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Les fleurs animées - Tome 2 cover

Les fleurs animées - Tome 2

Chapter 21: LE CYPRÈS
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About This Book

A frame narrative presents a gathering of personified flowers stranded in a wood who pass the time by recounting their past lives among humans, gardens, and exotic climates. Each tale—ranging from a wistful sweet-pea's disappointment with human preferences to a cactus's complaint about European cold—mixes botanical detail, playful anthropomorphism, and pointed social satire. The collection alternates light fable, travel anecdote, and moral observation, contrasting natural habit and human caprice while showcasing vivid imagery and witty commentary.

FABLE

LA SCABIEUSE ET LE SOUCI

Assis à l’ombre d’un saule pleureur, le Souci jetait un regard d’envie sur la prairie.—Toutes les fleurs sont heureuses, se disait-il; moi seul je souffre, on me délaisse, on m’abandonne, personne ne veut me prendre en pitié.

Comme il gémissait ainsi sur son sort, il vit passer dans le ravin une jeune Scabieuse tenant deux petits enfants à la main.

—C’est la Scabieuse qui habite au pied du coteau; elle a perdu son mari hier; la voilà veuve avec deux enfants sur les bras; elle doit être triste comme moi. Eh bien! je suis sûr qu’elle va faire un détour pour éviter de me rencontrer.

En prononçant ces paroles, le Souci poussa un énorme soupir. La Scabieuse, qui causait en se promenant avec ses deux pauvres orphelins, entendit ce soupir et leva la tête.

—C’est vous qui soupirez ainsi? demanda-t-elle au Souci d’une voix douce.

—Et qui donc serait-ce? répondit le Souci d’un ton bourru; n’ai-je pas raison de soupirer?

—Pourquoi plus qu’un autre? reprit la Scabieuse; tout le monde n’a-t-il pas sa part de tristesse dans cette vallée de larmes? Pour diminuer ses chagrins, il faut se créer des devoirs. Je serais bien malheureuse si mon mari, en mourant, ne m’avait laissé ces deux faibles créatures à soutenir; elles m’ont pour ainsi dire rattachée à la terre, c’est pour elles que je vis.

—Elles vous mépriseront quand elles n’auront plus besoin de vous. Les enfants sont des ingrats.

—Avez-vous été marié?

—Jamais!

—Quels sont vos amis?

—Je n’en veux point, ils sont tous intéressés.

—Aimez-vous vos semblables?

—Non, car ils me détestent.

—Je vous plains de penser ainsi, continua la Scabieuse; mais cela ne m’étonne pas, vous voulez vivre dans la solitude. Cessez d’être misanthrope, croyez-moi; épanchez votre cœur dans le cœur d’un ami, si vous voulez être heureux.

L’isolement aigrit le souci.

LA TRAITE DES FLEURS

Je ne puis traverser un marché aux fleurs sans me sentir saisi d’une amère tristesse. Il me semble que je suis dans un bazar d’esclaves, à Constantinople ou au Caire. Les esclaves sont les fleurs.

Voilà les riches qui viennent les marchander; ils les regardent, ils les touchent, ils examinent si elles sont dans des conditions suffisantes de jeunesse, de santé et de beauté. Le marché est conclu. Suis ton maître, pauvre fleur, sers à ses plaisirs, orne son sérail, tu auras une belle robe de porcelaine, un joli manteau de mousse, tu habiteras un appartement somptueux; mais, adieu le soleil, la brise et la liberté: tu es esclave!

Pauvres fleurs! on les entasse les unes sur les autres, on les laisse exposées au vent, à la poussière, à toutes les intempéries des saisons. Le passant s’arrête. Redressez-vous, pauvres fleurs, faites les coquettes; c’est pour cela que le marchand vous a conduites au bazar, c’est sur vous qu’il compte pour s’enrichir.

La plupart restent inclinées sur leur tige; elles sont languissantes, faibles, étiolées; les fatigues d’un long voyage, les ennuis de la captivité se lisent sur leurs feuilles pâles. Que leur importe d’être belles! Avant le soir elles auront passé sous les lois d’un maître inconnu.

Heureuses alors celles que la jeune et laborieuse ouvrière emporte pour orner sa mansarde. L’eau ne leur manquera pas, du moins, ni l’air non plus. Il y a sur le bord du toit une petite place que le soleil regarde en se levant, où l’on entend le chant lointain des oiseaux qui traversent les airs à l’aube naissante; quand les oiseaux se taisent, c’est la grisette qui se met à chanter. La fleur peut être heureuse, elle est sa sœur.

Heureuse aussi la fleur devant laquelle s’est arrêtée, ce matin, cette blonde et rêveuse jeune fille suspendue au bras de sa mère! On la transportera dans un jardin, au pied de la fenêtre de sa maîtresse. La nuit, elle mêlera ses doux parfums à ses rêves de vierge; le jour elle l’entendra soupirer et se pencher, en murmurant un nom confus sur son calice. Je ne te plains pas, belle fleur, tu es chez ton amie.

Mais vous, infortunées, qu’un marchand a achetées pour orner son comptoir, qui racontera vos ennuis dans cette atmosphère lourde des boutiques; qui retracera vos souffrances, pauvres fleurs d’estaminet perdues dans l’opaque brouillard du cigare, vous si sensibles, si délicates, si nerveuses!

Et vous, hôtesses passagères des palais, fleurs choisies pour un soir de fête; on ne vous achète pas, on vous loue: au lieu d’être esclaves vous êtes domestiques. Vous faites la haie sur le passage des belles invitées, on vous relègue à l’antichambre avec les valets; vous êtes là exposées à tous les vents coulis, vous grelottez sous votre robe de gaze légère; au bout de huit jours de cette existence, vous mourrez d’une phthisie pulmonaire!

Eh bien! votre sort me semble préférable au sort de cette fleur qu’une grande dame a achetée dans un moment de caprice. On lui accorde à peine un regard, puis on l’abandonne aux soins de la valetaille insensible et négligente. Souvent on a vu des fleurs expirer faute d’un verre d’eau ou d’un rayon de soleil. Hélas! les fleurs n’ont pas de voix pour se plaindre; elles ne savent que courber la tête et mourir.

Arracher une fleur à son pays natal, la séparer de sa famille, de ses amis, l’exposer sur un marché, n’est-ce pas là un crime de lèse-sensibilité? La traite des hommes est supprimée, demandons aux Chambres une loi contre la traite des fleurs. Nous l’obtiendrions si nous vivions encore à l’époque des Amis de la nature; mais, hélas! ils sont morts avec Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre!

Quels mots viens-je de prononcer? Les Amis de la nature ont un grand reproche à se faire à l’égard des fleurs: ce sont eux qui ont propagé l’herborisation et donné naissance à la mode des herbiers.

Avant l’album, l’herbier florissait; depuis l’enfant de douze ans jusqu’à la femme de quarante ans, tous les âges avaient leur herbier comme ils ont aujourd’hui leur album. On faisait des parties d’herborisation, comme on fait des parties de campagne. On ne pouvait faire un pas dans les champs sans rencontrer des gens brandissant un scalpel ou des ciseaux. Des femmes qui se seraient évanouies en voyant écraser un ciron, des hommes qui, le matin même, avaient écrit des chapitres ou prononcé des discours contre les tortures infligées aux malheureux nègres, scalpaient, cisaillaient, écorchaient vivants de candides marguerites ou d’innocents muguets; on arrachait leurs feuilles une à une, on plongeait le poignard dans leur corolle, on coupait leur corps en trois ou quatre morceaux, on leur infligeait toutes les tortures, tous les martyres, afin, disait-on, de pénétrer les secrets de la nature. Toujours la nature! Maintenant il n’est question que de la science. Les femmes ne s’en mêlent plus, il est vrai, mais on commet les mêmes crimes par amour de la science. Si vous essayez d’élever la voix en faveur des plantes, on s’écrie que vous êtes un barbare, un ennemi du progrès, que vous voulez entraver les conquêtes de la science, que vous voulez faire rétrograder l’esprit humain jusqu’à cette époque de ténèbres où l’on punissait la dissection comme un sacrilége. La dissection! Mais faut-il, pour assurer les besoins de l’anatomie, permettre qu’on s’empare des gens pleins de vie, qu’on les tue pour les emporter à l’amphithéâtre? Est-ce que les plantes et les fleurs ne vivent pas comme les hommes? Ne sentez-vous pas, cruels Amis de la science, que vous n’êtes que d’abominables étouffeurs? Si la pâquerette pouvait crier, vous seriez obligés de jeter sur sa tête un masque de poix!

Ramassez au matin les morts de la prairie: hélas! l’orage, les insectes, l’ardeur du soleil, le sabot du pâtre font assez de victimes; l’autopsie du cadavre vous est permise, mais respectez les vivants!

Nous ne voulions parler que de l’esclavage des fleurs, l’indignation nous a fait jeter ce cri. Au surplus, nous ne nous écartons pas trop de notre sujet, puisque nous traitons du sort que les lois humaines font aux fleurs.

Il est certain que la traite des fleurs est aujourd’hui un fait patent. Le gouvernement la tolère et l’encourage. Chaque année il expédie, même sous le nom de Voyageurs du Jardin des Plantes, des espèces de corsaires qui vont çà et là sur tous les rivages, font des descentes, des expéditions dans l’intérieur des terres, et ramènent captives les fleurs dont ils ont pu s’emparer. On les transporte en France, on leur donne une case au Jardin du Roi, on les établit en familles; ces fleurs s’acclimatent, font des enfants, et, quand ils sont arrivés à un certain âge, le gouvernement les arrache au sein de leur mère, et les vend ou les donne à des particuliers.

Cela est affreux! Quand donc les fleurs trouveront-elles leur Wilberforce?

Fleurs infortunées! L’autre jour je passais sur la place de la Madeleine; il y avait là un beau lis qu’un vieillard marchandait.

La fleur paraissait souffrir dans sa pudeur de se voir ainsi regardée; parfois on voyait comme un frisson courir sur sa tige, et sa blanche tête se rejeter en arrière: c’était lorsque le vieillard la touchait.

Je regardai le lis; je crus voir une larme trembler au fond de son calice; il me sembla que la fleur me parlait.

—Achète-moi, disait-elle, ne me laisse pas tomber entre les mains de cet homme. Hélas! que va-t-il faire de moi? J’ai peur quand il me regarde, je tremble quand il me touche. S’il me faut le suivre, je mourrai.

—Je te sauverai, m’écriai-je, je te sauverai!

Le vieil acheteur se retourna vers moi d’un air étonné. Il fit signe à un domestique, qui s’empara de la fleur. Je m’adressai au marchand trop tard: il avait reçu le prix de l’esclave!

Je la suivis jusqu’à la porte de sa nouvelle demeure. De loin elle me remerciait d’un sourire doux et résigné.

Je la vis disparaître.

Le lendemain, j’étais devant l’hôtel, je voulais avoir des nouvelles de mon pauvre lis: un domestique jetait dans la rue une fleur flétrie.

Combien d’autres fleurs sont mortes ainsi!

BARCAROLLE

LA FLÈCHE D’EAU

Vogue, ma barque, fends le courant rapide: elle m’appelle à l’autre bord; j’entends sa voix qui me protége!

Ainsi chantait le pêcheur, et, s’appuyant sur sa rame, il divisait le flot en laissant après lui un sillon argenté. Sa barque volait comme l’hirondelle; déjà les saules du rivage laissaient voir leur chevelure verte. Le pêcheur redoubla d’efforts. Tout à coup il lui sembla que sa barque, rebelle à la rame, était entraînée doucement vers un point opposé. Au même instant la lune se voila; il vit, au milieu des joncs, se dresser lentement une belle femme, et il entendit une voix qui chantait:

«Où vas-tu, jeune pêcheur? Écoute, je suis la blanche reine de l’onde. La rive est pleine de désillusions; suis le courant qui t’entraîne vers moi; je te montrerai le chemin qui conduit dans mes bleuâtres royaumes, vers mon palais de cristal. Ne me connais-tu pas? Le soir, c’est moi qui t’endors au bruit de mes soupirs expirant sur la grève; c’est ma fraîche haleine que tu respires le matin sur le seuil de ta chaumière. Vois, ta barque d’elle-même marche vers moi. Laisse-toi aller, pêcheur, suis le courant qui te guide.»

Le pêcheur, pâle d’effroi, gardait le silence. Le malheureux s’était approché de cet endroit mystérieux où s’élève la flèche d’eau au milieu de mille plantes aquatiques. Les rameurs qui ont obéi à son appel n’ont plus reparu au village; on les a trouvés bien loin sur le rivage frappés de nombreuses blessures. La menteuse divinité les avait percés de ses dards.

Ces histoires se présentèrent à l’esprit du pêcheur, mais l’ondine chantait toujours, une fascination involontaire le privait de ses forces, il allait abandonner l’aviron.

Tout à coup, son nom répété trois fois retentit sur la rive.

—Vogue, ma barque, s’écria le pêcheur ranimé, fends le courant rapide: elle m’appelle à l’autre bord; j’entends sa voix qui me protége!

Il s’éloigne, et l’ondine disparaît, ne laissant après elle qu’un cercle d’argent sur l’eau.

LES FLEURS PERDUES

Les anciens, plus heureux que nous, connaissaient une foule de fleurs dont on ne trouve plus de traces sur la terre: elles ont disparu. La nature, en les supprimant, a voulu nous punir, sans doute, de la tiédeur de notre culte pour elles. Leurs charmes, leurs propriétés particulières, constituent une perte bien grande pour les commodités ou les plaisirs de l’humanité. Quel malheur, par exemple, pour les glaciers et les limonadiers, que nous ne possédions plus la coracesia, cette fleur qui, au dire de Pythagore, faisait geler l’eau! et l’aproxis, qui, s’enflammant au moindre contact, remplaçait si avantageusement les allumettes chimiques allemandes ou françaises! et le baaras, ce cierge embaumé des montagnes du Liban! L’historien Josèphe raconte que la longue tige du baaras s’allumait d’elle-même, le soir, et brûlait jusqu’au matin sans se consumer. Quel bonheur si, au lieu de nos tristes réverbères, de nos becs de gaz puants, nous étions éclairés, en passant dans chaque rue, par une double rangée de beaux arbres enflammés! Pourquoi ne trouve-t-on plus de graine de baaras?

Épouses qui soupirez après un enfant, au lieu de vous confier à la vertu d’une eau sulfureuse et nauséabonde; et vous, vieillards, qui essayez en vain de combattre les ravages des années, que n’avez-vous un brin de ce fameux dudaïm, qui ne fleurit malheureusement plus que dans les livres hébreux, et qui rendait les femmes fécondes et les hommes éternellement jeunes!

L’existence de l’achemys résoudrait bien mieux que les chemins de fer le problème de la paix universelle. L’achemys avait la propriété de mettre en fuite ceux qui le touchaient. Comment songer à la guerre avec une arme qui disperserait les armées opposées et les empêcherait de se rejoindre?

Beaucoup de gens regretteront le népenthès, cette fleur, souvent consolante, qui faisait perdre la mémoire, surtout en songeant au moly, qui vous rendait à l’instant même le souvenir. Circé administra du népenthès à forte dose aux compagnons d’Ulysse; celui-ci les guérit en leur faisant avaler à temps une contre-dose de moly.

N’oublions pas de citer le sylphion. Au mois de la floraison, cette plante laissait couler de sa tige une résine précieuse qui, séchée et réduite en poudre, guérissait tous les maux, même la colique et le mal de dents; c’est Pline qui l’assure. Cyrène était la ville où l’on cultivait le remède universel. César, en s’emparant de Cyrène, abandonna le trésor public à ses lieutenants, et se réserva la provision de sylphion conservée dans le susdit trésor à l’égal des matières les plus précieuses.

Rappelons aux gastronomes le borahmez, cette fleur entièrement semblable à un agneau. Recouverte d’une blanche toison, elle reposait sur quatre tiges; ses feuilles laineuses figuraient les oreilles et la queue. A la moindre incision, une liqueur rouge comme du sang s’échappait de la plante; on voyait sa pulpe rose et sanguinolente comme la chair. Si on la mettait au feu, elle répandait tout de suite dans les airs un délicieux parfum de gigot rôti. Au moins, dans le pays où croissait le borahmez, les voyageurs n’avaient pas besoin de faire des provisions de route. L’histoire ne nous dit pas le nom de cette bienheureuse contrée où l’on pouvait ainsi cultiver des côtelettes sur la plante; ce doit être le pays de Cocagne, déjà connu de l’antiquité.

Les anciens possédaient aussi la fleur qui rend les amours éternelles.

La fleur qui donne la gaieté: les modernes s’imaginent l’avoir remplacée par le hachisch.

La fleur qui chante existait encore pendant le moyen âge. Albert le Grand affirme l’avoir entendue. Pendant les nuits sereines de l’été, au milieu du silence de la nature, on entendait tout à coup vibrer une voix pure et harmonieuse dont les notes montaient vers le ciel. C’était la mandragore qui chantait sa nocturne mélodie. Ceux qui l’écoutaient se sentaient saisis d’une émotion inexprimable; leur cœur battait avec une douce violence, des larmes de tendresse mouillaient leurs yeux. Quelquefois le rossignol essayait de lutter avec la mandragore; mais bientôt le charme agissait sur lui, ses roulades devenaient peu à peu plus lentes, sa voix plus faible, puis il se taisait pour écouter sa rivale victorieuse. La voix de la mandragore portait bonheur à ceux dont elle frappait une fois les oreilles; toute leur vie ils l’entendaient retentir au fond de leur cœur: c’était la Poésie qui leur avait parlé.

Hélas! les nuits d’été sont toujours sereines, les rossignols lancent encore dans les airs leurs mélodieuses fusées; mais la mandragore ne chante plus!

GUZLA

LE CYPRÈS

Enfant, je venais m’asseoir sous ton ombre, et mon âme, suivant le vol des colombes qui se dirigeaient vers le Bosphore, se perdait avec elles dans l’azur du ciel.

Maintenant, je m’avance d’un pas lent et fatigué, j’étends avec peine mes membres vers la terre, mon âme ne vole plus avec les colombes: l’enfant est devenu un vieillard.

Tu me prêtes encore ton ombre, beau Cyprès; ton tronc droit, élancé, me sert d’appui; je vois d’ici le tombeau de mon père, la place où sera le mien.

Le Cyprès monte droit vers le ciel, comme la prière du vrai croyant; il semble que la voix de ceux que nous avons aimés nous parle dans le murmure de ses branches.

Il y a bien longtemps que nous nous connaissons, vieux Cyprès; chaque jour je viens près de toi aspirer l’odorante fumée de mon narghiléh, et puis rêver en égrenant mon long chapelet. Tu connais toutes mes pensées; tu peux dire si jamais j’ai eu peur de la mort.

Je t’aime, au contraire, parce que tu m’y fais penser. Quelle idée plus douce que celle de la mort à l’homme qui a longtemps vécu!

Oh! quand mon âme pourra-t-elle s’envoler loin, bien plus loin que les colombes qui se dirigent vers le Bosphore, plus haut que les minarets de Sainte-Sophie, au delà des nuages, au-dessus du bleu firmament!

C’est là que nous attend le bonheur éternel! Viens, ange de la mort, viens frapper à ma porte, le vieillard est prêt à partir.

Brises qui chantez dans ce Cyprès, apprenez-moi l’instant de ma délivrance: chaque jour je viens vous le demander, et vous ne me répondez pas.

LETTRE CRITIQUE ET PHILOSOPHIQUE
DU
DOCTEUR JACOBUS
A L’AUTEUR

Monsieur,

Oubliant le respect que vous devez à un homme de mon importance, vous vous êtes permis, non-seulement de me faire figurer dans votre livre, mais encore de me prêter un rôle que ma haute position ne me permet point d’accepter. Vous prétendez que la Pensée errante, ayant reçu l’hospitalité chez moi, me révéla par reconnaissance le langage des Fleurs. S’il faut vous en croire, je me suis montré émerveillé de cette découverte. Pour qui me prenez-vous, Monsieur?

Il faut que vous sachiez que les esprits vraiment philosophiques de ce temps-ci ne considèrent plus depuis longtemps le prétendu langage des Fleurs que comme une puérilité, une faribole, une véritable mystification. Les grandes intelligences, dont je fais partie, se sont élevées à la seule conception qui puisse rendre un compte exact de la signification morale des Fleurs: cette conception, c’est l’analogie universelle.

La nature, Monsieur, a créé dans certains animaux et végétaux des images de nos passions. La vipère représente la calomnie, le chien, la fidélité; le gui est l’emblème du parasite. Ce sont ces rapports symboliques qui établissent l’état d’analogie entre l’homme et la création. Pour ne parler que des plantes, chacune d’elles est un miroir fidèle de nos sentiments et de nos passions. Un parterre est un musée où revivent en tableaux fleuris et animés nos vices et nos vertus.

La science qui doit expliquer ces ressemblances, c’est l’analogie ou physiologie comparée. Les anciens avaient entrevu cette méthode. Chaque chose inanimée, les fleurs surtout, renfermait une allusion aux choses animées. Mais les anciens méconnurent la réalité pour s’égarer dans le monde des fictions; ils furent poètes, mais non analogistes ou psychologues.

Vous avez suivi pas à pas les traces des anciens; aussi vous êtes non-seulement resté en arrière des notions nouvelles, mais encore vous avez commis des erreurs énormes, faute de recourir aux principes de l’analogie universelle.

Permettez-moi, Monsieur, de recourir à quelques exemples:

Je lis dans votre prétendu langage des Fleurs que la fleur d’oranger représente le mariage. Cela s’écrit et se débite depuis des siècles: une jeune fille ne se croirait pas bien et dûment mariée si, le jour de ses noces, elle ne portait pas une couronne d’oranger sur la tête. Je n’ignore point cela, mais quels rapports existe-t-il entre cette fleur et le mariage? On pourra faire à ce sujet, ainsi que vous l’avez tenté, beaucoup de poésie, mais voilà tout. La poésie ne donnera pas la clef de ce mystère. Recourez à l’analogie, vous trouverez tout de suite la plante qui symbolise le mariage.

Vous avez sans doute été frappé plus d’une fois de l’aspect lugubre que présente le grand iris tacheté de noir. Il montre orgueilleusement ses couleurs sombres, alliant à la fois la richesse à l’uniformité. N’est-ce pas là l’emblème de ces unions princières qui se concluent au milieu de la pompe, et qui se consument plus tard dans la monotonie de l’ennui? L’iris bleu, l’iris jaune, l’iris papillon, représentent au contraire les mariages heureux.

Deux corolles paraissent alternativement sur l’iris. La seconde ne paraît que lorsque la première est flétrie. C’est l’image du lien qui unit quelquefois un vieillard à une jeune fille: l’âge du bonheur commence pour l’une, et finit pour l’autre.

Le réceptacle d’étamines a la forme de chenille, en souvenir des calculs sordides qui président trop souvent au mariage. La feuille de l’iris commun est écrasée, en signe de la misère qui frappe les petits ménages; elle se termine par une pointe desséchée, comme pour montrer le résultat stérile des efforts de la pauvreté.

Vous voyez, Monsieur, par quelles puissantes raisons d’analogie la fleur du mariage doit être l’iris, et non pas l’oranger. Mais je continue l’examen détaillé de vos sophismes:

La rose, selon vous, représente la beauté. Erreur profonde, qui dénote en vous un jugement des plus superficiels et des plus routiniers. La rose, c’est la pudeur de la jeunesse.

Elle a toutes les couleurs du jeune âge, elle affectionne les lieux frais, en symbole de la fraîcheur de jeunesse dont elle est douée. Son parfum est un arome qui enivre doucement comme l’affection qu’inspire une jeune fille. La rose ne plaît véritablement que lorsqu’elle est demi-éclose; entièrement épanouie, elle paraît moins belle. Ainsi, l’innocence est préférable à la beauté.

Au mot dédain correspond dans votre langage des Fleurs l’œillet. Qu’ont-ils ensemble de commun? L’œillet tombe et traîne à terre sa tige élégante; il faut qu’une main amie le soutienne, et lui donne pour appui une branche d’osier nommée tuteur. Les pétales de l’œillet brisent leur enveloppe et s’échappent en désordre. La main de l’homme doit aider à rompre les barrières du calice, et un ingénieux encartage favoriser le développement des pétales,—alors la fleur devient belle. N’est-ce point là le symbole le plus gracieux de la maternité?

Et le lis, Monsieur, qu’en avez-vous fait du lis? En vérité, c’est à n’y rien croire; il est pour vous synonyme de majesté. Observons les caractères distinctifs du lis. Sa tige est droite et ferme, elle est entourée de gracieuses folioles. Ainsi, l’homme véridique marche fièrement et posément, entouré de l’estime que font naître ses actions. La corolle du lis est un triangle sans calice; la vérité ne se cache pas, l’homme juste fuit le mystère. La racine bulbeuse du lis est ouverte de toutes parts, et laisse voir l’intérieur de l’oignon. L’homme véridique attire tout d’abord par le parfum de franchise qu’il exhale, mais on s’éloigne souvent pour toujours après s’être frotté à lui une seule fois. Le lis barbouille d’une poudre jaunâtre ceux qui s’approchent de lui, attirés par son odeur. La vérité ne peut vivre que dans la solitude: les femmes surtout la redoutent, ainsi que les riches et les gens du monde. On n’offre pas des bouquets de lis, on ne place pas cette fleur dans un salon. On la relègue dans quelque coin retiré de son parterre. Le lis ne paraît que dans les fêtes publiques; on en orne les statues des saints, on en met aux mains des enfants. Il n’y a qu’au ciel et sur les lèvres des enfants que se trouve la vérité.

Voilà donc, de compte fait, quatre articles importants: mariage, beauté, vérité, maternité, auxquels vous n’avez rien compris. Voyons si votre langage des Fleurs expliquera mieux l’article pauvreté:

Le buis habite les lieux arides et les terrains ingrats, comme l’indigent qui est réduit au plus chétif domicile. On voit les insectes s’attacher au buis comme au pauvre qui n’a pas le moyen de s’en garantir. Tel que le misérable qui endure patiemment les privations et se fixe au moindre gîte, le buis brave les intempéries, et s’attache fortement au mauvais sol où il est relégué. Pour l’indigent, point de joie: la nature a peint cet effet en privant la fleur de pétales, qui sont l’emblème du plaisir. Son fruit est une marmite renversée, image de la cuisine du pauvre. Sa feuille est creusée en cuiller pour recevoir une goutte d’eau, comme la main du pauvre qui cherche à recueillir une obole de la compassion des passants. Son bois est serré et très-noueux, par allusion à la vie rude et à la gêne du misérable chez qui règne l’insalubrité, figurée par l’huile fétide qu’on retire du buis. Cette plante, vous l’avez nommée stoïcisme; ne valait-il pas mieux l’appeler tout simplement pauvreté?

Au mot gui, par exemple, vous avez conservé sa signification véritable. Le gui, c’est bien le parasite; mais si je vous avais demandé pourquoi, auriez-vous su me répondre? C’est parce que le gui vit des sucs d’autrui, qu’il se développe indifféremment en sens direct ou inverse, comme l’intrigant qui prend tous les masques, accepte toutes les positions. Le gui figure par sa feuille la duplicité, et donne dans sa glu le piége où viennent se prendre les oiseaux, comme les sots aux flatteries du parasite.

Pour me faire cette réponse, il aurait fallu être initié aux lois de l’analogie universelle. Je prends en pitié votre ignorance, Monsieur, et je vais poser les bases de cette science sublime. Pussiez-vous marcher bientôt dans la voie que j’ouvre devant vous!

La forme, la couleur, les habitudes, les propriétés de la fleur, des graines, des racines, voilà l’étude par laquelle il faut commencer.

La racine est l’emblème des principes généraux qui composent le caractère.

La tige, emblème de la marche qu’il suit.

La feuille, emblème du genre de travail auquel se livre le caractère de la classe à laquelle il appartient.

Le calice, emblème de la forme et des influences qui agissent sur le caractère.

Les pétales, emblèmes de l’espèce de plaisir attaché à l’exercice du caractère.

Les pistils et étamines, emblèmes du produit que doit donner ce plaisir.

La graine, emblème du trésor amassé; le parfum, emblème du charme particulier qui découle du caractère.

Ainsi, pour nous résumer, nous disons: Racine-caractère;—tige-direction;—feuille-travail;—pétale-plaisir;—calices-influences extérieures;—pistils-produit;—graine-trésor;—parfum-charme.

Que d’erreurs vous auriez pu éviter si vous étiez venu me consulter avant de commencer cet ouvrage! mais vous avez préféré me tourner en ridicule. Armé du flambeau de l’analogie, toutes les ténèbres se seraient dissipées; plus de secrets pour vous, plus d’obscurités dans le grand livre de la nature. N’êtes-vous pas honteux de vous être trompé si grossièrement dans la signification des fleurs les plus vulgaires, la rose, l’œillet, le lis? Je me vois forcé entre mille autres de choisir la balsamine pour l’ajouter à cette liste. Ses feuilles finement dentées et symétriquement découpées sont un emblème de travail. Une touffe de feuilles surmonte les fleurs, comme le travail doit excéder la dépense. C’est ainsi qu’on brille sans s’appauvrir, de même que la balsamine, qui donne des fleurs nombreuses, brillantes, et qui se renouvellent en abondance. Les gens doués de cette prudence sont ambitieux et égoïstes. La balsamine par analogie refuse tout à l’homme. On ne peut saisir ses feuilles isolément par défaut de queue, collectivement par embarras de feuillage. On ne peut l’employer comme ornement. C’est une plante qui ne vit que pour elle, ainsi que le riche égoïste. Ce dernier sait se rendre nécessaire comme la balsamine, sans se faire aimer. Il s’installe dans toutes les avenues de la grandeur; la balsamine prend place dans les lieux les plus fréquentés du parterre, et, privée de parfum, elle y joue le premier rôle sans charme pour personne. Elle vient tard en automne, par allusion à ces thésauriseurs qui quittent tard les affaires, et dont la fortune passe à des héritiers dissipateurs; de même la graine de la balsamine s’échappe des mains lorsqu’on la cueille sans précaution. Et cette fleur, qui est le portrait frappant de l’égoïsme, vous l’avez donnée comme l’emblème de l’impatience. O insouciance!

A propos d’insouciance, n’est-ce pas l’hortensia qui en est l’image dans votre langage des Fleurs? Mais vous n’avez donc jamais regardé un hortensia? Vous auriez vu que cette plante étale plus de fleurs que de feuilles, qu’elle sacrifie tout à la parure. Ses lourds massifs de fleurs fatiguent l’œil, comme l’excès du luxe dans le costume. Le peu de feuilles qu’il possède, l’hortensia les cache sous un amas de fleurs inodores à demi nuancées: ainsi les coquettes font disparaître leurs bonnes qualités sous une foule de sentiments faux. L’hortensia comme la balsamine, ne peut se cueillir. La coquetterie n’est-elle pas aussi un égoïsme particulier?... Coupé, l’hortensia se flétrit, il est trop gros pour former des bouquets; il n’est à sa place qu’au milieu d’un salon, dans un riche vase, comme la coquette qui ne se plaît que dans le monde. Il est sans parfum, parce que la coquette éblouit les yeux sans charmer le cœur. C’est le luxe qui ruine la coquette, c’est l’astre d’or, le soleil, qui tue l’hortensia. Appauvrie par de folles dépenses, la coquette, au déclin de l’âge, perd son prestige; l’hortensia, après avoir brillé, perd sa couleur. Enfin, en avançant en âge, la coquette devient prude; dans l’arrière-saison, l’hortensia revêt la couleur brune et se parchemine, se ride, se sèche sur la plante; il prend un aspect rogue et désagréable. Où trouver une analogie plus frappante, plus soutenue de la coquetterie? Faites-moi le plaisir de m’apprendre ce qu’elle a de commun avec une belle-de-jour. En fait d’hortensia, vous en êtes resté à l’Empire, qui en avait fait un emblème ridicule; et je suis sûr que vous êtes de force, rien que sur son nom, à trouver un symbole napoléonien quelconque dans la couronne impériale, qui offre tout simplement l’analogie du savant méconnu.

Je me suis conformé jusqu’ici, en vous parlant, aux lois de la routine, mais je proteste contre les nomenclatures adoptées par les naturalistes connus jusqu’à ce jour. Ces messieurs ont presque toujours désigné les genres à contre-sens. Ainsi, je soutiens qu’on doit dire une œillet, une hortensia, une lis, puisque ces fleurs symbolisent des objets féminins: la maternité, la coquetterie, la vérité; et un balsamine, attendu que le balsamine n’est autre chose que l’égoïsme.

A votre place, Monsieur, j’aurais tenté cette réforme; mais pour cela, il aurait fallu heurter les préjugés, les habitudes du vulgaire, et vous avez mieux aimé flatter ses goûts que les corriger. Vous vous êtes endormi sur l’oreiller commode du succès. Aussi n’avez-vous produit qu’un livre superficiel, incomplet, dépourvu de toute tendance philosophique. Vous avez commis un sacrilége en portant une main coupable sur l’unité sacrée de la création, en divisant ce qui est uni pour jamais, en séparant ce qui est inséparable. Vous avez fait un livre sur les Fleurs sans parler des fruits et des légumes.

La fleur suppose le fruit; le fruit conduit directement au légume. Les fruits et les légumes offrent des analogies, avec nos sentiments, non moins fécondes que les fleurs. Je commence par les légumes, ces parias de l’organisation actuelle, et parmi les légumes, je choisis les plus méconnus de tous: les raves. Ils vont répandre des torrents de lumière sur la question, et se montrer dignes du haut rang que leur assigne la morale. C’est une pépinière de belles analogies, dit un grand philosophe, que je cite textuellement, que la bourgeoise famille des raves, betteraves, carottes, panais, salsifis et céleris. Leur collection représente les coopérateurs du travail agricole. Chacun de ces légumes s’allie avec la classe dont il est le portrait. La grosse rave reste à la table des gros paysans. Le navet moins rustique se fait l’hôte du fermier huppé, traitant avec les grands; aussi le navet peut-il, moyennant certains apprêts, figurer sur une table distinguée.

La carotte représente l’agronome expérimenté, dont l’utilité est partout démontrée. Aussi la carotte est-elle un légume précieux employé par le confiseur, le cuisinier, le médecin: utile de toutes façons, fournissant par sa feuille un fourrage salutaire, par la torréfaction un parfum de potage, etc. Le céleri, dans son acerbe saveur, donne l’idée de ces amours champêtres, tendres liaisons où paysans et paysannes se courtisent à coups de poing.

La feuille crispée de la betterave dépeint le travail violent des ouvriers. La feuille grotesque de la rave étale un massif supérieur dominant plusieurs follicules inférieures. C’est l’image du chef de la famille villageoise dont l’importance comique et naïve exige tous les hommages et absorbe tous les bénéfices de la communauté.

Et les fruits, quels abondants sujets d’étude et de réflexions ne nous offrent-ils pas? La cerise est le miroir de l’enfance libre et heureuse; elle excite chez les enfants les effets qu’elle représente. L’apparition d’un panier de cerises met en joie tout le peuple enfantin, à qui le fruit est très-salutaire; la cerise est un joujou que la nature donne à l’enfant; il s’en forme des guirlandes et des pendants d’oreilles: il s’en couronne comme Silène se couronne de pampres. L’arbre est analogue au génie et aux travaux de l’enfance: il est peu fourni de feuilles; ses branches vaguement distribuées donnent peu d’ombrage, ne garantissent ni de la pluie, ni du soleil, témoignage de la faiblesse de l’enfance, qui ne peut fournir de protection ni d’abri à personne.

Faudra-t-il vous montrer dans la groseille le fruit des enfants terribles? Il y a de la grâce, parce que la vérité, quelque indiscrète qu’elle soit, est toujours gracieuse et amusante dans la bouche d’un enfant. Ce rôle d’enfant terrible n’est pas sans utilité; il châtie en riant, castigat ridendo; aussi le fruit du groseillier rouge est-il légèrement purgatif. Mais cette groseille n’acquiert sa valeur que mélangée au sucre: ainsi les enfants trop libres doivent-ils perdre leur rudesse au contact de l’éducation.

Le raisin n’est-il pas le plus amical des végétaux? Le vin n’est-il pas le véritable ami de l’homme? Voyez la vigne embrasser nos arbres, nos maisons, former des liens avec tout ce qui l’entoure. Elle ne peut vivre sans s’attacher. Où trouver une analogie plus frappante de l’amitié?

Il est temps que je m’arrête; je crois vous en avoir dit assez, Monsieur, pour vous faire voir les imperfections, les fautes capitales qui déparent votre livre. Non-seulement vous n’avez qu’imparfaitement compris le langage des fleurs, mais encore vous n’avez pas même soupçonné celui des fruits et des légumes. Votre ouvrage est en arrière de deux cents ans. Rougissez, Monsieur, d’avoir vécu jusqu’à ce jour sans connaître l’existence de la psychologie comparée ou analogie, et tâchez de vous élever jusqu’à cette science.

Je vous prie, en attendant, de ne pas me croire votre très-humble serviteur, et de ne pas me compter au nombre de vos souscripteurs.

RÉPONSE DE L’AUTEUR
AU DOCTEUR JACOBUS

Monsieur le Docteur,

Notre prétention n’a jamais été de faire un livre philosophique. Le public professe, en général, une répugnance très-prononcée pour la philosophie. Nous nous sommes borné à parler des fleurs, pensant que la tâche est suffisante. Les fruits et les légumes pourront avoir leur tour; qui sait si la fantaisie ne prendra pas à Grandville de les animer?

Nous ne nous sommes point lancé dans l’analogie, parce que dépouiller les fleurs de leurs vieux symboles, renverser ces allégories depuis longtemps acceptées de tous, nous a paru une chose grave. Nous n’avons pas voulu nous insurger contre la tradition, et révolutionner l’empire paisible des mythes floraux. Peut-être essayerons-nous plus tard d’accomplir pacifiquement les transformations et les réformes qu’exigent les fleurs. Rien ne nous empêche, après la dixième édition de notre ouvrage, d’en faire une nouvelle basée sur les règles de la psychologie comparée et de l’analogie.

Autant que vous, Monsieur, nous rendons justice à cette science nouvelle dont vous ne citez pas seulement l’inventeur, quoique vos analogies soient copiées dans ses livres. Nous ne vous blâmons pas, Monsieur, de cette fidélité; le nombre et l’éclat des images, la pompe du style n’ajouteraient rien à ces ingénieuses et charmantes descriptions que Fourier a retracées ensuite sur le papier avec un abandon et un laisser-aller qui augmentent leur grâce et leur vérité. Nous avons donné, d’après vous et d’après Fourier, les règles de l’analogie; maintenant, c’est aux femmes à s’adonner à cette étude; Fourier la leur recommande expressément; c’est sous leur protection qu’il met l’analogie. Avec un tel appui, l’analogie ne peut manquer de triompher.

Nous espérons, en attendant, malgré vos critiques, que le public, plus indulgent que vous, nous tiendra compte de nos efforts, et nous dédommagera par son empressement du chagrin bien naturel que nous éprouvons de ne pas vous compter au nombre de nos souscripteurs.

ÉLÉGIE

LA FLEUR BLESSÉE

Les pleurs de l’aurore m’ont fait éclore; je me suis ouverte avec les premiers rayons du soleil.

J’ai vu passer ce matin une jeune fille; elle s’est arrêtée pour me regarder; moi, je la trouvais belle, et je lui souriais!

Elle passait sur mes feuilles sa main caressante; mes feuilles frissonnaient de bonheur. Tout à coup une douleur aiguë m’a fait tressaillir jusqu’au fond de ma corolle, je me suis inclinée sur ma tige à demi brisée.

Pourquoi ne m’as-tu pas cueillie tout de suite, jeune fille? Déjà je ne souffrirais plus, je reposerais doucement ensevelie dans ton sein virginal.

Mon sang coule lentement de ma blessure, un froid mortel fait pâlir mes feuilles, ma corolle se resserre; j’entends à peine le doux bourdonnement de la brise dans le feuillage. Les oiseaux ne chantent-ils plus? Le soleil s’est-il caché? Mes sœurs, mes sœurs, est-ce déjà la nuit?

Non, c’est la mort qui me couvre de son ombre. Je ne verrai pas les étoiles brillantes, je n’ouvrirai pas ma corolle, écrin parfumé, pour enfermer les diamants de la rosée. Ma dépouille jonchera bientôt la terre, et mon âme montera vers le ciel en laissant une trace parfumée.

Mon spectre t’apparaîtra, jeune fille; il te reprochera ton insouciance et ta cruauté. Le remords me vengera... Mais non, je te pardonne; puisses-tu ne pas apprendre à ton tour ce que souffre une fleur blessée!

LES COURONNES
ET
LES GUIRLANDES

Nous avons parlé des bouquets, il faut bien dire quelques mots des couronnes. Pourquoi ne profiterions-nous pas de l’occasion pour traiter succinctement la question des guirlandes?

Le sujet sera bientôt épuisé. Qui est-ce qui porte des couronnes aujourd’hui? A quoi servent les guirlandes?

Il va sans dire que nous ne nous occupons que des couronnes et des guirlandes de fleurs. Les couronnes et les guirlandes de feuilles sont encore fort en usage pour orner le front des lauréats, et les murs des salons de cent couverts. Pas de véritable distribution de prix sans couronnes de laurier, pas de bonnes noces sans guirlandes de feuillage.

Les Grecs et les Romains, les Grecs surtout, adoraient les couronnes de fleurs. Celui qui se serait présenté au cirque, à l’académie, au théâtre, sur la place publique, sans sa couronne, aurait passé pour un fou. Il n’était pas plus permis alors de se montrer sans couronne, que de sortir sans chapeau aujourd’hui.

Pour les gens chauves, la couronne remplaçait la perruque. Aussi tous les philosophes s’en paraient; Socrate lui-même ne manquait jamais de ceindre son front de fleurs. César, chauve à trente ans, dut à la couronne l’avantage de cacher longtemps cet inconvénient aux beautés de Rome. On sait qu’à l’âge de quatre-vingts ans, Anacréon se parait d’une couronne de roses.

Avec la couronne, il n’y avait plus de vieillards; on était toujours jeune avec des fleurs sur le front et une longue robe flottante; aussi les anciens ne connaissaient-ils pas cet être tremblotant, souffreteux, catarrheux, ridé, ratatiné, que nous nommons un vieillard.

Je ne parle pas d’Alcibiade: il changeait de couronne trois fois par jour. C’était le premier coiffeur d’Athènes qui venait la lui placer sur la tête.

Il y avait des fashionables qui portaient leur couronne à droite ou à gauche, en avant ou en arrière; les uns la posaient d’un air crâne sur un seul côté, les autres l’enfonçaient bien avant sur les oreilles pour se garantir des rhumes de cerveau. Ceux-là étaient les propriétaires, les rentiers du Marais, les bonnets de coton de l’antiquité.

Quand tous les convives avaient des couronnes de fleurs sur la tête, un dîner triste était impossible. Les fleurs portent à la gaieté; aussi, ni à Rome ni à Athènes on ne connaissait l’usage des dîners officiels. Ils ne sont permis que depuis la suppression des couronnes.

Il faut convenir aussi que l’intervention des lunettes a rendu bien difficile l’usage général des couronnes. Les myopes, les presbytes feraient un effet assez ridicule avec leurs besicles sur le nez et leurs fleurs autour de la tête. Ce serait atroce avec des lunettes bleues et vertes surtout. Mais tout le monde n’est pas myope ni presbyte.

Le blason s’empara de la couronne primitive; il copia les fleurs, qui devinrent des fleurons: le moyen âge vit naître la couronne royale, la couronne princière, la couronne ducale, celle de marquis, de comte et de baron; mais ces couronnes étaient en or, leurs fleurs étaient des perles ou des diamants. Louis XIV fit disparaître complétement ces couronnes: aucune d’elles n’était assez large pour tenir sur une perruque. Cependant il maintint la couronne de laurier. Voyez les portraits et les bustes du temps: Villars, Condé, Turenne. La tenue officielle du temps est pour les militaires une cuirasse, une perruque et une couronne de laurier. Pas de statue équestre du grand roi qui n’ait sa couronne de feuilles vertes sur la tête. On laissait aussi aux déesses le privilége de la couronne. A Versailles, toutes les Muses sont couronnées de fleurs.

La poudre fut un inconvénient qui fit abandonner la couronne par les beautés du dix-huitième siècle; en revanche, la guirlande jouit d’une immense faveur à cette époque: les bergers de Watteau ornaient de guirlandes la chaumière de leurs bergères; les dames de la cour portaient des guirlandes sur leurs paniers.

La guirlande, à tout prendre, ne manquait pas de charme; elle prenait toutes les formes, se prêtait à toutes les métamorphoses. Souple, flexible, serpent embaumé, elle caressait les contours d’une jolie taille, elle retombait sur de blanches épaules, elle suivait les sinuosités d’une robe de gaze. Et puis elle a donné un joli mot à la langue française, un mot amical, harmonieux, câlin: enguirlander!

On put croire un moment que la couronne allait reprendre son antique suprématie, lorsque vint la restauration du costume grec sous le Directoire. Espérance vaine! les femmes hardies, qui ne craignirent pas de ressusciter la tunique et le cothurne, reculèrent devant la couronne. Au lieu de fleurs, quelque temps après, le beau sexe se couvrit d’une perruque blonde. Les brunes les plus prononcées étaient obligées elles-mêmes d’adopter la couleur à la mode. Par quel bizarre caprice, par quelle étrange suite d’idées les femmes en étaient-elles venues à renoncer à un de leurs plus précieux ornements, la chevelure? Était-ce une manière indirecte de se prononcer en faveur de l’ancien régime, en rappelant la perruque, un moyen détourné de provoquer une réaction?

C’en était fait des couronnes; depuis, elles ne se sont plus relevées. On en porte bien encore quelques-unes dans les bals, mais elles sont rares, le plus souvent en fleurs artificielles, et ressemblant bien plutôt à des diadèmes qu’à des couronnes. Une guirlande complète n’est pas admise non plus sur une robe de bon goût; on jette çà et là quelques bouquets sur la gaze, au hasard, et comme sans s’en apercevoir, mais on n’a pas le courage de la guirlande.

Il y a certains pays cependant où le genre trumeau existe encore. Au 1er mai, les jeunes gens dressent des mâts enguirlandés devant la fenêtre des jeunes filles, ils parent de guirlandes la porte de leur maison; mais c’est là un usage de paysans qui ne tire nullement à conséquence.

On se donne bien encore de temps en temps le divertissement de couronner une rosière dans les environs de Paris; on lui donne en fait de couronne une médaille d’argent ou bien une dot de 500 fr.

Les rois eux-mêmes ne portent plus de couronne; le diadème est un mythe, une fiction. Qui a vu un sceptre ou un trône? A quoi serviraient les couronnes royales?—On ne sacre plus les rois.

Depuis l’abolition des couronnes, les hommes et les femmes n’ont plus aucun moyen de témoigner leur douleur en public: les uns sont réduits à mettre leur mouchoir sur leur visage, les autres s’évanouissent. Sophocle faisait répéter une de ses tragédies, lorsqu’il apprit la mort déplorable d’Euripide exilé. Aussitôt le poète quitta sa couronne, et tous les acteurs l’imitèrent en signe de deuil.

Cléagène, la rivale d’Aspasie, rendait le dernier soupir pendant que celle-ci donnait une fête magnifique à l’élite de la jeunesse. On l’instruit de la situation désespérée dans laquelle se trouve sa rivale. Par un mouvement spontané, Aspasie arrache sa couronne de roses et la foule aux pieds. Les convives suivent son exemple, et la fête est abandonnée.

Aujourd’hui, chacun lèverait les bras en l’air, crierait: O ciel! est-il possible! Cette pauvre Cléagène, il n’y a pas trois jours que je l’ai rencontrée aux Champs-Élysées! Voyez comme tous ces grands bras, ces grands cris, sont éloignés de l’éloquente simplicité du geste d’Aspasie et de ses amis. Ils enlèvent leur couronne. Cela dit tout.

Combien les femmes ne gagneraient-elles pas à remplacer le moderne et disgracieux chapeau par de fraîches couronnes! Tôt ou tard elles reviendront à cet ornement si simple et si complet. Jeunes filles, épouses, matrones, nobles, femmes du peuple, on portera des couronnes selon son âge et sa condition; on verra disparaître le bonnet de percale, de gaze ou de tulle, mille fois plus absurde que le chapeau.

En attendant cette révolution, que nous appelons de tous nos vœux, la couronne proscrite ne trouve plus d’asile que sur le cercueil des enfants, des jeunes filles, et sur la croix noire des tombeaux.