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Les diables noirs: drame en quatre actes

Chapter 24: SCÈNE V
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About This Book

A four-act drama unfolds in an aging coastal château where relatives and retainers gather when the household's mistress returns after a long absence. Social tensions and inheritance stakes surface as competing cousins, an outspoken uncle, servants, and friends reveal resentment, ambitions, and comic hypocrisy. Scenes alternate between domestic bustle and heated confrontations, mixing farcical misunderstandings with sharper critiques of greed, manners, and the fragility of social pretenses. The play balances theatrical set pieces, rapid entrances and exits, and outspoken dialogue to dramatize shifting alliances and the moral complexity behind polite facades.

SCÈNE XV

ROLAND, JEANNE, SARAH.

JEANNE, à part.

Il est parti enfin!

ROLAND, saluant pour se retirer.

Madame!...

JEANNE.

Monsieur!... (Bruit d'un volet qui bat.)

SARAH.

Entends-tu?

ROLAND.

Oui, c'est un volet qui bat!

JEANNE, à Sarah.

C'est chez toi!

SARAH.

Ma porte ferme bien au moins?

JEANNE.

Oui! oui! (Elle embrasse Sarah.)

ROLAND, sur le seuil de la porte, sa bougie à la main.

Madame a peur?

SARAH, de même.

Oui, monsieur! (Elle sort; Roland la suit jusque dans l'antichambre.)

ROLAND, hésitant, à part.

Si elle n'était pas ma femme pourtant!... (résolu) mais c'est ma femme! (Il rentre et se sauve par la porte de la bibliothèque qu'on l'entend fermer au verrou.)

SCÈNE XVI

JEANNE, puis GASTON.

JEANNE, seule, souriant.

Oh! mon Dieu! comme il s'enferme, ce monsieur!... Enfin, me voilà seule!... allons dormir! Je pensais à quelque chose! (Bruit de vent.) Ce vent m'étourdit, je ne sais plus ce que c'était!—Ah! Sylvie que je voulais appeler! Non, elle est chez Sarah! je me déferai bien toute seule!—Voilà un mauvais temps pour renvoyer quelqu'un du château! Franchement, je n'ai pas été charitable!... s'il n'était pas encore parti! (Elle va pour prendre le flambeau qui est sur la table; on frappe à la porte de gauche.) On frappe!... non, c'est le vent! (Même jeu.) Non! on a bien frappé!—Qui est là?...

GASTON, dehors à la porte, premier plan à gauche.

Madame!

JEANNE.

C'est lui!

GASTON.

Mille pardons, madame, c'est ma cravache qui me ramène, je l'ai oubliée sur la table!

JEANNE, à elle-même.

Ah! (Haut.) Je ne vois rien sur la table!

GASTON.

Si vous voulez me permettre d'entrer une seconde, je la trouverai tout de suite!

JEANNE, à elle-même, un peu émue.

Entrer! mais non! Ah! pourquoi pas? vais-je laisser croire à ce monsieur qu'il me fait peur?

GASTON.

Vous dites, madame?

JEANNE.

Je ne puis pas ouvrir, la clef n'est pas là?

GASTON.

Oui, madame! elle est de mon côté, et puisque vous le permettez (il entre), j'entre!... (il va pour fermer la porte.)

JEANNE.

Laissez la porte entr'ouverte, je vous prie?

GASTON, laissant la porte entrebâillée.

Oui, madame: je vous demande pardon, j'ai cherché partout un domestique en montant, mais tout le monde est probablement dans l'autre escalier, (Il va pour poser son chapeau sur la chaise qui est près de la cheminée.)

JEANNE.

Voici la cravache, monsieur.

GASTON, reprenant son chapeau.

Mille grâces!

JEANNE.

Mais si vous la redemandez, c'est pour vous en servir, je pense... N'épargnez pas le cheval, croyez-moi; et s'il prend la route de Paris, laissez-le faire! (Elle lui donne la cravache.)

GASTON, la prenant.

Si je le laisse faire, madame, je le connais, il reviendra ici, à bride abattue! (Vent.)

JEANNE.

Non! je vais vous éclairer! (Elle prend la lumière pour l'éclairer, le vent redouble.)

GASTON.

Avouez que vous ne renverriez pas un valet par un temps pareil, et que si je refusais...

JEANNE.

Vous auriez tort! vous êtes déjà très-attardé! le vent redouble, et il vous chasse! Adieu! (Un coup de vent violent ouvre la fenêtre tout à coup, ferme la porte du fond et la porte premier plan à gauche, en éteignant la bougie. On entend le bouton de cuivre qui se détache et qui tombe; nuit. Jeanne, effrayée, pousse un cri.) Ah!

GASTON.

Le vent vous donne un démenti, madame; car il a fermé la porte!

JEANNE.

Eh bien, nous l'ouvrirons! voulez-vous avoir la complaisance de sonner?...

GASTON, cherchant dans l'obscurité.

Où est la sonnette, madame?

JEANNE.

A la cheminée!

GASTON, cherchant sur la tablette de la cheminée

Je ne trouve rien!

JEANNE.

Si... le cordon!

GASTON, tâtant le mur.

Ah! le cordon!—Mais il n'y a pas de cordon, madame.

JEANNE.

Vous plaisantez?

GASTON.

Voulez-vous que j'allume?

JEANNE.

Oui, je vous prie!

GASTON, la cherchant.

Où êtes-vous?

JEANNE, lui donnant le flambeau en reculant.

Tenez!

GASTON.

Merci! (Il retourne à la cheminée et pendant ce qui suit fait semblant de frotter sur le chambranle de la cheminée des allumettes qu'il jette au feu par poignées, tandis que Jeanne ne le voit pas.)

JEANNE.

C'est singulier!... Il y avait pourtant!... Non!... tout cela était cassé! brisé! Et dans ma chambre aussi! voilà l'agrément des vieilles maisons... (Se retournant reniai.) Voulez-vous avoir la complaisance d'appeler... car aussi bien, vous n'êtes pas adroit pour allumer la bougie.

GASTON.

Les allumettes sont tellement humides!... l'air de la mer!... voici la dernière!...

JEANNE, vivement. Alors, donnez-la moi, je serai plus habile que vous!

GASTON.

La voici, madame!

JEANNE, allumant au foyer.

Vous voyez bien! (se levant.) Maintenant que le mal est réparé, je ne vous retiens plus!

GASTON, après un coup d'œil à la petite porte.

A la bonne heure, madame!—Mais par où vous plaît-il que je sorte?

JEANNE.

Par où vous êtes entré!—Par là!... (Elle le salue et repasse à droite, Gaston s'incline et descend.)

GASTON, à la porte de gauche.

Madame... madame... (Jeanne se retourne) mais la clef est en dehors, vous le savez, et de ce côté, je ne vois rien pour ouvrir!...

JEANNE.

C'est vrai! Alors, par la grande porte!—Adieu, monsieur, et bonne route!

GASTON, à part.

Et le diable ne m'aidera pas!... (Il remonte vers la porte du fond et s'arrête en poussant une exclamation de joie.) Ah!...

JEANNE, se retournant.

Vous dites?...

GASTON.

Mais je dis que je ne puis pas sortir non plus par cette porte-là, madame.

JEANNE.

Parce que?

GASTON.

Parce que le bouton s'est détaché!

JEANNE.

Ce n'est pas possible!

GASTON, ramassant le bouton de cuivre sur le tapit.

Pardonnez-moi!—Le voici!

JEANNE.

Eh bien, alors, ouvrez!...

GASTON. Je ne puis pas, madame, la lige est tombée de l'autre côté!

JEANNE.

Maudit vent!—Êtes-vous bien sûr?

GASTON.

Voyez vous-même!

JEANNE, après avoir essayé, un peu inquiète et commençant à s'émouvoir.

C'est vrai!... et celle-ci fermée, n'est-ce pas? (Elle désigne la porte de la bibliothèque.) Verrouillée? (Elle essaye encore d'ajuster le bouton.)

GASTON.

Oui, madame, mais voici une troisième porte! (Il traverse et va vers la chambre de droite.)

JEANNE, vivement.

Mais non!... c'est celle de ma chambre.

GASTON, l'arrêtant.

Ah! pardon!... alors c'est bien embarrassant, comment faire?

JEANNE.

Je ne sais, mais il faut pourtant que vous sortiez, n'est-ce pas?

GASTON.

Je suis prêt, madame, mais comment?

JEANNE.

Eh! appelez, monsieur! vous avez la voix forte!... appelez du côté de l'escalier!... appelez Trick!... appelez qui vous voudrez, pourvu qu'on vous entende et qu'on vienne.

GASTON.

Je n'y songeais pas! c'est juste, madame! oui, appelons! (A la fenêtre.) Trick!

JEANNE, à la porto de gauche.

Sylvie!

GASTON.

Trick!

JEANNE.

Sylvie!—Mais appelez donc! vous criez à peine!

GASTON.

Madame, je vous assure que je crie de toutes mes forces! Trick!

JEANNE, se retournant.

Il me semble qu'on répond.

GASTON.

Non, madame, c'est le vent!

JEANNE, émue de crainte.

C'est charmant! alors, nous voilà condamnés à rester ici... en tête-à-tête!... à nous raconter des histoires!

GASTON.

Qu'à cela ne tienne, madame, je ne crains pas l'ennui.

JEANNE, dont la crainte va croissant et qui ne vent pas la laisser voir.

Moi non plus! ce n'est pas l'ennui... Allons! c'est une plaisanterie! et vous allez sortir, n'est-ce pas?

GASTON.

Encore? Mais comment, madame?

JEANNE, s'irritant peu à peu.

Oh! comment! ce n'est pas mon affaire, à moi; c'est la vôtre!... Pourquoi êtes-vous revenu!... vous aviez bien besoin de revenir? Pour une cravache! Mais ne restez donc pas là, au moins, mais cherchez donc, trouvez donc quelque chose enfin!... un chemin, une porte...

GASTON.

Indiquez-la vous-même, madame!

JEANNE, virement, ébranlant la porte de gauche.

Mais celle-là! celle-là!

GASTON, courant à elle.

Mon Dieu! vous allez vous blesser!

JEANNE.

Ah! vous m'avouerez que cela ne s'est jamais vu! je suis condamnée à subir ici votre présence!... Allons donc! c'est absurde! vous sortirez, monsieur!... Comment? Par où? Je n'en sais rien! Mais maintenant, je vous jure que vous sortirez!

GASTON.

Je ne puis pourtant pas sortir par le mur, madame, et je ne vois que la fenêtre.

JEANNE.

Ah!... Eh bien, la fenêtre, soit! (Suppliante.) La fenêtre, je vous en prie!...

GASTON, s'inclinant.

Tout de suite, madame, tout de suite! (il va à la fenêtre.) La descente ne sera pas peut-être très-difficile!

JEANNE, de même avec une feinte aisance.

Non! c'est très facile! Sommes-nous maladroits de n'avoir pas songé à cela plus tôt.

GASTON, regardant dehors.

C'est que c'est bien haut!...

JEANNE, de même.

Un peu!... Mais plus bas, il y a le volet de l'autre étage, et un treillage qui monte jusqu'à la fenêtre!—Je vous demande pardon d'exiger cela de vous! Mais cet isolement si étrange... la nuit!... Et pour les autres... Enfin, j'ai vraiment peur!...

GASTON.

Mais comment donc, madame, c'est très-juste! Vous ne voulez pas qu'un homme passe la nuit près de votre chambre. Il n'y a rien là que de naturel!... Le tout est d'atteindre le treillage, si je pouvais me servir des rideaux!

JEANNE.

Ah! bien oui... les rideaux!... C'est de la soie, c'est très-solide!

GASTON, faisant glisser les rideaux au milieu de la tringle, et les tordant.

Oui, madame, et je comprends très-bien que pour les autres le soin de votre réputation; car pour ce qui est de moi, vous savez bien que le respect le plus profond.

JEANNE.

Croyez-vous que ce soit suffisant?

GASTON.

Je l'espère du moins!...

JEANNE.

Vous devez être aguerri à ces sortes d'aventures?

GASTON.

Moins que vous ne croyez, madame! Une seule fois, dans ma vie, une plaisanterie, et encore j'ai failli me tuer.

JEANNE, saisie.

Ah!

GASTON.

Voulez-vous avoir la complaisance de m'éclairer!

JEANNE.

Ah! vous avez failli vous tuer?...

GASTON.

Oui, madame!

JEANNE.

Et vous vous êtes blessé?

GASTON.

Presque rien!... Un pied démis!... Mais on n'a pas toujours si mauvaise chance!

JEANNE.

Mon Dieu! Êtes-vous bien sûr de vous?

GASTON.

Oh! certes! si le vent ne s'en mêle pas! Mais... voulez-vous avoir la bonté de m'éclairer! (Jeanne descend à la table pour prendre le flambeau.) Le treillage est-il bien vieux?...

JEANNE.

J'y pensais... Il y a sept ans qu'il est posé!... Il est déjà bien vermoulu, n'est-ce pas?

GASTON.

Près de la mer, c'est à craindre... Pourtant... (il se pencha pour regarder.)

JEANNE, effrayée de son mouvement.

Ah! non! non! non!... Cela commence à me faire peur... Si nous cherchions autre chose?... (Musique.)

GASTON.

Mais nous avons assez cherché, je crois!... A la garde de Dieu! Et maintenant, madame, au moment de nous séparer, ne me tendrez-vous pas cette main?

JEANNE.

Ah! je voudrais presque vous la tendre pour vous retenir; tant cela m'inquiète et m'épouvante!

GASTON, lui baisant la main.

Ne craignez rien, voici de la force et du cœur! Adieu! (il saute sur la fenêtre. Coup de vent.)

JEANNE.

Pas encore!... C'est une rafale!... Allez maintenant... (Même jeu.) Pas encore!

GASTON.

Il faut pourtant bien risquer...

JEANNE, le retenant

Oui, oui, il faut risquer votre vie, n'est-ce pas? Pour quelque imbécile qui médira demain sur votre présence dans cette chambre... Croyez-vous que je ne sois pas révoltée de...? Et pourtant... il le faut bien!

GASTON.

Vous le voyez vous-même; il le faut bien! Adieu, madame! (Il va descendre. Grand coup de vent. On entend le bruit des volets et des tuiles qui glissent et de carreaux qui se brisent. Elle pousse on cri en s'élançant vers lui.)

JEANNE.

Ah! on dira ce que l'on voudra! Mais vous ne vous tuerez pas pour moi! Je ne le veux pas!

GASTON, sautant a terre.

Ah! madame.

JEANNE, lui montrant la cheminée et gagnant sa chambre à reculons lentement.

Non!... non!... là... près du feu! tenez!... toute la nuit!... Moi, dans ma chambre... enfermée! (Mouvement de Gaston.) Ne bougez pas! là, là-bas... Et à demain, à demain? (Gaston fait un pas vers elle.) Adieu!... à demain!... (Elle se sauve chez elle, et ferme la porte.)

ACTE DEUXIÈME

A Paris. Un salon chez Jeanne. A gauche, premier plan, un petit meuble avec tiroirs.—Au deuxième plan, un chiffonnier, avec verre d'eau.—Du même côté, pan coupé, une fenêtre sur le jardin.—Au fond, une porte, entrée principale, antichambre.—A droite, pan coupé, la chambre de Jeanne.—Au premier plan du même coté, une cheminée sur le devant de la scène, un canapé, un pouf à droite; une table à gauche, avec chaises.—Partout des portières.

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, TRICK, puis PROFILET, CYPRIEN.

SYLVIE, sortant de la chambre de Jeanne un écrin et un petit coffret à la main.

Est-ce que madame n'est pas rentrée?

TRICK, rangeant à droite.

Non!

SYLVIE.

Voulez-vous serrer ces bijoux, monsieur Trick?

TRICK, les prenant.

Bien. (Il les place dans le petit meuble.)

SYLVIE.

Et vous ne savez pas où est allée madame de si bonne heure?

TRICK, prêtant l'oreille.

Non! quelqu'un? (Sylvie passe à droite; Profilet et Cyprien échangent des signes d'intelligence sur le seuil avant d'entrer, en se montrant Trick et Sylvie.)

CYPRIEN, à Trick.

Notre chère cousine est-elle visible?

TRICK.

Non! (Il range sans le regarder.)

CYPRIEN, à Sylvie.

Notre chère cousine reçoit bien peu depuis quinze jours que nous sommes de retour à Paris; et vous ne savez pas à quelle heure?...

SYLVIE.

Non, monsieur! (Elle range sans le regarder.)

PROFILET, à demi-voix.

Ça ne prend pas!

CYPRIEN, de même.

Je vais procéder par la corruption. (Haut a Sylvie.) A propos! si vous voyez M. de Champlieu... (Il cherche a lui glisser une pièce d'or.)

SYLVIE, laissant tomber la pièce d'or.

Prenez donc garde, monsieur, vous laissez tomber de l'argent! (Trick remonte au fond.)

CYPRIEN, ramassant la pièce d'un air penaud.

Ah! pardon!... vous êtes une brave fille, vous... il y en a tant d'autres qui n'auraient rien dit et qui... (Il se trouve nez à nez avec Trick qui est redescendu. Même jeu de la part de Profilet qui allait adresser la parole à Cyprien. Sylvie remonte au fond.)

TRICK, se trouvant entre Cyprien et Profilet.

Ceux-là... c'est des rien du tout!

CYPRIEN.

Sans doute!

TRICK, parlant lentement en les regardant tour à tour.

Comme les gens qui fait le grimace et qui dit ci et là aux tomestiques pour savoir ce que fait les maîtres, c'est aussi des rien de tout.

PROFILET, embarrassé par le regard de Trick.

Assurément! le domestique qui se permet, le serviteur qui... Brouh! il fait froid! (Il remonte.)

TRICK, à Cyprien qui se disposait à rejoindre Profilet, narquois.

Il fait froid!

CYPRIEN.

Il fait très-froid! oui. (Il remonte à la cheminée.)

TRICK, à demi-voix, se rapprochant de Sylvie, après un silence.

Sylvie! tu sais donc tout?

SYLVIE, de même.

Dame!

TRICK.

Et tu tisais rien?

SYLVIE.

Comme vous!

TRICK, ému.

T'es une tonne fille!... tonne ton main... une ponne, tout plein ponne fille! et madame Sarah sait aussi?

SYLVIE, vivement.

Oh! non! oh! Dieu! madame en mourrait de chagrin!... Et si elle croyait seulement qu'on soupçonne...

TRICK, regardant Profilet et Cyprien.

Oui... oh! il faut bien cacher... bien cacher!...

SYLVIE.

Oh! pour la discrétion, comptez sur moi, monsieur Trick... (Elle sort par le fond.)

TRICK.

Va, t'es une ponne fille! une prave fille! (Haut en regardant Profilet et Cyprien.) Les autres! c'est des rien de tout! (Il entre dans la chambre de Jeanne.)

SCÈNE II

PROFILET, CYPRIEN, puis RENNEQUIN.

PROFILET, entendant les dernier mots.

Qu'est-ce que c'est?

CYPRIEN.

Ne faites pas attention, il parle de nous... Voilà une fichue campagne!

PROFILET.

Comment, sapristi! nous ne viendrons pas à bout de savoir à Paris plus qu'à Dieppe, si ce garnement est aimé d'elle, et s'il vient au logis en ami seulement, ou bien...

RENNEQUIN, entrebâillant la porte du fond.

P'St!...

PROFILET, et CYPRIEN.

Ah! Rennequin!

RENNEQUIN.

Eh bien?

PROFILET.

Entrez! entrez! allez! nous avons bien réussi; tes domestiques restent cois.

RENNEQUIN, avec satisfaction.

Bon! bon! c'est que vous n'êtes pas adroit; moi je suis adroit. J'ai aussi travaillé, moi, de mon côté.

CYPRIEN.

Ah! vous savez?

RENNEQUIN.

Dites d'abord ce que vous avez fait, vous... (Il passe derrière Cyprien pour aller mettre son chapeau sur le canapé; Cyprien prend le milieu de la scène.)

CYPRIEN.

Ce qui était convenu; j'ai suivi le Gaston hier au sortir de cette maison, et je ne l'ai plus perdu de vue, afin de m'assurer s'il reviendrait ici, le soir! Il a dîné à son cercle; il est sorti à neuf heures. Arrivé au boulevard, il hésitait entre la Madeleine et la Bastille. La Madeleine, c'était apparemment la cousine; l'autre côté, c'était le tripot, rue Richelieu, où il est entré définitivement; pour jouer, rejouer, perdre, reperdre, et ainsi de suite jusqu'à quatre heures du matin; où il est rentré chez lui, et moi chez moi, et si bien éreinté, que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit! voilà!

RENNEQUIN, hargneux.

Oui! c'est un reproche, ça; c'est une manière de dire que je ronflais pendant ce temps-là, moi.

CYPRIEN, surpris.

Moi? je ne dis pas...

RENNEQUIN.

Ah! vous ne dites pas... Il y a des choses qu'on ne dit pas et qui se sentent! Ainsi nous ne pouvons pas nous souffrir tous les trois. Ça se sent assez! on n'a pas besoin de le dire.

PROFILET.

Merci...

RENNEQUIN leur tendant la main.

Mais puisque nous avons des intérêts communs, quand nous aurions quelques égards les uns pour les autres... surtout, vous pour moi.

PROFILET, surpris.

Mais, mon Dieu!...

RENNEQUIN.

Quand nous serions un peu unis (avec émotion en leur serrant la main) comme des frères! Nous trouverons bien assez l'occasion de nous déchirer après!... n'est-ce pas?

CYPRIEN.

Ah! oui!

RENNEQUIN.

C'est donc bien entendu; c'est moi qui mène tout...

CYPRIEN, surpris.

Ah! c'est entendu!

RENNEQUIN.

Oui, parce que je suis plus fin que vous! (A Cyprien, en riant avec malice.) Car, vous n'êtes pas fin comme l'ambre, vous! (Profilet rit et approuve Rennequin.)

CYPRIEN.

Mais!...

RENNEQUIN, à Profilet qui rit.

Ni vous non plus!

PROFILET, saisi.

Mais autant que vous!

RENNEQUIN.

Ah! bien! si vous recommencez tout de suite à me dire des choses désagréables...

CYPRIEN, agacé.

Oh! ce Rennequin!

RENNEQUIN.

Je dis donc, si vous voulez bien me permettre de parler, que depuis huit jours, pour venir à bout de savoir ce qui nous occupe, il n'est pas de ruses que je n'ai tendues! (A Profilet qui l'écoute attentivement.) Et quoique ça fasse secouer la tête à monsieur...

PROFILET, protestant.

A moi!

RENNEQUIN.

Oh! je vois bien ce que je vois! Enfin, avant-hier, j'ai commencé, dis-je! qu'est-ce que je disais? Vous m'avez interrompu!... je ne sais plus!

CYPRIEN.

Mais c'est vous-même!...

RENNEQUIN.

Enfin, ça ne fait rien! parce que cette ruse-là n'a pas réussi!

PROFILET.

Ah!

RENNEQUIN.

Non! alors le lendemain, c'était hier; j'ai essayé une autre ruse pour faire parler ma nièce... je l'ai taquinée, quoique je ne sois guère taquin, moi!... Tout en comprenant la plaisanterie... (Les regardant de travers.) Quand elle n'est pas trop prolongée pourtant, comme les signes que vous faites là, depuis une heure, derrière mon dos.

CYPRIEN, saisi comme Profilet.

Quoi?...

RENNEQUIN.

Non! non! je veux bien ne pas l'avoir vu! je disais donc... (Il cherche à se rappeler.) Où en étais-je?

PROFILET, abasourdi.

Mais est-ce que je sais, moi?

RENNEQUIN.

Alors, vous ne m'écoutez pas! dites-le tout de suite.

CYPRIEN, agacé.

Oh! Rennequin! (Il piétine.)

RENNEQUIN.

Je ne sais plus où j'en suis... avec toutes vos interruptions! Enfin, cela ne fait rien, parce que cette ruse-là n'a pas réussi plus que la première.

CYPRIEN.

Ah! alors, passons à troisième!

RENNEQUIN.

La troisième!... c'était donc ce matin!

PROFILET.

Alors, c'est tout récent!

RENNEQUIN.

C'est tout récent, oui!—Je l'aurais dit tout seul... Ce n'est pas la peine de me souffler!... Elle allait sortir, j'arrivais... et je me dis, voici le moment de savoir...

CYPRIEN.

Où elle va... (Rennequin, sans rien dire, va s'asseoir près de la table, met ses mains dans ses poches et prend un air résigné; surprise des deux hommes. Cyprien va à lui pour lui parler.)

RENNEQUIN, à Cyprien.

Non! puisque vous savez l'histoire; racontez-la!

CYPRIEN.

Moi?

RENNEQUIN.

Vous comprenez!... vous la savez mieux que moi!... il vaut bien mieux que vous la racontiez vous-même.

PROFILET.

Voyons, Rennequin!

RENNEQUIN.

Non! non! qu'il raconte!... qu'il raconte...

CYPRIEN.

Mais sapristi! Rennequin, continuez donc!

RENNEQUIN.

Vous êtes bien bon! (Il se lève.) Où en étais-je? je ne sais plus, moi!

PROFILET.

Elle allait sortir ce matin et vous...

RENNEQUIN.

Ah! oui! ah!—Eh bien, c'est inutile! cette ruse-là n'a pas réussi non plus.

CYPRIEN.

Matin! il fallait donc le dire tout de suite! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Je l'aurais dit tout de suite si vous m'aviez laissé parler!... mais vous êtes comme un fou.

CYPRIEN, redescendant.

Mais c'est vous!...

RENNEQUIN.

Ah! mais je vous défends d'abord de me dire des choses désagréables!...

PROFILET, s'interposant et passant devant Cyprien.

Allons! chut! chut! chut! et au lieu de nous disputer... comment nous assurer que M. de Champlieu est quelque chose de plus que l'ami de notre cousine?...

RENNEQUIN.

Oui, car s'il est quelque chose de plus... (allant à Cyprien) nous sommes perdus!... Profilet le connaît! ils ont fait ensemble une vie de Polichinelle! (Mouvement d'impatience de Profilet, riant en s'adressant à Cyprien.) Ça le taquine, oh! c'est amusant! Avec l'éducation que lui a donnée Profilet, il va croquer toute la fortune de ma pauvre nièce!

CYPRIEN.

Et comment l'empêcher?

RENNEQUIN.

Mais taisez-vous donc... puisque je vais le dire... Il faut tout bonnement désenchanter Jeanne sur le compte de ce monsieur!

CYPRIEN.

L'éreinter!... ah! c'est facile! avec la vie qu'il mène depuis son retour à Paris!... il n'y a qu'à dire tout ce qu'on sait!...

RENNEQUIN.

Et même ce qu'on ne sait pas.

CYPRIEN.

Nous l'éreintons!

PROFILET.

Nous l'éreintons! c'est dit!

CYPRIEN.

Allons déjeuner!

RENNEQUIN.

C'est ça!... allons... (Il s'arrête; faussa sortie de Profilet et de Cyprien, se dernier s'arrête en voyant que Rennequin ne le suit pas.)

CYPRIEN, à Rennequin.

Eh bien?

RENNEQUIN, indécis.

Eh bien, oui! Eh bien, oui! mais ça ne me va pas encore beaucoup ce moyen-là.

PROFILET.

Parce que?...

RENNEQUIN.

Parce que quand nous l'aurons bien... comme dit monsieur... si elle est tout à fait désillusionnée, elle le mettra à la porte.

CYPRIEN.

Eh bien, tant mieux!

RENNEQUIN.

Oh! oui! tant mieux!... tant pis!—Si elle avait par hasard l'idée de l'épouser!...

CYPRIEN et PROFILET, frappés.

Ah!

RENNEQUIN.

C'est donc nous ses parents... ses bons parents, qui viendrions l'empêcher de faire cette bétise-là?...

CYPRIEN, vivement.

Et de nous transmettre l'héritage!... Fichtre, non!...

PROFILET.

Alors on ne l'éreinte plus?...

RENNEQUIN.

Moi... savez-vous?... (Souriant.) Ça va peut-être vous paraître drôle!

CYPRIEN.

Non!

RENNEQUIN.

Pourquoi dites-vous non; vous n'en savez rien... (Agacé.) Oh!... Du reste votre opinion... Moi... savez-vous?... je proposerais plutôt de faire son éloge!

PROFILET et CYPRIEN, surpris.

Ah!

RENNEQUIN.

Oui! ça la déciderait à l'épouser plus vite.

CYPRIEN.

Seulement, c'est moins facile: dire du bien de quelqu'un!

RENNEQUIN.

Ce n'est pas plus difficile que d'en dire du mal... Du moment que ce n'est pas dans son intérêt...

PROFILET, vivement.

Il a raison: l'homme qu'on admire...

RENNEQUIN, vivement, l'arrêtant.

Oh! non!... ce serait trop long... nous n'avons pas de temps à perdre!

CYPRIEN.

Enfin, c'est dit, on fait son éloge!... Eh bien, séparons-nous! (Il va pour remonter avec Profilet.)

RENNEQUIN.

Oh! séparons-nous!... Comme ça, (avec émotion) froidement... il n'a pas de... (Se frappant le cœur.) Séparons-nous, je le veux bien... je ne demande pas mieux, même... Mais (avec émotion) séparons-nous en frères. (Il leur serre la main.) Ce n'est pas que nous nous aimions tous les trois?

CYPRIEN et PROFILET.

Non!

RENNEQUIN, de même.

Oh! bigre non!... mais quand on a des intérêts communs, n'est-ce pas?...

CYPRIEN et PROFILET.

Oui!

RENNEQUIN.

Courage! tout ira bien: et retirons-nous sans bruit pour qu'on ne se doute pas...

PROFILET et CYPRIEN, bas.

Oui! (Ils sortent sur la pointe du pied par le fond: Trick qui rentre les regarde d'un air étonné.)

RENNEQUIN.

Où ai-je mis mon chapeau?

TRICK.

Voilà!... (Il le lui tend.)

RENNEQUIN.

Ah!... je l'aurais pris tout seul!... (Il remonte et se croise avec Sarah qui entre. A Sarah.) Oh! ces domestiques...

SCÈNE III

TRICK, SARAH.

SARAH. Elle est en toilette de ville et prête l'oreille au fond.

Trick!

TRICK.

Madame!

SARAH, vivement.

Voilà une heure qu'un monsieur me suit dans la rue, sans venir à bout de voir ma figure! Il monte! (Mouvement de Trick.) Je le connais. Fais-le entrer dans le salon...

TRICK.

Pon! et puis tirer son oreille, comme aux petits garçons qui l'être pas sages!

SARAH.

Ah! mais non! Prie-le d'attendre madame...

TRICK.

Madame!...

SARAH.

Madame!... tu m'entends bien, sans nommer personne.

TRICK, stupéfait.

Ah!

SARAH.

Vite! le voici. J'entre dans la chambre de Jeanne et je reviens... (Elle se sauve.)

TRICK, la suivant jusqu'à la porte de Jeanne.

Si t'étais pas une si honnête femme!... bigre!... mais t'es un si honnête, bon petit femme!

ROLAND, dans la coulisse.

Bon! très-bien! j'attendrai madame.

SCÈNE IV

ROLAND, TRICK.

ROLAND.

Charmante femme, si j'en crois le pied et la main! Charmant logis, si j'en crois ce salon! Charmante aventure! si j'en crois la facilité avec laquelle ces portes s'ouvrent devant moi! Ne cherchons plus fortune, ami Roland, voici l'emploi de notre journée! (A Trick.) Voulez-vous dire à Madame... en lui remettant cette carte... (Il va s'asseoir sur le canapé.)

TRICK, le reconnaissant.

Tiens! c'est tonc toi?...

ROLAND, stupéfait, se retournant.

Hé?

TRICK.

T'es tonc tujurs un peu fou? T'entres tonc tujurs dans les maisons, quand tu connais pas le monte?...

ROLAND, stupéfait.

Sacrebleu! l'animal qui m'a déjà tutoyé sur les bords de la Manche! (Il se lève.) Mais alors, cette femme que j'ai suivie...

SCÈNE V

ROLAND, TRICK, SARAH.

ROLAND, apercevant Sarah.

Misère! c'est la mienne!

TRICK.

Son femme!

SARAH.

Laissez-nous, Trick.

TRICK, enchanté.

Oh! c'est pien pon! Oh! c'être pien choliment pon! Il être pris par son femme! (Il lui frappe sur le ventre en riant.)

ROLAND.

C'est une manie, respectons-la.

TRICK, tout en s'en allant.

Oh! pigre de pigre! Oh! c'est pien pon!... Oh! je suis gontent! (Il sort en riant.)

SCÈNE VI

ROLAND, SARAH.

SARAH, un temps, embarras de Roland.

Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur!

ROLAND.

Madame! (Il lui avance une chaise, puis il remonte chercher une autre chaise qu'il place près de celle de Sarah.)

SARAH.

Vous m'avez suivie tout à l'heure avec une telle persistance, que j'ai dû vous supposer un très-vif désir de causer avec moi.

ROLAND.

Un énorme désir, madame, un désir insatiable! (A part.) Adorable, du reste! depuis qu'elle s'est arrondie!

SARAH, l'invitant à s'asseoir.

Voyons donc, monsieur, ce que vous avez à me dire et croyez que je serais heureuse de vous être agréable!

ROLAND, vivement.

Ah! Dieu! je... (S'arrêtant.) Pardon, madame!... (A part, il s'assied.) Charmante!

SARAH.

Nous disions donc, monsieur?...

ROLAND.

Nous disions donc, madame, que vous avez dû me trouver bien indiscret, bien curieux!

SARAH.

Mais non!

ROLAND.

Oh! pardonnez-moi! Vous pouvez croire que cette attention à vous suivre cachait quelque velléité soupçonneuse et jalouse!... Ah! Dieu! madame, faites assez de cas de ma délicatesse, je vous en prie... pour être bien persuadée qu'il n'en est rien; et que je ne veux même pas savoir à quel titre vous êtes dans cette maison!...

SARAH.

Mais il n'y a rien que de très-simple, monsieur, j'y demeure.

ROLAND.

Ici?

SARAH.

Ici! Chez une amie que vous connaissez du reste et qui a bien voulu me donner asile...

ROLAND, l'interrompant.

Encore une fois, madame, je ne veux rien savoir!... (A part.) Elle est ravissante!... un teint!... des cheveux! Et une petite bouche friande. (Il avance sa chaise près de Sarah.)

SARAH.

Mais alors cette persistance à me suivre?...

ROLAND, avec chaleur.

Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame; à la vue de ce pied ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque d'encourir votre colère, je voulais vous conjurer de me donner...

SARAH.

De vous donner?

ROLAND, à part.

Misère! j'oublie que c'est ma femme. (Haut.) De me donner des nouvelles de monsieur votre père.

SARAH, un peu déconcertée.

Ah!... Il est retourné en Amérique, monsieur.

ROLAND.

Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus! Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire....

SARAH.

Mais il reviendra l'hiver prochain.

ROLAND, reculant.

Le quaker!... Pardon! monsieur votre père!...

SARAH.

Et pour ne plus me quitter jamais, je pense!

ROLAND. se levant.

Jamais! (A part.) Misère! je me sauve! (Il se lève et place la chaise derrière le canapé.)

SARAH, se levant.

Eh bien! (A part.) Déjà! (Haut.) C'est là tout ce que vous avez à me dire?

ROLAND.

Sur son compte, oui, madame; car sur le vôtre, je ne tarirais pas!

SARAH.

Vous êtes trop galant!

ROLAND, debout et prêt à partir.

Non, d'honneur! chère madame, on n'est pas plus ravissante! Une fraîcheur! un léger embonpoint! Précisément ce qu'il en faut!... Restez-en là! c'est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins ne serait pas assez!

SARAH.

Et vous-même, vous vous portez bien, je vois!

ROLAND, gaiement.

Comme vous! Le mariage, madame, c'est le mariage! Me sera-t-il permis de venir prendre quelquefois des nouvelles de cette précieuse santé?

SARAH.

Le lundi je suis toujours chez moi!

ROLAND.

Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je espérer que vous ouvrirez quelquefois la porte à un ancien ami, à un parent même, très-désireux de faire plus amplement votre connaissance?

SARAH.

On n'ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin... on aura peut-être oublié de la fermer.

ROLAND.

Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j'avais eu le bonheur de vous connaître avant mon mariage!

SARAH.

Eh bien?

ROLAND.

Ah! Dieu! je ne vous aurais pas épousée! Je ne serais pas votre mari, caractère grotesque qui comprime tout l'élan de mon amour; je serais votre amant, rôle sublime qui l'exalte! Je vous ferais la cour la plus illicite! Je vous enlèverais de la façon la plus illégale! Je vous afficherais de la manière la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n'étiez pas ma femme!

SARAH.

Voilà bien, par exemple, la première fois qu'une femme mariée...

ROLAND.

Ah! voilà le seul côté piquant, tenez!... c'est que vous êtes mariée.—Et malheureusement, c'est avec moi!

SARAH, riant.

Ah! ah!

ROLAND.

Et cela vous fait rire?

SARAH.

Ah! oui!

ROLAND, à part.

Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons! voyons! On pourrait peut-être arranger cela! En cachant bien que nous sommes mariés: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va à la cheminée arranger le feu.)

SARAH.

Ah! monsieur?

ROLAND, à demi-voix.

Quelqu'un! Ne dites pas qui je suis... Et ne nous couvrons pas de ridicule!

SARAH, de même.

Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre.

ROLAND, vivement.

Et vous allez sortir?

SARAH.

Oui, quelques emplettes!

ROLAND.

Me permettez-vous de vous offrir mon bras?...

SARAH, à part, avec joie.

Ah!... (Elle s'arrête; affectant un ton sérieux.) Vous avez une bien mauvaise réputation pour que l'on s'affiche avec vous!

ROLAND, protestant.

Oh! j'ai été calomnié toute ma vie.