La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne n’osait se prononcer.
«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au major.
—Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez grande responsabilité que de vous répondre hic et nunc. Cela demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les contrées que traverse le trente-septième degré de latitude australe.
—Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.
—Interrogeons-le donc», répliqua le major.
On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de l’ombu. Il fallut le héler.
«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.
—Présent, répondit une voix qui venait du ciel.
—Où êtes-vous?
—Dans ma tour.
—Que faites-vous là?
—J’examine l’immense horizon.
—Pouvez-vous descendre un instant?
—Vous avez besoin de moi?
—Oui.
—À quel propos?
—Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.
—Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me déranger pour vous le dire.
—Eh bien, allez.
—Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud traverse l’océan Atlantique.
—Bon.
—Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.
—Bien.
—Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.
—Après?
—Il court à travers la mer des Indes.
—Ensuite?
—Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.
—Allez toujours.
—Il coupe l’Australie par la province de Victoria.
—Continuez.
—En sortant de l’Australie…»
Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il?
Le savant ne savait-il plus?
Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de l’ombu. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de branche en branche.
Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au passage.
«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.
—Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris?
Encore une de vos éternelles distractions?
—Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion.
Oui! Une distraction… Phénoménale cette fois!
—Laquelle?
—Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous trompons toujours!
—Expliquez-vous!
—Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!
—Que dites-vous? s’écria Glenarvan.
—Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où il n’a jamais été!»
Chapitre XXIV Où l’on continue de mener la vie des oiseaux
Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que voulait dire le géographe?
Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette affirmation de Paganel était une réponse directe à la question qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.
Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.
«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y est pas!
—Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
—C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur, comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.
—Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?…
—Je prétends, répondit Paganel, que le mot austral qui se trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot Australie.
—Voilà qui serait particulier! répondit le major.
—Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est tout simplement impossible.
—Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons pas en France.
—Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le naufrage du Britannia a eu lieu sur les côtes de l’Australie?
—J’en suis sûr! répondit Paganel.
—Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société géographique.
—Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit sensible.
—Parce que, si vous admettez le mot Australie, vous admettez en même temps qu’il s’y trouve des indiens, ce qui ne s’est jamais vu jusqu’ici.»
Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait sans doute, et se mit à sourire.
«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!
—Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
—Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du document que de Patagonie! Le mot incomplet indi… Ne signifie pas indiens; mais bien indigènes! or, admettez-vous qu’il y ait des «indigènes» en Australie?»
Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.
«Bravo! Paganel dit le major, —admettez-vous mon interprétation, mon cher lord?
—Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot gonie ne s’applique pas au pays des patagons!
—Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de Patagonie! lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.
—Mais quoi?
—Cosmogonie! Théogonie! Agonie!…
—Agonie! dit le major.
—Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le point principal, c’est que austral indique l’Australie, et il fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris autrement!»
Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments accueillirent ces paroles de Paganel.
Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se rendre.
«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus qu’à m’incliner devant votre perspicacité.
—Parlez, Glenarvan.
—Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?
—Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement depuis quelques jours.
Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre, et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «le 7 juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après…» Mettons, si vous voulez, «deux jours, trois jours» ou «une longue agonie», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «sur les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et le capitaine Grant vont essayer d’aborder» ou «ont abordé le continent, où ils seront» ou «sont prisonniers de cruels indigènes. Ils ont jeté ce document», etc., etc. Est-ce clair?
—C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!
—Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»
—Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria
Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!
—En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.
—Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence à bord du Duncan est un fait providentiel?
—Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la providence, et n’en parlons plus!»
Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà vers la terre australienne. En remontant à bord du Duncan, ses passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.
Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six. Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.
«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.
Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady rallumaient les charbons du brasero.
Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse rapidité.
Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations, des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des merveilles culinaires.
Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero, ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle, s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés «mojarras», frétillaient dans un pli de son poncho, et promettaient de faire un plat exquis.
En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’ombu. Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires «d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.
Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les cendres chaudes.
Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
La viande sèche, les œufs durs, les mojarras grillés, les moineaux et les hilgueros rôtis composèrent un de ces festins dont le souvenir est impérissable.
La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique ombu qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les profondeurs étaient immenses.
«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces… C’est-à-dire, non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!
—Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?
—Oui! Certes.
—Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité…
—La férocité n’existe pas… Scientifiquement parlant, répondit le savant.
—Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?
—Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces…
—Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.
—Vous auriez fait cela? demanda Paganel.
—Je l’aurais fait.
—Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!
—Non pas au point de vue humain, répondit le major.
—C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si malheureusement privés…
—Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des savants!»
Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé. Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement. Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:
«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
—Pourquoi pas? répondit le savant.
—Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.
—Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres! Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement pu chercher asile entre les branches de l’ombu.
—Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.
—Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois. C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.
—Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.
—Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta
Paganel d’un air de dédain!
—Enchanté d’être fade! riposta le major.
—Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars!
—Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est pas tellement agréable…
—Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous plaignez de votre sort, Glenarvan?
—Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?
—Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.
—Il ne leur manque que des ailes! dit le major.
—Ils s’en feront quelque jour!
—En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami, de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le parquet d’une maison ou le pont d’un navire!
—Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde. Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!
—Non, mais…
—Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.
—Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.
—C’est de son âge, répondit Glenarvan.
—Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.
—Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie contre les richesses et les lambris dorés.
—Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire arabe qui me revient à l’esprit.
—Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.
—Et que prouvera votre histoire? demanda le major.
—Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.
—Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous racontez si bien.
—Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. — Quel est-il? demanda le jeune prince. —C’est, répondit le derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme heureux!» —là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? — Oui! fait l’autre. —Tu ne désires rien? —Non. —Tu ne changerais pas ton sort pour celui d’un roi? —Jamais! —Eh bien, vends-moi ta chemise! —Ma chemise! Je n’en ai point!»
Chapitre XXV Entre le feu et l’eau
L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne convaincre personne.
Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a ni palais ni chaumière.
Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante journée. Les hôtes de l’ombu se sentaient non seulement fatigués des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés donnaient déjà l’exemple du repos; les hilgueros, ces rossignols de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage assombri. Le mieux était de les imiter.
Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel, Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ. Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément. Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses, dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où semble manquer absolument la matière stellaire.
À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un immense lazo et trois bolas lancées par la main du chasseur qui parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations, reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du regard en créant autour de lui comme un double ciel.
Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de l’est prenait un aspect orageux.
Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre, envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la sentait courir le long de ses nerfs.
Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par ces ondes électriques.
«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.
—Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune garçon.
—Oh! Mylord, répondit Robert.
—Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.
—Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du ciel.
—Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel, un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à vos dépens.
—Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.
—La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!
—Non, mais ça réchauffe.
—Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à s’envelopper de leur philosophie et de leurs ponchos le plus étroitement possible, et surtout à faire provision de patience, car nous en aurons besoin!»
Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs crépusculaires.
L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait aussi profond que l’obscurité.
«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»
Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté très surprenante; elle était produite par une myriade de points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des eaux.
«Des phosphorescences? dit Glenarvan.
—Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!
—Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi comme des étincelles?
—Oui, mon garçon.»
Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.
Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon, long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco». Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.
Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit des recommandations pour la nuit.
Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et l’ombu serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide courant qui se brisait au pied de l’arbre.
On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.
Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de son poncho et attendit le sommeil.
Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne sauraient se défendre. Les hôtes de l’ombu, agités, oppressés, ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.
Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et cotonneux, sans bruit strident.
Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.
«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.
—Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue, l’orage sera terrible.
—Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.
—Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.
—Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres, le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq minutes de roulement non interrompu.
—Montre en main? dit le major.
—Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel, si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique point culminant de cette plaine est précisément l’ombu où nous sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous les arbres pendant l’orage.
—Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!
—Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!
—Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour s’instruire. Ah! Cela commence!»
Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.
Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés, qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du ciel.
Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns, lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux étonnants de lumière arborescente.
Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’ombu occupait le point central.
Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés subitement d’une vie spectrale.
Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles illuminées par le feu des éclairs.
Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?
Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire. Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse remplit l’atmosphère.
Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être entendue, qui criait:
«L’arbre est en feu.»
Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se propagea sur le côté ouest de l’ombu; le bois mort, les nids d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse, fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.
Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la partie orientale de l’ombu respectée par la flamme, muets, troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère; tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient l’ombu comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major, Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable, et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.
«À l’eau!» cria Glenarvan.
Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus violente terreur:
«À moi! à moi!»
Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du tronc.
«Qu’y a-t-il?
—Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.
Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et attaquaient l’ombu avec les longues dents de leur mâchoire inférieure.
À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major lui-même, d’une voix calme, dire:
«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»
L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut, qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air environnants.
En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’ombu et l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le vider sur son passage.
Alors l’ombu, couché sur les eaux, dériva sous les efforts combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie, tandis que l’ombu, dont les flammes, au souffle de l’ouragan, s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot en feu dans les ombres de la nuit.
Chapitre XXVI L’Atlantique
Pendant deux heures, l’ombu navigua sur l’immense lac sans atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient peu à peu éteintes.
Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu. Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si l’on se sauvait.
Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du sud-ouest au nord-est.
L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair, était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points de repère à l’horizon.
L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent, et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les hauteurs du ciel.
La marche de l’ombu était rapide sur l’impétueux torrent; il glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce. Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit observer que ses racines frôlaient le sol.
Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’ombu s’arrêta net.
«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.
L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson, lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa dans l’ombre.
«Thalcave! s’écria Robert.
—Thalcave! répondirent ses compagnons.
—Amigos!» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même.
En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine. Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une estancia abandonnée.
Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans des rivières argentines.
Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle interprétation du document, et quelles espérances elle permettait de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.
On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur journée de repos passée sur l’ombu, ne se firent pas prier pour se remettre en route.
À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se procurer des moyens de transport.
Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et même deux au besoin.
En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de l’Atlantique.
Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches du cap Corrientes.
Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La virazon, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de curra-mabol.
Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner. On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer montante frappa leurs oreilles.
«L’océan! s’écria Paganel.
—Oui, l’océan!» répondit Thalcave.
Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer, escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.
Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le Duncan, sans l’apercevoir.
«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant bord sur bord!
—Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.
Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes. Si donc le Duncan était au rendez-vous assigné, l’homme du bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique. Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces tapis de sable.
Il était donc fort naturel que le Duncan, jugeant cette côte détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles, avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible. Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le Duncan ne pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.
Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre horizon?
Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes; les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage; puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de savoir le Duncan si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les pampas, la plaine argentine, le Duncan avait eu le temps de doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.
Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y était.
Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary Grant, l’équipage de son Duncan. Il errait sur le rivage désert que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments, surprendre en mer une lueur indécise.
«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu du Duncan. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces ténèbres!»
Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha de sa couche de sable.
«Qui va là? s’écria-t-il.
—C’est moi, Paganel.
—Qui, vous?
—Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.
—Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.
—Oui, vos yeux, pour distinguer notre Duncan dans cette obscurité. Allons, venez.
—Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs, d’être utile à Glenarvan.
Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant» comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.
Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette contemplation.
«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.
—Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.
—Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de bâbord ou de tribord.
—Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit
Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.
Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami, machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.
Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:
«Le Duncan! le Duncan!
—Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se précipitant sur le rivage.
En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher le pied des bancs.
Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures du Duncan. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord amures, sous son hunier au bas ris.
Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa carabine, la déchargea dans la direction du yacht.
On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien retentit, réveillant les échos des dunes.
Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.
«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du Duncan!»
Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à la limite du rivage. Aussitôt, le Duncan, changeant son hunier et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de plus près la côte.
Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du bord.
«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop dure!
—John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter son navire.
—Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le yacht qui roulait violemment.
—Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.
—Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le major.
Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de retour.
Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des flots.
Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:
«Viens», dit-il.
L’indien secoua doucement la tête.
«Viens, ami, reprit Glenarvan.
—Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense étendue des plaines.
Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière, refusa le prix de ses services en disant:
«Par amitié.»
Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe. Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas plus riches que lui.
Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.
«Ma femme», dit-il.
Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces simples mots:
«Bonne et belle!»
Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots, vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon. Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux. Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa distribution.
En ce moment, l’embarcation du Duncan approchait; elle se glissa dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt échouer au rivage.
«Ma femme? demanda Glenarvan.
—Ma sœur? s’écria Robert.
—Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»
Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot. Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras et le regarda avec tendresse.
«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!
—Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.
—Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.
—Quien sabe?» répondit Thalcave, en levant son bras vers le ciel.
Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna, emporté par la mer descendante.
Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert s’élançait le premier à bord du Duncan et se jetait au cou de Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de ses joyeux hurrahs.
Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et, s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes épreuves leur généreuse intrépidité.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre I Le retour à bord
Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir. Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance! Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la certitude de le retrouver.»
Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre l’espoir aux passagères du Duncan.
En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux qui revenaient à bord.
Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne voyaient pas le capitaine.
«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais, la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord, que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même, les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses rassurantes paroles.
Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition, et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel. Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne lui eussent offert un refuge.
«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit en digne fils du capitaine Grant!»
Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses joues encore humides des larmes de la jeune fille.
On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il voulut embrasser tout l’équipage du Duncan, et, soutenant que lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.
Le stewart ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle politesse, qu’en annonçant le déjeuner.
«Le déjeuner? s’écria Paganel.
—Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.
—Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des serviettes?
—Sans doute, monsieur Paganel.
—Et on ne mangera ni charqui, ni œufs durs, ni filets d’autruche?
—Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.
—Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une fiction, une chimère!
—Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel, répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.
—Voici mon bras, dit le galant géographe.
—Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le Duncan? demanda John Mangles.
—Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»
Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression, afin de partir au premier signal.
Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide toilette, prirent place à la table.
On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent, et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.
Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.
«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est bon, et je ne regrette pas mon erreur.
—Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.
—Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!
—Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes compliments, Paganel, mes sincères compliments!»
On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre propos.
«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il accompli?
—Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine. Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris la route du détroit de Magellan.
—Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je n’étais pas là!
—Pendez-vous! dit le major.
—Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce conseil! répliqua le géographe.
—Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même temps doubler le cap Horn.
—Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.
Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du Britannia. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le Duncan longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les côtes de la Patagonie.