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Les enfants du Ghetto

Chapter 2: I
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About This Book

The narrative renders daily life in a congested immigrant quarter of London's East End, centering on a poor family whose children and their humiliated father navigate hunger, work scarcity, and communal charity. Through episodes at school, soup kitchens, workshops, and domestic scenes, it depicts tensions between religious tradition and social change, communal bonds and individual yearnings, blending gritty social detail with moments of warmth, resilience, irony, and quiet tragedy to portray a vibrant, precarious neighborhood and its inhabitants' attempts to survive and aspire.

I

A une époque morte et oubliée un mauvais plaisant avait appelé cette rue Fashion Street — la rue à la mode. — La plupart des gens qui y vivent aujourd’hui ne peuvent même pas se rendre compte de l’ironie de ce nom : c’est, dans l’East End de Londres, une voie sombre, étroite et sordide, qui relie Spitalfields à Whitechapel, et se ramifie en nombreuses impasses. Du temps où la petite Esther Ansell en foulait le pavé malpropre, les deux extrémités de cette rue étaient à portée de voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la capitale du monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles d’araignée ont été depuis lors balayées par les réformateurs municipaux : les araignées se sont réfugiées en des recoins plus sombres encore.

A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le brouillard glacé d’un soir de décembre, un bidon rougeâtre à la main — silhouette orientale qui semblait la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine — ce paysage londonien présentait ses caractéristiques les plus ordinaires. Une chanteuse des rues, traînant une séquelle d’enfants dont elle était plus ou moins la mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux mégères, les poings sur les hanches, injuriaient leurs ancêtres respectifs, un ivrogne décrivait des zigzags en marmottant d’un air aimable ; et un joueur d’orgue, le nez plus violet que celui de son singe, faisait danser des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un réverbère.

Esther serrant étroitement sur elle son petit châle écossais, passa sans accorder la moindre attention à ces détails familiers. Par les semelles usées de ses lourdes chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue glaciale. C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute un jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par le père d’Esther. Mosès Ansell avait assez l’habitude de ces trouvailles, sans doute parce qu’il avait coutume de marcher en baissant la tête comme s’il avait toujours à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De cette attitude humiliée la providence le récompensait parfois par des aubaines. Esther, quelques semaines auparavant, avait reçu à l’école une paire de bottines neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice d’une demi-couronne, qui avait fourni du pain pendant une semaine aux frères et sœurs de la fillette. A l’école, durant quinze jours, Esther prit grand soin de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie, le profit fait par son estomac avait fini par imposer silence aux reproches de sa conscience.

On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais Esther et ses frères et sœurs n’en avaient jamais accepté. Ils ne voulaient point paraître en avoir besoin. Les airs de supériorité d’un camarade de classe sont durs à supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé n’avoue pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une chambrée de bambins dont certains ont la bourse garnie au point de pouvoir dépenser en pures superfluités jusqu’à un farthing par jour.

Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses enfants refusaient ainsi le pain qu’il ne pouvait leur donner. Les affaires ne marchaient pas, à ce moment, dans les ateliers des sweaters[1]. Mosès n’avait jamais fait que vivre au jour la journée ; et à présent il n’avait pas souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche. Il avait sollicité des secours au bureau israélite de bienfaisance. Mais la routine de cette institution l’empêche de fonctionner aussi rapidement que se vide l’estomac de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité, Mosès était un tel récidiviste !

[1] On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au rabais et se partagent les commandes de vêtements et de chaussures soumissionnées en gros par des maisons plus importantes. Souvent juifs et fort misérables eux-mêmes, ils exploitent de la façon la plus dure, malgré les lois sanitaires aisément tournées, leurs ouvriers, qui sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent jusqu’à dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire. Il y a une quinzaine d’années, on comptait dans l’East End de Londres environ 50 000 Israélites récemment émigrés.

Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on ne pouvait lui refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler l’existence, comme elle lui dissimulait les déjeuners distribués aux enfants pauvres de l’école. Tout le monde venait d’apprendre que trois fois par semaine on allait donner de la soupe et du pain au fourneau philanthropique de Fashion Street. Dans la famille Ansell, l’ouverture de cet établissement avait été considérée comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait impossible de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum presque oublié de la soupe, répandit dès ce moment une espèce de poésie sur l’hiver commençant.

Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours Esther qui allait aux provisions ; Mosès, le seul des autres membres de la famille qui eût été capable de la remplacer, était constamment occupé à prier quand il n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce soir-là, Esther se hâtait vers le fourneau philanthropique une cruche rouge à la main. Dans sa prestesse d’enfant, elle dépassa une quantité de femmes dont le but était le même et qui portaient comme elle le grossier bidon de fer blanc fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct personnel de propreté, préférait d’habitude un ustensile appartenant à son ménage. Mais aujourd’hui, il n’était pas permis de choisir, et le récipient administratif, timbré et numéroté, devait servir de bon de soupe.

Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité, une foule nombreuse s’y pressait déjà. Quelques ventres peut-être étaient remplis, mais en majorité ils étaient vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin noyait l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et une douzaine d’hommes — étranges créatures, basanées, rabougries, poilues, avec des teints boueux, qu’illuminaient des yeux noirs et brillants. Quelques-uns, pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés ; des cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient leur gorge. Çà et là, parmi les femmes, on distinguait une figure ou une taille agréable. Pour le reste, c’était un ramassis de mégères prématurément vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate, crottées jusqu’à l’échine, nu-tête, ou bien portant en guise de chapeaux des marmottes faites avec des fichus rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue. Et malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de romanesque et de pitoyable ; une irrécusable parenté s’accusait entre ces Juives polonaises, russes, allemandes, hollandaises qui ne se parlaient pourtant guère, et se poussaient durement les unes les autres. Quelques-unes portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme par acquit de conscience. Les femmes à tête nue n’avaient rien autour du cou pour se protéger du froid. Leurs gorges brunes s’étalaient, et certaines n’avaient même pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille de pacotille et des perruques noires d’un éclat peu naturel. Celles qui n’avaient pas de perruque avaient les cheveux crespelés.

A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la foule s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi à la chaux et de là dans une espèce de grange dont le plafond également blanchi à la chaux, était traversé de solives de bois.

Les murs étaient isolés du centre de la salle par des barrières, et c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que les pauvres gens s’entassaient, énervés et bavards, attendant le moment divin. Un seul bec de gaz, au plafond, éclairait ces étranges faces, leur prêtant des reliefs dont se fût réjoui Gustave Doré.

Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et tout ce qu’ils avaient de plus proche et de plus cher au monde, mourait de faim au logis. Ils savouraient voluptueusement la soupe par avance. Ils oubliaient que cette soupe n’était considérée, par ceux qui la préparaient, que comme une sorte d’appoint au salaire ; ils n’avaient pas la moindre conscience de la grande théorie économique d’après laquelle secourir les pauvres est augmenter le paupérisme, ni d’ailleurs de n’importe quelle autre théorie ; ils étaient disposés à noyer leur indépendance dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu beaucoup, qui était douée d’instincts délicats, partageait sans hésiter la conception de l’univers professée par la majeure partie de ceux qui l’entouraient : à savoir que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce qu’il lui faut terriblement trimer pour se procurer une maigre nourriture, mais que sa destinée est embellie par l’existence d’une classe restreinte et semi-divine, celle des Tékéfim ou personnes riches qui donnent ce dont ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles devenues riches, c’est ce qu’Esther ne se demandait point : pour elle cette classe constituait un élément naturel de la création, comme les nuages ou les chevaux.

Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile à rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance d’Esther, vivaient loin du Ghetto. Et chacune de leurs familles, fût-elle peu nombreuse, occupait à elle seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants, qui répandent autour d’eux un indéfinissable parfum de surhumanité, pénétraient de loin en loin dans l’école, précédés de la Directrice épanouie. Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la révérence et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on faisait bien entendu passer pour choisies au hasard dans la moyenne de la classe, émerveillaient les semi-divines visiteuses par leur connaissance approfondie de la topographie des Pyrénées ou des dissensions de Saül et de David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se terminait par une effusion de sourires, et à la satisfaction générale. Mais la plus niaise des fillettes savait à quoi s’en tenir sur cette comédie, et professait un robuste mépris pour l’incompétence des personnes semi-divines, qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles auraient le dos tourné, on n’allait pas recommencer à bavarder en sourdine, à se tirer mutuellement les cheveux, à se chiper des épingles, à copier les devoirs du prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de sa voisine.

Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de toute leur splendeur. Une majestueuse agglomération de philanthropes était installée à des places réservées, derrière un bureau blanc. La salle, qui formait un polygone assez irrégulier, était coupée en deux par une rangée de huit marmites, dont les grands couvercles de bois se levaient au moyen de poulies. Le fourneau était dans un coin. Des cuisiniers vêtus de blouses blanches et de bonnets de même couleur remuaient avec de longues cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait l’attention de reporters israélites sur le nouveau modèle de marmite qu’il avait inventé, et le surintendant de l’Œuvre conjurait les journalistes de ne pas oublier de publier son nom. Parmi les clergymen au costume sévère, les filles à marier d’un ministre de l’East End allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés et chanteurs au milieu d’une bande de corbeaux.

Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé, le Président prononça un discours d’une étendue considérable, et destiné à bien pénétrer les clergymen et autres philanthropes présents de cette conviction que la charité est une vertu. Afin de prouver cette assertion, il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas. Dès le début de ce discours on avait fermé la porte à coulisse qui séparait de la cuisine le pseudo-parc à bestiaux car la foule faisait beaucoup de bruit, des enfants vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre les aperçus moraux du Président. Quand le speech fut terminé, ces gens aux instincts grossiers, qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions matérielles, n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant. Esther dut serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi ils eussent été disloqués. A la porte de la rue battait une houleuse cohue de gamins et de filles, faméliques et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore accomplies : le président invita le rabbin à prendre la parole à son tour, et il y eut un second discours non moins long que le premier, et non moins éloquent dans le développement de cette thèse : que la charité est une vertu.

Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant refoula courageusement le reste de la foule dans le pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en chef, plongeant dans une marmite une énorme louche qui servait de mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin leva les yeux au ciel, et dit les grâces :

— Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas toutes choses !

Puis il goûta une cuillerée de la soupe ; et de même firent le président et plusieurs visiteurs. L’absorption du liquide suscita chez chacun des dégustateurs un identique sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette soirée d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée qu’elle ne devait l’être dans la suite, alors que la majeure part de la viande serait comme de juste, confisquée par les cuisiniers à titre de petit et légitime bénéfice.

Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux abords du Paradis, ces airs de dégustation béate lui faisaient venir l’eau à la bouche. Elle voyait déjà par la pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour son courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux cris éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin du délicieux liquide. Elle pensa aussi — mais en second lieu — à son père si stoïque et à sa grand’mère. Les Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de pain sec dans la matinée. Et voici : devant elle c’était la terre de Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à ses frères par Pharaon, pays merveilleux, arrosé de fleuves de soupe, planté de piles de pains : des pains sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers aussi et rangés sur des rayons comme pour le repas d’un géant.

Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans construite avec ces matériaux comestibles ; elle grelottait sous le courant d’air qui lui mordait le dos, soufflant par un interstice soudain ouvert dans la foule entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus nettement ses petits frères et sœurs blottis à la maison près du foyer sans feu. Ah, quelle heureuse nuit allait être cette nuit ! Mais il ne faudrait pas leur laisser dévorer les deux pains en une fois : ce serait une extravagance coupable : un seul suffirait au festin, l’autre serait soigneusement mis de côté. « Et demain aussi est un jour » — comme la vieille grand’mère avait coutume de dire, dans son jargon oriental. Hélas, le banquet ne devait pas être consommé aussi vite que le supposait l’imagination d’Esther ; et il fallut que d’autres divinités et semi-divinités, en tabliers blancs, se missent à proposer et à soutenir avec éloquence et prolixité des motions de remerciements au président, au rabbin, à toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur français éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour la charité anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs angoissés. La foule grouillante et toujours bavarde avança lentement puis fit une puissante irruption par l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en chemin les vitres d’une fenêtre ; les semi-divinités joignirent les mains et sourirent d’un air inspiré ; d’ingénieux misérables tentèrent un mouvement tournant vers les marmites, par la porte réservée. Les filles du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au milieu des corbeaux célibataires. Les grandes louches firent « splash » en tombant dans les marmites, la soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux blancs et aux yeux chassieux, se plaignit en excellent anglais qu’on lui refusait la soupe, sous prétexte qu’on n’avait pas encore fait enquête sur sa situation ; et ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu. Un Russe traité de la même manière se jeta sur les dalles, hurlant comme un chien.

Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à travers le brouillard, réchauffée par la cruche serrée contre sa poitrine, évitant les heurts, et ses deux pains cachés dans son tablier.

Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier sombre qui menait à sa mansarde de Royal Street. La petite Sarah pleurait avec rage. Esther, fière d’être l’ange de la délivrance, essaya de gravir à la fois les deux dernières marches de l’escalier, glissa… et tomba ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle vint s’abattre au milieu de la pièce, la cruche se brisa en mille morceaux ; la soupe odorante se répandit en flaque sur le parquet, coula sous les deux lits et, par les crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur. Esther éclata en sanglots, sa robe était toute graisseuse, ses mains saignaient, coupées par les débris. La petite Sarah devant ce désastre, s’arrêta de pleurer. Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office du soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et rougie par le froid de la mansarde, se dressant sur son grabat appela Esther « brise-tout ». Esther pleura davantage, car c’était une injustice. Elle n’avait jamais rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle ; tous les Ansell avaient appris à voir dans l’obscurité, et pressant sa tête crépue contre son corsage murmura : « Cela ne fait rien, Esty, je te ferai coucher dans mon lit neuf. »

La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la possession duquel Ikey rêvait constamment était sans doute efficace, car Esther remise sur pied sortit les deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la mauvaise. On aurait tout de même une revanche ce soir, on mangerait les deux pains en une fois. Un seul — moins la part réservée au repas du père — ne suffirait point à rassasier six estomacs voraces. Salomon et Rachel enthousiasmés par la vue des pains firent un bond, brisant la croûte avec les doigts.

— Païens, cria la grand’mère : et les ablutions et la bénédiction ?…

Salomon se faisait souvent appeler païen par la vieille. Il coiffa son bonnet et, se dirigeant vers le seau d’eau placé dans un coin de la pièce, y plongea ses mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée n’ait atteint, dans cette occasion, le minimum commandé par les lois rabbiniques. Salomon termina cette opération en marmottant quelques mots qui avaient la prétention d’être de l’hébreu et il commençait à débiter la pieuse petite prière qui précède la consommation du pain. Rachel à qui son sexe féminin rendait moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace. Salomon à son tour engloutit une énorme tranche, poussa un cri de dégoût, et cracha.

Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable.