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Les espionnes à Paris / la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia cover

Les espionnes à Paris / la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Chapter 77: POST-SCRIPTUM
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About This Book

Une série de portraits et d'enquêtes documentaires sur des femmes accusées d'espionnage à Paris pendant la guerre, centrée sur la figure de Mata Hari et plusieurs autres cas. L'auteur, ancien officier, restitue ce qu'il a vu et entendu: origines, carrières, relations, procès et sanctions, ainsi que les méthodes du contre-espionnage et du contrôle postal, la cryptographie et les ruses de guerre. L'ouvrage vise à dégonfler les légendes, informer le public et souligner que vigilance et renseignement sont essentiels à la défense, tout en rendant compte des actions des services et des juges.

IX

UN REPAIRE DE BANDITS

LA BANDE DU CAFÉ AMODRU.—L’ESPIONNAGE ET LES STUPÉFIANTS. L’ÉCOLE DE LA «ROUQUINE».

Ceci est l’histoire d’une bande de traîtres formidable, avec déguisement, désertion, emploi de stupéfiants, suicide d’amour, dénonciation, trahison dans la trahison, espionnage féminin, drame de la folie, etc., tout ce qu’il faut pour tourner un bon film américain. Oyez plutôt:

La plupart des espions envoyés en France étaient munis au départ d’un objet ou d’un produit d’origine allemande dont l’introduction en France était illicite, comme: pierres à briquet, cocaïne, morphine, cantharide, etc.

Le moyen, au premier abord, paraît stupéfiant, c’est le cas de le dire, car, employer pareille contrebande, dira-t-on, c’est aller au-devant de difficultés avec la douane ou la gendarmerie.

Oui et non. C’était un prétexte tout trouvé et fort admissible. Si par hasard l’agent était arrêté en voulant se dissimuler, il avait à invoquer un motif plausible et délictueux à la fois:

—Je suis contrebandier, soit! Mais pas espion!

Telle était la réponse préparée, réponse d’ailleurs classique de tous les inculpés d’intelligences avec l’ennemi dont la justice a eu à s’occuper.

Aussi qui dit contrebande dit, dans la plupart des cas, espionnage.

LE CENTRE DE GENÈVE

Genève était devenu le rendez-vous des déserteurs français, et, il est triste de le constater, c’est parmi eux que les Allemands recrutaient la plupart de leurs agents.

Le bureau central des renseignements se trouvait, nous l’avons dit, à Fribourg-en-Brisgau, et son représentant à Genève était une femme blonde, une Allemande, qu’on appelait la Rouquine.

Cette femme, qu’il ne faut pas confondre avec la célèbre Mlle Docktor, d’Anvers, se déplaçait fréquemment. Elle avait pour lieutenant en permanence à Genève un certain cordonnier boche du nom de Kœniger qui habitait rue Prévost-Martin et avait pour mission de centraliser les renseignements et de recruter les agents.

Lorsque Kœniger avait fait une recrue, il l’envoyait parfaire son instruction professionnelle à Fribourg. Là se trouvait la fameuse école dont nous avons déjà eu l’occasion de parler et où les méthodes de perfectionnement étaient poussées si loin qu’on enseignait aux candidats: la manière de recueillir et d’envoyer des renseignements, de passer la frontière, parfois même de rejoindre leur ancienne unité au front en faisant croire qu’ils avaient été faits prisonniers.

C’est un graveur sur métaux de Genève, appelé Lisenmenger, qui conduisait les élèves à Fribourg.

Le franchissement de la frontière se faisait près de Genève avec la complicité des restaurateurs dont les établissements étaient situés à quelques mètres des bornes limites.

COLLECTION D’UNIFORMES FRANÇAIS

Mais avant de mettre en route les espions suffisamment préparés, il fallait les habiller. Kœniger avait, à cet effet,—sans jeu de mots,—une collection considérable d’uniformes français dans sa cave. Il avait aussi une belle collection de faux papiers militaires, établis avec une rare habileté.

C’était, la plupart du temps, soit une permission, soit un congé de convalescence. Ces pièces portaient, bien entendu, tous les cachets nécessaires. Ordinairement, on se servait du timbre de l’hôpital de Bergens (Nord), ou bien du timbre de la gare du P.-L.-M. à Annemasse, ou à Bellegarde, avec la mention: «Vu au passage», ou bien encore du timbre de la gare régulatrice de Crépy-en-Valois.

Lors d’une perquisition faite chez Kœniger par les autorités suisses, on a trouvé des monceaux d’uniformes français, de permissions en blancs et de cachets de toutes sortes.

Ainsi déguisé et nanti des certificats nécessaires, l’espion passait et repassait assez facilement la frontière. S’il ne se sentait pas l’aplomb convenable pour affronter l’œil du gendarme, il se défilait par un de ces cabarets à double issue, établis sur la ligne frontière même, avec porte sur la France et porte sur la Suisse, établissements louches qu’on n’a jamais pu faire disparaître.

Un moyen employé souvent par les Allemands consistait à faire déserter des soldats français et à les envoyer pendant un certain temps dans un camp de prisonniers en Allemagne. Puis on les échangeait contre des prisonniers allemands: ils revenaient en Suisse et rentraient en France très ovationnés au milieu de leurs camarades.

D’autres fois, le déserteur rentrait simplement tout seul en racontant qu’il s’était évadé d’un camp et qu’il s’était échappé par la Suisse. On le comblait alors de douceurs et de fleurs!

AU CAFÉ AMODRU

A Genève, tous les déserteurs se fréquentaient et se connaissaient.

Murat, dont nous parlerons plus loin, a raconté que, lorsqu’il arriva en Suisse après avoir déserté, il fut interrogé par un officier suisse qui lui demanda le numéro de son régiment, son emplacement et le genre de grenade utilisée.

Pourquoi cette question de la part d’un officier suisse? Mystère et indiscrétion—au profit des Boches sans doute.

Quand le déserteur avait été interrogé, il n’avait qu’à s’adresser au premier sergent major venu pour savoir où se trouvaient le rendez-vous des déserteurs:

—Au café Amodru! lui disait-on.

Ce café était tenu par un sieur Chavanne. S’y réunissaient non seulement les déserteurs, mais aussi les espions disponibles ou en fonctions.

C’est là que trônait Michel Cayer Barrioz, originaire des Echelles, qui avait abandonné son régiment en juin 1915 pour se réfugier à Genève et entrer à la solde de Kœniger, le chef direct de toute la bande.

Cayer avait pris pour lieutenants Murat et Guaspare, deux hommes redoutables.

CANOTAGE SUR LE LAC

Le grand divertissement de toute cette clique était le canotage sur le lac de Genève. Ce sport était, paraît-il, passionnant, à ce point que l’une des femmes qui vivaient avec eux avouait au capitaine rapporteur:

—Moi, si j’ai fait de l’espionnage, c’était pour acheter un bateau et pouvoir canoter sur le lac Léman!

Dans l’argot de ce repaire, on disait, pour aller en France: «On descend»; et quand on rentrait en Suisse avec des renseignements: «On remonte».

C’est au café Amodru qu’on rencontrait aussi les deux frères Ripert, dits Lhoupart, Jean et Marius, connus aussi sous le nom de les Marseillais.

Jean Ripert était un sinistre bandit que l’on retrouve dans toutes les affaires d’espionnage. Les deux frères d’ailleurs avaient une égale audace: tous deux étaient allés en Allemagne se faire interner, puis avaient simulé une évasion, étaient revenus en Suisse, et avaient écrit à leur capitaine pour lui raconter «la manière dont ils avaient échappé aux Boches!»

Marius Ripert, le frère, avec Guaspare, avait fait une grande tournée d’espionnage dans le Midi, d’où ils avaient rapporté une ample moisson de renseignements.

Tels étaient les personnages principaux de la bande. Mais il y avait encore sept comparses, ayant chacun un rôle dans l’affaire compliquée qui nous occupe.

L’ESPIONNE QUI SE SUICIDE

Au café Amodru on rencontrait les distingués seigneurs que voici:

Forest, qui avait fait de l’espionnage dans la zone des armées grâce à de fausses permissions fabriquées par Kœniger, et était revenu en Suisse d’où les Allemands l’avaient envoyé en mission à Anvers porter des plis à Mlle Docktor.

Perrin, que les autorités suisses avaient dû poursuivre pour espionnage, tellement ses agissements étaient apparents et scandaleux.

Forestier, déserteur, qui avait fait plusieurs voyages en France.

Vignon, insoumis français, marchand de bicyclettes à Genève, où il était très connu de notre service de renseignements; de plus, anarchiste militant et agitateur à la solde des Allemands. Cet individu faisait aussi tous les commerces; il avait chez lui un dépôt de brochures défaitistes imprimées à Genève et distribuées en France, et pour compléter son achalandage un dépôt d’explosifs de toute première marque.

Le collaborateur de Vignon était Weil, un déserteur autrichien, anarchiste anarchisant, ayant pris part aux troubles révolutionnaires de Zurich en 1918, et arrêté à cette époque par la police de la libre Helvétie.

Chapeyron, condamné contumax par le Conseil de guerre de Grenoble pour intelligences avec l’ennemi.

Franciscoud, déserteur du 2ᵉ groupe d’aviation en mars 1916, avait fait sa soumission aussitôt et avait déserté de nouveau en avril. Il se donnait comme Espagnol à cause de son teint bistré, et faisait de nombreux voyages en France.

Guaspare, le plus dangereux des espions, dont nous reparlerons longuement.

Mourier, dit Campion, chanteur ambulant, qui s’était distingué auprès des Allemands par son exploration du littoral, de Nice à Toulon.

LA MAITRESSE DU CHEF DE BANDE

Voyons maintenant les principaux exploits des premiers de ces messieurs.

C’est Michel Cayer Barrio qui joue le principal rôle. Agé de 25 ans, il avait déserté en 1916. Il travailla d’abord à Genève à des travaux de terrassements, puis il trouva moins fatigant de s’installer au café Amodru. Il prit comme maîtresse la sommelière, une Française nommée Boeglé, et s’installa avec elle, en janvier 1917, quai du Cheval-Blanc, où il monta une boutique d’épicerie; sa maison devint bientôt un second repaire de contrebandiers, de déserteurs et d’espions.

Cette femme Boeglé venait souvent en France; elle se rendait aux Echelles pour faire des communications au beau-père de Cayer, nommé Escoffier, un insoumis suisse... Celui-là manquait à la collection!

Ici commence le drame. Soit que Cayer eût pris une autre maîtresse, soit que la femme Boeglé fût dégoûtée du métier d’espionne, elle se suicida: on la trouva pendue.

C’était en mars 1918. Mais avant de mourir cette femme avait dénoncé à la police suisse Cayer et Murat.

La police de Genève ouvrit une enquête, sans résultat, naturellement!

COMMENT ON NUMÉROTE LES ESPIONS

Passons maintenant à Guaspare.

C’était une figure redoutée dans son entourage. Guaspare avait fait en France quatre grandes expéditions, tantôt avec Cayer, habillé en chasseur alpin, tantôt avec le Marseillais Ripert, tantôt seul. Il était considéré par notre service comme un agent des plus actifs de l’ennemi.

Dans le service secret chaque agent est un numéro et son nom ne se prononce jamais. Le centre de Genève donnait pour lettres A. F., provenant de Andversen (Anvers) et Frankreick (France), suivies d’un numéro.

Ainsi, par exemple, Guaspare a reconnu être A. F. 337.

Le nom d’Anvers figure par son initiale parce que cette ville a été et est restée longtemps le poste central de l’espionnage allemand, nous l’avons dit à propos de Mlle Docktor.

LA DÉNONCIATION DE L’ESPION DOUBLE

Avant d’aller plus loin, une déclaration est nécessaire: je ne donne aucun renseignement sur la manière dont nous avons obtenu des révélations ou des dénonciations contre les Boches. Le contre-espionnage doit encore rester secret. Mais il n’y a aucun inconvénient à dire ce que les espions allemands ont fait chez nous, parce que les Allemands le savent aussi bien et même mieux que nous.

Si nous parlons aujourd’hui des faits et gestes d’un espion double, c’est que le Conseil de Guerre a cru devoir le condamner et qu’il opérait autant pour nous que contre nous.

Le 18 avril 1918, notre service de renseignements d’Annemasse était avisé par un informateur de Genève—le déserteur Corbeau, dit Saab, espion double—qu’un déserteur français, espion allemand, allait passer la frontière, avec une fausse permission, pour se rendre dans le centre de Lyon d’abord, à Paris ensuite, avec une missive très importante.

Il devait tenter le franchissement de la ligne pendant la nuit dans les environs de Saint-Julien-en-Genevois. Le but avoué de son voyage à Lyon était de voir sa sœur. A Paris il allait constater surtout les effets du bombardement. Il devait être de retour à Genève le 5 mai.

Notre informateur précisait que cet espion venait de rentrer de Paris, et qu’à son retour il avait donné au service allemand des renseignements précis sur un obus tombé entre le boulevard Beaumarchais et la station du métro Saint-Paul.

A Lyon, l’agent devait attendre un complice, un réformé, chargé de lui apporter des précisions sur les points de chute des obus. Ce n’est que dans le cas où personne ne viendrait qu’il devrait se rendre dans la capitale.

Le signalement de l’individu était donné, mais pas son nom. On ajoutait encore qu’il devait être porteur d’un kilo de cocaïne.

ARRESTATION DE MURAT

Une surveillance sévère fut organisée, et le 27 avril, à Saint-Julien-en-Genevois, au passage d’un train de Bellegarde, on arrêtait un individu habillé en militaire français.

C’était Murat. On trouva sur lui le kilo de cocaïne annoncé, des effets civils, quatre faux titres de permission de convalescence à son nom, avec le cachet de l’hôpital de Bergues (Nord), un titre de permission en blanc muni d’un cachet d’un régiment d’artillerie coloniale, un ordre de transport au nom de Laures qu’on sût être un sergent infirmier amant de la sœur de Murat également infirmière à l’hôpital 17 de Lyon. On trouva aussi une lettre destinée à Escoffier, l’insoumis suisse.

Tous les papiers étaient dissimulés dans la doublure de son pantalon.

Murat fit des aveux partiels d’abord, puis avoua avoir été chercher des renseignements à Paris.

Il était connu comme un triste garnement. Il avait été incorporé le 23 novembre 1913, et le 16 juin 1914 il était déjà condamné par le Conseil de Guerre de la 13ᵉ région à un an de prison pour outrages et menaces envers un supérieur.

Comme soldat, pendant la guerre, Murat fut un lâche. Lors des combats de Sarrebourg, en 1914, il avait disparu une première fois. Son adjudant disait de lui: «Très mauvais soldat, discutant les ordres, n’obéissant pas, recherchant toutes les occasions de fuir le combat». Son chef de section, le sous-lieutenant Fonlupt, déclarait qu’il s’était signalé à la compagnie par «son manque de courage». Son camarade Beaumont affirmait que c’était «une forte tête», déclarant à tout propos qu’il «se barrerait et ne se ferait pas tuer.»

Au combat de Xoffenvillers (Vosges), le 27 août 1914, son capitaine dut le menacer de son revolver pour l’empêcher de fuir.

Murat avait une autre terreur: celle d’être fusillé.

Après avoir déserté en septembre 1914 au combat de Dreslincourt, il était venu à Paris, avait volé des effets civils et s’était rendu à Lyon, où, en novembre 1916, il rencontra Franciscoud qu’il rejoignit à Genève. C’est là, dit-il, qu’il «trouva» quatre livrets militaires qu’il remplit au nom de Paul Fournier en ajoutant la mention «Réformé nº 2, à Lyon».

En décembre 1915, il vint habiter Paris, fit connaissance de la femme Bouvet, puis en 1916 passa en Suisse et se fit embaucher à l’usine de la Motosacoche sous le nom de Lutger, nom du beau-frère du tenancier du café Amodru.

A Paris, il avait été signalé comme s’étant rendu, soi-disant pour acheter du platine, chez le bijoutier Beaudart, «honorable commerçant»—qui fut condamné à sept ans de réclusion pour vol de bijoux.

Telle est la biographie de Elie Murat. On verra par la suite de cette histoire qu’elle s’est terminée par une condamnation aux travaux forcés à perpétuité et une évasion.

X

DEUX DANGEREUSES ESPIONNES

LA TRAHISON DANS LA TRAHISON.—CE QUE LES ALLEMANDS CHERCHAIENT

Murat nous avait été donné par Raymond Corbeau, dit Saab.

Ce singulier personnage—espion double nous l’avons dit—mérite d’être encadré. Mᵉ Corbeau—appelons-le ainsi pour une fois—était plus fort que le renard allemand et il le prouva.

Il avait déserté en novembre 1916, avait gagné la Suisse et s’était fait enrôler dans le service secret allemand.

—J’étais, dit-il, désigné par A. F. 94. Ce numéro m’avait été donné par la Rouquine de Fribourg qui m’avait pris en affection particulière, et m’avait confié des missions importantes à Anvers pour son amie et collègue Mlle Docktor.

Corbeau avait été arrêté par les autorités suisses le 2 mai 1917. A sa sortie de prison il s’était présenté au consulat allemand de Genève qui l’avait envoyé à l’école de Lorach. On l’interna pour la forme pendant quelque temps dans un camp de prisonniers, puis on le fit revenir en Suisse sous le faux nom de Saab.

En même temps qu’il entrait au service de l’espionnage allemand, Corbeau faisait des propositions au... service français, qui les acceptait.

IMPORTANTE MISSION

Kœniger, que nous connaissons déjà, avait chargé Corbeau de faire parvenir en France des mouchoirs préparés à l’encre invisible (nous en parlerons en traitant du service chimique) et d’obtenir des renseignements précis sur les points de chute.

Nous avons dit que les Allemands attachaient un grand prix à ces renseignements; ils ne négligeaient rien pour se les procurer.

De notre côté ce que nous cherchions à connaître surtout, c’étaient les espions ennemis; notre agent fut chargé par nous de recueillir plus particulièrement des informations sur la bande du café Amodru.

Corbeau dissimulait son double métier sous un prétendu commerce de platine qui était son paravent. Kœniger, soi-disant pour lui faciliter l’achat de ce métal précieux, le mit en rapport avec Cayer et Murat. Corbeau nous les signala aussitôt.

Quel était le rôle de Cayer? Extrêmement important. C’est lui qui, à l’aide de deux femmes, organisa la reconnaissance méthodique des points de chute à Paris.

En avril et en mai 1918 deux questions militaires préoccupaient le service allemand: l’arrivée des Américains et les effets des bombardements.

L’ennemi cherchait à savoir le nombre d’hommes que les Etats-Unis pouvaient débarquer et mettre en ligne, les transports qui devaient être utilisés par les Américains et les voies nouvelles construites entre les ports maritimes, Paris et le front.

L’autre question était l’état moral de la population parisienne qu’on bombardait jour et nuit avec les Berthas. Pour influencer le moral il fallait connaître exactement le point et l’heure précise de la chute des projectiles, et les effets produits.

C’est dans ce but que Murat avait été envoyé pour la cinquième fois à Paris. Mais comme il avait été arrêté à la frontière, Cayer avait résolu de le remplacer par deux femmes.

LES DEUX TRAITRESSES

Le 15 mai 1918 Yvonne Schadeck, coupeuse de chaussures, née à Aubervilliers en 1896, et Anne Garnier, femme Desjardins, repasseuse, arrivaient à Paris. Elles étaient nanties d’un sauf-conduit faux du commissaire de police de Plaisance. Elles furent immédiatement prises en filature, sur l’avis de l’agent qui nous les avait «données».

Et voici ce que firent ces deux femmes.

Anne Garnier se rendit d’abord place de la Nation, où l’on disait qu’un obus était tombé; elle erra sur les boulevards, télégraphia à sa sœur habitant Houilles qu’elle arriverait le soir, et se rendit à la gare du Nord pour interroger les permissionnaires.

Yvonne Schadeck, elle, voulut tout d’abord consulter une cartomancienne! Elle alla ensuite rue La Fayette pour essayer de rencontrer Charlot, ami de Guaspare, son amant.

Pendant les premiers temps, c’est autour des gares de l’Est et du Nord que les deux femmes portèrent leurs investigations. En arrivant des tranchées, les permissionnaires étaient très bavards et aimaient se retrouver sur «le Chemin des Dames».

A la gare régulatrice du Bourget, Anna et Yvonne firent connaissance d’un soldat nommé Rouleau, qui leur expliqua comment on prévenait les postes en cas d’alerte; il leur donna même son adresse: «Secteur 23, 9ᵉ territ., 9ᵉ Cie». Cette adresse servit à Yvonne Schadeck pour rester en correspondance avec le poilu sous le nom de Georgette.

Puis les femmes se rendirent à Noisy-le-Sec, et entreprirent les artilleurs.

Le lendemain deux alertes de gothas eurent lieu. Vite elles allèrent constater les dégâts: gare d’Orléans et station du métro Campo-Formio.

Elles étaient infatigables: l’après-midi elles retournèrent aux gares du Nord et de l’Est «voir les soldats», et—le comble du zèle—pour ne pas perdre de temps, elles prenaient leurs repas au bouillon Duval situé à côté de la gare.

Naturellement elles firent la connaissance de nombreux militaires avec lesquels elles passèrent de longues heures...

Entre temps Anna écrivait à sa mère: «On est bombardé. Mais il ne faut pas avoir peur. C’est la destinée.»

Le gros canon tonnait toujours. Un obus tomba rue Palestro, au coin du boulevard Sébastopol: elles se précipitèrent pour enregistrer les dégâts. Boum... On les arrêta!

Au moment où ces abominables femmes perpétraient leurs actes de trahison, on se trouvait dans la tragique semaine de mars 1918. Le bombardement de Paris avait commencé le 27 à 6 h. 30 du matin et dura toute la journée. Une offensive ennemie puissante était déclenchée entre Soissons et Reims. Quand les Berthas cessaient les Gothas arrivaient.

Le 28 nous reculions au sud de l’Aisne, Soissons était pris et Reims menacé.

LES AVEUX

Les deux femmes firent des aveux complets. Cependant tout d’abord elles ne voulurent pas dénoncer Guaspare. Mais quand elles apprirent qu’il était arrêté, elles déclarèrent que c’était lui qui leur avait donné les indications nécessaires.

On trouva sur elles des sauf-conduits en blanc. On découvrit aussi un tout petit fragment de papier, mince comme une feuille à cigarette, couvert de notes sur les ports de débarquement des Américains. Le tout était dissimulé dans un sachet de toile grise attaché à leur robe.

Quand la surveillante préposée aux fouilles fit cette découverte, la femme Schadeck lui dit naïvement:

—Brûlez ce papier. Cela n’a aucune importance!

La surveillante répondit:

—J’t’écoute!

Les deux espionnes n’essayèrent pas de nier. Elles déclarèrent avoir envoyé en Suisse les renseignements demandés sur les mouvements des Américains, les allées et venues des permissionnaires, avec le numéro de leur régiment, de leur division, leur emplacement, leur secteur et les endroits où on les envoyait au repos.

A leur retour, ces femmes devaient toucher 600 francs d’abord et 1.000 francs ensuite, soit 1.600 francs. A cette époque, la vie n’était pas encore chère! Il est vrai que Anna Garnier se proposait de consacrer cette somme uniquement à l’achat d’un bateau pour canoter sur le lac de Genève!

POUR AVOIR VOULU REVOIR SA MAITRESSE

Voici maintenant le grand chef de la bande; il n’est pas encore pris, mais il ne va pas tarder à l’être.

Guaspare était un garçon boucher de la Villette. Il appartenait à la classe 1905, et les renseignements donnés au début par la Préfecture de Police étaient bons. Né le 20 avril 1885, à Reims, il passait pour un bon sujet.

Affecté au 5ᵉ régiment d’artillerie coloniale, il déserta le 7 novembre 1916, en demandant une permission à double destination. Réfugié à Genève, il entreprit le commerce des bestiaux, du beurre, des bouteilles, des pommes de terre, etc...

C’est Cayer qui lui proposa d’entrer au service des Boches.

Intelligent, hardi, sans scrupules, il avoua avoir fait quatre voyages en France sous l’uniforme français. Il ne manifesta aucun regret et parla de ses entreprises de trahison comme de voyages d’agrément.

En octobre 1917 il était parti en uniforme avec Ripert, dit le Marseillais, sous le faux nom de Castille.

Dans le Midi, tous deux avaient créé une vaste organisation d’espionnage, comprenant plus de dix agents, qui fonctionna très activement grâce à la mollesse et à l’indifférence de notre service dans cette région, mollesse et indifférence que nous aurons souvent l’occasion de signaler.

En novembre, il entreprend une nouvelle expédition, cette fois avec Cayer. Celui-ci est habillé en chasseur alpin et prend le nom de Bouillon. Ils vont à Lyon, à Paris et rapportent aux Boches une ample moisson de renseignements.

Nous voici en décembre 1917. Guaspare est encore à Paris habillé en artilleur. Il y reste six semaines vivant avec Yvonne Schadeck, rue du Pont-de-Flandre.

Au moment de la grande offensive, en mars 1918, au moment où Reims est menacé, Guaspare déploie une grande activité et rapporte en Suisse des informations précieuses sur l’emplacement de nos divisions.

A ce moment, A. F. 337 touche des sommes importantes. On attend son arrivée à Paris pour l’arrêter.

Yvonne, on le sait, était déjà sous les verrous.

Guaspare est en Suisse et s’inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse Yvonne Schadeck. Il se décide à venir prendre de ses nouvelles. Il commence par faire la noce, car les espions raffolent des parties fines, et au moment où il entre dans un cabaret avec Desjardins, ils sont arrêtés tous deux le 23 juin 1918.

On trouva sur le chef de la bande 3.450 fr. en billets allemands, suisses, italiens et français. A Genève, il avait un coffre-fort au nom d’Yvonne Schadeck.

Desjardins ignorait le métier que faisait sa femme Yvonne, qui prétendait, venir à Paris pour voir sa mère. Mais il savait parfaitement que Guaspare et Cayer étaient des agents au service de l’Allemagne.

Les deux femmes, une fois arrêtées, eurent une attitude différente. La Schadeck déclara qu’elle avait fait de l’espionnage «pour amasser une petite réserve en vue de l’hiver». La Garnier se repentit et dit:

—J’ai fait de vilaines choses sans m’en rendre compte. Si vous croyez que je mérite la mort, je mourrai avec courage.

LES CONDAMNATIONS

Le 22 août 1919, le 2ᵉ Conseil de Guerre prononçait les peines suivantes:

Louis-Emile Guaspare, à mort. Cayer, dit Barioz, par contumace, à mort. Elie Murat, aux travaux forcés à perpétuité; Anne Murat, sœur du précédent, 1 an de prison; Anne Garnier, femme Desjardin, à la déportation dans une enceinte fortifiée; Yvonne Schadek, à la même peine.

Cette affaire est une des plus embrouillées que la justice militaire du G. M. P. ait eu à élucider.

LA FIN DE L’ODYSSÉE

Murat, qui avait toujours fait preuve d’une grande lucidité d’esprit et d’une mémoire parfaite, bien que fils d’alcoolique, simula tout à coup la folie vers la fin de l’instruction et parvint à obtenir des experts un certificat d’aliénation mentale, ce qui le sauva du bagne. Sa folie consistait à crier constamment: «Pas de fusils, la guillotine. Je ne veux pas être fusillé, je veux être guillotiné et tout de suite!»

Il était si fou que, au bout de huit jours, il s’évada!... On ne l’a pas retrouvé.

Sa sœur, Marie Murat, dite Marthe, infirmière, ne fut condamnée qu’à un an de prison pour recel d’espion.

Le sieur Guaspare vit que le système de la simulation avait du bon et il se mit à imiter Murat, tant et si bien que, une demi-heure avant de le conduire à Vincennes, on commua sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. C’est tout à fait à la dernière minute qu’il obtint sa grâce. Sur les registres de la justice militaire, Guaspare passe pour avoir été fusillé le 2 février 1920 en même temps que Funk Rullolf, condamné pour une autre affaire. Il est bien en vie et est aujourd’hui au bagne.

Guaspare avait demandé à contracter mariage avec la femme Schadeck. A ce moment il croyait qu’il allait être fusillé. Mais cette femme était déjà partie pour la Guyane, et la cérémonie ne put être célébrée. Le condamné n’avait d’ailleurs demandé cette faveur que pour rompre la monotonie de sa détention et se procurer une légère distraction.

Corbeau, dit Saab, fut relativement moins

Mata-Hari à Berlin, 1914

heureux. Il fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Le président du Conseil de Guerre lui dit:

—Les services que vous avez rendus à la France n’effacent pas le mal que vous lui avez fait.

Deux autres soldats, du même hôpital 17 de Lyon, les nommés Maujod Emile, de la 14ᵉ section, et Souperbat, du 99ᵉ d’infanterie, étaient traduits devant le même Conseil de Guerre pour trafic de stupéfiants. Ils furent acquittés.

Quant à Cayer, dit Barrioz, brigand aussi redoutable que Guaspare, condamné à mort par contumace, il a échappé au châtiment. Il doit en ce moment jouir en paix, dans les vallons de l’Helvétie, des fruits de sa trahison.

Telle est l’odyssée de cette bande de traîtres qui ont fait tant de mal à notre pays et qui ont fini par éviter le voyage à Vincennes.

XI

LES AVENTURES D’UNE GRANDE VEDETTE PARISIENNE

MUSIC-HALL ET SERVICE SECRET.—MISSIONS DÉLICATES A TRAVERS L’ITALIE, LA SUISSE ET L’ESPAGNE.—LA DANSEUSE AU COUVENT.—LE ROI L’A DIT!

Dans les «petites femmes» qui ont joué un rôle dans l’espionnage, il en est qui sont connues de tout Paris, de toute la France et même de toute l’Europe, voire des deux Amériques.

L’une d’elles est une chanteuse de music-hall qui a fait et qui fait encore la joie des Parisiens et des Bruxellois. Nous ne devons pas la nommer bien que M. Malvy, très maladroitement, ait prononcé son nom devant la Haute Cour. Disons, seulement, que les Anglais déclarent que «c’est une miss très distinguet».

Ajoutons qu’elle a de jolies jambes, qu’elle a de l’esprit jusqu’au bout des doigts... de pied, et qu’elle a le don de provoquer le fou rire. Nous n’en dirons pas plus, car il ne faut pas qu’on la reconnaisse!

Un jour la S. C. R. (Service Central des Renseignements) lui dit gentiment:

—Vous pourriez nous rendre service. Voulez-vous accepter une mission?

—Je veux bien, répondit-elle, si je puis être utile à mon pays.

On la pria d’aller faire un tour en Italie. C’était au début de la guerre. Elle fila aussitôt vers le pays du macaroni, et le hasard voulut qu’elle n’eût pas besoin de se déranger pour savoir ce qui se passait. Dans le plus grand hôtel de la ville, les cloisons séparant les chambres étaient très minces. Et malgré elle—bien entendu—elle put surprendre des tractations intéressantes entre des Boches et des Italiens. Oh! il s’agissait de négociations purement commerciales: donnez-nous du riz, nous vous donnerons des pâtes, etc.—juste de quoi alimenter la conversation entre courtiers des deux nations.

Plus tard on lui conseilla d’aller voir si la Suisse était toujours au milieu des montagnes. Elle voulut bien s’y résoudre, et on lui indiqua une excursion intéressante dans la Suisse plus particulièrement allemande.

—Mais je ne sais pas l’allemand! objecta-t-elle.

—Qu’à cela ne tienne: nous vous donnerons une automobile et un chauffeur allemand...

—Un Allemand? Un vrai Allemand? En êtes-vous bien sûr?

—Très! C’est le chauffeur du prince Eitel, un des fils de l’empereur Guillaume...

—M...ince! fit-elle avec la vivacité d’expression qu’on lui connaît et qui a fait esclaffer tant de braves gens. Mais alors il va me fiche dans la gueule du loup?

—Pas de danger. Nous avons ici sa femme et ses deux enfants. Nous les gardons comme otages.

La grande vedette s’inclina, tout en maugréant. Ce n’était pas le métier d’une femme, elle n’était pas faite pour ça, elle avait un engagement à Paris. Déjà la mère de Gaby Deslys disait: «On ne peut pas aller prendre le thé chez elle sans s’exposer à ce qu’elle raconte tout.»

Et puis, quel prétexte aurait-elle pour se rendre dans la Suisse allemande? Voulait-on lui faire prendre l’Helvétie pour des lanternes?

—Le prétexte est tout naturel: vous allez savoir où se trouve votre ami prisonnier, votre cavalier dansant, «chevalier» sans peur et sans reproche...

—Bigre! avec le chauffeur du prince Eitel? Ça colle! Allons-y!

On partit en quatrième vitesse avec un faux passeport bien conditionné. A Sens, un territorial, baïonnette au canon, croisa son arme et faillit crever le pneumatique gauche avant.

—On ne passe pas!

—Voici mes papiers!

—Quand bien même vous seriez en travesti le petit caporal, vous ne passerez pas. Sergent! venez reconnaître troupe!

—Mais je ne suis pas une troupe! Je suis une personne naturelle.

—M’en f...! Sergent, venez reconnaître troupe!

—Il y tient!

Le sergent s’avança, examina la tête ébouriffée de l’artiste et déclara péremptoirement:

—C’est louche! Faut aller à la caserne qui se trouve dans le couvent!

—Moi, au couvent? Je ne suis pas Lavallière! C’est trop fort!

Les hommes du poste prirent les quarante chevaux par la bride et les conduisirent... au poste.

Notre miss n’en revenait pas. Elle trépignait d’indignation:

—Qu’on aille chercher les autorités!

—Ça s’ peut pas! Le colonel est en train de jouer aux cartes!

Un brave commissaire de police qu’on était allé quérir se dévoua.

—Mais, le diable m’emporte! fit le magistrat ébahi. Je vous reconnais. Je vous ai souvent applaudie à Paris!... Calmez-vous! On va arranger cela... Tout de suite?... Non, pas tout de suite. Il faut téléphoner à Paris: or, il est trop tard.

Bon gré mal gré, la spirituelle artiste dut coucher à la caserne. Ce n’est que le lendemain matin que Sens reçut de Paris l’ordre de la laisser continuer sa route.

En démarrant la prisonnière d’une nuit s’écria:

—Il n’y a pas de bon Sens!

—Mais si, fit le sergent, vous êtes dans la direction.

On arriva à Berne avec des péripéties diverses. Notre artiste, après s’être installée, se mit en devoir de faire les démarches nécessaires pour retrouver son ami. Ces démarches finirent par la mettre en rapport—comme par hasard—avec le chef de l’espionnage allemand, qui se montra ultra galant et organisa une fête en son honneur.

—Mademoiselle, lui dit le Boche, en souriant d’un air iroquois, pardon, narquois, je vous félicite de venir jusqu’ici pour chercher des nouvelles de votre ami... Nous allons essayer de vous renseigner... Mais en attendant, permettez-moi de vous faire remarquer combien vos espions sont inhabiles: je les connais tous... Tenez, voici B. Là-bas, c’est N. Et puis O. Pas malins! Voulez-vous que je vous le prouve? Je vais les appeler: ils me diront tout ce que je voudrai.

Quelques individus comparurent et firent mine de répondre à ses questions de façon à lui donner satisfaction.

—Vous voyez? fit-il triomphalement.

—Oui. On les voit et on les reverra.

*
**

Entre temps notre amie s’occupa d’une autre mission, très délicate aussi celle-là. Il s’agissait de savoir si un journaliste français, attaché à un grand journal de Paris, ne s’était pas laissé acheter par les Allemands. A cet effet, l’artiste lui dit en feignant d’être au service des Boches:

—Tu n’aurais pas une nouvelle à me donner pour eux? Tu sais: je travaille de l’autre côté!... Qu’importe! Je veux ramasser de l’argent. Tu pourrais en gagner beaucoup aussi, toi?

Le jeune homme se révolta:

—Quoi! Tu as fait cela?... Tu me fais de la peine! Je ne veux pas te dénoncer parce que tu es une amie. Mais c’est abominable!...

L’artiste lui sauta au cou:

—A la bonne heure! Je parlais ainsi pour savoir. Je suis bien heureuse d’avoir la preuve qu’on te soupçonne à tort.

C’est ainsi que le journaliste, qui était sérieusement menacé d’être fusillé, paraît-il, fut lavé de toute suspicion, et justifié grâce à l’avisée Parisienne.

En revanche elle fit arrêter, et coffrer pour longtemps, un gros banquier qui était un dangereux espion.

*
**

Les choses faillirent se gâter avec le chef de l’espionnage.

—Vous êtes forte, dit-il à notre envoyée spéciale. Oui, très forte, mademoiselle!

—Très forte? riposta-t-elle en ayant l’air de ne pas comprendre. Oui, je suis très forte, je jouis d’une excellente santé!

L’artiste jugea qu’il valait mieux ne pas insister et prendre un peu de poudre... d’escampette.

Elle plia bagages et revint à Paris.

Mais ses périgrinations ne devaient pas s’arrêter là.

—Si vous vouliez aller jusqu’à Madrid, lui dit-on au S.C.R., vous mettriez le comble à votre gentillesse.

—Encore!

—Réfléchissez: vous avez des nouvelles de votre ami. Il s’agit maintenant de le faire mettre en liberté. Allez trouver le roi.

—C’est une idée. Alphonse ne me refusera pas ça! Ollé!

Et la talentueuse artiste franchit les Pyrénées.

Ici, nous passons la plume à un capitaine anglais:

«A cette époque, en 1916, les choses allaient mal en France, et l’Espagne, tout à fait favorable à l’Allemagne, était bien capable de réaliser au Maroc ses vieilles aspirations nationales contre la France. Mlle X... fut donc dépêchée pour se renseigner sur l’orientation de la politique espagnole. Cette mission eut un résultat intéressant: l’Espagne demeura en bon rapports avec la France pendant le reste de la guerre, et, détail de la plus haute importance, la France sut qu’il en serait ainsi jusqu’à la fin du conflit.»

Le roi l’a dit!

Mais Mlle X...—la miss si mys...térieuse—eut une autre satisfaction: S. M. Alphonse XIII fit une démarche à Berlin, et le brave artiste, son ami, qui avait fait si vaillamment son devoir, fut rapatrié.

*
**

Maintenant, une observation très sérieuse s’impose. La spirituelle Parisienne a agi en bonne Française, elle a fait preuve de courage et d’intelligence; elle a exposé sa liberté et même sa vie: on ne lui a rien donné. En revanche, on a décoré quantité de donzelles qui n’ont pas eu longtemps à faire le pied de grue pour recevoir un bout de ruban. Nous demandons qu’on répare cette injustice et que le gouvernement témoigne à cette Française la reconnaissance à laquelle elle a droit.

XII

LA MORT ETRANGE DE MARUSSIA

PREMIÈRE AFFAIRE «BIEN PARISIENNE» DU SERVICE DES RENSEIGNEMENTS.—L’ACTRICE ET LE ROUMAIN.—LE DRAME DE GENÈVE.

«...Et si vous rencontrez dans l’escalier un marchand de charbon, ou un garçon épicier, qui vous dévisage, ne vous en étonnez pas: ce sont des gens à nous.»

Sur ces mots, le «patron», après une vigoureuse poignée de main, referma la porte de son bureau sur son visiteur.

Celui-ci longea le couloir, tourna à gauche, descendit trois étages, et se trouva sur le boulevard Saint-Germain. Il arriva bientôt devant la Chambre des Députés, traversa le pont, la place de la Concorde, et s’installa sur un banc dans les Tuileries. Il alluma une cigarette et réfléchit aux événements de la journée.

Que s’était-il passé?

Il était chez lui, bien tranquille, le matin, quand il reçut un coup de téléphone d’une femme qu’il ne connaissait que de date récente... et peu.

—C’est moi, Marussia.

—Marussia?

—Vous savez bien...

—Ah! oui, je vous écoute, chère amie.

Elle s’excusait de le déranger et de lui demander un service, qu’elle regrettait de solliciter par une voie aussi peu discrète que le téléphone.

Voici ce qu’elle attendait de lui: ayant au cours d’un récent voyage en Suisse, souffert de difficultés rencontrées à la frontière, elle espérait qu’il voudrait bien lui envoyer, vers l’époque fixée pour son retour, un télégramme la réclamant à Paris où sa présence serait indispensable pour la répétition d’une pièce—imaginaire—dont il serait, lui, l’auteur, et elle «la principale interprète»...

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Sans trop savoir pourquoi il avait dit oui, mais il avait senti quelque chose de louche dans cette démarche, et de suite il avait voulu rendre compte de cet incident à une autorité compétente.

Il se rendit chez le commissaire de son quartier, qui le renvoya au district; le district à l’administration centrale qui, en fin de compte, l’expédia à tous les diables.

Dégoûté de ce que personne ne voulait l’entendre, et se rendant compte qu’on commençait à le regarder de travers, il était rentré chez lui, et c’était grâce à la visite fortuite d’un ami qu’il avait été aiguillé sur le boulevard Saint-Germain.

Il fut reçu par le chef des services qui s’intéressa tout particulièrement à sa déclaration. L’affaire que le visiteur lui signalait était importante: la femme dont il s’agissait—Marussia—attirait depuis un certain temps l’attention du S.C.R. par ses voyages et ses allures mystérieuses.

LA BELLE SUSPECTE

Blonde, jolie, mais de cette beauté un peu forcée qui n’est pas sans charmes, elle se disait veuve et Polonaise.

Habitant à Paris depuis de nombreuses années, la belle y tenait le milieu entre l’acteuse et l’actrice, jouant—sous le nom de Marussia D...—ou ayant joué juste ce qu’il fallait afin de ne pas passer pour uniquement entretenue. Elle comptait d’assez bonnes relations dans le monde théâtral.

On ne lui connaissait pas de liaisons sérieuses. Elle sortait avec l’un, avec l’autre, plus souvent en compagnie d’étrangers plutôt que de Français, car elle parlait allemand, anglais, russe, polonais et italien. Son français, dont elle usait fort correctement, se pimentait d’un léger accent slave.

Elle évoquait sa famille en termes mystérieux et discrets. Elle était de tous points le type achevé de la grande aventurière.

Les soupçons étaient parfaitement justifiés. Marussia ne trompait pas son camarade lorsqu’elle lui parlait au téléphone de ses difficultés à la frontière. L’on savait en effet qu’au début de la guerre, lors d’une tournée effectuée par des artistes français dans un pays encore neutre, la comédienne était devenue la maîtresse du manager de la troupe, vague Roumain dont le père et les frères étaient tenanciers d’un louche tripot balkanique.

Le rasta et l’aventurière étaient faits pour s’entendre, ce furent de grandes amours. Mais les affaires du Roumain se gâtèrent, la chasse aux suspects s’organisait.

Un de ses frères fut arrêté en Suisse. Le manager préféra quitter la France de son propre chef plutôt que d’attendre une expulsion imminente.

La femme pleura, jura fidélité, et, dès qu’elle jugea la chose possible, s’envola pour retrouver son bien-aimé sur les bords du lac Léman où ils vécurent tous deux de longs jours de joies—et d’angoisses.

Le frère incarcéré passa en jugement et fut, par les autorités fédérales, condamné à quelques mois de prison pour espionnage au profit des puissances centrales.

Le couple devint dès lors fort louche et Marussia ne rentra à Paris qu’au prix de mille difficultés. Mais elle ne pensait qu’à rejoindre son amant, tout en préparant son retour éventuel en France.

Sur un appel plus pressant du rasta, elle avait risqué la demande par téléphone.

Le surlendemain, elle partait pour la Suisse et pendant bien longtemps on n’entendit plus parler d’elle.

MORT SUBITE

Un matin, les journaux reproduisirent l’information suivante:

«Genève.—La sympathique artiste parisienne, Mlle X..., qui était descendue à l’hôtel Z..., a été trouvée hier inanimée dans son lit. Elle était en grande toilette et sa couche était jonchée de fleurs. Il s’agit probablement d’un suicide que la première enquête attribue à des chagrins intimes.»

C’était de Marussia qu’il s’agissait.

Dès son arrivée à Lausanne, où elle retrouvait son métèque, les autorités françaises, par le consulat, la prévinrent de la suspicion dont le Roumain était l’objet. Elle ne voulut rien savoir, pensa jouer à la plus fine et fut persuadée qu’elle avait fait la conquête du consul—qui tout au contraire la faisait étroitement surveiller.

Elle fréquenta le milieu fâcheux où évoluait son amant et se rendit elle-même suspecte—bien à tort, car il n’y avait que des légèretés. Néanmoins, quand elle voulut rentrer à Paris, elle se heurta à une fin de non-recevoir formelle de la part des autorités françaises. On lui conseilla une manière de quarantaine qui, après sa rupture avec son entourage, lui permettrait d’obtenir le visa de ses papiers».

Elle refusa tout d’abord.

Par la suite, harcelée par son désir de rentrer à Paris—désir qui ne pouvait s’expliquer que pour remplir une mission—elle s’en fut à Genève, se rendit souvent au consulat et semblait à la veille d’une rupture ou peut-être même d’aveux, quand on apprit sa mort inopinée.

Ses compagnons craignirent-ils d’en avoir trop dit devant elle? Ne voulut-elle plus obéir? On ne crut pas au suicide, et on parla tout de suite d’assassinat. Ses amis veulent voir en sa mort, habilement arrangée, une vengeance allemande.

Quoi qu’il en soit, cette disparition fut la conclusion de la première affaire bien parisienne du service des renseignements.

POST-SCRIPTUM

Cette histoire était écrite quand le hasard nous a permis de savoir toute la vérité sur ce drame.

Marussia a été empoisonnée avec du café et son corps ensuite encadré de fleurs pour simuler le suicide.

L’avant-veille elle avait soupé dans un restaurant de Genève avec un Français—un bon—envoyé par le baron de Fougères, notre consul à Evian. C’est sans doute pour ce motif que les Boches décidèrent de la supprimer.

Une enquête fut faite par la police de Genève et conclut formellement à l’assassinat. Mais un ordre vint de Berne; les conclusions de la justice durent rester secrètes, et les assassins impunis.

XIII

LA PRINCESSE WISZNIEWSKA

NÉE DE PÈRE ET MÈRE INCONNUS.—GALANTERIE ET DIPLOMATIE.—L’ALCHIMISTE EGYPTIEN ET LE DOCTEUR ARGENTIN.—OÙ ON ENTREVOIT ALMEREYDA.

Lecteur, ne vous frappez pas: il s’agit de l’histoire d’une princesse, française, née de père et mère «non dénommés», mariée à un Polonais naturalisé italien, reconnue par un Russe, ayant eu pour amants un Egyptien, un Argentin, un Serbe, un Anglais, un Italien, un Allemand, et, présentement, accusée d’avoir assassiné un Canadien!

Je commence. Nous sommes à la veille de la guerre.

Boulevard Berthier, en face les fortifications qui encerclent la porte Champerret, au numéro 25, devant un coquet hôtel particulier.

Un jeune ouvrier en cote bleue tire la sonnette.

—C’est bien ici la princesse Wisniewska?

—Parfaitement, répond un correct valet de chambre qui vient d’ouvrir.

—J’apporte les épreuves de l’imprimerie Rirachowsky.

La maîtresse du logis, prévenue, s’empare aussitôt de la grande enveloppe, en tire des feuillets encore humides, et se met à couvrir les marges de signes typographiques, puis, s’adressant à l’apprenti:

—Vous retournez boulevard Saint-Jacques?... N’oubliez pas de dire à M. Rirachowsky de mettre du meilleur papier, tout ce qu’il y a de beau, tout ce qu’il y a de plus beau!

S’adressant ensuite à un personnage bizarre à barbiche noire, à lunettes d’or, qui l’observait, elle dit:

—Ce sont les Etudes diplomatiques, la revue de luxe dont je vous ai parlé et qui va nous ouvrir toutes les portes. Le premier numéro fera sensation. Il y a des articles sur les marines militaires des grandes puissances, une chronique originale sur le roi Alphonse, et une foule de petites nouvelles sur la politique extérieure qui feront du bruit dans les chancelleries.

Ce numéro, continua la belle dame, est d’une importance capitale. Il y a un travail sur «Le facteur naval espagnol dans le problème méditerranéen» de tout premier ordre, bourré de chiffres sur les marines de guerre. Tenez, voici un passage: «Voyons comment, actuellement, dans l’année 1914, se présentent à notre appréciation les éléments matériels des flottes qui pourraient lutter demain...» Pas mal, n’est-ce pas? Il y a ensuite une statistique complète des dreadnoughts en service et en armement, et des canons dont peuvent disposer la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie.

—Mais, princesse, où avez-vous eu tous ces renseignements?

—C’est Amalto Gimeno qui me les a envoyés... Chut! Il ne faut pas qu’on le sache.

—Vous croyez réellement à la puissance de cette revue? Vous pensez qu’elle suffira pour nous imposer?

—Vous n’y connaissez rien, mon cher docteur. Pour réussir à Paris il suffit d’avoir un salon ou une revue. Quand on a les deux on est certain du succès.

PRINCESSE AUTHENTIQUE

Celle qui parlait ainsi était une femme de 33 ans environ, un peu rousse, d’une élégance raffinée, au verbe haut, aux gestes assurés et autoritaires, comme doit être une princesse authentique.

Princesse authentique elle l’était, quoique née à la maternité de l’hôpital Beaujon, le 4 novembre 1881, et inscrite sur les registres de l’état civil du huitième arrondissement sous les prénoms de Jeanne-Marie-Solange, de père et mère «non dénommés»:

Complètement abandonnée elle avait été confiée à l’assistance publique. Mais à quinze ans elle avait échappé à sa tutelle et commencé une vie vagabonde. En 1896, à la requête de la préfecture de police, elle fut enfermée à la maison départementale de Nanterre.

Vingt ans plus tard on trouve l’ancienne pupille de l’A. P. installée dans un luxueux hôtel, et se faisant appeler comtesse Jeannine Merrys, comtesse de Mussy, comtesse de Solange, comtesse de Grenier, etc., etc. Elle trône dans la haute galanterie, et demeure d’abord rue de la Tour-Maubourg, 42 bis, et peu après au château de Gastyne près Bonnières, ensuite à Neuilly, puis avenue Wagram, 165 (en 1903), et enfin 25, boulevard Berthier où nous venons de faire sa connaissance.

Le 11 août 1908 elle jugea bon de prendre un nom définitif et de choisir un titre nobiliaire plus relevé que celui de comtesse. Justement l’octogénaire Adam de Wisnievsky, né en 1826 en Pologne russe, naturalisé italien, pauvre, mais prince, était en disponibilité. Elle l’épousa, et devint ainsi princesse Wisniewska, sans que personne pût cette fois contester sa noblesse. Cette union fut bénie par le pape, mais resta stérile, heureusement.

Le prince eut le bon goût de ne pas la gêner trop longtemps, et de mourir, quelques années après son mariage, à Monte-Carlo, où il était allé tenter la fortune rebelle, et où gâteux, il expira entre les bras d’une domestique fidèle, aussi pauvre que son maître, mais honnête.

La princesse, n’ayant pas de parents, après s’être pourvue d’un mari, jugea utile de se munir d’un père. Elle le trouva dans la personne de Choukouski, sujet russe d’origine polonaise, qui la reconnut comme sa fille en 1910 par acte reçu à la mairie du huitième arrondissement.

Elle jugea bon aussi de se rajeunir de onze ans par un procédé facile: en 1915 elle se fit délivrer par le consulat d’Italie un passeport au nom de princesse Wiszniewska, née à Varsovie le 10 novembre 1892, de Choukouski et de Elisabeth Zoleska.

C’est sous ce faux état civil qu’elle fit sa déclaration au service des étrangers en 1915, et qu’elle obtint son permis de séjour.

Voilà pour la dame du boulevard Berthier.

LE COMTE D’ASTEK

Le monsieur à lunettes d’or, qui cohabitait avec elle, se faisait appeler docteur Emir d’Astek, comte égyptien, né à Alexandrie en 1873 et se prétendant sujet britannique.

Il s’était marié à Madrid à une Espagnole qui lui avait apporté en dot plusieurs millions. En 1913 il était venu à Paris avec sa femme, qui ne voulait pas rester à Madrid où son mari entretenait des maîtresses et dilapidait sa fortune.

Le changement de ville ne changea pas la conduite de d’Astek. Il quitta le domicile conjugal et prit d’abord comme maîtresse la théâtreuse Grent Boyer, puis la princesse Wiszniewska. Mais privé des subsides de son épouse légitime il fut bientôt obligé d’en appeler à la bourse de ses amies, et de recourir à des expédients.

Il s’improvisa homme de science, chimiste. Il se donna comme docteur ès-sciences de la faculté de Berlin, docteur en médecine de la faculté de Paris et installa un mystérieux laboratoire dans les combles de l’hôtel d’Iéna, place d’Iéna.

Là il se livrait à des expériences diaboliques en compagnie d’une bande de rastaquouères des plus remarquables tels que le marquis de Castellucia, l’ingénieur (?) Garchey, l’inventeur Pateras, Etchepare, etc.

Garchey prétendait avoir découvert un appareil de télégraphie sans fil destiné à repérer les sous-marins. Il négociait avec l’ambassade anglaise. Pateras se vantait d’avoir mis au point un appareil d’aviation piloté par Védrine.

Hôtes de la comtesse de Castelbaljac tous ces gentilshommes trouvèrent le moyen d’escroquer des sommes importantes à leur bienfaitrice qui finalement se décida à porter plainte. La bande se dispersa aussitôt comme une volée de corbeaux.

Quant à d’Astek, toutes «les grandes découvertes» de ses nobles amis lui avaient donné un prétexte pour fréquenter le cabinet du ministre de la marine et pour évoluer autour de la direction des inventions de guerre installée rue Saint-Thomas-d’Aquin. «Ça, c’est intéressant!» disait-il.

Ce couple bizarre avait donc une double couverture: la femme travaillait dans la noblesse, la galanterie et la diplomatie; le docteur se mouvait autour des secrets de la défense nationale.

L’AMI D’ALMEREYDA

Voici maintenant un nouveau personnage qui apparaît. C’est un nommé Danilovicz, journaliste à la manque, promu à la dignité de secrétaire très intime de la princesse Wiszniewska, et chargé de suppléer le comte d’Astek visiblement fatigué. Ce Danilovicz arriva tout droit de la banque Raffalovich, ami et secrétaire d’Almereyda.

Maintenant on ne s’étonnera plus de rien.

Quand le gouvernement crut devoir quitter Paris pour s’installer à Bordeaux, la princesse suivit le mouvement et partit pour les rives de la Gironde.

On la remarqua le lendemain dans les cabarets de nuit où certain ministre avait l’habitude d’aller chercher un dérivatif aux tristesses de la guerre; elle menait joyeuse vie et dépensait beaucoup.

Entre temps les Etudes diplomatiques de la princesse obligeait celle-ci à de fréquents déplacements.

Au début de la guerre elle est en séjour en Suisse. Puis on signale son passage en Espagne, en Italie. A la fin ses allées et venues incessantes, ses visites continuelles aux consulats, légations, ambassades attirent l’attention de nos agents.

On découvre que la princesse est en relations directes avec le bureau polonais germanophile de Berne.

VON TREEK

On découvre aussi que d’Astek fréquente assidûment l’Allemand von Treek qui passe pour un espion amateur subventionnant une agence bénévole de renseignements.

Ce boche est richissime et sa fortune est évaluée à une centaine de millions de francs. Naturellement la princesse Wiszniewska devint sa maîtresse: elle ne pouvait choisir mieux.

L’affaire se complique alors d’une question de rivalité féminine.

Von Treek voulait épouser la fille du comte de Frankenberg. Cela ne pouvait convenir ni à la princesse ni au comte.

Voyant qu’elle allait perdre son amant et les subsides qu’elle en recevait, la Wiszniewska fit tout pour le retenir et, n’y parvenant pas, elle employa les grands moyens. Deux jours avant la célébration du mariage, elle attira von Treek à Genève, sous prétexte d’une affaire à traiter. Là, elle tenta de le faire disparaître en le chloroformant. Mais von Treek, qui est taillé en hercule, résista au chloroforme et réussit à se débarrasser de deux agresseurs qui étaient postés dans une pièce voisine et qui attendaient le moment d’intervenir.

Après ce premier échec, l’aventurière machina contre von Treek un plan véritablement machiavélique qui amena l’arrestation de ce dernier. Elle avait fait parvenir aux autorités judiciaires un dossier renfermant de nombreux documents et photographies, prétendus authentiques, sur la propagande bolchevik. Ces documents représentaient von Treek comme le chef de la propagande bolchevik en France, en Angleterre et en Suisse. L’enquête ouverte permit d’établir que les documents fournis par la princesse Wiszniewska n’étaient que des faux; aussi l’instruction fut suspendue et des poursuites furent intentées contre l’aventurière, qui fut arrêtée.

Elle fut impliquée dans plusieurs affaires d’espionnage par les magistrats de Genève, mais elle ne resta pas longtemps en prison, et continua à séjourner sur les bords du Léman.

La princesse traversait fréquemment le lac et aimait résider tantôt à Evian et tantôt à Lausanne où elle recevait de nombreuses visites qui inquiétaient fort notre excellent consul, M. le baron de Fougères.

Quant au commissaire de police d’Evian, un certain A., placé et maintenu à ce poste par le ministre Malvy, il trouvait tout cela naturel, et ne songeait à sévir que contre les Français qui paraissaient trop renseignés.

Mais la vie en Suisse devenant agitée, la princesse décida de revenir à Paris où elle reprit ses fréquentations louches.