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Les Filleules de Rubens, Tome I cover

Les Filleules de Rubens, Tome I

Chapter 4: CHAPITRE V.
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About This Book

The narrative opens in a city with a young man rising before dawn, performing his toilette, attending mass, and quietly aiding a poor widow and her children. He then meets a local bourgeois who raises an impending legal dispute between a civic fraternity of arquebusiers and a renowned artist over a small parcel of land. The bourgeois proposes to avert litigation by having the artist paint a devotional canvas for the fraternity's chapel. The artist reluctantly agrees, and the arrangement initiates a sequence of social negotiations that combine charity, civic honor, and artistic obligation.

CHAPITRE IV.

LE MÉDECIN DE LEYDE.

La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples heureux, suivant l'expression de Montesquieu.

Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans la famille bourgeoise.

Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.

Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se montraient si passionnément éprises.

Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne pouvaient rien apercevoir.

Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son voile sur le front d'Agathe.

Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez Annetje.

Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à diminuer les accès de ce mal étranger.

Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages du temps.

Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui prenaient un caractère de gravité.

De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à la maison déjà princière de l'illustre artiste.

Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de sa passion.

Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.

Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître.

Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits madame Rubens.

Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens.

Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi jusqu'à la plus grande dame d'Anvers.

—Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme?

Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang.

A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des valets.

—Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. Voici près de trois ans que je ne vous ai vu!

—Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et de sa fête, répondit mynheer Borrekens.

—Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous traiter avec tant de cérémonie?

Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, et qui n'était rien moins que l'Érection de la Croix, ce divin tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien de Pierre-Paul Rubens.

—Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable?

—Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des médecins ne peut rien.

Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler.

—Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le siècle dernier.

Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires.

—Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut!
Béni soit le jour où je vous ai connu!

—Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop légitimement.

Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'Érection de la Croix.

Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener.

Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de mots, ce qu'il voulait savoir de lui.

—En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la journée dans une maison où personne ne pénètre.

D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, comme disent les bonnes gens à Leyde.

—Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens.

—Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence.

—Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de venir donner ses soins à vos enfants.

Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde.

—Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère.

Rubens sourit à son tour et n'en écrivit pas moins la lettre au médecin de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page:

—Faites venir Pitremann, lui dit-il.

Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer
Borrekens ne tarda point à venir.

—Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez, et n'épargnez pas les chevaux.

—Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras.

Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans cette maison désolée.

A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la réponse du médecin de Leyde.

«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice du chevalier Rubens.»

A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre.

Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde.

Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de quelques jours.

Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval.

Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde.
Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.

Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume, chez le médecin américain.

Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait, quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer, mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié.

—Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle.

—Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir.

—Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a enseignée.

—Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se trouvait.

C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et, confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le médecin tout-puissant contre la fièvre.

Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise était chargée de la direction domestique de ce logis.

Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva.

Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive, tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente. Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens, à faciliter ces transactions de conscience.

Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître l'attendait.

CHAPITRE V.

LE CABINET DU MÉDECIN.

Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer l'attention sur son maître.

L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères; aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de serviteurs d'une nature à part.

Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la vieille juive et à un démon que l'Indien.

Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste, qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.

Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il eût jamais vu.

Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu l'appartement.

Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns d'entre eux avaient construit leurs nids.

Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les moindres mouvements de son maître.

Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.

Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte sur l'épaule de son maître; celui—ci prit, dans un magnifique plat de porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:

—Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.

L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le bras de celui qui lui parlait.

Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait dans la chambre.

—Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!

—Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser, et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère.

—Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je ne vous les eusse point amenées avec moi?

—Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous, Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.

Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique.

—Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le linceul de ses enfants.

Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir sous son teint basané.

—Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée!

Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et se mit à marcher à grands pas.

—Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle, mon Dieu!

—Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles vivre ou mourir?

—La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore malgré le temps et l'absence!

—Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle vous paierait par son amour du salut de ses enfants.

—Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant, pour Anvers.

—Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers; nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons bientôt de vieux amis.

Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien. Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après, ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés.

Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil, dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla, et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son chien qui le suivit.

Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du chien, partait à franc étrier pour Anvers.

Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame
Thrée.

C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide.

Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la porte.

Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de violence qu'il put à peine prononcer ces mots:

—N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?

—Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve: que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous recevoir.

—J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins pour vos enfants.

—Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien douloureux.

En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où, quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la dernière fois.

Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père et l'étranger.

—Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens.

A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon:

—Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous.

—Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour qu'elle nous vienne en aide.

Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière.

Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec quelle émotion, on le comprend!

Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles, écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques minutes avec attendrissement.

Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles étaient encore d'une indicible beauté.

Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.

Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses mains la vie de ses enfants.

Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient manifestés.

Quand elle eut satisfait à son désir:

—La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée. Pourriez-vous me donner un logement chez vous?

—Cette pièce voisine du parloir…

—Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre jardin.

Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu.

Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et d'y installer le médecin.

Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles.

—Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée.
C'est aujourd'hui le jour fatal.

Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or.

Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien, et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet.

Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée.

Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des nombreux Ave Maria de cette guirlande de prières, elle reportait avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles.

Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure habituelle ne commençait à se manifester.

Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.

Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel, comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.

Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa poitrine, en versant des larmes de joie.

—Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin.
Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous!

Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute.

—Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée, répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la maladie et disparaît en même temps qu'elle.

—Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes.

—Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants! Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin.

—Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus?
Toute notre maison vous appartient.

—Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres…

—Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants! Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche, éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un ancien ami perdu.

—Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et flétri son front de rides encore plus profondes!

—Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce pas?

—Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant quelques instants de repos.

Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main à ses lèvres.

—Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la vie?

—Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections, ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles. Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le font tomber dans un abîme de désespoir!

En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.

Thrée le suivit longtemps des yeux.

—Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus promptement encore que mes yeux!

CHAPITRE VI.

CONVALESCENCE.

Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de la chaire et de la chaise.

—Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.

Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir? L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient plus depuis longtemps.

En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus, courut à Simon et s'agenouilla devant lui.

—Simon! dit-elle, Simon!

Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.

Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer. Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et entrecoupés de sanglots.

Thrée était toujours à genoux.

—Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où mes enfants seront guéries.

Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.

—Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur tout entier!

—Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles semblables!

—C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir, chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non! Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel!

Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées. Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire furent ces mots:

—Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!

—Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant, Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes, peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous m'aimez comme je veux être aimé!

Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au ciel.

—Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.

Puis, comme elle détournait la tête en silence:

—Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! Maria! Ai-je bien fait d'accourir!

—Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.

—Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à Anvers où j'avais tant souffert!

—Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.

Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, il tenait les yeux fixés à terre.

Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit la première.

—Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.

Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.

—Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler connaissance avec vous.

Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père.

—Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et je l'aime comme un ami de ma jeunesse… s'il m'en restait encore, ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de son pied les figures que sa canne avait tracées.

—Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée.

Borrekens releva la tête.

—Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses chagrins ou du moins pour les partager avec lui?

—Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de
Simon?

Il fixa attentivement les yeux sur lui.

—Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la Flandre.

—Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir, défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff?

—Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse! en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre pays.

Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se sentait pleine d'espérance.

Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée, la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens:

—Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.

—Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée.

—Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre sifflet d'argent.

Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni la perte de tout espoir.

Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures du lit.

Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues.

Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les avait baignées de sueurs.

Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de ses rayons leur chambre et leur chevet.

Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses de ses filles.

—Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise! Notre-Dame soit bénie!…

—Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens heureuse! Embrasse-nous encore, mère!

En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur le seuil pour le considérer quelques secondes.

A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les draperies de leur lit.

Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or dans laquelle brillait une liqueur vermeille.

—Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du Nouveau-Monde.

Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes filles un palais de fées.

En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui. Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au vent et sa splendide queue déployée comme un étendard.

Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux nouveaux où il se trouvait transporté.

D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros chien, de l'écureuil et surtout du serpent.

Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.

Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.

Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de la jeune fille.

Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.

Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la sollicitude la plus tendre.

Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.

Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était le signal de la retraite.

Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se prolongèrent davantage.

Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures, à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint coloré et vivant de la jeunesse.

Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles, pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang de l'autre.

Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens: il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats.

Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent, et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de s'associer à leurs jeux.

Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction.

Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa personne.

Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée.

Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon.

Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon, qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion.

Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie, retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules.

CHAPITRE VII.

HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.

Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande méridionale.

Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage du médecin.

Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.

Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur bizarrerie.

Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.

Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la difficulté rehausse son plaisir.

Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.

Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait Simon.

Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.

Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.

Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.

Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu avenantes à l'oeil.

—Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.

Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille avait éparpillés à ses pieds.

—Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui désolait tant votre mère.

Et comme elle le regardait avec surprise:

—Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de guérir la fièvre.

—Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? demanda Rubens.

—Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela, j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.

—C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?

—C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre, de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent dompter, redeviendra invincible.