LA GRUE
I
Amène une de tes amies.
ALPHONSE, à Jeanne. Amène une de tes amies, dimanche prochain.
JEANNE. Pourquoi?
ALPHONSE. Parce que Cathala viendra passer la journée avec nous. Il m’a écrit pour m’annoncer son arrivée à Paris après-demain. Le pauvre garçon s’ennuie à crever dans son tribunal de province; c’est une fête lorsqu’il peut s’échapper pendant deux ou trois jours. Amène une de tes amies.
JEANNE. Mais laquelle? Tu sais que je ne vois pas beaucoup de femmes.
ALPHONSE. Une bonne enfant. Cathala n’est pas si exigeant, parbleu! Nous irons dîner à quatre à la campagne. Tu aimes cela. Nous mangerons des petits plats, nous ferons des bouquets. Cathala est un bon. Nous nous amuserons.
JEANNE, réfléchissant. Si j’amenais Hermance?...
ALPHONSE. Qu’est-ce que c’est qu’Hermance?
JEANNE. Oh! tu ne la connais pas. Une belle fille, élancée, avec des cheveux couleur de paille, mais très-bien. Elle n’a pas une toilette à tout casser, mais ce qu’elle a sur elle est toujours soigné.
ALPHONSE. Eh bien, amène Hermance.
II
Où la grue se pose.
ALPHONSE, à Cathala. Encore un cigare, mon cher Cathala?
CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier; ce sont sans doute ces dames.
ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à peine une heure et demie.
CATHALA, consultant sa montre. Une heure quarante s’il te plaît.
ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en diable?
CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis, dis?
ALPHONSE. Oui, il y en a.
CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier....
Entrent Jeanne et Hermance. Hermance est plus grande qu’on l’a annoncé, plus blonde aussi. Ses cheveux sont ébouriffés sous un chapeau élevé. Elle porte une robe dite Princesse, haute de taille, étroite de ventre et traînante par derrière. Sur un de ses bras, elle tient un petit brimborion de chien havanais, dont on n’aperçoit ni les yeux, ni la tête, ni les pattes, ni la queue.
JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse, embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond.
CATHALA. Ces Parisiennes!
JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance, une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener.
CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous.
HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu?
JEANNE, bas à Hermance. Tais-toi donc!
ALPHONSE, bas à Jeanne. Pourquoi a-t-elle apporté un chien?
JEANNE. Ah! demande-le-lui.
ALPHONSE, bas à Cathala. Comment la trouves-tu?
CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant!
JEANNE, bas à Hermance. Comment le trouves-tu?
HERMANCE. Ça m’est égal. (Le chien se manifeste par quelques grognements.) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère?
CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien joli nom, un nom turc.
HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol.
ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir l’endroit où nous irons dîner?
JEANNE. Ah! oui!
CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames, qu’il n’y a qu’Asnières?
ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche.
JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près.
HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! (Jeanne tousse pour étouffer cette remarque.)
CATHALA. Je propose alors Bougival.
ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou le bois de Fleury.
HERMANCE. Ah! non.
TOUS. Pourquoi?
HERMANCE. Emile est au fort. (Ce mot jette un froid, comme dirait Giboyer. On se regarde.)
ALPHONSE. Cela devient embarrassant. (Bas à Jeanne.) Elle a peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson!
JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou.
CATHALA. Où est cela?
JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon.
HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y est employé.
CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme.
ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand soin.
HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore, encore...
CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle nous amusera infiniment. Partons.
III
Vol de la grue.
En forêt. Jeanne et Alphonse marchent en avant; Hermance et Cathala les suivent à quelque distance.
CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle?
HERMANCE. Oh oui! j’achète le Pour tous toutes les semaines. C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que de me passer de mon Pour tous.
CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite envie d’aimer la personne qui le porte!
HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie.
CATHALA. Emilie?
HERMANCE. Non, Imilie.
CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous appeler Hermance.
HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous.
CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules?
HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il est dans les contributions.
CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. (Il cherche à lui prendre la main.)
HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza.
CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être du bien de marcher...
HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes blanches. Voyez donc!
CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance.
HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe.
CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied!
HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié de tailler avant de sortir.
CATHALA, réprimant une grimace. Pauvre chérie! Mais vous ne répondez point à ce que je vous dis?
HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises.
CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance?
HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit.
CATHALA. Ah! (A part.) Il y a, dans la langue française, des métaphores ignobles.
HERMANCE, après un moment de silence. Quel métier faites-vous, vous?
CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province.
HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez?
CATHALA, stupéfait. Ce que je... (Riant.) Ah! bon, c’est une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices.
HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup?
CATHALA, s’arrêtant, et la regardant en face. Merci... cela dépend. (A part.) Elle a de l’originalité, au moins.
HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre.
CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous perdrions-nous pas un peu tous les deux?
HERMANCE. Oh! vous êtes énervant!
CATHALA. Quelle taille d’abeille!
HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis longtemps.
CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls.
HERMANCE. Pas de ça, Lisette!
CATHALA. Pourquoi?
HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que j’ai peur des petites bêtes.
CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!
HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne et Alphonse.
CATHALA. Comme vous voudrez.
IV
Le repas de la grue.
Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.
UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une table d’occupée. Vous y serez fort bien. (Bas, en désignant un groupe de cinq ou six jeunes gens.) Ces messieurs auront bientôt fini.
ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement! Cathala, charge-toi du menu.
CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?
HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?
LE GARÇON. Certainement, madame.
HERMANCE. Et du maquereau?
LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?
HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.
JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.
HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.
CATHALA, qui a écrit un menu. Mesdames, voulez-vous vous en rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.
JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.
CATHALA, à Hermance. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez contrariée...
JEANNE. Qu’as-tu, en effet?
HERMANCE, à demi-voix. Ce sont ces messieurs de la table, là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.
CATHALA, se levant. Croyez-vous.
JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi. Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.
HERMANCE. Je t’assure...
JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!
ALPHONSE, bas, à Jeanne. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton amie. (Le garçon apporte le potage.)
HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas manger dans les assiettes.
ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?
HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (Le dîner continue.)
CATHALA, à Hermance. Vous offrirai-je du vin?
HERMANCE, qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table. Oh! cette fois...
CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?
HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se moquant.
CATHALA. Lequel?
HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.
JEANNE, vivement. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne sais pas où tu as la tête aujourd’hui!
CATHALA. Allons, il faut en finir. (Il se lève et se dirige vers l’autre table.)
JEANNE. Monsieur Cathala!
ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?
CATHALA, à un jeune homme. Monsieur... madame prétend que vous la regardez avec une obstination inconvenante.
LE JEUNE HOMME, étonné. Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.
CATHALA. Cependant, monsieur...
LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre insistance qui devient déplacée.
ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!
UN AUTRE JEUNE HOMME, à Cathala. Mais oui, vous nous ennuyez.
CATHALA, faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune homme. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur. (Échange de cartes.)
ALPHONSE, à Hermance. Il n’y a pas de bon sens, madame, à soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!
HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je vous remercie de l’intention. (Alphonse hausse les épaules.)
CATHALA, revenant. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma petite Hermance, ne pleurez pas.
HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.
ALPHONSE, à part. Le diable m’emporte si je la retiens!
HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.
ALPHONSE, à part. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me brouiller avec Cathala?
CATHALA, à Hermance. Vous resterez, ma chère. (A Jeanne et à Alphonse.) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...
L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne est accueilli avec une bruyante faveur.
JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il faut qu’elle chante quelque chose.
CATHALA et ALPHONSE. Ah! oui! oui!
HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je crains...
CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.
HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’Écuyer du roi de Sicile, ou bien Ernest, éloignez-vous?
TOUS. Ernest, éloignez-vous!
HERMANCE. Elle est toute nouvelle.
ALPHONSE. Ah! très-bien!
HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!
ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.
TOUS.
ALPHONSE. Crapule d’Ernest!
HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu haut.
CATHALA sombre, à part. Si jolie!
HERMANCE. On ne change pas d’air.
ALPHONSE, roulant sous la table. Non, non! assez! assez!
CATHALA, à Jeanne. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?
HERMANCE, à Jeanne. La musique fait trop d’impression à votre époux. Je vais passer au dernier couplet.
JEANNE. Oui, c’est cela.
HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.
TOUS.
ALPHONSE, se débattant. Ernest était mon ami... J’ai mérité son sort... je demande à faire des révélations!
JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.
ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je demande que le chien boive du Champagne!—Évohé!
La fête continue. Onze heures sonnent. On se hâte de regagner le chemin de fer.
V
La grue au nid.
Une chambre à coucher. Meubles recouverts de perse. Le portrait lithographié de Lacressonnière.
HERMANCE, à Cathala. M’aimerez-vous toujours, au moins?...
CATHALA. Parbleu!
MA FEMME M’ENNUIE
I
C’était un jeune homme très-doux.
Seulement il avait quelques idées fixes.
Il ne pouvait souffrir ni le vent, ni la grêle, ni les grosses chaleurs, ni les grands froids, ni les enfants à table, ni les opérettes, ni les embarras de voitures.
C’était moins un original qu’un délicat.
Il comprenait la vie à sa manière; il se la représentait comme un beau jardin, rempli de lumière et de parfums, avec de larges parties d’ombre et des perspectives infinies, égayé de mille chansons d’oiseaux (rien des perroquets!), traversé d’eaux vives, et couronné d’un ciel blanc et bleu,—le ciel des hommes doux.
On l’appelait Francis.
Il était riche; il semblait devoir être heureux, et il l’aurait été infailliblement sans un accident qui vint l’en empêcher tout à coup.
Il se maria.
II
Ce fut comme qui dirait un plongeon dans l’océan Parisien, le pire des océans.
Il piqua une tête à la hauteur de la Mairie du deuxième arrondissement, et il disparut.
Au bout de six mois seulement, on le revit à la surface du boulevard des Italiens,—mais pâle, verdi, vaseux, souillé d’algues, amaigri et incommensurablement mélancolique...
Sa première sortie fut pour le club, où l’on hésita à le reconnaître.
—Francis!
—Allons donc!
—Pas possible!
—Mais si fait!
Puis, parmi tous ces jeunes gens, il s’en trouva un qui eut l’héroïque candeur de lui décocher ces sept mots en pleine poitrine:
—Donnez-nous des nouvelles de votre femme?
Francis répondit simplement, de l’air souriant d’un gentleman à qui l’on scie une jambe:
—Ma femme m’ennuie.
III
Ce jour-là, il joua et perdit quinze mille francs au baccarat.
C’était la première fois qu’il touchait une carte.
A partir de cet instant, ce jeune homme si doux donna dans tous les plaisirs et dans toutes les turbulences. Il loua à l’année le char de la fantaisie et le lança à travers toutes les ornières.
Lui, qui avait toujours enveloppé les courtisanes d’une insouciance et d’un mépris sans égal, il s’enquit des plus fameuses et des plus chères.
On lui en indiqua plusieurs.
Il les harnacha et les empanacha d’une façon excessive, et il se montra avec elles dans les endroits les plus voyants, devant Tortoni, dans les avant-scènes des théâtres de vaudeville, aux courses d’Iffisheim. Il les fit souper à toute heure, il les excita à être insolentes et insupportables, et souvent elles dépassèrent son désir.
L’étonnement fut général.
Il arrivait quelquefois qu’un de ses amis l’abordait au sortir d’une orgie, harassé, débraillé, les yeux brûlés, les mains tremblantes.
—Qu’avez-vous, mon cher Francis? et dans quel état vous trouvé-je? Il faut que vous ayez quelque chagrin inconnu. Répondez.
Francis demeurait les yeux attachés au sol, et il finissait par dire:
—Ma femme m’ennuie.
IV
Il se décida à voyager.
Ce n’était pas qu’il aimât les voyages.
Au contraire.
Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout du monde.
Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse.
Il le salua fort poliment.
Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation.
—Vous ici!
—Comme vous voyez, dit Francis.
Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule, un concurrent.
—Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il avec un accent inquiet.
—Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis.
—Ah!
On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le savant retenait sa respiration.
Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa tomber cette parole:
—Ma femme m’ennuie.
V
Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un pédicure.
Le pédicure arriva.
Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste fauteuil.
Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut causer, comme font un assez grand nombre de pédicures.
—Voilà une callosité, monsieur,—essaya-t-il de dire,—qui doit vous occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de température.
Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure:
—Vous allez vous taire, n’est-ce pas?
Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre.
Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair vive.
Francis poussa un rugissement.
Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure.
Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui n’excita aucune émotion dans le quartier.
Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz.
Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras.
Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant.
Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de l’Est, par la petite vitesse.
VI
On traduisit Francis en cour d’assises.
Il y apporta sa physionomie indifférente.
Toutefois, l’appareil de la justice humaine parut exciter sa curiosité.
Il examina avec une profonde attention les juges, le public, les gendarmes, comme s’il n’eût pas été là pour son propre compte,—prenant souci des moindres épisodes, d’une porte qui grince, d’un greffier qui se lève, d’un juré qui fait passer un papier à son voisin.
La lecture de l’acte d’accusation le ramena au sentiment de sa situation.
Un éclair d’intérêt brilla dans ses yeux lorsqu’il s’entendit traiter de bête fauve, de chacal, et comparer aux scélérats les plus consommés.
Il s’oublia au point d’en frissonner lui-même.
Son avocat, qui appartenait à la nouvelle école du barreau, c’est-à-dire à l’école mondaine, essaya de rejeter tous les torts sur la victime. Il prétendit que le pédicure avait été l’agresseur, et que son client n’avait fait qu’user de son droit de légitime défense.
—La vue de son sang lui aura tourné la tête, dit-il; il a pu croire à un guet-apens, s’imaginer que sa blessure était mortelle. Se voyant attaqué par le fer, il a riposté par le feu. Quoi de plus naturel? Vous en auriez fait autant à sa place, messieurs!
Il y eut plusieurs signes de dénégation parmi les jurés.
—Si! si! continua l’avocat, en insistant; on ne se laisse pas charcuter de sang-froid. Je prétends même qu’il faut considérer comme un bonheur le trépas purement accidentel de ce pédicure, de ce maladroit, de cet empirique. Qui nous affirmera que ce bourreau n’avait point estropié déjà un nombre considérable d’individus? Combien d’autres n’en eût-il pas mutilés encore! Il eût fini par décimer notre belle France sous son outil homicide. Mon client a purgé l’humanité d’un monstre. Et voilà pourtant celui contre lequel vous avez voulu prononcer une peine. Vous n’y pensez pas!...
Ce système ingénieux ébranla quelques jurés; mais il était écrit que Francis devait gâter toutes ses affaires.
Lorsque le président «qui avait dirigé les débats avec une lucidité merveilleuse,» lui adressa la phrase consacrée, dernière perche tendue aux criminels:
—Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
Il répondit, en levant les yeux au ciel, comme un ange qui aurait fait un mauvais coup:
—Ma femme m’ennuie!
VII
Il fut condamné à mort.
Cela ne parut pas l’affecter outre mesure.
Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment, ce qui est le propre des grands coupables.
Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements; et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la permission de jouer au piquet.
Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de Bordeaux,—prise derrière les fagots.
Après quoi, les cheveux rafraîchis, il se mit en route pour la place publique, par un petit soleil de printemps.
Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet, le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société était animée contre lui.
Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier.
Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots immédiatement tranchés par le couperet:
—Ma fem...
LA ROSIÈRE
PERSONNAGES:
| LA ROSIÈRE. LE PÈRE. LA MÈRE. |
LE FRÈRE. LE TAMBOUR. UNE VOIX DU CIEL. |
SCÈNE PREMIÈRE.
Un village aux environs de Paris.—Le théâtre représente une pauvre chambre.
LE PÈRE, LA MÈRE.
LE PÈRE, soucieux. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux jours?
LA MÈRE. Qui ça?
LE PÈRE. Notre vache.
LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera rien.
LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.
LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.
LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?
LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.
LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces allées et venues dans notre maison.
LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.
LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui...
LA MÈRE. Et l’honneur donc!
LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache. (Il retombe dans sa rêverie.) Elle rechigne sur tout, ce n’est pas naturel.
LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!
LE PÈRE. Pauvre Biquette...
LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant! c’est le premier beau jour de sa vie. (Le père se lève.) Ne t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.
LE PÈRE, avec agitation. Je me moque de la cérémonie! je te parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du soulagement à cette bête.—Donne-moi ma veste.
LA MÈRE. Pour quoi faire?
LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir Biquette.
LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez à temps pour donner le bras à ta fille.
LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.
LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?
LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir personne. Je vais chez M. Maillard.
LA MÈRE, suppliante. Bertrand!
LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le cœur sec. (Il sort.)
LA MÈRE, seule. Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce n’est pas Dieu possible... Voici mon fils!
SCÈNE II
LA MÈRE, LE FRÈRE, dix-huit ans environ; pâle comme sa blouse. Il entre silencieusement et va au buffet.
LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?
LE FRÈRE. Je travaillais au pont.
LA MÈRE. La nuit aussi? (Le frère ne répond pas). Comme tu as chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.
LE FRÈRE. Finis donc.
LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé...
LE FRÈRE. Où est le vin?
LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.
LE FRÈRE, haussant les épaules. Qué malheur!
LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus sage de la commune!
LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.
LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.
LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.
LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.
LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?
LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.
LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (Il prend sa casquette et se dispose à sortir.)
LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?
LE FRÈRE. Jouer au tonneau.
LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.
LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.
LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur...
LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!
LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.
LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.
LA MÈRE. Ah!
LE FRÈRE. Adieu, maman. (Il sort.)
LA MÈRE, un moment interdite. Allons je n’ai pas le temps de pleurer.
SCÈNE III
LA MÈRE, LA ROSIÈRE.
LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.
LA MÈRE, en extase. Belle comme une reine!
LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point. Comme c’est agréable!
LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma Thérèse!
LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est papa?
LA MÈRE. Il est sorti.
LA ROSIÈRE. Et Auguste?
LA MÈRE, embarrassée. Auguste aussi.
LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?
LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.
LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?
LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton frère...
LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de bonnet à te mettre.
LA MÈRE. J’ai ma robe verte.
LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?
LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est connu.
LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?
LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de coquetterie.
LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour garder la maison.
LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!
LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras la serrer dans ta commode.
LA MÈRE, joignant les mains. Je t’en prie...
LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (On entend les cloches.)
LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!
LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?
LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce?
LA ROSIÈRE. Une guenille!
SCÈNE IV
Les Mêmes, LE TAMBOUR, Amies de la rosière.
LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous chercher, vu qu’il est l’heure.
LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête; mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces demoiselles aussi.—Bonjour, Flore; bonjour, Annette.—Maman, donne des verres.
LA MÈRE. Oui, tout de suite.
LE TAMBOUR, après avoir bu, à la mère.—Eh bien, madame Hallut, êtes-vous assez heureuse!
SCÈNE V
Le théâtre change.—Tableau rustique.—Les rues sont tendues de grands draps blancs; les chemins sont jonchés d’herbes odorantes et de fleurs: coquelicots, bluets.—Tout le monde aux fenêtres.—Une rumeur annonce que le cortége sort de la mairie et se dirige vers l’église.
CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.
Le tambour de la commune.
Le garde champêtre, sabre nu.
Dix jeunes filles, vêtues de blanc, formant la haie.
Une enfant de cinq ans, portant une couronne de roses sur un coussin de velours.
La rosière.
La rosière de l’an précédent.
Monsieur le maire.
Monsieur l’adjoint au maire.
Deux pompiers.
Les notables de l’endroit.
Des coups de fusil et des détonations d’artifices signalent l’entrée du cortége dans l’église.
SCÈNE VI
Le soir. Une tente ornée de drapeaux tricolores, avec cette inscription: Bal Morel.
UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!
UN PAYSAN. Viens, Denise.
UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (Criant.) Marie! ici! viens donc!
L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!
UN COUPLE. Voilà! (On se place. La musique joue. Le frère de la rosière, ivre, traverse les groupes.)
UN DANSEUR. Hé! faites attention.
LE FRÈRE. De quoi?
UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!
UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?
LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur...
VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (On monte sur les banquettes.)
UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!
UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.
L’EMPLOYÉ. En place! en place!
UN ZOUAVE, s’approchant de la rosière. Mademoiselle, vous m’avez promis un quadrille?
LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M. Maillard.—Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang...
LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se permettait des plaisanteries sur vous...
LA ROSIÈRE. Sur moi?
LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son compte; il en a pour huit jours de lit.—Tenez, le voilà qu’on emporte.
LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!
M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main, s’il vous plaît?
LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. (Elle danse.)
SCÈNE VII ET DERNIÈRE
La chambre de la scène première.—La mère, seule, assise sur une chaise et pleurant.
UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants. Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.—Saintes fleurs du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (La mère s’endort.)
LA BAGUE
SCÈNE PREMIÈRE
Il est quatre heures de l’après-midi. Le théâtre représente le boudoir de madame de Monbazon, belle femme de quarante ans.
Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma rougeur dans votre sein!
SON GEORGES. Cachez, cachez.
Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane sur vous, peut-être!
SON GEORGES. Mais non, mais non.
Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme que je suis! Je vous aime tant!
SON GEORGES, à part. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre heures et demie.
Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je veux vous en envoyer une douzaine.
SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. (A part.) Quatre heures vingt!
Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous.
SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez...
Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai donnée?
SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée accrochée... auprès de mon lit.
Mme DE MONBAZON. soupirant. Allez à votre rendez-vous, mon ami, à votre rendez-vous... d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous attendît?
SON GEORGES. N’y a pas de danger.
Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai, mon noble Georges?
SON GEORGES. Naturellement.
Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son Georges!
SON GEORGES, à part. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie. (Haut.) Adieu.
Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre.
SON GEORGES. Eh bien?
Mme DE MONBAZON, avec émotion. Cette date ne vous dit-elle rien?
SON GEORGES. Je croyais être au 9.
Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison... de notre coupable liaison.
SON GEORGES. Pas possible!
Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence.
SON GEORGES. Une bague?
Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple... Je veux vous la passer au doigt. Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au moins devant Dieu!
SON GEORGES, à part. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle.
Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous reviendrez samedi, à la même heure.
SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi.
Mme DE MONBAZON. Pourquoi?
SON GEORGES. Oh! pour rien... Va pour samedi. Mais votre mari?
Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours.
SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. (Sortie.)
Mme DE MONBAZON. le regardant s’éloigner par la fenêtre. Qu’il est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut!
M. DE MONBAZON, entrant dix minutes après. Bonjour, chère amie. Il n’est venu personne pendant mon absence?
Mme DE MONBAZON. Si fait... ce jeune homme qui désire tant vous voir... M. Georges Mac’Interlop.
M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à me la remettre.
Mme DE MONBAZON, indifféremment. Vous vous croisez toujours.
SCÈNE II
Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule en ce moment.
GEORGES, entrant, tout essoufflé. Je te jure qu’il n’y a pas de ma faute, mon Adèle! Ouf!
SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma maîtresse de magasin!
GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis esquinté.
SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal? Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (Elle hausse les épaules.)
GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.
SON ADÈLE, chantonnant. Trou la trou, trou la trou... Si tu avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.—Approche ta tête, s’il vous plaît.—Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent, comme les vieilles femmes.
GEORGES, à part. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!
SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir d’autre chose que du Bully.
GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.
SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première venue.—Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.
GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?—Voyons, viens m’embrasser, mon loulou. (Il lui prend les mains, et cherche à l’attirer sur ses genoux.)
SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?... Tiens, tu as une nouvelle bague!
GEORGES, à part. Pincé!
SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!
GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...
SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait pris mesure. Merci, Georges!
GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.
SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne dirait-on pas?
GEORGES. C’est la bague de ma mère!
SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?
GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire graver...
SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!—Je sais un graveur qui ne te prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.
GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?
SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute. (Elle arrange ses cheveux devant un miroir.)
GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me fâche?
SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (Elle se dirige vers la porte.)
GEORGES, lui barrant le passage. Adèle... Une fois, deux fois!... de bonne volonté!
SON ADÈLE. Non! (Elle court à travers la chambre.) Tu me casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien, je te la reporterai demain... bien sûr!
GEORGES. Bien sûr?
SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu. (Elle gagne la porte.) C’est égal, ta bague a fait mon caprice! (Elle se sauve.)
GEORGES, la poursuivant. Adèle!
SON ADÈLE, dans l’escalier. Écris ton linge; je l’enverrai chercher.
GEORGES, seul. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je trouverai une excuse.
SCÈNE III
Il est six heures et demie. Le théâtre représente l’arrière-boutique de madame Trudaine, marchande à la toilette.
ADÈLE, entrant. Êtes-vous seule, mère Trudaine?
Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
ADÈLE, ôtant la bague de son doigt. Combien ça vaut-il, ça?
Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je vois.
ADÈLE. Combien? combien?
Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le bijoutier, et tu sais son prix.
ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?
Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait celui du bijoutier.
ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?
Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.
ADÈLE, remettant la bague à son doigt. Prenez donc garde d’attraper un effort.
Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle...
ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!
Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges t’accompagne chez le bijoutier. (Moment de silence.)
ADÈLE, embarrassée. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère Trudaine?
Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.
ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!
Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.
ADÈLE. Oui, mais...
Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère, ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les choses!
ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.
Mme TRUDAINE. Ah! non.
ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.
Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.
ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?
Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.
ADÈLE. Non.
Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.
ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.
Mme TRUDAINE, la prenant. Les diamants ne sont plus à la mode; c’est d’un goût détestable aujourd’hui.—Je vais te chercher tes nippes.—Et ton petit enfant, comment va-t-il?
ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas été bien portant, ces jours-ci.
Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.
SCÈNE IV
Il est minuit passé. Le théâtre représente un salon particulier d’un restaurant du boulevard, où la célèbre Élisa Spiralifère soupe avec quelques-unes de ses amies.
UN GARÇON, entrant. M. le marquis de Beffaria demande à présenter ses hommages à ces dames.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de nous ficher la paix.
BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes!
NANCY. Cha tient trop de plache!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait!
CAMILLE. Joseph! des impériales!
BLANCHE. Joseph! une carafe frappée!
ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse!
NANCY, au piano. Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous, c’est une fê...ê...ê...te!
TOUTES. Non! non! non!
CAMILLE, à Élisa Spiralifère. Oh! le joli diamant! Depuis quand l’as-tu?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir.
CAMILLE, tristement. Tu as de la chance, toi.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse.
CAMILLE. Cher?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte.
BLANCHE, à Ernestine. Je n’ai jamais compris le javanais.
ERNESTINE. Que tu es bête!
NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. (Elle mâche la griffe à sucre.)
ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit.
BLANCHE. Je te parie que non!—Mesdames, taisez-vous donc; on ne s’entend pas casser les assiettes!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! (Elle attire le garçon dans un coin du salon.) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition.
LE GARÇON. Très-bien, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures.
LE GARÇON. Oui, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura peut-être un monsieur chez moi.
LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois?
LE GARÇON. Oui, madame.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et envoyez-moi chercher du tabac turc!
LE GARÇON, hésitant. Madame...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi?
LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui sollicite la faveur...
ÉLISA SPIRALIFÈRE, sévèrement. Encore, Joseph!
TOUTES. A bas les hommes!
SCÈNE V
Le lendemain. Il est onze heures du matin. Le théâtre représente la chambre à coucher d’Élisa Spiralifère, chez qui M. de Monbazon se trouve en visite.
M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!
UNE FEMME DE CHAMBRE, entrant. Madame...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire?
LA FEMME DE CHAMBRE. C’est...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour M. le comte.
LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la Maison Dorée.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer.
M. DE MONBAZON, avec étonnement. La Maison Dorée?...
ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute cela que ce garçon me rapporte.
M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! (Entrée du garçon.)
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. (A M. de Monbazon.) Paul, donnez donc dix louis, je vous prie.
M. DE MONBAZON, faisant la grimace. Dix louis de crevettes! diable!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier, garçon, votre note... comment appelez-vous cela?
LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague.
M. DE MONBAZON, après s’être exécuté. Voyons cette bague. Elle est gentille, oui, elle est gentille.
ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous?
M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place?
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain... le cachemire... Hein?
M. DE MONBAZON. Oh! Oh!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri.
M. DE MONBAZON, mettant la bague dans sa poche. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!
ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les sacrifices que j’ai faits pour vous!
SCÈNE VI ET DERNIÈRE.
Même jour. Il est midi et demi. Le théâtre représente le boudoir de madame de Monbazon. Même décoration qu’à la première scène.
M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant mieux. A propos... vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou.
Mme DE MONBAZON. avec stupeur, à part. Ma bague!!!