WeRead Powered by ReaderPub
Les femmes qui font des scènes cover

Les femmes qui font des scènes

Chapter 113: IV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of short, comic vignettes depicts domestic quarrels and public scenes in which women create melodramatic disruptions and men respond. Each sketch isolates a familiar confrontation — a jealous encounter in the street, a disputed letter, a furtive search for evidence, a late-night quarrel — and renders it with ironic, economical observation. The narrator collects repeated gestures, phrases, and misunderstandings to reveal recurring patterns of jealousy, vanity, and social performance, combining affectionate mockery with sympathy. The work arranges varied anecdotes around a central theme of theatricalized anger and the manners that both provoke and sustain it.

UNE NATURE EN DEHORS


I

Corfou!—En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier au bas de plusieurs lettres. C’est le nom—ou le sobriquet, je ne sais plus au juste—d’un camarade de jeunesse, d’un ami de fredaines. Où est-il à présent? qu’est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il y a des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre; Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe, à l’époque où je l’ai connu, pour n’être pas encore grand, fort et superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à merveille! Pensons à autre chose.

Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte m’arrête, me retient. Je veux essayer de la fixer sur le papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de m’importuner;—débarrassons-nous de cette mémoire. Parlons de Corfou aujourd’hui; c’est le moyen le meilleur de n’y plus songer demain.

Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé dont je ne suis ni fier ni attristé; un passé émietté, dévoré dans les délires du quartier Latin. J’ai «fait la noce» avec Corfou, voilà ce qu’il y a de clair. Le café de l’Europe, le café Belge, le restaurant Dagneaux, les bals masqués de l’Odéon, les bosquets de la Closerie des Lilas, et cette partie du Prado qu’on appelait la Chaussette-d’Antin ont retenti de nos bruyances. Mais je n’étais qu’un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens où Corfou avait rang de colonel. D’abord, ma taille n’offrait rien d’imposant, tandis qu’il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de Privat d’Anglemont, de Molin, de Marc-Trapadoux, de Pothey, de l’acteur Bignon,—race des géants, avec lesquels, d’ailleurs, il s’est souvent rencontré sans désavantage et sans rivalité.

Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de main trop rude. Il faisait tout trop vite. C’était une nature en dehors,—débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement. La matière le menait beaucoup, je suis forcé d’en convenir. Après un festin, il devenait ivre d’impertinence. Je l’ai vu monter sur une table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa cravate, hurler par trois fois: «—A bas les étudiants!» Corfou s’est battu à tout ce qu’on a voulu, comme on a voulu, autant qu’on a voulu; et il s’est toujours retrouvé sur ses jambes.

Corfou a connu la pauvreté,—parbleu! Mais il l’a traitée fièrement, de haut en bas. En ce temps-là, s’il avait froid, il descendait sur les boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l’emportait sous le bras, dans sa chambre.

II

Un trait inouï et sublime de probité domine l’existence de Corfou.

Cela devrait être raconté au bruit des harpes par un poëte coiffé d’or.

Il avait un tailleur, comme tout le monde,—et, comme tout le monde, il devait de l’argent à ce tailleur.

Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations; il en était arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes.

Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours une parole d’espoir—et une chaise—à offrir à son créancier.

Un matin, pourtant, le drame fit explosion.

Le tailleur eut un mot de trop.

Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais il se contint.

Il boutonna sa redingote et prit son chapeau.

—Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre argent et je vous le rapporte.

—Je vous suis, fit le tailleur.

—Non pas, reprit Corfou, l’injure a eu lieu ici; c’est ici que doit avoir lieu la réparation. Vous allez m’attendre.

—Je préfère vous accompagner.

—Je n’ai pas besoin de vous. Restez.

—Mais, moi, j’ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à s’inquiéter.

—Cela m’est bien égal.

—Monsieur!

—Vous ne sortirez pas d’ici que vous ne soyez payé! s’écria Corfou.

D’un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après l’avoir enfermé à double tour.

Il était midi alors.

A quatre heures, Corfou n’était pas encore rentré;—il dépêchait vers son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsi conçu:

«Je n’ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A bientôt.»

Le tailleur écumait.

Pourtant, l’appât d’un remboursement total l’empêchait de se livrer à aucun scandale et d’appeler par la croisée. Il prit son mal en patience.

A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire de Corfou; nouveau message par dessous la porte.

«Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous écris du café de Paris, où je viens de dîner pour m’étourdir. Tout à l’heure, j’irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu’il vous faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez! Couchez-vous, car je rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs.»

Le tailleur faillit avoir une attaque d’apoplexie. Il tenta d’ébranler la porte; il introduisit la pointe d’un couteau dans la serrure: inutile!

Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu’il avait découvert à grand’peine s’éteignit et le laissa plongé dans de ridicules ténèbres.

Il se jeta tout habillé sur le lit.

... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet; c’était Corfou qui rentrait.

—Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble!

Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d’argent en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui indiqua—du bout du pied—l’escalier de service, où, pendant quelques minutes, on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d’un quartier de roche qui roulerait et bondirait dans un ravin.

III

S’il est galant?

C’est la galanterie dans toute sa fleur, dans tout son imprévu, dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse! irrésistible audace!

Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint-Antoine une femme richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il s’arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s’approche d’elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième siècle, il lui jette ces paroles:

—Hôtel de l’Europe, chambre 4, de trois à cinq heures.

Et il s’en va, sans attendre la réponse.

S’il est galant?...

Il est même croustilleux.

La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c’est sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le tour des salons, rouge, l’œil attendri, avec de vastes effets de poitrine et des fredons de satisfaction.

Comme cela:—Bromm! bromm! Ti la la, ti la la... Viens, gentille dame!... Broum!

Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur général, dont une immense crinoline ne dérobait pas—l’état intéressant.

Corfou cligne l’œil d’un air d’intelligence et de malice, et lui dit de son plus aimable ton:

—Voilà ce que c’est que de n’avoir pas été sage!

En présence de deux cents personnes.

Corfou s’est marié.—Qu’est-ce que je dis donc là?—On a marié Corfou, et il s’est laissé faire.

Il n’en a pas moins continué d’être—un mari en dehors.

Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café.

Et, appelant le garçon par son nom:

—Joseph! ma canette!

Le garçon lui a demandé:

—Vous allez bien, monsieur Corfou?

Le mariage peut être envisagé de diverses sortes.

IV

Il voit des tortues à l’étalage d’un marchand de comestibles; il en achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui.

Sa domestique, l’entendant rentrer, accourt en criant:

—Monsieur! monsieur! madame vient d’accoucher!

—Est-il possible! exclame Corfou;—tiens, Julie, je viens d’acheter une tortue...

Le médecin arrive à son tour, et lui dit:

—Réjouissez-vous, mon cher, c’est un fils que vous avez, un fils magnifique!

—Un fils, docteur! un fils! quel bonheur!—Regardez donc cette tortue que je viens d’acheter...

On le pousse dans la chambre de l’accouchée.

—O ma chère amie! s’écrie-t-il en se précipitant sur elle; ma pauvre Éléonore, comme tu as dû souffrir!—Voilà une tortue que je t’apporte...

Sa femme n’a que la force de lui tendre la main.

—Trente sous! murmure-t-il.

—Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec sensibilité.

—Chère femme!

Mais, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute:

—Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage.

V

Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,—où que tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve d’autrefois, que tu es plus que jamais une nature en dehors.—Ah! quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!—car voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme sérieux,—alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et joyeuse.


L’ŒIL,
LA DENT ET LE CHEVEU


I

L’ŒIL.—Pendant que, dans son alcôve, Hélène, brisée par le bal, s’agite sous les flèches noires du Sommeil, disons ses douleurs et les nôtres. Pauvre Hélène!

LA DENT.—Pauvre Hélène!

LE CHEVEU.—Pauvre Hélène!

L’ŒIL.—Elle est une des quatre ou cinq reines de Paris, la ville aux prodiges. Les peintres et les sculpteurs s’agenouillent quand elle passe; les musiciens écoutent en elle chanter la voix d’argent. Assurément, il faut la reconnaître pour une des femmes les plus victorieusement belles de sa génération.

LA DENT.—De quelle génération?...

L’ŒIL.—Chut! la voilà qui fait un mouvement.

LE CHEVEU.—Un mouvement et un soupir. Hélène souffre depuis quelque temps, et je sais le secret de sa souffrance.

LA DENT.—Moi aussi.

L’ŒIL.—Moi aussi.

LE CHEVEU.—Elle songe que ses jardinières ne regorgent plus, comme autrefois, de ces bouquets miraculeux que les amoureux seuls savent cueillir en plein janvier.

LA DENT.—Elle songe que, depuis un an, personne ne s’est tué ni battu en duel pour elle.

L’ŒIL.—Elle trouve que les jeunes gens d’aujourd’hui commencent à devenir bien respectueux.

LA DENT.—Hélène s’inquiète.

LE CHEVEU.—Hélène s’effraie.

LA DENT.—A quoi cela tient-il? (Un silence.)

L’ŒIL.—C’est que je rougis.

LA DENT.—C’est que je jaunis.

LE CHEVEU.—C’est que je blanchis.

II

L’ŒIL.—Flamme! astre! aurore! diamant! j’étais tout cela autrefois. Je resplendissais, je caressais, je foudroyais. Un ange venait clore mes paupières chaque soir, un ange venait les ouvrir chaque matin.

LA DENT.—Perle! ivoire! disaient de moi les poëtes classiques, de moi, la trente-deuxième d’une brigade éblouissante.—Des dents de jeune loup! disaient les poëtes romantiques!—Et comme je savais mordre à toutes les pommes de tous les paradis terrestres.

LE CHEVEU.—Un diadème, lorsque Hélène était coiffée! Une inondation dès qu’elle enlevait son peigne! Un manteau de roi! tout le Titien!

L’ŒIL.—A présent, une ligne bleuâtre s’accuse au-dessous de mes paupières.

LA DENT.—A présent, les pommes me sont défendues comme des crudités; les cigarettes me sont interdites parce qu’elles altèrent l’émail et qu’elles dessèchent la lèvre.

LE CHEVEU.—J’étais un cheveu autrefois; à présent, je ne suis plus qu’un tube capillaire. Et la tête d’Hélène, cette tête digne de tous les hommages et de toutes les adorations, voilà qu’on l’appelle un cuir chevelu. Hélas!

L’ŒIL.—Hélas!

LA DENT.—Hélas!

LE CHEVEU.—A qui m’a-t-on associé, justes dieux! à une natte d’Alsacienne, et à des bandeaux dont j’ignore l’origine!

L’ŒIL.—Maudite soit cette épingle noircie dont on me blesse tous les jours pour m’allonger!

LA DENT.—Maudites soient ces petites limes et ces petites brosses qui me font grincer!

LE CHEVEU.—Et ces pinces d’acier auxquelles je n’ai échappé jusqu’ici que par miracle!

L’ŒIL.—Mon orgueil est vaincu; je sais maintenant comment on pleure.

LA DENT.—La fluxion n’est plus un mot pour moi: je la sens, elle arrive.—Au secours!

LE CHEVEU.—Éloignez ces eaux, ces huiles, tous ces corrosifs sous lesquels je me tords et me consume.—Au secours!

LA DENT.—Des élancements!—Au secours!

III

LE CHEVEU.—Plutôt que de voir s’effiler ainsi mon existence misérable, pourquoi n’ai-je pas fait partie de cette dernière mèche qu’Hélène a donnée il y a un an (on ne la reprendra plus à pareille libéralité!) à ce jeune capitaine qui partait pour la guerre? Je serais à cette heure enfermé dans un médaillon d’or et abrité sur une chaude poitrine, tandis qu’un jour ou l’autre, ici on me balayera comme un témoin honteux!

L’ŒIL.—Un pince-nez, voilà mon avenir.

LA DENT.—Qu’est-ce donc que ces mots qu’on murmurait hier devant moi: pivots, ligatures, monture en caoutchouc?—«Sans nuire à la mastication,» ajoutait-on.

L’ŒIL.—Eh bien, êtes-vous contents, vous tous qui avez aimé Hélène et qu’Hélène n’a pas aimés! Vous tous, qui vous êtes inutilement roulés à ses pieds et qui avez inutilement crié son nom dans vos fièvres! Nous étions ses complices alors, nous sommes vos vengeurs aujourd’hui.

LE CHEVEU.—Êtes-vous satisfaites, vous toutes, ses rivales, qui pâlissiez à ses côtés, et qui vous irritiez de son inaltérable éclat! Venez la voir à présent; l’heure va sonner pour elle, l’heure sans pitié.

LA DENT.—La déesse va redevenir mortelle. Adieu, Hélène.

L’ŒIL.—Adieu, Hélène.

LE CHEVEU.—Adieu, Hélène.

L’ŒIL.—Chut! elle étend les bras, et sa belle gorge se soulève sous le poids de quelque rêve funeste.

LE CHEVEU.—Ses traits expriment l’épouvante...

LA DENT.—Pourquoi donc? (Un silence.)

L’ŒIL.—C’est que je m’éteins.

LA DENT.—C’est que je tremble.

LE CHEVEU.—C’est que je tombe.


LES RÉPUTATIONS
DE CINQ MINUTES.


I

Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants un regard qui semble dire: «Ils l’ont lu!» A la hauteur du passage des Princes, un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les bras: «Mon cher, recevez mon compliment, c’est fait de main de maître!» Devant la rue de Richelieu, un autre: «Il n’y a que vous pour tourner les choses de la sorte! Vous avez de l’esprit comme un ange.» Il poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font tout ce qu’ils peuvent pour demeurer indifférents.

Vainement essaye-t-il de s’arrêter en face de l’affiche du théâtre des Variétés, un de ses camarades s’approche, et lui dit avec un air moqueur: «Sais-tu que ton article fait un tapage du diable? Seulement, tu devrais bien recommander à l’imprimeur de ménager les fautes de français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu’il n’en reste plus pour tes confrères?...»

Rien ne manque,—pas même l’envie,—à cette réputation de cinq minutes.

II

Il passe dans une allée du bois de Boulogne, emporté par une voiture aussi frêle qu’un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme, renversée dans une mer de dentelles que paillettent çà et là des pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur les gazons, dans tous les coupés, ce n’est qu’un cri d’étonnement: «Félicien avec la Maëstricht!—Cela n’est pas possible!—En êtes-vous certain?—Comment se fait-il?—Depuis quand?» Et vous apercevez d’ici le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pince-nez, de tous les binocles.

Félicien n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid; il n’a jamais fait parler de lui ni en bien ni en mal. De toutes les fleurs des pois des clubs parisiens, c’est assurément la plus insignifiante. Pourtant le nom de Félicien est dans toutes les bouches.

Sa réputation durera cinq minutes.

III

Il fait sa partie de bezigue dans un estaminet abject, attenant au théâtre. C’est un acteur de troisième ordre. Tout à coup il interroge la pendule et se lève: «Le deuxième acte va finir» dit-il. Puis il ajoute, en appelant le garçon: «La consommation est pour moi.» Et il prend son chapeau graisseux; il monte quatre à quatre jusqu’à sa loge où un coiffeur l’attend; il se peint de rose et de blanc, il entre dans un maillot de satin, il se coiffe d’une perruque à boucles. Il était vilain comme tout, il est presque superbe. Dans le drame nouveau, il s’appelle le marquis de Monsorel; une très-belle scène est celle où il arrache une jeune fille à un piége infâme; il y a un geste, un mouvement,—involontaires peut-être;—N’importe; on lui fait une ovation; il n’est question que de lui pendant l’entr’acte.

Déshabillé, et revenu au café pour achever sa partie de bezigue:

—Il paraît que cela a bien marché, lui dit un des joueurs.

—Oui, j’ai eu un succès bœuf, répond-il avec modestie.

Cinq minutes! cinq minutes!

IV

Elle a levé la jambe plus haut que toutes les autres. Rassemblant ses jupons et faisant claquer sa langue avec impatience, l’œil tourné vers l’orchestre pour attendre le signal, la hanche balancée, elle est partie au premier coup d’archet, tournoyant comme un derviche; et lorsqu’elle s’est trouvée face à face avec son cavalier, elle lui a enlevé son chapeau d’un coup de pied, dont la promptitude ferait comparer l’éclair à un lambin.

Autour d’elle tout le monde a battu des mains; on s’est étouffé pour la voir, on est monté sur les banquettes. Et Henri Delaage, qui passait par là, a inscrit son nom sur ses tablettes (il est le seul qui ait encore des tablettes!) et il l’a envoyé immédiatement aux journaux belges.

C’en est fait! voilà Truffette-la-Limousine célèbre—pendant cinq minutes!

V

Il a tué père et mère; il s’est servi pour cela d’une petite hache fort commode, qu’on l’avait vu aiguiser la veille sur les bords de la rivière de la Bièvre. La nuit venue, il s’est introduit dans la maison. Avec la hachette, il a fait trois entailles dans la tête du vieillard et quinze dans celle de la pauvre femme. On l’a arrêté à deux lieues de là. Il avait encore sous ses sabots des cheveux de ses victimes.

On a instruit son procès et il a paru aujourd’hui devant la Cour d’assises. Dès le matin, les abords du palais de Justice étaient littéralement obstrués; dans la salle, la foule était compacte, et l’on remarquait aux places réservées un assez grand nombre de dames en élégante toilette. L’assassin n’a pas semblé intimidé par cet appareil imposant. L’auditoire a frémi devant l’impassibilité de son attitude et l’expression farouche et basse de sa physionomie. Quelques-unes de ses réponses ont excité une sensation profonde.

Ce soir, les journaux doubleront leur tirage, et tous les lecteurs se jetteront avec avidité sur ces horribles détails.

Lui aussi est une réputation de cinq minutes!


LE CHICARD


I

Minuit sonne.

Par une belle gelée de février, enveloppé d’un paletot insuffisant, le menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des Italiens.

Une femme en domino est à son bras.

Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à cheval à côté des ifs lumineux, ils jouent des coudes à travers la foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l’auvent de l’Opéra.

De son costume, à lui, on ne distingue encore qu’un gigantesque plumet et des bottes à la russe.

Il se redresse devant le contrôle; il se débarrasse de son cache-nez, et, comme pour essayer ses moyens, il lance d’une voix de stentor ce nom aux employés:

—Monsieur Guizot!

II

Les employés ne sourcillent pas.

Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafflard et de Tivoli.

Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras:

—Votre billet?

—Dumollard! articule notre individu, heureux de cette seconde plaisanterie.

—Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde d’entrer.

—Hommes de peu de foi! murmure-t-il en s’exécutant, et se sentant poussé par le flot.

Au vestiaire, il s’arrête pour ôter son paletot. Moment d’éblouissement! La chenille se change en papillon. Le bourgeois devient un chicard.

—Viens, Sophie! dit-il en montant majestueusement le grand escalier.

III

Il est coiffé d’un casque en carton doré, d’où jaillit ce prodigieux plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat. Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des croissants et des lunes en papier découpé. D’énormes besicles de marchand d’orviétan sont à cheval sur son nez. Les ordres les plus fabuleux s’étalent sur sa poitrine presque nue: dromadaire du bey de Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d’Étrurie, condor du duc de Roussillon. A sa ceinture est pendue une cuiller à pot, ainsi qu’une corde d’oignons en guise de breloques. Il a un habit vert d’incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d’Alcide du Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon large comme une fourche.

IV

A peine son pied s’est-il posé sur les tapis du premier étage, qu’il s’annonce par des effets de grelots, et qu’il s’affirme (un mot à la mode) par une explosion de cris et d’apostrophes.

Il pénètre dans les groupes à la façon d’un boulet de canon; les uns le rudoient, les autres rient.

Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l’une:

—Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance!

Disant à l’autre:

—Vaporine! sois à moi... dût la justice des hommes nous poursuivre jusque dans les savanes du nouveau monde!

Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l’horreur.

Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit:

—Eh bien, après?

V

Il danse.

Il appelle cela danser.

Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d’organiser le vide autour de lui.

Enveloppant sa danseuse d’une étreinte enthousiaste, il s’avance avec elle, en imprimant à sa botte gauche des balancements égaux.

Puis, il la rejette brusquement aux bras de son vis-à-vis.

Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de l’indifférence, de la furie et du dédain.

Il marche,—il bondit.

Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin à vent, il piaffe comme un cheval.

Et le cavalier seul!

Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec l’orchestre, l’œil plein de gaz et de sang.

Il se tord en sautant, et saute en se tordant.

Il se jette à plat ventre,—et il se relève.

Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d’un homme qui offre une rose à sa danseuse.

VI

Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,—que dis-je? perdu! servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.—Un chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller seul, comme le bourreau.

Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il n’a plus vu personne.

Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête:

—Sophie! hé! Sophie!

Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant:

—Me voilà! rassure-toi!

VII

Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de forcer ou d’éluder cette consigne:

—Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous... Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement, ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, cruel?

Et le voilà aux genoux de l’huissier.

VIII

Assis près de l’orchestre où les quadrilles l’ont refoulé, il se tourne vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est tout en sueur, par suite de l’attention passionnée qu’il prête à la danse.

—Monsieur, lui dit-il, n’est-ce pas une chose à la fois anormale et pénible, à l’époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons chaque jour... de voir des nations policées s’égorger entre elles, à l’instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de l’ignorance et de la superstition?

Le monsieur ne bronche pas.

—N’est-ce pas votre opinion? continue le chicard.

Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d’un autre côté.

—Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière de voir.

Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à l’heure, il fume à présent.

—Êtes-vous éclectique?

—Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur.

—Pas poli, dit chicard.

Et posant amicalement la main sur son épaule:

—Mais considérez donc, mon bonhomme, que...

Pour le coup, le monsieur n’y tient plus:

—Je vous défends de toucher à mes vêtements ou je vous fais mettre au poste.

—Excusez! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors.

IX

Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra.

Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes.

Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les tables, en accrochant les tabourets.

Le premier chicard dit au second:

—Laisse-moi faire!

Le second chicard répond au premier:

—Vive la charte!

Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent pas.

—Qu’est-ce que désirent ces messieurs?

—Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne désire pas... je veux, j’exige!

—Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?

—Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.

—Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se laissant couler sur un tabouret.

X

—Sophie, as-tu ton châle?

C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire. Il est quatre heures du matin.

—Sophie, as-tu ton châle?

Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule.

—Sophie, as-tu ton châle?

Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de conscience que pour répéter toutes les cinq minutes:

—Sophie, as-tu ton châle?

Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus de gants, s’écrie en apercevant le chicard:

—Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac!

On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à la maison Dorée.

XI

Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la figure la première, dans un homard.

—Mais ce n’est pas Tolbiac! s’écrie une des femmes en l’examinant.

—Alors, c’est bien plus drôle, dit un pierrot.

—Si c’était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre.

—Dites donc, vous! fait une pierrette d’un ton féroce, en secouant le chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le homard?

Le chicard se contente de grommeler:

—Sophie, as-tu ton châle?

Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il commence une chanson qu’il n’achève pas; il essaie de jongler avec deux bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes.

Puis tout à coup, comme saisi d’une idée, il se lève et appelle le garçon.

—Qu’est-ce que tu veux, Tolbiac?

—Garçon! l’almanach Bottin! dit le chicard, rempli d’une émotion étrange.

—Pourquoi faire? lui demande-t-on.

—C’est que mon patron m’attend ce matin pour opérer une saisie dans le quartier Vintimille.


LES PARISIENS DU DIMANCHE


Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!—Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!—Voilà les Parisiens du dimanche!

Ils sortent de chez eux, ils se répandent sur les boulevards, ils prennent d’assaut les omnibus. Dans les gares de chemins de fer c’est comme un bourdonnement d’abeilles. Il y a là des rubans d’un rose vif aux bonnets des commères de quarante ans, d’honnêtes redingotes de mari, des collerettes d’idylle; partout des figures empressées, heureuses et propres. Tous se hâtent, ils vont aux bois.

Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!—Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!—Voilà les Parisiens du dimanche!

Aux bois de Boulogne, de Vincennes, de Fleury, d’Aulnay, de Montmorency! Dans tous ces jardins d’amour où Fragonard a suspendu ses balançoires, où Lantara s’est reposé! Ils s’en vont aussi le long de l’eau, regardant glisser les nombreuses embarcations montées par des rameurs et des rameuses en vareuse rouge. D’autres plus indolents ou plus modestes, se contentent de s’asseoir sur les talus verdoyants des fortifications.

Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!—Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!—Voilà les Parisiens du dimanche!

Sous les tonnelles, sur les terrasses au-devant des portes des restaurants, en travers des chemins, par les fenêtres toutes grandes ouvertes, c’est un fracas d’assiettes, de couteaux, de chaises, de verres et de voix. Les servantes ahuries ne savent à qui répondre. Les esprits ingénieux se dirigent vers la cuisine, pour y choisir eux-mêmes leurs mets; ils soulèvent le couvercle des casseroles fumantes.—«Voulez-vous un joli morceau de veau? leur dit le traiteur en tablier blanc; quant à du lapin, il ne nous en reste plus.»

Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!—Soleil, darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!—Voilà les Parisiens du dimanche!

Le soir ce sont des feux d’artifice à tous les bouts de l’horizon. Les bombes du Château-des-Fleurs répondent aux fusées du Château-Rouge. A Grenelle, la tour Malakoff illuminée; la tour Solferino illuminée, à Montmartre. Tout autour de Paris une aveuglante guirlande de bals. L’ouvrier s’en revient, portant triomphalement sur l’épaule son enfant endormi, tandis que la mère, inquiète, les suit, en murmurant de minute en minute: «Tiens-toi bien, Jules!»


LES VIEILLES BÊTES


I

Nul au monde plus que moi ne t’environne de respect et d’amour, sainte Vieillesse!

Tu es l’expérience attendrie, la majesté douce, le dernier sourire et le dernier rayon.

Mais nul au monde n’est plus irrévérencieux, plus impitoyable que moi, pour ceux qui te déshonorent ou qui te font ridicule.

Pourquoi les cheveux blancs sauvegarderaient-ils Jocrisse?...

Le nombre des vieilles bêtes est immense, hélas! Je n’en entreprendrai pas une classification complète, à la manière de Linné;—je n’ai jamais rien fait de complet dans ma vie; je ne commencerai pas par l’Annuaire des vieilles bêtes.

Je me contenterai d’en piquer quelques-unes sur le papier, et d’appeler mes amis autour d’elles pour en rire.

II

Un des caractères principaux des vieilles bêtes, c’est leur prétention à l’infaillibilité.

Il semblerait au contraire que l’âge, les événements, les catastrophes, les déceptions, auraient dû leur apprendre à se tenir dans une méfiance et dans une réserve continuelles.

Point du tout.

De même qu’elles ont une façon inexorable de mettre leur cravate, les vieilles bêtes ont aussi une façon inexorable de penser.

Leur point de départ est qu’elles rendent des oracles.

Une vieille bête politique,—c’est une des séries les plus abondantes,—se faisait lire le journal, un matin, devant moi.

Le lecteur arrive à un passage important, à l’annonce d’une combinaison ministérielle, dans laquelle entraient plusieurs hommes nouveaux.

La vieille bête soulève un peu la tête, se fait répéter les noms, sourit, se renverse dans son fauteuil, en fermant à moitié les paupières,—comme M. de Talleyrand.

Puis, tapant sur sa tabatière en or:

—Ce ministère-là ne durera pas huit jours.

Le ministère a duré deux ans.

III

Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française.

Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle hausse les épaules à tout propos.

Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence cependant à comprendre Scribe et Valérie.

Lorsqu’on joue les Caprices de Marianne, l’Aventurière ou la Fin du roman, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne, elle feint de dormir.

La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:—Ah! ma pauvre Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah! Baptiste!

Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur.

J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les comparaisons.

La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un insolent,—et elle me menaça d’envoyer chercher la garde.

IV

Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires!

Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,—dans leur temps,—pièces ou volumes!

De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus, tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds.

Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,—considérée comme passage.

—Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le père d’un Asdrubal quelconque à l’auteur d’un recueil d’Apologues et d’Héroïdes.

—Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de les souiller par ces rapsodies!

—Cependant, il est bon de se tenir au courant...

—Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces messieurs peuvent dire!!!

Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens.

Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes?

V

Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes.

A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se défaire de Léandre.

Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui était son neveu.

L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire; il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa domestique.

Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche, il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme soixante francs par mois.

De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle:

«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à me faire exister!»

L’oncle répondait stoïquement:

«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je savais me tirer d’affaire.»

Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de quelques mois, vaincu, il écrivait encore:

«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui avez tant d’argent!»

Et la vieille bête répondait toujours:

«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.»

Le mot favori des vieilles bêtes!

Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie.

VI

Oh! mon histoire n’est pas terminée.

Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes.

Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle.

Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la nourriture!

Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son neveu.

Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant d’autres?...

Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes:

—Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée.

Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes, et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son existence.

—Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules.

—Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique.

Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait dit. Il se tua.

Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a jamais su.

Peut-être ne se passa-t-il rien.

Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de son épitaphe.

Je vais vous dire comment.

C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des affaires.

L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle:

—N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années?

L’oncle répondit, en pelant une poire:

—Oui, j’avais un neveu... qui a mal tourné.


LE
CHANT DE LA TISANE


O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!

Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami, voici ta tisane.»

O tisane! tisane réparatrice!

Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes, mon ami, il est à peine sept heures.—Pourtant j’ai entendu sonner la pendule.—Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?»

O tisane! tisane réparatrice!

La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence, et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane.

O tisane! tisane réparatrice!

Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux, elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras. «Ne te découvre pas! dit la femme.—Non, ne te découvre pas, répète l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se frapper. Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.»

O tisane! tisane réparatrice!

C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après, un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane!

O tisane! tisane réparatrice!

Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant, le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!—Oh! vous êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)—Vous savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement défendu.—Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de tisane!»

O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!