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Les diables noirs: drame en quatre actes

Chapter 40: SCÈNE V
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About This Book

A four-act drama unfolds in an aging coastal château where relatives and retainers gather when the household's mistress returns after a long absence. Social tensions and inheritance stakes surface as competing cousins, an outspoken uncle, servants, and friends reveal resentment, ambitions, and comic hypocrisy. Scenes alternate between domestic bustle and heated confrontations, mixing farcical misunderstandings with sharper critiques of greed, manners, and the fragility of social pretenses. The play balances theatrical set pieces, rapid entrances and exits, and outspoken dialogue to dramatize shifting alliances and the moral complexity behind polite facades.

Oui!

GASTON.

A qui?

DUCROC, jetant un coup d'œil sur la porte de Jeanne.

Eh bien... à...

GASTON, poussant un cri terrible, et allant pour le saisir à la gorge.

Misérable!...

DUCROC.

Eh! là!

TRICK, les séparant.

Le tue pas!... ça me regarte!

DUCROC, arrogant, élevant la voix.

Ah! mais; vous m'ennuyez, vous, à la fin! (D'un air décidé.) Allons, allons, je verrai la dame!...

GASTON, venant de la porte de Jeanne où il a écouté.

Qu'est-ce qu'il dit?

TRICK, le retenant.

Qu'il verra matame!

GASTON, de même à Ducroc.

Et tu lui montreras ce billet?

DUCROC.

Parbleu!...

GASTON.

Et elle croira que j'ai voulu... que de sang-froid j'ai!... Fais donc cela, tiens, ce sera curieux!

DUCROC, avec mépris.

Oh! les menaces! (Fausse sortie.)

GASTON, l'arrêtant.

Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!—Demain, attends à demain!

DUCROC.

Trop tard! (Même jeu.)

GASTON.

Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! déchirons-le, et je t'en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!... (Trick a apporté sur la table papier, encre, etc.)

DUCROC.

Et il n'y aurait plus l'adresse! Non! non! (Gaston descend à gauche. Ducroc va pour sortir, Trick va à lui et le supplie en lui montrant Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez à le ravoir, votre billet, donnez-moi une garantie, un gage, n'importe quoi, qui vaille un peu plus de dix mille francs, et je vous le rends!

GASTON, se fouillant.

Oui! oui! un gage! une garantie, c'est cela! Qu'est-ce que tu veux?—quoi? quel objet?

DUCROC.

Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n'avez rien! (Avec intention.) Mais les femmes ont toujours quelque bijou!

GASTON.

Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j'ai envie de le tuer!

TRICK, à Ducroc.

Allez!... va-t'en!

DUCROC, remontant.

Bon! bon!... (Sur le seuil.) J'attends en face une heure, pas plus... si d'ici-là, vous m'apportez, ou l'argent, ou n'importe quoi qui le remplace, donnant, donnant; sinon, je présente le billet à la dame, et si elle ne paye pas! protêt!... Bonsoir! (Il sort.)

GASTON.

Trick! ne le quitte pas!

TRICK.

S'il pouge!... je lui fais avaler son cravate! (Il sort.)

SCÈNE XIV

GASTON, seul, assis près de la table; il regarde sa montre.

Une heure!... Dix mille francs dans une heure!—En battant le pavé de Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c'est stupide!... Qu'est-ce qu'il veut qu'on fasse d'une heure?... Chercher un ami!... quel ami?... Une amitié de dix mille francs; où est-elle celle-là?... Roland... peut-être!... Où le prendre?—Je l'attendrais chez lui!... Oui, mais ce misérable n'attendra pas, lui... il enverra le billet à Jeanne, tandis que je ne serai pas là... et ce soir, elle lira son déshonneur et ma honte écrits, signés de ma main?... Et devant cette infamie qui semble spéculer sur son amour... quelle femme? quel ange pourrait pardonner?... Si je ne déchire pas ce billet, je suis perdu, c'est clair!... (Il se lève avec rage.) Mais il me le faut, ce misérable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le brûler! l'anéantir!... Et quand on pense pourtant qu'il ne faudrait qu'une garantie... un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille francs... (Avec, espoir.) Chez moi... (Il va prendre son chapeau placé sur le petit meuble où sont les bijoux.) Rien!... peut-être!... Non! rien du tout!... (Arrêtant son regard sur ce meuble.) Et il y en a là à remuer à deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que j'ai ramassé dans la mer.... (Redescendant, égaré.) Voyons!... qu'est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une heure! je ne sais plus! j'ai la tête perdue!... (Il s'appuie contre le canapé, silence; ses regards se reportent comme malgré lui sur le secrétaire en te regardant avec convoitise et horreur en même temps.) Et cela dort!... Cela ne sert à rien... Je l'aurais, ce diamant, je l'aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s'en apercevrait même pas, ou bien elle le croirait égaré; et moi, je jouerais cette nuit je gagnerais!—Je me sens en veine!—Et j'en ai pour trois heures au moins!... j'en suis sûr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain matin, je dégagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant de le trouver sur le tapis, comme je l'ai retrouvé dans la vague!... Et je serais sauvé, et elle ne saurait rien, et je l'aurais brûlé au moins cet infernal papier qui est là, suspendu sur ma tête... (En parlant; il a glissé peu à peu vers le meuble et n'en est plus qu'à trois pas; il aperçoit la clef à la serrure; reculant jusqu'au fond de la scène.) Ah! la clef... la clef!... voilà tout l'enfer qui revient et qui me souffle!... je l'entends!... ouvre!... prends... oui!.... (Il va pour ouvrir, et s'arrête avec épouvante.) Ah! non! non! jamais!... jamais!... Mon Dieu! c'est elle!

SCÈNE XV

GASTON, JEANNE.

JEANNE, sortant de chez elle et restant sur le seuil.

Eh bien!... mais je vous attends... que faites-vous donc là?

GASTON, cherchant à dominer son émotion.

Mais rien... je...

JEANNE, descendant.

Qu'avez-vous donc?

GASTON, s'efforçant de sourire.

Moi!... rien du tout?

JEANNE.

Vous avez l'air tout bouleversé.

GASTON, à lui-même.

Ah! je vais le menacer, le supplier... Il faut qu'il attende jusqu'à demain! (Il va prendre son chapeau.)

JEANNE.

Eh bien!... où allez-vous? vous sortez?

GASTON.

Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche à s'esquiver.)

JEANNE, l'arrêtant.

Comment!—Mais restez donc! nous allons dîner.

GASTON, même jeu.

Deux mots à dire, et je reviens tout de suite!

JEANNE, l'arrêtant encore.

Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu'elle place sur une chaise au fond.) Vous avez juré de ne me pas quitter de la soirée!... je ne vous permets pas une minute d'absence... si vous avez quelque chose à dire, écrivez!...

GASTON, balbutiant.

Écrire, ce n'est... (Il cherche à se dégager.)

JEANNE, le retenant et le regardant.

Qu'as-tu? tu souffres!—Tu as la fièvre?

GASTON.

Oui, oui! un peu!

JEANNE.

Vous avez passé la nuit à jouer, vous n'avez pas dormi, vous vous tuez!... Venez ici, venez... venez! (Elle l'entraîne sur le canapé, Gaston éperdu se laisse asseoir, elle reste debout.)

GASTON, à part.

Et le temps passe! (Il regarde l'heure à la pendule.)

JEANNE.

Que regardes-tu?

GASTON, baisant sa main.

Ta main!... ta main que j'adore!

JEANNE, lui souriant.

Et vous n'y remarquez rien de nouveau à cette main?

GASTON.

Quoi donc?

JEANNE.

Ingrat!... Ce bouton de diamant!

GASTON, à part.

Le diamant!

JEANNE.

Eh! oui le diamant, que j'ai mis aujourd'hui, pour vous rappeler certain jour et certaine folie.

GASTON, attéré.

Ah! c'est vrai! oui! le voilà! (Il le regarde, à part.) Et dire qu'avec un seul, je serais sauvé.

JEANNE.

Oui, le voilà, regardez-le bien! (Elle s'assied près de lui et détache un bouton.) C'est la chaîne de diamants qui nous lie! (Elle se penche vers lui.) Tenez! (Elle le lui présente en faisant chatoyer le bouton.)

GASTON, repoussant la main et d'une voix étranglée.

Oui... oui... écartez vos mains, cela brûle!

JEANNE, inquiète.

Mon Dieu! qu'avez-vous?... (Elle se lève et oublie le diamant qui tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j'appelle? (Dans son brusque mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.)

GASTON, à part, vivement.

Il est tombé! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relève la tête vivement, et leurs regards se croisent.)

JEANNE, très-doucement et tendrement, revenant à lui.

Ah! décidément, il y a quelque chose, et je me fâche, moi!... Qu'y a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir!

GASTON, balbutiant.

Eh bien, un ami! un ami qui m'a fait prier de descendre... Le temps de lui serrer la main, et avec cela un peu d'impatience, de contrariété, parce que tu refuses...

JEANNE.

Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) Écrivez, tenez! (Elle va à la table préparer le papier.)

GASTON, à part, seul en face du diamant qui est à ses pieds, reculant avec effroi.

Ah! Satan!... Il est là! il me regarde! il m'appelle!

JEANNE, à la table.

Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne remonterez plus. (Elle revient à lui.)

GASTON, vivement, fiévreux.

Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec ivresse?

JEANNE.

Si vous n'écrivez pas, faites monter ce monsieur.

GASTON.

Ici, pour qu'il sache?...

JEANNE.

Oh! pour rien au monde?

GASTON, vivement, prenant ses mains.

Ah! tu le vois bien!—Tu ne veux pas toi-même que personne puisse soupçonner... et si tu savais... (Égaré.) Ce billet... Ah! je t'en prie, laisse-moi donc descendre, et l'arracher à tout prix.

JEANNE.

Mais quoi donc?

GASTON, il a glissé peu à peu sur le canapé de façon à mettre le diamant à portée de sa main.

Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant le diamant, à part, avec épouvante.) C'est fait!

JEANNE.

Tu dis?...

GASTON, se relevant, égaré, fou, et avec une tendresse extrême lui baisant les mains en se sauvant et l'entraînant vers la porte.

Ah! tu l'as permis... c'est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es ma beauté, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je t'aime, (Il se sauve.)

JEANNE, seule, stupéfaite, silence.

Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fièvre!—Je lui tendais ma main... il la repoussait, et au moment même où je lui montrais!... (Elle regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde à terre, à la place où elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour à l'avant-scène, cherche près du canapé, puis tout à coup pousse un cri d'horreur.) Ah! non! non! c'est impossible! (Elle repousse le canapé par un mouvement violent en regardant à terre.)

ACTE TROISIÈME

Même décor.—Les rideaux de la fenêtre sont tirés.—Le canapé au milieu du théâtre.

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, ROLAND, caché.

SYLVIE, sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.

Ah! mon Dieu!... en voilà un désordre! (Allant prendre le guéridon qu'elle place au milieu du théâtre devant le canapé, et la chaise qu'elle met près du guéridon.) Quel dîner!—c'était gai: madame seule devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas... Il fait froid ici... il y a un courant d'air! (Elle va pour fermer la fenêtre et pousse un cri en apercevant Roland assis à la fenêtre.) Ah! un homme!... (Elle fuit jusqu'à la cheminée.)

ROLAND.

Ne crie pas! c'est moi!

SYLVIE.

Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c'est l'esprit de là-bas!

ROLAND, regardant toujours par la fenêtre.

L'esprit! T'y voilà!... je suis l'esprit incarné!...

SYLVIE, posant la bougie sur la table.

Mais c'est donc une rage de vous faufiler comme ça dans les maisons!... Qu'est-ce que vous faites ici?

ROLAND, descendant.

Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume!

SYLVIE.

Mais enfin!

ROLAND.

Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu'elle remonte à la cheminée.) Non, aux plus beaux moments de ma vie dévorante, je n'ai jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la mienne!

SYLVIE.

La vôtre!

ROLAND.

Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m'aideras!... Oui, ma femme!

SYLVIE.

Qui?

ROLAND.

Sarah!

SYLVIE, se lève.

Madame Canillac!

ROLAND, lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant lui, puis s'asseyant sur le petit tabouret devant la cheminée.

C'est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac.

SYLVIE.

Si c'est possible!

ROLAND.

Ce n'est pas possible! c'est pourquoi cela m'arrive! Et ce qui est bien plus impossible encore, c'est que je suis amoureux de ma femme, de ma propre femme!... entends tu!... Misère! amoureux de ma femme! Où vais-je?

SYLVIE.

Ah! le fait est que c'est...

ROLAND, soufflant le feu d'abord et finissant par souffler devant lui sur le tapis.

Ah! ne cherche pas! c'est stupide!—Mais elle est délicieuse, Sylvie! Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je pense bien qu'elle est admirablement faite!

SYLVIE.

Eh bien?

ROLAND, soufflant avec rage.

Eh bien! Voilà ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et se lève.) Tantôt, je lui ai offert mon bras, elle l'a accepté, comme celui d'un cavalier aimable, mais du reste indifférent! Elle est allée aux Villes de France; je suis entré aux Villes de France, moi qui jamais n'ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est restée, Sylvie, ce que restent les roses à choisir leurs pétales, l'espace d'une soirée; et j'ai été certainement aimable, attentif, patient, et d'un goût parfait dans mes appréciations. De là, nous sommes allés chez un bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je patientais!... Et à chaque frôlement de son bras ou de sa robe, à toute parole tombée de ses lèvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle influence douce, pénétrante qui tenait à la fois du frisson et du sommeil!... Enfin, c'est de l'amour! Elle m'a fasciné, elle m'a jeté un sort! j'ai oublié de faire ça!... (Il fait les cornes) Je suis perdu!

SYLVIE.

Et c'est par amour pour elle que vous êtes là derrière un rideau?...

ROLAND, d'un air piteux.

Oui, je l'ai ramenée à l'hôtel, et comme il fallait sortir, je n'ai pas eu le courage de m'éloigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec l'intention formelle de passer ici la nuit!

SYLVIE.

Pour?...

ROLAND.

On n'en sait rien!—Mais au point où j'en suis, je ne reculerais pas devant un crime!...

SYLVIE.

Monsieur veut rire... Ma maîtresse va venir; et elle ne peut pas trouver monsieur installé chez elle!

ROLAND.

Ce n'est pas chez elle, Sylvie, que je veux m'installer!...

SYLVIE.

Enfin! il faut que vous sortiez!

ROLAND.

Bah! je ne peux plus sortir sans être vu!... autant rester! (Il s'assied sur le canapé.)

SYLVIE.

Comment! vous ne pouvez plus sortir?

ROLAND.

Non! je connais l'appartement, va! Je l'ai étudié, l'appartement. Ici, (Il montre la première porte à droite) la chambre de ta maîtresse; aucune porte, nulle issue, qu'une fenêtre comme celle-ci, et trente pieds de haut... Ce n'est pas moi qui sauterai! Ainsi...

SYLVIE.

Eh bien!... et de ce côté?

ROLAND, debout derrière le canapé.

Oui, oui, la porte d'entrée, (Mystérieusement.) Et l'homme qui éternue!

SYLVIE.

L'homme qui éternue!...

ROLAND, se lève.

Voilà deux heures que je suis là, de faction, et il y a deux heures que j'entends là, dans le vestibule, un être inconnu (je ne peux pas supposer que ce soit une bête), qui éternue et se mouche de cinq minutes en cinq minutes, avec une régularité automatique!... Dans le silence de la nuit, c'est sinistre!

SYLVIE.

Il éternue? (On entend un éternument, Sylvie pousse un cri et se sauve à droite.)

ROLAND.

Voici l'éternument!

SYLVIE.

Et il se mouche? (On entend quelqu'un qui se mouche.)

ROLAND.

Et voici le mouchoir!

SYLVIE, vivement.

Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d'abord, je cogne!

ROLAND.

Chut! le voici!

SYLVIE.

Je me sauve! (Elle sort.)

ROLAND.

Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.)

SCÈNE II

ROLAND, RENNEQUIN.

RENNEQUIN, poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.

Voilà deux heures que je le guette!—Je crois que je le tiens! si je pouvais donc m'assurer que c'est le Gaston!—En ne faisant pas de bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d'éternuer!

ROLAND.

Je n'entends rien! (Rennequin après avoir lutté contre l'éternument, finit par éclater.) Ah! Si, j'entends!

RENNEQUIN.

Dieu ma bénisse!—Toujours ma chance; où me cacher? (Désignant la porte de Jeanne.) Non... (désignant la fenêtre) là. (Il se cache derrière le rideau.) Tiens, il y a quelqu'un. (Tous deux se trouvent en présence et disent ensemble sur un ton différent.)

RENNEQUIN et ROLAND.

Comment, c'est vous!

RENNEQUIN, désappointé.

Ce n'est pas le Gaston!... c'est celui-là!...

ROLAND.

Misère! c'est donc vous qui sonnez comme ça les quarts et les demies?

RENNEQUIN, descendant en scène.

Exprès!—C'était une finesse pour vous empêcher de sortir! (Gaiement.) Oh! c'était amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhumé aussi!...

ROLAND.

Oui, oui, le fait est que le nez...

RENNEQUIN, vexé.

Oh! c'est bien drôle! c'est bien drôle!—ce n'est rien du tout, un rhume, à mon âge!—Il y a de quoi rire, n'est-ce pas?

ROLAND.

Enfin, pourquoi diantre êtes-vous campé là depuis deux heures?

RENNEQUIN.

Pourquoi?—Vous êtes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous êtes ici, vous?... D'abord, je le sais!

ROLAND.

Bah!

RENNEQUIN, à part, s'asseyant près de la table à gauche.

Il est taquin!—Nous nous taquinons! voilà tout... (Haut). Je vous vois assez rôder depuis hier autour d'elle!

ROLAND, à lui-même.

Autour d'elle!—Ça se remarque déjà, tenez! (Il s'assied sur le canapé.)

RENNEQUIN, enchanté, à part.

Il est vexé! Oh! c'est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que c'est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d'amants. Ah! je connais ça, allez!—J'en ai déjoué quelques-unes!... Pas toutes, malheureusement, mais enfin quelques-unes.

ROLAND, étouffant un éclat de rire.

Vous avez donc été marié?

RENNEQUIN.

Eh bien?...

ROLAND.

Alors je ne vous demande pas si vous... (Il rit.)

RENNEQUIN, se retournant vers lui.

Oh!... oh!... comme c'est délicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n'est pas si drôle ce qui m'est arrivé!... Il n'y a pas de quoi rire!—Et aujourd'hui encore, avec un cœur sensible comme le mien!... (Il s'émeut.)

ROLAND.

Oh! je vous demande pardon!—Si j'avais su!

RENNEQUIN.

On ne fait pas de ces plaisanteries-là, monsieur! D'abord, je n'accepte pas vos plaisanteries, moi; je vous défends de plaisanter avec moi!

ROLAND.

Ah!

RENNEQUIN.

Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher?

ROLAND.

Étonnante nature!

RENNEQUIN.

Si vous étiez un peu marié seulement!... on pourrait encore vous répondre!

ROLAND.

Je le suis fichtre bien, marié, et beaucoup!

RENNEQUIN, sautant.

Marié!

ROLAND.

Pardieu!

RENNEQUIN.

Avec elle?

ROLAND.

Oui, avec elle!

RENNEQUIN.

A Cythère?

ROLAND.

A la mairie du neuvième arrondissement!

RENNEQUIN, se levant d'enthousiasme.

Ciel! Dieu! Et on n'en sait rien!

ROLAND, debout.

Pardieu! je l'ai assez caché! mais maintenant va te promener! je fais scandale, je veux ma femme! j'aurai ma femme! je veux ma femme!...

RENNEQUIN, enthousiasmé.

Mais tu l'auras, excellent homme! tu l'auras, ta femme! on te la campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l'héritage, tout l'argent!... à nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

Hein!

RENNEQUIN.

Je dis: Embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

D'où ça sort-il, ça?

RENNEQUIN.

De la bouche d'un oncle!... Je suis l'oncle de Jeanne, et puisque tu as épousé Jeanne, cher enfant!

ROLAND.

Eh! qui te parle de Jeanne, homme étrange; je parle de Sarah! ma femme, qui est ici!

RENNEQUIN, suffoqué.

Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas épouser l'autre!

ROLAND.

Est-ce compris?

RENNEQUIN, rageur.

Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu'il s'agissait de Sarah; c'est donc drôle de laisser un pauvre homme s'abandonner ainsi à une douce émotion, pour lui dire après: Non! v'lan!

ROLAND, le contemplant.

Prodigieux, cet homme! prodigieux!

RENNEQUIN.

Je vous conseille de recommencer à plaisanter encore?...

ROLAND.

Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forcé de le considérer comme une offense.

RENNEQUIN.

Monsieur... je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie, vous?

ROLAND.

Sublime!... Décidément, je n'y tiens plus; je meurs de faim! je vais dîner... et je reviens tout de suite après! Bonsoir! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Bonsoir... Roland! (A lui-même.) Je n'ai pas besoin de me gêner avec lui... Roland... tout bonnement!...

ROLAND, au fond.

Bonsoir... Rennequin.

RENNEQUIN.

Ah mais, ça, c'est autre chose... vous pourriez bien dire M. Rennequin.

ROLAND.

Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond après avoir poussé la porte vivement.)

RENNEQUIN, seul.

Sapristi! Roland furieux alors!... Tiens! c'est drôle ce que je dis là!... (Courant après Roland.) Dites donc, un mot drôle que je viens de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n'écoute pas; ça le vexe! c'est égal!... j'ai le dernier... Et dire que je ne pourrai pas acquérir la certitude!...

SCÈNE III

JEANNE, RENNEQUIN.

Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant à terre, elle descend et n'est préoccupée pendant toute la scène que de cette recherche.

RENNEQUIN, à part, après l'avoir regardée.

Qu'est-ce qu'elle a?—Qu'est-ce qu'elle cherche?... (Il tousse.)

JEANNE, l'apercevant.

Quelqu'un!—Ah! c'est vous!

RENNEQUIN.

Oui, chère enfant, oui! Tu as perdu quelque chose?

JEANNE, continuant.

Oui, oui, je crois que j'ai perdu!...

RENNEQUIN.

Si tu veux que je t'aide!... (A part.) Ma foi! nous voilà seuls!... si j'essayais encore une ruse!...

JEANNE.

Rien!...

RENNEQUIN, prenant la bougie pour s'éclairer.

Ah! c'est désagréable de perdre comme cela... de l'argent? un bijou?

JEANNE, cherchant.

Oui!

RENNEQUIN.

Mais après tout qu'est-ce que c'est que ça; ce qui est terrible, (avec intention et émotion) c'est de perdre sa réputation!

JEANNE.

Plaît-il?

RENNEQUIN.

Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voilà!... voilà une chose que tu ne retrouveras jamais!

JEANNE.

Quoi?

RENNEQUIN.

La réputation!...

JEANNE.

Que voulez-vous dire?...

RENNEQUIN, avec des larmes.

C'est fini! ma pauvre enfant! on sait tout!

JEANNE.

On sait quoi?

RENNEQUIN, la bougie à la main.

C'est le bruit de la ville!... On ne parle pas d'autre chose; j'ai rencontré vingt personnes qui ont osé me dire: Comment!... votre nièce... et ce petit Gaston...

JEANNE.

On vous a dit cela?... on le dit?

RENNEQUIN.

Tout le monde!—Tout le monde le sait!

JEANNE.

Ah!... Eh bien, on le sait, voilà tout!... (Elle continue à chercher.)

RENNEQUIN, posant le flambeau sur la cheminée.

C'est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu'un bon mariage... (A part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il remonte derrière le canapé.)

JEANNE, cherchant toujours.

Je me suis assise là pourtant!... Et puis, j'étais là!... Ah! dans le pli du canapé! (Elle cherche.)

RENNEQUIN.

Heureusement, dis-je, qu'un bon mariage... un mariage immédiat... Ah! il faut que ça se fasse tout de suite d'abord! Tu ne trouves pas?

JEANNE, sans l'écouter.

Non... j'y renonce... Ah! douleurs, remords, tourments, il n'y manquait plus que la honte!... Eh bien, la voilà! (Elle tombe sur le canapé.)

RENNEQUIN.

Ah! c'est bien complet!—Et sans le mariage... Mais tu as bien raison, c'est le meilleur parti. D'abord, l'honneur de la famille, chère enfant! (Il s'émeut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom du défunt; tu ne voudrais pas que ce cher défunt... (A part.) C'est bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c'est un aimable garçon: un peu fou, un peu léger... mais spirituel, charmant!... et un cœur... comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux comparer!... Il a fait des folies! Qu'est-ce que ça nous fait... tant mieux, au contraire, bon! parfait!—Jeune sage, vieux fou!—Ai-je assez couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du tout!...

JEANNE, à elle-même.

Et il ne rentrera pas?

RENNEQUIN.

Quel mari cela va faire!... (Emu, derrière elle, la reprenant à droite et à gauche, à chaque mouvement qu'elle fait.) Ah! chère enfant! quel excellent... quel excellent mari!...

JEANNE, le regardant.

Mais qu'est-ce que vous me dites?—Et à qui en avez-vous donc depuis une heure?

RENNEQUIN.

A toi! qui dois à ta réputation, à cause du monde!...

JEANNE.

Ah! votre monde! lâcheté, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout! J'en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu désert où le fuir, où me fuir moi-même, et m'enterrer vivante!...

RENNEQUIN.

Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c'est une idée!... (Haut.) C'est une bien bonne idée, même!... un couvent; mais voilà ton affaire, chère petite! (Jeanne, assise dans le canapé sans bouger, regarde fixement devant elle sans l'entendre. Rennequin s'assied près d'elle.) Tu laisses tout à tes bons parents!... Ça revient au même!... On se dit: quelle femme! quelle âme! Elle n'a voulu garder qu'une pension de trois raille francs... (A part.) Ah! non! c'est trop! (Haut.) Trois mille francs, qu'elle a réduits elle-même à quinze cents francs!—Quelle âme!

JEANNE, sans l'écouter, se levant.

Et il ne viendra pas!...

RENNEQUIN.

Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!—Il ne viendra plus!... Tu en seras débarrassée!... Car, du moment que tu ne veux plus l'épouser, on peut bien le dire, c'est un affreux garnement!—Quel monstre! (A part.) Je dis du mal à présent!... (Haut.) Il ne l'aime pas! Il n'aime que ton argent!...

JEANNE, frappée.

Peut-être!...

RENNEQUIN.

Peut-être?... Sûrement!... (A part.) Je dis du mal... toujours! Oh! j'aime bien mieux ça; ça me met à mon aise.

JEANNE, prêtant l'oreille.

On vient! c'est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!...

SCÈNE IV

Les Mêmes, SYLVIE.

SYLVIE.

Madame!... il y a là un homme qui veut vous parler à toute force!

JEANNE.

Un homme!... Quel homme?

SYLVIE.

Je ne le connais pas; c'est quelque chose qu'il ne peut dire qu'à madame...

JEANNE.

Quelque chose à me dire!... Ah! il y a un malheur dans l'air!... Fais entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle...

SYLVIE, au fond.

Entrez, monsieur... (Ducroc entre.)

RENNEQUIN.

Bonne nuit, chère enfant! (A part.) Encore une ruse qui n'a pas réussi!... Et de cinq!... Toujours ma chance... (Il va pour saluer Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.)

SCÈNE V

JEANNE, DUCROC.

JEANNE, à Sylvie.

Laisse-nous! (Sylvie sort.)

DUCROC, regardant autour de lui.

Vous êtes bien seule, madame?

JEANNE.

Je suis seule, parlez... qui êtes-vous?... que voulez-vous?

DUCROC, lentement, toute la scène.

Madame, je m'appelle Ducroc!

JEANNE.

Je ne connais pas ce nom!

DUCROC, surpris.

Ah! c'est qu'on n'a pas jugé à propos de vous le dire, mais enfin! vous savez bien le reste!... C'est moi qui suis venu tantôt!

JEANNE.

Tantôt?

DUCROC.

Oui, présenter le billet!...

JEANNE.

Un billet? chez moi? quel billet?...

DUCROC, à part, descendant.

Ah! nous jouons aussi la comédie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous demande pardon de vous parler de ça; mais les affaires, n'est-ce pas? c'est brutal, madame!

JEANNE.

Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin!

DUCROC.

M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?...

JEANNE, saisie.

C'est lui?...

DUCROC.

Mais oui!

JEANNE, à part.

Quand je disais qu'il y avait un malheur!...

DUCROC, posant son chapeau sur la table.

Enfin, nous nous comprenons maintenant!—C'est si simple! Il n'avait pas d'argent; pauvre garçon!... cela se conçoit; on n'a pas dix mille francs dans la poche de son gilet!—Et comme je suis un bon homme après tout, c'est moi qui lui ai donné le conseil de recourir à vous...

JEANNE.

Continuez donc, monsieur!...

DUCROC.

Et il n'a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure après, je lui rendais le billet en échange de... (Il cherche dans sa poche.)

JEANNE, anxieuse.

En échange?...

DUCROC, ouvrant la petite boîte où se trouve le bouton, et le regardant.

De...

JEANNE.

Le diamant!...

DUCROC, étonné, relevant la tête.

Oui, madame!...

JEANNE, se contenant.

Ah!... oui.

DUCROC, tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses yeux.

Oui... seulement, il y a un petit malheur; c'est que je me suis laissé... Enfin, prenons que je me suis trompé moi-même, mais j'ai fait estimer ce bijou tout à l'heure par un camarade, et il se trouve que, comme un nigaud, j'ai rendu dix mille francs pour six mille, car ça ne vaut pas plus... Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire... et si M. de Champlieu ne dégage pas l'objet, alors je suis donc...

JEANNE.

Quoi?

DUCROC, arrêté par le regard de Jeanne.

Je suis!... je suis bien embarrassé!... (Ironiquement.) M. de Champlieu est un très-honnête garçon, mais il est quelquefois un peu... (Regard de Jeanne.) négligent!

JEANNE.

Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une liasse de billets de banque.) Et la preuve, c'est qu'il m'a remis tout à l'heure vos dix mille francs que voilà! (Elle jette les billets sur la table.)

DUCROC, mettant son chapeau à terre, prenant la liasse et comptant du pouce, vivement.

Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j'ai de la chance!

JEANNE.

Donnez-moi ce bijou?

DUCROC, le posant sur la table.

Le voilà, madame!

JEANNE.

Allez, monsieur!

DUCROC, saluant.

Madame!—Ah! bien! (A part.) J'en ai de la chance! (Il sort.)

JEANNE, seule.

Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s'assure que c'est bien lui.) Volée... Il m'a volée!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

SCÈNE VI

JEANNE, TRICK.

JEANNE, se redressant, et cachant le diamant qu'elle saisit.

Quoi?—Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?...

TRICK.

Matame!

JEANNE, cachant son visage.

Plus tard!... je veux être seule! j'appellerai!... Laissez-moi!... (Elle entre chez elle.)

TRICK.

Elle pleure!...

SCÈNE VII

TRICK, GASTON, puis SYLVIE.

GASTON, entrebâillant la porte du fond, livide, tremblant.

Trick!

TRICK.

Ah! te voilà, toi!... On t'attend pour dîner, tu viens après!

GASTON, déposant son chapeau sur un fauteuil près de la porte.

Ah! je pense bien à dîner! Où est-elle?

TRICK.

Dans son chambre!

GASTON.

Et elle ne sait rien! Elle ne s'est pas aperçue?...

TRICK.

Quoi?

GASTON, essuyant son front.

Rien!... je ne sais ce que je dis... (Il pose son chapeau.) Elle est seule?

TRICK.

Toute seule, et bien triste; elle t'attend!

GASTON.

Elle m'attend?—Et ma lettre?...

TRICK.

Ta lettre?...

GASTON.

Eh bien, oui, ce petit mot que j'ai griffonné là-bas... pour lui dire de ne pas m'attendre... que j'étais forcé!... Enfin, je ne l'ai pas rêvé, voyons!... j'ai écrit et j'ai envoyé!... Elle l'a reçu!...

TRICK.

Rien!

GASTON.

Ah! je crois bien qu'elle m'accuse! (Il fait le mouvement d'entrer chez Jeanne.)

TRICK, l'arrêtant.

Ne va pas!...

GASTON, effrayé.

Quoi?... elle sait donc? elle a vu?...

TRICK.

C'est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur!

GASTON, reculant.

Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!...

TRICK.

Qu'est-ce que tu tiras?—«D'où tu viens,»—elle temantera? Et toi tu tiras: «Je viens de jouer!» Tu tiras cela que tu as joué encore tute la soirée?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as perdu!...

GASTON.

Oui, perdu! Tout ce que j'avais gagné d'abord; huit mille francs! Trick, huit mille que j'ai vus... (il se lève et frappe sur le guéridon) là, là devant moi!... Je la tenais presque, cette misérable somme pour reprendre à ce Ducroc!... Mais la veine était usée, la chance a tourné, et j'ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canapé et pleure. Trick que l'émotion a gagné se trouve derrière le canapé et lui tend la main que Gaston saisit en le forçant à tourner aussi son visage vers lui.) Et tu es bien sûr qu'elle ne sait rien?

TRICK.

Quoi?—le pillet?

GASTON, levé.

Oh! le billet, il est loin, celui-là!... Il me l'a rendu... pour autre chose... je t'expliquerai cela!... et quand je l'ai tenu dans cette main, à moi, bien à moi!... je n'ai fait que cela!... (Il tire de sa poche un papier qu'il déchire fiévreusement.) Tiens! Tiens! Au feu! (Il jette les débris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la table.) Et je revenais à la vie, et je me suis mis à pleurer, comme un enfant, en le regardant brûler!...

TRICK, avec joie.

Il est prûlé?

GASTON, gaiement, se jetant dans ses bras.

En cendres, mon bon Trick, en fumée!

TRICK, pleurant de joie.

Ah! c'est pien fait!—Ah! je suis gontent!... Eh bien, il faut la voir! (Rajustant la cravate de Gaston et à Sylvie qui sort de chez Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis à madame qu'il est là!

GASTON.

Oui! dis que je suis là!... je veux la voir!

SYLVIE.

J'y vais!...

GASTON.

Oui... non! attends!... je... (A lui-même.) Ah!... je n'ose pas!...

SYLVIE, faisant un pas vers la porte.

Faut-il fermer?

GASTON, il est à l'extrême gauche, à l'avant-scène, Trick plus haut au milieu, Sylvie à droite entre le canapé et la cheminée.

Non! laisse ouvert... que je la voie!... (Avec amour.) C'est elle!... La voilà, Trick... Ah! que je l'aime!... qu'est-ce qu'elle regarde?...

TRICK.

Je sais pas.

GASTON.

Elle regarde quelque chose? quoi? qu'est-ce qu'elle tient à la main?

TRICK, regardant.

Je sais pas... ça prille!...

SYLVIE, de même.

C'est un diamant!

GASTON, épouvanté.

Je suis perdu!

TRICK.

Quoi?

GASTON à Sylvie.

Baisse la portière!... Cache-moi!

SYLVIE, stupéfaite.

Monsieur!

GASTON.

Mais, baisse donc cette portière, te dis-je!... (il s'élance et rabat la portière) et cache-moi donc! (Il reste sur place, épouvanté; silence.—Coup de sonnette dans la chambre.)

SYLVIE.

Madame appelle!

TRICK.

Elle vient!

GASTON.

Elle sait tout! je me sauve!—Ne dites pas que je suis venu!...

TRICK, le retenant.

Tu veux plus?...

GASTON, allant reprendre son chapeau, égaré et comme un fou.

La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant! elle me fait peur! j'ai peur! je me sauve! Ah! j'ai peur!... (Il se dégage de Trick qui le retient et s'élance dehors.)

TRICK.

Il est fou!... il a plus son tête!...

SYLVIE.

En voilà des aventures!...