WeRead Powered by ReaderPub
Les femmes qui font des scènes cover

Les femmes qui font des scènes

Chapter 61: I
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of short, comic vignettes depicts domestic quarrels and public scenes in which women create melodramatic disruptions and men respond. Each sketch isolates a familiar confrontation — a jealous encounter in the street, a disputed letter, a furtive search for evidence, a late-night quarrel — and renders it with ironic, economical observation. The narrator collects repeated gestures, phrases, and misunderstandings to reveal recurring patterns of jealousy, vanity, and social performance, combining affectionate mockery with sympathy. The work arranges varied anecdotes around a central theme of theatricalized anger and the manners that both provoke and sustain it.

LES INVITEURS


PERSONNAGES:

CAZENAVE, de Toulouse[1].
ROUCOUMILLE, id.
DIOMÈDE, id.
MOI, de Paris, personnage de convention.

[1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper de la sorte à des suppositions de satire trop directe. (Note de l’auteur.)

PREMIÈRE PARTIE.

Le théâtre représente un café, à Paris. Les quatre personnages ci-dessus y sont groupés autour d’un bol de punch, après un dîner excellent. Les têtes sont un peu échauffées.

CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse?

MOI. Non, monsieur, à mon grand regret.

CAZENAVE. Est-ce possible!—Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais vu Toulouse.

ROUCOUMILLE. Oh!!!

CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y passer quelque temps.

ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser.

DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître Toulouse.—Garçon! un autre bol de punch!

CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne soit pas trop indigne de vous.

MOI. Merci, messieurs, merci...

CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les choses... N’est-ce pas, Roucoumille?

ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde.

MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de cordialité.

DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit bien que vous ne nous connaissez pas.—A votre santé!

MOI. A la vôtre, monsieur. (On choque les verres, et l’on boit.)

CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?

ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.

MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai.

ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?

CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.

MOI. Cela m’est impossible en ce moment.

DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas tellement retenu à Paris!

MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour répondre à vos charmantes instances...

CAZENAVE. Ah!

DIOMÈDE. Écoutons!

MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.

ROUCOUMILLE, d’un ton désappointé. Dans six mois!

CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?

DIOMÈDE, sur un air de basse. Bien convenue?

MOI. Oh! j’y engage ma parole.

ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en avez jamais vue.

DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose.

CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous n’en manquons pas!

DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!

ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!

CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!

DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de Clémence Isaure. C’est là qu’on fait de bons repas.

CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.

ROUCOUMILLE. C’est une idée!

CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout rond... pas bête cependant.

DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!

ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.

DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux de vous accueillir.

MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.

ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?

MOI. Jusqu’au délire!

ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor est un peu faible; mais la basse... c’est ça.

DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.

CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.

MOI. J’en suis convaincu.

DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!—Hein! les femmes, Cazenave?

CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.

ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!

DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.

CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle...

MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!

CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police dans notre manche...—Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il faut nous rester un mois.

ROUCOUMILLE. Deux mois!

DIOMÈDE. Tout l’été!

MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais...

CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois? Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?

MOI. Si fait; je tâcherai...

CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi, et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.

MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.

CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis, que d’aller à l’hôtel.

ROUCOUMILLE. Certainement.

DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.

CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne ne vous dérangera.

MOI, ébranlé. Mais c’est moi qui vous dérangerai.

CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.

MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher...

CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.

MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à Toulouse, et je descendrai chez vous.—Messieurs, soyez témoins de l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le plus tôt possible.—A votre santé encore, messieurs, et au revoir à Toulouse!

TOUS LES QUATRE, unissant leurs verres, comme dans une fin d’acte. A Toulouse!

DEUXIÈME PARTIE

Une rue, à Toulouse.

MOI, un sac de voyage à la main, interrogeant un passant. M. Cazenave, s’il vous plaît?

LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse.

MOI. Diable! (Après quelques minutes d’irrésolution, il se met bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à une femme du peuple.) M. Cazenave, s’il vous plaît!

LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M. Subleyras le fils.

MOI. C’est limpide. (Il arrive à la maison indiquée, monte deux étages, et sonne à une porte percée d’un guichet.)

UNE DOMESTIQUE, ouvrant le guichet. Que voulez-vous, vous?

MOI. Voir Cazenave et m’asseoir!

LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on?

MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise... (Il donne sa carte; la domestique referme le guichet, et le laisse sur le palier.)

MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province!

LA DOMESTIQUE, revenant au bout de dix minutes, et rouvrant le guichet. Vous êtes bien seul?

MOI. Tiens! cette idée!

LA DOMESTIQUE. Entrez. (Elle l’introduit dans un salon.)

CAZENAVE, survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix. Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.

MOI, les mains tendues. Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que je ne vous trouverais jamais!

CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!...

MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse. (Montrant son sac de voyage.) Où puis-je déposer ceci?

CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu.

MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine... Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (Riant.) Il est tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon, je l’accepte! (Il s’assied.)

CAZENAVE, avec un rire forcé. Ah! ah!—Et... peut-on vous demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse?

MOI. Hein?—Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends... Elle est bonne!—Ce qui m’amène à Toulouse? (Feignant un grand sang-froid.) Je ne sais pas. (Sur un ton joyeux.) Farceur de Cazenave!

CAZENAVE. Où êtes-vous descendu?

MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive.

CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des Colonies; c’est ce que nous avons de moins mal.

MOI, stupéfait. Ah! l’hôtel des...

CAZENAVE. Ou celui des Quatre-Sœurs. La table d’hôte y est préférable.

MOI. Je vous sais gré de ce renseignement.

CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer chez nous depuis six semaines.

MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel des Quatre-Sœurs fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise.

CAZENAVE. J’en suis ravi.

DIOMÈDE, entrant. Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux?

MOI. Monsieur Diomède!—Parbleu! la place m’est heureuse!

CAZENAVE, à Diomède. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur!

DIOMÈDE. Attends donc...

CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un soir... tu sais bien... et avec Roucoumille.

DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté néanmoins de vous revoir, monsieur...—Qu’est-ce que vous venez faire ici?

MOI, à part. Lui aussi!

DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre trou?

MOI. Un trou?

DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. (Il se jette sur un canapé.)

MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A vous entendre, Toulouse...

CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée!

DIOMÈDE. Changée du tout au tout.

CAZENAVE. Le commerce est mort.

MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes charmantes, le théâtre...—Vous me mènerez chez le père Morel, au restaurant de Clémence Isaure.

DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!—Mais c’est qu’il est retiré; il a cédé son fonds.

MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un vin dont je veux boire: le vin de l’avocat.

DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup.

MOI. Nous boirons le reste.—Oh! j’ai votre programme gravé dans la tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me présente au cercle?

CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds, autant dire.

DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins!

MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre.

CAZENAVE. Il est fermé.

MOI. Fermé!

DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on vient à Toulouse pour aller au théâtre!

MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous m’avez engagé à y venir, entendez-vous!

DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là.

MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance; à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons.

DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur, dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures.

MOI, incrédule.—Mariette aussi?

DIOMÈDE. Quelle Mariette?

MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes.

DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles; il n’y a plus rien. C’est fini.

MOI. Comment? fini!

DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous, les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse sa peau à ce jeu-là. (Tirant sa montre.) Cinq heures! Je vais prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur, rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. (Il sort.)

CAZENAVE, après un moment de silence. Il a raison.

MOI. Il a raison?

CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de dissipation. C’est votre élément.

MOI, à part. Des injures, par-dessus le marché. (Prenant son sac de voyage.) Adieu.

CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme. Mais il faudra que vous me donniez un jour...

MOI. Vraiment?

CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse...


LE PHOTOGRAPHE


La scène est chez un photographe,—célèbre, cela va sans dire,—ils le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose; plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en velours vert;—à côté, une colonne en bois;—une toile de fond, figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs encombrent une table recouverte d’un tapis, qui tombe jusqu’à terre. Il est midi et demi; le soleil boude, comme un associé mécontent.—Au lever du rideau, le photographe, habillé à l’instar d’un premier rôle de l’Ambigu, joue aux cartes avec un de ses apprentis.

L’APPRENTI. Je demande.

LE PHOTOGRAPHE. Combien?

L’APPRENTI. Quatre.

LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. (A un domestique qui se présente.) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon?

LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites?

LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes?

LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre.

LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure.

LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.

LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Même la Galerie des rois de France?

LE DOMESTIQUE. Même la Galerie.

LE PHOTOGRAPHE. Et l’Album du Notariat aussi?

LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite leur faire admirer l’Album du Notariat. (Sortie du domestique. A l’apprenti.) Nous disons...

L’APPRENTI. Le roi.

LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte!

L’APPRENTI. Valet de trèfle.

LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait?

L’APPRENTI. Inexplicable.

LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder tant que cela leur plaît! (Au domestique, qui se représente.) Encore?

LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint.

LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante... Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main?

LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être introduite tout de suite.

LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté!

LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules Prével.

LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste dramatique.»

L’APPRENTI. Joli nom.

LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance?

LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes?

LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. (A l’apprenti.) Toi, misérable apprentif, au laboratoire!

LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle.

MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur!

LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour s’en débarrasser.

MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu!

LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.—Tiens! mais je vous ai vue quelque part.

MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre.

LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi. A quel théâtre?

MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne.

LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne?

MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser?

LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied.

MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi bien que mon amie Clémentine.

LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui?

MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien?

LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.

MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez.

LE PHOTOGRAPHE, jetant un coup d’œil dédaigneux sur la carte. Cela ne sort pas de nos ateliers. Ensuite, mademoiselle, nous n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.

MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?

LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume qu’elle.

MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes costumes de théâtre.

LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en avez plusieurs?

MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries, les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville...

LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous allez entrer dans cette chambre, à côté.

MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire?

LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller.

MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter.

LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.

MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api?

LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs.

MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous.

LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps?

MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!—Pourquoi cette question?

LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.

MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas plus pressée que cela.

LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.

MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher.

LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas au juste. Enfin, des gens excessivement bien.—Vous ferez sonner le timbre quand vous serez prête. (Mademoiselle Acacia entre dans une chambre voisine. Il appelle le domestique.) Domitien!

LE DOMESTIQUE. Monsieur?

LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique.

LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?

LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés.

LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se plaindre partout.

LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux.

LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.—Pourtant, cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un vaudevilliste. (Jetant les yeux sur son domestique.) Domitien!

LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur?

LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait?

LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur.

LE PHOTOGRAPHE. En vérité?

LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier, debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...

LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.

LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?...

LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.—Diables de clients!

LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois.

LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages.

LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.

LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.

LE DOMESTIQUE, grognant. Mon ouvrage n’avance pas pendant ce temps-là...

MADEMOISELLE ACACIA, sortant de la chambre, en maillot et en jupe de gaze. Là, me voilà! Suis-je bien? (Apercevant le domestique, et riant.) C’est ça votre agent de change?

LE PHOTOGRAPHE, embarrassé. Non, c’est mon domestique. Je faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une bonne tête de Jocrisse?—Tu peux te retirer, mon garçon.

LE DOMESTIQUE, indigné. Jocrisse! (Il sort.)

MADEMOISELLE ACACIA. Comment me trouvez-vous?

LE PHOTOGRAPHE. Pas mal.

MADEMOISELLE ACACIA. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée?

LE PHOTOGRAPHE. Oh! si, si.

MADEMOISELLE ACACIA. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la raccourcir.

LE PHOTOGRAPHE. Non pas! non pas! Diantre! c’est déjà furieusement court comme cela.

MADEMOISELLE ACACIA. Elle est coupée sur le modèle de celle de Clémentine.

LE PHOTOGRAPHE. Ah! c’est une garantie.—Et puis, d’ailleurs, nous mettrons au bas: «Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de...

MADEMOISELLE ACACIA. De Trilby.

LE PHOTOGRAPHE. De Trilby... cela sauve tout. Essayons l’attitude, à présent.

MADEMOISELLE ACACIA. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme Clémentine.

LE PHOTOGRAPHE. Fi! vous n’y pensez pas!

MADEMOISELLE ACACIA. Aimez-vous mieux que j’aie un pied à terre et l’autre posé sur cette table?

LE PHOTOGRAPHE. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire: Portez armes avec votre jambe?

MADEMOISELLE ACACIA. Tout de même.

LE PHOTOGRAPHE. Ou le grand écart?

MADEMOISELLE ACACIA. Je peux essayer.

LE PHOTOGRAPHE. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de l’anacréontisme; laissons à Vénus sa ceinture...

MADEMOISELLE ACACIA. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne peux pas rester droite comme un piquet.

LE PHOTOGRAPHE. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche par-dessus votre tête, d’une façon provocante; et, de votre main gauche, pincez votre jupe à la façon des danseuses espagnoles. Là! Appuyez votre tête entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi juger de l’effet à distance. Très-bien! Renversez un peu le corsage. Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu!

MADEMOISELLE ACACIA. Où faut-il que je regarde?

LE PHOTOGRAPHE. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer l’expression. (Il va à son objectif.) Oh! que c’est bien comme cela!

MADEMOISELLE ACACIA. Dites donc, il n’est pas chargé?

LE PHOTOGRAPHE. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu de jupe.

MADEMOISELLE ACACIA. Êtes-vous donc amusant avec votre voile noir sur la tête!

LE PHOTOGRAPHE. Pas de plaisanterie.

MADEMOISELLE ACACIA. Puis-je remuer les yeux?

LE PHOTOGRAPHE. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez plus aucun mouvement quand je dirai: Stope!

MADEMOISELLE ACACIA. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire.

LE PHOTOGRAPHE. Y êtes-vous?

MADEMOISELLE ACACIA. Attendez. Il me prend une douleur au cœur.

LE PHOTOGRAPHE. Bon!

MADEMOISELLE ACACIA. Cela passe.

LE PHOTOGRAPHE. Ne parlez plus. Une, deux, trois... stope! (Quelques secondes s’écoulent.)

MADEMOISELLE ACACIA, tressaillant. Hein?

LE PHOTOGRAPHE. Chut.

MADEMOISELLE ACACIA, entre ses dents. Oh!

LE PHOTOGRAPHE, frappant du pied. Là, voilà que vous avez tout fait manquer!

MADEMOISELLE ACACIA. Écoutez donc j’avais des fourmis dans les mollets. (Elle saute à bas de l’estrade.)

LE PHOTOGRAPHE. Comme c’est agréable!

MADEMOISELLE ACACIA. Et votre branche de fer dans les oreilles, croyez-vous que c’est agréable aussi! Et puis quoi? Nous allons recommencer, mon petit photographe, voilà tout.

LE PHOTOGRAPHE. Voilà tout! Lorsqu’il y a plus de quinze personnes qui attendent dans l’antichambre!

MADEMOISELLE ACACIA. Connu!... Fume-t-on chez vous?

LE PHOTOGRAPHE. Parbleu!

MADEMOISELLE ACACIA. Alors, passez-moi le pot à tabac.

LE PHOTOGRAPHE. C’est une idée. (Ils roulent des cigarettes.)

MADEMOISELLE ACACIA. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard?

LE PHOTOGRAPHE. Certainement.

MADEMOISELLE ACACIA. En belle compagnie?

LE PHOTOGRAPHE. Splendide!

MADEMOISELLE ACACIA. Ah! quel bonheur! (Elle vient s’asseoir à côté de lui.) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à côté d’un général.

LE PHOTOGRAPHE. Un général?

MADEMOISELLE ACACIA. C’est un caprice. Clémentine est à côté d’un député.

LE PHOTOGRAPHE. On tâchera de se procurer un général. (Jetant sa cigarette.) Allons, recommençons.

MADEMOISELLE ACACIA. Déjà! que c’est ennuyeux!

LE PHOTOGRAPHE. Au fait, l’heure est bien avancée, le soleil baisse, et je suis rompu de fatigue. Remettons la séance.—Ah! la journée a été rude!

MADEMOISELLE ACACIA. Quand faudra-t-il que je revienne?

LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures.

MADEMOISELLE ACACIA, pudiquement. Monsieur...

LE PHOTOGRAPHE. Je vous ferai à la lumière électrique.


IL SAIT OU EST LE CADAVRE


I

Tout est là: savoir où est le cadavre.

Et quand on le sait, on est le maître de la situation.

Ah! c’est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des habitants de nos fertiles provinces n’est pas sans rapport avec le tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni, par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés à mort.

Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l’argot.

L’argot crée des mots;—le parisien se contente des mots créés; il vit en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède que par images.

Mais quelles images!

Tropes-clowns! Métaphores plus soudaines et plus hardies que des danseuses espagnoles! Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui ont dû s’épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l’aloès.

Et adjectifs de toutes les couleurs!

Une illumination générale de la grammaire!

C’est en langue parisienne qu’on dit:

Avoir son plumet,—pour: être gris.

Attraper un papillon de guinguette,—pour: recevoir un coup de poing.

Lâcher la rampe,—pour: se laisser mourir.

Avaler un enfant de chœur,—pour: boire un verre de vin rouge.

Et Il sait où est le cadavre,—pour: il connaît un secret.

II

Qu’il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en douter. Seulement, les renseignements me manquent—ainsi que pour cette autre locution, qui m’a souvent fait rêver: «Croquer le marmot.»

Il est évident qu’il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu’un qui s’impatientait.

Ça, revenons à notre cadavre.

Il y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions: des cadavres bien embaumés dans des cercueils de cèdre; de jolies momies ornées de bandelettes élégantes; des cadavres poétiques enfin,—comme la tête de cet amant qu’une femme des contes de Boccace enterre dans un pot de fleurs.

Il y a aussi des cadavres horribles, défigurés, crispés, que le coup de pelle d’un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n’ont d’autre linceul qu’un haillon taché de sang...

III

Francbeignet se présente chez un riche négociant.

Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un cigare éteint.

Un garçon de bureau, qui lit le Pays dans un fauteuil de cuir, devant un pupitre, le toise et lui dit:

—Monsieur n’y est pas.

—Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard.

Et, d’un revers de main, envoyant le Pays au plafond, il ajoute:

—Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher petit Francbeignet.

Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.

Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.

—Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.

—Oui... Qui... Que me veux-tu?

—Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... le mouvement du port... Combien paies-tu cela?

Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.

—Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.

—Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi.

—Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très...

Le négociant s’agite sans répondre.

—Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en cherchant par la chambre.

Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon de cigare charbonné:

—Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il.

—Eh bien, qu’est-ce que tu fais!

—Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop longtemps.

—Ah!

—La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard.

Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les élastiques.

—Dix mille francs! répète-t-il.

—Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette expérience de galvanisme.

—Es-tu fou?

—Peut-être bien... sans le savoir.

—C’est impossible, dit sèchement le négociant.

—Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son large pantalon.

—Comment cela?

—Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je suppose.

—Mais...

—Non, cela ne serait pas décent.

—Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant en levant les bras vers l’Éternel.

—Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.

Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache.

—Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais inventer! Et cette certaine nuit, chez...

Francbeignet n’achève pas.

Dix billets de banque sont tombés dans sa main.

Il sait où est le cadavre.

IV

—Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère et trépignant dans un salon décoré pompeusement.

Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.

—Je te ferai périr sous le bâton, faquin!

Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.

—Je te livrerai à la justice, pendard!

Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.

—Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces.

Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une armoire, et l’ouvrant, il dit:

—Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou son corset amarante?

Le vieillard pousse un cri étouffé.

Le valet de chambre poursuit:

—Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle des deux faudra-t-il lui essayer?

Le vieillard va fermer la porte.

Le valet de chambre dit:

—Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette.

Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes.

Le valet de chambre dit:

—Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé.

Le vieillard tombe à genoux...

Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais.

Il sait où est le cadavre.

V

Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie, admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.

Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques jeunes gens à la mode, riant et pariant.

Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne, bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie, habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle, le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la bouche entr’ouverte.

Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix singulièrement claire:

—Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là? Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...

Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers lui, en montrant un visage moqueur.

Le gandin rougit et perd la parole.

On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse de se vanter de sa santé de fer.

Elle sait où est le cadavre.

VI

Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.

Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.

—Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.

—Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de sourire sans se compromettre; un jeune!

—De la chair fraîche?

—Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a osé m’envoyer son nouveau roman: le Couteau ébréché, scènes de la vie d’abattoir.

L’ami se gratte le nez.

—Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.

—J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.

—C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le connais intimement, et j’avais espéré...

—Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.

—Est-ce votre dernier mot?

—Parbleu!

—Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.

—Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.

—J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me rappeler?

—Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.

—Goëmon ne vous épargnera guère.

—Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?

—Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé: Cocorico.

Cocorico! s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait rechercher et détruire tous les exemplaires.

—Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.

—O mon Dieu! murmure le grand critique.

—Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.

—Des extraits de Cocorico! il faut l’en empêcher!

—N’est-ce pas?

—A tout prix!

—Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son protégé.

Le grand critique soupire et ne répond pas.

Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le grand critique.

Il sait où est le cadavre.


LA SYMPHONIE DU BANQUET


Le grand salon des Provençaux. Une table magnifiquement servie. Soixante convives recrutés dans le Paris très-connu et très-mêlé: représentants de l’industrie, de l’art, de la dissipation. Éclairage à outrance. On vient d’annoncer que le dîner est servi; tout le monde se place.

Andante

—A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Édouard, ici, si vous voulez bien.

—Tiens, Vermot! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin! le ventre d’un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous causions, au moins.

—Vous cherchez votre nom? Je crois l’avoir vu à l’autre bout de la table.

—Ah! merci.

—Sept heures moins le quart; et l’invitation était pour six heures. Comme c’est agréable!

—Qu’est-ce que ça vous fait, mon cher!

—Ça me fait que c’est jour des Italiens, et que je serai obligé de partir à neuf heures.

—Bon! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme Augustine Brohan.

—Oh! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté.

—Ce n’est rien.

—Lequel? celui qui a la cravate blanche?

—Non; l’autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent.

—Ah! je le vois. C’est le baron de Mondénard, un homme très-distingué; il est de tous les conseils de surveillance.

—Monsieur, il reste trois couverts inoccupés; faut-il les enlever?

—Non, laissez-les; on viendra peut-être.

—Je me félicite du hasard qui m’a rapproché de vous, monsieur; il y avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance.

—Monsieur... Croûte au pot ou printanier?

—Croûte au pot.

—On a fait 68 80; quant aux actions de chemins de fer, calme complet. Printanier.

—Madame va bien?

—Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux jours.

—Si vous saviez combien j’ai eu d’affaires depuis deux mois! Croûte au pot.

—Je n’ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste.

—Ah! artiste... peintre, peut-être?

—Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le menu, qui est auprès de vous?

—Comment donc!

—J’espérais l’avoir aujourd’hui, messieurs. Il m’avait même promis de la manière la plus formelle. Mais il vient de m’écrire à l’instant pour s’excuser. Il paraît qu’il a perdu une de ses maîtresses.

—Ou qu’une de ses maîtresses l’a perdu.

—Oh! un mot?

—Déjà? au potage!

—Qu’est-ce que Martinet a dit?

—Si vous craignez de vous trouver dans un courant d’air, monsieur le baron, nous pouvons changer de place.

—Du tout, du tout, je vous remercie; je suis fort bien là.

—Ne faites pas de façons, au moins.

—Dis donc, Vermot, j’ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe gauche. Cela me promet de l’agrément pendant le dîner.

—Mords-le.

—Docteur, vous avez l’air inquiet. Est-ce qu’il vous manque quelque chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez-moi, mon cher; c’est ce gros bouquet de fleurs qui m’empêchait de vous apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c’est cent fois mieux comme cela; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le docteur; c’est une de nos belles fourchettes.

—Dites plutôt une fourche.

—Et quel gobelet!

—Messieurs, vous me rendez confus, en vérité.

—Sauce genevoise?

—Oui, sauce genevoise.

—Je suis venu uniquement pour faire plaisir à Gigomer, qui est mon camarade de collége; car les grands dîners n’ont aucun attrait pour moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela. Voilà des kramouski qui sont délicieux.

—Musicien, peut-être?

—Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien.

Scherzo

—Ce silence annonce la faim du monde.

—Martinet, vous êtes incorrigible.

—A la porte, Martinet!

—Comment appelez-vous ce vin, garçon?

—Du château-larose, monsieur.

—Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte.

—Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est?

—Moi? jamais de la vie!

—Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute, seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après?

—Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue.

—Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire sur quelles bases.

—Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors... dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste, et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le bout du monde.

—Les Bordelais s’en vont!

—Par où?

—Vois-tu, Vermot, la Revue des Deux Mondes est le seul endroit où l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas impossible qu’il fît jour.»

—Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que diable! et je n’en suis pas prodigue.

—Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien, mais c’est sublime.

—Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence. Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une question de boîte plus ou moins vaste...

—Mais Shakspeare?

—Quel admirable romancier il aurait fait!

—Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est désagréable.

—Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres.

—Est-ce sain, docteur?

—Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain.

—Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous voulez, mais voilà tout.

—Et la jambe?

—Plus qu’ordinaire.

—Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il vous plaît!

—Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme...

—Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss!

—Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas. Votre verre est toujours plein.

—Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me faites faire des excès aujourd’hui.

—La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et tu m’en diras des nouvelles.

—Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.

—Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade d’Uhland.

—Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne.

—Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute, parole d’honneur! Mon cœur est dans le statu quo. J’attends un coup de sympathie, sans le chercher, par exemple.

—Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on rappelle ta classe.

—Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?

—Édouard est peut-être dans le vrai.

—S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.

—A bas les concetti!

—Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte de Joconde, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte, où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage... pour le temps.

—Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore, de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour dent... et ainsi de suite.

—Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille!

—Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe, Ernestine...

—Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats, avec sa perche.

—Vous dites, garçon?

—Clos-vougeot!

—Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon.

—Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur...

—Tais-toi donc, Alphonse; allons!

—Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur... c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud!

—Comment l’entendez-vous, monsieur?

—En bien; oh! en très-bien!

—Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins singulière.

—Je vous l’accorde, monsieur.

—Allons, Alphonse, sois raisonnable.

—Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut?

—Faisan ou bécassines?

—Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes sculpteur?

—Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.

Allegro

—Gustave Doré est un grand peintre!

—Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main.

—Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs.

—Toi?

—Moi!

—Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment. De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Qu’est-ce que je vous disais?

—Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin?

—Je ne vous parle pas, monsieur.

—Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.

—Qu’est-ce qu’il a dit?

—De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en supplie!

—Comment! est-ce que je la remue encore?

—Tenez, regardez, en ce moment même...

—Tu crois que l’on fera un petit lansquenet?

—Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage. J’ai joliment besoin de me refaire.

—Messieurs... messieurs!!

—Quoi? qu’est-ce qui se passe?

—Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez, Martinet.

—Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout le monde...

—Hein! Vermot, quelle littérature!

—Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer!

—Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien! Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer! aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des boudoirs! Vive Julien!

—Réponds, à présent, Julien.

—Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut!

—Messieurs...

—Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.

—Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu accepter...

—Parfait!

—Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut!

—... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation. Vous avez prouvé une fois de plus.

—Deux fois de plus!

—Trois fois de plus!

—Quatre fois de plus!

—Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette. Voilà mon opinion.

—Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir.

—Je vote un ban pour Julien.

—Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan, pan, pan... pan!!

—Ces messieurs me paraissent un peu partis.

—Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes; cela se voit.

—Peut-on fumer?

—Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.

—Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de boîte!

—Quel vacarme!

—Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît.

—Un gilet perdu!

—Non; le champagne ne tache pas.

—Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien Formel va nous chanter le Voyage aérien, de Nadaud.

—Toujours donc? Je demande: J’ai du bon tabac dans ma tabatière.

—Nadaud, un charmant garçon.

—D’accord; mais le Voyage aérien, j’en ai assez. C’est l’école du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et demandant: Cordon, s’il vous plaît.

—Comment! vous nous quittez, baron?

—Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je ne peux pas y manquer.

J’ai rompu le dernier lien...

—Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous faire ma petite visite, après-demain mercredi?

—Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.

Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!

—Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis!

—Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.

—Silence donc! Au deuxième couplet.

—Le deuxième couplet!

—Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce scélérat!

Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère.

Bis! bis! bis au dernier!

—Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour prendre le café.