauffa. Mme Lebercq, qui n'était point dévote, se taisait. Mme Chambannes, gênée par les mystères de cette causerie, considérait les arabesques noires de la carpette à fond rouge qu'entouraient les fauteuils du salon.
Enfin, saisissant une pause de répit, elle questionna:
—Serait-il indiscret de déranger le maître et mademoiselle votre fille?... J'aurais tant de plaisir à leur dire bonjour!
—Mais du tout, du tout! Au contraire... Ils seront ravis...
Elle frappait à une porte latérale.
—Qui est là? grommela la voix de M. Raindal.
—Une visite.
Elle s'était effacée devant la jeune femme. Au bruit, Thérèse se leva de son bureau en même temps que le maître.
—C'est Mme Chambannes qui vient prendre de tes nouvelles, mon enfant, expliqua Mme Raindal.
Thérèse, dont les lèvres se pinçaient déjà de mécontentement, essaya de sourire:
—Oh! vous êtes trop gracieuse, chère madame... Cela ne valait pas la peine!
M. Raindal mêlait ses protestations de gratitude à celles de sa fille. Mme Raindal, en s'excusant, retourna auprès de ses visiteuses. Le maître, ainsi que la veille, au bal, lors de la présentation, demeurait interdit. Puis il proféra:
—Asseyez-vous donc, madame!
Zozé s'assit et déclara:
—Comme c'est gai, votre cabinet!... Comme vous avez de la lumière!...
—Oui, nous n'en manquons point! dit M. Raindal... La pièce est fort bien éclairée!...
Mme Chambannes continua:
—Vous travailliez?... Je vous ai interrompus...
—Par la plus agréable des surprises, riposta M. Raindal avec un salut de la main.
La causerie languissait. Thérèse, le visage renfrogné, ne l'activait guère, s'absorbant à tracer des hachures sur une feuille de papier. La venue de Mme Chambannes l'indignait. Pourquoi était-elle là, cette femme? Que voulait-elle encore? De quel droit osait-elle les troubler de ses babillages, de ses questions puériles, de sa présence même qui évoquait les souvenirs de la veille, les hontes de cette soirée maudite?
—Vos fenêtres donnent sur des jardins, n'est-ce pas? demanda Mme Chambannes.
—Sur des jardins et sur tout notre Paris! Nous avons une vue merveilleuse! fit M. Raindal.
Elle s'approcha avec lui de la croisée. Le soleil enfin avait dissipé la brume. Et, au-dessous d'eux, tout le Paris de M. Raindal, tout le Paris croyant, studieux et candide, étendait à l'infini, dans une clarté laiteuse, ses raides vallonnements de pierre. Les sommets de certains édifices dominaient le niveau du reste. A droite, la tour carrée de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis le dôme monstrueux du Panthéon, une fine petite pointe après,—la flèche de la Sorbonne;—plus à gauche, la sphère luisante de la coupole des Missions, et, à l'extrémité, une pyramide tronquée où flottait un minuscule drapeau sans couleur, le palais du Louvre. Dans l'intervalle, les maisons marquaient sur le ciel la ligne irrégulière de leurs toits. Les cheminées amincies, avec le bec de leurs capuchons, se hérissaient en rangs compacts, comme des baïonnettes renversées. Et dans le fond, une large trouée signalait des avenues, un parc, le Luxembourg qu'on ne voyait pas.
M. Raindal, complaisamment, commentait le panorama. Mme Chambannes s'extasiait à tout, trouvait tout charmant ou joli. Et quand il eut fini, il montra du doigt le jardin qui flanquait la maison:
—C'est le jardin des sœurs visitandines de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire... Tenez, voilà deux de nos voisines qui se promènent!
Mme Chambannes se pencha pour les regarder. Elles marchaient l'une derrière l'autre autour des pelouses de terre brune. Dans leurs mains rougies par le froid, elles tenaient un chapelet dont elles faisaient graduellement glisser les grains. Leurs coiffes, inclinées vers le sol, cachaient entièrement leurs figures. L'une, maigre et légère, paraissait jeune. L'autre, plus grosse, semblait être âgée. Toutes deux avaient cette taille carrée et boursouflée que dessine dans la chair sans corset des béguines la sangle du tablier. Mme Chambannes les examina quelques secondes en silence, mais elle jugea plus adroit de ne pas s'enquérir du genre d'exercice auquel se livraient les saintes filles avec leurs rosaires. Et avisant une vitrine appuyée au mur, près de la fenêtre, elle s'écria:
—Oh! les jolis objets, les gentilles petites momies!... On dirait qu'elles dorment debout...
Elle désignait la planche centrale où s'alignaient des figurines en émail bleu-paon, vert pâle ou blanc de porcelaine. Toutes avaient la coiffure égyptienne, retombant aux épaules en forme de crinière. Leurs yeux étaient faits de traits noirs au-dessus d'un nez camard et souvent éraillé du bout. Le long de leurs corps jusqu'aux pieds, enflés comme des pieds de podagres, des inscriptions s'étageaient. Certaines avaient les bras entre-croisés sur la poitrine. A d'autres, on ne distinguait que les mains sortant comme d'un étroit peignoir. Et sur beaucoup, le sable du désert avait adhéré, laissant aux jambes, au buste, au visage, la marque de ses atomes séculaires.
M. Raindal expliqua l'usage de ces statuettes, qu'on plaçait dans les tombes pour aider le défunt aux travaux de l'autre vie. Puis il nomma à Mme Chambannes les divinités qui occupaient la planche supérieure: Hathor à tête de vache, Anubis, à tête de chacal, Horus, à tête d'épervier, Osiris, le dieu des enfers, avec sa vaste tiare, Thouéris, une terrible idole à tête d'hippopotame et à mamelles de femme, que l'on croyait consacrée à la maternité ou à sauver du mauvais sort. Le maître parlait de toutes avec tendresse, volubilité, comme s'il les eût imaginées, pétries lui-même de ses mains. Et de fait, ne les avait-il pas créées, mises au monde, en les arrachant une à une au néant des sables ou aux profondeurs des sépulcres? Les scarabées en pierres de couleur étaient aussi chacun de ses trouvailles. Le corps traversé d'une épingle, on les avait piqués côte à côte, sur des rainures blanches, comme une collection d'insectes authentiques. Et auprès d eux, dans un écrin, gisaient, pêle-mêle, deux ou trois lourdes bagues d'or à chaton gravé d'hiéroglyphes, qui avaient dû orner de longs doigts jaunes et autoritaires, la main sèche d'un Pharaon.
—Et c'est extraordinairement vieux, tout ça, n'est-ce pas? interrogea Mme Chambannes.
—Cela varie, fit M. Raindal... En moyenne ces objets datent de trois mille, quatre mille, cinq mille ans!...
—Pas possible!... Et si j'allais en Egypte, l'an prochain, je pourrais en découvrir de pareilles?
—Il y a des chances... en fouillant bien... Le désert en est farci!...
—Comme c'est intéressant! murmura rêveusement la jeune femme.
Thérèse, derrière elle, battait le parquet du pied avec impatience. Mais elle tressaillit en entendant Mme Chambannes qui disait:
—Maintenant, mon cher maître, il me reste une petite faveur à solliciter à vous... Êtes-vous libre dans une quinzaine, le 12 décembre?
—Mon Dieu, madame!... bredouilla M. Raindal, s'efforçant de deviner, malgré sa faible vue, le sens des grimaces que Thérèse lui adressait.
—Parce que, si vous étiez libre, vous me feriez un grand honneur et un grand plaisir en venant dîner chez moi!...
M. Raindal s'inclinait:
—Heu!... Hum!... Certainement, madame... Je puis demander à Mme Raindal... Toutefois je ne suppose pas qu'elle se soit engagée pour ce soir-là...
Et se tournant vers sa fille:
—N'est-ce pas, mon enfant, ta mère ne nous a pas, que je sache...
Thérèse, brutalement, lui coupa la parole:
—Non, père, nous sommes libres...
Elle sentait sa main frémir de rage au montant de la vitrine. Oh! tout pour se débarrasser de cette femme! Tout pour qu'elle disparût, s'en allât rejoindre son grand godelureau, ce Gérald dont sûrement elle était la maîtresse! Plus tard, on s'en tirerait toujours. Seulement qu'elle partît! Ne plus la voir, ne plus l'entendre, ne plus respirer son parfum qui fleurait fort comme celui de l'autre!
On était revenu dans le salon. Mme Raindal, surprise, accepta d'emblée, puis toute la famille accompagna Zozé à la porte. Thérèse même suivait, et, dans l'escalier, en relevant la tête pour un dernier adieu, ce fut son regard braqué que rencontra Mme Chambannes.
Un drôle de regard!—réfléchissait Zozé dans le fiacre qui la remportait. Oui, un regard presque d'admiration et presque aussi d'envie, comme les pauvres en ont, à l'entrée des théâtres, devant les belles dames qui passent. Quelle singulière fille que cette petite Raindal!
Mais la voiture franchissait le pont de la Concorde et pénétrait dans les Champs-Élysées.
Au premier jeune homme élégant que croisa le fiacre, Zozé ne put se retenir de décocher un coup d'œil sympathique. Enfin elle rentrait dans son climat, dans son pays, dans son quartier.
Déjà elle avait eu une impression semblable au retour de l'étranger, en voyant, après la frontière, l'uniforme du premier douanier. Ici tout se modifiait, les vêtements, les visages, les allures. Le froid semblait moins rude, moins cruel aux joues. Des messieurs descendaient l'avenue, d'un pas tranquille, la démarche dodue, sous leurs molles pelisses. Des femmes filaient dans des victorias, la tête souriante, au milieu des fourrures, et des enfants se poursuivaient en jouant à travers les arbres. Partout les joies de l'été continuaient malgré l'hiver hostile. On se retrouvait entre gens riches, bien mis, au courant, entre connaisseurs, entre soi. Et Zozé serrait fort les paupières pour tâcher de revoir la rue Notre-Dame-des-Champs, si loin, si loin, si loin, en province, grise et morte comme une vue dans un stéréoscope...
Le premier coup de quatre heures, qui tintait à l'horloge de l'Élysée, arrêta net ces comparaisons. Quatre heures, déjà! Elle allait être en retard. Et Gérald, que dirait-il? Heureusement on arrivait. Pas assez vite cependant, car Zozé, arc-boutée au fond de la voiture, poussait des deux pieds la chaufferette, comme pour seconder le cheval.
Enfin la voiture stoppa rue d'Aguesseau, devant une maison bourgeoise.
Zozé, à l'aveuglette, payait le cocher. Elle gravit d'une course folle un étage et entra en haletant.
Il était là.
Il sommeillait sur le divan du cabinet de toilette, les bras repliés autour du front, en une auréole noire; et l'ombre de l'encoignure, où reposait sa tête, ajoutait encore de la douceur à la paix de son visage.
Mme Chambannes le contempla avec attendrissement. Pauvre petit Raldo! Etait-il joli, quand il dormait!
Et s'enhardissant, à mi-voix, elle murmura:
—Tu dors?... Tu dors, mon chéri?
Gérald, sans ouvrir les yeux, riposta:
—Non, je ne dors pas, mais j'affecte un profond sommeil!...
—Pourquoi? demanda Zozé en souriant.
—Parce que, fit de même Gérald, parce que vous êtes en retard, madame, et que j'ai horreur de ces plaisanteries!...
Il se levait pour l'embrasser. Elle lui rendit son baiser avec effusion, et, d'un ton gamin:
—Devine d'où je viens?
—Je ne reçois d'ordre de personne! fit Gérald.
—Eh bien! je viens de chez le père Raindal.
—De chez le Kangourou!
Zozé ouvrit des yeux étonnés:
—Le Kangourou?
—Mais oui, fit Gérald. Tu n'as pas remarqué la façon dont il tenait ses bras, ses mains? Un vrai kangourou! Il ne lui manque que la poche, devant, et des petits dedans!
Zozé se mit à rire. Puis elle conta en détail sa visite, blaguant le mobilier, le tapis, les étoffes, l'odeur de pot-au-feu, ou imitant Mme Raindal, Mme Boudois, Mme Lebercq, dans le désir d'amuser Gérald.
Le jeune homme, sans avoir paradé dans les cirques mondains, possédait un certain talent d'acrobate; et pour se dégourdir, tout en l'écoutant, il faisait sur ses mains le tour du cabinet, les pieds pendant au-dessus de la nuque.
Quand elle eut terminé, il se redressa d'un saut périlleux, et gouailleusement:
—Alors, tu vas embaucher ce marchand de momies?
—Pourquoi pas? fit Zozé d'une voix un peu inquiète... Cela te déplaît?
—Moi? fit Gérald... Pas le moins du monde... Tous les goûts sont dans la nature... Tu as déjà un romancier, trois peintres, deux musiciens, un sculpteur, un abbé... Le Kangourou complétera ta collection... Mes compliments...
Et, dans un salut cérémonieux, indiquant la chambre voisine, il déclara:
—Vous êtes ici chez vous, chère madame!...
Zozé obéit en lui jetant une œillade passionnée. Gérald, un instant après, la rejoignait. Et tandis qu'il allumait les candélabres de la cheminée, Mme Chambannes, les yeux au plafond, s'était tue, la physionomie devenue subitement grave.
Une vision rapide repassait sous ses regards: les sœurs, les deux sœurs marchant dans le froid, autour des pelouses sans herbe, leurs chapelets à la main.
Elle en éprouva une sorte de honte. Confusément, dans son cerveau, l'idée s'esquissait d'une vie aussi bonne, meilleure peut-être que la sienne, vouée à un autre but que de s'aliter, chaque après-midi, les bougies allumées.
Mais Gérald s'approchait et la voix impérieuse:
—A quoi pense-t-on donc?
D'un trait, comme prise en faute, Zozé avait retrouvé son bienheureux sourire d'amante:
—On pense... on pense qu'on vous adore, méchant Raldo, qui m'avez fait tant souffrir ce matin...
Elle lui tendait les bras, dans un geste d'abandon et d'appel.
Il s'y laissa glisser en murmurant des gentillesses grossières.
VII
Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours qui suivirent.
C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible, quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».
Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur chair rebelle dans les exercices de piété.
Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne. Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle recommençait.
Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se révolter.
Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.
Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris qu'elle éprouvait pour la jeune femme.
Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non, tout au plus en avait-elle pitié!
Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient tous deux! Un ménage assorti!
Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses yeux gris...
Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison. Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal repartait à tâtons.
«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.
Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!
Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le jour du dîner Chambannes arriva.
Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal, quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt quelqu'un frappa.
—Entrez! fit la jeune fille.
M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche dénouée pendait à travers son plastron.
—Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de celle-là?
—Peuh! fit Thérèse déroutée.
—Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs, naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards s'avisaient encore...
Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.
—Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une voiture.
—Bien, mère!
Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les bottes sur la carpette jaune du palier.
—Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.
Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:
—Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà une déveine!...
L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car, de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez les Chambannes:
—Oui, mon oncle, nous dînons en ville!
Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:
—Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu venir demain?...
—Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.
Et, après une pause:
—Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?
Thérèse n'osa plus nier:
—Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous avons fait connaissance au bal Saulvard...
—Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance... Comment écris-tu cela?
Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:
—Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son oreille le son de ce nom inconnu.
Enfin se résignant:
—Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...
Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»
Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries. Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors, s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne manquerait pas d'éclairer ses soupçons.
—Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.
L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:
—Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez une Mme Chambannes...
—Rue de Prony? fit Schleifmann.
—Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.
—Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.
—Ah bah! fit l'oncle Cyprien.
—Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...
—Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal cadet avec un regard de reproche.
Schleifmann retint un sourire.
—Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous comprenez?...
L'oncle Cyprien devint soucieux:
—Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...
Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais, d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et, d'une voix indifférente:
—Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines, je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je vous le répète, je les connais à peine...
L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache. Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:
—Ils sont juifs, n'est-ce pas?
—Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme, elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé, que je n'ose pas affirmer...
—Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.
—Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan, c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme haute-idole, idole-élevée...
—Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien... Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...
Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il insinua:
—Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives qui seraient chez cette dame...
—Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.
—Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.
Le Galicien équivoqua:
—Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai oublié!
—Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce qui nous presse?
La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:
—Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M. Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les femmes dont il a sculpté le buste...
—Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.
—M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...
—Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.
—M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit, routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous les pauvres, à toutes les œuvres de charité...