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Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 19: II
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About This Book

A dozen concise tales sketch facets of Parisian social life, moving between light comedy and darker irony. Each story observes fashionable encounters, flirtations, and the pursuit of status—from ballroom flirtations and sporting obsessions to schemes for social elevation—and shows how vanity, ambition, and performative manners shape outcomes. Characters who chase prestige or romantic illusion often meet disillusionment or ironic reversal, and narrative voice alternates between amused satire and sobering reflection, presenting the city itself as a continuously unfolding social novel composed of chance encounters and moral lessons.




LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE
OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN

IV

LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE
OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN

I

Je ne lis pas de romans parce que j'en fais. Ou plutôt je lis sans cesse le roman toujours ouvert qui s'appelle Paris. Voilà le roman des romans, mais encore faut-il savoir le lire. Quelques romanciers en chambre se torturent l'esprit pour inventer des chapitres vraisemblables. Plus d'un dépense beaucoup de talent à faire verser des larmes aux personnages de son imagination, sans se douter qu'en regardant par la fenêtre il verrait des scènes bien plus émouvantes.

Le tout-Paris déborde au Café des Ambassadeurs par les beaux jours, avec le même entrain qu'à la foire de Neuilly. Quand je dis le tout-Paris, pour me servir d'un mot consacré, je devrais dire aussi le tout-Pontoise, car il y a là, comme ailleurs, les acteurs et les spectateurs, ceux qui aiment à entrer en scène et ceux qui aiment à regarder la comédie sans y rien comprendre, ce qui rappelle le mot d'une provinciale au Conservatoire, en pleine symphonie: «Quand ça commencera-t-il?»

La comédie, il n'est pas de jour qu'on ne la donne au Café des Ambassadeurs: comédie imprévue, comédie bouffonne, mais aussi tragi-comédie. Quand on entre là, on n'est pas bien sûr de n'y trouver une aventure ou un duel.

J'y dîne çà et là en gaie et docte compagnie: avec Albéric Second, Carolus Duran, Camille Rogier, Monjoyeux, Coupvent des Bois, Du Sommerard, Du Boisgobey—et quelques princesses égarées.—Il m'arrive d'y dîner tout seul, presque toujours dans le jardin sous les grands ormes plantés par le duc d'Antin, devant le parterre de fleurs en vue de la fontaine jaillissante. Ce sont là des apéritifs inappréciables.

C'est surtout quand je dîne seul, étudiant mes voisins et mes voisines, que je lis le roman parisien. Chaque petite table pourrait fournir un chapitre.

II

Un soir que j'étais arrivé tard, j'eus toutes les peines du monde à trouver un coin presqu'en dehors des limites, si bien que les promeneurs des Champs-Élysées m'effleuraient en passant.

Un de mes amis, beau pourfendeur de moulins à vent, Parisien de Madrid, car il y a là des Parisiens de tous les pays, m'avait offert une place à sa table, mais il était en trop bonne fortune et je le remerciai en saluant sa Dulcinée. C'était la première fois que je voyais cette dame. Je m'aperçus bientôt qu'on la regardait beaucoup, parce que c'était une nouvelle venue, aussi ne se sentait-elle pas bien chez elle à cette table pourtant hospitalière, égayée par une bouteille de vin de Champagne dans un seau tout perlé de glace, ce qui n'empêchait pas une bouteille de Château-Laffitte, datée de 1865, de faire bonne figure, sans parler des crevettes et des radis, qui sont comme le sourire rose d'un bon dîner.

La dîneuse était fort jolie, beauté expressive et parlante sous son chapeau-ombrelle, cette féerique création de la mode pour le minois parisien.

A première vue, cette jeune femme paraissait s'amuser à cette petite fête plus ou moins intime; mais pour quiconque la regardait bien, l'inquiétude prenait son coeur.

Elle semblait enchantée d'être là, comme tant d'autres qui s'y déploient en queue de paon, mais elle aurait bien voulu être ailleurs. Elle semblait craindre les oeillades qui la dévisageaient, ce qui lui donnait plus de charme encore.

—Eugénie, vous ne m'écoutez pas! lui cria l'Espagnol.

Elle était distraite et n'appréciait pas tout l'esprit de son compagnon d'aventure. C'était bien dommage.

III

Le dîner touchait à sa fin. Je fumais ma dernière cigarette, la dame buvait sa dernière coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le vide son dernier mot, quand je vis passer tout près de moi un homme et un enfant:

Cet homme, jeune encore, figure sévère, chapeau d'une autre saison, redingote râpée, paraissait appartenir à l'honorable corporation des travailleurs à la plume d'un ministère ou d'une banque.

Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des héros du devoir quotidien, qui traînent la misère sans jamais lui jeter sur le dos la robe d'or de la fortune. Ils assistent à toutes les fêtes sans en être, vrais comparses à qui on ne sert que des festins illusoires.

Celui-ci promenait une petite fille de sept à huit ans, toute pâle, quelque peu attristée, mais qui prenait un vif plaisir à voir au passage tous les tableaux de la vie aux Champs-Élysées.

Elle s'était arrêtée devant les chevaux de bois, en demandant à son père de la mettre à califourchon sur le plus joli; mais le père avait répondu de sa voix grave: «Pas aujourd'hui!» Déjà il avait dit le même mot devant le petit carrosse des chèvres. Pareille réponse devant le cirque. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de payer les plaisirs qui ne coûtent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait que son père était pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le tramway, même les jours de pluie.

Elle sembla s'amuser à voir tant de gourmands et de gourmandes attablés à toutes ces petites tables si bien servies.

—Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le père soupira.

—Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas là notre cuisine.

Et comme l'enfant voulait s'attarder:

—Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici à l'île Saint-Louis.

Une soudaine émotion avait pâli la figure du père.

S'il voulait entraîner l'enfant, ce n'était pas parce qu'il y avait loin des Champs-Élysées à l'île Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la jeune femme qui dînait avec l'Espagnol.

On ne saurait peindre les sentiments qui passèrent dans ses yeux et sur ses lèvres. C'était la colère, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie résignée.

Il ferma les yeux comme s'il rêvait. Deux larmes sillonnèrent ses joues. Ce fut à cet instant qu'un mot inattendu s'échappa des lèvres de là petite fille.

—Maman!

L'homme prit l'enfant dans ses bras pour étouffer ses sanglots. Que voulez-vous, ce n'était pas un stoïcien. C'était un pauvre mari qui venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer son coeur.

Sa femme avait quitté la maison, son homme et son enfant depuis six mois. On ne s'était pas revu; on avait beaucoup pleuré à la maison; peut-être avait-on pleuré hors la maison.

Mille fois la petite fille avait demandé à son père si sa mère reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle était partie; mais, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne questionna pas son père quand elle vit sa mère attablée en face de l'Espagnol: les enfants comprennent tout.

IV

Le père s'était donc éloigné; mais à l'instant où la petite fille disait «maman!», la dîneuse ressentait un coup au coeur.

—Lui!

Ce n'était qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mère, et courut à sa fille, sans s'inquiéter de l'Espagnol, qui se demandait si elle était folle. Le père n'était pas à dix pas de moi quand la mère lui voulut prendre l'enfant dans les bras.

—Marguerite, dit-elle toute égarée.

Mais le père gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter dans les bras de sa mère, l'homme tenait l'enfant à distance.

—Madame, votre dîner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est plus votre fille: je vous défends de la toucher. Vivez de votre luxe, comme nous vivrons de notre misère. Nous serons encore plus riches que vous, grâce à Dieu.

Et, parlant à Marguerite:

—Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mère, puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers à tes pieds.

L'homme, par sa colère comme par sa dignité et sa tristesse, avait frappé la femme d'immobilité. Elle baissait la tête, et ne savait que faire; d'un côté son coeur, de l'autre côté son orgueil.

Le mari disparut, emportant Marguerite.

L'Espagnol survint.

—Vous êtes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui est-ce donc que cet homme?

La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dégagé:

—C'est mon frère. J'ai voulu embrasser ma nièce qui est ma filleule.

Et l'Espagnol, entraînant la dame:

—Toutes ces scènes de famille me font pitié. Prenez-vous une glace avant le café?

Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes voisins, je n'avais suivi des yeux que la fumée de ma cigarette. Aussi l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'était passé.

—Vous ne me refuserez pas de prendre le café avec nous.

—Oui, répondis-je, dans ma curiosité de mieux connaître cette femme.

J'allai donc m'asseoir à la table de l'Espagnol qui, pour me faire honneur, demanda au petit Japonais, car il y a là un Japonais, comme partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit verre. Et Dieu sait si le verre est petit!

On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scène de famille.

Mais l'Espagnol s'étant éloigné de quelques tables, appelé par Angel de Miranda, qui régalait deux femmes du monde, je dis sans préambule à la jeune mère.

—Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?

Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.

—A la bonne heure, voilà le coeur qui parle.

—En doutiez-vous?

—Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?

—Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien élevée, mariée à un brave homme qui meurt à la peine. Si vous saviez ce que c'est que la vie à Paris avec dix-huit cents francs par an!

—Oui, c'est la misère noire, parce que c'est la misère qui ne rit jamais.

—Que voulez-vous qu'on fasse dans un intérieur où il n'y a ni de quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis exténuée à faire de la tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'après minuit. J'avais fait le sacrifice de moi-même, mais ma fille était si gentille! Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari! Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habillés, lui comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais à la fin l'estomac se révolte.

—Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?

—Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand j'ai vu ma fille, qui peut-être n'avait pas dîné, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.

—Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donné une fille, soyez sa mère.

—Et que voulez-vous que je fasse?

Je ne suis pas un apôtre, mais je crois que je pris la parole évangélique.

—C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'île Saint-Louis; vous monterez quatre à quatre, après avoir défendu à la portière de rien dire; un quart d'heure après vous, le père et l'enfant ouvriront la porte. Vous les recevrez à genoux, et tout le monde sera content.

La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.

—Pourquoi me dites-vous ça.

—Je vous dis ça, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.

Mais j'eus beau dire, la mère coupable ne se laissa pas gagner à sa cause. Elle fit la superbe; elle déclara qu'elle s'était fanée dans cette vie absurde. Elle «engueula» son mari—le pauvre homme!—parce qu'il n'avait pas eu le génie, comme tant d'autres, de lui donner sa place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que sa tristesse. Elle parla de son héroïsme à elle pour lutter contre la cuisine des pauvres gens. Elle en était devenue anémique. Elle se promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les peines de sa mère.

Comme elle était en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre sa place. Je désespérais de rendre à la mère l'enfant. Mais voilà qu'à propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en étaient, comme a dit Chamfort, au contact de deux épidermes.

Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison à tous les deux; si bien que tout à coup elle s'emporte, elle se lève, elle brise sa coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.

L'Espagnol, qui latinisait un peu, éclata de rire en disant: Fugit ad salices.

Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les torts étaient effacés par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des joies de ce monde, elle avait déjà mangé trop de fruit défendu. Le foyer la reprit à l'enfer.

V

Le lendemain, je reçus un petit billet renfermant ces lignes:

«Monsieur, vous avez raison. Dieu peut me

faire subir toutes les misères sans pour cela

effacer le bonheur que j'ai eu de me retrouver

mère sous le pardon de mon mari. Il m'a

dit: J'ai tout oublié. Mais moi, je me souviens.

Ma fille dans mes bras, tous les sacrifices

me seront doux. C'est égal, puisque vous

aimez les enfants, faites-moi vendre des éventails,

c'est tout ce que je sais faire.

EUGÉNIE.»

Plaignons les femmes pauvres qui veulent vivre de leur travail. En voilà une qui peint des éventails, tout juste au moment où les Japonais nous en envoient de très jolis à vingt-quatre sous la douzaine.

Heureusement que le mari a fait un pas en avant dans son petit emploi au ministère des finances, sur la recommandation d'un de mes amis. La pauvre petite Marguerite aura une robe de plus à chaque saison.

VI

Le 14 juillet,—un jour de fête, pour ceux qui travaillent, un jour de travail pour ceux qui ne font rien—je dînais encore dans le jardin du Café des Ambassadeurs.

Ce ne fut pas sans émotion que je vis tout à coup passer le mari, la femme et l'enfant.

Le mari donnait le bras à sa femme et tenait sa fille par la main. Il était grave et pensif, mais presque souriant; on pouvait juger que les blessures du coeur étaient fermées.

La femme, toute rêveuse, me parut, hélas! bien moins jolie. Elle détourna la tête en passant, en proie peut-être aux souvenirs et regrets!

—Maman, lui dit Marguerite en lui montrant les tables pavoisées de dîneuses, maman, te souviens-tu?

Sans regarder, la mère répondit à mots rapides:

—Je ne me souviens pas.

La famille rapatriée allait écouter les chanteuses de l'Alcazar, mais extra muros, promeneurs du dehors qui ne payent pas leur place. Le mari dit à sa femme:

—Nous en sommes pour longtemps encore aux plaisirs qui ne coûtent rien, mais n'y a-t-il pas les plaisirs qui coûtent trop cher!

VII

N'avais-je pas vu en action un roman à la Diderot sur un fond de Florian. Cela me reposait de tant d'histoires à haut ragoût qui finissent mal.

Mais je n'en étais pas au dernier mot.

Hier, a l'Opéra, j'ai vu la femme au bras de l'Espagnol.

Et plus belle que jamais!

Elle vint à moi d'un air dégagé: «Je vois bien ce que vous me dites par vos regards? Tant pis! C'était au-dessus de mes forces.»

Elle conta comment elle avait été stoïque—pendant six semaines!—en reprenant le collier de misère. Elle avait encore une fois ruiné ses mains à laver ses nippes et celles de sa fille. C'était le travail de Pénélope. Elle ne pouvait plus s'accoutumer à la vertu, peignant des éventails devant le pot-au-feu. Son mari, un saint à encadrer, avait beau lui promettre à vingt ans de là une chaumine en Normandie avec une vache, des cochons et des poules, ces joies-là étaient trop lointaines: elle aimait mieux un hôtel à Paris, la coquine!

—Voyez-vous, lui dis-je, vous feriez mieux de continuer à peindre des éventails que de jouer de l'éventail.

—Pour se donner raison, elle me dit:

—Je ferai une dot à ma fille.

A quoi je répondis:

—Et votre mari, lui ferez-vous une dot?




TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA

V

TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA

I

Qu'est devenue Mme la comtesse de la Châtre, qui, dans son joli nid des Champs-Elysées, appelait tous les oiseaux chanteurs de son temps? On n'a jamais été plus charmante ni plus hospitalière. La Guéronnière trônait mélancoliquement sur la branche; aussi disait-on: «Ah! le bon billet de la Châtre à La Guéronnière!» Ces oiseaux bleus s'enivraient de platonisme et roucoulaient les dernières phrases de l'amour aérien sur les airs connus de Lamartine. Ce que c'est qu'une bonne école. Aujourd'hui, l'école est fermée; on ne roucoule plus, on s'engueule à belles dents et l'on casse la branche aux chansons. M. Thiers n'a-t-il pas été le chef des naturalistes quand il disait d'une femme ou à une femme: «Belle chair. Je voudrais y mordre?»

La comtesse de la Châtre est sans doute allée où vont les roses d'antan. Le coup de foudre de 1870 l'a emportée dans l'oubli. Ses salons ne se sont pas rouverts, ce qui est bien dommage, car on n'y rencontrait que des gens d'esprit et des charmeuses.

Et puis, c'était le dernier salon où l'on jouait de la harpe, ce qui faisait la joie d'Henry de Pène, de Saint-Victor, de Guy de Charnacé, d'Émile de Girardin et d'Henri Delaage, ce familier de la maison, qui avait prédit toutes les catastrophes du second empire—et la chute de Vallia.

Un soir, après-dîner, Mme de la Châtre nous avait promis une joueuse de harpe incomparable.

Quand cette merveille apparut, ce fut comme une vision, tant elle était blanche, mince, svelte, diaphane. Avec cela, la grâce brisée des stances romantiques. Elle semblait descendre d'une des fresques d'Ange de Fiesole.

Il me parut impossible que ces doigts légers eussent raison de la harpe dorée qu'on apporta devant elle; mais, dès qu'elle se mit à l'oeuvre, tout le monde fut émerveillé de sa force comme de son jeu. La victoire est toujours aux femmes minces. Toutefois, après la première mélodie, la jeune fille abandonna la harpe pour tomber, toute pâle, sur le fauteuil le plus proche. On courut à elle, comme pour la secourir. « Ce n'est rien, » dit-elle. Mais ses deux jolis seins, enfermés dans son corsage à la Pompadour, semblaient battre des ailes comme des colombes dans une cage trop petite.

Mme de la Châtre la souleva et me pria de la conduire avec elle dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes. Je l'emportai dans mes bras. La joueuse de harpe se pencha sur la balustrade d'une des fenêtres pour respirer l'air vif.

Il y a trop de monde, me dit-elle. Comme je demeure à deux pas d'ici, je suis venue bien vite, bien vite, j'ai monté l'escalier en toute hâte. A peine entrée, on m'a traînée sans pitié devant la harpe; vous comprenez pourquoi je me suis presque évanouie.

Les maîtresses de maison sont cruelles, comme les directeurs de théâtre; elles sacrifient tout à leur monde. Elles brûleraient la maison pour donner un feu d'artifice.

La joueuse de harpe, qui était revenue à elle, me demanda si l'on pouvait, sans rentrer dans les salons, passer par l'antichambre pour partir.

—Oui, mais vous allez faire un vrai chagrin à tous ceux qui vous ont entendue, s'ils ne vous revoient pas.

—Qu'est-ce que ça me fait?

—Et à moi donc?

—Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici, puisque je ne connais même pas la maîtresse de la maison. On m'a dit que c'était pour me donner de la célébrité, parce qu'il n'y a ici que des gens célèbres. Mais je la connais cette monnaie-là! Tout cet hiver j'ai joué dans de pareilles maisons; je n'en suis pas plus connue ni plus riche.

—Ce n'est donc pas pour vous amuser que vous jouez de la harpe?

—Pas le moins du monde. Je joue de la harpe et du violon comme d'autres font de la peinture sur porcelaine ou trépignent sur une machine à coudre.

—Comment, avec une figure de duchesse et une désinvolture de marquise, vous n'avez pas cent mille livres de rente?

—Cent mille livres de rente! Si vous voulez m'envoyer un de ces beaux messieurs ou une de ces belles dames pour payer mes dettes, vous me ferez bien plaisir. Mais, de grâce, conduisez-moi dans l'antichambre.

La comtesse de la Châtre, qui était retournée donner des nouvelles de la harpiste, reparut alors.

—Mademoiselle, vous avez fait tant de plaisir que vos admirateurs sont tout oreilles.

—Madame la comtesse, je suis à bout de forces; je reviendrai à votre prochaine fête, mais donnez-moi la liberté.

Sur ces mots, la harpiste prit mon bras et m'entraîna vers une petite porte entr'ouverte. La comtesse comprit qu'elle ne devait pas insister.

—Eh bien! me dit-elle en serrant la main de la jeune fille, conduisez-la chez elle; c'est à deux pas d'ici.

Me voilà jetant une pelisse sur la harpiste, ouvrant la porte, descendant l'escalier et la conduisant chez elle.

—Êtes-vous attendue? lui demandai-je en arrivant à sa porte.

—Attendue? Je suis seule au monde, comme dans la chanson.

—Seule au monde! Si vous retombez en syncope, qui donc vous fera respirer des sels?

Elle me regarda avec un sourire railleur.

—Oui, oui, je vous vois venir, vous voudriez bien que je retombasse en syncope, tête-à-tête avec vous.

—Ma foi, non. La preuve, c'est que, si vous voulez, nous irons comme deux amis souper ensemble? Mais vous avez l'air de vivre de l'air du temps.

—Vous figurez-vous que, jouant de la harpe avec des cachets de célébrité, je puisse souper tous les jours au Café Anglais?

—Si vous vouliez!

—Oui, mais je ne veux pas.

—Les femmes ont tort de s'imaginer qu'elles ne rencontreront jamais parmi les hommes un bon diable qui ne demandera pas la monnaie de sa pièce.

La harpiste me regarda à brûle-regard.

—Eh bien! moi, je n'ai jamais rencontré ce diable-là. Chaque fois qu'un homme m'a dit un mot, depuis l'âge de quinze ans, c'était un mot d'amour. Aussi j'ai pris en horreur les hommes et l'amour.

Et, tournant le dos à sa porte, Mlle Vallia reprit:

—Allons souper, car je n'ai pas dîné, ce qui m'arrive trop souvent.

Je la mis en voiture et je la conduisis au Café Anglais, me promettant un vif plaisir à la voir souper pour tout de bon. La pauvre musicienne mourait de faim, car elle mangeait chez elle beaucoup plus de doubles croches que de perdreaux truffés.

Je passe toute une histoire de famille que j'abandonne aux romanciers en chambre: Un père libertin qui mange la fortune de sa femme, laquelle meurt à la peine avec quatre enfants sur les bras. Vallia avait alors seize ans, avec une année de Conservatoire et la protection du maestro Auber, qui protégeait beaucoup trop de musiciennes. Son frère, sous-lieutenant d'artillerie, ne pouvait la secourir. Elle avait vécu avec une de ses soeurs, qui vivait à la diable, cachant la courtisane sur la fille du monde. Quand Vallia vit trop d'amoureux chez sa soeur, elle eut peur de l'abîme et prit pied dans un petit rez-de-chaussée des Champs-Élysées, où elle espérait vivre honnêtement en donnant des leçons de solfège, de violon et de harpe. En effet, elle avait vécu, mais à la condition de mourir de faim.

Au Café Anglais, comme je n'avais aucune arrière-pensée de faire le beau, je ne demandai pas un cabinet particulier. J'entrai dans le salon, avec le seul dessein de faire bien souper Vallia.

On nous apporta un perdreau truffé et une bouteille de vin de la Tour-Blanche. Le garçon proposait de découper l'oiseau, mais Vallia lui dit:

—Halte-là! je vous connais; vous allez garder pour vous la carcasse, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur.

Et de sa main délicate, mais ferme, elle découpa lestement le perdreau. Sa figure s'était illuminée comme celle d'un gourmand.

Nous en étions à la première bouchée, quand une femme qui tentait de souper au voisinage survint et me dit à mi voix:

—En bonne fortune?

—Jamais de la vie, lui répondis-je tout haut. Si j'étais en bonne fortune, je ne serais pas ici; le bonheur se cache.

La survenante était une musicienne de mauvaise vie, surnommée Double-Croche. Pourquoi Double-Croche? Quand je vous aurai dit qu'elle avait passé par le Conservatoire, je ne vous aurai encore rien dit....

Je n'aime pas les périphrases. Double-Croche, parce qu'elle traînait toujours un homme et une femme. Pour quoi faire?

C'est qu'elle avait pour la musique une passion désordonnée, jouant du violon avec celui-ci et du piano à quatre mains avec celle-là. Elle ne savait pas ce qu'elle aimait le plus; aussi elle dévisageait Vallia d'un regard étrange.

Tout à coup elle s'écria:

—Vallia! Je ne te reconnais pas; et toi, me reconnais-tu?

Vallia, qui l'avait à peine regardée, leva les yeux et murmura:

—Héloïse!

Toutes les deux avaient été de la même classe au Conservatoire.

—Tu joues toujours la harpe?

—Oui. Et toi, tu joues toujours du violon?

—Oh! mais j'ai renvoyé ces jours-ci mon violon à Stradivarius, car je n'ai pas le temps d'en jouer.

—De quoi joues-tu?

—Je joue de mon reste.

On n'est pas plus éloquente.

Il n'y avait à Paris qu'une femme plus pâle que Vallia: c'était Héloïse; mais Vallia avait la pâleur chaste de celles qui pleurent, tandis que Double-Croche avait la pâleur diabolique de celles qui s'amusent.

—Voulez-vous que je soupe avec vous?

—Pas du tout, répondis-je, croyant être agréable à Vallia.

Mais la harpiste dit d'un air engageant:

—Pourquoi pas?

Et elle demanda un second perdreau.

Jusque-là Double-Croche n'avait rien demandé, sous prétexte qu'elle attendait quelqu'un, ce quelqu'un que le dieu Hasard envoie aux femmes qui attendent.

Il ne me fallut pas longtemps pour m'apercevoir qu'entre les deux élèves du Conservatoire il y avait d'étranges affinités. Double-Croche magnétisait Vallia par la douceur pénétrante de ses yeux comme par les caresses de sa voix.

—Ah! tu verras, lui dit-elle, quels jolis duos nous jouerons!

Il faut tout étudier quand on passe en philosophe dans la vie parisienne.

Double-Croche dit ensuite à Vallia qu'elle l'avait toujours bien aimée; puisqu'elle la retrouvait, elle ne serait pas si bête que de la reperdre. Et Vallia, qui n'avait pas d'amie, tomba dans l'abîme avec abandon.

Je n'étais plus là qu'un confident de comédie; je tentai de ramener la harpiste aux joies sérieuses de la harpe, tout en conseillant à Double-Croche de retourner dans les ténèbres; mais le coup était porté; le mal est plus fort que le bien.

—Adieu, dis-je à Vallia. Vous ne voulez pas que je vous reconduise?

—Non! non! se hâta de répondre Double-Croche; je la reconduirai—et nous ferons de la musique!

A la porte du Café Anglais, je rencontrai l'apocalyptique Henri Delaage, qui revenait à pied de la petite fête de la comtesse de la Châtre.

—Qu'est-ce que c'est que Vallia? lui demandai-je.

—Une mélodie.

—Et Mlle Double-Croche?

—Une marche funèbre.

—Eh bien! entrez là, et séparez-les pour le bonheur de Vallia.

—Non, ce qui est écrit est écrit!

II

Quelques jours après, un de mes amis—un dilettante,—qui avait rencontré Vallia et Double-Croche chez une femme du monde, m'écrivait ces lignes,—où je n'ai rien compris:

«Ces trois symphonies n'ont jamais été plus adorables que ce soir-là; elles chantaient touts les trios qui eussent ravi Auber et Rossini, ces libertins en SOL, LA, SI.

«Oh! la musique! quelle force sur les âmes! Leurs yeux flambaient, leurs bouches ardentes et inapaisées couraient du sourire à l'éclat de rire; l'éclat de rire se mouillait de larmes; et puis elles tombaient brisées avec un voluptueux abandon.

«Elles passaient de la marche triomphale aux mélodies plus intimes, et plus caressantes; on quittait les feux d'artifice de Liszt pour les douceurs de Schubert; puis tout à coup ces trois musiciennes partaient pour l'horizon radieux à la découverte des mondes nouveaux. J'étais sous le charme de leurs inspirations. Je vois avec plaisir que les femmes du monde—et du beau monde—deviennent de grandes musiciennes.»

III

Un an après, la comtesse de la Châtre, me rencontrant un matin au coin de la rue Balzac, me dit en me tendant la main:

—Vous ne savez pas où je vais?

—Vous n'allez pas au sermon?

—Mieux que cela; je vais voir une mourante.

—Qui donc?

—Vous rappelez-vous cette jolie joueuse de harpe que vous avez vue chez moi l'autre hiver?

—Mlle Vallia? Elle se meurt!

Je ressentis un coup au coeur, car j'avais gardé comme une douce image le souvenir de la jeune musicienne.

—Oui, mon ami, Mlle Vallia va mourir à vingt ans et jolie comme un ange.

—Et de quoi meurt-elle?

—D'une maladie de coeur. Je lui ai envoyé mon médecin, qui me conseille d'aller la voir si je veux la revoir. Voulez-vous venir avec moi?

La comtesse prit mon bras; il n'y avait qu'un pas à faire, car Vallia restait toujours à son petit rez-de-chaussée, presque en face, dans la maison qui porte le numéro 121 ou 123 de l'avenue des Champs-Elysées. La clef était sur la porte; la comtesse ne fit pas de façons pour ouvrir sans sonner.

Je la suivis; nous assistâmes au spectacle le plus touchant.

Vallia, toute blanche, agenouillée sur son lit, recevait l'extrême onction, avec la ferveur d'une fille de Dieu.

Aussi ne nous regarda-t-elle pas quand nous entrâmes.

La comtesse s'agenouilla et pria, je m'effaçai discrètement contre le rideau d'une des fenêtres.

Naturellement, Henri Delaage était là. Il me dit par un regard:

—C'était fatal.

Quand le prêtre eut consolé par l'espérance celle qui avait la foi, la comtesse prit Vallia dans ses bras et l'embrassa doucement sur le front.

—C'est bien, dit-elle, de vouloir revivre en Dieu.

—Ah! je suis bien heureuse, murmura Vallia. Je sens que je suis sauvée.

La comtesse, se méprenant sur ces paroles, lui dit:

—On ne meurt pas à vingt ans.

—Vous ne comprenez pas, dit Vallia, je suis sauvée, parce que je meurs, parce que Dieu me pardonne mes péchés et que je ne pécherai plus.

IV

Il y avait là une femme qui pleurait et qui éclata en sanglots: c'était la soeur de Vallia, celle-là qui vivait du péché et qui ne voulait pas vivre du repentir.

On sonna.

—N'ouvrez pas! dit Vallia.

Parlait-elle par pressentiment, ou bien ne songeait-elle qu'à respirer plus longtemps dans la même atmosphère de prières et d'encens?

Sa soeur, qui était allée ouvrir, fit quelque bruit à la porte pour empêcher une nouvelle venue de dépasser l'antichambre. Elle reparut en disant à Vallia:

—C'est Héloïse.

—Jamais! jamais! dit Vallia.

Une lueur étrange passa sur son visage; la lumière du mal, brûlant la lumière du bien, faillit rejeter l'orage en cette jeune fille transfigurée.

Alors seulement elle m'aperçut. Elle me fit signe, et j'allai lui prendre la main.

—Ah! vous aviez raison, me dit-elle, de vouloir m'arracher à cette fille, car elle m'a tuée.

Vallia laissa tomber sa main et ferma les yeux. On eût dit qu'elle venait de mourir. Sa soeur lui mit un flacon sur les lèvres.

Mme de la Châtre me ramena à la fenêtre.

—J'ai peur de voir une morte, dit-elle toute pâle.

J'avais soulevé le rideau. Je vis alors Double-Croche qui s'en allait toute frétillante vers son coupé, précédée de son groom,—un objet d'art.—Ses deux chevaux, de magnifiques chevaux anglais, piaffaient de jeunesse et d'impatience.

—Comment! me dit la comtesse, cette coquine de musicienne a des chevaux?

—Oui! et on dit que ses chevaux lui viennent d'une femme du monde. Voyez-vous, ma chère comtesse, on ne saura jamais si Sapho est jetée du haut du rocher de Leucade pour Phaon ou pour Erinne.

V

Cette blanche Vallia qui charmait tout le monde par les deux bleuets de ses yeux, cette âme d'élite qui rayonnait sur ce corps idéal, elle mourut comme une sainte, heureuse d'avoir retrouvé Dieu, heureuse aussi de savoir que la comtesse de la Châtre irait à son enterrement et payerait ses funérailles. L'argent de sa soeur la révoltait.

La jeune morte avait quitté cette soeur tombée, qu'elle jugeait indigne, pour vivre dans les régions bleues des créatures bien douées; mais la colombe est-elle jamais à l'abri de l'épervier! Cette horrible Double-Croche avait tournoyé autour d'elle, l'enveloppant dans les passions qui donnent la mort.

VI

—Ce n'est pas l'homme qui perd la femme, c'est la femme disait Mlle Sainte-Héloïse aux dernières courses de Deauville.

—A propos, Double-Croche, qu'as tu fait de Vallia lui demanda son amant?

—Je ne me souviens plus.

—Celle qui pinçait si bien de la harpe?

La drôlesse répondit par ces mots horribles pour épater ses amies Minette et Mina:

—J'en ai fait une horizontale pour l'éternité!




LE VIOLON VOILÉ

VI

LE VIOLON VOILÉ

I

Pourquoi s'appelait-elle Pâquerette? Parce qu'elle s'appelait Marguerite. Marguerite au théâtre, Pâquerette dans les coulisses. Marguerite était le seul nom du calendrier comme le seul nom de famille qu'on lui eût donné à son baptême. Elle n'avait pas d'état civil, née d'un père et d'une mère qui s'étaient dérobés après lui avoir donné une nourrice. Brune comme les abîmes, yeux doux et mordants, nez impertinent, trente-deux dents aiguës dans un écrin de pourpre toujours entr'ouvert; trois fossettes, une au menton, deux sur les joues, «sans compter toutes les autres», disait-elle; cheveux en manteau de roi; bras et jambes en fuseaux; mais pourtour et avant-scènes: voilà Pâquerette, avec des séductions sans nombre, un éclat de rire à faire lever le soleil, de l'esprit à la diable, des heures de sentimentalisme après des heures de raillerie, la larme près des cils, le coeur dans la main.

C'est en vain que j'essaye de peindre Pâquerette; il fallait la voir à l'oeuvre, sur la scène, dans la coulisse, chez elle ou ailleurs, pour la comprendre un peu, cette étrange et cette capiteuse.

Elle vint me voir un jour, quand elle jouait la comédie au théâtre Beaumarchais. Je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents, pour parler comme elle. Elle voulait une lettre de recommandation pour jouer la comédie au Théâtre-Français, sous prétexte qu'elle était aussi maigre que Rachel et Sarah. Je lui dis «Va donc, petite Cigale! ne joue pas ainsi à l'Iphigénie, ne te fais pas sacrifier sur cet autel antique, cours les théâtres d'occasion, tu y trouveras des aventures et tu y deviendras peut-être une Granier ou une Judic.

Elle s'était mise au piano pour jouer une valse de Métra, sur laquelle elle avait ajusté des paroles de toquée, mais très valsantes.

Le hasard, qui fait bien les choses, avait amené ce matin-là chez moi un tout jeune musicien avec qui je jouais du violon en duo, pour me rappeler mes vingt ans. Il se nommait Wilfrid Bouquet; il avait passé quelques mois par le Conservatoire, tombant de l'orchestre du théâtre dans l'orchestre du café-concert; il jouait à merveille Glück et Gounod dans ses entr'actes, il aimait tour à tour Hérold et Massenet, ne trouvant pas que l'un fût trop démodé et l'autre trop à la mode.

Voyant Pâquerette en ses ondulations forcenées sur le piano, il courut décrocher mon violon pour accompagner cette folle qui s'enivrait de musique comme de vin de Champagne. Elle trouva cela bien naturel et le remercia par quelques-unes de ces oeillades terribles qui inquiétaient les coeurs.

Quand elle fut au bout de sa fantaisie, elle demanda à Bouquet s'il était musicien:

—Comme tout le monde. Mieux que tout le monde!

Un peu plus, ils allaient passer la matinée à ce jeu, mais j'y mis bon ordre.

—Mes enfants, allons-nous-en chacun à notre gagne-pain.

Pâquerette vint à moi et me dit tout bas:

—Il est bien gentil, votre ami.

—N'est-ce pas? N'allez pas mettre la main sur lui, car il serait perdu. C'est une âme tendre et candide; vous ne feriez qu'une bouchée de son coeur, petite malheureuse que vous êtes.

—Allons donc! je suis un agneau. Si je n'avais une vertu à tout casser, je me laisserais égorger tous les soirs pendant et après la représentation.

—C'est égal, je ne veux pas vous le confier. Elle se retourna vers Bouquet.

—Monsieur, lui dit-elle, puisqu'on nous met à la porte, voulez-vous m'offrir votre bras?

Je voulais les séparer, mais il était trop tard, ils se seraient retrouvés au coin de la rue.

Le ciel menaçait d'une averse.

—Comme ça se trouve, dit-elle; le petit violon a un parapluie.

—Oh! dit-il en souriant, j'ai encore de quoi vous offrir un fiacre.

Parapluie ou fiacre, ce fut leur premier voyage de fiançailles. Que Dieu les conduise! dis-je en allumant une cigarette.

II

Quelques jours après cette rencontre inattendue, j'allai au théâtre Beaumarchais, où l'on représentait un drame à fracas d'un autre de mes amis.

Je ne fus pas trop surpris de reconnaître Bouquet sous l'habit d'un seigneur de la cour de Charles VII, amoureux de Pâquerette, qui jouait le rôle d'Agnès Sorel.

—Comment, vous voilà comédien?

—Il le fallait bien. Agnès Sorel a toujours besoin de mon parapluie, et il pleut tous les jours.

Le bonheur rayonnait sur son front comme sur celui de Pâquerette, qui s'approcha de nous.

—A la bonne heure, dis-je; j'aime à croire que vous avez fait publier vos bans?

Les amoureux prirent un air de gravité.

—Nous n'y pensions pas d'abord, dit Bouquet, mais nous nous aimons tant, que nous sommes décidés à nous marier.

—Après les noces?

—Vous êtes trop curieux, dit Pâquerette; mais vous saurez que je suis arrivée à lui digne de porter la couronne d'oranger.

—C'est incroyable, mais je vous crois.

On allait entrer en scène.

—Mon ami, dis-je à Bouquet, tout cela est fort beau; mais puisque vous êtes si heureux, ne vous mariez pas.

—Oh! je l'aime tant, que je veux lui sacrifier ma vie!

—Pendant six mois, c'est bien; mais après? Rappelez-vous les mariages de théâtre.

—Oh! vous ne connaissez pas Pâquerette!

—Oui, c'est un ange; mais les anges ne se marient pas, même dans le ciel.

Je ne sais pas pourquoi on donne encore des conseils: le lendemain, les fiancés vinrent chez moi pour m'annoncer le jour de leur mariage et me prier d'être un de leurs témoins.

—Jamais! m'écriai-je; je ne veux pas être témoin de ces choses-là; d'ailleurs, je porte malheur; j'ai été témoin de Roger de Beauvoir, d'Hector de Callias et d'Olivier Métra. Vous savez l'histoire de ces hyménées.

—Eh bien! si vous ne voulez pas être un de nos témoins, vous serez au moins un de nos convives?

Je ne pouvais pas refuser; j'allai même à la messe pour voir cette mariée de théâtre, qui me parut un peu trop noire même sous son voile blanc; le soir, au dîner, elle fut charmante, gentille à croquer pour son mari, pleine de charme et d'agrément avec tout le monde.

—Après-tout, me dis-je, en les quittant, il n'est pas impossible qu'ils ne soient heureux.

Cependant j'avais beau chercher dans mes souvenirs l'histoire des mariages de théâtre, je ne pouvais rebâtir la chaumière de Philémon et Baucis.

III

Trois ou quatre mois après, à la mi-juillet, j'allais au Havre prendre les bains de mer. Après la mer, la vraie distraction, c'est encore le théâtre. J'aime les cabotins de province; il y a toujours parmi eux des originalités, des talents en germe, des figures imprévues. A la table d'hôte de Frascati, on parla d'une représentation extraordinaire où devait débuter Mme Marguerite Bouquet, «des théâtres de Paris».

—Il paraît qu'elle est fort jolie, dit l'un.

—Oui, dit l'autre; mais il ne faut pas s'y risquer, car son mari est chef d'orchestre et il a toujours son archet suspendu sur les amoureux de sa femme. On dit d'ailleurs que c'est une vertu.

—Voilà qui est invraisemblable, dit celui-ci.

—Pourquoi pas, dit celui-là, le théâtre étant l'école des moeurs.

Je ne me fis pas prier pour aller le soir à la représentation extraordinaire. On donnait deux actes des Contes de la Reine de Navarre. Marguerite joua le rôle de Madeleine Brohan avec beaucoup de grâce et de brio; mais, par malheur, elle était condamnée à chanter ensuite je ne sais plus quel rôle, dans une opérette,—et elle avait perdu sa voix dans la prose de M. Scribe;—aussi l'on n'entendit que des notes dépareillées. Heureusement que son mari était chef d'orchestre; elle lui criait sans cesse:

—Fais donc chanter les violons pour couvrir ma voix.

Le pauvre chef d'orchestre se démenait comme un diable dans un bénitier. Tout à coup, Pâquerette m'aperçut; c'était vers la fin, elle me fit signe d'aller dans sa loge. J'y allai de bien bon coeur; je lui fis mes compliments d'être une si belle reine de Navarre.

—Oui, dit-elle, je crois que je suis Basque, et je comprends bien Marguerite; mais je suis furieuse d'être obligée de chanter avec une voix brisée.

—Qu'est-ce que cela fait? Bouquet y a pourvu.

Le mari survint, tout joyeux, portant un dernier bouquet jeté à sa femme, sans lui dire que celui-là il l'avait acheté.

—Voyez-vous, me dit-il, cette femme est insatiable de bouquets.

—C'est à cause de ton nom, monsieur mon mari; mais tu es encore mon plus beau bouquet.

Il me fallut souper avec eux au cabaret; je constatai avec plaisir que c'étaient toujours des amoureux. A chaque instant, Pâquerette allait s'asseoir sur les genoux de Wilfrid en disant: «Mon petit violon! mon petit coeur! mon petit amour!» Elle n'était pas plus grande que lui, mais à son bras elle avait l'air d'une amazone, par sa désinvolture altière.

Nous nous promîmes de nous revoir. Un jour que, tout en cherchant des curiosités, je passai dans leur rue, je frappai à leur porte. La reine de Navarre fut quelque peu confuse: elle était en train, tout en repassant son rôle, de repasser sa chemise, de recoudre des perles à sa robe et à sa couronne de reine. Aux quatre chaises étaient suspendus des gants qu'elle venait de passer à l'esprit-de-vin et une collerette qu'elle avait passée au bleu. Elle était tout à la fois sa couturière, sa blanchisseuse et sa femme de chambre.

Qui donc faisait la cuisine dans cet intérieur du Roman comique? Bouquet. Je le surpris veillant au pot-au-feu, qui mêlait son fumet savoureux aux parfums de l'esprit-de-vin et du savon de Marseille. Ce n'est pas tout. Bouquet n'était pas seulement cuisinier, il était aussi couturière, car il recousait une robe de ville coupée dans une robe de théâtre, pour que sa femme pût aller sur la plage avec lui, ce qui ne l'empêchait pas de jouer ça et là un air de violon.

—Voilà qui est parfait, dis-je, si vous n'êtes pas heureux là-dedans, vous êtes difficiles à vivre.

—Que voulez-vous, murmura Pâquerette, au théâtre, quand on aime son mari et qu'on ne veut pas sauter le pas, il faut vivre de peu.

—Ma belle enfant, ce peu c'est tout.

—Voyez-vous que vous pouviez bien être un de nos témoins!

—Je suis mieux que cela, je suis votre admirateur!

C'était l'heure du dîner; un peu plus, on me forçait à me mettre à table pour ce repas homérique. Je me dérobai, non sans peine, accompagné de Bouquet, qui allait chez le mastroquet acheter un litre de petit bleu à seize. Ce ne fut pas sans peine que je le décidai à accepter pour sa femme un panier de vin fait avec du raisin.

Ah! comme il était content de penser que les belles lèvres amoureuses de Pâquerette tremperaient dans le beau rouge du Château-Laffitte!

Il était si heureux d'être heureux!

IV

Le soir, Pâquerette, ne jouant pas, fit un tour dans les salons de Frascati.

—Comment, lui dis-je, sans votre Bouquet?

—Oui, me répondit-elle en mettant la main sur le coeur, il me manque quelque chose là.

J'avais au bras un de mes amis qui prenait la mauvaise habitude de braconner sur le mariage. Il offrit à Pâquerette de valser avec lui. Elle refusa net, en lui disant qu'elle ne valsait qu'avec son mari; mais elle n'en joua pas moins de l'éventail, enchantée qu'on la trouvât jolie femme et bonne comédienne. Mon ami voulut remplir le rôle du serpent, malgré mes railleries. Il avait rencontré Pâquerette courant le soir, à pied, les vilaines rues du Havre par un temps de chien; il s'étonnait qu'elle n'eût pas un coupé à deux chevaux pour la conduire au théâtre et pour la ramener chez elle.

—Deux chevaux! s'écria-t-elle, j'y ai pensé; je n'ai pas seulement de quoi m'acheter des robes. Voyez plutôt, je porte une robe de théâtre refaite pour la ville.

—Et encore, dis-je, son mari, qui est bien gentil, y a mis la main.

Le braconnier s'indigna. Quelques jeunes gens survinrent; ce fut un quatuor de madrigaux. C'était à qui offrirait les deux chevaux à Pâquerette. Mais elle répondit:

—J'aime bien mieux aller à pied.

Pourtant je fus inquiet quand je la vis questionner ces gens-là sur le style des équipages, sur les races des chevaux.

Heureusement, son mari apparut; il lui avait promis de venir la prendre après avoir été faire sa partie dans un concert.

—Vous arrivez à propos, lui dis-je; on allait enlever votre femme dans un coupé à deux chevaux.

—Je n'ai pas peur, dit-il en regardant Pâquerette avec la confiance d'un amour sans nuage.

Il croyait qu'il ferait encore des reprises aux robes de sa femme, mais il était convaincu que ces messieurs n'y feraient pas d'accrocs.

A un an de là, j'étais seul; on m'annonça M. Wilfrid Bouquet; je croyais voir entrer la femme la première, mais il était seul, tout seul. Il vint à moi, triste et pâle, tout en noir, comme s'il portait le deuil de Pâquerette.

Je n'eus pas le temps de l'interroger; il se jeta dans mes bras et éclata en sanglots.

—Ah! si vous saviez! tout est fini.

—Elle est morte!

—Oui, morte pour moi!

Je compris.

—Quoi, cette gentille Pâquerette qui vous aimait tant?

—Oui, elle m'a trahi pour un amoureux qui jouait les Berton, un cancre de théâtre, un cabotin de province.

Ce coup m'avait frappé, mais je voulus donner du coeur à l'âme de ce pauvre garçon.

—Eh bien! il n'y faut plus penser.

—N'y plus penser! mais c'est ma vie, je meurs de ne plus la voir.

—Voyons, soyez un homme. Quand on est un brave coeur comme vous, quand on a un talent comme le vôtre, quand on a vingt-quatre ans, il faut avoir le courage de braver un amour malheureux. Si je jouais du violon comme vous, je voudrais enchaîner toutes les femmes.

—Ah! mon violon, dit Bouquet en baissant la tête, je lui ai mis pour longtemps un voile noir.

—Allons, allons, dans tout artiste il y a l'homme de coeur et l'homme de talent; il faut que l'homme de talent sauve l'homme 'de coeur.

Mon violon n'était pas loin; j'allai le chercher et je le lui mis dans les mains.

Il soupira et faillit le laisser tomber; mais tout à coup, comme si Bouquet avait été pris parle démon de la musique, il joua le grand air d'Orphée: «J'ai perdu mon Eurydice.» Ce fut sublime; j'étais tout ému. Ses lamentations m'arrachèrent une larme.

Je le regardai avec un sentiment douloureux pour l'homme et un sentiment d'admiration pour l'artiste. Je croyais voir Orphée lui-même mis en lambeaux par les bacchantes, tant je voyais ce pauvre coeur déchiré par les furies de la jalousie.

Je lui serrai la main.

—Ah! mon ami; comme vous aimiez cette femme!

Bouquet sembla un peu désenfiévré.

—J'aurai du coeur, me dit-il d'un air décidé; je cours de ce pas demander ma séparation de corps.

—Mon pauvre enfant, vous avez fait une bêtise en vous mariant; vous allez faire une autre bêtise en vous démariant. A quoi cela vous servira-t-il?

—A quoi cela me servira? A tout briser entre elle et moi.

—Puisque tout est brisé.

—Oui, mais j'ai toujours peur, un jour de lâcheté, de courir à elle et de la rapatrier dans mes bras.

—Oui, sa vraie patrie, c'était vous; mais il est trop tard.

Je ne pus convaincre Bouquet; il voulait que la séparation de corps apprit à tout le monde qu'il ne courait plus après Pâquerette.

En effet, on ne fut pas longtemps sans que la Gazette des Tribunaux, à propos de cette séparation, révélât, d'après les journaux du Havre, comment la comédienne Marguerite avait planté là son mari qui l'adorait, pour un chenapan qui la battait; car, le jour du flagrant délit, le talon rouge de province lui avait arraché une poignée de ses beaux cheveux.

Pour le pauvre mari, la vengeance avait commencé le jour de la trahison.

V

Pâquerette n'était pas venue me voir; je lui en savais gré. Cet hiver, comme je conduisais à l'Éden une princesse étrangère plus ou moins accréditée, une curieuse ardente à toutes les curiosités, Pâquerette nous croisa dans le promenoir; je ne la saluai point, mais elle se retourna et me dit: «Plus que ça de princesse!»

—Qu'est-ce que cette demoiselle? me demanda la dame que j'avais au bras.

—Un monstre.

—Parlez-lui donc, cela m'amusera.

—Tout justement, Pâquerette semblait attendre un mot de moi.

—Pâquerette, je disais à la princesse que vous êtes un monstre.

—Je le sais bien.

—Comment avez-vous pu trahir un si galant homme?

Pâquerette ne fut pas touchée du tout; elle se mit à rire et me répondit:

—Autre temps, autre chanson. Ça m'ennuyait de chanter toujours la même chose. Et lui donc, quelle symphonie sempiternelle! Voyez-vous, il y avait là-dedans trop de pot-au-feu.

—C'est cela, petite misérable; il vous a fallu de la soupe à la bisque; mais je suis sûr qu'au fond vous regrettez votre violon.

—Pas pour deux sous! D'ailleurs, il m'embête toujours; plus nous sommes séparés, plus il court après moi.

—Encore!

—Tenez, je viens de le voir à deux pas, qui se cache derrière un pilier.

Là-dessus, Pâquerette s'envola. La princesse comprit tout de suite le chagrin du mari.

—Parlez-lui donc, me dit-elle.

Nous nous avançâmes vers lui. Il était pâle comme la mort, son oeil cave jetait des éclairs, l'orage grondait dans son coeur.

—Que faites-vous ici? lui dis-je, comme pour lui reprocher sa lâcheté.

Il me répondit tout bas, pour n'être pas entendu de la princesse: «Je me torture.»

Et il m'échappa, comme un homme qui se cache de tout le monde.

VI

Je prenais une glace au Café Napolitain, en compagnie d'Albéric Second et d'Aurélien Scholl, qui éclataient en saillies. Mais, tout d'un coup, ils firent silence. Pâquerette était venue s'asseoir à côté de nous. «Une comédienne de province!» leur dis-je, sans vouloir lui parler.

Mais elle ne fit pas de cérémonies pour nous demander de la faire entrer au Vaudeville, en m'affirmant qu'elle jouait comme un ange tous les grands rôles du théâtre.

—Vous faire entrer au Vaudeville, lui dis-je; mais, si j'avais aujourd'hui quelque crédit, je ferais rétablir pour vous le Fort l'Évêque.

Mes deux amis me trouvèrent brutal envers une si jolie fille. Mais, tout à propos, le malheureux Bouquet passait sur le boulevard, car Pâquerette attirait toujours cette âme en peine.

La voyant si près de moi, il vint droit à elle. Il croyait que je le protégerais auprès de cette femme qui était toujours sa vie, de loin comme de près. «Pâquerette!» dit-il en pâlissant.

Il ne put dire un mot de plus et tomba assis sur une chaise.

Je lui serrai la main pour le réconforter; mais, au même instant, Pâquerette lui dit d'un air dégagé, avec la voix la plus glaciale:

—Monsieur, je ne vous connais pas!

A peu près comme elle eût dit à un pauvre: «Passez votre chemin!»

Bouquet passa son chemin. Il leva la tête avec quelque dignité, il me dit adieu et disparut.

«Monsieur, je ne vous connais pas,» était le mot de la mort pour son coeur.

Il demeurait alors rue Mazarine; il voulut retourner chez lui pour écrire à sa mère qui l'attendait à Nevers. Il n'écrivit pas à sa mère!

En passant sur le pont des Saints-Pères, il se promena quelques minutes, en proie à tous les désespoirs. Il regardait le ciel, puis la Seine, puis les femmes qui passaient, comme s'il devait revoir la figure de Pâquerette.

Tout à coup, il se pencha un peu plus et finit par tomber dans ce tombeau mouvant.

Il en était à ses dernières ressources. Sa mère ne recueillit que son violon, couvert d'un voilé noir!

Pâquerette porta le deuil en rose.