HORTICULTURE
DES DAMES
INTRODUCTION
PAR
ALPHONSE KARR
N ’aurez-vous donc jamais, Mesdames, aucune pitié de ces pauvres fleurs, le tribut le plus ordinaire que l’on apporte à vos pieds?—Ne songez-vous jamais qu’on les sépare de leur tige, et qu’on se hâte de vous les livrer pour que vous les voyiez mourir,—pour que vous respiriez leur dernier soupir parfumé?
Celles que je plains le plus ne sont pas celles qu’on vous donne en bouquet: celles-là reçoivent du sécateur une mort assez rapide;—mais que dirai-je de ces pauvres malheureuses qu’on vous offre en pots ou en caisses, avec un peu de terre au pied, et dont l’agonie est si longue et si douloureuse!—Avez-vous donc quelque cruel plaisir à les voir souffrir ainsi?—Les poètes dont les vers s’enroulent autour des mirlitons ou se plient en quatre dans les diablotins, à force de vous dire qu’elles sont vos rivales, vous ont-ils inspiré contre elles de mauvais sentiments?
Elles, vos rivales! elles ne font qu’ajouter à votre beauté,—elles qui, en foule, viennent mourir chaque jour dans vos cheveux et sur votre sein, ou, mort plus cruelle! oubliées sur le marbre d’une console,—ou sur le velours d’une banquette—au bal ou au théâtre!
Non, il est impossible que vous n’aimiez pas les fleurs, impossible que vous n’ayez pas quelquefois le désir de soulager celles qui jaunissent, se fanent et meurent dans vos jardinières;—mais pour cela, il faut apprendre un peu,—car l’eau qui sauvera l’une en humectant son pied sera mortelle pour l’autre et la noiera;—celle-ci aime l’air et celle-là la chaleur.—Le tussilage, l’héliotrope d’hiver, meurt de ce qui fait fleurir le camélia,—de la chaleur de vos appartements.
Ne s’attacherait-il pas quelque chose qui tiendrait de l’amitié à la plante qui fleurirait chez vous pour la seconde fois?—à celle qui vous devrait ses éclatantes couleurs et ses suaves parfums?—On aime ceux à qui on fait du bien. Les moralistes ont dit cent sottises en exigeant du dévouement de l’obligé,—c’est le bienfaiteur qui a tout le bonheur du bienfait, c’est lui qui doit et qui a la reconnaissance.—S’il l’attend, c’est un fou; s’il l’exige, c’est un usurier.
Cette fleur que j’ai soignée, cette plante qui se penchait faible et languissante, à laquelle j’ai rendu la vie et la santé,—ce n’est plus une plante ni une fleur, c’est ma fleur et ma plante à moi.
L’ombre est plus douce sous ces arbres que j’ai plantés moi-même;—cette belle glycine aux grappes bleues si odorantes qui tapisse ma maison, je songe que c’est moi qui l’ai rendue si vigoureuse et si bien portante;—c’est moi qui lui ai mis au pied cette bonne terre de bruyère qu’elle aime; c’est moi qui l’ai palissadée au midi;—ses parfums m’appartiennent mieux et j’en jouis davantage; elle a l’air si heureux, sa végétation est si luxuriante!
Voilà une douce science,—une science permise,—une science que le cœur cherche.
Ce n’est pas comme la botanique,—qui vous apprend à dessécher les fleurs et à les injurier en grec.
L’horticulture vous enseigne à les rendre plus belles et plus heureuses.
Reprenez aux hommes ce qu’on appelle encore en province le sceptre de Flore.—Ce n’est pas une femme qui aurait jeté ces pauvres fleurs dans les agitations politiques et dans les fureurs des partis!
Le lis et la violette ont été tour à tour triomphants et proscrits;—l’impériale a été guillotinée en 1815.—Ce n’est pas une femme qui ferait jouer ce rôle ridicule aux œillets rouges,—au moyen desquels certains hommes réussissent à faire croire, à dix pas, qu’ils sont décorés, et à faire voir, à trois pas, qu’ils sont des sots.
Créer des fleurs,—c’est le seul ouvrage pour lequel Dieu accepte des collaborateurs.—L’art a créé des fleurs;—quel doux orgueil s’il naissait une plante nouvelle semée par vous,—une plante qui n’existerait que dans votre jardin,—dont personne ne verrait les couleurs et ne respirerait les parfums que ceux à qui vous les donneriez, comme Dieu a donné les autres plantes à tout le monde.
Que d’autres savants découvrent une nouvelle planète qui ne nous donne rien, ni chaleur ni lumière,—mais qu’une femme découvre et crée une rose inconnue qui nous donnera un parfum nouveau.
J’ai connu deux amants qui, désunis par une triste destinée,—sont morts tous deux sans se revoir, après une longue séparation. Ils ne pouvaient s’écrire,—mais je ne sais lequel des deux eut une idée ingénieuse: sans exciter de soupçons, ils échangeaient de loin les graines des fleurs qu’ils cultivaient;—ils savaient qu’à deux cents lieues de distance,—ils prenaient les mêmes soins,—voyaient les mêmes fleurs s’épanouir dans la même saison et le même jour;—ils respiraient les mêmes odeurs.—Ç’a été un bonheur, et le seul bonheur de toute leur vie.
Alphonse KARR.
PREMIÈRE PARTIE
PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES
Cultiver les fleurs, dans un jardin, sur une terrasse, aux balcons des fenêtres et même dans l’intérieur des appartements; voir naître, se développer, s’épanouir ces beaux enfants du soleil; guider leurs premiers mouvements, les soutenir, pourvoir à leurs besoins, à leur sûreté; être témoin de leurs chastes amours, recueillir et protéger leur nombreuse postérité, est un des plus doux et des plus innocents passe-temps qui se puissent imaginer. Il y a là de délicieuses émotions pour chaque mois de l’année, pour chaque jour du mois, pour chaque heure du jour. Ce doit être et c’est en effet le délassement des belles âmes, des cœurs purs et des nobles intelligences.
A ces charmants travaux nous nous proposons d’initier les profanes qui jusqu’ici se sont contentés d’admirer les fleurs, de se laisser éblouir et embaumer par elles. De blanches mains, de jolis doigts aux ongles rosés y perdent bien momentanément quelque peu de leur éclat, mais cet inconvénient passager doit avoir de si nombreuses et de si ravissantes compensations, que les plus belles mains du monde s’y risqueront.
TERRES
Trois sortes de terres sont employées dans la culture des fleurs, savoir: la terre franche, la terre légère et la terre de bruyère. La terre franche a pour base l’argile. Elle se trouve partout; elle est parfois jaunâtre, quelquefois grise; mais elle ne s’emploie presque jamais pour les fleurs sans être mélangée de terreau, car sans mélange elle serait trop forte, c’est-à-dire trop compacte, et par conséquent trop froide pour la plupart des fleurs.
La terre légère ou sablonneuse n’est autre chose que la terre franche ou végétale, mêlée de sable et de détritus de végétaux; le sable qu’elle contient la rend meuble et poreuse; modifiée par le terreau, elle est, pour beaucoup de fleurs, d’une grande fécondité.
La terre de bruyère est la plus convenable et la plus généralement employée pour la culture des fleurs; elle est le résultat du détritus des masses de bruyères qui végètent sur le sable, s’y mêlent et le rendent très-fertile. Cette terre convient particulièrement aux fleurs à racines bulbeuses.
En général, les terres qu’on se propose d’employer à la culture des fleurs doivent être préalablement ameublies et passées à la claie, afin qu’il ne s’y trouve ni pierres ni autres corps étrangers.
Le terreau est à peu près le seul engrais nécessaire à la culture des fleurs; il y en a de deux sortes: celui qui provient de la décomposition des matières animales, et celui qui résulte de la décomposition des matières végétales. Le premier convient particulièrement aux arbustes et aux plantes à racines fibreuses; le second est excellent pour les plantes à oignons et convient à toutes les plantes bulbeuses.
Dans un jardin, il ne s’agit toujours que de modifier la terre qui s’y trouve; mais quand on veut garnir de fleurs une terrasse, un balcon, une simple fenêtre, tout est à faire. Le meilleur, le plus sûr, dans ces circonstances, est d’acheter la terre nécessaire chez les jardiniers fleuristes de profession, où toutes les sortes de terres et d’engrais se trouvent à profusion. A Paris, les quatre marchés aux fleurs en sont toujours abondamment approvisionnés, et les marchands grainiers en réputation, non-seulement en vendent, mais en enseignent très-volontiers la manipulation.
EXPOSITIONS
L’exposition du midi convient aux plantes et racines bulbeuses ou à oignons, toutes les plantes de pleine terre à racines fibreuses se plaisent au levant, quelques-unes de ces dernières réussissent également au couchant; on ne peut guère cultiver, à l’exposition du nord, que les arbustes toujours verts, et certaines fleurs qui craignent le soleil, comme les primevères, les pervenches, les oreilles-d’ours, etc. Dans tous les cas, l’exposition du midi est la préférable, parce qu’on peut aisément ajouter aux avantages qu’elle possède ceux des autres expositions, au moyen des tentes, des abris et des arrosements.
On ne doit pas oublier que l’air et l’eau sont aussi indispensables à la végétation que le soleil; ainsi, une plante qui s’étiolera à la fenêtre d’un premier étage, recouvrera toute sa force, sa vigueur, sa beauté, deux étages plus haut: c’est ce qui fait que les fenêtres du pauvre, dans les grandes villes, sont toujours plus brillantes, sous ce rapport, que celles du riche, de même que les enfants du village sont plus robustes, plus vigoureux que ceux des villes.
A Paris, il n’est pas rare de voir des maisons de cinq, six, huit, dix étages (celles traversées par le passage Radziville, par exemple), au sommet desquelles se trouvent des terrasses plombées, offrant l’aspect et étant en effet de charmants jardins, ornés des plus belles fleurs et même d’arbres fruitiers d’une grande fécondité. Et puis, il en est des plantes comme de certaines jolies personnes: elles ne sont pas exemptes de caprices, de bizarreries; celle qui, cultivée avec soin, sera chétive et souffrante, poussera des jets vigoureux dans la fente d’un mur où le vent aura jeté un peu de poussière et le ciel un peu d’eau.
Hâtons-nous de dire toutefois que c’est là l’exception, et que les soins donnés aux fleurs et aux femmes sont rarement perdus.
POTS, CAISSES, INSTRUMENTS
Bien que certaines fleurs se plaisent mieux en pleine terre que partout ailleurs, il n’en est pas cependant qu’on ne puisse cultiver avec succès en caisses et en pots, pourvu que ces vaisseaux soient bien construits et d’une capacité suffisante. Le vase peut être plus grand qu’il ne faut sans danger; mais s’il est trop petit, si la racine est gênée, la plante souffre et meurt; pour les petites plantes, le vase doit avoir de quinze à dix-huit centimètres de diamètre. A partir de là, il faut que la largeur et la profondeur soient graduées selon la force de la plante. Le pot, comme la caisse, doit être percé au fond pour faciliter l’écoulement de l’eau, et il est bon, avant d’y mettre la terre, de placer sur le trou une écaille d’huître ou quelque morceau de poterie un peu convexe, pour que l’eau s’échappe plus facilement. Dans les pots ou caisses destinés aux plantes qui craignent l’humidité, on placera, au fond, une couche de plâtre de sept à huit centimètres d’épaisseur. C’est une méthode excellente, généralement suivie par les jardiniers fleuristes de Paris, qui sont les plus habiles du monde, et c’est la présence de ce plâtre bienfaisant qui a fait croire aux amateurs peu éclairés de la capitale que ces jardiniers mettaient de la chaux au pied des plantes qu’ils exposaient en vente, afin qu’elles périssent promptement, et qu’on fût obligé de revenir plus souvent à la charge. La chaux morte, au fond d’un pot, serait peu dangereuse, elle pourrait même avoir quelquefois de bons résultats. Il en est de cette substance comme du sel: on l’a trop longtemps calomniée. Autrefois, quand un noble était condamné pour crime de haute trahison, on brûlait ses armes, on rasait ses châteaux, on coupait par le milieu du tronc les arbres de ses forêts, et l’on semait du sel sur ses terres afin de les rendre à jamais stériles. Heureusement nous avons changé tout cela, et le sel est aujourd’hui un des plus puissants engrais qui se puissent employer.
Il y a des caisses de plusieurs sortes, des caisses mobiles et des caisses à demeure. Les caisses mobiles sont employées de la même manière que les pots; c’est-à-dire que la caisse, construite solidement, revêtue d’une ou de deux couches de peinture à l’huile, afin d’avoir moins à redouter les effets de l’humidité, doit avoir une capacité proportionnée à la plante qu’on veut y placer. S’il s’agit d’une plante vivace de grande dimension, d’un arbuste ou d’un arbrisseau, la caisse devra être faite à panneaux mobiles, afin qu’il soit facile d’en changer la terre, lorsque cela est nécessaire, sans blesser les racines.
Les caisses à demeure, que l’on appelle aussi caisses-parterres, contiennent ordinairement un certain nombre de plantes ou arbustes; on les construit le plus ordinairement sur les balcons. Ces caisses, dont la dimension dépend du lieu où on les construit ou de la fantaisie du constructeur, ne doivent pas avoir moins de cinquante centimètres de profondeur. Elles offrent, quand elles sont assez vastes, tous les avantages de la pleine terre.
La caisse construite, ce qui est la chose la plus simple du monde, on la garnira de la terre la plus convenable aux plantes que l’on se proposera d’y placer; mais si l’on voulait y mettre des plantes diverses dont la culture demande des terres différentes, on la remplirait de terre ainsi mélangée: terre franche, cinq dixièmes; terre légère, trois dixièmes; terre de bruyère, deux dixièmes; le tout bien mêlé, et modifié de temps en temps par un peu de terreau.
Si la caisse-parterre est placée à l’exposition du midi, il faudra agencer à un mètre et demi au-dessus une petite tente qui puisse se déployer facilement, afin de garantir les fleurs des ardeurs du soleil vers le milieu du jour. Cette tente, faite en toile imperméable, peut aussi servir à garantir les plantations des pluies trop fréquentes ou trop abondantes, et des brouillards froids de l’automne.
Aux approches des grandes gelées, on garnira les côtés de la caisse, en dehors, avec du fumier de cheval, et l’on couvrira la surface de paille sèche et brisée, en ayant soin d’enlever cette couverture de temps en temps à l’heure où le froid sera le moins vif, afin que les plantes ne soient pas entièrement privées d’air.
Les instruments nécessaires à la culture des fleurs dans ces proportions sont peu nombreux: deux arrosoirs, quelques cloches de verre, une serpette, un greffoir, un sécateur, instrument à deux lames, dont on se sert d’une seule main, et qui peut remplacer la serpette; un transplantoir et une houlette pour faire l’office de bêche: voilà tout, et cela est trop connu, d’un maniement trop facile, pour qu’il soit nécessaire d’en donner ici la description.
SERRES
Les plantes en pots ou en caisses mobiles ne pourraient supporter la gelée comme elles le supporteraient en pleine terre; car, dans ce dernier cas, la gelée n’a de prise que sur la surface, tandis que les pots et les caisses en sont frappés de tous les côtés. Il est donc nécessaire de les placer, pendant la mauvaise saison, dans une serre froide ou orangerie où la température ne soit jamais moindre de trois degrés au-dessus de zéro. A défaut de serre, on pourra facilement disposer une chambre de manière à ce qu’elle en tienne lieu. Il suffira que cette chambre soit bien éclairée, point humide et assez grande pour que les plantes y soient à l’aise. La cheminée, s’il y en a une, sera bouchée, et l’on placera au milieu de cette pièce un poêle, à l’aide duquel on entretiendra une température à peu près égale, sans jamais dépasser cinq degrés centigrades au-dessus de zéro. L’eau avec laquelle on arrosera les plantes de temps en temps devra être au même degré que l’atmosphère de la chambre. La chambre-serre ne doit pas être habitée, les personnes et les plantes se trouveraient également mal d’une cohabitation. L’air de la serre doit être souvent renouvelé, et l’on choisit pour cela le moment de la journée où le froid est le moins vif. On ouvre alors les fenêtres, en ayant soin de consulter le thermomètre. L’expérience apprendra aisément quelles sont les plantes auxquelles le grand jour est le plus nécessaire, et celles-ci seront placées près des fenêtres.
On pourrait encore faire construire ce que l’on est convenu d’appeler des serres-fenêtres; mais cela est dispendieux, dangereux et incommode. Cependant il est facile de convertir, sans inconvénient, en serres les fenêtres à doubles croisées entre lesquelles la distance serait assez grande.
Au reste, il ne saurait y avoir sur ce point des règles particulières; c’est le cas de prendre conseil des circonstances, des localités, des dispositions, etc.
MULTIPLICATION DES PLANTES
On a vu dans la botanique que toute graine renferme le germe d’un végétal aussi complet que celui qui l’a produite, et qu’il suffit de confier cette graine à la terre pour que la reproduction s’accomplisse; mais les plantes ne se reproduisent pas seulement par ce moyen: la vie est si puissante en elles, elles sont si heureusement douées, que presque chacune de leurs parties est un tout qui ne demande pour se développer qu’un peu de terre, d’air et de soleil; ainsi, indépendamment de la reproduction par semis, les plantes se multiplient par caïeux, par bulbes, œilletons, rejetons, boutures, éclats de racines, marcottes, greffes, etc.
MULTIPLICATION PAR GRAINES
Ce moyen de reproduction est le plus naturel, mais il est aussi le plus lent. C’est par semis qu’on obtient des variétés de la même espèce; les sujets obtenus de cette manière s’acclimatent mieux au lieu qu’on leur assigne; ils sont plus vigoureux que ceux résultant des autres procédés; ils vivent de leur vie propre, tandis que la vie des plantes obtenues de toute autre manière est en quelque sorte entée sur celle d’autres sujets. Mais il est fort difficile de se procurer de bonnes graines, même chez les marchands les plus renommés. Le plus sûr est de les récolter soi-même et de les étiqueter soigneusement, afin de ne pas éprouver de ces déceptions d’autant plus fâcheuses que le mal est sans remède. En voici un exemple entre mille.
Mme la baronne de X..., charmante personne, accoutumée à voir tous les obstacles disparaître devant sa volonté, s’était tout à coup senti une vive passion pour l’horticulture. C’était au commencement du printemps, et devant les appartements de la baronne s’étendait une belle terrasse. Des caisses-parterres sont construites sous les yeux de la noble et belle jardinière; elle-même les garnit de terre parfaitement choisie; puis elle fait acheter des graines, et la voilà manœuvrant la houlette et le plantoir, et semant serré, sauf à élaguer ensuite. Les graines lèvent à merveille; la baronne est enchantée; c’est avec la tendresse d’une mère qu’elle veille sur ces pauvres petites plantes dont elle attend de si belles fleurs. «Toutes mes bordures, disait-elle, sont en pieds-d’alouette doubles et variés: au centre l’hortensia, la digitale, les pivoines, etc... Ce sera charmant... et tout cela me devra la vie!»
Elle trouvait que les jours passaient trop lentement; mais elle se disait que tout arrive à point à qui sait attendre, et elle s’efforçait de faire taire son impatience. Les plantes grandissaient; les caisses semblaient couvertes d’un tapis de verdure; mais les premiers jours de juin arrivèrent et les fleurs ne paraissaient pas. Mme de X... reçut à cette époque la visite d’un savant horticulteur; elle voulut avoir son avis sur ses plantations, savoir la cause du retard de la floraison, et elle le conduisit sur sa terrasse. Au premier aspect l’horticulteur ne peut retenir un éclat de rire.
—Pardon, belle dame, dit-il ensuite; mais, pour Dieu, qu’avez-vous semé là?
—Du pied-d’alouette qui doit être superbe, des pivoines, de...
—En ce cas, il faut que quelque sorcier ait passé par là, car vos bordures sont de très-belles carottes; je vois au centre des radis noirs d’une végétation très-satisfaisante, des oignons de cuisine de la plus belle espèce, et...
—Mauvais plaisant!
Pour toute réplique, le savant se baissa et arracha de petites carottes très-bonnes à mettre en ragoût; de petits oignons propres au même usage, et quelques radis d’une assez belle venue. Le désappointement de la baronne fut tel, qu’elle renonça à l’horticulture et fit sur-le-champ enlever les caisses.
Le temps le plus convenable pour semer est le printemps: les graines nouvelles donnent en général des sujets plus robustes, plus sains, d’une végétation plus vigoureuse que les vieilles; mais les fleurs de ces derniers ont plus d’éclat, et l’on en obtient plus facilement des variétés, pourvu toutefois qu’elles aient été conservées avec soin à l’abri de l’humidité.
Les graines fines se mêlent avec du sable fin, ce qui aide à les semer également; on frotte dans ce sable les graines qui sont garnies de poils et d’aigrettes. La terre étant bien préparée, nettoyée et ameublie, on sème les graines fines à la surface, puis on appuie dessus avec la main, le pied ou une planche; ensuite on arrose légèrement et on recouvre d’une petite couche de terreau. Les graines grosses, comme les pois, les haricots d’Espagne, etc., se plantent par une, deux ou trois, dans des trous faits avec le plantoir à quatre ou cinq centimètres de profondeur; on arrose, puis on remplit le trou de terre mêlée de terreau. Les semis en terrines et en pots ont cet avantage qu’on peut les arroser en dessous en plongeant dans l’eau le vase jusqu’au tiers de sa hauteur; le fond du vase étant percé, l’eau monte doucement dans la terre et active singulièrement la végétation. Soit que l’on sème pour rester en place ou pour relever le plant et le repiquer, les soins à donner sont les mêmes.
Les grosses graines germant plus lentement que les petites, on peut en hâter la germination en les faisant tremper dans l’eau pendant vingt-quatre heures avant de les mettre en terre. S’il s’agit d’un semis de noyaux, il faut les faire stratifier pendant plusieurs mois avant de les employer. Pour cela, on met dans un baquet un lit de noyaux sur une couche de sable fin; on les recouvre d’une autre couche de sable, et ainsi de suite. Cela se fait en automne. Lorsque le froid commence à se faire sentir, on place le baquet à la cave. On arrose fréquemment. Au printemps, les noyaux sont germés et on peut les planter.
Les graines d’un certain nombre de plantes ayant besoin pour germer d’une chaleur plus grande que celle de la température ordinaire du printemps, les jardiniers qui cultivent en grand les sèment sur couches. Dans les petits jardins, sur les terrasses et les balcons, on pourra remplacer les couches par un procédé très-simple: au milieu d’une caisse-parterre, on pratiquera un trou de deux mètres de circonférence; on l’emplira aux deux tiers de fumier de cheval bien tassé, puis on achèvera de le remplir avec de la terre franche mêlée de terreau, et on sèmera dessus. C’est ce qu’on appelle semer sur capot. Il faudra arroser peu et souvent. Si la plante est délicate, on la couvrira d’une cloche qu’on lèvera très-peu d’abord, vers le milieu du jour, puis successivement un peu plus, jusqu’à ce qu’elle ait acquis assez de force pour supporter l’air libre. C’est alors seulement qu’on pourra la transplanter sans danger.
La transplantation ne se supporte pas également bien par toutes les plantes. Il sera donc nécessaire de semer les plus délicates dans de petits pots que l’on enterrera ensuite dans le capot jusqu’au niveau de leur bord supérieur; on les gouvernera comme il est dit ci-dessus jusqu’à ce qu’elles soient assez fortes pour supporter l’air libre; alors on déterre le pot, on le casse avec précaution et l’on met la plante en place avec toute la terre qui l’environne.
Il n’y a pas de règles fixes pour la profondeur à laquelle on doit mettre les graines dans la terre: ainsi que nous l’avons dit, les graines fines doivent être simplement jetées sur la terre, que l’on bat légèrement ensuite et que l’on arrose après l’avoir légèrement couverte d’un peu de terreau ou de paille hachée; quant aux graines que l’on enterre, il vaut mieux qu’elles ne le soient pas tout à fait assez que de l’être trop; car, dans le premier cas, on peut les rechausser, tandis que, dans le second, elles pourrissent. Pour les graines de la grosseur du haricot, une profondeur d’un peu moins de deux centimètres est suffisante.
MULTIPLICATION PAR CAIEUX
Tout est dans tout, a dit un philosophe moderne. Le paradoxe est peut-être un peu bien osé; mais il y a aujourd’hui tant de belles et grandes vérités qui ont été longtemps à l’état de paradoxe, qu’on peut bien donner droit de cité à celui-là. Que sais-je? disait Montaigne; et que savons-nous de plus aujourd’hui? Nous sommes entourés d’assez de merveilles pour ne pas croire à l’impossible. Voyez cette tulipe parée des plus riches couleurs; dans quelques jours, sa brillante corolle tombera, le soleil mûrira la graine qui aura succédé à la fleur; chacune de ces graines donnera une tulipe semblable à celle qui a vécu. Mais ce n’est pas tout: arrachez la racine, détachez de l’oignon principal les petits oignons qui y sont adhérents et qu’on nomme caïeux, et chaque caïeu donnera encore une tulipe, et la fleur qu’il produira n’en sera pas moins belle.
Toutes les plantes à oignons produisent des caïeux qu’il suffit de planter à la saison suivante pour en obtenir des sujets qui ne cèdent en rien à la plante mère; mais il est important de ne séparer les caïeux de l’oignon qu’au moment de les replanter, car non-seulement ils se conservent mieux, mais ils s’améliorent tant que dure leur union.
On appelle aussi caïeux les petites pattes ou griffes qui croissent sur les grosses, comme chez les dahlias, les renoncules, etc.
Les oignons, lorsqu’on les retire de la terre, doivent être soigneusement étiquetés, afin que, si l’on fait des plates-bandes, il soit facile d’alterner les nuances de la manière la plus agréable à l’œil.
MULTIPLICATION PAR BULBES
Les bulbes, bulbilles ou saboles, sont de petits corps ronds et charnus qui, chez les plantes bulbeuses, naissent aux aisselles des feuilles, au bas de la tige, et quelquefois à la racine. Ces bulbes se détachent, se conservent, et, traitées comme les caïeux, elles donnent le même résultat.
MULTIPLICATION PAR ŒILLETONS & REJETONS
Les rejetons et les œilletons sont une seule et même chose; ce sont des pousses qui naissent de la racine de la plante mère: si ces pousses se produisent tout près de la plante à laquelle elles appartiennent, on les nomme œilletons, et rejetons si elles naissent à quelque distance de la tige principale. Rejetons ou œilletons s’enlèvent en automne, à moins qu’on ne craigne que l’hiver ne les détruise. Dans ce dernier cas, on les sépare au printemps, et on les transplante aussitôt dans une terre meuble et bien préparée.
Pour que les racines donnent des œilletons ou rejetons, il faut qu’elles soient près de la surface de la terre; si elles étaient enfoncées, il faudrait en mettre à nu quelques parties sur lesquelles les rejetons ne tarderaient pas à paraître.
MULTIPLICATION PAR ÉCLATS
Ce moyen de multiplication s’emploie pour les plantes vivaces dont les racines ont beaucoup de chevelu. En automne, on enlève la plante, on en sépare les racines en plusieurs parties, et l’on replante chaque partie séparément. Pour le plus grand nombre des plantes à racines fibreuses, cette séparation peut se faire avec une bêche, une houlette, des ciseaux, etc.; mais il en est quelques-unes que le contact du fer suffit pour faire mourir, il est donc plus sûr d’opérer cette séparation, qui est très-facile d’ailleurs, avec les mains et sans le secours d’aucun instrument.
MULTIPLICATION PAR MARCOTTES
La multiplication par marcottes est à la fois une des plus faciles et des plus importantes, en ce que beaucoup de plantes délicates ne peuvent, dans nos climats, se reproduire d’une manière satisfaisante que par ce moyen. On marcotte de plusieurs manières; les principales sont les marcottages par torsion, par incision, par circoncision, par strangulation, par amputation et par buttes.
Marcottage par torsion.—Ce moyen est le plus sage et le plus généralement employé pour la reproduction des arbustes. On choisit une des branches les plus voisines du sol, on en ôte les feuilles, et on la tord à la partie qui doit être enterrée jusqu’à ce que l’écorce se déchire. Alors on abaisse cette partie de la branche, on la couche dans la terre, on la couvre, et après l’avoir consolidée dans cette position au moyen d’un crochet en bois enfoncé dans la terre, on fait prendre à la portion supérieure de la branche la position la plus verticale possible. Ce procédé demande une main délicate et une certaine dextérité; par exemple, il peut arriver qu’en tordant la branche on la rompe en partie, et alors l’opération est manquée; il en est de même lorsque la branche, abaissée jusque sur le sol, se détache en partie de la tige; cela se comprend, car jusqu’à ce que la portion tordue et enterrée de la branche jette des racines, elle peut vivre sans le secours de la plante mère; c’est une enfant à la mamelle qu’il faut sevrer graduellement. Ainsi, lorsque la marcotte est bien enracinée, alors qu’elle peut prendre facilement dans le sol toute la nourriture qui lui est nécessaire, il serait encore dangereux de la séparer brusquement de la plante mère; il faut la couper peu à peu: aujourd’hui on fait une incision qui enlève l’écorce, dans deux ou trois jours l’entaille attaquera la partie ligneuse, et successivement cette entaille deviendra plus profonde jusqu’à ce qu’on arrive à une amputation complète. La marcotte est alors dans toute sa vigueur; mais ce sont là de doux enfants qui ne crient point, qui ne sont ni maussades, ni hargneux; la tendresse qu’on ressent pour eux peut être poussée sans danger jusqu’à la plus extrême faiblesse; ils peuvent faire goûter toutes les joies maternelles sans en faire jamais ressentir les douleurs.
Marcottage par incision.—Ce procédé est à peu près semblable au précédent; il n’en diffère que par la fente que l’on fait à la partie de la branche qui doit être enterrée; on maintient cette fente ouverte en y insérant une petite pierre, et l’on opère du reste comme il est dit ci-dessus.
Marcottage par circoncision.—La différence entre ce procédé et ceux qui le précèdent consiste à enlever un anneau de l’écorce à l’endroit de la branche qui doit s’enraciner. Quelques horticulteurs prétendent que cette opération accélère la pousse des racines; mais cela ne paraît pas bien certain. Tordre, inciser, sont des opérations bien assez terribles pour de douces mains; laissons la loi de Moïse aux enfants d’Israël.
Marcottage par strangulation.—Voilà encore un bien vilain mot pour une chose si simple, et non-seulement le mot est désagréable, mais il ne donne pas une idée juste de la chose. La marcotte, en effet, n’est pas étranglée par ce procédé, car si elle l’était, elle ne pourrait recevoir aucune nourriture de la plante mère, en attendant qu’elle ait des racines, et elle mourrait sur-le-champ. Ce qu’on est convenu d’appeler strangulation consiste à serrer fortement au-dessous d’un œil la marcotte à l’endroit qui doit être mis en terre, au moyen d’un fil ciré ou un fil de fer; la marcotte n’est pas étranglée, mais seulement comprimée de manière à ne recevoir de la plante mère qu’une partie des substances nécessaires à sa vie, ce qui l’oblige à tirer l’autre partie du sol. C’est toujours le système du sevrage gradué.
Marcottage par amputation.—En vérité, les horticulteurs passeraient pour des gens bien féroces s’il fallait les juger d’après les noms effrayants qu’ils ont donnés aux opérations les plus simples et les plus innocentes. Amputation, ici, veut dire une entaille de deux à trois centimètres de long qui doit enlever l’écorce et entamer un peu le bois. Au bout de quelque temps, il se forme sur les bords de cette entaille un bourrelet; c’est ce bourrelet que l’on met et maintient dans la terre, où il ne tarde pas à s’enraciner.
Marcottage par buttes.—Ce marcottage n’est employé que pour multiplier les plantes en touffes. On forme autour des plus jeunes sujets une butte de terre grasse, assez élevée pour que ces sujets y soient emprisonnés jusqu’aux deux tiers de leur hauteur. On coupe ensuite ces jeunes plantes au-dessus de la butte, et l’on entretient celle-ci dans un état constant d’humidité. Au bout d’un an, on coupe ces jeunes sujets sous la butte, au rez du sol. On a ainsi autant de jeunes plantes nouvelles qu’il y a de jeunes tiges dans la butte; ce qui n’empêche pas la plante mère de repousser avec vigueur.
Règles générales.—Dès que l’on a couché la marcotte en terre, il faut arroser cette terre de manière qu’elle soit toujours humide. En relevant la marcotte après l’avoir séparée de la plante mère, il faut enlever avec elle la motte de terre dans laquelle elle a jeté ses racines, et la transplanter avec cette terre.
Lorsque la branche que l’on veut marcotter est trop éloignée du sol pour qu’il soit possible de l’y coucher sans risquer de la casser, on peut faire passer cette branche dans un pot percé, rempli de terre, et soutenu par une perche. La partie tordue ou incisée doit se trouver au milieu du pot; on arrose fréquemment, et lorsqu’on sépare le sujet de la plante mère, il se trouve tout naturellement transplanté.
Beaucoup de fleurs, et particulièrement les œillets, ne se reproduisent d’ordinaire que par marcottes. Les plantes ainsi reproduites ne dégénèrent pas, mais restent les mêmes, et ce n’est que par semis qu’on peut obtenir des variétés.
MULTIPLICATION PAR BOUTURES
Il est certaines plantes, comme le peuplier, l’osier, etc., dont il suffit de couper une branche et de la ficher en terre pour qu’elle reprenne aussitôt; c’est ce qu’on appelle bouture. N’est-il pas prodigieux qu’un membre ainsi violemment enlevé se métamorphose en un individu absolument semblable à celui dont il n’était qu’une faible partie? Mais pourquoi ce qui est si facile pour beaucoup de plantes est-il excessivement difficile pour un grand nombre et absolument impossible pour quelques-unes? C’est ce que nul ne sait, et ce que nul ne saura probablement jamais. Il faut bien en convenir, les savants les plus justement honorés ne sont que de grands ignorants incapables de faire suivre de parce que la millième partie des pourquoi qui peuvent se formuler à chaque instant autour d’eux. Il faut donc se contenter de voir et d’admirer, et c’est souvent un passe-temps si doux, qu’il est facile de s’en contenter.
En général, les plantes dont le bois est tendre, la moelle abondante, se reproduisent aisément par bouture; celles dont le bois est sec et dur se multiplient très-difficilement par ce procédé.
L’opération, comme on vient de le voir, est très-simple; mais quand on veut en assurer le succès, il est bon d’y mettre plus de soin. Ainsi, on coupera la branche dont on veut faire une bouture au-dessous d’un nœud ou bouton; cette branche doit être coupée horizontalement, de manière que l’endroit de la section ait la forme d’un sifflet; on détache ensuite les feuilles de la branche depuis le bas jusqu’aux deux tiers de sa longueur. Ces diverses opérations doivent être faites avec un instrument bien tranchant, afin que les coupures soient nettes et que l’écorce ne soit pas déchirée. Cela terminé, on mettra immédiatement les boutures dans la terre qu’on aura préparée d’avance selon la nature des sujets que l’on veut reproduire: aux boutures des plantes grasses, la terre franche suffit; les boutures d’arbres et d’arbustes de pleine terre et même d’orangerie s’accommodent mieux d’une terre moitié franche et moitié légère; les boutures des végétaux à tige tendre et succulente reprennent facilement dans le sable; enfin les boutures des plantes les plus délicates doivent être mises en terre de bruyère pure ou légèrement mélangée de terreau.
Les boutures des arbres et arbustes de pleine terre doivent se faire vers la fin de février; celles des plantes d’orangerie se font au printemps.
Bien que la méthode que nous venons d’enseigner pour faire des boutures soit la plus généralement employée, il en est pourtant d’autres: ainsi, un an avant de couper la branche, on l’entoure quelquefois d’un fil de fer serré en anneau à l’endroit où elle doit être mise en terre. Cet anneau, interceptant une partie de la séve, il se forme à cet endroit une espèce de bourrelet qui facilite la reprise; c’est ce qu’on nomme bouture à bourrelet.
Il arrive aussi qu’on détache la branche d’une autre branche, en amputant une partie de cette dernière, qui doit former une sorte de crochet; c’est la bouture en crochet.
Les boutures des plantes dont le bois est dur, sec, se mettent en pot, rempli de terre de bruyère. Ce pot doit être ensuite enfoncé jusqu’au niveau de son bord dans une couche ou dans le capot d’une caisse-parterre (voir plus haut multiplication par graines), et l’on couvre ce pot d’une cloche que l’on soulève de temps en temps, jusqu’à ce que la bouture soit assez bien reprise pour supporter l’air libre; c’est ce que les jardiniers appellent bouture étouffée.
MULTIPLICATION PAR GREFFE
La greffe est le triomphe de l’art sur la nature, c’est l’opération d’horticulture la plus utile et la plus merveilleuse. Jusqu’ici nous avons vu les plantes se reproduire, se multiplier par d’ingénieux procédés; maintenant nous allons les voir se métamorphoser de mille manières. C’est là certainement un des plus grands, des plus inexplicables mystères de la végétation. Par exemple, les personnes étrangères à l’horticulture croient communément qu’en plantant un noyau de cerise, on pourra obtenir, avec le temps, un cerisier donnant des fruits de la même qualité que celui auquel appartient le noyau; cela est logique, c’est tout ce qu’il y a de plus rationnel. Eh bien, cela n’est pas vrai: plantez le noyau d’une de ces belles cerises dites de Montmorency, apportez tous les soins imaginables à l’entretien de l’arbre qui en résultera, et lorsqu’il donnera des fruits, vous récolterez de petites merises aigres, n’ayant en quelque sorte qu’un noyau recouvert d’une pellicule dure et sèche. Il en est de même pour tous les fruits. Qui dira encore la cause de cela? Cela est, donc cela doit être; il ne nous est pas permis d’aller plus loin. Mais de ce qu’on ne connaît pas la cause du mal, ce n’est pas à dire qu’on ne puisse y remédier, et le remède ici est la greffe, au moyen de laquelle on reproduit les variétés les plus précieuses. La greffe, en effet, consiste à faire rapporter à une plante des fleurs et des fruits absolument différents de ceux qu’elle eût donnés naturellement. Coupez les branches de ce merisier, dont les fruits sont si aigres; fendez-en le tronc; insérez dans les fentes quelques petites branches enlevées au cerisier de Montmorency, et au lieu de merises, il vous donnera des cerises semblables à celles dont le noyau vous aura produit un si grand désappointement; et non-seulement vous lui ferez produire des cerises, mais des prunes, des abricots, des pêches, les uns et les autres, et même tous ensemble si vous opérez savamment.
La greffe embellit les fleurs, améliore les fruits; mais les végétaux sur lesquels on la pratique perdent beaucoup de leur vigueur et de leur force, et ils vivent moins longtemps que ceux qui n’ont pas subi cette opération. Si l’on attend qu’un sujet ait acquis une grande force pour le greffer, il sera lent à produire des fruits; si, au contraire, on le greffe alors qu’il est encore faible, il donnera des fruits promptement; mais il durera moins. La greffe, enfin, est une opération qui augmente l’activité de la vie des plantes en en diminuant la durée. On ne peut pas tout avoir: la beauté et la durée sont nécessairement antipathiques. C’est là, Mesdames, encore une de ces douloureuses vérités qu’il est permis aux parties intéressées d’appeler des paradoxes.
La greffe se pratique de plusieurs manières; les principales sont la greffe en fente, la greffe en écusson, la greffe en couronne, la greffe en approche, la greffe anglaise et la greffe herbacée.
Greffe en fente.—C’est la plus facile, et, par conséquent, la plus usitée. Il faut d’abord choisir un sujet sain et vigoureux. On entend par sujet l’arbre que l’on veut greffer; la greffe est une branche que l’on prend sur l’arbre dont on veut donner les propriétés au sujet. Supposons qu’il s’agisse de métamorphoser un églantier ou rosier sauvage en rosier à cent feuilles. Après avoir coupé les branches de l’églantier, vous pratiquez à la partie supérieure de sa tige une fente longitudinale dans laquelle vous insérez une branche de l’année précédente, prise sur le rosier à cent feuilles, et taillée en biseau à son extrémité inférieure. La greffe doit être plus petite que le sujet; à la rigueur, elle pourrait être de la même grosseur; mais si elle était plus grosse, elle ne réussirait pas. Cette branche ou greffe doit être coupée à son extrémité supérieure de manière qu’elle ne porte que deux ou trois yeux. Il n’est pas nécessaire que son insertion soit bien profonde; mais il faut absolument que les parties de l’écorce du sujet soient en contact parfait avec les parties de l’écorce de la greffe, c’est par l’écorce que se fait et que se consolide la reprise.
On peut placer plusieurs greffes sur le même sujet lorsqu’il est assez fort. On peut aussi ne greffer qu’une partie du sujet: ainsi on peut greffer des roses blanches sur un rosier rose de manière qu’il nous donne simultanément ces deux variétés, et ces modifications peuvent s’étendre à l’infini sous une main bien exercée.
Lorsque la greffe est placée dans la fente du sujet, on pratique une ligature avec de la laine, à la hauteur de la fente, et on entoure le tout d’un mastic ainsi composé:
| Poix de Bourgogne | 5/10es |
| Poix noire | 2/10 |
| Cire jaune | 1/10 |
| Résine | 1/10 |
| Suif de mouton | 1/10 |
Le tout fondu à petit feu, bien mélangé et employé pas précisément chaud, mais avant d’être entièrement refroidi.
Greffe en couronne.—Elle ne se pratique que sur des sujets très-forts, sur un tronc coupé aux deux tiers de sa hauteur, par exemple. On pratique sur ce sujet, à l’aide d’un petit coin de bois, une ouverture entre le bois et l’écorce sur toute la circonférence; on place ensuite dans cette ouverture, et en forme de couronne, les greffes préparées comme pour greffer en fente, en ayant soin que l’écorce du sujet et celle des greffes se touchent, et on achève l’opération comme pour la greffe en fente.
Greffe en écusson.—On ne pratique cette greffe que sur les arbres et arbrisseaux dont l’écorce se détache facilement. On pourra greffer de cette manière au printemps pendant la séve et en automne. Faite en automne, on la nomme greffe à œil dormant, parce qu’elle ne reprend qu’au printemps suivant; faite au printemps, pendant la séve, on l’appelle greffe à œil poussant, parce qu’elle pousse presque aussitôt: mais en général, celle pratiquée en automne réussit mieux.
Si l’on opère en novembre, on choisira pour prendre la greffe une branche de cette même année. Avec le tranchant du greffoir on incise l’écorce de cette branche en forme d’écusson, tout autour d’un œil bien nourri; puis, glissant le greffoir sous cet écusson, entre l’écorce et l’aubier, on le détache, on fait aussitôt sur le sujet deux incisions, l’une horizontale, un peu plus large que l’écusson; l’autre verticale, de manière que les deux incisions forment cette figure T, si l’on opère en automne, et celle-ci ⟘, si c’est au printemps. On glisse ensuite le greffoir sous l’écorce ainsi incisée jusqu’à l’aubier, et on la détache assez pour pouvoir glisser dessous l’écorce qui est la greffe, puis on coupe horizontalement la partie supérieure de cet écusson, de manière que l’écorce de la greffe et celle du sujet soient réunies. On fait ensuite, avec de la laine ou du chanvre, une ligature qui maintienne les choses en cet état, et que l’on aura soin de desserrer à mesure que le sujet grossira.
Greffe en approche.—Ce genre de greffe réussit sur tous les arbres et arbrisseaux, pourvu que greffe et sujet soient assez voisins pour pouvoir se toucher. Supposons, par exemple, qu’un lilas et un syringa soient assez voisins pour que l’on puisse mettre en contact une branche de l’un avec une branche de l’autre, il sera facile alors d’obtenir du lilas sur le syringa, et du syringa sur le lilas. Les branches étant autant que possible de grosseur égale, on incisera jusqu’à la moelle la branche de lilas et celle de syringa; on les appliquera et on les maintiendra l’une contre l’autre dans la partie incisée, à l’aide d’une ligature et du mastic composé comme il est dit plus haut. Si c’est le lilas qui doit produire du syringa, on coupera à quelques centimètres au-dessus de la ligature la branche du lilas qui est le sujet, afin de forcer la séve à monter dans la greffe; on fera la même chose dans le sens opposé, si l’on veut faire produire du lilas au syringa. Lorsque la soudure sera complète, on pourra couper la greffe au-dessous de la reprise, mais non tout d’un coup: on fera d’abord une entaille qu’on rendra successivement plus profonde jusqu’à ce que la section soit entière.
La greffe en approche peut se faire de mars en septembre; mais elle réussit mieux lorsque la séve monte que lorsqu’elle descend.
Greffe anglaise.—Pour que cette greffe réussisse, il faut que le sujet soit jeune, et que sujet et greffe soient de la même grosseur: l’un et l’autre sont coupés en biseau de même longueur et en sens inverse, afin de s’ajuster parfaitement; mais comme, malgré la ligature, la greffe pourrait glisser, on pratique à la partie correspondante du biseau de la tige une entaille ascendante, de manière que la greffe se trouve accrochée au sujet, et l’on termine comme pour la greffe en fente. Cette greffe ne réussit bien qu’au printemps.
Greffe herbacée.—C’est tout simplement la greffe en fente appliquée aux plantes herbacées ou aux plantes ligneuses alors qu’elles sont encore jeunes et molles. On l’emploie avec succès lorsque le sujet est dans toute sa force de végétation, c’est-à-dire un peu avant la floraison. Le sujet et la greffe étant très-tendres, il faut opérer avec beaucoup de dextérité; elle est d’ailleurs peu en usage pour les fleurs.