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Les douze nouvelles nouvelles

Chapter 58: V
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About This Book

A dozen concise tales sketch facets of Parisian social life, moving between light comedy and darker irony. Each story observes fashionable encounters, flirtations, and the pursuit of status—from ballroom flirtations and sporting obsessions to schemes for social elevation—and shows how vanity, ambition, and performative manners shape outcomes. Characters who chase prestige or romantic illusion often meet disillusionment or ironic reversal, and narrative voice alternates between amused satire and sobering reflection, presenting the city itself as a continuously unfolding social novel composed of chance encounters and moral lessons.




LA FEMME COUCHÉE

XI

LA FEMME COUCHÉE

I

Il n'y a que les histoires invraisemblables qui soient vraies.

Une belle, femme qui sait toutes ses beautés lisait le Sopha de Crébillon dans une galerie de tableaux, avenue du Bois-de-Boulogne.

—Pourquoi seule? Elle y était venue déjà deux fois, mais avec une amie du maître de la maison. Ce maître de la maison, M. Georges Marmont, un huitième d'agent de change qui ne va jamais à la Bourse, est un raffiné qui touche à tout d'une main légère, mais avec la passion de ce qui est beau dans l'art, dans les lettres, dans la vie en action.

Il fait toujours deux parts dans la femme, la part de l'idéal et la part du diable. Il prend la part du diable le plus souvent possible, mais il n'effarouche pas les oiseaux qui entrent par mégarde dans la volière. Ils n'ont qu'à crier pour qu'il leur ouvre la porte à deux battants.

La jeune dame qui lisait le Sopha de Crébillon dans la galerie,—Mme la marquise de Marcy,—attendait qu'il descendît pour lui parler. Que venait-elle lui dire? Moins que rien. Elle passait par là et elle venait lui dire bonjour.

Je ne serai pas bien indiscret en vous confiant qu'elle l'aimait—sans le vouloir.—C'est que son mari ne l'aimait plus et la malmenait, tandis que Georges Marmont lui parlait de sa beauté avec religion.

C'était l'après-midi, par un beau soleil d'automne, quand l'âme, se recueille déjà pour la rude traversée de l'hiver, quand l'esprit, qui part toujours en avant, voit la neige après les rayons.

Aussi, quand descendit le maître de la maison, la jeune dame parut attristée.

—Pourquoi ces nuages sur le front?

—C'est que le soleil s'en va trop vite; c'est que toutes ces belles dames qui vivent dans votre galerie ne sont plus de ce monde! A quoi sert-il d'être belle s'il faut mourir?

—Je vous comprends. Si j'étais M. de la Palisse ou son petit-fils embourgeoisé qui s'appelle M. Prud'homme, je vous dirais que le monde n'existe qu'à la condition de mourir, mais je suis aussi bête que vous et je me révolte à cette idée que Dieu, le Maître des maîtres, crée des chefs-d'oeuvre qui vivent bien moins longtemps que les créations du premier peintre venu.

—N'est-ce pas désespérant de voir, accrochées ça et là, des figures aussi jeunes que moi quoique vieilles de cent ans et qui me survivront?

—Oui, mais il leur manque la parole!

—N'ont-elles pas la parole des yeux?

—Oui, des yeux comme les vôtres qui parlent mieux que Dieu lui-même.

Naturellement la jeune femme paya ce mot d'un sourire.

—Vous êtes souverainement belle, madame; pourquoi n'avez-vous pas encore un portrait de vous, car il y a des figures comme la vôtre qui appartiennent au monde de l'art.

—Allons donc! je ne suis ni courtisane ni comédienne, je ne suis pas même princesse, je n'ai aucun titre à être accrochée dans une galerie.

—Je vous jure que si vous vouliez poser comme la princesse Borghèse, dans le simple appareil d'une femme qui sort du bain, un artiste qui voit bien—et qui ne vous connaît pas—ferait de vous une immortelle, à moins que....

—A moins que?...

—A moins que ce qui est caché ne soit pas digne de ce que je vois.

Mme de Marcy se révolta. Elle avait trop le sentiment de sa beauté corporelle pour ne pas braver ce doute offensant qui d'ailleurs n'était qu'une tactique pour la décider.

—Comment, lui dit-elle, vous ne me voyez pas à travers ma robe?

—Pas du tout, je suis comme saint Thomas.

Un silence.

La marquise s'arma de toute sa bravoure.

—Eh bien, si j'étais sûre qu'un peintre de talent me fît comme je suis, je prendrais bien un bain pour avoir mon image.

Elle rougit et voulut battre en retraite, mais M. Marmont ne laissa pas tomber sa parole dans l'eau. Il se hâta de lui dire qu'elle était de la pâte des déesses qui n'ont peur de rien. Il connaissait un peintre discret—Erpikum—qui ne signerait pas son oeuvre et qui la peindrait telle qu'elle était, sans rien souligner.

Mme de Marcy sentait bien qu'elle s'embarquait dans une aventure scabreuse, mais la vanité de se montrer belle de la tête aux pieds lui ferma les yeux. Elle pensa qu'elle était assez enracinée dans sa vertu pour ne pas craindre les coups de vent. Elle avait quelque liberté d'esprit qui lui permettait de croire que la pudeur n'était pas outragée quand la vertu ne l'était pas. Aussi dit-elle gaillardement:

—A quand la première séance?

—Demain, si vous voulez. Il y a là-haut une chambre qui n'est jamais ouverte; vous vous coucherez, chastement toute nue sur le lit, ou bien on y transportera une baignoire.

—Non, non, je prends mon bain dans le silence du cabinet de toilette.

—Eh bien! vous vous coucherez et on vous couchera dans le grand livre de la postérité.

Il

Le lendemain, le peintre était à l'oeuvre. La marquise, drapée de sa pudeur, un masque sur la figure, avait pris une pose aussi abandonnée que les Vénus du Titien, cheveux ruisselants jusque sur le sein gauche et jusque sous le bras droit, replié pour soutenir la tête.

Cette belle chevelure blonde avait des reflets d'or et de feu sur ses ondes soulevées. Le corps était un miracle de blancheur, avec les adorables tons de rose thé épanouie, relevés par deux fraises mûres sur les beaux seins marbre et chair. Le dessein des hanches, des cuisses et des jambes courait dans toute la grâce raphaélesque avec je ne sais quel abandon corrégien.

Après avoir cherché, le peintre et Georges s'étaient décidés à encadrer Mme de Marcy dans des draperies jaune vieil or qui donnaient encore plus de relief aux étincelles de la chevelure. On sait d'ailleurs que les couleurs amies font une harmonie plus poétique.

La marquise, toute masquée qu'elle fût, voulut indiquer la noblesse de sa figure par une couronne de marquise surmontant des armoiries imaginaires.

Tout cela était beau comme l'inspiration, aussi le peintre ne perdit pas de temps; après deux heures de séance, il avait largement ébauché toute la figure sur un fond safrané. On pouvait déjà juger qu'il créerait une oeuvre vivante. Mme de Marcy posait dans le nonchaloir des sultanes, sans s'inquiéter des regards plus ou moins ardents du jeune peintre. Georges Marmont, cachant son émotion, apparaissait de loin en loin pour donner un conseil avec l'air d'un homme qui ne se préoccupe que de l'amour de l'art.

Il se passa un épisode qui appartient, non pas à l'histoire, mais à l'histoire de la pudeur. Voici:

Quoiqu'il y eût un beau feu dans la cheminée et deux brazeros de chaque côté du lit—un lit de milieu—Mme de Marcy eut quelques tressaillements de froid. «Manque d'habitude, lui dit le peintre. Il faut aller vous chauffer à la cheminée.»

Elle résista d'abord. Enfin elle se décida à descendre du lit.

—Eh bien, Raphaël, laissez-moi seule.

Le peintre obéit. Elle dénoua son masque et marcha vers la cheminée.

Or, si le nu a toute sa pudeur dans l'immobilité, il la perd dans le mouvement.

La marquise le sentit bien, car en marchant vers la cheminée ses joues s'empourprèrent, ce que vit très bien M. Marmont qui survenait pour la troisième fois.

En effet, quand il ouvrit la porte, il aperçut Mme de Marcy dans la psyché, plus belle encore sous cette rougeur de jeune fille.

—Allez-vous-en! lui cria-t-elle. Vous voyez bien que je rougis, même toute seule.

Il ne fallut que cinq séances pour achever ce demi-chef-d'oeuvre, car le peintre n'était pas un grand peintre, mais il avait saisi la vérité, et il peignait les chairs avec une touche voluptueuse. Il était impossible, grâce au masque et à la teinte allumée des cheveux, de reconnaître la jeune dame, à moins qu'on ne la connût bien. Aussi l'artiste, content de lui, demanda-t-il la permission d'exposer cette figure.

Mme de Marcy fit quelques façons, mais croyant à la discrétion absolue du peintre, elle consentit.

—Surtout, lui dit-elle, pas de mention honorable, ce qui me déshonorerait.

On encadra la toile dans un cadre exécuté par une main savante—le style Louis XIII—, doré en or éteint avec un filet noir sur la peinture.

Quoique ce portrait parût très beau au jury par le charme du dessin et par les éblouissements de la couleur, on le refusa tout net, parce que la dame était masquée et qu'elle avait insolemment mis sur le rideau sa couronne de marquise. Le portrait revint donc vierge encore dans la galerie de Georges où il passa tout l'été, pour s'habituer aux figures du voisinage et pour prendre le ton des oeuvres qui survivent.

III

Vint l'hiver. On donna une fête dans l'hôtel de Georges. Tout Paris y alla, et Mme de Marcy ayant voulu être de la fête, il fallut bien inviter son mari. Reconnaîtrait-il sa femme? Elle était bien sûre que non, car, selon elle, il ne l'avait jamais regardée, ce en quoi elle se trompait. Quoiqu'il ne fût pas un dilettante, il avait fait, sans trop y prendre garde, quelques études dans la géographie lumineuse de ce beau corps.

—C'est étonnant, dit-il à une dame de ses amies qui le retenait comme par malice devant la Femme couchée.

—Oui, lui dit-elle, cette femme couchée ressemble à la vôtre. Est-ce que Mme de Marcy est aussi belle?

—Pourquoi pas?

—Est-ce qu'elle a aussi un grain de beauté sous le sein?

Le marquis tressaillit.

—Je ne me souviens pas.

Mais M. de Marcy se souvenait très bien. Une secousse de jalousie l'emporta vers sa femme; dans sa colère, il ne pouvait plus parler.

—Madame....

—Monsieur....

Il l'entraîna sous la Femme couchée.

—C'est vous qui êtes là?

—Moi. Vous êtes fou.

Sa main tenaillait la main de sa femme.

—Ce grain de beauté?

Ce maudit grain de beauté s'était accentué peu à peu dans la blancheur du sein, quoique le peintre l'eût à peine indiqué.

—Est-ce que j'ai un grain de beauté? demanda Mme Marcy en jouant la surprise: C'est sans doute votre maîtresse qui a un grain de beauté?

Le soir même, le mari commença son enquête, oubliant un peu trop qu'il avait scandalisé le monde parisien avec une traînée, une mafflue, une déplumée des Folies-Bergères.

Le lendemain, cet homme qui ne se croyait pas jaloux se réveilla un Othello, décidé à se venger cruellement s'il apprenait que sa femme eût posé pour la galerie.

IV.

M. de Marcy voulait envoyer deux témoins à Georges; mais, après réflexion, il comprit que si on avait peint sa femme toute nue, c'est qu'elle avait posé toute nue. Il ne voulait donc s'en prendre qu'à sa femme.

Et puis un duel, ça fait du bruit. Et puis on risque de ne plus voir le grain de beauté.

Ce qui n'empêcha pas M. de Marcy d'aller tout seul, coûte que coûte, frapper à la porte de Georges pour revoir en plein jour la Femme couchée. Georges, trop distrait, ne fit pas de façons pour le recevoir et ouvrir la porte de la galerie, sous prétexte de fumer une cigarette.

A seconde vue, M. de Marcy ne douta pas que ce ne fût sa femme; mais comment était-elle venue là?

—Belle créature! dit-il au maître de la maison; d'où diable cela vous est-il venu?

—Tout bêtement de l'hôtel des Ventes. Je crois, d'ailleurs, que cela vient de loin; on m'a dit que ç'avait été peint à Venise par un élève de Fortuny.

M. de Marcy parla d'autre chose. Mais il s'en alla convaincu que c'était sa femme, quoiqu'elle ne lui eût pas permis, depuis la fête, de la regarder de trop près.

Plus d'une fois, elle lui avait demandé, à lui-même, de la faire peindre non pas toute nue, mais presque, c'est-à-dire dans le joli déshabillé des femmes qui vont au bal. Il y a peu de robe, à la vérité, le plus souvent pas de chemise. Or, tout en reconnaissant la souveraineté de ce beau corps, il avait jugé superflu de le transmettre non pas à la postérité—il ne voyait pas si loin—mais à la curiosité des amateurs d'art qui sont presque toujours des amateurs de femmes.

Il lui restait à peine un doute, et il songeait déjà à sa vengeance, quand, un jour au cercle, un de ses amis lui dit sans préambule:

—Tu devrais prier Georges, sans être Tartuffe pour cela, de jeter un mouchoir sur le sein nu de la Femme couchée, car on dit qu'elle ressemble à ta femme ou à ta maîtresse.

Le marquis faillit jeter son ami par la fenêtre, mais il cacha son jeu—jeu cruel, comme vous allez voir.

Rentré chez lui vers minuit, il alla droit à sa femme qui était couchée. «Madame, il vous a plu de vous faire peindre toute nue, eh bien! désormais, vous irez toute nue!»

V

A peine eut-il parlé qu'il souleva le drap du lit, déchira la chemise de sa femme, l'arracha par lambeaux et la jeta dans l'âtre où le feu brûlait encore.

Ce n'était que le commencement. Pendant que Mme de Marcy s'indignait en se recouvrant, il saisissait la robe qu'elle venait de défaire—laquelle robe eut le sort de la chemise—ce qui était bien dommage, car c'était là deux oeuvres de fée—une chemise transparente toute enrubannée comme pour la Belle au bois dormant, et une robe de velours, frappé au lys ayant coûté une nuit d'insomnie à Worth.

Après ce sacrifice à sa colère, M. de Marcy dévasta toutes les armoires pour continuer son auto-da-fé.

Ce fut un rude travail; il lui fallut allumer encore deux feux de joie dans le salon et le petit salon.

La marquise avait sonné, mais lui saisissant la main, il arracha le cordon de sonnette. Elle avait appelé, mais à l'apparition de sa fille de chambre, il se contenta de lui montrer un revolver pour qu'elle rebroussât chemin.

Sa femme le sachant aveugle dans ses fureurs, se tint coi, moitié riant, moitié pleurant, jouant le dédain et la raillerie pour cacher ses angoisses. Tant de belles robes qu'elle ne reverrait plus! Mme de Sévigné ne disait-elle pas: «Hormis leurs robes, les femmes n'ont point d'amies!» Et puis, pour la première fois, Mme de Marcy voyait le péril de son équipée.

Au bout d'une heure,—un siècle pour la pauvre femme,—toutes les robes étaient brûlées. M. de Marcy, content de son oeuvre, dit à la marquise:

—Maintenant, allez vous promener!

—Monsieur, lui répondit-elle, croyez bien que j'irai me promener. Si on me voit toute nue, ce ne sera pas ici; je vous jure que ce beau corps, dont vous êtes indigne, sera vu par tout le monde, excepté par vous.

Et elle descendit du lit pour braver son mari. Ce que voyant, et plus furieux encore, il saisit un éventail pour fouetter la marquise.

Au premier coup, l'éventail se brisa, comme s'il se refusait à ce crime de lèse-beauté. Le mari prit ensuite une ombrelle, qui ne fit pas un plus long service.

Et toujours sa femme le bravait, le frappant de ses yeux, qui pointaient comme deux épées.

—Brisez tout sur moi, mais ne me touchez pas de vos mains, ou j'ouvre la fenêtre pour appeler tout le monde au spectacle!

M. de Marcy était au bout de ses colères; il se sentait chanceler, comme s'il dût s'évanouir; il sortit pour aller se recueillir chez sa maîtresse, qui était son conseil de famille.

La marquise se couvrit d'un châle et marcha à pas de loup à la rencontre de sa fille de chambre. En effet, elle la vit reparaître aussitôt.

—Antonine, vous allez me retrouver une robe noire parmi celles que je vous ai données.

Antonine comprit et revint bientôt avec une robe noire à la main.

Mme de Marcy la mit en toute hâte et descendit l'escalier quatre à quatre, nouant son chapeau, sans avoir noué ses souliers. Où alla-t-elle?

Ne le devinez-vous pas? Elle alla tout droit chez M. Georges Marmont. Jusque-là c'était le seul homme qui eût osé parler d'amour à cette impeccable. Il l'aimait follement, mais il cachait son coeur, même à Mme de Marcy.

—Mon mari, lui dit-elle, m'a condamnée à aller toute nue par la vie, je viens vous demander si vous voulez être du voyage?

Georges tomba tout ému, plus amoureux encore, aux pieds de la marquise.

Je ne sais pas la suite de la conversation. Je crois qu'elle fut criminelle.

Vous en jugerez: le lendemain Georges appela le peintre; on lui avait donné cinq mille francs pour peindre Mme de Marcy toute nue, on lui donna cinq mille francs pour lui mettre une robe.

Voilà les hommes. Georges voulait bien exposer toute nue une femme qui n'était pas la sienne, mais dès que Mme de Marcy fut sa maîtresse, il voulut qu'elle fût habillée.




L'INCOMPARABLE LÉONA

XII

L'INCOMPARABLE LÉONA

I

J'ai cognu une très honneste dame qui a pris toutes les figures pour charmer son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux comptant pour rien, un mari qui voyage et peut-être un amant, à moins qu'elle n'en ait deux—simple jeu d'éventail!.—Elle défie la fortune et les hivers, quoiqu'elle soit née pauvre et que bien des printemps aient passé sur sa figure. C'est que la fée la plus souriante l'a douée à son berceau d'une vertu qui domine toutes les autres: la charmerie!

On ne peut pas la voir sans l'aimer, pour mille et une amorces. Elle est belle quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas belle. Dieu lui a donné une de ces figures parisiennes venues de Dijon, de Reims ou de Rouen, qui prennent les coeurs, parce qu'elle reflète, par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimées, la Joconde comme la Pompadour.

Le regard bleu est noyé dans une volupté magnétique qui grise les sceptiques; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpentements inouïs, des ondulations perfides, des câlineries de bête fauve, des abandonnements qui jettent un homme à ses pieds comme un feu de mousqueterie.

Ceux qui ne sont pas là disent du mal d'elle; mais, dès qu'ils lui ont baisé la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire les beaux, tout en prenant le grand air dédaigneux; mais, dans son coffret d'ébène, elle a plié des lettres qui prouvent leur servage caché.

Un prince célèbre disait d'elle: «La première fois que je l'ai vue, il m'est venu l'idée de la battre et de l'aimer.»

Il l'a aimée, elle l'a battu.

Un peintre célèbre voulut la représenter en Diane ou en Vénus, pour mieux accentuer sa grâce de déesse.

—Oui, dit-elle, mais debout.

—Pourquoi pas couchée.

—Non, debout.

—Dites-moi pourquoi?

—Pour me reposer.

Elle se calomniait pour faire un mot. Elle se calomniait, parce qu'elle a été plus souvent Minerve que Vénus. Cependant, elle ne joue pas à la femme savante. Un de ses amis lui disait: «Vous avez trop d'esprit.»

—Chut, dit-elle, ne dites pas ça tout haut, car on ne m'aimerait plus.

Molière et Goethe eussent applaudi à ce mot charmant, si féminin et pourtant si profond: Il faut dire à l'homme: Cache ton bonheur; il faut dire à la femme: Cache ton esprit.

La Bruyère aurait du plaisir à peindre cette adorable et irritante créature, vraie femme de la cour de Versailles et de Trianon, quand les Aspasies étaient de la cour; mais n'a-t-elle pas elle même une cour? Aujourd'hui qu'on a brûlé les Tuileries, où trouverait-on un salon plus royalement habité? Tous les jours, de cinq à six heures, ce qu'il y a encore du tout-Paris de l'esprit, des arts, de l'armée et du sport, vient dire son mot et prendre l'air de la mode: il y a là des princes,—et des princes du sang,—des philosophes, des poètes, des artistes, des sportsmen, des diplomates; mais non pas les premiers venus, même parmi les princes; il faut avoir marqué par une oeuvre ou par une action d'éclat pour avoir droit de cité chez l'archidéesse.

Le vendredi, dîner temporel et spirituel; beaucoup de fleurs, beaucoup de railleries, beaucoup d'imprévu. Elle conduit elle-même a causerie, non pas sur la carte du Tendre, mais à travers tous les abîmes, tous les précipices, tous les casse-cou; tire-toi de là comme tu pourras. Au dernier dîner, Renan et Rochefort ont fait sauter Dieu et la société; aussi a-t-on dit que les dîners de l'incomparable continuaient les dîners du vendredi de M. de Sainte-Beuve.

II

Mais ne nous attardons pas trop à vouloir peindre cette femme, que nul ne connaît bien et qui ne se connaît pas elle-même. Le philosophe a dit: «Toutes les femmes sont la même;» ce qui veut dire que dans toutes les femmes, il y a une parcelle de la femme; car, au fond, l'ennemie de l'homme est ondoyante et diverse.

Un soir, au dessert, notre très honneste dame parut s'ennuyer.

—Vous avez beau rire, nous dit-elle, j'ai des nuages dans mon ciel, toute la journée je me suis embêtée académiquement; il me semblait, comme disait Alfred de Musset, que j'étais sous la coupole de l'Institut.

Renan défendit sa paroisse et promit à la dame de lui amener deux ou trois académiciens de la plus haute gaieté.

—Eh bien! non, dit-elle, ce n'est pas mon esprit qui s'ennuie, c'est mon coeur.

Son voisin de gauche mit doctement sa main sur le coeur de l'incomparable, en lui disant:

—Il y a donc toujours quelque chose là?

Elle répondit par un coup d'éventail.

—Deux impertinences, dit-elle. Me croyez-vous de l'autre côté de l'eau, comme les douairières?

—Oh! pas du tout, vous êtes la plus vaillante parmi les batailleuses de la vie, mais je vous croyais revenue des bêtises du coeur.

—N'en revient pas qui veut, dit-elle avec un profond soupir.—Ou plutôt, reprit-elle en jetant tout autour un regard de flamme,—je sens que pour être belle il faut aimer.

—Comme il faut être belle pour aimer, dit un prince en s'inclinant.

—Quand on veut aimer et qu'on a des amoureux, dit Henry, on est déjà à moitié chemin.

—Il y a, dit un général, beaucoup de femmes qui trouvent que c'est bien assez d'être aimé.

—Quelle bêtise! dit Léona; être aimé c'est un supplice, et aimer c'est une bénédiction. Être aimé, c'est à la portée de tout le monde. Mon perruquier est adoré de ma femme de chambre, comme mon cocher. Mais aimer, voilà l'oiseau rare, qui ne vient pas quand on l'appelle; allez voir un peu si le rossignol qui chante dans les bois se fera prendre pour chanter en vôtre cage!

—Eh bien! madame, aimez-nous, dit un jeune diplomate qui avait pris ses grades chez Léonide Leblanc ou chez Alice Regnault.

La dame parut se recueillir.

—Je sens, reprit-elle, que je ne prendrai pas feu au premier coup de foudre; j'ai deux fois vingt ans; mon coeur ne se donnera qu'à un homme étrange qui aura fait une grande chose.

—Aimez M. de Lesseps.

—Non, j'aurais trop peur des enfants.

—Aimez M. de Brazza.

—Il est parti.

—Aimez Rivière, qui vous enchinoisera.

—C'est mon ami; je n'aime pas mes amis, ou plutôt j'aime trop mes amis pour les aimer, car vous savez que je suis fatale à ceux qui sont tombés sous mon éventail.

Léona rappela que, dans les contes de fées, les princesses étaient bien heureuses, puisque trois paladins partaient pour elles du même pas à la conquête de l'impossible.

Or, ce soir-là, tout le monde jura de tenter l'aventure et de se surpasser, qui par un beau tableau, qui par un beau poème, qui par une victoire sur l'ennemi, qui par une victoire sur le champ de courses, qui par ceci, qui par cela.

Renan promit d'avoir une entrevue avec Dieu, Rochefort jura qu'il chasserait les vendeurs du temple.

Moyennant ces promesses, et beaucoup d'autres, Léona s'engagea sinon à aimer, du moins à faire croire qu'elle aimerait celui d'entre ses convives qui, au bout d'un an et un jour, aurait accompli la plus belle oeuvre ou la plus belle action.

Ceci n'est pas un conte du vieux temps, c'est de l'histoire de 1882.

III

Au bout d'un an et un jour, c'était encore le vendredi. Tout le monde se retrouva. Pas un qui ne répondît à l'appel, hormis Rivière.

On s'était remis à sa place accoutumée. Le commencement du dîner fut quelque peu solennel. Quoiqu'on n'eût pas pris au sérieux les serments de l'an passé, chacun de nous, pour amuser Léona, était décidé à lui dire: «J'ai fait ceci, j'ai fait cela.»

Léona prit la parole:

—Je commence par donner une larme à notre ami Henri Rivière mort en héros. Lui donner une larme, c'est lui donner le prix. Mais puisqu'il faut vivre avec le vivants, causons de notre tournoi, quoique le mot soit bien démodé. Il y a aujourd'hui un an et un jour, vous m'avez promis, sans doute pour vous moquer de moi et pour m'amuser, de revenir ici les mains pleines de vos hauts faits et de vos chefs-d'oeuvre inspirés par moi. J'ai pris cela au sérieux. Qui d'entre vous s'en souvient?

Plus d'un avait oublié, mais naturellement tout le monde affirma son esclavage.

Le voisin de droite commença:

—Voulez-vous savoir....

—Chut! dit-elle, je sais. Vous avez fait un beau livre où vous vous êtes peint vous-même avec tout l'accent de la vérité—qui se voile; —aussi je vais vous embrasser avec tout l'accent du coeur—qui se cache.

Le philosophe fut embrassé sur les deux joues par ces lèvres rebelles qui ne donnaient presque jamais et qui se donnaient moins encore.

—Eh bien! mon philosophe, reprit-elle, j'aimerai votre livre, ce qui vous fera plus de plaisir que si je vous aimais moi-même.

Elle se tourna vers son voisin de gauche:

—Et vous, mon général?

—Moi, j'ai conduit mes soldats au feu; ils ont tous été braves, il n'y a pas de quoi se glorifier; mais, un jour, les journaux vous l'ont dit; je me suis trouvé avec un capitaine et trois soldats, ce qui faisait en tout quatre hommes et un caporal, dans une nuée d'Arabes, qui nous ont assaillis comme des abeilles en fureur. J'ai perdu deux hommes, le troisième est aux Invalides, mon capitaine est défiguré, j'ai été blessé à quatre reprises; mais les Arabes que j'ai touchés ne se portent pas bien. J'avais juré de dîner ici, me voilà; je n'ai fait que mon métier, et je ne veux pas être aimé.

Léona embrassa le général:

—Eh bien! mon général, je vous aimerai plus en vous aimant moins; d'ailleurs, que feriez-vous de moi, puisque vous allez repartir pour le désert?

Et se tournant vers un romancier:

—Je sais ce que vous avez fait, le meilleur de vos romans; aussi je vous ai aimé toute une nuit.

—Oui, mais je n'étais pas là; donnez-moi ma revanche.

—Ah! c'est fini! Il fallait venir avec votre livre à la main.

—Oui, mais alors vous ne l'auriez pas lu et....

Et ainsi chacun eut son tour et son mot, chacun eut son baiser de consolation.

—Vous, dit Léona à un peintre de marque, je vous ai aimé tout un jour au dernier Salon. Vous savez, mon ami, que votre Vénus me ressemble beaucoup.

—Je crois bien; je ne pensais qu'à vous.

—C'est risqué ce que vous avez fait là, car j'ai l'air d'être déshabillée sur le rivage.

On put croire un instant que le peintre allait l'emporter et qu'elle se déshabillerait pour lui sur le rivage. Ce n'était certes pas le premier venu. Il avait la figure de l'emploi; on parlait de ses succès dans le monde comme de ses succès au Salon. Le ministre avait mis une fleur rouge à son habit noir par amour de la couleur.

Ceux qui regardent bien, lisaient déjà sur le front de Léona les pensées amoureuses d'une belle désoeuvrée qui trouve à peu près son homme. Le peintre, qui n'est pas fat à demi, dit à un de ses voisins, comme il avait l'habitude de dire devant ses tableaux: Ça y est. Mais dans le pays de la galanterie on bâtit toujours sur le sable.

IV

—Oh! mon Dieu, dit tout à coup Léona, j'oubliais Gontran.

C'était un tout jeune Parisien, qui portait un nom célèbre et qui ne savait pas encore son chemin dans la vie.

Il leva la tête et regarda l'incomparable avec de beaux yeux qui jetaient des flammes.

—C'est tout naturel qu'on m'oublie, dit-il tristement, puisque je n'ai rien fait.

—Rien du tout?

—Rien du tout!

Il nous fut aisé à tous de voir que ce jeune homme était amoureux de la dame, car depuis le commencement du dîner, son regard avait rayonné sur elle comme le soleil frappe le lac quand il a soif.

Gontran avait la pâleur de ceux qui ont le coeur inquiet.

Il se troublait chaque fois que Léona disait un mot.

—Voyons, mon ami, reprit-elle, expliquez-moi pourquoi vous n'avez pas suivi le programme de la maison; qu'avez-vous donc fait depuis un an et un jour?

Gontran répondit:

—Je vous ai aimée.

L'incomparable n'alla pas embrasser celui-là, mais....

Mais à minuit, quand tout le monde fut parti, elle lui offrit de chanter, avec elle Plaisir d'amour.




DIANE AU BAIN

XIII

DIANE AU BAIN

I

Mr Arnold de Montmartel se ruina avec les actrices, mais surtout avec Nina la rousse. Que voulez-vous! Il ne respirait bien que dans les coulisses et les avant-scènes.

Vous la connaissez cette Nina qui se croit comédienne et qui joue tous ses rôles avec ses yeux. On frappa Arnold d'un conseil judiciaire; ce qui l'obligea bientôt à retourner dans ses terres. C'est la suprême ressource de tous ceux qui veulent vivre en se croisant les bras.

Noblesse oblige—à ne rien faire—hormis le métier de soldât. Arnold s'y était risqué par son volontariat, disant qu'il se ferait héros si l'occasion s'en présentait; mais son année de prise d'armes fut toute pacifique, et il jugea comme tant d'autres qu'il était ridicule de monter à cheval et de porter un sabre pour ne tuer que le temps.

Il revint à Paris et se jeta tête perdue dans le monde où l'on s'amuse, faisant du jour la nuit—et de la nuit le jour. On vit son nom trois ou quatre fois dans les Échos de Paris, parce qu'il eut deux duels et qu'il fut de deux steeple-chase.

Le vrai steeple-chase, c'était la course à la comédienne dont il avait eu le malheur de faire le bonheur, c'est-à-dire la fortune. Maintenant, il ne lui restait qu'à faire le tour de ses terres ou le-tour de son château,—ou le tour de lui-même pour se juger.

Il vécut seul pendant trois mois au château de Montmartel. Sa mère était chez une de ses filles à Biarritz; son père, ministre de France en Amérique, ne voulait plus qu'on lui parlât d'un tel fils.

Arnold n'aimait pas les livres, ne voulant lire que le livre de la vie; aussi il s'ennuyait comme la nuit sans étoiles. Il méditait une nouvelle bordée, sur Paris. Il écrivait des lettres tour à tour railleuses et éplorées à Mlle Nina, laquelle ne lui répondait jamais que par le télégraphe, cette admirable invention qui nous prive au moins de lire des romans par lettres.

J'ai voulu, par ces quelques mots, peindre l'état de l'âme de M. de Montmartel, que j'ai connu chez une femme à la mode, qui donnait à dîner et qui panachait sa table de viveurs, et de philosophes, dans son insatiable curiosité.

Arnold se demandait s'il lui faudrait, en attendant qu'une vraie poignée d'or lui retombât dans la main, se résigner à vivre ainsi en cénobite dans le château silencieux où l'on s'ennuyait en famille, témoin ses ancêtres en peinture qui semblaient tous jouer le rôle des chevaliers de la triste figure.

Dans son désespoir, il appela un de ses amis, un décavé comme lui, qui profita de l'invitation pour dire à ses créanciers—et surtout à ses créancières des coulisses—qu'il allait faire un tour dans ses terres: ce qui reconstitua presque son crédit, car jusque-là on ne savait pas de biens au soleil à ce Gascon, point hâbleur, ce qui lui donnait un caractère.

Voilà donc les deux amis bras dessus bras dessous dans l'avenue du château.

—C'est merveilleux! ton manoir.

—Oui, mon cher, et bâti sur les plans de Du Cerceau.

—Rien que ça? C'est amusant de vivre ici.

—Si amusant, que je m'y ennuie à mourir; mais puisque te voilà, nous nous ennuierons à deux.

—Ou à trois, reprit M. de Versillac, car Nina est bien capable de pousser une pointe jusqu'ici.

—Oh! il ne faut pas qu'elle s'y hasarde.

—Pourquoi donc?

On était arrivé au haut du perron.

—Tu vas comprendre.

Arnold conduisit Versillac dans l'ancienne salle des gardes, qui n'était plus gardée que par les araignées.

—Des ancêtres, s'écria Versillac.

—Tu comprends, mon ami, que ces gens-là fronceraient joliment le sourcil, si Nina venait leur faire un pied de nez.

—Oh! mon Dieu! jusqu'ici tu t'es si bien moqué des remontrances de ton père et de ta mère, que tu te fiches pas mal de tes glorieux ascendants.

II

On déjeuna à fond de train. Versillac fit venir la cuisinière pour la complimenter; il daigna aussi, quoique Bordelais, féliciter Arnold sur le vin de Champagne du château.

Après le déjeuner, Arnold eut beau faire pour l'entraîner en pleine campagne: Versillac avait décidé qu'il pécherait à la ligne, il n'en voulut point démordre, pour s'habituer aux moeurs agrestes ou pour faire pénitence.

On marcha jusqu'à la rivière qui était au bout du parc. Versillac trouva bientôt un coin favorable pour jeter sa ligne. Arnold continua son chemin tout en fumant.

A une demi-lieue de là, la rivière jette un de ses bras à travers le parc du château de Belmarre, habité par les Saint-Amant, une ancienne famille oubliée en province. Arnold ne connaissait ce château que de loin, parce que les Saint-Amant et les Montmartel étaient en guerre depuis un demi-siècle pour des limites de propriétés; aussi Arnold eut-il la curiosité du fruit défendu quand il passa devant ce château style Louis XV, qui souriait mieux aux passants que Montmartel. Le parc, d'ailleurs, était plus beau par le bras de rivière et plus touffu par les vieux arbres. Aussi, ce jour-là, Arnold ne se crut-il pas obligé de détourner les yeux devant une des grilles, qui n'était pas d'ailleurs la grille de la façade.

Il arrivait à temps, car une jeune fille vêtue en héroïne de roman, bouquet de roses au corsage, chapeau frondeur sur une opulente chevelure, l'oeil noir perdu dans un rêve bleu, traversait alors la grande allée pour s'enfoncer dans les massifs. C'était comme une apparition.

—Comme elle est jolie! murmura Arnold.

Mlle de Saint-Amant n'était pas jolie, elle était belle.

Elle marchait avec une grâce suprême, parce qu'elle était grande, mince, souple, presque aérienne. Et pourtant, quoique sa robe fût flottante, les seins et les hanches s'accusaient harmonieusement.

Elle disparut sous les ramées, sans se douter qu'elle eût été en spectacle. Pendant tout un quart d'heure, Arnold demeura le front contre la grille, espérant que la jeune fille repasserait, mais elle ne reparut pas.

Il finit par s'arracher à cette vision charmante. Quand il s'éloigna, il retourna plus d'une fois la tête en redisant le vers de Théophile Gautier:

Tout mon bonheur est-il enfermé là?

Il retrouva Versillac endormi sur la berge, ayant abandonné sa ligne aux poissons.

—Que diable aussi, tu fais boire du vin de Champagne à un Bordelais. Et toi, as-tu dormi?

—Non, moi, je rêve tout éveillé.

—A quoi rêves-tu?

Arnold voulait parler, mais la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il lui sembla qu'il ferait évanouir cette douce apparition s'il ouvrait sur elle les yeux de Versillac. Il ne s'était jamais passionné qu'aux amours du steeple-chase, aux passions du casse-cou. Il se sentait tout emparadisé par sa belle voisine, ce contraste adorable des filles à la mode.

Quand les deux amis furent de retour au château, Arnold prit un livre pour échapper à Versillac, qui, de son côté, s'en alla droit à la cuisine pour savoir de quoi il retournait par là, car il était gourmand comme pas un. D'après le menu projeté pour le soir, il jugea qu'on le traitait trop sans façon; aussi prépara-t-il un plat de son métier, en envoyant une dépêche à Paris.

La réponse à la dépêche ne se fit pas longtemps attendre.

Le lendemain, à l'heure du déjeuner, on fit arriver au château un convive inattendu: c'était Mlle Nina.

—Oui, mon ami, dit-elle en sautant au cou d'Arnold: ta petite Nina en rupture de coulisses; vois-tu, la vraie comédie est celle où le coeur joue un rôle.

—Chut! dit Arnold. J'ai peur que ma mère ne revienne de Biarritz.

—Oui, cher, mais en attendant, nous allons faire sauter le château. N'est-ce pas, Versillac?

Le Bordelais approuva, tout heureux de retrouver l'atmosphère de Paris dans les senteurs pénétrantes de Mlle Nina.

On déjeuna gaiement et tristement; à peine eut-on servi le café que le maître de là maison se leva et sortit comme si on l'eût appelé. C'est qu'il se sentait appelé par Mlle de Saint-Amant; c'est qu'il y a des voix pour le coeur comme pour l'oreille. En moins de vingt minutes, Arnold se retrouva à la grille du château de Belmarre.

Il arrivait à point, car Mlle de Saint-Amand descendait du perron; cette fois elle ne rêvait plus et elle marchait à grande vitesse, mais toujours avec une grâce ailée, avec une désinvolture idéale.

Comme la veille, elle suivit la grande allée, mais elle disparut bientôt sous les massifs.

Où allait-elle? car on ne se promène pas quand on marche si vite. Arnold contourna la grande haie du parc pendant quelques secondes, espérant suivre la jeune fille des yeux; mais tout d'un coup, une vieille muraille se dressa devant lui. Ce n'était pas la grande muraille de la Chine; aussi Arnold qui avait fait ses preuves au cirque Molier sauta sur la croupe comme sur celle d'un cheval. Il avait trouvé sa stalle pour le plus beau spectacle du monde. Une fois monté sur le vieux mur, il fut ébloui par la réverbération du soleil sur un étang qu'il entrevoyait à travers les branches flottantes des tilleuls, des frênes et des saules. On eût dit des jeux de lumière de Rousseau et de Diaz, tant la feuillée riait et flamboyait.

Ce n'était que le décor. Tout en regardant les menus détails, Arnold vit se dessiner un cygne sur l'étang. Il pensa alors que Mlle de Saint-Amant était peut-être venue là pour le goûter du cygne, mais il ne la voyait pas.

La solitude était charmante, le merle malin sifflait le coucou, le rossignol jaloux étouffait la voix de la fauvette à tête noire. Toute une orchestration rustique.

—La voilà, dit tout à coup Arnold ravi.

Il était deux fois ravi, car non seulement il avait entrevu, grâce à un coup de vent qui détournait les branches, Mlle de Saint-Amant, mais encore il comprit qu'elle était venue pour se baigner. Elle se trouvait à la porte d'un tout petit pavillon où sans doute elle avait l'habitude de se déshabiller, mais ce jour-là elle se contentait d'une anfractuosité de rochers artificiels. Déjà elle avait jeté son grand chapeau à la Marie-Antoinette et sa pelisse de laine blanche qui recouvrait une simple robe de chambre rouge, à peine retenue par une ceinture d'argent.

La ceinture dégrafée, il ne resta que la chemise, un nuage transparent.

Mlle de Saint-Amant avait trop le sentiment de l'art pour se baigner dans un parc solitaire avec cet abominable costume de bain qui déshonore la beauté corporelle. Elle ne se croyait certes pas en spectacle; mais ne se voyait-elle pas elle-même? Pourquoi offenser ses yeux.

D'ailleurs il lui semblait que dans la solitude il y avait toute une peuplade d'oiseaux, de papillons et de fleurs, familière à la beauté des choses visibles.

Arnold était aux anges, il eût payé sa place d'une année de sa vie. A chaque mouvement de la jeune fille, il décidait que c'était là un chef-d'oeuvre d'art vivant. On n'avait jamais modelé une statue avec plus de génie; tout avait son caractère et sa grâce; les lignes serpentaient en ondulations charmantes. Les hauts reliefs s'accusaient, ni trop ni trop peu, par une précision exquise. Arnold croyait voir à la fois Vénus Astarté marchant sur les ondes et Diane chasseresse fuyant dans la forêt.

Par malheur, selon les caprices du vent, les branches voilaient plutôt qu'elles ne dévoilaient ces miracles de séduction. La chemise ne fut pas plus tôt jetée sur l'herbe que Mlle de Saint-Amant se précipita dans l'étang, dont l'eau toute frémissante la baisa de ses mille lèvres, la cachant à demi. Mais comme Arnold l'avait vue de face, il n'était pas fâché de la voir d'un autre côté, car Dieu fit si bien tout ce qu'il fit qu'une femme est belle à voir au nord comme au midi, à l'orient comme à l'occident, témoin le groupe des Trois Grâces, témoin les deux Odalisques d'Ingres, témoin le Lever de Van Loo et le Coucher de Chaplain. Un voluptueux disait: «Ce qui me fait douter d'un autre monde, c'est que la beauté de la femme est parfaite dans celui-ci.»

Pendant que M. de Montmartel était si heureux de cette perspective adorable, Mlle de Saint-Amant était désespérée; aussi ne la vit-il qu'à la surface?

Elle s'abritait tout à coup sous les grands roseaux. Ce n'était pas pour chercher l'ombre: elle avait vu Arnold sur le mur. Je peindrais mal sa colère soudaine. Que faire, sinon se cacher dans l'eau et contre la rive? Elle n'avait pas, comme Diane, sa vengeance toute prête. Certes elle eût bien voulu changer M. de Montmartel en cerf, pour qu'il se sauvât à toutes jambes.

Heureusement Versillac et Mlle Nina la débarrassèrent de cet importun; mais le coup était porté.

Arnold ne détournait pas la tête lorsqu'il entendit rire à quelques pas dans la campagne. C'étaient Versillac et Nina. Il aurait voulu les foudroyer; on peut juger de sa fureur quand Versillac accourut pour sauter lui aussi sur le mur.

—Attends! lui dit Nina, tu me feras la courte échelle.

Heureusement Versillac était gris: à peine sur le mur, il retomba à terre. Arnold eut beau lui dire: Chut! et lui faire signe de se tenir coi, le Gascon voulait être de la comédie. Il tenta encore l'aventure; mais Arnold sauta à terre, le prit par les pieds et le rejeta dans sa colère à quelques pas du mur.

C'est que ce n'était pas pour le libertinage des yeux qu'il était resté là: il se fût offensé qu'un dépravé comme Versillac dépoétisât ce beau corps virginal par un regard impur. Lui, au moins, tempérait sa curiosité par l'adoration. Déjà l'idée d'épouser Mlle de Saint-Amant lui donnait l'auréole du bonheur. Jusque-là il avait eu des femmes sans comprendre les divines pudeurs de l'amour, mais il venait, comme par miracle, d'être initié à tous les chastes trésors que doit révéler le mariage.

Or, que faire de Versillac et de Nina? Il fallait commencer à tout prix par les éloigner de ce château enchanté. Il leur dit qu'il était là, étudiant la valeur des arbres du parc de Belmarre, parce que tout le domaine était à vendre. Versillac aurait bien voulu lui-même faire son estimation, mais Arnold le prit par le bras pour l'entraîner bien vite, pendant que Nina effeuillait des marguerites.

Au dîner, on trouva bien morose le maître de la maison, on menaça de le laisser à sa solitude, il prit la balle au bond, sous prétexte qu'il avait peur d'une surprise de sa mère. Le lendemain matin, les oiseaux s'envolèrent, aile dessus aile dessous: Versillac avec dix louis que lui prêta son ami, Nina avec une miniature de Beaudouin et deux éventails anciens qu'elle avait trouvés dans sa chambre. Il ne faut jamais perdre son temps.

III

Cependant, dès que Mlle de Saint-Amant avait vu disparaître Arnold, elle s'était hâtée de remettre sa chemise tiède encore et sa robe flottante pour reprendre le chemin du château. Elle était si confuse et si désolée qu'elle passa par les sentiers les plus sombres, presque à travers les aulnaies et les épines, tant elle avait peur de la lumière. Elle n'osa pas se montrer au perron. Elle rentra par la porte de l'office et courut s'enfermer dans sa chambre. La fille de Jephté gravissait la montagne pour aller pleurer sa virginité: Mlle de Saint-Amant, qui se sentait violée par le regard d'Arnold comme Nausicaa par le regard d'Ulysse, cacha sa honte dans le coin le plus obscur de sa chambre.

Au dîner, sa mère fut effrayée de la voir si pâle; Diane parla d'une migraine. Le lendemain, sa figure était plus ravagée encore, car elle n'avait pas dormi. Elle ne pouvait s'habituer à cet effeuillement de sa pudeur. Elle aurait voulu mourir, mais, même dans la mort, il lui semblait que son linceul serait profané, tant elle avait au plus haut degré le sentiment de la splendeur virginale.

Comment avoir raison de cet outrage? Comment se venger de cet homme qu'elle croyait, comme tous les siens, l'ennemi de sa famille? Elle pria Dieu, comme si la justice de Dieu frappait de telles félonies.

Diane avait ses cahiers roses et ses cahiers bleus: des confidents muets de ses joies et de ses peines. Ce jour-là, elle prit un cahier noir. Elle se confessait bien plus à elle-même qu'à son confesseur. Voici une page écrite aux premières secousses de son indignation.

«Je suis exaspérée! j'ai vécu dans la fièvre depuis cette après-midi. Je me croyais dans le parc comme dans une salle de bain; ma mère m'avait pourtant avertie du danger. Un étranger, un ennemi m'a surprise au moment où je descendais dans l'étang. C'en est fait de toutes mes illusions. Je suis empêchée à tout jamais d'être heureuse, car je ne me sens plus dans l'atmosphère virginale des jeunes filles. Je me hais et je hais M. de «Montmartel! O mes larmes! mes larmes!»

Le désespoir de Mlle de Saint-Amant fût si profond qu'un peu plus elle se réfugiait au couvent pour trouver une retraite inaccessible.

IV

Dès que Nina et Versillac furent partis, Arnold s'en fut tout droit chez le curé de Belmarre qui avait été un instant son précepteur.

—Mon cher maître, je renonce à Satan, à ses pompes, à ses oeuvres. Je suis éperdument amoureux de Mlle de Saint-Amant. Nos familles sont des Capulet et des Montaigu, il faut effacer ces haines par un mariage qui sauvera ma jeunesse et qui fera la joie de mon coeur.

Le curé, quelque peu surpris, demanda à Arnold où il avait vu Mlle de Saint-Amant. Un peu plus Arnold répondait «au bain», mais il se reprit et dit «à la messe». Ce mot lui regagna le coeur de l'homme en soutane.

—Vous a-t-elle vu?

—Jamais! Mais je sens à mon coeur qu'elle daignera m'écouter; sa mère non plus ne sera pas bien féroce, car vous vous souvenez qu'il y a sept ou huit ans, je l'ai sauvée d'un grand péril en me jetant à la tête de ses chevaux.

—Oui, mais depuis vous avez chassé sur ses terres. Enfin, puisque c'est pour le bon motif, je veux bien me mettre en campagne.

—Vous direz à la jeune fille....

—N'allons pas si vite, vous prenez feu et flamme comme un fagot de la Saint-Jean. Je vous promets d'aller tout à l'heure au château.

—Dites à la mère que je fais mes Pâques.

Le curé ne put s'empêcher de sourire.

—Taisez-vous, profane, ou je ne prêche pas pour vous.

Le soir, le curé de Belmarre vint au château de Montmartel et conta à Arnold que tout n'était pas désespéré. La mère avait jeté de hauts cris et la fille avait dit qu'elle sacrifierait bien tous ses aspirants pour devenir la comtesse de Montmartel. Elle était offensée de la vie endiablée de M. Arnold à Paris, mais elle avait une raison pour vouloir l'épouser. «Quelle raison? avait demandera mère.—C'est mon secret,» avait répondu la fille.

Quelle pouvait bien être cette raison? Arnold y perdit son latin et celui de M. le curé.

V

Je ne dirai pas le mot à mot des préliminaires du mariage. Arnold s'évertua à triompher de tous les obstacles. Ce ne fut pas sans peine; il fallut d'abord rapprocher les familles, ce qui se fit grâce au génie de Mlle de Saint-Amant qui mit en avant un grand personnage à qui on n'avait rien à refuser. On fit dix fois par jour jouer le télégraphe; les haines s'adoucissent à distance. M. de Montmartel, qui n'était pas content d'un fils prodigue, fut presque heureux de le savoir à mi-chemin d'un mariage avec Mlle de Saint-Amant.

Mme de Montmartel qui était revenue de Biarritz en toute vapeur présenta son fils, après avoir fait une visite quelque peu humiliante à Mme de Saint-Amant. Beaucoup d'obstacles, beaucoup de va-et-vient, des remontrances de la mère, des larmes de la fille. L'éloquence des larmes l'emporte toujours. Le mariage fût decidé et fixé au jour de la fêle de Mme de Saint-Amant, sur la fin de novembre.

Arnold, qui ne quittait plus Montmartel, ne vint à Paris que pour la corbeille. Naturellement il y rencontra Versillac.

—On dit que tu te maries? chanta le Gascon; je t'en fais mon compliment.

—Pourquoi?

—Ta fiancée est adorablement belle.

Quoique Arnold, mécontent du séjour de Versillac chez lui, voulût le tenir à distance, il ne put s'empêcher de lui demander où il avait vu Mlle de Saint-Amant.

—Tu ne te souviens pas?

Arnold semblait chercher.

—Voyons, tu as oublié le jour où je t'ai vu juché sur un mur? Te figures-tu donc que je n'ai pas eu l'esprit de chercher à voir ce que tu voyais....

—Je ne comprends pas.

—Eh bien, j'ai vu comme toi Mlle de Saint-Amant qui se baignait plus blanche que son cygne—non pas dans la pose de Léda.

Arnold se retint pour ne pas sauter à la gorge de Versillac. Après tout, le soleil luit pour tout le monde, même quand les femmes sont au bain.

—Tu sais que je m'invite aux noces, reprit Versillac, car je veux voir ta femme en robe de mariée?

Arnold pensa qu'en parlant de robe, Versillac faisait allusion au déshabillé de Mlle de Saint-Amant au bord de l'étang, prête à aller retrouver son cygne.

De son gant il souffleta Versillac.

—Je vous défends de parler ainsi.

Le lendemain Mlle de Saint-Amant apprit par une dépêche que son fiancé avait donné un coup d'épée à un de ses amis dans un duel sans merci après trois reprises sanglantes.

Versillac fut laissé pour mort. Il eut alors un bon mouvement: il mentit pour la première fois de sa vie. Il écrivit à Arnold:

«Si je t'ai offensé, c'est sans le vouloir, mon cher ami. C'était donc un crime de voir Mlle de Saint-Amant, tout habillée, jetant du pain à son cygne?»

Arnold alla embrasser Versillac qui lui dit:

—Vois-tu, Arnold, il faut être bon diable dans l'amitié. Ainsi si Nina se jetait à travers ton mariage, je l'enlèverais!

Ce duel jeta pourtant un nuage sur les jours qui précédèrent le mariage. «Pourquoi vous êtes-vous battu?» demandait sans cesse la fiancée à Arnold. Il répondait invariablement: «Pour une offense.»

Le jour des noces, le nuage fut dissipé, le soleil des beaux jours rayonna sur les épousés.

VI

Le lendemain, au point du jour, Mlle de Saint-Amant se souleva sur le lit nuptial et regarda le feu qui brûlait encore, car on avait jeté dans l'âtre des bûches de Noël.

—Dieu soit loué! dit Arnold qui se réveillait d'un demi-sommeil; j'avais peur que ce ne fût qu'un rêve.

—Et si ce n'était qu'un rêve?

Arnold regarda Diane avec inquiétude. Elle se leva majestueusement, dans l'attitude où il l'avait vue toute nue au bord de l'étang.

—Arnold, le jour où je vous ai donné ma main, je ne vous ai pas donné mon coeur, car je ne vous aimais pas.

—Vous ne m'aimiez pas?

—Non, parce que vous m'avez surprise au bain.

Elle rouvrit ses bras à Arnold:

—Mais maintenant je vous aime.

—Pourquoi, Diane?

—Parce que vous êtes dans mon lit.

Moralité du mariage selon Xénophon.