CHAPITRE VIII
HASARDS DE L'EAU ET DE LA NUIT
Plus d'un vaillant soldat aurait hésité à entreprendre l'expédition où se risquait Basil Veghte: il y avait tout à craindre, l'eau et la terre. Les forêts environnantes fourmillaient d'ennemis; les ondes solitaires du lac Érié étaient sillonnées d'embarcations perfides qui venaient nocturnement croiser jusque sous les murs de Presqu'île.
Mais l'intrépide Forestier avait mis dans sa grosse tête d'approfondir tout ce mystère, et il était résolu à tout braver, Français ou Indiens, quel que fût leur nombre ou leur méchanceté.
Heureusement le lac était calme, du moins comparativement. Les eaux des grands lacs, n'étant pas salées, sont plus légères que celles de l'Océan et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie comme une glace. Ceux qui ont passé leur vie sur les bords de l'Érié ne l'ont jamais vu parfaitement calme.
Basil arrêta sa barque à une certaine distance, et, soulevant les avirons, il écouta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait à ses oreilles si ce n'était la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses regards de tous côtés, et avec ses yeux d'aigle chercha à sonder l'obscurité: il ne put rien voir, tout était noir comme le chaos.
Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant à un cri d'oiseau, vint expirer à son oreille.
—Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et ça vient du rivage: c'est le gros garçon de là-bas qui donne un signal. Il ne m'était pas destiné, mais j'en ferai tout de même mon profit.
Plusieurs minutes s'écoulèrent; le même cri fut répété. Basil sourit paisiblement lorsque son dernier murmure fut éteint.
—Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la première fois, reprit-il en se parlant intérieurement; et il tient à leur faire savoir que le fort Presqu'île a démêlé leurs diableries. Voilà sa conversation finie maintenant. Je suis fâché qu'il m'ait aperçu; sans cela je leur serais tombé dessus à l'improviste; et, pour le moment, les voilà sur leurs gardes.
Veghte ne s'était pas trompé; tout rentra dans le plus profond silence, les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation les correspondants invisibles du «gros garçon.»
Évidemment, ce silence exagéré renfermait les plus scélérats mystères; le Forestier, accroupi au fond de son léger esquif, le fusil à ses pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze, attentif, épiant même un souffle ou une ombre; le Forestier se méfiait, tenant l'oreille, l'œil et les bras prêts.
Cette anxieuse attente dura près d'une demi-heure. Tout à coup un frémissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme un éclair, à très peu de distance derrière Veghte. Il en conclut qu'il avait dépassé le but de ses recherches; en conséquence, il retourna en arrière dans cette direction, au risque d'être coulé à fond en cas d'abordage.
Tout en naviguant au hasard, Basil réfléchissait, et déduisait ses conclusions. Il était presque certain que la barque suspecte était seule à rôder sur le lac et à croiser devant la côte. Ceux qui la montaient échangeaient des signaux avec quelqu'un au fort Presqu'île. Mais quels étaient les traîtres communiquant ainsi avec l'ennemi?
Naturellement Basil soupçonna Horace Johnson: mais un secret instinct lui disait que ce n'était pas là le seul homme dont il fallût se méfier: qu'il fallait chercher encore jusque dans l'entourage et l'intimité même de l'Enseigne Christie, pour découvrir le judas.
Ce qui le confirma dans cette opinion, ce fut l'hésitation et le silence de la sentinelle «Jim,» lorsque le commandant la questionna à ce sujet.—Il y avait bien un certain suédois, petit et grincheux, à manières louches et inconnues…
Bref, l'honnête Forestier se perdait dans ses conjectures, lorsqu'une lueur vacillante apparut au belvédère du fort; précisément là où il était quelques minutes auparavant avec Christie et la sentinelle.
Ce nouveau signal confondit l'imagination de Basil: il lui fut impossible de comprendre quelle relation avait cette lumière avec tout ce qui c'était passé; quelle main téméraire la mettait en évidence; et par quels moyens, surtout, on avait réussi à s'introduire en ce poste important toujours gardé par un factionnaire!
La lueur disparut comme un éclair, aussi brusquement que si on l'eût plongée dans l'eau: l'obscurité sembla devenir plus noire encore.
Cependant, une voix humaine qui poussait un grognement de satisfaction tout près de lui, le rappela aux affaires urgentes: il lança à la hâte un coup d'œil autour de lui: une forme sombre flottait sur l'eau à peu de distance de sa barque. La nuit était si profonde que cette apparition fut pour Basil comme un fantôme indécis et brumeux. Cependant, il ne put en douter, c'était l'embarcation ennemie à la recherche de laquelle il était.
Il se pencha pour être moins visible, fit avancer sa barque d'une brasse ou deux, et regarda par dessus le plat-bord.
L'embarcation était immobile, mais si rapprochée qu'on entendait ses rameurs parler ensemble à voix basse. Malheureusement pour l'oreille attentive de Basil, ils causaient en langue indienne: Basil aurait donné son bras droit pour les comprendre.
Il écouta longtemps, avec un dépit concentré, ce jargon inintelligible qui renfermait pour lui tant de secrets précieux. Mais un frisson de joie le saisit lorsqu'il entendit une voix nouvelle s'exprimer en français.
Les premières phrases lui échappèrent d'abord; car le bourdonnement du lac se mêlait à cette conversation intime, et sa grande voix murmurante écrasait les sons grêles sortis des bouches humaines.
Cependant Basil finit par saisir les phrases suivantes:
—Ça va trop mal! Les yengese (anglais) sont sur leurs gardes. Ils nous ont découverts.
—Alors nous ne pourrons attaquer cette nuit: c'est dommage; nous étions si bien préparés!
—Oh! non! il faut nous méfier: nous ne sommes pas en nombre suffisant pour attaquer des hommes sous les armes.
—Il n'a pas encore donné le signal: peut-être ne nous a-t-il pas encore aperçus.
Basil caressa l'eau de son aviron, le plus doucement possible, afin de se rapprocher encore un peu, pour entendre le nom du traître, si on le prononçait. Mais son attente fut déçue: une voix s'écria rudement.
—Pierre! n'est-ce pas un bateau qui rôde là dans l'ombre?
—Peut-être: Holà! ho! ahoy!
D'un adroit et vigoureux coup d'aviron, Basil fit glisser son canot à plus de trente pieds.
—Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal Yengese qui nous espionne?
Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit dédaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tête.
—Oui, mes French-dogs! (chiens de Français), murmura-t-il; il y a par ici un homme capable de vous répondre à l'occasion: et son nom est Basil-Veghte, et le nom de son fusil est Sweet-Love (Doux amour)! et nous savons tous deux faire notre chemin.
En même temps il fit feu. Jamais il ne sut quel résultat il avait obtenu; mais presque aussitôt il s'aperçut qu'il venait de commettre une grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa véritable position; la barque ennemie, enlevée par les bras furibonds des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.
Ce n'était pas le moment de s'amuser à la fusillade, il fallait forcer de rames et glisser inaperçu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil déposa précipitamment son fusil derrière lui; l'aviron se courba en tremblant sous ses mains d'acier; son léger canot bondit en zig-zag, comme une feuille sèche fuyant devant la tempête.
Heureusement l'obscurité le favorisait; en quelques minutes il réussit à dépister ses adversaires.
Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait éviter; d'autre part, il désirait ardemment connaître le nom du traître fourvoyé dans le fort. Dans cette double pensée, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta derrière son épaule; puis il se remit en quête, de façon à rejoindre incognito ceux-là mêmes qui le poursuivaient.
—Ah! si je le connaissais…! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le fort Presqu'île serait sauvé.
Bientôt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa barbe:
—Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il à lui-même; ils peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.
Effectivement il se lança à la suite de ses mystérieux ennemis, et alors se produisit, comme il le disait, la coïncidence bizarre du gibier courant après les chasseurs.
—J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se livrant à une hilarité silencieuse; sont-ce eux qui sont après moi; est-ce moi qui suis après eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres…? Quel mystère! quel fun! (quelle farce!)
Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les côtes tant il riait, le brave Basil Veghte!
Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son petit ennemi lui avait échappé, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.
Il était, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue, sans quoi, il aurait infailliblement succombé devant leurs efforts désespérés; en effet, tout vigoureux et exercé qu'il fût, les Indiens, cette race aux muscles d'acier, à la nature amphibie, l'auraient emporté dans cette lutte acharnée.
Cependant, plein de confiance dans son adresse éprouvée, et dans son heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant d'inquiétude; il se trouvait aussi à l'aise, et méditait aussi calmement que s'il eût été dans un bon lit, derrière les fortes murailles de la Block-House.
Sa grande préoccupation était de savoir quel serait le meilleur parti, ou de continuer sa croisière, ou de retourner au fort muni des renseignements qu'il venait de recueillir. Il était, effectivement, à peu près édifié sur le nombre des Indiens et des Français; il savait que les ennemis étaient aux aguets pour tâcher de surprendre hors de garde la garnison de Presqu'île.
Dans ces circonstances, on pouvait être relativement rassuré sur le sort de la forteresse; le commandant déployait une infatigable surveillance, et, une fois prévenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler d'activité; les soldats eux-mêmes ne se relâchaient pas un seul instant de la plus sévère discipline.
Tout cela réuni était de nature satisfaisante; et, de plus, il était grandement à espérer que la sagacité de Christie, jointe aux bons offices et au dévouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait à déjouer toutes ces ruses ennemies. On en savait désormais assez pour démasquer les traîtres.
Malgré toutes ces réflexions, accompagnées de beaucoup d'autres, Basil se décida à poursuivre sa périlleuse expédition.
Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reçut une commotion électrique…! à deux pieds de lui cheminait l'embarcation ennemie dont la haute proue menaçait la sienne! Encore une vague ou deux, et il était abordé! Il pouvait compter toutes ces sombres formes humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.
Il espérait n'être pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai fracas d'avirons le détrompèrent. L'embarcation de ses adversaires bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sûre de sa proie que pas un coup de fusil ne fut tiré: il leur aurait été facile de le couler bas avec une seule décharge.
Tout espoir d'évasion pouvait être regardé comme impossible; néanmoins Basil, qui avait plus d'un stratagème en tête, se courba sur son aviron et lança son léger canot à toute volée. Il essaya d'abord de le pousser en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrière, et glisser rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur élan, le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pensée; en un mot ils s'attachaient à lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils étaient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout l'avantage était de leur côté, car, non seulement ils étaient supérieurs en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se remplaçant mutuellement.
Un moment vint, où ils serrèrent de si près Basil, qu'il put distinguer un Français et un Indien debout sur la proue, prêts à sauter à l'abordage.
Ce résultat inquiétant anima Basil; il fit un effort désespéré qui lui fit gagner quelques pieds d'avance.
—Rendez-vous! Imbécile! lui cria-t-on en Français; vous voilà pris: rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil. Entendez-vous, rendez-vous.
Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une façon menaçante: il baissa la tête instinctivement, quoique bien certain qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment où ils pouvaient espérer de le prendre vivant.
Mais il avait son idée. Il continua de battre l'eau d'une façon frénétique.
—Rendez-vous! je vous dis, butor d'Américain, ou bien je coule votre coquille de noix!
—Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! répondit le fugitif.
Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car le Français n'avait plus qu'à se baisser pour saisir le plat-bord du canot de Basil, tant ils étaient proches.
Cependant, par mesure de précaution, le Français garda son fusil; l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider à passer d'un bateau dans l'autre.
Tout à coup le Forestier, feignant de trébucher, tira violemment l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du même geste il repoussa violemment la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant reculé en sens inverse, se trouvèrent soudainement espacées d'une vingtaine de pieds. Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une seconde.
Le Français lâcha un énergique juron et fit feu au hasard: la balle siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau à deux cent cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot étaient déjà loin.
Ce qui retarda encore les poursuivants fut la nécessité de repêcher l'Indien tombé à l'eau. Il avait d'abord essayé de poursuivre le fugitif à la nage: bientôt, distancé et reconnaissant l'impossibilité d'atteindre son but, il était revenu furieux vers ses compagnons.
Ceux-ci, après un instant donné à la surprise, se mirent à jouer de l'aviron avec une rage désespérée. Malheureusement pour le petit canot de Basil, les yeux perçants des sauvages l'avaient retrouvé dans l'obscurité; bientôt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lancé, et deux Indiens sautèrent dedans avec la féroce agilité du Tigre.
Leurs mains frémissantes s'allongèrent pour saisir l'Yengese…
Elles ne rencontrèrent rien! le canot était vide!
—Il est parti: le gredin abominable! s'écria le Français en réponse aux cris étonnés des sauvages; il est parti! où peut-il être?
Leurs regards se portèrent aussitôt dans toutes les directions, pour rechercher le fugitif: sa tête ni ses bras ne se montraient à fleur d'eau. On fit décrire à la barque des spirales s'ouvrant progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au Forestier et le saisir au moment où il prendrait terre; tout fut inutile, Basil resta invisible.
Les Français et les Indiens après une heure et demie consumée en recherches infructueuses, regagnèrent leur poste d'observation au milieu du lac, sans avoir pu comprendre par quel moyen extraordinaire le fugitif leur avait échappé.
L'expédient de Veghte était fort simple, mais périlleux et hardi: en voyant arriver impétueusement la grande barque, il avait parfaitement compris que tous ses efforts étaient vains, et qu'il allait infailliblement être pris, fusillé ou coulé bas.
En conséquence, s'allongeant comme une anguille sur le plat bord de son esquif, il le fit pencher du côté opposé aux assaillants, se laissa couler dans l'eau, et plongea avec une telle vigueur qu'il alla toucher le fond.
Quand il revint à la surface, il aventura un œil seulement hors de l'eau et regarda autour de lui, tout en reprenant haleine. Justement à cette seconde, la grande barque passait avec une vélocité furieuse, décrivant ses spirales comme un oiseau de proie, et faisant écumer l'eau sur sa route.
Un pied plus près, le Forestier aurait eu la tête fendue par la carène de l'embarcation: mais il avait de la chance, en cette nuit mémorable, le danger même devint son salut; il disparut dans le bouillonnement des vagues; d'ailleurs, ses adversaires n'eurent pas l'idée de le chercher dans le sillage de leur barque.
Quant à lui, sans se troubler, il se cramponna à un petit gouvernail dont on ne faisait pas usage lorsque la barque était pourvue de ses rameurs au complet: par ce moyen, Basil se fit traîner à la remorque. A ce procédé hardi de sauvetage, il trouva le double bénéfice de se reposer et d'être conduit à toute vitesse vers le bord.
En effet, lorsque la croisière des Français le long du rivage fut terminée, Veghte se détacha de leur embarcation, et se laissa flotter comme une épave jusqu'à terre.
Néanmoins, avec sa prudence ordinaire, il se laissa aller à la dérive, entre les joncs, l'espace d'un demi-mille, avant de se montrer. En outre, après avoir rampé sous les broussailles du rivage, il ne se hasarda à reprendre la position verticale qu'après avoir longuement regardé du côté du lac, et écouté les moindres bruits des environs.
Lors donc qu'il se fut assuré qu'il n'avait rien à craindre de l'embarcation, et que, sur terre, tout était solitaire et silencieux autour de lui, Basil se redressa avec un soupir de soulagement.
—Ouf! je l'ai échappé belle! murmura-t-il en s'apprêtant à secouer l'eau dont il ruisselait.
Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus: une forme gigantesque surgit derrière lui, une large main s'abattit sur son épaule, et une grosse voix lui dit en Français:
—Vous êtes mon prisonnier.
CHAPITRE IX
CAPTURÉ!
Basil se retourna, fort désagréablement surpris.
Il reconnut l'espèce de géant qu'il avait remarqué sur la rive, et qui lui avait parlé, à son départ du fort.
—Ceci est sujet à discussion, répondit-il fièrement; et nous pourrions bien n'être pas du même avis à cet égard.
En même temps il essaya de préluder à la «discussion» par une violente secousse destinée à faire lâcher prise à son adversaire.
Mais à la suite de la première main en arriva une seconde qui étreignit le Forestier comme dans un étau d'acier:
—Ce n'est pas la peine! ne vous dérangez pas, mon petit ami! reprit la grosse voix; vous êtes pris, et bien pris, je m'en flatte: ce que vous avez de mieux à faire est de rester tranquille comme un homme raisonnable.
En disant ces mots, le colosse l'enleva de terre avec autant de facilité qu'il eût fait d'un enfant, et l'emporta à une certaine distance, dans la direction du lac.
Arrivé sur un petit promontoire à fleur d'eau, il le déposa doucement au fond d'un canot que Veghte n'avait point remarqué.
Là, il se trouva face à face avec deux personnages muets, mais d'apparence athlétique, aux pieds desquels il fut forcé de s'asseoir.
Le géant sauta dans la barque, leste comme un oiseau; les deux muets se mirent à ramer de manière à gagner le large.
Tout en faisant l'examen de ce qui se passait autour de lui, Veghte entendit distinctement craquer les batteries de deux pistolets, et vit briller les larges canons qui reposaient sur le banc de chaque côté du gros homme.
—Au moindre mouvement, mon bon petit ami, votre précieuse personne recevra le contenu de ces deux bijoux, lui dit ce dernier; ce ne sera pas la première fois qu'ils auront rempli de pareilles fonctions.
La position était délicate pour le Forestier et contrariante à tous les points de vue! Quelle détestable chance pour le héros de mille aventures extraordinaires! lui qui avait passé intact à travers tous les périls, qui avait déjoué cent fois les poursuites les plus acharnées des Français et des Indiens; lui qui venait de leur échapper par un tour de force, d'adresse, de courage, de sang-froid!
Franchement, Basil s'adressait des reproches intérieurs, et se disait qu'il avait été un sot de se laisser prendre.
Restait à prendre une revanche; mais la chose n'était pas facile: outre le géant, il y avait là deux muets qui n'avaient nullement l'air de plaisanter.
Et puis, quel homme que ce géant! Basil ne pouvait se défendre d'un juste tribut d'admiration pour lui: il se surprenait même à contempler en vrai amateur le magnifique développement de ce torse herculéen, de ces membres beaux comme ceux de la statuaire antique, de cette tête noble et énergique, toute rayonnante de courage et d'intelligence.
—Un bel homme!… un vrai bel homme! soupirait-il intérieurement; il fallait ça pour que je m'avouasse pris… Un superbe homme! que le diable l'emporte!
Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire aurait bien figuré au bout de son rifle ou sous la pointe de son couteau:…
—… S'il ne m'avait pas pris en traître, on aurait pu voir;… continua Basil en cherchant à se consoler; s'il n'avait pas eu la lâcheté de se cacher pour me saisir par derrière,… certainement je lui aurais disputé ma personne de façon à l'en dégoûter. Bah! ces Français ont adopté les manières des Sauvages; ils font la guerre toujours en tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je n'aime pas ça!
Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et n'empêchaient pas que le Forestier ne fût pris. Chevaleresque ou non, son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute discussion superflue.
Bientôt les pensées de Basil prirent une autre direction: il se mit à songer au résultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi avait-on déployé tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il aurait été relativement plus aisé de le tuer d'un coup de fusil, ou de le couler à fond?
Une pensée d'amour-propre lui vint et le consola un peu. Évidemment ses adversaires l'appréciaient à sa juste valeur: depuis le commencement de la guerre française, il s'était distingué parmi les plus braves; les précieux services qu'il avait rendus aux forts anglais établis sur les frontières l'avaient rendu légendaire parmi les Indiens.
De toutes façons il devait être le point de mire de la double expédition qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Français et Indiens ne s'étaient donné tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le géant avait eu la meilleure chance.
Il n'était pas même bien sûr que ce dernier fût de la même bande que ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers un point du lac entièrement solitaire, sans avoir nullement l'air de s'occuper des autres.
Le Forestier était assez avisé pour ne négliger aucune observation qui pût lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son esprit qu'on s'acheminait vers la côte occidentale, il remarqua également qu'on côtoyait la terre d'assez près pour que tous les détails de la forêt ou des clairières fussent faciles à reconnaître.
Mais ces préoccupations incidentes ne pouvaient détourner Basil des inquiétudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande partie de ses pensées était pour le commandant Christie et sa brave garnison, maintenant privés de son actif et fidèle concours.
Il ne s'oubliait point lui-même assurément, mais il ne se tourmentait pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait toujours conservée.
—Bah! se dit-il avec une certaine assurance: qui vivra verra! Je trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas, le plus tôt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais été plus nécessaire.
Sur cette réflexion il passa de longs instants à s'apitoyer sur ses braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxiété son retour, et ne manqueraient pas d'être mortellement inquiets sur son compte.
—Ça va les décourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se prépare, tout va mal; on se démoralise, on perd la tête, et tout-à-coup on se trouve coulé à fond… mais enfin, pourquoi ont-ils été si acharnés à s'emparer de moi?… ajouta-t-il en creusant le problème d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le résoudre.
A cette dernière question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition lumineuse sur le fond noir de son imagination.
—Oui! se dit-il, c'est un tour joué par cet abominable coquin; j'aurai un fort compte à régler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui qui a aposté ce gros Français pour me happer au passage: par prudence ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au départ, sous le feu des canons et des rifles du fort, mais ils avaient dressé toutes leurs batteries ensemble afin de retarder indéfiniment mon retour.
Veghte serra les poings, c'était tout ce qu'il pouvait faire; mais on peut affirmer que Johnson aurait passé un quart d'heure infiniment désagréable s'il se fût rencontré seul avec le Forestier dans quelque coin de la forêt.
Nous serions historien infidèle si nous omettions de dire que de véhémentes pensées d'évasion se présentèrent à l'imagination active du Forestier.
C'était rêver presque l'impossible. Néanmoins il fit plus d'une fois l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de «piquer une longue tête,» comme il l'avait fait si heureusement quelques instants auparavant.
Une seule chose le gênait; c'était ce grand et incommode Français flanqué de ses deux pistolets armés.
—Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et voilà l'accident arrivé; on repêcherait le pauvre Basil tout déconfit. Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il lit dans ma pensée.
Veghte s'ensevelit cauteleusement dans une immobilité de chat endormi et observa ses gardiens tout aussi attentivement qu'ils l'observaient eux-mêmes.
—S'ils pouvaient détourner un instant la tête, se disait-il; quand ce ne serait que pour éternuer! Bzt! comme je serais vite dans l'eau!
Une grande heure s'écoula dans cette silencieuse lutte de perspicacité. Le Français ne cligna pas de l'œil; pas un muscle de son visage bronzé ne trahit la lassitude: il ne détourna pas une seule fois son regard perçant de dessus le prisonnier.
Veghte espérait qu'à un moment donné les deux rameurs changeraient de côté pour varier un peu leur long travail, et qu'alors se présenterait à lui l'occasion favorable de disparaître comme l'éclair.
Personne ne bougea, les avirons continuèrent de marcher avec une régularité mécanique; décidément la chance n'était pas pour Basil.
Il commença à perdre tout espoir et se mit à chercher d'autres expédients.
—Si mes pistolets n'avaient pas été submergés avec moi, réfléchit-il, j'essaierais d'en faire usage et je risquerais une partie désespérée; mais ils sont en ce moment aussi inoffensifs qu'un tuyau de pipe: Non, vraiment! je n'ai pas de chance!
Tout à coup, comme pour seconder les vœux du Forestier, un bruit clapotant se fit entendre sur le bord, comme si un homme ou un animal venait de se jeter à l'eau.
—Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? fit Basil en se retournant d'un air alarmé.
Au fond il était ravi: dans sa pensée ses trois incommodes compagnons allaient se retourner et lui… allait glisser au large! Sa joie ne devait pas être de longue durée.
—Ça ne vous regarde pas, l'ami! fit rudement le gros Français sans bouger de l'épaisseur d'un cheveu. Vous n'avez rien à faire de ce côté-là.
—Quel côté, voulez-vous dire? demanda Veghte d'un ton rogue, car il était furieux de voir ses espérances déçues.
Le géant se mit à rire paisiblement:
—Je vous entends, je vous comprends, mon petit ami, répliqua-t-il; on ne peut vous blâmer d'avoir en tête une petite escapade: seulement je suis désolé de vous dire que c'est impossible. Vous êtes attendu quelque part d'ici à peu de jours.
Le ton sur lequel furent dit ces mots était plus significatif que les gestes les plus énergiques. Cela voulait dire bien des choses!… Malgré l'humeur bourrue dont son compagnon semblait doué, Veghte essaya de le faire causer.
—Pourquoi m'avez-vous guetté si longtemps, cette nuit? lui demanda-t-il.
Un ricanement dédaigneux accueillit cette question bizarre.
—Farceur! répondit le géant; voilà un mot que je retiens! Pourquoi je vous ai guetté?… Demandez-moi donc aussi pourquoi on fait des prisonniers en temps de guerre? Je vous ai mis la main dessus parce que ça me convenait: voilà!
—C'est justement ce que je pensais; mais je n'étais pas parfaitement sûr: Enfin, répondez-moi, ne m'avez-vous pas poursuivi plus qu'un autre, et d'une façon toute spéciale?
Le gros Français se donna encore le plaisir de rire à gorge déployée; quand il eut repris son sérieux, il répondit:
—Vous êtes curieux, mon petit; cependant je suppose que vous vous connaissez vous-même; vous savez très bien que vos tripotages avec les Anglais ont fait de vous un personnage de renom. Hé! hé! vous vous êtes montré dans cette guerre! Quel malheur que vous ne soyez pas du bon côté!
—Ah! justement! c'est dommage… pour vous autres!
—Ne discutons pas là-dessus; ce seraient des paroles perdues. Je parie que si on vous avait offert d'être un de nos généraux, vous auriez accepté… hein? Soyez franc!… En supposant que vous eussiez la capacité voulue.
—Bah! est-ce que j'ai jamais songé à être général?
—Personne ne vous dit cela; je fais une supposition et je dis que vous avez fait pour votre parti autant et plus qu'un général. En conséquence, ce sera pour nous une fort bonne affaire que de vous mettre à l'ombre pour le moment, et pour vos amis ce sera une vraie perte.
Cette réponse fut faite sur un ton significatif qui donna beaucoup à réfléchir au prisonnier. Il regarda fixement le Français pendant quelques minutes; puis il lui dit:
—Vous pourriez bien avoir raison: votre intention est d'attaquer Presqu'île?
—De qui parlez-vous?
—De vous autres, Français et Indiens; car vous êtes ensemble pour cette guerre.
—C'est une grave erreur. Je sais bien que les Anglais ont toujours cherché à compromettre la France dans cette affaire. Mais la guerre actuelle est l'œuvre exclusive de Pontiac, le grand chef Ottawa.
Ce fut le tour de Veghte de sourire avec dédain.
—Le ciel sait qui a soulevé tout ce trouble, répondit-il; il existe, ce n'est déjà que trop! Mais je vous dis, moi, que sans les Français, Pontiac n'aurait pas fait moitié de toute cette besogne.
Le géant ne répondit rien, se sentant trop courtois pour quereller un homme qui se trouvait en son pouvoir.
Au bout de quelque temps, Veghte reprit la parole:
—Les Indiens se préparent à attaquer le fort Presqu'île n'est-ce pas?
—Cela ne m'étonnerait nullement: Je les crois en bon chemin pour l'assaut.
—Une chose ferait bien mon affaire! ce serait de me trouver là pour fouailler tous ces chiens.
—Ah! ah! c'est justement pour éviter votre présence que nous avons pris la liberté de vous faire prisonnier. En votre absence nous aurons moitié moins de peine qu'en votre présence. Vous êtes libre de prendre ce que je vous dis là pour un compliment.
—Que veulent donc ces Peaux-Rouges qui ont rôdé toute la nuit sur le lac?
Le silence gardé par le gros Français convainquit Veghte que toutes ses hypothèses étaient bien fondées. Cependant, comme il n'en savait pas suffisamment à son gré, il revint à la charge.
—Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,… cet Horace Johnson qui a manigancé toute cette affaire.
—Ah! décidément vous m'impatientez avec vos questions, répliqua le Français; je ne vous répondrai plus rien.
—Vous m'avez, Goddam! bien assez répondu, pour qu'à présent je n'aie plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et Balkblalk n'ont qu'à bien se tenir; je me souviendrai d'eux à l'occasion.
Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout à coup: il se remit à rêver et à observer.
Depuis le début son adversaire n'avait pas quitté ses pistolets: comme le doigt du destin, son menaçant index, toujours appuyé sur la détente, se tenait prêt à lancer la mort et à foudroyer le pauvre Basil, s'il s'avisait de bouger.
Quant aux rameurs, ils ne donnèrent d'autre signe de vie que le mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrèrent, pendant la conversation, d'une indifférence aussi absolue que si l'on n'eût pas parlé à leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'étaient pas sourds aussi bien que muets.
Évidemment le gros Français avait lu dans l'âme du Forestier tous ses plans d'évasion: de là, son opiniâtre surveillance.
Basil perdait réellement tout espoir: il était certain que, malgré toute sa vigueur et son agilité, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la balle d'un pistolet; il était également fort problématique qu'il pût plonger assez longtemps pour être perdu de vue par les gens du canot.
Cependant on naviguait tout doucement, et on avançait tout en se maintenant à la même distance du rivage. Par instants on apercevait très bien la silhouette des bois se découpant en masses sombres sur le fond du ciel; à diverses reprises le Forestier reconnut des fourrés où il avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.
Chaque fois cela le faisait rêver: il laissa tomber la conversation et s'enveloppa dans de sombres pensées.
Bientôt on eut dépassé les rives méridionales du lac, comprises entre Presqu'île et le fort Détroit: Veghte ne put retrouver dans sa mémoire aucun autre poste dans ces parages; il en conclut qu'on l'emmenait à quelque camp plus éloigné, au milieu des forêts profondes de l'ouest.
Cependant une circonstance n'échappa point à Basil: depuis quelques minutes le vent fraîchissait, tout annonçait un orage; on entendait les vagues battre la plage avec une force toujours croissante; le canot commençait à danser sur les flots moutonnants; la masse profonde du lac s'agitait, bouleversée par des convulsions intérieures.
Ce changement de temps, qui parut contrarier les autres, réjouit le Forestier; il y voyait une double espérance d'évasion, être jeté à la côte ou couler bas: cette dernière perspective, surtout, lui souriait, car, dans le cas d'un naufrage, ses adversaires auraient assez à faire de songer à leur propre sûreté; alors Basil était sûr de s'échapper.
Si, au contraire, on était jeté sur le rivage, la fuite devenait un peu plus difficile: cependant il y avait encore à espérer beaucoup de chances favorables.
Le Français cherchait toujours à se maintenir au large, malgré la violence croissante des flots et l'obscurité orageuse qui s'épaississait autour du canot.
Par suite de l'eau qui embarquait dans le canot à chaque lame, on fut obligé de décharger un peu l'avant, et un rameur se recula jusqu'au milieu; le géant ne bougea pas de son poste, où il se tenait, inébranlable, le pistolet toujours braqué sur la poitrine de son prisonnier.
Ce nouvel arrangement eut pour résultat d'interposer, à chaque coup d'aviron, le corps du rameur entre Basil et son geôlier; cette espèce de bouclier intermittent fut de peu d'utilité pour le prisonnier, car ce dernier ne pouvait faire aucun mouvement, et d'ailleurs le nouveau venu baissant constamment la tête, le Forestier restait toujours en vue.
Veghte n'avait qu'un désir, c'était de voir le canot rester sur l'eau; il calcula que le meilleur parti pour y arriver, serait de feindre l'ambition contraire: il commença donc à affecter une certaine inquiétude, paraissant désirer qu'on abordât au plus vite.
—Le lac devient méchant, dit-il, nous allons avoir du mal à tenir le large.
—… Pas de danger! il y a un bon timonier, et de fameux rameurs.
—Je vous crois: mais, dans mon idée, rien n'y fera si les vagues deviennent hautes: vous agiriez sagement en gagnant le bord.
Le gros Français eut un rire moqueur.
—Pas de ça! mon petit ami; je comprends pourquoi vous tiendriez à être à terre. Mais, ne vous gênez pas pour émettre vos idées: je prends un plaisir infini à vous entendre.
—Tu ne me comprends pas aussi bien que tu le crois, murmura intérieurement Basil.—Faites comme il vous plaira, ajouta-t-il à haute voix: cela m'est bien égal, vous pouvez croire.
—Oh! oh! pas tant que vous le dites: je m'entends.
—A mon avis, je sais manier un canot aussi bien que vous ou vos amis; eh bien! je ne me chargerais pas de maintenir cette embarcation à flot par un temps semblable.
—Vous pouvez avoir votre opinion, je… holà! hé!…
Cette exclamation était arrachée au gros Français par une lame monstrueuse, qui, en déferlant sur la barque, l'avait remplie d'eau jusqu'à hauteur des genoux.
Cet incident faillit le déconcerter; mais pour ne pas donner l'avantage à son prisonnier sur ce point, il se maîtrisa au point de rester impassible: seulement d'une voix sourde, il adressa vivement, à son compagnon, quelques paroles dans un langage que Veghte ne put comprendre.
Le Forestier put deviner, néanmoins, que le Français faisait des reproches au rameur sur sa manière de conduire le canot.
Réellement la position devenait délicate. Pour briser les vagues, ou, tout au moins, lutter contre elles sans trop de désavantage, il fallait leur marcher dessus la proue en avant, c'est-à-dire en tournant le dos au rivage. Mais cette direction n'était nullement celle que le Français voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant la côte, on présentait le flanc aux lames, l'embarcation était perdue.
Le gros Français ne s'aveuglait pas sur le péril: il s'apercevait bien qu'il allait croissant d'une façon tout à fait sérieuse. Mais il était parfaitement résolu à ne pas prendre terre, car, dans sa pensée, le prisonnier aurait alors trop de chances pour s'évader: Il avait encore une autre raison que Basil ne tarda pas à comprendre.
Depuis environ un quart d'heure l'eau avait changé de couleur et l'apparition d'un courant annonçait le voisinage d'une rivière ou d'un torrent se déversant dans le lac. C'était même précisément le remous produit à cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.
Bientôt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron firent tourner la barque à angle droit; quelques secondes après elle était hors du lac Érié et filait comme une flèche sur le courant paisible du Creek (gros ruisseau).
Cette localité était familière à Basil; il fut, dès ce moment, convaincu que la péripétie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur destination était éloigné encore, le dénouement pouvait être favorable, il y avait chance d'évasion: mais si le camp indien où l'on se rendait était proche, tout espoir était perdu.
A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rétrécit et se montra couvert d'une voûte impénétrable de buissons. Le Forestier songea aussitôt à précipiter les choses, dans le cas où l'embarcation s'engagerait dans cette impasse sombre.
—Comment, diable! songez-vous à passer dans ce fouillis? demanda-t-il aussitôt qu'on fut en vue.
Le gros Français sourit d'un air farceur avant de répondre:
—Vous êtes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?
—Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce sera à moi de voir s'il y a lieu de vous répondre. Il me semble qu'une conversation un peu animée vaut mieux qu'un maussade silence.
—Je serais charmé de causer avec vous mais je ne peux vous promettre de répondre à toutes vos interrogations.—Toutefois, ajouta-t-il après un moment de silence, je vous satisferai si vous en faites autant pour moi.
—Je ne puis rien promettre, répondit Veghte avec une louable prudence; il faut que je connaisse d'abord les questions que vous avez à m'adresser.
Le Français poussa un grand éclat de rire et hésita un moment à parler; enfin il se décida:
—Combien de soldats y a-t-il au fort Presqu'île? demanda-t-il enfin.
—Vous le verrez au moment de l'assaut.
—Je n'en doute pas; surtout si ce sont des hommes comme vous. Mais vous ne paraissez guère empressé de parler maintenant. Et, si je vous disais qu'à défaut d'une réponse correcte, je vais vous brûler la cervelle avec ce pistolet!… que vous en semble?
—Faites!
—Non! non! sir! un Français ne fait pas la guerre de cette façon. Je ne vous demanderai rien que ce que vous m'accorderez volontairement. Et je veux bien, même, vous faire savoir que prochainement l'enseigne Christie trouvera son poste beaucoup trop chaud; il n'y pourra tenir.
—Ce sera votre ouvrage et celui d'Horace Johnson, j'en suis sûr: cependant, vous le verrez, il y a une différence entre dire et faire.
—Indubitablement: sous peu nous approfondirons cette maxime. Au fait! ajouta le Français avec animation, nous nous serrons de près depuis assez longtemps: il faut que cela finisse.
—Johnson est au fort Presqu'île en ce moment même. J'ai un espoir, c'est que Christie lui aura mis la main dessus.
—Vous le jugez mal, cet homme; il n'est pas méchant. Non! il n'est pas ce que vous le croyez.
Le Forestier leva les yeux et regarda fixement le Français. Ce dernier supporta bravement le coup d'œil: néanmoins son attitude lui parut de nature à confirmer tous les soupçons. Il se promit de surveiller Johnson d'une façon toute particulière, lorsqu'il aurait réussi à reconquérir sa liberté.
—Nous sommes à plusieurs milles du fort? remarqua Basil.
—C'est possible.
—Votre campement est à belle distance! on s'aperçoit que vous craignez d'être vu.
—Peut-être oui; peut-être non.
—Savez-vous si Pontiac marche vers le détroit?
—Il fait bien tout ce qu'il fait: Gladwyn s'en est aperçu. C'est un grand général que ce Peau-Rouge!
—Je n'en ai jamais eu cette opinion, répondit le Forestier, en homme qui ne pouvait se décider à reconnaître quelque mérite dans un ennemi.
—La ruine de tous les forts qui avoisinent le lac parle pourtant quelque peu en sa faveur.
—Ils ne sont pas tous par terre, riposta Basil d'un ton bourru; vous ne serez jamais certain qu'ils soient tous abattus.
Durant cette conversation, le Forestier remarqua avec un frisson de plaisir qu'on s'engageait dans le sombre défilé sous lequel coulait le ruisseau. Ce passage était si étroit que chaque rameur pouvait toucher la rive avec son aviron.
Il observa en outre qu'en entrant dans les broussailles ses compagnons manifestaient un certain malaise, comme si les événements leur paraissaient prendre mauvaise tournure.
Le Forestier, tous les muscles tendus, l'œil et l'oreille au guet, n'attendait que l'occasion pour n'éveiller aucun soupçon; il entretenait de son mieux la causerie.
Un moment vint où les lianes entrelacées, les ronces, les rameaux, les épines, les feuillages entortillés avec une vraie furie végétale, s'opposèrent au passage de telle manière que chaque tête dut y faire son trou.
Tout-à-coup, au milieu de l'obscurité profonde, le Français sentit une légère secousse sur le canot, entrevit un reflet furtif dans l'eau; aussitôt il chercha le prisonnier de la main et des yeux: sa place était vide!
Le géant poussa un rugissement furieux, fit sur le champ retourner en arrière, et, les pistolets au poing, prêts à faire feu, se mit en quête du hardi fugitif.
CHAPITRE X
ÉVASION
Le Français, penché sur l'avant du bateau, sondait des yeux les ténèbres, et, s'attendant à chaque instant à découvrir sur l'eau la tête de Basil, se préparait à lui loger une balle dans la cervelle.
Semblable à un oiseau blessé qui se débat, le canot se jeta à droite, à gauche, en avant, en arrière, sous les impétueux coups de rame des poursuivants.
Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au delà des forces humaines, ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne dirigeaient point leurs regards du bon côté.
Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme l'éclair, avait été préparée soigneusement et exécutée avec une dextérité et un sang-froid consommés.
Au moment où le canot s'engageait sous la voûte de feuillage, il se dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de l'arbre, de manière à le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi dans une anfractuosité d'écorce, comme un chat sauvage, il attendit les événements.
Toute cette manœuvre avait été exécutée avec une dextérité de singe, silencieusement, promptement, à force de bras. Pas une feuille n'avait été ébranlée, pas un rameau n'avait été froissé, pas un murmure ne trahit l'audacieuse ascension du fugitif aérien.
Quoique, de sa cachette, il ne pût pas apercevoir son ancien gardien, le gros Français, cependant ses oreilles se réjouissaient d'entendre tous les mouvements désordonnés, les gestes furieux, les exécrations dans toutes les langues, les mouvements de colère auxquels se livrait le gros et furibond personnage.
Un instant, Veghte se prit à regretter de ne pouvoir le fusiller au passage; mais cette pensée s'évanouit comme un éclair, le Forestier se contentait très-bien d'avoir réussi à s'échapper.
Rester bien caché, sans bouger, en attendant le moment favorable pour regagner des terrains plus sûrs; se divertir intérieurement du désespoir énergique manifesté par ses adversaires; c'était le seul parti à prendre, et Veghte n'y manqua pas.
—Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il intérieurement… de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.
Bientôt les ennemis se lassèrent de chercher toujours à la même place; ils se mirent en route pour redescendre le courant.
Basil, alors seulement, descendit de sa retraite aérienne et s'arrêta un moment pour s'orienter: en même temps il fit ses réflexions.
Reconnaître les lieux n'était pas chose difficile, il possédait à fond tout ce territoire.
Mais il se demandait avec une curiosité inquiète pourquoi les Français étaient revenus sur leurs pas et avaient redescendu le ruisseau. Car au début, ils avaient une destination vers laquelle ils entraînaient leur prisonnier. Et maintenant, qu'ils l'avaient perdu, comment se faisait-il que leur voyage fût tout-à-coup fini?… Probablement ils revenaient à leur centre d'opérations, ils retournaient à Presqu'île.
Il y avait aussi une hypothèse qui ne manqua pas de faire passer un léger frisson dans le dos du Forestier et qui, malheureusement, était la plus probable: c'était que ces braves gens allaient se poster tout doucement à l'affût pour le tuer au passage.
Cette pensée fit quelque peu réfléchir Basil; il fit quelques pas pour s'éloigner du creek, puis, il s'arrêta pour écouter et délibérer avec lui-même.
Comme cela arrive souvent sur le lac Érié, l'orage s'était arrêté court au milieu de ses menaces; peu à peu les vagues se calmaient, et leur grondement irrité se changeait en un murmure décroissant. Une partie de la tempête avait suivi le rivage, on l'entendait se déchaîner contre le pauvre Fort du Détroit déjà assiégé par un autre ouragan bien autrement redoutable, la meute des Peaux-Rouges conduite par Pontiac.
Veghte se disposait à sortir du fourré, lorsqu'il aperçut, comme une vision, le canot qui descendait silencieusement le courant: les silhouettes des rameurs se dessinèrent fantastiquement dans l'ombre.
Malheureusement, tout préoccupé de surveiller cette menaçante apparition, il posa sans précaution le pied sur une branche qui se cassa avec un bruit sec. Aussitôt il remarqua que le jeu des avirons cessa tout-à-coup; évidemment, les ennemis écoutaient.
—Holà! Hé! cria le gros Français, au bout de quelques instants d'attente.
—Hé! Ho! riposta Basil; eh! bien! Qu'est-ce que c'est?
—Ah! c'est vous? reprit l'autre.
Sa voix résonnait comme le hurlement du limier qui retrouve une piste perdue.
—Je suis assez porté à le croire! dit Basil avec une intonation railleuse.
—Comment vous êtes-vous donc échappé?
—Ah! ah! ah! J'avais besoin de me dégourdir les jambes.
Le Forestier entendit son interlocuteur dire quelques mots en Français à ses compagnons; mais il ne put les comprendre. Néanmoins, son œil exercé reconnut que le canot s'approchait de lui, tout doucement, avec une lenteur calculée, mais d'une façon sensible.
Cette fois, bien fin aurait été celui qui l'aurait surpris hors de garde; pourtant il resta immobile, tout disposé à continuer cette piquante conversation.
—Très-bien, mon bon petit ami, reprit le Français, qui parlait pour distraire l'attention de son ex-prisonnier; très-bien! votre évasion a été supérieurement exécutée: toutefois, je suis chagrin de vous avoir perdu.
—Je n'en doute pas. Et… n'aimeriez-vous pas me reprendre?
—Ah! ah! vous faites le farceur! Eh bien! j'aime les gens facétieux comme vous: si vous voulez vous joindre à nous, vous pourrez être assuré d'une bonne et honorable réception: en outre on vous comptera quelques poignées d'espèces sonnantes; là!… une belle somme ronde!—Hein? Qu'en dites-vous?…
—Il n'y a pas moyen: excusez-moi.—Bonsoir! votre canot a une manière d'approcher qui ne me va pas. Je déteste les familiarités.
Au bruit de ses pas dans les broussailles, le Français fit feu sur lui; mais comme il tirait au jugé, sa balle, bien entendu, se perdit dans l'espace sans atteindre le but.
Veghte courut lestement l'espace d'un quart de mille, puis il s'arrêta pour écouter, suivant son usage. A son grand étonnement, il entendit le Français et ses deux compagnons qui avaient sauté à terre et le poursuivaient.
—Bon! nous allons rire! murmura-t-il avec le plus grand sang-froid; je suis sur mon terrain, dans la forêt: ça me connaît, tous ces fourrés, tous ces arbres, toutes ces ronces. Ici, je ne crains personne. Si seulement j'avais un grain de poudre sèche je me mettrais à l'affût et ce serait le gibier qui abattrait les chasseurs!… une bonne farce vraiment!… mais mes pauvres pistolets sont trempés; je suis sûr que leur contenu est liquide et pourrait figurer convenablement dans l'écritoire de Joë Smith Ferguson, le maître d'école.—Hé! hop!… aho!… les autres! cria-t-il en changeant rapidement de direction après chaque cri.
Son audace le servit au delà de toute espérance: au bout d'un quart d'heure, de défaut en défaut, ses adversaires avaient fini par prendre la plus fausse direction possible; ils couraient en lui tournant le dos.
Mais Basil leur réservait une autre tribulation. Faisant un circuit rapide, il revint au creek et en atteignit les rives à environ cent pas de l'endroit où ils avaient amarré leur canot. Basil eut bientôt fait de le découvrir; il sauta dedans, s'y installa avec délices, et se mit à descendre allègrement le cours du fleuve.
—Par ma foi! se dit-il, voilà ce que j'appelle un trait de génie. Il n'y a qu'un américain, un Yankee! comme ils disent, pour jouer ces tours-là! Mon gros ami le Français n'aurait pas eu pareille imagination. Oh! quelle figure il va faire quand il s'apercevra que moi—Basil Veghte, son ex-prisonnier—j'ai capturé son canot, et que je m'en sers pour faire une petite promenade sur l'eau.
La jubilation du Forestier était si grande qu'il ne put résister au plaisir d'exécuter quelques appels tyroliens: les échos du lac Érié s'acquittèrent fidèlement de leur mission en portant ces roulades agaçantes jusqu'aux oreilles des poursuivants.
Le gros Français furieux et las de ses inutiles recherches, flaira une nouvelle mystification et accourut sur le bord du torrent qui, en cet endroit avait une grande largeur.
Il aperçut avec rage son embarcation glissant mollement le long du rivage opposé. Alors eut lieu un dialogue comique et tel que jamais, sans doute, les bois de ces parages n'en avaient entendu.
—Ohé! hurla le géant d'une voix formidable.
Malheureusement, ou heureusement, la rivière était fort large, Veghte se trouvait hors de portée de fusil. Néanmoins, par mesure de précaution, il rasa la rive dans l'ombre de laquelle il disparaissait presque.
—Hé! ho! hé! répondit-il; qu'est-ce qu'il y a encore? qui m'appelle?
—Que faites-vous de notre canot?
—Oh! presque rien! une petite promenade jusqu'à Presqu'île.
—De quel droit agissez-vous ainsi! Gredin, votre conduite est infâme! ce canot nous appartient!
—Hélas! je m'en doute bien! mais je suis forcé… je ne peux me dispenser.
—Enfin vous n'êtes qu'un coquin et un filou! Nous ne vous avons pas dépouillé, nous!
—Écoutez, Français chéri! je suis venu dans ce canot, n'est-ce pas?… Y suis-je venu?
—Oui, sans doute! Eh bien! après?
—Comprenez! je m'en vais comme je suis venu!
—C'est une honte! et ces gens là se disent civilisés!
—Bah! nous sommes en plein pays sauvage; loin de la civilisation! Faites-en provision pour vous, si ça vous fait plaisir. Et si vous voulez me revoir, venez faire un petit tour jusqu'à Presqu'île. Bonsoir! adieu!
—Va! sauve-toi! Yankee du diable! nous y serons trop tôt pour toi!
Tels furent les touchants adieux qui terminèrent la conversation.
Basil n'en écouta pas davantage, et fit voler sa légère embarcation comme une flèche.
Le temps pressait, l'orage depuis si longtemps amoncelé sur le fort, allait éclater; le danger était proche. Il s'agissait d'avertir ses braves défenseurs; et comme on était dans la saison où les nuits sont les plus courtes, il n'y avait pas un moment à perdre pour arriver avant le jour.
Basil mit donc en œuvre toute son énergie et fit force de rames afin de traverser rapidement l'espace qui le séparait du fort.
Un autre motif le poussait à faire diligence; ceux qui l'avaient déjà capturé une fois pouvaient fort bien se remettre à sa poursuite, le gagner de vitesse en raison de ce qu'ils étaient deux rameurs contre un, l'atteindre avant son arrivée.
Ce n'était pas tout encore; le lac était couvert d'ennemis, leur rencontre pouvait fort bien être appréhendée.
Tout plein de ces préoccupations, Veghte ramait avec ardeur, suivant la ligne la plus droite et prêtant fièvreusement l'oreille au moindre bruit.
Ses appréhensions ne tardèrent pas à être justifiées: à peine avait-il fait un demi-mille qu'il entendit un bruit d'avirons. Il fit halte sur le champ, et au bout d'une seconde, il vit passer un grand canot plein de monde. Le Forestier recula en silence, courbé dans sa petite barque de manière à être aussi invisible que possible; heureusement ses mortels ennemis passèrent sans le voir et disparurent dans l'ombre.
Basil respira et reprit sa course à force de bras: mais le trajet était plus long qu'il ne l'avait pensé. Au bout d'un certain temps il fut obligé de se reposer. Pendant cette halte, ses regards, toujours occupés à sonder l'espace, aperçurent vers l'orient une teinte pourprée semblable à l'aurore; au bout de quelques minutes la lune se montra, pâle et voilée il est vrai, mais répandant assez de clarté dans l'atmosphère, pour que son apparition fût dangereuse et inopportune à tous les points de vue.
Tout-à-coup Basil fut tiré de sa rêverie par un nouveau bruit de rames: à cette alerte un frisson d'alarme le traversa; évidemment ses premiers adversaires l'avaient découvert. Avec ce clair de lune intempestif il devenait impossible de se cacher dans l'obscurité; le moindre objet apparaissait sur les eaux du lac comme une tache sur un miroir.
Quoiqu'il pût arriver, le Forestier se tenait prêt; mais, à son grand étonnement, le bruit des avirons cessa. Bientôt il put distinguer dans le creux des vagues un tout petit canot qui, évidemment, n'avait rien de commun avec la grande embarcation: mais qui était-il, ami ou ennemi?
Les deux barques restèrent immobiles, s'observant réciproquement: Cette situation ne pouvait durer longtemps; Veghte se remit à jouer doucement de l'aviron, épiant toujours l'apparition suspecte.
—Voilà une affaire que j'appelle curieuse, murmura-t-il, en cadençant ses mouvements de façon à ne pas même rider la face de l'eau: Il y a quelqu'un dans cette coquille de noix, je vois sa tête. Nous nous épions mutuellement, c'est certain. Si c'est un ennemi, qu'il m'aborde donc ce sera bientôt réglé. Si c'est un ami ou un indifférent, qu'il me laisse tranquille! je n'ai pas de temps à perdre en conversation.
Tout en monologuant ainsi, Basil avait mis son canot en mouvement: mais il n'avait pas fait deux brasses que l'autre l'imita et se maintint à la même distance, marchant parallèlement avec lui.
—Ah! ah! c'est votre idée d'aller en avant; grommela-t-il, comme si l'indiscret poursuivant eût pu l'entendre.—C'est une main de Peau-Rouge qui manœuvre ce canot, ajouta-t-il; je ne serais pas capable de pagayer avec cette précision.
Cependant il fallait prendre un parti et se débarrasser de l'importun. Basil réunit toutes ses forces et lança son canot comme une flèche.
Alors une lutte de vitesse s'engagea.
D'abord le Forestier prit l'avance; mais peu après son adversaire gagna de vitesse, l'espace qui les séparait diminua d'une façon sensible; Veghte eut beau faire, il ne put distancer l'autre.
—C'est encore une chose curieuse! murmura-t-il en ployant et déployant ses bras comme des ressorts d'acier sur les avirons; je commence à croire que j'ai oublié de ramer; en voilà un qui me passe devant d'une façon humiliante. Ah! Peau-Rouge! Peau-Rouge! je vous reconnais à cela! Il n'y a pas un blanc qui fut capable de me battre ainsi.
Cependant, sans se décourager, Basil essaya mille ruses pour dérouter l'autre; tout fut inutile; l'espace resta le même entre les deux canots: on aurait dit que le même fil les conduisait ensemble.
Enfin le rivage de Presqu'île apparut: Veghte se courba en furieux sur ses avirons; bientôt la proue de son esquif vint s'enfoncer dans le sable au milieu des lames bouillonnantes. Le Forestier baigné de sueur, sauta sur la rive; il regarda derrière lui, le canot acharné se balançait à proximité, d'un air observateur.
Les premières lueurs de l'aurore se montraient au levant lorsque Basil toucha terre. Naturellement il était fort pressé de gagner le fort et de communiquer au commandant Christie toutes ses découvertes et ses aventures de la nuit: néanmoins, avant de quitter le bord du lac et de s'engager dans le chemin creux conduisant à la citadelle, le Forestier inspecta les alentours et prêta une oreille attentive pour s'assurer de l'absence de tout danger.
A ce moment un léger bruit de pas se fit entendre et une forme humaine apparut dans la brume matinale.
—Qui va là! fit-il d'une voix rude, bien déterminé à ne pas retomber dans les péripéties de la la nuit précédente.
L'ombre ne répondit rien, mais continua de s'avancer; alors le Forestier étonné reconnut que c'était une femme.
—Qui êtes-vous? que voulez-vous? répéta-t-il sur un ton menaçant.
—Mariami! fut-il répondu par la voix douce et gutturale d'une indienne.
—Par ma foi! les femmes sont d'étranges choses! s'écria Veghte en reconnaissant la jeune fille sauvage qu'il avait sauvée l'hiver précédent. Mais,… je vous croyais morte? ajouta-t-il.
Elle ne répondit rien, mais lui fit signe de le suivre. Il hésita un moment, plein de méfiance, car il savait les Indiens capables de toutes les ruses imaginables pour attirer les Blancs dans un piége et les y faire périr.
Enfin, la curiosité l'emporta; il ne pouvait admettre que cette gracieuse enfant fût capable de méditer une trahison, il accompagna la jeune fille.
Elle le conduisit sur la lisière du bois à peu de distance du rivage. Là il aperçut dans une dépression de terrain les cendres éteintes d'un feu de campement.
—Oh! oh! qu'est-ce? demanda-t-il avec un bond de surprise.
Apparemment elle ne pouvait parler anglais; mais elle eut recours à la pantomime. A ses allures, Basil reconnut qu'il n'y avait dans le voisinage aucun ennemi à craindre: ses défiances cessèrent, surtout lorsque son oreille et ses yeux vigilants eurent vérifié les alentours.
Après avoir fait comprendre par différents gestes qu'une troupe nombreuse avait bivouaqué en ce lieu, la nuit précédente, et ensuite avait gagné le lac, la jeune indienne étendit la main vers le fort, avec un mouvement d'alarme, et dit à voix Lasse:
—Injin! French! (Indiens! Français!)
Il n'en fallait pas davantage pour convaincre Basil de l'imminence des périls qui menaçaient Presqu'île: il hocha affirmativement la tête pour exprimer qu'il comprenait parfaitement.
Mais l'Indienne n'avait pas fini ses révélations; elle posa le bout de son doigt sur la poitrine du Forestier en imitant l'acte d'un guerrier donnant un coup de poignard.
—Yengese dead! (L'anglais tué!) ajouta-t-elle en fermant les yeux d'un air de commisération.
—Moi aussi?… bon! nous verrons ça! répondit Veghte sans pouvoir réprimer un moment d'inquiétude.
Alors la jeune fille entreprit une autre démonstration à laquelle Veghte ne put rien comprendre: puis, tout à coup, elle s'arrêta, prêta l'oreille à un bruit qu'elle seule pouvait percevoir, et lui fit impérieusement signe de s'en aller.
Le Forestier ne se le fit pas dire deux fois et partit d'autant plus vite qu'il éprouvait un singulier malaise en présence de cette étrange créature.
—Les femmes sont de bizarres choses! murmurait-il en s'éloignant à grands pas.