EXAMEN DE CONSCIENCE
D’UN HOMME DE LETTRES
§ Ier
Invocation
O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli, l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face! Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes égarements!
§ II
Par pensées, par paroles, par actions
et par omissions
Contre le prochain: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française.
Avoir parié que le Vasco de Gama, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique.
Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de Catherine d’Overmeire qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M. Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi.
M’être endormi,—avec un billet de faveur,—aux Troyens.
Contre moi-même: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir.
Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie.
M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de Jocko.
Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?)
§ III
Sur les sept péchés capitaux
Par paresse: En négligeant d’aller voir les Rameneurs, de M. Paul Siraudin.
En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène Pelletan au Cercle de la rue de la Paix.
* *
Par envie: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile Solié.
Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil.
Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des Trente-deux duels de Jean Gigon, en songeant à l’édition unique de mes Mélodies intimes.
Avoir supputé les droits d’auteur de la Mariée du Mardi-Gras, et être tombé dans une rêverie profonde.
* *
Par avarice: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas le Pays.
Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers.
Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même, plutôt que de le lui offrir magnifiquement.
Par orgueil: M’être trouvé beau.
M’être trouvé grand.
M’être trouvé digne.
Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe.
M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par Disdéri, par Thierry et par Carjat.
N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves.
* *
Par colère: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest Legouvé d’écrivain de deuxième ordre.
Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de la Comédie-Française.
Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise d’Une fête sous Néron.
* *
Par gourmandise: Avoir cherché dans le chambertin et dans le saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal le **********.
Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec mon ami Philibert Audebrand.
* *
Par luxure: Être allé six fois au Pied-de-Mouton; y avoir prêté les yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus.
Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité d’arriver à la conquête de Léonie Trompette.
§ IV
Acte de contrition
Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué! Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux.
LES VÉTÉRANS DE CYTHÈRE
§ Ier
Défilé
Une nombreuse armée que celle-là!
Un cortége pour lequel ce ne serait pas assez du fusain excessif de Daumier et du crayon coquettement impitoyable du sieur Chevalier, dit Gavarni!
Des têtes! des ventres! toutes les obésités du Céleste-Empire! des maigreurs à la don Quichotte! des crânes évadés de chez les tourneurs d’ivoire! des apoplexies cravatées de batiste! des chairs sanglées à l’abdomen! des rhumatismes en pantalon collant! des bronchites faisant la bouche en cœur! toutes les coquetteries sur toutes les infirmités! des diamants à des doigts de squelette! des regards en coulisse dans des yeux éraillés! des voix insinuantes filtrant à travers des palais d’argent! des corsets plus compliqués qu’un drame de Bouchardy! des ressorts invisibles! des énergies de deux heures, de trois heures, d’une nuit!
En avant, marche!
Toute la colonne s’ébranle, grotesque et douloureux spectacle, guidée par un Cupidon invalide, auquel il ne reste rien d’entier, comme un maréchal de Rantzau,—pas même le cœur!
§ II
Entre deux pastilles de Vichy
Toute vieillesse qui n’est pas discrète m’apparaît comme une monstruosité.
Un aimable vieillard, soit; mais rien de plus.
Pas de tabatière à double fond!
Pas de gaudriole au dessert!
Pas de menton pincé, surtout!
Du moment qu’un vieillard croit aux propriétés de la truffe, aux vertus du céleri; qu’il s’adonne aux coulis incendiaires, qu’il achète une lorgnette de ballet grosse comme sa tête, cet homme entre immédiatement dans les vétérans de Cythère.
§ III
Aphorismes et discours familiers aux vétérans
de Cythère
«Je connais les femmes, Dieu merci!
«Ce n’est pas à moi qu’on peut en remontrer!
«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues: retiens bien cela, mon neveu.
«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter!
«A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes! Allons donc!
«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures.
«Eh! eh! un tendron de quinze ans,—il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui...»
Reprenons un à un ces blasphèmes, et exprimons-en tout ce qu’ils contiennent de sottises et d’impossibilités.
«Je connais les femmes, Dieu merci!»
Tu ne connais rien du tout, vieil imbécile. Est-ce qu’on connaît les femmes! est-ce qu’on connaît les hommes! est-ce qu’il y a une expérience! Si je veux bien te comprendre, connaître les femmes, cela veut dire pour toi: se méfier de toutes les femmes. Je te vois, assis dans un salon et balançant une jambe où la souffrance veille comme un perpétuel et inutile avertissement; chaque jeune personne qui passe,—maintien réservé, front noble, œil limpide,—tu la flétris aussitôt d’un grossier soupçon. Voilà ce que tu appelles ta science, professeur d’impureté!
«Ce n’est point à moi qu’on peut en remontrer!»
Tu crois cela? La première pécore qui va te regarder, te sourire d’une certaine façon, et qui te jettera au nez une énorme flatterie, celle-là fera de toi tout ce qu’elle voudra, mon bon; celle-là recommencera avec toi, scène par scène, l’éternelle comédie du baron Hulot.
«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues; retiens bien cela, mon neveu.»
Assiéger,—faire le siége,—une femme est une citadelle,—autant d’images favorites des vétérans de Cythère, qui les ont rapportées du premier Empire; autant de fanfaronnades, destinées exclusivement à étonner les lycéens.
«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter.»
Même ordre d’idées, avec la brutalité en plus, quelque chose qui se rapproche du viol, la lutte, la main sur la bouche, les cordons de sonnette arrachés, un gracieux tableau!
«Voilà comment il faut les traiter!»
A moins pourtant qu’ils ne soient traités eux-mêmes à la façon de ce prince russe, qui s’était enfermé avec sa maîtresse pour la cravacher, et qui fut cravaché par elle. A la grenadière, morbleu!
«A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes? Allons donc!»
De plus en plus joli!
Il faut croire cependant que, depuis Faublas, les choses sont un peu changées; car aujourd’hui l’homme, si jeune qu’il soit, qui ne paye pas une femme galante, est flétri d’un nom pire que celui de voleur.
Mais les vétérans de Cythère n’y regardent pas de si près. Rien n’égale leur cruauté, quand il s’agit de faire triompher leur vanité.
Aimables vauriens! délicieux chenapans!
Canailles!
«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures!»
Passe pour la fatuité, on en peut rire; la caricature de Potier, dans le Ci-devant jeune homme, est arrivée jusqu’à nous.
«Eh! eh! un tendron de quinze ans, il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui!»
Pour ce qui est du tendron, je demanderai la permission d’aborder un paragraphe spécial.
§ IV
Du tendron et des conteurs d’autrefois
Je ferai remonter la faute jusqu’à La Fontaine et à Boccace, ces corrupteurs de tant de charme et d’esprit.
Les premiers, ils ont appelé l’innocence—un gibier.
Leur œuvre est pleine de moines et de fillettes, festoyant à qui mieux mieux.
Écoutez-les; ils vous feront croire que rien n’est plus naturel, lorsqu’on rencontre Lise ou Nanette au fond d’un bois, que de—chiffonner leur collerette.
Cela s’appelle aussi de l’Anacréontisme.
Pourquoi les gardes champêtres ont-ils si peu de lecture!
Les vétérans de Cythère ont pris au pied de la lettre les préceptes de La Fontaine; ils ont fait plus, ils les ont transformés en paroles d’Évangile. Ils seraient hommes à lire naïvement, devant la cour d’assises, pour leur défense: Comment l’esprit vient aux filles ou la Clochette.
Je parcourais l’autre jour avec stupeur un de ces recueils échappés aux loisirs d’un homme soi-disant sérieux. Je tombai sur le couplet suivant:
A madame et à mademoiselle N..., qui me demandaient de les comparer au printemps et à l’été.
Pour de telles infamies débitées en vers, on n’a que des sourires et des applaudissements.
Essayez de dire la même chose en prose, toute la famille vous fera sauter par les fenêtres!
Et elle aura bien raison.
§ V
Fresque destinée à couvrir les murs du
temple de Cottyto.
La fresque court, immense, racontant tous les caprices, toutes les inventions des vétérans de Cythère.
Il y en a qui se couvrent d’une peau de dogue et qui marchent à quatre pattes—devant celles qu’ils aiment—en aboyant.
Il y en a qui tendent leur chambre de noir, qui allument des cierges, qui se couchent dans un cercueil, et qui font chanter le De profondis—par Cydalise.
Il y en a qui s’habillent en bébé et à qui il faut absolument donner la bouillie,—sinon leurs larmes et leurs cris dureront jusqu’au matin.
Il y en a qui courent, éperdus, et qui sautent sur les meubles, poursuivis par les fanfares d’un cor de chasse.
La fresque court, immense, racontant tous les délires, toutes les habitudes des vétérans de Cythère.
Celui-ci veut rester coloriste quand même; il se pare de plumes de paon, et le voilà qui fait la roue.
Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui réciter le soir.
Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé.
Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de bottines à cirer...
La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère.
Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de Goya.
Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni devant les férocités;—elle plonge dans l’impossible.
Nous ne pouvons la suivre.
§ VI
Le châtiment
Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois ans, le sémillant auteur de l’Art d’aimer courait encore les bonnes fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées. Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.» Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc, mon cher Ovide?—Madame... excusez-moi...—Comment, dit-elle, vous ne sauriez écrire ce billet?—Madame... madame...—Vous m’étonnez; je n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.» Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.
Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de Pompadour?»
§ VII
Autre variété de châtiment
Encore n’est-ce rien que cela; c’est un exemple du genre gracieux, après tout. Mais il faut entendre un de mes amis, ancien clerc de notaire en province, raconter de sa voix calme l’histoire d’une déchéance bien autrement effrayante. Le clerc de notaire se met en route un matin pour aller communiquer des papiers de famille à M. H..., riche, très-riche propriétaire,—et vieux garçon. Il arrive devant une maison de belle apparence. Il franchit le perron. Des valets badinent entre eux, et lui répondent à peine. Il traverse des antichambres, il parcourt des salles de billard, des galeries, il ne rencontre personne. Un bruit de musique le guide cependant; il avance, il pousse une porte..., mais il la referme aussitôt, comme s’il venait d’être frappé d’un éblouissement. Le clerc de notaire a vu un spectacle indescriptible: plusieurs personnes exécutant une danse sans nom,—où M. H... se distinguait par ses bondissements.
Quinze minutes après cette vision, M. H..., froid, compassé, tout de noir vêtu, faisait mander le clerc de notaire dans son cabinet, et causait gravement avec lui d’intérêts et de procédure.
Au bout de dix ans environ, le clerc achetait l’étude de son patron et devenait notaire à son tour. En feuilletant des dossiers, il retrouvait le nom de M. H..., et, comme il avait justement besoin de sa signature, il se décida à aller lui faire une seconde visite.—La maison de campagne n’offrait plus l’animation d’autrefois; les domestiques insolents et joyeux étaient partis; il n’en restait plus qu’un, lequel hocha la tête quand le notaire demanda à parler à M. H... «Vous feriez mieux de vous en retourner tout de suite, monsieur,» lui dit-il. Il fallut que le notaire insistât. Le vieux domestique l’introduisit alors dans cette même chambre où il avait vu M. H..., dix ans auparavant, et où il l’aperçut triste, amaigri, blanchi, étendu sur un fauteuil. «Voilà, monsieur, votre notaire qui veut vous faire signer quelque chose,» dit le vieux serviteur. M. H... ne bougea pas; son regard errait dans le vague. «Monsieur, monsieur, c’est votre notaire.» Pas de réponse. «Oh! je vais bien le faire entendre!» Le domestique se dirigea vers une armoire, et l’ouvrant, il en tira une petite poupée, à laquelle il fit semblant de donner le fouet. M. H... avait suivi tous ses mouvements avec une incroyable anxiété; ses yeux lancent la flamme, ses lèvres remuent. «Eh! eh! eh!» fait-il en riant du rire du crétin.
Le notaire s’était enfui, épouvanté.
POURQUOI
L’ON AIME LA CAMPAGNE
I
UN SPÉCULATEUR, marchant dans la rosée, un cigare à la bouche.
Quel bois ravissant, élégamment planté, plein d’ombre et de jeux de lumière! Je le ferai abattre.
Comme on respire ici un air pur!... Une usine serait merveilleusement placée auprès de ce cours d’eau.
Une fabrique de noir animal, peut-être.
Et ce point de vue! ce village dans le fond, tout baigné de vapeurs! ces maisonnettes cramponnées au flanc du coteau! le rose des tuiles et le bleu du ciel.
J’ai rarement trouvé de site plus pittoresque. Si le nouveau chemin de fer le coupe en deux, ma fortune est faite.
Qu’il est doux de fouler un tapis de mousse!...
UN BOUTON D’OR, à demi écrasé. Aïe! prenez donc garde!
LE SPÉCULATEUR. Excellent terrain d’ailleurs; il faudra que je le fasse étudier.
Mesurons la distance qu’il y a d’ici à la route. (Il tire un mètre de sa poche.)
UNE FAUVETTE, à un pinson.—Voyez-vous ce qu’il fait?
LE PINSON. Il marche, le dos courbé.
LE SPÉCULATEUR. Cinq, six, sept... sept mètres... et vingt-trois centimètres.
J’aime la campagne, je l’avoue.
Ce n’est plus qu’à la campagne qu’on peut encore faire des affaires.
II
UN MALADE, au seuil d’une étable, tenant une tasse de lait, et se bouchant le nez.
Pouah!—J’aime la campagne parce qu’elle me fait du bien; mais attendez que je sois mieux portant, et vous verrez avec quel plaisir je retournerai sur le boulevard.
UN CHOU. Ingrat!
UN COCHON. Mal élevé!
LE MALADE. Des végétaux stupides! des animaux ignobles! des hommes qui vous regardent de travers, et des femmes qui disent: J’avons!
Voilà pourtant ce que les poëtes ne cessent de célébrer depuis que le monde est monde!
UN COQ. Cet infirme!
UN CANARD. Je vais l’éclabousser d’un coup d’aile.
LE MALADE. Je sais bien... le lait naturel, les œufs sortant de la poule. Parbleu! sans cela, est-ce que je consentirais à m’enterrer tout vivant?
Les médecins m’ont envoyé au vert. Je suis au vert. Je n’avais pas le choix des couleurs.
J’aime la campagne, comme on aime une maison de santé. (Il avale une tasse de lait.) Pas autrement.
III
DEUX AMOUREUX, vingt-cinq ans et dix-huit ans, brun et blonde, bras entrelacés, en forêt.
L’AMOUREUX. Je t’aime, Valentine!
L’AMOUREUSE. Paul, je t’aime!
L’AMOUREUX. Ce sentier touffu est inaccessible aux rayons du soleil. Laisse-moi dénouer les rubans de ton chapeau de paille.
L’AMOUREUSE. Tu as défait tous mes cheveux; je dois être affreuse maintenant.
UNE TOURTERELLE. Comme ils sont gentils!
LES PETITES CLOCHETTES BLEUES. Bonjour! bonjour! bonjour!
L’AMOUREUSE. Où me conduis-tu, Paul?
L’AMOUREUX. Je ne sais; mais qu’importe! Le chemin des amoureux est toujours devant eux.
L’AMOUREUSE. Alors, pourquoi quitter le chemin fréquenté?
L’AMOUREUX. Je cherche une place pour nous reposer, ma charmante.
L’AMOUREUSE. Je ne suis pas fatiguée...
LA TOURTERELLE. Par ici! par ici! l’allée à droite, en descendant vers les saules; vous trouverez ce qu’il vous faut.
L’AMOUREUX. Viens, chère belle; nous avons tant de choses à nous dire.
L’AMOUREUSE. Crois-tu?
UN COQUELICOT, à demi-voix. Mais rougis donc!
L’AMOUREUSE. Ces branches ont failli me déchirer la joue. C’est égal; c’est bien beau la campagne, n’est-ce pas, mon Paul?
L’AMOUREUX. J’aime la campagne!
ENSEMBLE. Nous aimons la campagne, parce qu’on y sent mieux son cœur battre; parce que les aveux y fleurissent naturellement sur les lèvres; parce que les serments sont faits pour être prononcés sous le ciel et dans les parfums!
Nous aimons la campagne, parce que la campagne c’est le désert. (Un bruit semblable à un baiser.)
UN LÉZARD. C’est étonnant; ceux-là ne me font pas fuir.
IV
DES BOURGEOIS, tout en sueur, leurs habits sous le bras, ployant sous des paniers de victuailles.
Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les pommes de terre en fleur!
Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour manger un morceau.
N’est-ce pas, madame Menesson?
N’est-ce pas, monsieur Douillard?
Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons du soleil.
Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les provisions...
UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il?
UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois que je reconnais une de ces figures-là.
LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez donc!
Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le papier.
C’est égal, les morceaux en sont bons.
Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine!
Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur au beau sexe!
Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des autres.
LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le coin de la rue du Ponceau.
UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour!
UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me laisser choir dans leur salade.
LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur.
Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne communique au vin un petit goût suret qui est plein de charmes.
Vive la campagne!
LE COUCOU. Je les reconnais tous.
V
UN HOMME BARBU, couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la route de Poissy-lès-Bestiaux.
La belle nuit!—Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite impénétrable au milieu des nuages épaissis.
Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de l’étang.
Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame glacée.
La belle nuit!—Et le joli trimard!
UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.
UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous quelque chose?
UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.
UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!
L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons noirs, et le roulement des charrettes attardées.
C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui porte son argent dans sa ceinture.
J’aime la campagne.
Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du recueillement...
UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!
L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent à venir!
Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au Grand Café. Tout serait perdu.
Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher hors de chez lui,—ce dont je le loue hautement.
Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.
J’aime la campagne.
On ne peut plus exercer tranquillement qu’à la campagne. (On entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.)
La bourse ou la vie!
VI
UN VAUDEVILLISTE, errant dans les environs de la Celle-Saint-Cloud, l’air préoccupé.
Non, pas ici.... je serais trop en vue.
Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré.
UN PIVERT, interrompant ses coups de bec contre un arbre. Que veut cet homme-là?
UN MERLE. Son air n’est pas méchant.
UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux!
LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes.
LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un sceptique et pour un corrompu.
Air de la Famille de l’Apothicaire.
Oh! oui, j’aime la campagne! (Jetant les yeux autour de lui.)
LE MERLE. Il tient du papier à la main.
UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal.
LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux.
Je suis seul... bien seul...
LE
SAMARITAIN DU BOULEVARD
Faire du feston,—c’est, en style bachique, vaciller sur ses jambes et dessiner avec icelles de bizarres arabesques sur le pavé des rues.
Or, dans la nuit du premier mai de cette année, le rédacteur d’un journal plus grand que nature faisait du feston sur le trottoir du boulevard des Italiens. Il sortait d’un banquet où le patriotisme de chaque convive avait été mesuré au nombre des toasts. M. X... (c’est le rédacteur en question) avait porté des santés à tout le monde. Aussi avait-il fini par se noyer dans son verre, entre deux et trois heures du matin...
L’état d’enthousiasme de ses collègues empêcha que de prompts secours lui fussent portés.
Il fut charrié par des flots de champagne jusqu’à la hauteur de Tortoni. Là, l’heure avancée ne permettant pas de réveiller le chef de cet établissement pour lui demander une chaise, M. X..., après s’être mis vainement à la recherche d’un banc, se décida à confier à l’asphalte le secret de sa lassitude.
Il s’assit sur le trottoir.
Il y avait une demi-heure environ que l’éminent publiciste savourait les douceurs du repos, dans l’attitude d’un homme qui prend un bain de siége, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule, en lui demandant avec intérêt—ce qu’il faisait là.
M. X... répondit vaguement par une strophe du Lac, laquelle clapotait dans sa mémoire pêle-mêle avec des détritus de premier-Paris.
LE PASSANT. Allons, l’ami, il faut se lever, voilà le matin... hop!
M. X... Que le bruit... des rameurs... qui frappaient en cadence... les flots... les flots har... harm... harmon...
LE PASSANT. C’est bon, c’est bon, je vois ce que c’est; vous avez votre cocarde. Eh! mon Dieu! il n’y a pas de mal à cela.
M. X... Ma... cocarde? monsieur, je n’ai jamais varié.
LE PASSANT, le prenant par-dessous les épaules. Qui est-ce qui vous parle de cela! Voyons, tenez-vous droit; un peu de confiance.
M. X... Confiance! confiance...
LE PASSANT. Dans quel état vous avez mis votre gilet! Vous étiez avec des femmes, hein?
M. X... Sécurité! sécurité...
LE PASSANT. Ne craignez pas de vous appuyer sur moi. Là, maintenant, dites-moi votre adresse.
M. X... Pourquoi à Vincennes?
LE PASSANT. Pauvre homme! La marche va dissiper cela.
Le journaliste politique finit par se rendre aux offres affectueuses du passant: il accepta son bras, et balbutia un nom de rue, avec un numéro.
Ce n’était qu’à quelques pas du boulevard.
Tous deux se mirent en route, cahin-caha, historiant le pavé désert à la façon des merveilleux dentelliers de Belgique, l’un entraînant l’autre, celui-ci retenant celui-là, aventuriers nocturnes à la recherche de l’équilibre. Quelquefois, le nouveau bon Samaritain voulait essayer une harangue, mais un soubresaut de son compagnon le faisait sauter hors de sa période; et force lui était alors de concentrer toute son attention sur les périls de leur itinéraire.
Enfin, on arriva. Il était temps. Le journaliste avait pris des tons verts. Sur le seuil de sa porte, il tenta de figurer un sourire et, avec mille précautions, il parvint à assembler les syllabes suivantes, qu’il proféra sans accident:
—Merci... merci. Je suis M. X***, rédacteur du journal le***. Venez me voir. Je vous donnerai des billets de spectacle... Bonsoir.
On suppose qu’avec l’aide de son concierge, M. X... réussit à gravir son escalier, dont la spirale lui parut avoir ce soir-là les proportions démesurées de la flèche de Strasbourg.
Au bout d’une semaine, l’officieux passant, venant à lire une affiche de théâtre, se souvint de l’invitation de M. X..., et alla le trouver au bureau du journal. M. X... ne le remit pas du tout,—mais pas du tout.
LE PASSANT. C’est moi, monsieur, qui, dans la nuit du premier mai, ai eu le plaisir de vous ramener chez vous.
M. X..., passant par toutes les nuances du prisme, et s’inclinant. Ah!... monsieur...
LE PASSANT. Je conçois que vous ne me reconnaissiez point; vous étiez alors...
M. X... Oui, j’étais... je sortais de chez des amis de collége... Je vous suis d’ailleurs fort reconnaissant. Qui me vaut l’honneur de votre visite?
LE PASSANT. Vous avez eu la bonté de me promettre des billets de spectacle.
M. X... Mais comment donc! Tout ce que vous voudrez. Je suis aise de pouvoir être agréable à un aussi galant homme que vous. Voulez-vous des places d’Opéra-Comique, de Théâtre-Français, de Variétés? Je suis lié avec tous les directeurs, et un simple mot de moi suffira.
LE PASSANT. Eh bien, l’Opéra-Comique.
M. X... Très-bien. Une loge, n’est-ce pas? Oui, une loge.
Le passant se retira émerveillé. De son côté, le rédacteur en chef, que cette apparition avait un moment troublé, se rassura, et crut, par cette politesse, s’être débarrassé d’un témoin désagréable. Mais le rédacteur comptait sans la ténacité du bon Samaritain, qui revint à la charge quelques jours après,—et puis encore,—et puis deux ou trois fois dans la même semaine.
Il objectait son goût immodéré pour l’art dramatique.
Ces visites réitérées et qui lui rappelaient un incident trivial finirent par devenir insupportables à M. X..., qui essaya de s’y soustraire. Le bon Samaritain s’en aperçut, et, un jour que le garçon de bureau lui refusait l’entrée du cabinet de la rédaction, il dit à haute voix:
—Annoncez l’homme de la nuit du premier mai!
Cette phrase mélodramatique eut son effet immédiat; il fut introduit auprès de M. X..., et il en obtint quatre fauteuils pour le les Bouffes-Italiens. A l’heure qu’il est, le bon Samaritain est de toutes les premières représentations. Sa place est la meilleure de la salle.
O journalistes égarés, Dieu vous garde du bon Samaritain!
UN RÉVEILLON
A deux heures du matin, le réveillon qu’Idoménée, peintre en renom, offrait à ses amis et amies entrait dans sa période d’exaspération joyeuse.
La table avait la beauté d’un champ de bataille, après la victoire. Je voudrais employer une comparaison moins connue; mais on n’a pas encore trouvé mieux. Ruines somptueuses, les pâtés aux plaies béantes, les terrines à moitié vidées, les gigots sanglants jusqu’à l’os, les jambons aux riches marbrures, les bouteilles à tous les coins de l’horizon—et principalement les squelettes de deux énormes dindes, sentant le Périgord à plein nez,—tout attestait que l’engagement avait été rude, la lutte opiniâtre.
A présent, les vainqueurs, c’est-à-dire les convives, s’abandonnaient et se plongeaient dans de bruyants délires;—c’était le sac, après le triomphe. Le bruit remplaçait tout et tenait lieu de tout; on ne parlait plus, on criait, on hurlait, on aboyait, on chantait. On chantait! Quelques invités perfides rampaient déjà vers le piano. C’était l’heure où les femmes cessent de dire à leurs amants: «Ne bois donc pas tant que cela!»
II
Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice. C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard, si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,—gris comme un fiacre, pour parler le langage du XVIIIe siècle.
On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté. Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux, fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux bandés;—mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut s’abstenir, par un effort de dignité.
Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements inarticulés, qui ne furent remarqués de personne.
III
Ce fut à ce moment qu’une femme parla de partir. Elle s’était rappelé tout à coup qu’elle avait une robe moins fraîche que les robes des autres femmes présentes. Comment cette proposition imprévue rallia en quelques minutes la majorité, c’est ce que je ne me charge pas d’expliquer. Il y a des mots qui font fortune, sans qu’on sache pourquoi. Partir! cela sembla un plaisir nouveau à ces gens saturés de plaisirs.
—Ah! oui, partons! s’écrièrent-ils avec l’expansion de l’ingratitude.
Quelques-uns, les extatiques, les discoureurs, essayèrent de protester; ils furent entraînés par le courant.
—Il faut donc aussi que je m’en aille! soupira Idoménée. Ah! que je suis bête! je suis chez moi...
On chercha les vêtements, qui gisaient un peu partout, sur des cadres retournés, au pic des chevalets.
—Hommes de peu de foi! grommelait le sculpteur Berhard, bourgeois craintifs, miliciens urbains!
Et il fredonnait:
—Allez-vous-en, sycophantes, cagous et rifodés! Racca sur vous et sur tous ceux de votre race! Recevez ma mal...
—... édiction! acheva Idoménée.
—Je veux vous éclairer, continua Berhard. Parbleu! je n’ignore pas que le dictionnaire dit: «Éclairez à ces personnes,» et non «éclairez ces personnes;» mais je ne reconnais pas l’autorité du dictionnaire. Tout être intelligent porte son dictionnaire en soi. Qui me soutiendra que je ne travaille pas à la formation de la langue? Idoménée, un candélabre.
—Candélabre?
—Oui; flambeau à branches. Il me plaît de reconduire ces drôles et ces pécores.
—Ah! dites donc! fit le substitut se regimbant.
—Tais-toi! répliqua Berhard, l’enlaçant par la taille, tu es la reine du bal...
Le sculpteur Berhard s’était, en effet, emparé d’un candélabre; et, à travers les plus périlleux festons, (voir l’article précédent) il se mit en devoir d’escorter les partants.
Sur le palier, un trébuchement plus accentué fit trembler sa main, et les bougies laissèrent tomber une pluie brûlante qui occasionna des cris terribles dans l’escalier.
—Bah! bah! cela n’est rien: du papier de soie et un fer à repasser...
Il rentra dans l’atelier.
IV
On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui s’était trouvé mal dès les radis.
—Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs, messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit... Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des grandes races, sachons demeurer debout!
—Debout? balbutia Idoménée, oh!
—Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.
Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:
—Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs, j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun notre testament en faveur du dernier survivant...
—Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.
—Survivant.
—Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de cette fenêtre, reprit Berhard.
—Pas de torrent, dit Idoménée.
—Tu crois?
Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à travers les carreaux de l’atelier.
—Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme cela. Au moins, ne casse rien.
—A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible. Testons!
—Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que puis-je léguer?
—Ta pauvreté... à la société moderne!
—Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!
—Où sont les plumes? demanda Berhard.
—Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.
—Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.
—Émile a raison, appuya le poëte.
—Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard, qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la rédaction de cet acte suprême?
—Certes!
Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit:
V
«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le réveillon de 1863.—1864 nous inspire de la méfiance.
«Qu’on accuse tout le monde de notre mort!
«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés.
«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens.
«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les ombrages élyséens.
«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes succès toujours si chèrement achetés.—En ce qui me concerne, j’avais rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés, qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur.
«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que les ballons dirigeables.
«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une abondante coupe de cheveux sur nos individus.
«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.»
Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu.
—C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un poignard.—Et maintenant, mangeons!
—Mangeons! répétèrent machinalement les artistes.
Le festin recommença.
Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous ainsi successivement.
Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les carrefours.
VI
Le lendemain matin, vers dix heures, le domestique d’Idoménée, à qui son maître avait donné la permission de minuit, entra avec une seconde clef dans l’atelier et trouva les six profondément endormis, dans des attitudes de la décadence.
Il contempla un instant ce spectacle en silence, et murmura d’un ton narquois:
—Le meilleur tableau de monsieur!