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Les femmes qui font des scènes

Chapter 107: XI
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About This Book

A series of short, comic vignettes depicts domestic quarrels and public scenes in which women create melodramatic disruptions and men respond. Each sketch isolates a familiar confrontation — a jealous encounter in the street, a disputed letter, a furtive search for evidence, a late-night quarrel — and renders it with ironic, economical observation. The narrator collects repeated gestures, phrases, and misunderstandings to reveal recurring patterns of jealousy, vanity, and social performance, combining affectionate mockery with sympathy. The work arranges varied anecdotes around a central theme of theatricalized anger and the manners that both provoke and sustain it.

LES IMMORTELS


La scène se passe à l’Académie française. Les Quarante sont au nombre de vingt-huit. Un coup de sonnette du Président annonce que la séance est ouverte.

LE PRÉSIDENT.
Immortels, garde à vous! Nous sommes rassemblés
Pour donner un exemple aux écrivains troublés,
Et choisir un esprit dont la grâce lutine
Remplace ici l’auteur de Michel et Christine.
Le scrutin est ouvert.
M. DUPIN.
Nommez les candidats.
LE PRÉSIDENT.
Vous les connaissez tous. Jamais meilleurs soldats
Ne vouèrent leur vie à la littérature:
C’est Mazères, sorti d’une sous-préfecture;
Doucet, chef de bureau, je dis des plus charmants,
Et Cuvillier, nourri dans les commandements.
(On rit).
M. SAINTE-BEUVE.
Cela ne fait que trois.
M. VITET.
Et les autres?
M. PONSARD.
J’observe
Que l’on oublie Autran, venu de la Réserve.
M. JULES SANDEAU.
Et Feuillet, débarqué de Saint-Lô ce matin.
M. DE FALLOUX.
Et Gratry!
LE PRÉSIDENT.
Voici l’urne, et j’ouvre le scrutin.
M. PONSARD, murmurant deux vers de Lucrèce.
Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne
L’huile qui doit servir à la lampe nocturne...
M. LEBRUN, lisant dans un journal la liste des académiciens actuels.
Je suis toujours fâché qu’on divulgue nos noms:
On ne sait pas alors combien nous étonnons.
Chez nous trop de clarté nuit à notre prestige.
Qu’ailleurs, sur d’autres fronts, la lumière voltige;
Les ténèbres vont bien aux vieillards d’Ossian.
M. NISARD.
Votez-vous pour Doucet?
M. LEBRUN.
Votez-vous pour Autran?
M. VIENNET, à part.
Autran, Doucet, ces noms sentent le romantisme,
Et je vais les frapper de mon juste ostracisme.
M. DE BROGLIE, à part.
Pas un duc! tous bourgeois!
M. SAINTE-BEUVE.
Qu’avez-vous donc, Mignet?
M. MIGNET, bas.
Comment écrivez-vous Doucet?
M. SAINTE-BEUVE.
Comme Poucet.
M. DE FALLOUX, à M. Mérimée.
Ainsi, vous revenez de voyage, confrère,
Et sans avoir passé par ma Guittanaumière![2]
Quel malheur! vous auriez pu voir mon dernier porc;
Il surpasse tous ceux de Saintonge et d’York.

[2] Un des domaines de M. Falloux, aux environs d’Angers.

M. DE LAMARTINE, rêveur.
Deux louis! quarante francs! somme insignifiante!
Remboursable en deux ans...
M. DE FALLOUX.
Qu’est-ce qu’il dit?
M. MÉRIMÉE.
Il chante!
LE PRÉSIDENT, dépouillant le scrutin.
Je vais compter les voix de chaque concurrent:
Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.
M. DE LAPRADE.
Bravo! la Cannebière a le pas sur le Louvre.
LE PRÉSIDENT.
Pas encore; voici ce que l’urne découvre:
Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.
M. DUPIN.
Point de majorité!
M. DE LAPRADE.
Si l’on recommençait?
LE PRÉSIDENT.
Il le faut bien.
M. VIENNET.
Ceci me rappelle une fable
Que je fis autrefois dans un cas tout semblable,
Et dont le titre alors parut piquant et neuf:
Le Cirage vernis et le Cirage à l’œuf.
En voici le début: «Une paire de bottes,
Un jour, au boulevard, passaient, vierges de crottes
Il faisait cependant de la pluie et du vent...»
LE PRÉSIDENT.
Monsieur Viennet, plus tard; votons auparavant.
M. VIENNET, à part.
Le goût des vers se perd dans ma belle patrie!
LE PRÉSIDENT.
Nous n’aboutirons pas; dépêchons, je vous prie.
Huissier, distribuez les boules.
M. DE LAPRADE, à M. Patin.
Oui, mon cher,
Un article excellent, dans le Temps d’avant-hier.
On veut qu’à l’Institut nous accordions des places
Aux femmes de talent.
M. PATIN.
Fauteuils, voilez vos faces!
M. DE SACY.
Un semblable projet doit plaire à Legouvé.
M. LEGOUVÉ.
En effet; autrefois mon père l’a rêvé.
Par les femmes toujours notre âme fut ravie;
Elles jonchent de fleurs le chemin de la vie,
Et mêlent sur nos fronts, dans leurs jeux ingénus,
Aux lauriers d’Apollon les myrtes de Vénus.
M. AMPÈRE.
Soit, mais qu’à George Sand nous ouvrions nos portes,
Vous verrez des bas-bleus s’avancer les cohortes,
Et madame Ancelot, et la comtesse Dash...
M. MIGNET, bas, à M. Sainte-Beuve.
Comment écrivez-vous Autran?
M. SAINTE-BEUVE.
Avec un h.
LE PRÉSIDENT.
Vous n’avez pas voté, monsieur de Lamartine.
M. DE LAMARTINE, rêveur.
J’ai bien vingt mille amis...
M. NISARD.
Dans son rêve il s’obstine.
LE PRÉSIDENT.
Le scrutin est fermé. Messieurs, à votre rang.
(Lisant.)
Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.
M. PONSARD.
Cela s’annonce bien pour lui.
M. THIERS.
Je m’émerveille
En voyant triompher l’école de Marseille.
LE PRÉSIDENT, lisant.
Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.
M. JULES SANDEAU.
Toujours même chanson!
M. DE FALLOUX.
Toujours même verset!
M. PONSARD.
Cette obstination où l’on veut voir un crime,
De notre conscience est l’effort légitime,
Et c’est de notre voix faire trop peu de cas,
Que pouvoir espérer ne la disputer pas.
M. SAINTE-BEUVE, à part.
O docte prosaïsme et rime dérisoire!
M. VIENNET.
L’incident me remet une fable en mémoire:
Il s’agit d’un corbeau dans les airs folâtrant,
Et tenant en son bec un fromage odorant.
Un renard dont le nez flaire à travers la plaine,
Survient en cet instant...
M. DE PONGERVILLE.
Mais c’est du La Fontaine!
M. VIENNET.
Ah! pardon!
M. AMPÈRE, à M. de Lamartine.
Votez-vous?
M. DE LAMARTINE.
Est-ce que j’en connais
Un seul!
M. AMPÈRE.
Votez toujours, votez donc...
M. DE LAMARTINE, impatienté.
Des chenets!
LE PRÉSIDENT.
Il n’importe, messieurs; recommençons encore.
M. PONSARD.
Votons jusqu’à demain!
M. NISARD.
Votons jusqu’à l’aurore!
M. THIERS.
Certes, ce n’est pas nous qui céderons d’un cran.

(Douze tours de scrutin se succèdent, amenant toujours le même résultat. Les académiciens finissent par céder au sommeil.)

CHŒUR DES DOUCETIENS, marmottant.
Doucet! Doucet! Doucet!
CHŒUR DES AUTRANIENS, de même.
Autran! Autran! Autran!

LE
TURC ET LE GRENADIER


I

J’admire les magasins d’aujourd’hui, mais je regrette les boutiques d’autrefois. Je le dis comme je le pense, autant en artiste qu’en homme déjà vieillissant. Les magasins sont hauts, vastes, clairs, tant que vous voudrez;—les boutiques étaient basses, petites, obscures; et, malgré cela, les boutiques avaient quelque chose d’accort et d’honnête; c’était comme une rangée de commères le long des rues. Elles prêtaient les motifs les plus pittoresques à la peinture, et la plupart d’entre elles faisaient rêver du jeune Poquelin. O mes chères boutiques!

Les magasins d’aujourd’hui sont loin de cette bonhomie; vous chercheriez vainement chez eux quelques traces de caractère national. Ils sont construits et décorés à la façon de Pompéi mon ami, ou de l’Alhambra. Les moins riches se distinguent par des outrecuidances spéciales. Ainsi, par exemple, il n’est pas rare de lire au fronton d’un magasin puritainement peint de noir ces mots en lettres lapidaires: MODES. Pas autre chose. Que si vous essayez de plonger un regard curieux à travers la mousseline des rideaux, vous n’apercevez qu’un canapé de velours, et sur ce canapé une femme en cheveux qui lit un volume. D’ailleurs, pas le moindre chiffon. Voilà le magasin de modes d’aujourd’hui;—combien je lui préfère la boutique de modes d’autrefois, qui offrait un si réjouissant assemblage de rubans de toutes les couleurs, et où de nombreuses jeunes filles, un œil à leur ouvrage et l’autre à la rue, étaient occupées à coiffer des marottes ou têtes de carton!—La marotte, encore une chose disparue!

II

Je regrette les boutiques, et je regrette aussi les enseignes des boutiques. Les unes n’allaient pas sans les autres. Je parle de l’enseigne originale, allégorique, compliquée, appelant à son aide la sculpture ou la serrurerie. Je parle des Barbes d’or, des Tours d’argent, des Chats noirs, des Saint-Esprit, des Bons coings, des Paniers fleuris, des Puits d’amour, des Verts galants, de tous ces caprices qui étaient la poésie de l’ancienne boutique. Aujourd’hui, on se passe volontiers de l’enseigne, que l’on trouve de mauvais goût; on écrit simplement: Félix, pâtissier, là où on aurait écrit jadis: Au Flan couronné.—Qui me rendra les vieilles enseignes, hélas! Il y en avait de naïves, et ce n’étaient pas celles que j’aimais le moins. Le bois y jouait un grand rôle; le bois se pliait à tous les attributs. Des saucissons en bois, balancés par le vent, invitaient à entrer chez les charcutiers; des gants en bois et des bas en bois d’une longueur interminable, disaient l’industrie des bonnetiers; les chapeliers étalaient des chapeaux en bois de diverses formes, depuis les demi-lunes démesurées des généraux de l’Empire, jusqu’aux élégants chapkas des lanciers polonais.

III

Parmi ces boutiques et ces enseignes de la vieille roche, on remarquait encore, il y a une douzaine d’années, deux débits de tabac, l’un situé rue de l’Ancienne-Comédie,—l’autre rue Fontaine, à quelques pas de la barrière Pigalle. Tous les deux avaient à leur porte une de ces statuettes en bois colorié, haute de deux pieds environ, dont la mode était fort répandue dans le dernier siècle et au commencement de celui-ci. La statuette du débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie représentait un Turc:—celle de la rue Fontaine figurait un Grenadier.

Il me faudrait un style en bois pour décrire convenablement ce Turc en bois et ce Grenadier en bois.

Le Turc de la rue de l’Ancienne-Comédie avait un turban comme tous les Turcs, une pelisse comme tous les Turcs, des babouches comme tous les Turcs;—et, comme tous les Turcs, il fumait dans un long narghilé, avec toute la superbe et toute l’indolence que peut comporter la sculpture sur bois. Le vermillon, l’indigo et l’or étaient semés à profusion sur sa petite personne; il rappelait les plus beaux Turcs du théâtre Feydeau; et, tout entier à son narghilé, il ne s’apercevait pas même du rôle de portier qu’il remplissait,—tant sont grandes la majesté et l’indifférence orientales!

Le Grenadier de la rue Fontaine, d’une date plus moderne, avait un bonnet d’ours comme tous les grenadiers, des moustaches comme tous les grenadiers, des guêtres comme tous les grenadiers;—et, comme tous les grenadiers, il fumait dans une pipe noire. Il était d’ailleurs très-bien ficelé dans sa mignonne taille de bois, l’air crâne, la poitrine effacée, les pieds en dehors. Héros bon enfant, il ne lui déplaisait pas de monter la garde à la porte d’un bureau de tabac, après avoir vu brûler le Kremlin.

IV

A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.

Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,—le Grenadier au parterre et le Turc à l’avant-scène.

Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.

—Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.

—Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.

—Monsieur plaisante sans doute.

—Non, madame, je suis fort sérieux.

—Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.

—Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.

La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans l’arrière-boutique.

—Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.

Le mari répéta machinalement sans comprendre:

—Notre Turc?

Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de rentrer dans son arrière-boutique:

—Non, non.

—J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout.

—Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.

—Deux cents francs!

—Non, non.

—Deux cent cinquante!

A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari.

Celui-ci, s’adressant à Restout:

—Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en séparant.

—Pourtant, trois cents francs... articula Restout.

—Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous acheter notre Turc?

—C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée, entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril de poudre.

—Ah! si c’est comme cela... murmura la femme.

Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus.

—Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout.

La femme répéta:

—Trois cent cinquante francs?...

—Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me mêle plus de cette affaire.

Et il rentra dans son arrière-boutique.

—Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.

Ce n’était déjà plus notre Turc, c’était le Turc!

—Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout.

—Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore est-ce un sacrifice que nous faisons.

—Allons!

Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait, le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme convenue.

V

Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché. Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer, qu’on n’en rencontrait plus qu’en province—et encore! que le sien était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux. Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie. La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.

Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le paiement.

Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner trois glorias au noble jeu de billard.

VI

Or, voici ce que, dans son imagination scélérate, avait combiné le comédien Restout:

Au débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie il avait donné l’adresse du débitant de tabac de la rue Fontaine,—et au débitant de tabac de la rue Fontaine l’adresse du débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie.

A tous les deux il avait assigné la même heure: dix heures du matin.

En conséquence, chacun d’eux partit de chez soi vers neuf heures et demie, portant entre ses bras, celui-ci le Turc, celui-là le Grenadier.

Cela faisait se retourner et sourire quelques passants.

Celui qui portait le Turc, le vieillard de la rue de l’Ancienne-Comédie, était le plus à plaindre: il baissait la tête et marchait précipitamment; on eût dit un Romain fuyant avec ses Lares.

La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses clients fussent partis, que le gaz fût éteint, que la rue fût déserte; et, à la lueur d’une chandelle, il avait accompli cet acte, comme une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il s’était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant.

L’autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait arrogamment son Grenadier, et son air semblait dire aux passants: «Riez à votre aise; moi, j’ai fait un excellent marché; je vais déposer cette marionnette chez un niais qui me l’achète six fois sa valeur!»

VII

Une rencontre était inévitable entre les deux marchands; elle eut lieu sur la place du Carrousel. Ils entrevirent la vérité comme dans un éclair; mais ils n’osèrent pas s’interroger, et ils continuèrent leur route, après s’être croisés en frémissant d’inquiétude.

Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de leur course, l’un et l’autre se trouvèrent en face d’un débit de tabac concurrent?

Le vieillard se laissa tomber—avec son Turc—sur le trottoir...

La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d’eux reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit pas s’ils se rencontrèrent encore.

Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent toujours; mais où est le Turc? Qu’est devenu le Grenadier?

J’ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je sais seulement qu’il changea son itinéraire de Montmartre à l’Odéon et de l’Odéon à Montmartre.


MÉMOIRES D’UN HOMME
A QUI IL N’EST JAMAIS RIEN ARRIVÉ


I

Je m’appelle Duval.

Je suis fils de Duval.

Et petit-fils de Duval.

Le nom de tout le monde!

Tout petit, j’ai mangé de la bouillie.

J’ai eu la coqueluche.

Le médecin a dit que cela ne serait rien.

Cela n’a rien été.

..... Voulez-vous que je continue?

II

Et pourquoi pas?

Le beau mérite de raconter des événements importants dont on a été acteur ou témoin!

Il est trop facile d’exciter l’intérêt avec des batailles, des adultères, des vols, des duels, des faillites.

Mais n’avoir rien vu, n’avoir rien fait, et vouloir cependant laisser sa trace ici-bas!

A la bonne heure!

N’être rien,—et avoir l’ambition d’écrire sa vie, comme Rousseau, comme Casanova, comme madame Roland, comme Alexandre Dumas!

Parlez-moi de cela!

Voilà qui est bien plus fort!

Voilà qui est bien plus rare!

Voilà ce que j’entreprends, moi, Duval, le premier venu,—le héros de l’insignifiance.

III

J’ai dit que j’avais le nom de tout le monde.

J’ai aussi l’air de tout le monde.

Lisez mon passe-port.

Front: moyen.

Nez: moyen.

Bouche: moyenne.

Menton: moyen.

C’est le triomphe de l’impersonnalité.

La preuve que je ressemble à tout le monde, c’est que tout le monde m’accoste plusieurs fois par jour en s’écriant: «Ah! pardon, je vous prenais pour monsieur un tel.»

Les femmes ont un mot terrible pour désigner les gens de ma figure: «Il est de ceux dont on ne dit rien.»

La nature m’a refusé jusqu’au plus simple tic.

Je suis la foule, la chose qu’on n’aperçoit que tout autant qu’elle est agglomérée.

... Voulez-vous que je continue?

IV

Ma jeunesse...

Je n’ai pas eu de jeunesse.

C’est ce qui m’attriste le plus, quand j’y songe.

A l’heure où les autres font briller leurs vingt ans au soleil comme de belles pièces d’or neuves, à l’âge où toutes les têtes ont des délires, où toutes les poitrines ont des chansons, où les yeux et les mains se cherchent dans une atmosphère d’amour,—j’étais déjà assis sur le rond de cuir de l’employé.

Or, il n’arrive rien sur les ronds de cuir.

De même que j’avais été un sage enfant, je suis resté un sage jeune homme.

Je n’ai pas eu de dettes.

Je n’ai pas eu de maîtresses.

J’ai aimé—dans les livres seulement.

J’ai regardé passer le plaisir,—de ma fenêtre, ouverte les dimanches soirs.

V

Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon cœur.

Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des contributions directes.

Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes échus.

Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission.

Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.

La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie.

J’ai donc été de ceux—plus nombreux qu’on ne croit—qui ne pensent à rien.

VI

Balzac a trop exagéré le drame dans les âmes d’en bas. Il les a dosées à sa mesure.

Il vous a dit à quoi pensent:

  • Le paysan qui chasse à la loutre;
  • L’invalide qui regarde jouer au cochonnet;
  • La garde malade qui remue une tisane;
  • Le clerc d’avoué qui feuillette un dossier.

A mon tour, si j’avais le temps,—moi, Duval,—je vous dirais à quoi ne pensent pas:

  • L’épicier qui casse son sucre;
  • L’expéditionnaire qui taille sa plume;
  • Le valet de pied qui attend ses maîtres sous le vestibule de l’Opéra;
  • La sentinelle qui baye aux étoiles.

Accoutumez-vous à regarder comme immense le nombre des individus qui ne pensent à rien.

Penser à rien,—c’est peut-être le bonheur!

A coup sûr, c’est la santé.

... Voulez-vous que je continue?

VII

Il me serait peut-être arrivé quelque chose si je m’étais marié.

Que l’on ne prenne pas cela pour un mot de vaudeville.

Mais je ne me suis pas marié.

Je n’ai pas osé.

Alors, le hasard s’est détourné de moi tout à fait, et j’ai été comme oublié dans la vie.

L’accident lui-même m’a dédaigné.

Pas de pot de fleurs tombant sur ma tête!

Pas de querelle au café!

Pas de montre volée!

Les voyages m’auraient bien séduit; mais où aller? A quelle contrée donner la préférence? Pourquoi l’Italie plutôt que l’Espagne? Et pourquoi pas le Frangistan.

L’indécision m’a cloué sur place.

Et maintenant, quand un désir de locomotion s’empare trop vivement de moi, j’étends la main vers les trois ou quatre rayons qui forment ma bibliothèque.

Je prends et je relis mes deux ouvrages préférés.

L’un est le Voyage autour de ma chambre, par le comte Xavier de Maistre.

L’autre, plus modeste encore, et sans nom d’auteur, est le Voyage dans mes poches.

VIII

Mais au moins j’aurais pu, comme citoyen ou même comme simple passant, assister à quelque fait considérable, approcher ou seulement apercevoir quelque personnage fameux.

Je l’aurais pu certainement.

L’ironique destinée m’en a toujours empêché.

Un rhume de cerveau me tenait au lit lorsque éclata la révolution de février.

Quelques jours ensuite, je voulus voir M. Ledru-Rollin.

Il venait de passer.

J’ai également manqué l’ouvrier Albert d’un quart d’heure.

Ce n’est donc pas moi qui projéterai jamais des lueurs sur notre histoire.

De la légende du dix-neuvième siècle, je n’ai retenu que le refrain, un seul mot, que je répète à la façon du perroquet effrayé:

—Boum!... Boum!

... Voulez-vous que je continue?

IX

Non. Je finis,—car la liste de tout ce qui ne m’est pas arrivé remplirait aisément cent volumes.

Il ne m’est jamais rien arrivé,—même en rêve.

D’ordinaire, cependant, la nuit est la revanche du jour; les têtes les plus calmes s’illuminent alors de mille féeries intérieures; un régisseur invisible vient frapper les trois coups dans votre crâne pour une comédie aux cent actes divers.

Moi, je n’ai jamais rêvé que de choses indifférentes, de mon chapeau qui s’envolait ou d’une allumette chimique qui ne voulait pas prendre.

Qu’ajouterai-je encore?

«Cache ta vie,» a dit un sage. Je n’ai pas de peine à cela.

La terre me sera légère, car je n’aurai pas beaucoup pesé sur elle.

Le monde aura été pour moi une feuille de présence où je me serai contenté de signer mon nom,—mon nom de Duval.


LE DINER DU LANCIER


I

Une belle arme, la lance!

De beaux hommes, les lanciers!

La lance! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui claque au vent!

Les lanciers! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés élégamment, cambrés en selle, riants et rapides!

J’ai l’honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard.

A toutes les qualités de l’homme du monde et du militaire en retraite, ce lancier joint un appétit considérable.

Sa lance s’est changée en fourchette.

II

—Vous souriez de ma fière prestance à table,—me dit-il l’autre matin, après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;—et vous avez raison de sourire.

»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les miens.

»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai été.

»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers...

»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant?

»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.

»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.

»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un Saint-Michel.

—Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.

—Tout entier... avec son dragon.

—Contez-moi donc cela.

—Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le lancier.

III

Après les légumes, le lancier commença:

—C’était en 1818.

»De l’histoire, monsieur, de l’histoire!

»Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen.

»La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m’arrêter.

»Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l’Eure, renommée pour ses filatures et ses fabriques d’étoffes; 3,500 à 4,000 habitants.

»Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me débarqua à Gisors.

»Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur vous la diligence, mais elle me creuse littéralement l’estomac, à moi.

»Le trajet m’avait mis sur les dents.

»Et comme c’était précisément l’heure de la dînée pour les voyageurs de la diligence,—qui avait sa destination plus loin,—j’entrai à l’auberge du Soleil d’Or où la table d’hôte était servie.

»Je crus cependant devoir m’informer à demi-voix auprès d’une servante:

»—Combien coûte le dîner ici?

»—Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le café.

»—Voilà mon affaire, pensai-je.

»Et je m’assis.

IV

»Je m’assis.

»Ne me faites pas répéter.

»Je m’attablai modestement, sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en disant à mon voisin de droite:

»—Pardon, monsieur!

»Et à ma voisine de gauche:

»—Pardon, madame!

»On ne se serait douté de rien.

»Ah! il faut être juste: la table était bien servie.

»Pour Gisors, c’était superbe!

»Il y avait de tout: poissons, entrées chaudes et froides, hors-d’œuvre (je raffole des hors-d’œuvre; cela doit vous paraître singulier, n’est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger...

»Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu’il leur fallait se hâter à cause du proverbe: «La diligence n’attend pas.»

»Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient gloutonnement et au hasard.

»C’était horrible à voir.

»Pouah!

»Moi, j’y mettais plus d’ordre et de discernement. Voulant épargner de l’embarras aux servantes, j’attirais à moi la plupart des plats et je les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire.

»Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient, de ma part, l’objet d’une méprise; mais avec quelle bonne grâce, reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche:

»—Pardon, madame!

»Et à mon voisin de droite:

»—Pardon, monsieur!

V

»On commença à m’apercevoir et à s’inquiéter de moi vers la fin du premier service.

»Ce ne fut d’abord qu’un léger murmure.

»—La fille! dit un gros fermier rougeaud, où sont donc les foies de veau sautés?

»—Dame! répondit-elle en me désignant, c’est monsieur qui les a finis.

»Elle aurait pu dire aussi bien que c’était moi qui les avais commencés.

»—Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre? disait une vieille dame.

»—Les navets au beurre?...

»Et la servante s’arrêtait en me regardant.

»J’avais la tête penchée sur mon assiette.

»Et je mangeais toujours.

»Je mangeais sans affectation et sans honte.

»Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous.

»Une jolie table d’hôte, ma foi!

VI

»—Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s’il vous plaît! en voiture!

»Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales paroles; elles sont toujours accueillies par un sourd grognement de révolte et de résistance.

»On obtient quelquefois cinq minutes de répit.

»Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s’élève plus sévère, plus pressante:

»—Allons, messieurs, en voiture! en voiture!

»Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le dessert à peine entamé.

»Les choses se passèrent ainsi à Gisors.

»Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place.

»Tous mes soins étaient appliqués à la destruction d’un fromage de Livarot.

»J’adore le Livarot!

»Le maître de l’auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et qui m’examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l’épaule en disant:

»—Eh bien, jeune homme, vous n’entendez donc pas?

»—Quoi? fis-je la bouche pleine.

»—La voiture va partir.

»—Oh! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur.

»Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert.

VII

»—Desservez! desservez! cria l’aubergiste du Soleil d’Or à ses gens.

»Ce fut un combat désespéré.

»Nous luttions de vitesse, eux pour ôter, moi pour retenir.

»Pendant que d’une main je me cramponnais à un saladier de fraises, de l’autre j’atteignais une assiette de macarons.

»La victoire leur resta.

»Malédiction!

»Il n’y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et, entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort compliquée.

»Un objet d’ornement!

»Une chose faite pour l’œil!

»Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée d’un groupe colorié représentant l’archange Saint Michel terrassant un dragon et le perçant de sa lance.

»La lance, c’était ma partie.

»Les domestiques étaient sortis d’un air narquois, me laissant seul dans la salle.

»Seul, c’est-à-dire en tête-à-tête avec le Saint-Michel.

»Évidemment ils étaient sans méfiance.

»Ce Saint-Michel me troublait et m’agaçait.

»J’aurais voulu ne pas le voir.

»Je comprenais bien qu’il était là surtout pour la parade, pour le spectacle.

»Mais, d’un autre côté, je me disais que si l’on fait des pâtisseries, c’est pour qu’elles soient mangées.

»Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur la table.

»Mon hésitation ne dura que quelques minutes.

»Je fis taire mes scrupules.

»Je me penchai, et je portai une main sacrilége sur le Saint-Michel.

VIII

Le lancier continua:

—Je dois ce témoignage à la vérité d’avouer que cet archange était effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument desséchées; bref, ce n’était pas bon.

»Pas bon du tout!

»Mais j’avais faim.

»L’aubergiste du Soleil d’Or entra justement comme j’achevais la ruine de cet édifice.

»La stupéfaction le rendit immobile.

»—Mon Saint-Michel! s’écria-t-il.

»—Quelque chose de fameux, murmurai-je.

»Et me dirigeant vers lui, qui demeurait les yeux fixés sur mon assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le prix de mon dîner, c’est-à-dire une pièce de trois francs.

»Ce que nous appelions autrefois un petit écu.

»Et je sortis fièrement.

»Il me regarda partir...

IX

»A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui, afin de savoir l’adresse de cet ami de mon père pour lequel j’avais une lettre de recommandation.

»—M. Mauprat? me répondit-il bourrument, c’est le cafetier de la place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui aujourd’hui; toute la maison est sens dessus dessous.

»Et l’aubergiste me tourna le dos.

»Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis désobligeant; j’allai au café de la place, qui était fermé en effet.

»Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je montai. Une grande agitation régnait dans l’escalier que remplissait une foule de personnes très-bien mises; et j’eus quelque difficulté à être introduit auprès de M. Mauprat, qui me parut lui-même très-affairé.

»Cependant, lorsqu’il eut lu la lettre de mon père il m’embrassa cordialement, en me disant:

»—Parbleu! vous ne sauriez arriver plus à propos: je marie ma fille aujourd’hui; vous allez être du dîner.

X

»—Mais, objectai-je timidement, c’est que je viens de dîner à table d’hôte.

»—Bah! bah! s’écria-t-il, ces dîners de table d’hôte, est-ce que cela tient au ventre? D’ailleurs venez par ici.

»Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d’où il tira une bouteille d’eau-de-vie et un grand verre, qu’il remplit jusqu’aux bords.

»—Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre dîner.

»Avait-il tort? avait-il raison?

»Toutefois est-il qu’après avoir bu je me laissai placer à une immense table en fer à cheval, au milieu d’une centaine d’invités.

»Les parfums d’une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m’en servis moi-même une énorme tranche en contre-fil.

XI

»—Comme vous venez tard, cher ami! dit derrière moi M. Mauprat à un nouvel arrivant.

»—Ne m’en parlez pas! j’ai été retenu jusqu’à présent par un animal, une espèce d’anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et mes chaises.

»A cette voix, je me retournai, et j’aperçus l’aubergiste du Soleil d’Or.

»Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le bouilli.

»—Qu’avez-vous? lui demanda M. Mauprat.

»—C’est lui! dit l’aubergiste d’une voix étranglée.

»—Qui, lui?

»—Celui qui a mangé mon Saint-Michel.

»On le plaça à côté de moi; et pendant tout le festin, il ne cessa de pousser des exclamations d’étonnement en me regardant.

»Je finis par ne plus m’occuper de cet imbécile et par faire honneur au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en province.

»Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard.

»Et maintenant que je vous ai conté l’histoire du grand Saint-Michel, à votre santé!

Une belle arme la lance!

De beaux hommes, les lanciers!


L’AMI DES ACTEURS


I

Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d’un noble enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments, lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches de spectacles.

Il épelait les noms des acteurs:

A, r, ar; n, a, l, nal; Arnal.

B, o, u, bou; t, i, n, tin; Boutin.

C, a, ca; c, h, a, r, char; cachar; d, y, dy; Cachardy.

Et ainsi de suite depuis A jusqu’à Z, depuis les Funambules jusqu’à la Comédie française.

Ce fut de cette façon qu’il apprit à lire.

II

Le reste de son éducation s’acheva sur le trottoir de l’ancien boulevard du Temple, entre les marchands de coco et les marchandes de sucre d’orge. Posé là dès quatre heures de l’après-midi, il voyait arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il recueillait des observations du genre de celle-ci:

—Tiens! M. Francisque a une redingote neuve!

—Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle se sera trompée d’heure, bien sûr!

Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques fanatiques de son espèce, d’aller attendre la sortie du premier rôle, pour lui faire une ovation et l’escorter jusqu’à son domicile.

Ce fut une heure mémorable dans son existence d’enfant que l’heure où il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer Atar-Gull:

—Monsieur Albert, voulez-vous que je porte votre parapluie?

Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur.

III

Oh! marcher derrière un acteur!

Quel bonheur c’était pour lui!

Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,—ou à peu près,—en le suivant:

—Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches, qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche, c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours; son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or! Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole; elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas!

Oh! marcher derrière un acteur!

IV

Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à entrer dans leur intimité.

Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café.

Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari; il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.

Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte d’effrayante audace.

Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui dit:

—C’est la place de Saint-Prosper.

Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour lui offrir une canette de bière de Strasbourg.

Le gros homme en eut sa part.

Tels furent les commencements de l’ami des acteurs.

V

L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,—en passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd’hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur équipage hollandais.

Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée! depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des conseils, de faire leur partie de domino!

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à trois heures, il dîne à quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la Bois-bois.

Il trouve à Gourdin du galoubet (une bonne voix).

Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de cent cinquante (lignes).

Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est crevante.

Il déclare que Deshayes est un bénisseur;

Et que Montdidier colle des affiches, c’est-à-dire qu’il joue, les mains étendues[3].

[3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot, il n’approchera jamais de la puissance d’expression des deux titis que j’ai entendus l’année dernière.

Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer le Verre d’eau et la Joie fait peur.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils ont vu.

Le Glacis de lance et la Rigolade f... le taf, répondent-ils.

(Note de l’auteur.)

Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont pleines de contorsions:

—Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet... Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne sais pas tout le bien... Non, mais tu es d’un nature...

VI

Voulez-vous le voir dans son élément?

Voulez-vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase?

Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet homme à l’œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient debout, afin de se transporter plus promptement d’un groupe à un autre. C’est lui. Il cause avec tout le monde, disant bonjour ou adieu, à la bordelaise; reconduisant ceux qui partent, encombrant le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d’Alexandre Michel, qui ne l’aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit, roide, indifférent; il interroge Munié, aux petits yeux clignotants et attendris; et Munié, qui est bon comme le bon pain, lui répond avec sollicitude. Il parle canut à Berthelier; à Raynard, il dit: «La claque! la claque!» Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu’occupé dans le café, il a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un treizième César; il le hèle d’un psit amical; il salue également du geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu’il y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes sensées. Mais Bache l’inquiète et l’offusque avec ses grands saluts, ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter: «Monsieur me fait l’honneur de me dire?... Monsieur m’a adressé la parole?» Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu de noir, boutonné jusqu’au menton, la poitrine effacée, lui crie d’une voix exercée au commandement: «Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot, mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après!»

L’ami des acteurs est enchanté.

Il fait rapporter de la bière.

Il a trois formules d’invitation, dont l’insistance varie selon l’importance de celui à qui il s’adresse.

La première, banale et presque négative:

—Tu ne prends pas quelque chose?

La deuxième, plus précise, avec un caractère d’affabilité:

—Prends-tu quelque chose?

Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus:

—Prends donc quelque chose!

VII

L’ami des acteurs a cela de particulier qu’il connaît tout le monde et que personne ne le connaît.

Là est la nuance originale.

On ne sait pas son nom.

On ignore ce qu’il fait.

La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n’est pas le sien: on l’appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste.

Plusieurs prétendent que c’est un tapissier, d’autres que c’est un fabricant de peignes.

Quoi qu’il en soit, c’est un fort galant homme.

Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le pousse vers la vie du théâtre, il ne s’était pas fait acteur.

Il demeura un instant immobile et frappé d’un coup de lumière; puis il me répondit comme M. Prud’homme, à qui l’on conseillait de prendre un bain pour se débarrasser d’une mauvaise odeur dont il ne cessait de se plaindre depuis l’âge de six ans.

—Je n’y ai jamais pensé!