WeRead Powered by ReaderPub
Les douze nouvelles nouvelles cover

Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 37: VIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A dozen concise tales sketch facets of Parisian social life, moving between light comedy and darker irony. Each story observes fashionable encounters, flirtations, and the pursuit of status—from ballroom flirtations and sporting obsessions to schemes for social elevation—and shows how vanity, ambition, and performative manners shape outcomes. Characters who chase prestige or romantic illusion often meet disillusionment or ironic reversal, and narrative voice alternates between amused satire and sobering reflection, presenting the city itself as a continuously unfolding social novel composed of chance encounters and moral lessons.




L'HOSPITALITÉ ÉCOSSAISE

VII

L'HOSPITALITÉ ÉCOSSAISE

I

Le colonel Dieu entra dans le compartiment 341 comme un chien dans un jeu de quilles. Un chien qui traverse un jeu de quilles ne met en fureur que des joueurs en gaieté, tandis que le colonel mit en fureur un mari outragé. Une jeune femme venait de donner un soufflet à sir James Edwards. Il paraît que c'était son mari; il le croyait, mais elle ne le croyait pas.

Ils avaient, en effet, passé par un mariage de raison; mais, la première nuit des noces, la jeune femme, qui était une romanesque et une idéaliste, avait souffleté son mari pour l'envoyer coucher ailleurs.

Or, M. James Edwards, qui aurait dû prendre ce soufflet de femme pour ce qu'il valait, l'avait pris au sérieux, non seulement la nuit des noces, mais encore dans le compartiment 341.

Si bien que M. Dieu assista à cette scène imprévue: Un mari qui veut riposter au soufflet de sa femme par un coup de revolver!

En effet, comme il allait saluer, selon l'habitude des gens bien élevés qui entrent quelque part, même dans une église, dirait un athée, le colonel vit que M. James Edwards, la barbe hérissée, yeux flamboyants, bouche orageuse, menaçait Daniella d'un joli petit bijou à mettre dans une étagère, un revolver travaillé par une main de fée, mais donnant la mort tout comme un autre.

Daniella poussa un cri. Le colonel, moitié souriant, moitié sérieux, dit au mari: «Monsieur, voulez-vous bien me montrer ce joli revolver?—No, no,» répondit l'Anglais.

Car c'en était un. Bien mieux, c'était un Anglais doublé d'un Indien.

Mais le colonel insista d'un ton de maître.

—Je vous dis de me donner ce revolver.

—No, never! répéta l'Anglais.

Le colonel s'approcha tout près de lui, comme un homme décidé à être obéi. Mais James Edwards Esq. désarma son bijou et le mit dans sa poche.

—Alors, c'est bien, dit M. Dieu, mais, sacré nom de Dieu,—c'est mon nom, monsieur,—si vous vous avisez de sortir le revolver de votre poche, vous aurez affaire moi.

—Go to Hong-Kong.

L'Anglais, dans un baragouin de français panaché de termes britanniques, reprocha au Français d'être entré chez lui sans être attendu. Le colonel se mit à rire et lui demanda pardon de ne pas avoir pris un ambassadeur pour se faire annoncer dans le compartiment 341. Après quoi, il voulut bien lui donner ses états de services: douze campagnes et douze blessures.

—Mais pas défiguré, dit-il en regardant la jeune femme qui, tout émue dans son coin, le regardait lui-même avec des yeux adorables.

C'était une Écossaise: quand les Écossaises se mêlent d'être belles, elles le sont merveilleusement, comme Daniella.

M. Dieu fut quelque peu surpris de la voir tout à coup caresser un pigeon et le lancer par la portière. Après quoi, elle reprit sa belle sérénité.

Le colonel regretta alors de n'être pas un colonel du Gymnase. Il aurait voulu jouer ce jour-là les Volnys et les Bressant. Mais, grâce à Dieu, s'il n'était pas un beau soldat à l'aquarelle, il était un homme très agréable, jeune encore, figure sympathique, caractère et moustache en croc, désinvolture tout à la fois héraldique et cassante. En un mot un galant homme difficile à vivre avec ses pareils, mais n'envoyant jamais les femmes à la salle de police.

Plus M. Dieu regardait Daniella, plus M. Edwards lui paraissait horrible, un bouledogue réussi, barbe gris fer, yeux de lapin blanc, nez en trognon de pomme, six grains de beauté sur le front et sur les joues. Cet homme était si laid qu'il était beau. Balzac en eût fait un héros de roman. Il daigna lui-même donner ses états de service. Je traduis sa prose franco-anglaise: soldat aux Indes pendant six ans, pas une campagne, pas une blessure; ce qui n'était pas mal répondre aux douze campagnes, aux douze blessures du colonel; aussi M. Dieu trouva-t-il ce monstre spirituel. Il espérait, par un peu de gaieté, détourner le mari de ses colères tragiques. Il raconta qu'en France un soufflet de femme était une caresse comme une autre. Il cita ses auteurs, je crois même qu'il alla chercher des exemples dans l'antiquité: Vénus ne conquit-elle pas Mars en lui donnant un soufflet?

—Voyez-vous, monsieur, dit-il en terminant, il faut aller un jour à une séance de l'Académie des inscriptions et belles-lettres: vous en apprendrez bien d'autres.

Mais le mari, outragé dit qu'il voyageait pour son plaisir.

—Ça se voit bien, dit le colonel en brûlant Daniella du regard

—Monsieur, lui dit-elle alors d'une voix qui lui alla au coeur, est-ce que nous n'allons pas traverser un tunnel?

—Tiens! pensa le colonel, en voilà une qui parle en français: C'est toujours ça.

A l'inverse des Anglaises, Daniella avait un accent gazouilleur qui charmait l'oreille. M. Dieu répondant à la dame, lui dit qu'ils allaient traverser le tunnel d'Anisy-le-Château.

—Singulier tunnel, dit le colonel; c'est le seul où l'on n'allume pas les chandelles.

La jeune femme pâlit.

—On me l'avait dit, murmura-t-elle en cachant mal son effarement.

M. James Edwards parut se recueillir.

—N'ayez peur, dit le colonel, on remplacera les chandelles par des allumettes-bougies.

Quelques minutes après, on entrait dans le tunnel. Comme le mari n'avait pas changé de figure et que le colonel ne voulait pas d'une scène tragique, il fit jaillir la lumière et brûla la première allumette-bougie.

A peine était-elle éteinte que le bruit d'un soufflet retentit. C'était le troisième.

Mais ce qui retentit mieux, ce fut le coup de revolver que venait de tirer le mari exaspéré.

Était-ce, seulement pour faire peur à sa femme? Elle poussa un cri déchirant. Le colonel se précipita et désarma M. James Edwards, au risque de recevoir lui-même le second coup.

Ce second coup partit, mais sans l'atteindre.

—Rassurez-vous, madame, dit-il avec calme, je vais vous délivrer de ce fou furieux.

Le mari rugit. M. Dieu n'était pas sans inquiétude, mais, la lumière reparaissant, il vit qu'il y avait eu plus de peur que de mal. Daniella était presque évanouie dans son coin, mais aucune trace de sang n'accusait M. James Edwards.

—Dites-moi, monsieur, lui cria le colonel, est-ce que c'est là votre manière de faire plaisir à votre femme? En France, on vous jetterait dans une maison de fous. Quand on n'est pas content de sa femme, on s'en va: quand on est pas content de la vie, on s'en va; mais on fait ça en galant homme, sans embêter les autres, nom de Dieu!

—Ah! ah! dit le mari, moi avoir embêté vo. I am glad of it.

—Et moi aussi j'en suis bien aise, car moi embêterai vo, bull-dog; vous voyez que je sais un mot d'anglais.

Le bull-dog tourna sa colère contre sa femme, qui rouvrait ses beaux yeux pour regarder le colonel. Son mari lui montrait le poing; elle se leva et vint, comme une colombe effarouchée, se nicher dans les bras de M. Dieu, qui ne fit pas de façons pour la recevoir. Elle le grisa du premier coup, par la senteur de ses beaux cheveux, couleur de blé mûr, et la douceur de ses beaux yeux, deux pervenches ombragées.

M. Dieu n'avait jamais été à pareille fête, non pas seulement parce qu'il n'était pas marié, mais parce que les femmes qui lui avaient passé par les mains étaient des filles d'occasion, des coureuses d'officiers plus ou moins en campagne, qui ne dédaignaient pas de tomber dans le fossé pour le soldat.

Le colonel valait mieux que cela, car il avait une belle tête, fière et cordiale? mais enfin l'amour poétique n'avait pas encore frappé à sa porte. Jusque-là, il mettait les femmes au second rang, plus préoccupé des lauriers que des myrtes, comme disait M. de Jouy. Il fut donc touché au coeur par les battements de coeur de Daniella. Jamais il ne s'était senti si heureux.

II

Naturellement, M. James Edwards n'était pas homme à se contenter de cette accolade. Il rugissait, mais il se recueillait. Allait-il fondre comme un vautour sur sa femme et entamer un duel à la boxe avec le colonel? Sans doute, mais un coup de sifflet retentit; le train s'arrêta; on cria: Margival!

—A la bonne heure, dit le colonel en regardant le bull-dog, je vais vous faire empoigner pour qu'on vous mette dans une niche.

M. James Edwards répondit qu'il voudrait bien voir ça.

Il y a toujours, à chaque arrêt de train, un bon gendarme qui ne dit rien, qui ne voit rien, mais qui prouve par sa seule présence que la société est sauvegardée. Le gendarme est le soldat de la civilisation, dirait M. Prud'homme, troisième du nom, s'il disait quelque chose. Le colonel descendit du compartiment, portant la jeune femme comme il eût porté un enfant; tout aussitôt il ferma la portière et dit au gendarme.

—Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?

—Non, mon colonel.

Le gendarme tremblait.

—Eh bien! mon brave, vous allez monter dans ce compartiment; vous y maintiendrez un fou qui a voulu tuer sa femme, voyez plutôt le revolver. Arrivé à Soissons, je le ferai appréhender au corps. S'il est bien gentil, on le renverra outre-Manche; mais, s'il veut faire le malin, nom de Dieu! on le f...ichera en prison, même si John Bull n'est pas content.

Le gendarme obéit, mais d'un air inquiet.

—Si mon camarade montait avec moi?

Quoique ce ne fût pas l'heure de rire, le colonel dit au gendarme:

—Vous avez été soldat?

—Non, mon colonel.

—Singulier pays, où l'on prend maintenant des gendarmes dans le civil. Je comprends qu'il en faille deux pour avoir raison d'un homme.

Il appela l'autre gendarme. Ce fut une vraie comédie, car ils s'installèrent héroïquement dans le compartiment, quoique M. James Edwards fût descendu de l'autre côté.

Mais le mari ne retrouva pas sa femme avant que le train fût reparti. Il eut beau tendre les bras, piétiner et crier, on fut sourd autour de lui, parce que son histoire était déjà connue du chef de gare et de son personnel.

De Margival à Soissons ce ne fut qu'un roucoulement du colonel, qui se faisait la voix, car il n'était pas habitué à cela. L'Écossaise ne s'effarouchait pas de la chanson; elle trouvait doux d'être adorée après avoir été malmenée si brutalement.

—Que diable, ma chère, faites-vous avec un pareil bouledogue?

—Que voulez-vous? on m'a mariée malgré moi. Mais rassurez-vous; la première nuit de mes noces, quand mon mari est venu en chemise, une chandelle à la main, vers le lit où je tremblais comme une feuille, je n'ai jamais voulu lui permettre de se coucher. Il a voulu m'embrasser, mais je l'ai souffleté ferme, de cette petite main-là.

—A la bonne heure; mais le lendemain?

—Le lendemain, je m'enfuis chez mon cousin O'Connell.

—Vous êtes d'une bonne famille!

—Oui, mais famille pauvre, tandis que mon mari est fort riche.

Le cousin avait fait passer un nuage sur le front du colonel.

—Dites-moi, madame, avez-vous donné un soufflet à votre cousin?

—Oui, car il s'est oublié et il a voulu être mon mari.

—Voyez-vous ça? Et après le soufflet?

—Hélas! mon mari est survenu avec mon père; il m'a bien fallu les suivre; voilà pourquoi vous me voyez voyageant sans bien savoir où je vais, car mon mari m'emmenait d'abord en Suisse; mais il s'est ravisé une fois à Cologne; il m'a parlé de Paris pour m'apprivoiser.

—Et maintenant, où irez-vous?

—Partout où n'ira pas mon mari.

Le colonel regarda doucement Daniella.

—Je vous conduirais bien chez moi, si j'allais chez moi; mais je ne vais jamais chez moi, si ce n'est au régiment.

La jeune femme fixa son compagnon de voyage d'un air désespéré.

—Voyez-vous, madame—ou mademoiselle,—je suis venu chasser dans ce pays-ci, là-bas, sur les terres d'un de mes amis qui m'attend ce soir à dîner; je pourrais bien lui mener un chasseur, mais une chasseresse....

—Mais je chasse.

—En vérité? Après tout, il est là sans sa femme; venez chasser avec nous. Nous allons prendre un joli fusil à Soissons.

—Oh! que je suis heureuse! On s'aimait déjà à toute vapeur.

—Tonnerre de Dieu! se dit le colonel, voilà une femme qui est bien facile à vivre, excepté avec son mari. Mais si ce n'était pas son mari! si c'était une coureuse d'aventures.

Il fut rassuré par deux beaux yeux, deux fenêtres ouvertes sur une âme candide.

—Vous êtes gentille à croquer, madame—ou mademoiselle.

—Dites, mademoiselle.

Quand le train s'arrêta à Soissons, l'ami du colonel vint au-devant de lui et lui indiqua une jolie victoria attelée de deux chevaux anglais.

Daniella alla flatter les chevaux, tout en regardant si son mari ne la suivait pas.

—C'est ta femme, dit le colonel à M. Dieu.

—Non.

—C'est ta maîtresse?

—Non.

—Quelle est cette dame?

—Je n'en sais rien.

—Est-ce qu'elle vient avec nous?

—Si tu veux. Mais il n'y a que deux places dans ta victoria.

—Il y a quatre places; puisque je conduis, je monte sur le siège.

—Eh bien! en route.

Pas un mot de plus.

Daniella ne fit aucune cérémonie pour prendre la place d'honneur.

—Je suis bien contente! dit-elle en serrant la main du colonel.

—Il n'y a pas de quoi! Vous seriez encore plus contente si votre cousin était à ma place.

M. Dieu était jaloux.

—Diable! diable! dit-il, voilà que j'aime cette femme, je le sens bien, puisque la jalousie m'empoigne!

Et le mari? Le colonel, descendant du train, l'avait recommandé au chef de gare de Soissons, un vieux loup de mer qu'il connaissait bien. Il faut dire, à la louange des deux gendarmes, qu'ils avaient mis la main sur M. Edwards, quand il était remonté dans le compartiment 341, à cause de son sac de nuit, renfermant la moitié de sa fortune. Il lui fallut parlementer à Soissons, pendant que sa femme courait les champs.

En moins d'une demi-heure, on fut au château, au milieu d'un beau parc, dans un pays charmant, non loin du château de l'évêché, qui est aujourd'hui à une grande cocotte passée au bleu des anges.

Gai dîner où les deux amis riaient des naïvetés charmantes de Daniella. La mariée s'épanouissait avec délices, comme une rose jusque-là comprimée par les jours de froid. Elle s'étonnait de rire.

—J'étais si triste! disait-elle souvent.

—Pourquoi étiez-vous si triste?

—C'est que là-bas, en Ecosse, il neigeait sur moi.

On lui donna le plus beau lit du château, après celui de la châtelaine.

—Dormez en paix, lui dit le colonel au seuil de la chambre. Je suis trop bien élevé pour recevoir un soufflet à mon tour.

Il dormit mal.

—Qui sait? se disait-il, elle ne se fâcherait peut-être pas si j'allais lui tenir compagnie!

Mais cet homme, qui n'avait pas peur du feu, qui s'était battu comme un héros à Mars-la-Tour et à Orléans, n'osa point faire un pas de plus.

III

Le lendemain, on chassa dans le parc, pas plus loin, par égard pour les petits pieds de Daniella. Elle tua sans sourciller trois faisans et un cygne qui n'étaient pas de la fête.

—Voilà, dit le colonel, la femme de mes rêves: la femme qui fait le coup de feu.

Le soir venu, il fallut que l'ami retournât à Paris.

—Pourquoi ne restez-vous pas avec nous? dit Daniella, comme si elle eût été chez elle.

—Parce que, si je ne retournais pas ce soir, ma femme serait ici demain matin.

—Eh bien! adieu, dit Daniella; offrez-lui un de mes lièvres et un de mes faisans.

Le colonel paraissait inquiet.

—Voilà qui est bien, dit-il; mais, s'il faut qu'il retourne à Paris, il faut aussi que je retourne à mon régiment.

—Ne le croyez pas, dit l'ami, qui voulait être hospitalier, même quand il n'était pas là; un colonel se donne à lui-même des congés.

—Enfin, dit M. Dieu, nous en parlerons demain.

Les voilà donc, lui et elle, tout seuls au château. C'était par un de ces soirs de septembre qui présagent l'hiver. La pluie tombait fine d'un ciel gris; aussi, en attendant le dîner, on alla s'asseoir devant la grande cheminée de la salle à manger.

—Oh! qu'on est bien ici, dit Daniella!

M. Dieu était pensif.

—A quoi pensez-vous, mon colonel?

—Je pense que je voudrais avoir dans mon régiment un joli petit chasseur comme vous.

—Oui, engagez-moi dans votre régiment; là, je n'aurai plus peur de'mbn mari.

Il semblait que le souvenir de son mari la glaçât, car elle se rapprocha du feu.

—Non, lui dit M. Dieu, ouvrant ses bras; faites comme dans le compartiment: nichez-vous là.

Sans bégueulerie, le plus naturellement du monde, elle vint s'asseoir sur les genoux du colonel et se pelotonna dans toutes les effusions du flirtage.

Le feu flambait dans les coeurs comme dans l'âtre. Le colonel et Daniella auraient voulu rester ainsi tout un siècle.

Ils ne se disaient rien, tant ils se parlaient des yeux. Le colonel finit par reprendre la parole.

—Et quand on pense, dit-il, que vous allez retourner à votre cousin ou à votre mari?

—Non, I love you! répondit-elle, en embrassant M. Dieu.

—Voyons, soyez franche: je sais que ce matin vous avez envoyé une dépêche à votre cousin, qui vous a suivie jusqu'à Bruxelles.

—Oui, je lui disais de venir me prendre à Soissons; mais ce matin je n'avais pas encore chassé avec vous.

Le colonel regarda doucement Daniella.

—Tais-toi, petite engeôleuse: Tu me ferais croire que je t'aime.

—Je ne sais pas si vous m'aimez, mais moi je vous aime.

M. Dieu soupira.

—Allons donc, vous m'aimeriez avec mes douze blessures—mes quarante années, bien écrites sur a figure,—et les années de campagne comptent double.

Daniella s'était détachée du colonel et renouait ses beaux, cheveux en rébellion.

—Allons, dit-il, voilà que l'oiseau s'est en volé.

Il flottait entre sa raison et son rêve.

—Dites-moi, Daniella, savez-vous jouer aux cartes?

—Non, contez-moi plutôt une histoire.

—Je n'en sais pas.

—Contez-moi la vôtre.

Le valet de chambre dit alors tout haut:

«Madame est servie!»

IV

On dîna, on fut tour à tour gai et sentimental. Le vin de Champagne mit sa pointe et sa lumière dans l'esprit des amoureux. On continua à se charmer. Ils étaient en face l'un de l'autre. Daniella vint se mettre à côté du colonel. On finit par boire dans le même verre.

—Cela se fait en Ecosse dit-elle en français.

—Tout est bien dans votre pays, dit M. Dieu; mais, quand vous êtes en France, accordez-vous l'hospitalité écossaise de votre chambre à coucher?

La mariée sans mari rougit et dit que non.

—Alors je n'ai plus rien à faire ici, puisque, après vous avoir, adorée, je ne puis pas vous aimer.—J'oubliais! dit le colonel. Pourquoi diable avez-vous lâché un pigeon entre Anisy et Soissons. C'était une manière d'écrire à votre cousin.

—Vous devinez tout.

—Quoi encore.

—Vous devinez que je vous-aime.

—Je ne comprends pas bien le français, mais vous me l'apprendrez, mon colonel.

On se remit au coin du feu, on prit le café, on conta des histoires; de temps en temps, Daniella allait retrouver son nid dans les bras du colonel.

C'était charmant, par la grâce naïve de l'Écossaise et par la douceur, enjouée de l'homme de guerre.

V

On arriva ainsi à onze heures du soir. Tout à coup le valet de chambre vint avertir qu'un étranger, qui venait de Soissons à bride abattue, demandait à parler—à Madame.

—Sacré nom de Dieu, dit le colonel, je vais lui parler, moi.

—O ciel! c'est mon mari! s'écria Daniella.

Le colonel sortit de la salle à manger. La jeune femme se cacha sous un rideau.

—Quand ce serait le diable!

—Non, dit en rentrant le colonel, ce n'est pas votre mari, c'est votre cousin. Que vais-je lui dire?

M. Dieu était pâle comme s'il eût reçu un coup au coeur.

—Eh bien! dit Daniella en penchant la tête sur le sein du colonel, dites-lui....

—Quoi? parlez!

—Dites-lui qu'il aille rejoindre mon mari.

Le colonel obéit. Quand il parlait, il n'y avait pas de réplique: Le cousin, tout en s'indignant, reprit la route de Soissons.

Daniella, effrayée d'avoir été trop douce à M. Dieu, lui dit un bonsoir presque glacial et s'envola vers sa chambre à coucher, une vraie chambre nuptiale, toute blanche, par les tentures et par le lit.

Cette fois, le colonel alla frapper à la porte.

—C'est moi, Daniella, n'ayez pas peur.

—J'ai peur... parce que c'est vous....

—Je viens vous demander l'hospitalité écossaise.

Daniella ouvrit-elle la porte?

VI

Le lendemain elle chassa avec le colonel sans regarder du côté de l'Écosse.




LA SIXIÈME LUNE DE MIEL

VIII

LA SIXIÈME LUNE DE MIEL

I

Quand on donna chez la duchesse cette jolie mascarade du Directoire où Blanche représentait Mme Récamier, tout le monde cria au miracle de sa grâce et de sa beauté.

—Et elle est si heureuse!

—Et il est si heureux!

Ils étaient heureux, mais dans la période du bonheur qui s'endort. Le soleil avait dépassé son zénith pour descendre à l'horizon; les nuages ne le cachaient point encore, mais ils montaient déjà vers lui.

Donc, c'était le bonheur à son déclin. M. de Chavannes trouvait que sa femme était la plus adorable des créatures, jolie, spirituelle, taquine, le coeur et l'esprit toujours en éveil. Mais enfin il commençait à connaître son répertoire. Elle lui semblait moins imprévue; il devinait le mot qu'elle allait dire; il avait dénoué tous les masques; il la perçait à jour. Or, pour certains hommes, l'amour est comme la mode qui vit de nouveauté; heureusement que pour certains autres l'amour est un égoïsme à deux qui rebâtit toujours sa chaumière en ruines de Philémon et Baucis.

Par bonheur, Blanche s'aperçut elle-même qu'elle se répétait souvent; c'est là le défaut des femmes babillardes: elles en abattent-elles en abattent jusqu'au jour où il n'y a plus à fagoter dans la forêt.

Le femmes silencieuses sont bien plus près de la sagesse; leur esprit est un puits dont on ne connaît jamais le volume d'eau; la vérité se montre quelquefois sur la margelle, mais le plus souvent elle se cache dans les ténèbres, tandis que les babillardes vous éblouissent d'abord par les diamants d'une source vive qui s'épuise bientôt en roulant sur le sable.

—Maurice, dit un jour Blanche à son mari, tu n'écoutes plus les jolies choses que je te dis.

—C'est peut-être vrai, répondit-il, mais je suis comme un homme ébloui par le soleil, je finis par aimer l'ombre.

—Tu te moques de moi, je ne dirai plus rien.

—Je ne suis pas inquiet. C'est là le privilège de l'esprit, d'être toujours prodigue.

Pendant quelques jours Blanche joua la silencieuse. Maurice avait beau lui jeter des points d'interrogation, elle se taisait. Cela le reposait, mais cela la fatiguait de ne plus parler. Il ne faut jamais chasser le naturel; aussi, le soir, dans le monde, elle s'en donnait à coeur joie: ne s'étant pas dépensée dans la journée, elle était plus éblouissante que jamais. Mais tout en babillant dans un cercle de vagues adorateurs et de femmes qui n'avaient rien à dire, elle suivait de l'oeil son mari et remarquait avec chagrin qu'il n'avait plus sa figure rayonnante des premiers jours heureux.

Que faire, pour ramener Maurice aux blanches clartés de la lune de miel? Si jamais il allait s'amuser ailleurs, pour ne pas s'ennuyer chez lui? Blanche n'était pas femme à jeter les cartes, après avoir gagné la première partie. Mais comment conjurer le dieu Hasard, qui retourne la dame quand il faudrait retourner le roi.

II

Dans un dîner chez la comtesse de Cormeilles, Blanche s'aperçut que Maurice, placé en face d'elle, était fort occupé de sa voisine. Il paraissait ne pas s'ennuyer du tout en l'écoutant parler:

—Ce que c'est que de n'avoir pas d'esprit, dit Blanche avec fureur, en voilà une qui a toujours parlé, et qui n'a jamais rien dit. Eh bien! Maurice ouvre la bouche pour boire ses paroles, comme si elle lui versait une coupe de perles et de diamants.

Tout justement le voisin de Blanche lui dit alors, dans le pur langage du faubourg Saint-Germain:

—Il paraît que votre mari ne s'embête pas en face de nous avec la belle vicomtesse.

—Oui, dit en riant la jeune mariée, celle que nous appelions au Sacré-Coeur: Élisabeth et la belle.

—Je sais, et vous ne manquiez pas de souligner la dernière syllabe d'Élisabeth. Que voulez-vous, c'est déjà beaucoup d'être belle.

—Je crois bien, la beauté est le premier trait d'esprit d'une femme.

—Et le second, c'est son coeur.

—Monsieur mon voisin, vous parlez comme un livre.

—Madame, la différence entre nous deux, c'est que je parle comme un livre qu'on a lu et que vous parlez comme un livre qu'on n'a pas encore lu.

Après le dîner, Mme de Cormeilles prit très amoureusement le bras de Maurice, s'appuyant et s'abandonnant avec une grâce affectée: un peu plus elle s'enroulait autour de lui.

—Voyez-vous ce serpent, murmura Blanche, que la jalousie mordait au coeur.

Elle ne joua pas la même comédie avec son voisin de table, elle alla se cacher dans un des petits salons, où il n'y avait personne, pour voir si son mari la chercherait.

Il ne la chercha pas.

Et pourtant elle était adorable ce soir-là; robe en indou blanc et en surah merveilleux avec flocons de dentelles; le corsage était un rêve, quoiqu'il ne renfermât pas deux chimères; ruban sur l'épaule pour mieux accentuer le nu du bras. On n'avait jamais si bien déshabillé une femme du monde. Sous les cheveux relevés à la Diane, quelques touffes rebelles caressaient un cou qui appelait toutes les lèvres.

—Ce n'est pas la peine d'être belle, dit-elle, en se mirant dans une attitude exquise tout à la fois coquette et abandonnée.

Comme Mme de Chavannes ne savait pas renfermer ses émotions, elle avisa une de ses amies qui lui avait dit la veille: «Es-tu assez «heureuse!»

—Comprends-tu, ma chère Emma, que mon mari puisse s'amuser aux propos éloquents que lui débite Elisabeth!

—C'est un comble, dit l'amie; mais, c'est égal, veille sur ton mari, car toutes les femmes le trouvent trop beau.

—Je ne puis pourtant pas le mettre sous clef.

—Non, mais ne lui donne pas la clef des champs!—et ne la prends pas toi-même.

La vérité, c'est que M. de Chavannes était trop beau pour un homme seul: il n'avait pas à se mettre en quatre pour que les chercheuses d'aventures lui fissent tourner la tête de leur côté. Il y a toujours à Paris, dans les hautes régions mondaines, trois ou quatre hommes qui sont maîtres du champ de bataille, parce que les femmes sont toutes des brebis de Panurge. Elles vont aveuglément où va la première. Don Juan aura éternellement raison: prendre une femme haut la main, c'est les prendre toutes,—je parle de celles qui se laissent prendre.—Et plus les femmes sont malheureuses avec lui, plus le flot monte et le submerge. Le poète espagnol n'a-t-il pas dit que Don Juan pouvait prendre un bain dans les larmes de ses victimes?

Maurice allait-il en arriver là? On lui promettait de le proposer pour le prix Montyon. Les femmes sont ainsi faites, qu'elles n'aiment pas le bonheur—des autres.

III

Une de ces railleuses dit un jour à Maurice:

—Voyons, il est temps de commencer votre cinquième ou sixième lune de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la même chose.

Or, voici ce qui arriva. Maurice était d'un cercle, comme presque tous les mondains. Quoiqu'il fût absolument le mari—et l'amant—de sa femme, il n'avait pas brisé avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui écrivaient encore pour ceci ou pour cela,—question d'argent;—car il était couché sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.

Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.

Un matin, il regarda à deux fois avant de briser le cachet d'une enveloppe japonaise. Ce cachet à la cire représentait une couronne de princesse, une couronne fermée sur un écusson sérieux. Il respira le parfum de la cire et de l'enveloppe.

—D'où diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi: violette et lys.

En ouvrant le billet, il trouva que l'écriture était d'une haute distinction; aussi prit-il un vif plaisir à lire ces quelques mots:

Je vous aime! Je voudrais vous dire cela avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait, pour savoir si je suis belle. Voulez-vous perdre une heure à causer, avec moi?
Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue Montaigne, à dix heures, mais non pas dans votre coupé; prenez la première voiture venue, si elle est fermée. Je descendrai de l'hôtel d'une de mes amies. Nous ferons un tour au Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que vous ne soulèverez pas mon triple voile. Le bonheur se cache; moi je veux cacher ma figure, comme mon bonheur. Il me semblera que mon crime sera à moitié pardonné.
«CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.»

Tout en lisant, Maurice avait regardé la petite photographie que renfermait l'enveloppe. C'était une très jolie figure, animée par les plus beaux yeux du monde; la bouche était cruellement voluptueuse dans son sourire félin, les lèvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes. Maurice était ravi; mais il regretta de voir le cou, les épaules et le sein tout encharibotés de fourrures.

—Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas bien ce qu'il y aura à mettre sous les dents!

Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empêcher de montrer cette lettre à un ami du Club.

—Que ferais-tu à ma place?

—La belle question! j'irais au rendez-vous.

—Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?

—Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.

—Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier à ces plaisirs-là.

—Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis obligé de courir après.

Un silence.

—Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-là. Dès que la dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture. Elle n'y montera même pas.

—Tu es bête! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.

—Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est à toi de continuer le roman.

IV

Maurice resta indécis toute la journée; peut-être ne fût-il pas allé au rendez-vous, s'il n'eût trouvé dînant chez lui la soeur de sa femme; tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.

A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller à une réception ministérielle.

—Va où tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-être la conduire chez ma mère.

Maurice, qui demeurait près de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des Champs-Elysées, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures moins dix minutes: c'était l'heure et le moment.

Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au bout de l'avenue Montaigne, vis-à-vis le château gothique du comte de Quinsonas.

Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit à la voiture. Il se précipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied léger. Comme elle l'avait dit, elle était masquée d'un triple voile.

La voiture était déjà en route, car M. de Chavannes avait donné ses ordres au cocher.

—Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous êtes dans une armature de fer: déshabillez au moins votre main.

—Oh! pas maintenant; demain, peut-être. Ne trouvez-vous donc pas que c'est déjà se toucher de bien près quand on se parle en tête à tête. Les paroles sont presque des actions.

Ce seul mot prouva à Maurice qu'il n'était pas en mauvaise compagnie. Il ne perdit pas son temps en phrases météorologiques, ne s'inquiétant pas du temps qu'il faisait.

A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame déboutonnât à moitié son gant.

—Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air déterminé.

Il fallut bien que Maurice se contentât d'embrasser un petit coin du bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse! Il était aux anges et aux diables.

Sa femme était bien loin!

Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on rebroussât chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter à genoux,—ce qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se relever,—la dame fut héroïque. Maurice eut peur de tout gâter.

—Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un roman-feuilleton, je vous ai donné une part de moi-même: mon coeur et mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez volé sur le cou. La suite à demain.

On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcelé. Il reconduisit la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il triompherait de cette vertu de princesse à couronne fermée. Il n'était pas plus fat qu'un autre; mais l'idée qu'il enjôlait une princesse chatouillait agréablement sa vanité.

V

Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Déjà, à la première rencontre, il avait presque reconnu sa femme à certaines manières de la princesse. Mais quelle idée aurait eue Mme de Chavannes de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande et plus désinvolte. Ce jour-là, il ne douta plus de la comédie, ce qui l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et pour se défendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua bien son jeu.

—Ah! que me dites-vous là, princesse? Pourquoi me rappeler si mal à propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire oublier.

La fausse princesse devint plus caressante.

—Il est passé, dit-elle, le temps des amours éternelles. Quand on se marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.

—Vous vous trompez, princesse: je me suis marié corps et âme.

Mme de Chavannes était ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras de son mari; mais elle voulait jouer son rôle jusqu'au bout.

—J'en suis fâché, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai pas la grandeur d'âme de vous renvoyer à votre femme. N'a-t-elle pas eu déjà quatre ou cinq lunes de miel?

Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant lever son triple voile.

—A demain! lui dit-elle.

Maurice trouvait un vif plaisir à continuer cette aventure. N'était-ce pas étudier sa femme de plus près? Était-il sans inquiétude pour l'avenir avec une si parfaite comédienne, qui avait pu déguiser sa voix, son esprit, ses attitudes?

Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:

—Eh bien! es-tu heureux?

—Je crois bien! Tu as manqué là une rude bonne fortune.

—Voyons, dis-moi le nom de la dame?

—Je ne te le dirai jamais.

—Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!

Nous voici au troisième rendez-vous.

La voiture avait suivi le même chemin que la veille; mais une fois au bout du lac, les chevaux s'étaient égarés dans les chemins perdus de la cascade. On s'en revint par l'allée des Acacias; l'amoureuse appuyait doucement sa tête sur l'épaule de Maurice; elle lui avait permis de l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!

—A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de C...; si vous m'aimez, vous me reconnaîtrez sans m'avoir vue, et vous me reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.

—Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.

VI

Il était minuit et demi quand Maurice entra au bal; naturellement il eut hâte, de traverser les quatre salons comme pour retrouver sa princesse. Il semblait dévorer toutes, les femmes du regard. Il passa tout un demi-quart d'heure à cette jolie course au clocher.

A la fin, comme il se trouvait tout près de sa femme, elle lui fit signe et lui montra un fauteuil:

—Monsieur mon mari, dites-moi, d'où vous vient cet air victorieux et inquiet?

—Je cherche.

—Vous trouverez; mais en attendant contez-moi ce que vous avez fait ce soir.

—Rien du tout.

Disant ces mots, Maurice regarda sa femme qu'il n'avait pas bien regardée depuis huit jours.

—Comme vous êtes belle, aujourd'hui.

—Je suis comme vous, j'ai l'air victorieux et inquiet. A propos, on m'a dit que vous étiez amoureux d'une belle princesse?

—Moi, pas pour deux sous.

—On m'a dit que ce soir on vous avait reconnu dans l'allée des Acacias, en tête à tête avec une femme tout en noir. Vous savez qu'on en parle autour de nous; mais je n'y crois pas, et vous?

—Moi non plus.

—J'imagine que vous n'avez pas baissé les stores. Il est vrai qu'il n'y a pas de lune. Maurice regardait bien sa femme, tout émerveillé de la voir si bonne comédienne.

—Monsieur mon mari, on vous accuse même d'avoir volé le mouchoir de la dame pour pouvoir la reconnaître. Mais pas si bête, l'amoureuse! car c'était un mouchoir sans couronne et sans chiffre.... Maintenant vous pouvez retourner à la duchesse; moi je vais demander ma séparation de corps, puisque je tiens toutes les preuves.

Maurice, riant sous cape, dit à sa femme:

—Chut! ne parlez pas si haut.

—Si, monsieur, je parlerai haut; je dirai que ce soir, à onze heures, on a surpris Monsieur et Madame de Chavannes dans l'allée des Acacias, recommençant leur sixième lune de miel.

—C'était toi! s'écria Maurice le plus naturellement du monde.

—C'était moi, sous la figure d'une autre: voilà pourquoi je t'ai retrouvé comme au premier jour.

—Blanche, tu es une femme de génie: tu serais capable de me faire voir la centième lune de miel!

—N'en doute pas, puisque je t'aime.

—Oh! je ne m'y fie pas! Une femme qui à ses débuts joue si bien les travestis est capable de se risquer dans une seconde aventure pour voir s'il n'y a pas d'autres lunes de miel que celles du mariage.