Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut forcé de la renouveler.
«Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!»
Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit en devoir d’écrire.
Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le Duncan…»
Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par hasard, sur le numéro de l’Australian and New Zealand, qui gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa dictée.
«Eh bien? Paganel, dit Glenarvan.
—Ah! fit le géographe, en poussant un cri.
—Qu’avez-vous? demanda le major.
—Rien! Rien!» répondit Paganel.
Puis, plus bas, il répétait: «Aland! Aland! Aland!»
Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait, cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres. Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien comprendre à cette inexplicable agitation.
Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme:
«Quand vous voudrez, mylord, je suis à vos ordres.»
Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement libellée en ces termes:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le Duncan par trente-sept degrés de latitude à la côte orientale de l’Australie…»
—De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!»
Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée. Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit l’adresse suivante:
Tom Austin, second à bord du yacht le Duncan, Melbourne.
Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots incompréhensibles: «Aland! Aland! Zealand!»
Chapitre XXI Quatre jours d’angoisse
Le reste de la journée s’écoula sans autre incident.
On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de dévouement.
Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées. Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même:
«Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon?
Il est trop tard!»
Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à travers un pays peu connu.
Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer.
Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués. Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement les convicts et de mener à bien son importante mission.
À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or, avant six jours, le Duncan mouillerait dans la baie Twofold. Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady réussît dans sa périlleuse entreprise.
À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit sur le sol.
L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous.
Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait hors de l’atteinte des convicts.
Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement.
John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de malfaiteurs.
Mulrady se mit en selle.
«Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan. Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy, qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave matelot, et que Dieu te conduise.»
Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert, eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot.
«Adieu, mylord», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt par un sentier qui longeait la lisière du bois.
En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche sur le sol détrempé.
Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages, qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore l’horreur de la nuit.
Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement clos.
Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors.
Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était facile, possible par conséquent.
Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage. Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux déchaînées.
Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors avec attention.
Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint jusqu’à eux.
John Mangles alla rapidement au major.
«Vous avez entendu? Lui dit-il.
—Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal?
—Un homme», répondit John Mangles.
Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du chariot.
En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la bâche.
«Dans quelle direction? demanda-t-il.
—Là, fit John, indiquant le sombre track dans la direction prise par Mulrady.
—À quelle distance?
—Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois milles au moins.
—Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule.
—N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous éloigner du chariot.
—Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables! reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs.
—Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence.
—Vous ne pouvez quitter le campement, mylord, dit John, j’irai seul.
—Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie.
Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces, nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second.
Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni attendu aucun secours.»
En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile.
La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore.
Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué, cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur, n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce.
«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami. Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent! D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel sentier prendre?…»
En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se fit entendre.
«Écoutez!» dit Glenarvan.
Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces mots se firent entendre:
«À moi! à moi!»
C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major s’élancèrent dans sa direction.
Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres gémissements.
Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang.
La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure
des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que
Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de
Mulrady.
À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett, quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de poignard que le malheureux avait au flanc droit.
Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé, prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie. Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques gorgées d’eau.
Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit répéter:
«Mylord… La lettre… Ben Joyce…»
Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi? N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher d’arriver au Duncan? cette lettre…
Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom
Austin ne s’y trouvait plus!
La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une fièvre ardente le dévorait.
Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus compatissantes.
Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau, avait encore cédé.
Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait s’enliser plus profondément.
John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben Joyce ni de sa bande.
Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là, deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady. L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa figure, décomposée par la mort, faisait horreur.
Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé par la gravité de la situation.
«on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il.
—Cependant, il le faut, mylord, répondit John Mangles, et je tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir.
—Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant ces deux cents milles!»
En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il égaré à travers ce désert?
Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés?
«Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie Twofold à petites journées et de là nous expédierons au Duncan par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte.
—C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel.
—Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits. Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous protège nous-mêmes!»
Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour gagner la baie Twofold.
De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au Duncan.
Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du matelot!
En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés.
Ils semblaient avoir repris espoir.
«Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de lord Glenarvan.
—Mulrady?…
—Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée.
Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra.
—Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan.
—Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les troubler.»
Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son assoupissement, et la fièvre avait diminué.
Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major. Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le major dut se rendre.
Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand
Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de
Mac Nabbs.
Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut. Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave préoccupation.
Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse.
Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major venait d’apprendre.
En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait l’obscurité de la nuit.
D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles environ, quand plusieurs hommes, —cinq, croit-il, —se jetèrent à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce. Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le renversa.
Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance.
Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait.
Puis, ces paroles furent prononcées:
«J’ai la lettre, dit un des convicts. —donne, répondit Ben
Joyce, et maintenant le Duncan est à nous!»
À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un cri.
Mac Nabbs continua:
«À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval. Dans deux jours, je serai à bord du Duncan; dans six, à la baie Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du mylord sera encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la mer, avec un navire comme le Duncan, nous serons les maîtres de l’océan Indien. —hurrah pour Ben Joyce!» s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort.
Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.»
Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens.
«Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon Duncan aux mains de ces bandits!
—Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et alors…
—Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces misérables! dit Paganel.
—Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson.
—Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de
Kemple-Pier, nous y passerons aussi.
—Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena.
—On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans défense à la troupe de Ben Joyce?»
L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable, mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand même.
«Mylord, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller le reconnaître. Je m’en charge.
—Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel.
Cette proposition acceptée, John Mangles et Paganel se préparèrent à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui devaient battre les rives.
Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des grands roseaux de la rivière.
Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives.
Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour.
Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une marche de dix milles.
«Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant d’eux.
—Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont passé, en effet. Mais…
—Mais… Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur.
—Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel.
Chapitre XXII Eden
Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir. Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent observer la rivière, afin d’organiser le passage.
Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur. C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les bras croisés, la tête basse, demeurait immobile.
«Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit
John Mangles.
—Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi jeune homme, attendons!»
Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans
les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy.
Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser.
Mais en vain.
Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas été plus infranchissable.
Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il occupât le premier compartiment du chariot.
Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible.
Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan. Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être, Ben Joyce arrivait à bord du yacht!
Quand le Duncan, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en rapprochait!
John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il construisit un canot à la manière australienne, avec de larges morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation bien fragile.
Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force, l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous, disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur.
Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses liquides.
Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le Duncan.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des convicts!
Cependant, il était impossible que cet état de choses se prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21, constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage, commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses observations.
«Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard!
—Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au campement, répliqua le major.
—En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage sera praticable.
—Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria
Glenarvan.
—Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles.
Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le Duncan fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a subi un jour, deux jours de retard!
—Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie
Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete!
—Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à temps pour prévenir un malheur?
—Partons!» s’écria Glenarvan.
Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une embarcation de grande dimension.
L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé. Il ne fut achevé que le lendemain.
Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le
torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai.
Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite,
John espérait atteindre la rive opposée.
À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec le chariot et la tente.
Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence marchait rapidement.
À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière, il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient, prêts à leur porter secours.
«Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot.
—Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une main robuste.
—Attention, et soutiens-nous contre le courant.»
John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne. Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action des rames.
Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle, les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait.
Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là, le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité.
John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser dans une direction oblique.
Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille.
Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens.
Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref, tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en allèrent à la dérive avec les débris du radeau.
La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si ce n’est par des bushrangers féroces et pillards.
On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour attendre des secours de Delegete.
Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis le 16, le Duncan avait quitté Melbourne. Que lui faisaient maintenant quelques heures de retard?
«Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une civière, et nous te porterons tour à tour.»
La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en marche.
Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y trouveraient pas même le Duncan pour les rapatrier!
Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage de la civière.
Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette fatigue, accrue encore par une forte chaleur.
Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine du major.
La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région, c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la fréquentaient pas.
Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid, une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23.
La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un mot ou d’un regard.
On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait égalé celle d’un mouton.
Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os.
Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne, ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite de fanons de baleine.
C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt par le feu.
Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride comme cette région semée de débris de quartz.
Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se relever.
Mais quand tout manque à l’homme, lorsqu’il se voit sans ressources, à l’instant où il pense que l’heure est venue de succomber à la peine, alors se manifeste l’intervention de la providence.
L’eau, elle l’offrit dans des «céphalotes», espèces de godets remplis d’un bienfaisant liquide, qui pendaient aux branches d’arbustes coralliformes. Tous s’y désaltérèrent et sentirent la vie se ranimer en eux.
La nourriture, ce fut celle qui soutient les indigènes, quand le gibier, les insectes, les serpents viennent à manquer. Paganel découvrit, dans le lit desséché d’un creek, une plante dont les excellentes propriétés lui avaient été souvent décrites par un de ses collègues de la société de géographie.
C’était le «nardou», un cryptogame de la famille des marsiléacées, celui-là même qui prolongea la vie de Burke et de King dans les déserts de l’intérieur.
Sous ses feuilles, semblables à celles du trèfle, poussaient des sporules desséchées. Ces sporules, grosses comme une lentille, furent écrasées entre deux pierres, et donnèrent une sorte de farine. On en fit un pain grossier, qui calma les tortures de la faim. Cette plante se trouvait abondamment à cette place. Olbinett put donc en ramasser une grande quantité, et la nourriture fut assurée pour plusieurs jours.
Le lendemain, 24, Mulrady fit une partie de la route à pied. Sa blessure était entièrement cicatrisée. La ville de Delegete n’était plus qu’à dix milles, et le soir, on campa par 149 de longitude sur la frontière même de la Nouvelle Galles du sud.
Une pluie fine et pénétrante tombait depuis quelques heures. Tout abri eût manqué, si, par hasard, John Mangles n’eût découvert une hutte de scieurs, abandonnée et délabrée. Il fallut se contenter de cette misérable cahute de branchages et de chaumes.
Wilson voulut allumer du feu afin de préparer le pain de nardou, et il alla ramasser du bois mort qui jonchait le sol. Mais quand il s’agit d’enflammer ce bois, il ne put y parvenir. La grande quantité de matière alumineuse qu’il renfermait empêchait toute combustion. C’était le bois incombustible que Paganel avait cité dans son étrange nomenclature des produits australiens.
Il fallut donc se passer de feu, de pain par conséquent, et dormir dans les vêtements humides, tandis que les oiseaux rieurs, cachés dans les hautes branches, semblaient bafouer ces infortunés voyageurs.
Cependant, Glenarvan touchait au terme de ses souffrances. Il était temps. Les deux jeunes femmes faisaient d’héroïques efforts, mais leurs forces s’en allaient d’heure en heure. Elles se traînaient, elles ne marchaient plus.
Le lendemain, on partit dès l’aube. À onze heures, apparut Delegete, dans le comté de Wellesley, à cinquante milles de la baie Twofold.
Là, des moyens de transport furent rapidement organisés. En se sentant si près de la côte, l’espoir revint au cœur de Glenarvan. Peut-être, s’il y avait eu le moindre retard, devancerait-il l’arrivée du Duncan! en vingt-quatre heures, il serait parvenu à la baie!
À midi, après un repas réconfortant, tous les voyageurs, installés dans un mail-coach, quittèrent Delegete au galop de cinq chevaux vigoureux.
Les postillons, stimulés par la promesse d’une bonne-main princière, enlevaient la rapide voiture sur une route bien entretenue. Ils ne perdaient pas deux minutes aux relais, qui se succédaient de dix milles en dix milles. Il semblait que Glenarvan leur eût communiqué l’ardeur qui le dévorait.
Toute la journée, on courut ainsi à raison de six milles à l’heure, toute la nuit aussi.
Le lendemain, au soleil levant, un sourd murmure annonça l’approche de l’océan Indien. Il fallut contourner la baie pour atteindre le rivage au trente-septième parallèle, précisément à ce point où Tom Austin devait attendre l’arrivée des voyageurs.
Quand la mer apparut, tous les regards se portèrent au large, interrogeant l’espace. Le Duncan, par un miracle de la providence, était-il là, courant bord sur bord, comme un mois auparavant, par le travers du cap Corrientes, sur les côtes argentines?
On ne vit rien. Le ciel et l’eau se confondaient dans un même horizon. Pas une voile n’animait la vaste étendue de l’océan.
Un espoir restait encore. Peut-être Tom Austin avait-il cru devoir jeter l’ancre dans la baie Twofold, car la mer était mauvaise, et un navire ne pouvait se tenir en sûreté sur de pareils atterrages.
«À Eden!» dit Glenarvan.
Aussitôt, le mail-coach reprit à droite la route circulaire qui prolongeait les rivages de la baie, et se dirigea vers la petite ville d’Eden, distante de cinq milles.
Les postillons s’arrêtèrent non loin du feu fixe qui signale l’entrée du port. Quelques navires étaient mouillés dans la rade, mais aucun ne déployait à sa corne le pavillon de Malcolm.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, descendirent de voiture, coururent à la douane, interrogèrent les employés et consultèrent les arrivages des derniers jours. Aucun navire n’avait rallié la baie depuis une semaine.
«Ne serait-il pas parti! s’écria Glenarvan, qui, par un revirement facile au cœur de l’homme, ne voulait plus désespérer. Peut-être sommes-nous arrivés avant lui!»
John Mangles secoua la tête. Il connaissait Tom Austin. Son second n’aurait jamais retardé de dix jours l’exécution d’un ordre.
«Je veux savoir à quoi m’en tenir, dit Glenarvan.
Mieux vaut la certitude que le doute!»
Un quart d’heure après, un télégramme était lancé au syndic des shipbrokers de Melbourne. Puis, les voyageurs se firent conduire à l’hôtel Victoria.
À deux heures, une dépêche télégraphique fut remise à lord
Glenarvan. Elle était libellée en ces termes:
«Lord Glenarvan, Eden, «Twofold-Bay.
«Duncan parti depuis 18 courant pour destination inconnue.
«J Andrew S B «
La dépêche tomba des mains de Glenarvan.
Plus de doute! L’honnête yacht écossais, aux mains de Ben Joyce, était devenu un navire de pirates!
Ainsi finissait cette traversée de l’Australie, commencée sous de si favorables auspices. Les traces du capitaine Grant et des naufragés semblaient être irrévocablement perdues; cet insuccès coûtait la vie de tout un équipage; lord Glenarvan succombait à la lutte, et ce courageux chercheur, que les éléments conjurés n’avaient pu arrêter dans les pampas, la perversité des hommes venait de le vaincre sur le continent australien.
TROISIÈME PARTIE
Chapitre I Le Macquarie
Si jamais les chercheurs du capitaine Grant devaient désespérer de le revoir, n’était-ce pas en ce moment où tout leur manquait à la fois?
Sur quel point du monde tenter une nouvelle expédition? Comment explorer de nouveaux pays?
Le Duncan n’existait plus, et un rapatriement immédiat n’était pas même possible. Ainsi donc l’entreprise de ces généreux écossais avait échoué.
L’insuccès! Triste mot qui n’a pas d’écho dans une âme vaillante, et, cependant, sous les coups de la fatalité, il fallait bien que Glenarvan reconnût son impuissance à poursuivre cette œuvre de dévouement.
Mary Grant, dans cette situation, eut le courage de ne plus prononcer le nom de son père. Elle contint ses angoisses en songeant au malheureux équipage qui venait de périr. La fille s’effaça devant l’amie, et ce fut elle qui consola Lady Glenarvan, après en avoir reçu tant de consolations!
La première, elle parla du retour en Écosse. À la voir si courageuse, si résignée, John Mangles l’admira.
Il voulut faire entendre un dernier mot en faveur du capitaine, mais Mary l’arrêta d’un regard, et, plus tard, elle lui dit:
«Non, monsieur John, songeons à ceux qui se sont dévoués. Il faut que lord Glenarvan retourne en Europe!
—Vous avez raison, miss Mary, répondit John Mangles, il le faut. Il faut aussi que les autorités anglaises soient informées du sort du Duncan. Mais ne renoncez pas à tout espoir. Les recherches que nous avons commencées, plutôt que de les abandonner, je les reprendrais seul! Je retrouverai le capitaine Grant, ou je succomberai à la tâche!»
C’était un engagement sérieux que prenait John Mangles. Mary l’accepta, et elle tendit sa main vers la main du jeune capitaine, comme pour ratifier ce traité. De la part de John Mangles, c’était un dévouement de toute sa vie; de la part de Mary, une inaltérable reconnaissance.
Pendant cette journée, le départ fut décidé définitivement. On résolut de gagner Melbourne sans retard. Le lendemain, John alla s’enquérir des navires en partance. Il comptait trouver des communications fréquentes entre Eden et la capitale de Victoria.
Son attente fut déçue. Les navires étaient rares.
Trois ou quatre bâtiments, ancrés dans la baie de Twofold, composaient toute la flotte marchande de l’endroit. Aucun en destination de Melbourne ni de Sydney, ni de Pointe-De-Galles. Or, en ces trois ports de l’Australie seulement, Glenarvan eût trouvé des navires en charge pour l’Angleterre. En effet, la Peninsular oriental steam navigation company a une ligne régulière de paquebots entre ces points et la métropole.
Dans cette conjoncture, que faire? Attendre un navire? on pouvait s’attarder longtemps, car la baie de Twofold est peu fréquentée. Combien de bâtiments passent au large et ne viennent jamais atterrir!
Après réflexions et discussions, Glenarvan allait se décider à gagner Sydney par les routes de la côte, lorsque Paganel fit une proposition à laquelle personne ne s’attendait.
Le géographe avait été rendre de son côté une visite à la baie
Twofold. Il savait que les moyens de transport manquaient pour
Sydney et Melbourne.
Mais de ces trois navires mouillés en rade, l’un se préparait à partir pour Auckland, la capitale d’Ikana-Maoui, l’île nord de la Nouvelle-Zélande.
Or, Paganel proposa de fréter le bâtiment en question, et de gagner Auckland, d’où il serait facile de retourner en Europe par les bateaux de la compagnie péninsulaire.
Cette proposition fut prise en considération sérieuse. Paganel, d’ailleurs, ne se lança point dans ces séries d’arguments dont il était habituellement si prodigue. Il se borna à énoncer le fait, et il ajouta que la traversée ne durerait pas plus de cinq ou six jours. La distance qui sépare l’Australie de la Nouvelle-Zélande n’est, en effet, que d’un millier de milles.
Par une coïncidence singulière, Auckland se trouvait situé précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle que les chercheurs suivaient obstinément depuis la côte de l’Araucanie. Certes, le géographe, sans être taxé de partialité, aurait pu tirer de ce fait un argument favorable à sa proposition. C’était, en effet, une occasion toute naturelle de visiter les accores de la Nouvelle-Zélande.
Cependant, Paganel ne fit pas valoir cet avantage.
Après deux déconvenues successives, il ne voulait pas sans doute hasarder une troisième interprétation du document. D’ailleurs, qu’en eût-il tiré? Il y était dit d’une façon péremptoire qu’un «continent» avait servi de refuge au capitaine Grant, non pas une île. Or, ce n’était qu’une île, cette Nouvelle-Zélande. Ceci paraissait décisif. Quoi qu’il en soit, pour cette raison ou pour toute autre, Paganel ne rattacha aucune idée d’exploration nouvelle à cette proposition de gagner Auckland. Il fit seulement observer que des communications régulières existaient entre ce point et la Grande-Bretagne, et qu’il serait facile d’en profiter.
John Mangles appuya la proposition de Paganel. Il en conseilla l’adoption, puisqu’on ne pouvait attendre l’arrivée problématique d’un navire à la baie Twofold. Mais, avant de passer outre, il jugea convenable de visiter le bâtiment signalé par le géographe. Glenarvan, le major, Paganel, Robert et lui prirent une embarcation, et, en quelques coups d’avirons, ils accostèrent le navire mouillé à deux encablures du quai.
C’était un brick de deux cent cinquante tonneaux, nommé le Macquarie. Il faisait le cabotage entre les différents ports de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Le capitaine, ou, pour mieux dire, le «master», reçut assez grossièrement ses visiteurs. Ils virent bien qu’ils avaient affaire à un homme sans éducation, que ses manières ne distinguaient pas essentiellement des cinq matelots de son bord. Une grosse figure rouge, des mains épaisses, un nez écrasé, un œil crevé, des lèvres encrassées par la pipe, avec cela l’air brutal, faisaient de Will Halley un triste personnage. Mais on n’avait pas le choix, et, pour une traversée de quelques jours, il ne fallait pas y regarder de si près.
«Que voulez-vous, vous autres? demanda Will Halley à ces inconnus qui prenaient pied sur le pont de son navire.
—Le capitaine? répondit John Mangles.
—C’est moi, dit Halley. Après?
—Le Macquarie est en charge pour Auckland?
—Oui. Après?
—Qu’est-ce qu’il porte?
—Tout ce qui se vend et tout ce qui s’achète. Après?
—Quand part-il?
—Demain, à la marée de midi. Après?
—Prendrait-il des passagers?
—C’est selon les passagers, et s’ils se contentaient de la gamelle du bord.
—Ils apporteraient leurs provisions.
—Après?
—Après?
—Oui. Combien sont-ils?
—Neuf, dont deux dames.
—Je n’ai pas de cabines.
—On s’arrangera du roufle qui sera laissé à leur disposition.
—Après?
—Acceptez-vous? dit John Mangles, que les façons du capitaine n’embarrassaient guère.
—Faut voir», répondit le patron du Macquarie.
Will Halley fit un tour ou deux, frappant le pont de ses grosses bottes ferrées, puis il revint brusquement sur John Mangles.
«Qu’est-ce qu’on paye? dit-il.
—Qu’est-ce qu’on demande? répondit John.
—Cinquante livres.»
Glenarvan fit un signe d’assentiment.
«Bon! Cinquante livres, répondit John Mangles.
—Mais le passage tout sec, ajouta Will Halley.
—Tout sec.
—Nourriture à part.
—À part.
—Convenu. Après? dit Will en tendant la main.
—Hein?
—Les arrhes?
—Voici la moitié du prix, vingt-cinq livres, dit John Mangles, en comptant la somme au master, qui l’empocha sans dire merci.
—Demain à bord, fit-il. Avant midi. Qu’on y soit où qu’on n’y soit pas, je dérape.
—On y sera.»
Ceci répondu, Glenarvan, le major, Robert, Paganel et John Mangles quittèrent le bord, sans que Will Halley eût seulement touché du doigt le surouet collé à sa tignasse rouge.
«Quel butor! dit John.
—Eh bien, il me va, répondit Paganel. C’est un vrai loup de mer.
—Un vrai ours! répliqua le major.
—Et j’imagine, ajouta John Mangles, que cet ours-là doit avoir fait, dans le temps, trafic de chair humaine.
—Qu’importe! répondit Glenarvan, du moment qu’il commande le Macquarie, et que le Macquarie va à la Nouvelle-Zélande. De Twofold-Bay à Auckland on le verra peu; après Auckland, on ne le verra plus.»
Lady Helena et Mary Grant apprirent avec plaisir que le départ était fixé au lendemain. Glenarvan leur fit observer que la Macquarie ne valait pas le Duncan pour le confort. Mais, après tant d’épreuves, elles n’étaient pas femmes à s’embarrasser de si peu. Mr Olbinett fut invité à se charger des approvisionnements. Le pauvre homme, depuis la perte du Duncan, avait souvent pleuré la malheureuse mistress Olbinett restée à bord, et, par conséquent, victime avec tout l’équipage de la férocité des convicts. Cependant, il remplit ses fonctions de stewart avec son zèle accoutumé, et la «nourriture à part» consista en vivres choisis qui ne figurèrent jamais à l’ordinaire du brick. En quelques heures ses provisions furent faites.
Pendant ce temps, le major escomptait chez un changeur des traites que Glenarvan avait sur l’Union-Bank de Melbourne. Il ne voulait pas être dépourvu d’or, non plus que d’armes et de munitions; aussi renouvela-t-il son arsenal.
Quant à Paganel, il se procura une excellente carte de la
Nouvelle-Zélande, publiée à Édimbourg par Johnston.
Mulrady allait bien alors. Il se ressentait à peine de la blessure qui mit ses jours en danger. Quelques heures de mer devaient achever sa guérison. Il comptait se traiter par les brises du Pacifique.
Wilson fut chargé de disposer à bord du Macquarie le logement des passagers. Sous ses coups de brosse et de balai, le roufle changea d’aspect. Will Halley, haussant les épaules, laissa le matelot faire à sa guise. De Glenarvan, de ses compagnes et de ses compagnons, il ne se souciait guère. Il ne savait même pas leur nom et ne s’en inquiéta pas. Ce surcroît de chargement lui valait cinquante livres, voilà tout, et il le prisait moins que les deux cents tonneaux de cuirs tannés dont regorgeait sa cale. Les peaux d’abord, les hommes ensuite. C’était un négociant. Quant à ses qualités de marin, il passait pour un assez bon pratique de ces mers que les récifs de coraux rendent très dangereuses.
Pendant les dernières heures de cette journée, Glenarvan voulut retourner à ce point du rivage coupé par le trente-septième parallèle. Deux motifs l’y poussaient.
Il désirait visiter encore une fois cet endroit présumé du naufrage. En effet, Ayrton était certainement le quartier-maître du Britannia, et le Britannia pouvait s’être réellement perdu sur cette partie de la côte australienne; sur la côte est à défaut de la côte ouest. Il ne fallait donc pas abandonner légèrement un point que l’on ne devait plus revoir.
Et puis, à défaut du Britannia, le Duncan, du moins, était tombé là entre les mains des convicts. Peut-être y avait-il eu combat! Pourquoi ne trouverait-on pas sur le rivage les traces d’une lutte, d’une suprême résistance? Si l’équipage avait péri dans les flots, les flots n’auraient-ils pas rejeté quelques cadavres à la côte?
Glenarvan, accompagné de son fidèle John, opéra cette reconnaissance. Le maître de l’hôtel Victoria mit deux chevaux à leur disposition, et ils reprirent cette route du nord qui contourne la baie Twofold.
Ce fut une triste exploration. Glenarvan et le capitaine John chevauchaient sans parler.
Mais ils se comprenaient. Mêmes pensées, et, partant, mêmes angoisses torturaient leur esprit. Ils regardaient les rocs rongés par la mer. Ils n’avaient besoin ni de s’interroger ni de se répondre.
On peut s’en rapporter au zèle et à l’intelligence de John pour affirmer que chaque point du rivage fut scrupuleusement exploré, les moindres criques examinées avec soin comme les plages déclives et les plateaux sableux où les marées du Pacifique, médiocres cependant, auraient pu jeter une épave.
Mais aucun indice ne fut relevé, de nature à provoquer en ces parages de nouvelles recherches.
La trace du naufrage échappait encore.
Quant au Duncan, rien non plus. Toute cette portion de l’Australie, riveraine de l’océan, était déserte.
Toutefois, John Mangles découvrit sur la lisière du rivage des traces évidentes de campement, des restes de feux récemment allumés sous des myalls isolés. Une tribu nomade de naturels avait-elle donc passé là depuis quelques jours? Non, car un indice frappa les yeux de Glenarvan et lui démontra d’une incontestable façon que des convicts avaient fréquenté cette partie de la côte.
Cet indice, c’était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un haillon sinistre abandonné au pied d’un arbre. Elle portait le numéro matricule du pénitentiaire de Perth. Le forçat n’était plus là, mais sa défroque sordide répondait pour lui.
Cette livrée du crime, après avoir vêtu quelque misérable, achevait de pourrir sur ce rivage désert.
«Tu vois, John! dit Glenarvan, les convicts sont arrivés jusqu’ici! Et nos pauvres camarades du Duncan?…
—Oui! répondit John d’une voix sourde, il est certain qu’ils n’ont pas été débarqués, qu’ils ont péri…
—Les misérables! s’écria Glenarvan. S’ils tombent jamais entre mes mains, je vengerai mon équipage!…»
La douleur avait durci les traits de Glenarvan.
Pendant quelques minutes, le lord regarda l’immensité des flots, cherchant peut-être d’un dernier regard quelque navire perdu dans l’espace. Puis ses yeux s’éteignirent, il redevint lui-même, et, sans ajouter un mot ni faire un geste, il reprit la route d’Eden au galop de son cheval.
Une seule formalité restait à remplir, la déclaration au constable des événements qui venaient de s’accomplir. Elle fut faite le soir même à Thomas Banks. Ce magistrat put à peine dissimuler sa satisfaction en libellant son procès-verbal. Il était tout simplement ravi du départ de Ben Joyce et de sa bande. La ville entière partagea son contentement. Les convicts venaient de quitter l’Australie, grâce à un nouveau crime, il est vrai, mais enfin ils étaient partis. Cette importante nouvelle fut immédiatement télégraphiée aux autorités de Melbourne et de Sydney.
Sa déclaration achevée, Glenarvan revint à l’hôtel Victoria.
Les voyageurs passèrent fort tristement cette dernière soirée.
Leurs pensées erraient sur cette terre féconde en malheurs. Ils se
rappelaient tant d’espérances si légitimement conçues au cap
Bernouilli, si cruellement brisées à la baie Twofold!
Paganel, lui, était en proie à une agitation fébrile. John Mangles, qui l’observait depuis l’incident de la Snowy-River, sentait que le géographe voulait et ne voulait pas parler. Maintes fois il l’avait pressé de questions auxquelles l’autre n’avait pas répondu.
Cependant, ce soir-là, John, le reconduisant à sa chambre, lui demanda pourquoi il était si nerveux.
«Mon ami John, répondit évasivement Paganel, je ne suis pas plus nerveux que d’habitude.
—Monsieur Paganel, reprit John, vous avez un secret qui vous étouffe!
—Eh bien! Que voulez-vous, s’écria le géographe gesticulant, c’est plus fort que moi!
—Qu’est-ce qui est plus fort que vous?
—Ma joie d’un côté, mon désespoir de l’autre.
—Vous êtes joyeux et désespéré à la fois?
—Oui, joyeux et désespéré d’aller visiter la Nouvelle-Zélande.
—Est-ce que vous auriez quelque indice? demanda vivement John
Mangles. Est-ce que vous avez repris la piste perdue?
—Non, ami John! on ne revient pas de la Nouvelle-Zélande! mais, cependant… Enfin, vous connaissez la nature humaine! Il suffit qu’on respire pour espérer! Et ma devise, c’est «spiro, spero,» qui vaut les plus belles devises du monde!»
Chapitre II Le passé du pays où l’on va
Le lendemain, 27 janvier, les passagers du Macquarie étaient installés à bord dans l’étroit roufle du brick. Will Halley n’avait point offert sa cabine aux voyageuses. Politesse peu regrettable, car la tanière était digne de l’ours.
À midi et demi, on appareilla avec le jusant. L’ancre vint à pic et fut péniblement arrachée du fond. Il ventait du sud-ouest une brise modérée. Les voiles furent larguées peu à peu. Les cinq hommes du bord manœuvraient lentement. Wilson voulut aider l’équipage. Mais Halley le pria de se tenir tranquille et de ne point se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il avait l’habitude de se tirer tout seul d’affaire et ne demandait ni aide ni conseils.
Ceci était à l’adresse de John Mangles, que la gaucherie de certaines manœuvres faisait sourire.
John le tint pour dit, se réservant d’intervenir, de fait sinon de droit, au cas où la maladresse de l’équipage compromettrait la sûreté du navire.
Cependant, avec le temps et les bras des cinq matelots stimulés par les jurons du master, la voilure fut établie. Le Macquarie courut grand largue, bâbord amure, sous ses basses voiles, ses huniers, ses perroquets, sa brigantine et ses focs.
Plus tard, les bonnettes et les cacatois furent hissés. Mais, malgré ce renfort de toiles, le brick avançait à peine. Ses formes renflées de l’avant, l’évasement de ses fonds, la lourdeur de son arrière, en faisaient un mauvais marcheur, le type parfait du «sabot.»
Il fallut en prendre son parti. Heureusement, et si mal que naviguât le Macquarie, en cinq jours, six au plus, il devait avoir atteint la rade d’Auckland.
À sept heures du soir, on perdit de vue les côtes de l’Australie et le feu fixe du port d’Eden. La mer, assez houleuse, fatiguait le navire; il tombait lourdement dans le creux des vagues. Les passagers éprouvèrent de violentes secousses qui rendirent pénible leur séjour dans le roufle.
Cependant, ils ne pouvaient rester sur le pont, car la pluie était violente. Ils se virent donc condamnés à un emprisonnement rigoureux.
Chacun alors se laissa aller au courant de ses pensées. On causa peu. C’est à peine si lady Helena et Mary Grant échangeaient quelques paroles.
Glenarvan ne tenait pas en place. Il allait et venait, tandis que le major demeurait immobile.
John Mangles, suivi de Robert, montait de temps en temps sur le pont pour observer la mer. Quant à Paganel, il murmurait dans son coin des mots vagues et incohérents.
À quoi songeait le digne géographe? À cette Nouvelle-Zélande vers laquelle la fatalité le conduisait. Toute son histoire, il la refaisait dans son esprit, et le passé de ce pays sinistre réapparaissait à ses yeux.
Mais y avait-il dans cette histoire un fait, un incident qui eût jamais autorisé les découvreurs de ces îles à les considérer comme un continent?