Le christianisme rendit un culte à la rose, mais la fleur de Vénus devint la rose mystique, la sœur du lis; elle fit pénitence de ses péchés.
Les mains des jeunes filles effeuillèrent dans les processions des roses devant la croix.
Les autels des églises champêtres furent parés de roses.
La main qui donne la bénédiction à la ville et au monde, urbi et orbi, s’étend aussi chaque année sur les roses, pendant ce jour appelé dominica in rosa.
L’étendard que Charlemagne reçut du pape était parsemé de roses.
Les anges descendaient du ciel pour offrir des roses à une sainte, ainsi que le témoigne la vie de sainte Dorothée.
Des guirlandes de roses pendaient à la harpe de sainte Cécile.
Dieu changea en roses le pain accusateur qui devait conduire à la mort la sainte duchesse de Bavière.
Pendant ce temps-là, il ne restait aux pauvres femmes de ma sorte qu’à imiter l’exemple de Madeleine. Je me réfugiai donc dans une grotte, où je vécus, pendant plusieurs années, de prières et de racines. (Ici manquent vingt et un feuillets.)
J’apprends, par un exilé de Constantinople qui est venu se faire ermite non loin de ma grotte, qu’il existe en Orient un prophète du nom de Mahomet, qui promet à ses sectateurs un paradis où folâtrent des houris sous des bosquets de roses sans cesse renaissantes.
Je pars pour l’Orient.
Un poète persan me dédie un poème de trois cent mille vers sur la rose. Ma santé, dérangée par les fatigues de cette lecture, m’oblige à changer de climat.
Nous sommes en plein moyen âge.
J’arrive en France.
Il faut convenir que Paris est une ville assez maussade. On s’y égorge à tous les coins de rues, et l’on y meurt de la peste. On n’a guère le temps de songer aux femmes et aux fleurs.
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, il donna à la rose une vogue immense, grâce aux stances adressées à l’infortuné Dupérier.
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Le poète Ronsard a, lui aussi, parlé de la rose dans une pièce de vers que bien des gens préfèrent à celle de Malherbe. Que l’ombre de Boileau lui pardonne!
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil
N’a point perdu, cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil.
Las! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Ses fraîches beautés laissé choir.
Oh! vraiment, marâtre nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir;
Donc, si vous m’en croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse:
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Je n’en finirais pas, si je voulais citer tous les poètes qui, depuis Malherbe et Ronsard, ont célébré la rose.
Delille s’est écrié un jour:
La rose dont Vénus compose ses bosquets,
Le printemps sa guirlande et l’amour ses bouquets?
En terminant, je ne puis m’empêcher de mentionner ce vers si délicat et si ingénieux, qu’on a pu un instant appeler le vers du siècle:
J’ai appris depuis que l’auteur se nommait M. Dupaty, et qu’il était membre de l’Académie française.
Dès que les roses redevinrent à la mode, je sentis s’améliorer ma position. Depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, je... (Pages maculées.)
Dans l’année 1754, je recevais beaucoup chez moi un financier, lequel financier aimait par-dessus toutes choses la conversation des beaux esprits.
La plupart des gens de lettres étaient donc admis à ma table et dans mes salons; ils reconnaissaient mon bon accueil en m’adressant un exemplaire de leurs ouvrages. L’un d’eux me dédia un petit poème en trois chants, intitulé l’Art de cultiver les roses. J’extrais des notes les particularités suivantes qui flattent mon amour-propre de fleur:
Le dieu Vichnou cherchant une femme, la trouva dans le calice d’une rose.
Saint François d’Assise, afin de mortifier sa chair, se roula un jour sur des épines. Aussitôt, à chaque endroit où le sang du saint avait coulé, surgirent des roses blanches et rouges.
Pendant le moyen âge, une loi formelle permettait aux nobles seulement de cultiver les roses.
Le chevalier de Guise s’évanouissait à la vue d’une rose, et le chancelier Bacon entrait en fureur en apercevant la même fleur, même en peinture.
Marie de Médicis était sujette à la même infirmité.
Au douzième siècle, le pape institua l’ordre de la Rose d’or. A chaque avénement, le pape l’envoyait au nouveau souverain en signe de reconnaissance officielle.
Le Grand Mogol voguait un jour avec Nourmahal, son esclave favorite, sur un bassin que la capricieuse odalisque avait fait remplir de roses. La rame fendait des vagues de feuilles, et à chaque mouvement elle faisait fuir derrière elle un sillon d’or mouvant qui surnageait comme une huile brillante. Nourmahal mit la main dans l’eau et la retira toute parfumée. C’était l’essence que le soleil avait dégagée de la fleur, l’eau de rose était née de la fantaisie d’une femme.
Saint Médard, évêque de Noyon, inventa, en 532, les rosières. Sa sœur fut couronnée la première à Salency, berceau de l’institution...
Mon Dieu! dis-je un jour au savant auteur de l’Art de cultiver les roses, poème en trois chants, pourriez-vous m’apprendre pourquoi on a choisi la rose pour récompense de la vertu? Un tel honneur me semblerait bien plutôt mérité par la violette, par exemple, ou par le lis.
—Belle Églé, me répondit le poète, c’est qu’on a compris que la vertu elle-même avait besoin de parure, et voilà pourquoi on a choisi la rose, la fleur de la beauté!
(Le manuscrit de la Rose s’arrête au seizième siècle. Cependant le lecteur ne sera pas complétement privé de la suite de ces mémoires intéressants. Tout porte à croire que la Rose émigra pendant la Révolution. Elle rentra en France sous le Directoire; Barras la fit rayer de la liste des émigrés. Nous avons trouvé dans les papiers de la Rose des notes et des documents d’une authenticité suffisante pour nous permettre de résumer les diverses péripéties de son existence, depuis l’an VII de la République française jusqu’à nos jours.)
LES DERNIERS JOURS DE LA ROSE
— 1797-1846 —
De retour de l’émigration, la Rose prit le nom de Mme de Sainte-Rosanne.
C’est sous ce nom qu’elle fit les beaux jours du Directoire. Nulle ne portait avec plus d’élégance la robe ouverte à la Diane chasseresse; les cheveux, bouclés par derrière, lui allaient à merveille.
Elle menait grand train, tenait table ouverte, recevait les poètes, les généraux, les ministres; Bonaparte lui fut présenté, et des contemporains nous ont assuré que le futur empereur ne produisit qu’une médiocre sensation dans le salon de Mme de Sainte-Rosanne.
Jamais, même au temps de l’empire romain, tant regretté par elle dans les fragments que nous venons de soumettre au lecteur, la rose ne fut plus heureuse.
On n’aimait que les teints de rose, les joues de rose, les lèvres de rose, les narines de rose, pourvu toutefois que ces teints, ces joues, ces lèvres, ces narines fussent mélangés d’un peu de lis.
Les poètes ne connaissaient qu’un seul objet de comparaison, la rose. La tige, le bouton, les épines, on tirait parti de tout.
Mme de Sainte-Rosanne portait habituellement la tête haute; un tendre incarnat (vieux style) animait ses joues; sa bouche était de carmin; elle marchait avec la majesté d’une femme qui a chaussé le cothurne ailleurs que sur les planches. Aussi lui disait-on sur tous les modes, dans tous les styles, en vers et en prose, qu’elle ressemblait à une rose.
Elle recevait tous ces hommages avec la majestueuse froideur d’une reine. Sa vanité en était plus touchée que son cœur. Mme de Sainte-Rosanne jouissait d’une grande réputation d’orgueil et d’insensibilité. Un poète, poussé à bout par ses dédains, décocha contre elle une épigramme sanglante qui finissait ainsi:
Comme la rose du Bengale.
La malignité publique s’empara avidement de cette allusion; les rivales de Mme de Sainte-Rosanne apprirent l’épigramme par cœur et la colportèrent dans tous les salons.
L’influence de Mme de Sainte-Rosanne, au lieu de diminuer, ne fit que s’augmenter encore pendant toute la durée de l’Empire. Napoléon lui tenait bien rancune de l’accueil indifférent qu’elle lui avait fait sous la République, mais cette rancune n’allait pas jusqu’à la disgrâce de celle qui en était l’objet.
Mme de Sainte-Rosanne, par un habile calcul politique, rompit avec la Restauration dès l’année 1822. Elle se montra beaucoup dans les salons libéraux, et invita plusieurs fois ostensiblement Béranger à dîner. Les rédacteurs du Constitutionnel étaient tous ses amis, et elle fut une des premières abonnées de ce journal.
Mme de Sainte-Rosanne a consigné, dans une note que nous reproduisons, l’impression que firent sur elle les premiers symptômes de la réaction romantique.
«J’ai lu ce matin un livre de poésies d’un de ces auteurs qui veulent changer la face de la littérature et prendre d’assaut le Parnasse. La première pièce renferme le portrait d’une jeune fille, la Laure ou la Béatrix du poète. Son teint, dit-il, est pâle comme l’eau du lac à l’aube matinale, son œil est bleu comme la lavande, ses cheveux blonds coulent de chaque côté de ses tempes comme deux ruisseaux d’huile odorante; sur son front, terne et mat, la fatalité a écrit ce mot de l’ange d’Albert Durer: Melancolia. Vraiment, j’étouffe de rire. Quel style, bon Dieu! quelles métaphores! Et ce sont ces pygmées qui veulent détrôner des géants! A quoi bon aller chercher si loin des termes de comparaison pour peindre une femme, quand on a la rose sous la main? Ah! messieurs les romantiques, vous n’irez pas loin, je vous le prédis.»
Une autre note, que nous trouvons écrite deux ou trois années après, prouve que Mme de Sainte-Rosanne se vit dans la nécessité de changer d’avis. Voici cette note:
«Décidément, les Welches l’emportent, le mauvais goût déborde. Un poète a osé écrire, en parlant de celle qu’il aime:
«Le port de reine, l’éclat des couleurs, la santé et la fraîcheur ne sont plus du monde. Il faut être pulmonaire, phthisique au troisième degré, pour attirer les regards de messieurs de la jeune littérature. Les teints de rose et de lis ne sont plus portés, dit-on, que par les cuisinières. MM. Jay et Jouy viendront me voir ce soir; que de jolis mots nous allons faire contre ces pauvres romantiques!»
Le ton dégagé de ces réflexions dissimule mal le secret dépit dont Mme de Sainte-Rosanne est atteinte. Le fait est qu’il est dur pour une coquette de se voir délaissée par tout le monde, excepté par trois ou quatre académiciens qui lui répètent tous les soirs, depuis un quart de siècle, en lui baisant la main: Vous êtes fraîche comme la rose.
Mme de Sainte-Rosanne ne se l’avoue peut-être pas, mais elle donnerait beaucoup pour être pâle, excessivement pâle; c’est-à-dire qu’à cette époque de sa vie elle prit du vinaigre pour se faire maigrir. C’est le poète qui lança contre elle une épigramme sous le Directoire qui a répandu ce bruit. La source en est trop suspecte, pour que nous l’accueillions sans examen dans ce précis historique.
La situation littéraire alla s’aggravant d’année en année; la rose fut décidément rayée du vocabulaire littéraire. Il n’y eut plus de fleur générique pour désigner la beauté; chaque poète, chaque romancier eut la sienne. L’un prit la scabieuse, l’autre l’ancolie; celui-ci la clématite, celui-là le rhododendron, etc.
Une ligne, datée de 1839, témoigne dans sa concision de l’irritation qui consume Mme de Sainte-Rosanne:
Personne n’ignore que, vers 1839, une modification assez notable eut lieu dans les préférences littéraires. La femme pâle, étiolée et verte commença à perdre de ses partisans. Mme de Sainte-Rosanne crut un moment qu’on allait revenir à la femme mousseuse de l’Empire. Son erreur ne fut pas de longue durée. On inventa la femme vive, espiègle, fugace, insaisissable, mordorée, prismatique, spirituelle, ennuyeuse, adorable; la femme à reflet, la femme-serpent.
Mme de Sainte-Rosanne sentit que son règne était fini sur la terre, et elle envoya sa soumission à la Fée aux Fleurs.
Au moins, dit-elle, je retrouverai là-bas les madrigaux de mon vieil adorateur le Zéphyre.
Mais si la Fée aux Fleurs a des trésors d’indulgence pour le repentir, elle est armée d’une rigueur inflexible contre l’amour-propre blessé.
Pour la punir de sa vanité, la Fée aux Fleurs a condamné la rose à vivre et à mourir vieille femme. Elle ne lui pardonnera que lorsque sonnera l’heure de sa mort naturelle.
NOCTURNE
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LES FLEURS DE NUIT
JE vous aime, fleurs de nuit; je vous préfère à toutes vos sœurs qui brillent pendant le jour.
Quand le soleil vient de disparaître à l’horizon, lorsque les ombres descendent le long des rameaux, semblables à de longs cils qui s’abaissent, alors la fleur de nuit s’entr’ouvre, et les premiers rayons de l’étoile du soir viennent se jouer sur sa corolle.
Les fleurs et les étoiles sont sœurs: que se disent-elles?
Elles se racontent les longs ennuis de la journée; elles échangent leurs rayons et leurs parfums, elles mêlent leur âme à la grande âme de la nature.
Un sylphe évaporé vient les troubler dans leurs entretiens, mais la fleur de nuit ne l’écoute pas; la fleur de nuit n’est pas coquette.
Elle n’aime que ceux qui souffrent.
Comme le bruit du vent, comme le murmure de l’eau, le parfum de la fleur de nuit console.
Elle écoute la plainte du berger, elle sourit aux rêveries de la jeune fille, elle prête l’oreille aux chants du poète.
Sa molle senteur prête un charme secret à votre premier rendez-vous, elle vous enveloppe comme d’un voile d’innocence et de pureté.
Aucun insecte ne se pose sur les fleurs de nuit: la phalène bourdonne autour d’elles; elle effleure leur calice, mais elle craindrait de s’y arrêter.
Parfois seulement, une fée se blottit au fond de leurs corolles, pour éviter les poursuites de quelque lutin.
Chaque soir, la blanche Titania, pour parcourir son domaine nocturne, sort de son palais, qui est une belle-de-nuit.
Pendant que les bois frissonnent, que l’onde murmure, que les amoureux se parlent, que les poètes chantent, que des bruits vagues, des soupirs étouffés remplissent la plaine, la fleur de nuit s’ouvre plus largement.
Frissons, soupirs, murmures, échos, chants de poète, haleines amoureuses, tout cela se mêle dans les airs et retombe avec la rosée sur la nature.
Avec sa part de cette pluie, il se forme, au fond de la fleur des nuits, une perle humide et brillante; elle s’agite, elle tremble, le moindre souffle d’air la briserait, et le zéphyre matinal va se lever.
Alors la fleur des nuits se referme, pour conserver la perle précieuse qui s’est formée pendant la nuit.
Ainsi le poète renferme précieusement dans son cœur le trésor des rêveries qu’il a amassé dans la solitude.
Voilà pourquoi j’aime les fleurs de nuit, pourquoi je les préfère à leurs sœurs qui brillent pendant le jour.
NARCISSA
VOICI l’histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu’ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève.
Narcissa la blonde était la plus belle des jeunes filles du pays; pas une seule sur toute la côte, depuis Catane jusqu’à Syracuse, qui pût se vanter d’avoir l’œil aussi doux, la taille aussi souple, le pied aussi fin.
Méfiez-vous de Narcissa la blonde!
Il y en a qui sont belles et qui ne le savent pas; ce sont celles-là qu’il faut aimer.
Il y en a qui sont belles et qui le savent; ce sont celles-là qu’il faut fuir.
Narcissa la blonde savait qu’elle était belle, et Luigi l’aimait.
Ceux qui ont connu Luigi, fils du vieux Luigi Naldi le soldat, disent que c’était un brave compagnon, hardi à la mer, bon à ses camarades, craignant Dieu et honorant les saints; mais il aimait Narcissa la blonde.
Partout il la suivait, toujours il pensait à elle. Qui n’a pas vu Luigi pleurer en pressant sur son cœur une fleur tombée du sein de Narcissa, ne sait pas ce que l’amour peut faire d’un homme.
Oui, Luigi pleurait comme un enfant.
Lui, l’intrépide matelot dont la voix dominait la tempête, tremblait devant un mot de Narcissa.
Il avait une maison bâtie en pierre, une barque solide, des filets neufs; il offrit tout à Narcissa, qui ne possédait rien qu’un rouet et un miroir.
Un rouet toujours immobile, un miroir dans lequel elle se regardait sans cesse.
Il faut vous dire que Narcissa ne rêvait que plaisirs, robes éclatantes; pourtant elle ne dit pas non à Luigi.
L’amour du beau Luigi, de Luigi le brave, flattait l’amour-propre de Narcissa, mais elle ne l’aimait pas.
Ce qu’elle aimait, c’était son jeune et beau visage, sa taille flexible, sa bouche souriante, ses yeux doux; c’était elle et non pas les autres.
Quand elle allait à la ville, elle disait à Luigi à son retour: J’ai vu les filles des bourgeois; elles sont moins belles que moi, et pourtant elles ont des casaques en velours et de beaux rubans à leur tête, et une croix d’or à leur cou.
Alors Luigi lui achetait une casaque en velours, de beaux rubans, et une croix d’or pour pendre à son cou.
—Es-tu heureuse, lui disait-il, maintenant que tu es belle?
Elle lui répondait:—Je suis heureuse parce que je suis belle.
—Quand m’épouseras-tu?
—Laisse passer la saison des vendanges: je veux danser encore une fois en liberté avec mes compagnes.
La saison des vendanges est, comme vous le savez bien, le temps des fêtes et des jeux, le temps des doux propos: la gaieté semble couler avec la liqueur nouvelle.
Puis venaient d’autres prétextes: l’hiver, la pêche du thon; l’été, la moisson; bref, l’époque du mariage se trouvait sans cesse reculée.
Cependant Luigi, pour payer les robes, les rubans, les bijoux de Narcissa, avait vendu la maison de son père, sa barque, ses filets. Il ne lui restait plus rien.
Si au moins l’amour de Narcissa l’avait dédommagé! Mais elle passait son temps, devant son miroir, à peigner sa longue chevelure et à sourire à sa beauté. C’est à peine si son amant pouvait obtenir un mot ou un regard.
Luigi voyait bien que Narcissa la blonde ne l’aimait pas, mais il était ensorcelé.
Il y a des femmes douées d’un charme fatal.
Leurs yeux, au lieu de cicatriser les blessures qu’ils font, semblent les envenimer davantage. Le démon vous pousse à les aimer; c’est lui qui vous attire! Quel autre que le démon pourrait habiter le cœur de Narcissa?
Luigi lui dit encore une fois:—Quand m’épouseras-tu?
—Je n’épouserai, répondit-elle, que celui qui me donnera de beaux pendants d’oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en diamants pour mes souliers et de belles bagues pour mettre à mes doigts.
Luigi prit sa carabine, la carabine qui avait servi à son père, le vieux soldat, et il partit pour la montagne.
Narcissa la blonde eut de beaux pendants d’oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en diamants, de belles bagues et bien d’autres choses encore.
Toujours belle, toujours parée, toujours heureuse, elle courait les bals et les fêtes, sans songer au pauvre malheureux qui hasardait sa vie et le salut de son âme pour satisfaire les vains désirs de son cœur.
Cependant les exploits du brigand Luigi ont retenti jusqu’à Palerme: le vice-roi envoie des soldats pour s’emparer de lui. Narcissa, la belle Narcissa, se met à la fenêtre pour les voir passer; elle sourit au jeune brigadier qui la salue avec son sabre.
Le brigadier va combattre son amant.
Hourra! hourra! Les soldats reviennent vainqueurs, Luigi est tombé percé de trois balles dans la montagne.
Qui court la première au-devant des cavaliers? C’est Narcissa la blonde, plus belle et mieux parée que jamais.
Le brigadier a vaillamment conduit sa troupe; aussi, en attendant qu’il soit fait officier, revient-il chargé d’un riche butin.
Narcissa le regarde de ses yeux les plus doux, de ses yeux que le démon a armés d’une puissance invincible.
Mais le loyal soldat ne se sent pas troublé.
—Qui es-tu, la belle? lui demande-t-il, et que veux-tu?
—Je suis Narcissa la blonde, et je veux t’épouser.
—Arrière! femme sans cœur; le dernier mot que le bandit a prononcé est le nom de Narcissa la blonde, et c’est moi qui ai tué Luigi.
Depuis ce temps-là, ni jeunes gens, ni vieillards, ni femmes, ni filles, ne voulurent parler à Narcissa.
Elle fut obligée de quitter le village et d’aller se cacher dans la grotte du monte Negro, à côté de laquelle coule une source profonde qu’un saint ermite fit autrefois jaillir du roc par la puissance de ses prières.
Au lieu de pleurer ses erreurs et de faire pénitence, elle passait les longues heures de la journée à regarder son image que lui renvoyait le miroir de l’onde.
Un jour, un moine, renommé par sa piété et ses bonnes œuvres, gravit la pente du monte Negro pour exorciser Narcissa: pour agir ainsi qu’elle le faisait, ne fallait-il pas qu’elle fût possédée?
Le saint homme trouva la grotte vide.
Un enfant, qui gardait les chèvres près de là, raconta que la veille il avait vu Narcissa, après être longtemps restée sur le bord, se lever et se précipiter dans le gouffre.
Le moine descendit et célébra une messe pour le repos de l’âme de Narcissa.
On laissa dire qu’elle s’était noyée pour se soustraire à ses remords; mais chacun sait que l’ondine avait pris son visage pour l’attirer dans l’abîme et la livrer à Satan.
Ainsi périssent toutes les femmes sans cœur.
Voilà l’histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu’ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève[2].
AUBADE
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LA PREMIÈRE FLEUR
LE matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.
Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte bonheur pour le reste de l’année.
Celle que je cueillerai, Madeleine, je te la donnerai, et tu la mettras dans tes cheveux.
La première fleur, ce n’est ni la primevère, ni la pervenche, ni l’hyacinthe, ni la violette, ni le muguet.
Ce n’est pas celle qui fleurit la première, selon l’ordre des saisons; c’est celle qui s’offre la première à votre vue, celle que vous présente le hasard.
L’année passée, ce fut la violette qui m’annonça le retour du printemps; cette année, c’est la rose. Qui me dira quelle fleur me signalera le printemps prochain?
Qu’importe!
Qui que tu sois, première fleur, tout le monde t’aime et t’accueille avec joie. Qui a jamais pu te regarder sans sentir ses yeux humides de larmes?
Il semble, en te voyant, que la jeunesse de notre cœur va recommencer avec la jeunesse de l’année, que notre âme va s’épanouir comme la corolle des fleurs, que nos sentiments vont reverdir comme leurs feuilles!
Première fleur que l’on trouve sur la route un jour de mai, tu es l’espérance, tu es l’illusion, tu nous fais croire à la possibilité de revenir sur le passé.
Quand on rencontre, à certains jours, à certaines heures, l’objet d’un culte ancien, le cœur retourne en arrière, franchit en un moment d’immenses intervalles, et s’imagine avoir renoué la chaîne des temps. On croit recommencer une nouvelle carrière; mais bientôt le cœur, épuisé de fatigue, revient à son point de départ et reste immobile.
Ainsi, la vue de la première fleur ressuscite en nous un monde de pensées ensevelies. Elles s’éveillent, elles secouent leurs blanches ailes, elles s’envolent joyeuses: on dirait qu’elles vont nous entraîner loin, bien loin, vers le pays de notre jeunesse.
Hélas! la première fleur du printemps s’est à peine flétrie, que déjà nos illusions ralentissent leur vol: elles retombent sur la terre; leurs ailes fragiles se sont brisées.
Sois bénie cependant, première fleur, sois bénie pour cette heure d’enivrement fugitif que tu nous donnes. Croire une minute qu’on a vingt ans, qu’on aime, qu’on est heureux, n’est-ce pas vivre des années?
Le matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.
Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte bonheur pour le reste de l’année.
Voici celle que j’ai cueillie, Madeleine; respire son parfum, et mets-la dans tes cheveux.
GRAVE CONFLIT
A PROPOS DE LA VIOLETTE
ENTRE LA FÉE AUX FLEURS
ET
UNE ACADÉMIE QUI DÉSIRE GARDER L’ANONYME
I
UNE LECTURE DANS LES BOIS
LA Fée aux Fleurs avait établi son domicile sur la terre, autant pour fuir un lieu qui lui rappelait des souvenirs désagréables, que pour être plus à portée de surveiller de près les actions de mesdames les Fleurs.
Chaque jour lui apportait un nouveau chagrin, un nouveau sujet de mécontentement.
La Rose était son enfant de prédilection, sa fille chérie. La vie qu’elle lui avait vu mener remplissait l’âme de la Fée d’une amère douleur!
Elle n’avait pas, non plus, à se féliciter du sort du Lis, de la Tulipe, du Bleuet, du Coquelicot, de la Pensée, et d’une foule d’autres fleurs dont on trouvera les aventures dans le courant de cet ouvrage.
Si sa vengeance paraissait certaine, son cœur de mère était déchiré.
Parmi les fleurs, les unes étaient malheureuses parce qu’elles restaient fidèles à leur caractère; les autres, au contraire, parce qu’elles voulaient en changer.
C’est ainsi que la Violette courait à sa perte. Le jour même, la Fée l’avait rencontrée dans un somptueux équipage, étincelante d’or, de soie et de pierreries.
La Violette avait renoncé à l’obscurité.
Pour secouer la tristesse que cette vue lui avait causée, la Fée aux Fleurs sortit de la ville et prit le chemin de la campagne, vêtue à la façon d’une femme de conseiller, et menant après elle un petit domestique joufflu qui portait son parasol et son coqueluchon.
A l’entrée d’un petit bois, elle congédia son domestique, et pénétra sous les arbres, pour y goûter en paix la fraîcheur et le plaisir d’une lecture solitaire.
Le livre qu’elle tenait à la main était une histoire complète des fleurs.
Cette lecture plaisait beaucoup à la Fée, qui y trouvait ample matière à moquerie touchant les bourdes que les hommes débitaient gravement, à propos des fleurs et de leur origine.
Elle en était, pour le moment, à l’histoire de la Violette.
La Violette, disait l’auteur du livre en question, est fille d’Atlas. Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon, allait devenir la proie de ce don Juan, lorsque les dieux, touchés de son sort, la métamorphosèrent en violette.
C’est le moyen ordinaire employé par les dieux pour déjouer les projets galants d’Apollon. L’imagination féconde de Jupiter devrait bien, de temps en temps, inventer un nouveau procédé.
La Fée laissa tomber le livre et s’assit sur le gazon pour rire plus à son aise. Le fait est que, debout, elle était obligée de se tenir les côtes.
Ces auteurs, dit-elle, sont vraiment des gens cocasses. Où diable ont-ils pris que la Violette est fille d’Atlas et nymphe de son métier? tandis que son père s’appelait tout simplement Jérôme, et qu’elle exerçait la profession de couturière au bourg, sous le nom de Marcelle.
Je ne puis décemment pas laisser s’accréditer plus longtemps de semblables erreurs, continua la Fée; il est temps de rétablir les faits, et elle rentra dans sa maison pour travailler au mémoire suivant qu’elle adressa à l’Académie.
II
MÉMOIRE TOUCHANT L’ORIGINE DE LA VIOLETTE
Messieurs les Académiciens,
S’il est une science qui mérite de fixer l’attention des hommes et des savants, c’est, à coup sûr, celle qui se rattache à l’origine des fleurs.
Cette science est aujourd’hui obscurcie par les ténèbres de l’ignorance; une foule de notions fausses sont répandues: si on ne s’empressait de prendre ces précautions, le mal serait bientôt sans remède.
Il est du devoir d’un corps aussi respectable, aussi illustre, aussi éclairé que celui auquel j’ai l’honneur de m’adresser, de populariser, de répandre, de sanctionner les grandes vérités historiques, politiques, philosophiques et autres. C’est donc avec confiance que je m’adresse à l’Académie, persuadée d’avance qu’elle accordera à mes rectifications toute l’attention dont elles sont dignes à tous les égards.
Qu’il me soit permis, avant d’entrer en matière, de soumettre à la docte assemblée quelques réflexions générales qui me paraissent indispensables pour...
III
INTERRUPTION
Nous croyons devoir prendre la liberté de supprimer ces réflexions générales; comme la forme adoptée par la Fée pourrait produire à la longue une impression fort peu récréative sur le lecteur, nous remplaçons la partie du mémoire qui donne l’historique exact de la Violette par un récit simple et animé. Notre intention avait d’abord été d’employer à cet effet le langage des dieux, autrement dit la poésie, mais n’ayant pas notre dictionnaire de rimes sous la main, nous nous contenterons d’une honnête prose.
IV
MARCELLE
C’était jour de fête. Toutes les jeunes filles du bourg sortaient de leur demeure en beaux déshabillés.
Les unes allaient se promener dans la campagne, les autres accouraient aux sons du tambourin, donnant le gai signal de la danse.
Toutes songeaient à rire, à folâtrer, à s’amuser et à paraître belles.
Une seule restait enfermée chez elle: c’était Marcelle, la jolie fille à Jérôme le jardinier.
—Viens avec nous, Marcelle, lui criaient ses compagnes en passant: l’air est embaumé de la douce senteur de l’arbre aux prunelles, le ciel est bleu; viens avec nous à la danse de mai.
Marcelle secouait la tête doucement, et si quelque jeune garçon voulait lui jeter un bouquet, elle fermait ses volets et se mettait à travailler de plus belle.
Comme tout est propre et reluisant dans la chambre de Marcelle! on dirait qu’elle a communiqué sa grâce virginale à tous les objets qui l’entourent. Voilà son lit avec sa courte-pointe à franges blanches, l’armoire de noyer, la chaise de paille, le rouet de sa mère, l’étroit miroir fixé contre le mur, le bénitier, et l’image de la Vierge qui veille sur elle quand elle s’endort.
Si Marcelle travaille un jour de fête, ce n’est pas par avarice, au moins, ni par coquetterie: son aiguille se meut pour le pauvre. Aussi, comme elle va et vient avec rapidité, comme elle est agile et vive! Demain la vieille Jacqueline aura un casaquin bien ample, bien chaud, pour préserver ses membres usés et affaiblis des atteintes de la bise.
En faisant aller son aiguille, Marcelle chante sa chanson favorite:
Si j’étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse,
Un endroit écarté au bord de l’eau,
Et cachée dans l’herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.
Cette chanson a encore bien d’autres couplets, mais c’étaient ceux-là que préférait Marcelle.
Vers le soir, elle descendit dans son jardin, un jardin plein de beaux arbres, de belles fleurs, d’eaux murmurantes et de hautes touffes d’herbe.
C’était le père Jérôme, le vieux jardinier du château, qui cultivait ce jardin, sa seule distraction et celle de sa fille; aussi fallait-il voir comme les fleurs se mariaient harmonieusement aux arbustes, quelles gracieuses formes prenaient les rameaux, et comme le gazon se courbait mollement sous les pas!
La Fée aux Fleurs aimait beaucoup le père Jérôme; elle venait souvent dans son jardin et elle le regardait travailler, bêcher la terre, tailler ses arbres, émonder ses fleurs; prenant plaisir à essuyer de temps en temps, du bout de son aile, la sueur tombant du front du vieillard.
Ce jour-là, elle était venue visiter le jardin du père Jérôme. Lorsque sa fille descendit dans le jardin, la Fée avait l’œil fixé sur le calice d’une reine-marguerite.
Il lui prit fantaisie de regarder au fond du cœur de Marcelle: calice pour calice, le cœur de la jeune fille était aussi pur.
L’écho apportait cependant au milieu de la solitude le son du tambourin, les cris joyeux des jeunes filles, toutes les harmonies, tous les parfums, tous les désirs d’une belle fin de journée de printemps.
Marcelle s’était assise sur l’herbe, et elle ne songeait qu’au bonheur qu’éprouverait, le lendemain, la vieille Jacqueline.
En voyant tant d’innocence et de candeur, la Fée aux Fleurs se sentit attendrie.
Pauvre fille du peuple! dit-elle; pure comme la neige des glaciers, bonne comme la nature, ta seule institutrice; belle comme l’innocence, parfumée de chasteté et de modestie, qui te préservera des tentatives des riches et des méchants? qui te sauvera des piéges où sont tombées tant de tes compagnes?
Sans se douter du monologue dont elle était le sujet, Marcelle, les yeux fixés au ciel, murmurait son refrain habituel: