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Les Filleules de Rubens, Tome I cover

Les Filleules de Rubens, Tome I

Chapter 8: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative opens in a city with a young man rising before dawn, performing his toilette, attending mass, and quietly aiding a poor widow and her children. He then meets a local bourgeois who raises an impending legal dispute between a civic fraternity of arquebusiers and a renowned artist over a small parcel of land. The bourgeois proposes to avert litigation by having the artist paint a devotional canvas for the fraternity's chapel. The artist reluctantly agrees, and the arrangement initiates a sequence of social negotiations that combine charity, civic honor, and artistic obligation.

—Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?

—Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.

—Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.

—Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.

—C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces plaintes de Thrée.

Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses, et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie. Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes épaules, et je l'emportai dans ma tente.

—Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.

—Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.

—On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait reposé sa tête sous ma tente.

Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs lèvres la main de Simon.

Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine, soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et inébranlable: le vieillard fut sauvé.

Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.

La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort problématique la guérison de ce pauvre homme.

Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un bois.

La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard, je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.

Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis elle disparut légère comme une abeille.

Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.

L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions autant d'or?

A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.

Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était impuissante à leur donner.

Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même, avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.

Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois jours après nous restions six hommes vivants.

Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir, et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse qui caractérisent sa race.

Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur reconnaissance.

Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par enchantement.

Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans le vase qui contenait mon eau.

Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence, mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le délire s'empara de moi.

Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à mes côtés sur la même natte.

Il me montra le ciel et me dit en espagnol:

—Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.

Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.

Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.

—Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu seras mon époux et mon maître.

—J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir deux amours vrais!

Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.

Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.

Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était réservée.

La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir guéables.

Le vieillard me dit un jour:

—Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le tien.

Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.

Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain: J'ai des adieux à faire, alléguai-je.

—Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus m'a chargé de vous remettre ce souvenir.

Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble, la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.

Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.

Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.

—Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du visage pâle.

Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.

Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.

—On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le bonheur!

Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et me fit signe de le suivre.

Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet, s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la physionomie de son père, une seule trace d'émotion.

Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent. Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.

—Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place, continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.

—Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.

—Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.

C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.

Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau, au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin, maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne, semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres, sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.

Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait; se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures, et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant, elle eût fait pitié même à une rivale.

Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition, de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.

Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les joues d'or de Toporoo.

Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait le voyageur.

—Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel, continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile pour l'Espagne.

Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands tonneaux.

Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux de toute espèce.

Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire le plus le caractère.

Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.

Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans hésiter, sacrifié sa vie.

CHAPITRE VIII.

UNE ÉPIDÉMIE.

On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population et jettent partout la désolation et l'épouvante.

Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.

Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.

Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent individus mouraient par jour.

Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut; on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.

Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait, on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence, à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.

Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à
Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.

—Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.

—Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la fièvre?

—Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami, plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire: Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre sa puissance fatale.

—Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face d'un pareil malheur!

Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la charité de tous ses clients.

—La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas chez eux.

Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants, incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.

—Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon contre la fièvre, ajoutait-il en riant.

C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop copieuses.

—Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.

Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il répétait:

—Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner, c'est centupler l'aumône.

Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des veuves et des orphelins.

Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon marché de son or et de sa vie.

Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir commença à renaître dans tous les coeurs.

Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.

A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser d'absurdité passa par la tête de Simon.

Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse?

Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua pas moins à suivre l'inconnue.

Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se trouvait détrempé par une eau fétide.

Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.

Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé, luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les haillons dont il les avait enveloppés.

La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.

—Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!

Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait, non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse, d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs, pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon. Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit un sourire de consolation errer sur ses lèvres.

—Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin, car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants délivrés de cette maladie qui les abat si fort.

—Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!

—Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin, continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et prochaine.

—Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et s'en va.

—Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.

—C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer van Maast. Adieu, bon espoir, à demain!

—Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier.

—Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée.
Adieu, à demain!

—Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement! Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si beaux!

Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.

Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée.

Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de
Simon qui lui disait:

—Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis.

Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre en flagrant délit de charité!

Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.

Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix émue.

—Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne.

Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi.

—Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon, et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour!

—Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au monde!… tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes filles….

Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se sentait le coeur déchiré.

—Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!

—Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre coeur du doute et de la défiance, chère Thrée!

—Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon, répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme. Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais, quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais, quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge m'a fait souffrir, mon Dieu!

Il se fit un grand silence entre eux.

—Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!…

—Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu, Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu.

En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.

Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait solliciter une caresse.

Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons, dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la pipe dont il humait la fumée.

Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.

Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses idées.

—Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur, venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon âme!

En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et caressantes l'appelèrent.

—Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper!

Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main.

—Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne point souper avec vous ce soir.

—Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant; mynheer Simon ne nous aime plus!

—Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine d'Agathe avait cependant amené un sourire.

—Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore, je ne partage pas leur faiblesse.

—Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés!

Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!

—Si je refuse d'obéir.

—Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle.

En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se précipitèrent, avec lui, hors du pavillon.

Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta sur l'épaule, où il s'assit triomphalement.

CHAPITRE IX.

LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.

Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé.

S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.

Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour pouvoir se mettre à table.

—Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant, voici la reine de la fête qui arrive!

Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de l'étrange convive qui arrivait le dernier.

—Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à souper: Mlle Godecharles!

Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté:

—Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer
Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?

La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux espiègles et la vieille demoiselle.

—Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore, chère demoiselle Godecharles, merci!

—Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie, embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!

Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère, en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.

Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant chacune sur le bras de van Maast.

—Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.
Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.

—Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre demain la fête de saint Simon son patron!

—Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa fête.

—Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.

Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table, et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.

Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même, maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin, sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.

CHAPITRE X.

LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.

Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas flamands et hollandais au dix-septième siècle.

Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois l'élève favori.

Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes. Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.

Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait au-dessus de sa tête.

Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.

Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits, le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon, elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.

Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.

C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive, connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans son coeur comme une chaleur douce.

Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit, dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.

Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des ténèbres.

Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple dans les fastes de l'institution.

Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.

Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration dans toute sa personne.

Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous les convives:

—Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours, pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui, ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni, Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.

Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:

—Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous réuniront, j'ose l'espérer.

Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.

Agathe et Annetje pâlirent.

CHAPITRE XI.

LES DEUX SOEURS.

Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que l'artiste et le médecin se rencontrèrent.

Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant son bras sous le sien:

—Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.

Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec surprise:

—Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il. Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore si moi-même je l'y trouverai.

Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre et le front baissé.

Ce fut Simon qui releva la tête le premier.

—A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien! Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant, Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa divine Béatrice.

Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les devinera-t-elle, même dans mon âme?

Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.

—Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits. Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie. Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour, et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même, malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent près de Thrée Borrekens.

A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie ne cessait de frapper à Anvers.

Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin du souper.

Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de la même façon.

Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la même préoccupation.

Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux soeurs.

Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du nord.

Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.

Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes molles.

Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors si diaboliques.

Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son tabaco: c'est ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la vieille Aziza une complaisance un peu servile.

Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations de l'ennemi.

En ce moment, Simon entrait dans le jardin.

—Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?

—Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de quelques gouttes de sang.

—N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma soeur!

—Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur, méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus qu'une?

—Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.

—Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne pense point ainsi!

Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait empêcher de couler sur ses joues.

—Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon: vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.

En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il leur donnait tous les soirs à son retour.

—Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
Annetje ou Agathe.

Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob, qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa soeur, et dit à Simon:

—Voici Annetje!

Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son tabaco, suivit des yeux Agathe et Annetje.

Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à l'heure, était venu lui dire:

—Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?

—Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, Simon!

—Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un bonheur si grand pour moi?

—Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?

Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser qu'ils échangèrent.

Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.

Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête, sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.

Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.

—Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque chagrin? leur demanda-t-il.

Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon:

—Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas, ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.

Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle se sentait le droit d'infliger à sa soeur.