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Les français au pôle Nord

Chapter 11: IX
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About This Book

Le récit s'ouvre sur un congrès géographique où débats et rivalités conduisent à la décision d'entreprendre une expédition polaire; il suit la préparation et la traversée en mer d'un groupe de voyageurs, mêlant discours savants, sentiment patriotique et esprit d'émulation. La narration décrit la vie à bord, les manœuvres nautiques, l'émerveillement et l'appréhension devant les immenses glaces et icebergs, l'enthousiasme scientifique de quelques membres, ainsi que les escales, les difficultés rencontrées et les observations naturalistes accumulées à mesure que le navire progresse vers les hautes latitudes.

«Troun de l'air! Un ours!».

«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre!

—Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y n'sera pas devenu descente de lit.

«Hardi! les chiens... hardi!»

Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement. Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.

IX

Plaie ancienne.—Le projectile.—Emotion du capitaine en reconnaissant une balle de fusil Mauser.—Fantaisie gastronomique.—Ingestion d'un gilet de flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ précipité.—Difficiles manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks provisoires.—Les gaietés d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays des glaces.—Dans le canal de Kennedy.—Un pavillon flotte sur Fort-Conger!

Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire prudence.

En un clin d'œil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord.

L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés infinies. A chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents.

Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible envoyée par le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse le crâne.

La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes.

Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, pour le voir de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille.

Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable maigreur. Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables saillies à travers la fourrure.

«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif.

La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui occupe l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance. Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille.

«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le docteur sans la moindre hésitation.

—Ancienne?

—Datant au plus de huit jours.

—La balle est-elle sortie?

—Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture.

«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute qu'elle soit ressortie par le trou d'entrée.

—Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas?

—Rien de plus facile.»

Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot, désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il présente au capitaine.

Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit.

«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant n'indique pas trace d'émotion.

«Je sais... ce que je voulais savoir.»

Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages, monologue:

«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur phénoménale de ce pirate arctique, je serais capable de le plaindre.

«En voilà un qui a dû faire carême!

«Mais rengainons notre pitié.

«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et autres bandits ejusdem farinæ...

«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro dans lequel il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir son sang.

«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont il a les approches sournoises et les appétits insatiables.

«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de rennes sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance, monsieur gaspille!...

«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre!

«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui dépassent la bonne mesure de dix centimètres.

«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant, les phoques eux-mêmes...

«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la souplesse et l'agilité féline.

«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des glaciers à pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les œufs avec une sensualité gloutonne!

«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec sa fourrure imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et ses dents.

«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie.

«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher!

—Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à en juger par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule blessure.

—Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours polaire.

«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où le menu fait défaut.

«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas moins assujetti à de dures privations.

«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, alors qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire soigné pour se refaire.

«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes.

«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries d'Islande, un ours qui avait absorbé un soulier de matelot.

«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...

«Tiens!...

«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...»

Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale.

Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, enroulée sur elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord impossible de préciser la nature.

On dirait de l'étoffe.

Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé.

Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un fou rire.

«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces mécréants est le réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en main la preuve de mon affirmation.

—Qu'y a-t-il, mon cher docteur?

—Capitaine, je vous le donne en mille.

—J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier intrigué.

—Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de l'éclectisme professé par eux en matière d'alimentation.

«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par devant témoins, de l'appareil digestif du sire.

—Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi.

—En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là!...

«Quelque rebut abandonné par un baleinier.»

Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la présence de deux lettres brodées au petit point et dit au docteur:

«Veuillez couper cette marque et me la donner.

«Maintenant, rentrons à bord.

«J'appareille aussitôt la machine en pression.»

Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et suit l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête.

«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je préfère vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici quarante-huit heures.

—Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de cette loque puisse vous...

—M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas.

—Vous!... un homme comme vous!

—Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse...

—Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident qui nous occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.

—Docteur, savez-vous l'allemand?

—Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte.

—Assez pour le lire, cependant.

—Sans doute.

—Voyez ces deux lettres.

—Tiens!... des caractères gothiques...

«Un F et un S majuscules...

—Parfaitement.

«Et vous pouvez ajouter, des capitales allemandes...

«Vous entendez bien: allemandes!

—C'est indubitable.

«Mais, qu'est-ce que cela prouve?

—Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours?

—Une balle... quelconque.

—Une balle de fusil Mauser, docteur!

«Une balle allemande!

—Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage?

—Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu.

«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui l'a produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours, mourant de faim, rôdait autour d'un campement.

«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a englouti avec sa voracité d'affamé...

«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.

«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal grièvement blessé...

«Maintenant, concluez!

—Diable!

—Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui ressemble à une fuite...

—Oh!... à une fuite... en avant!

—Je l'entends bien ainsi.

«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée.

«Pensez donc, s'il était là!... lui!...

«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais quel artifice diabolique...»


Une heure après, la Gallia quittait l'abri protecteur de Port-Foulque et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces désarticulées par l'ouragan.

On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de toute grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des pierres.

A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. On ne compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant.

De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale du détroit de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim, à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une effroyable agonie, les Affamés du Pôle Nord, dont M. W. de Fonvielle a raconté les tortures.

Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le courant, la Gallia pénètre dans la baie de Buchanan, contourne l'île Bache, et perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui écraseraient la Gallia comme une noisette.

Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, supposons, cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, la glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité assez vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock, un bassin analogue aux formes à radoub, dans lequel le navire attend le passage de l'iceberg.

Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, quelque minime que soit ce résultat.

Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette se trouve en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des glaces qui les recouvrent.

La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La route suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée.

C'est là, en effet, le propre de cette navigation, d'être modifiée sans cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, par le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la région de fond en comble.

Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée antérieurement et relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs.

Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours désespérants après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! Que d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour s'insinuer!

Le chenal enfin trouvé—une vraie gorge d'enfer—la présence d'icebergs, venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation des docks dans la glace fixe.

Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la menace perpétuelle d'être bloqué, la Gallia contourne la petite baie d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de Dobbin.

Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares, constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est réellement de quatre cent vingt-sept mètres. Mais, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de Gibraltar.

On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse renaissantes affecteraient le moral de l'équipage.

Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont témoigné plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident.

On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français dont la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos.

Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais à épuiser son répertoire.

Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit chauffeur grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de leurs travaux—ce qu'il appelle turbiner pour son agrément—et les égaye par ses refrains ou par ses farces.

Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté.

Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, du jour où celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché.

Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit Marche-à-Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie.

Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois bien amusantes, comme on va le voir.

La Gallia flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes scintillent sous un soleil aveuglant.

«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en place repos!

«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises.

—C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore la musique.

—Parbleu!

—Et de Paris?... dans quel théâtre!

—Dans tous les théâtres!

«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une affiche avec ce mot: Relâche, ça veut dire qu'on joue la fameuse pièce intitulée: Relâche ou repos des banquettes...

—Mais tu viens de dire: banquises!

—C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les banquises.

—Comprends pas, et toi, Nick?

—Moi, si! répond imperturbablement Nick.

—La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on se croirait à Venise.

—Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que c'était un pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les Amériques... sais pas au juste.

—Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est.

Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et d'une étendue remarquable:

Ah! que Venise est belle
Et ses accents joyeux;
Son palais étincelle
Le soir de mille feux...

«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick.

«La suite... la suite...

—Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, quoique Normand.

«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise.

—Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où sommes-nous, ici?

—Dans le plein pays des glaces, nom de d'là?

—Juste!

«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque Venise est positivement le pays des glaces

L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un iceberg qui se montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte.

L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au milieu de la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures auparavant par la Gallia.

Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, qui forme la pointe méridionale de la baie de Scoresby.

La Gallia franchit le quatre-vingtième parallèle!

Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet.

Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy.

Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu près libre, du moins dans sa partie centrale.

Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de cette absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy, relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid atteint −50°.

Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison des difficultés terribles surmontées antérieurement par la Gallia.

A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a pas jugé à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres.

Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont destinés à subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les glaces, jusqu'aux établissements danois.

Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de glace de façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement d'un cairn ou signal de pierres amoncelées régulièrement, pour bien en reconnaître l'emplacement.

Le capitaine de la Gallia, négligeant cette sage prévoyance, est-il si absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir par une autre voie?

C'est ce que l'avenir pourra seul révéler.

Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, reconnaît au passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay.

C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de Karl-Ritter où s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe.

Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin.

En face, on aperçoit la baie de la Discovery, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur prodigieuse.

Au fond du havre se trouve, par 81° 44′ de latitude Nord, et 64° 45′ Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.

D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le récit abrégé de leurs travaux.

Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible distance de la côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été touchés depuis le mois d'août 1883.

Le signal de pierres est aussitôt découvert.

Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date: 21 juin 1887.

Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate que, par un hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du Soleil et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter Fort-Conger traverse son esprit.

L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que le Proteus, portant la mission Greely, avait mis sept jours à aborder!

La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à l'explorateur.

Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le massif bâtiment, tout noir de goudron.

Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit.

Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon!

X

L'expédition Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon allemand.—Le salut.—Gaule et Germanie.—Le capitaine Vogel.—Pourquoi la Germania est en avance d'une année.—Savants et industriels.—Exploration et pêche à la baleine.—En enfants perdus.—Toujours en avant!—Approvisionnement de charbon.—Traces du passage de Pregel.—Pourquoi la Gallia oblique vers l'Est.—Le tombeau du capitaine Hall.

La mémorable expédition du lieutenant américain Greely [5], très bien conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le début les ressources lui firent défaut.

On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par le ministère Blaine.

C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put arracher, au vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au minimum.

Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall, ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul, comme le second.

On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, avec la plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel.

Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace, en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars! réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de toute sorte.

Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non seulement le confort, mais encore l'essentiel.

C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de navire pour hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur Conger.

Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés, n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement?

Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur pénurie, firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la redoutable et mystérieuse voie polaire!

Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie aidant, lors des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de Lady-Franklin.

Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans la parole donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer Proteus.

Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur offrait, pour une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de Camp-Clay.

Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois mètres et demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.

A tel point, que quand après cinq années entières la Gallia vient s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en excellent état.

Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, montre clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il est matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la goélette à la baie Lady-Franklin.

Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande noire en haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de loin.

Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande!

Plus de doute! le capitaine de la Gallia vient de perdre la première partie!...

«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste immobile.

«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la grande!...

«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!»

A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que par trois fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie.

«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis longtemps est édifié sur la politesse teutonne.

«N'importe!

«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu conformément au code international.

«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!»

Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine descendant sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder, vers Fort-Conger.

La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme blond, le nez harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au dehors, en saluant militairement.

«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité.

«Soyez le bienvenu.

—Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de rencontrer pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal concurrent.

«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel.

—Je suis, en effet, second capitaine de la Germania, équipée pour l'exploration dont M. Pregel est le chef.

«Mon nom est Frédéric Vogel.

—Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la Gallia, partie de France pour explorer les régions hyperboréennes.

«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette expédition à laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an.

—Notre chef ne nous en a point fait mystère.

«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de nous mesurer avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant irrésistible.

—Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé depuis notre défi.

«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée.

«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux pour être digne de tels adversaires.»

Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes étaient rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au temps de Greely, mais encombré de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine.

Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et parfaitement correcte chez le Français.

Puis la conversation continua entre les deux capitaines.

Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia volontiers d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la Germania de gagner une année entière.

Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, Pregel, sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.

Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde savant, fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en œuvre et très à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un crédit considérable.

Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven où il savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il affréta l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce bâtiment, un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison, complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un temps si précieux, au sortir de l'hiver.

Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, aguerris déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux géographiques.

Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne d'huile entrerait en déduction de ces frais.

Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très pratique!

Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de Germania, peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi, parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule.

Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la Germania appareillait à la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une destination inconnue.

A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec les ingénieurs de la maison Normand les plans de la future Gallia!

La traversée fut rude pour la Germania qui mit près de six semaines à atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies.

Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement approvisionné. Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier, qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que le navire chercherait, non loin de là, une bonne station.

Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en traîneau, avec ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté des résultats.

Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin d'avril 1887 les explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille.

Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une chaloupe à vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces, avait commencé la pêche.

Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait déjà plus qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures.

«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le deuxième retour de la Germania, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette année sa campagne de pêche.

«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier traîneau, et nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.

«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.

«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu et pour la patrie!»

Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans inquiétude en entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait.

Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de ne pas remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux apportés d'Europe.

Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, et avec les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant.

«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul avec son chef.

«Mauvaises, n'est-ce pas?

«Mais qu'importe!

—Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la rencontre.

«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, et de regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme sérieusement compromise.

—Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de provenance allemande étaient réelles.

—Absolument!

—Et vous avez revu votre rival?

—Un de ses lieutenants.

«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.

—Et cela ne vous inquiète pas?

—En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à dédaigner, loin de là.

—Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.

—Reste à savoir comment elle sera employée.

«Jusqu'à présent la mise en œuvre des moyens d'action me rassure; car j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant opiniâtrement les sentiers battus.

—Des hommes à système et à formule...

«Tant mieux! l'imprévu les déroute.

—Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!

«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas tous les atomes des forces dépensées!

«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent, hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!

«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'à ce jour.

«Tandis que nous, docteur...

—Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants perdus... à la française!

—Et tant que subsistera une planche de la Gallia, tant qu'un homme restera debout, tant qu'une pulsation battra au cœur du dernier d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!

«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus puissantes individualités: en retraite!

—Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.

—Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne s'est avancé.

—Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'Alert, par 82° 24′, et nous sommes déjà par 81° 44′.

—Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.

«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»

Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense radeau de glace, la Gallia suivit à peu près la route de l'Alert, cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, d'immenses dépôts de charbon de terre.

Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de Kennedy.

Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches de lignite[6] placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de huit mètres.

Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.

Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à bord une cargaison complète du précieux combustible.

Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.

Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits actuels.

En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.

Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers, des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de conifères!

Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.

Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins intéressé par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille prosaïquement le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait quelque chose.

Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.

Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.

Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc carbonifère...

La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, reprit son envolée vers le Nord.

On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers l'extrême Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut définitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875.

Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais, d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le point où le Polaris hiverna en 1872.

Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en s'infléchissant au point d'hivernage de l'Alert, se dirige d'Est en Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.

Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan Paléocrystique.

Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23′ et entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression Nord-Est des Terres de Grant?

Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20′ 23″. Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3′ vers le pôle.

Le capitaine de la Gallia espérait donc, et selon toute probabilité, trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.

Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.

La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du Polaris, bien reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié détruit.

La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon état. L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.

Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.

Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est appuyé le support qui maintient la planche.

L'inscription, très lisible, est ainsi conçue: