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Les français au pôle Nord

Chapter 16: I
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About This Book

Le récit s'ouvre sur un congrès géographique où débats et rivalités conduisent à la décision d'entreprendre une expédition polaire; il suit la préparation et la traversée en mer d'un groupe de voyageurs, mêlant discours savants, sentiment patriotique et esprit d'émulation. La narration décrit la vie à bord, les manœuvres nautiques, l'émerveillement et l'appréhension devant les immenses glaces et icebergs, l'enthousiasme scientifique de quelques membres, ainsi que les escales, les difficultés rencontrées et les observations naturalistes accumulées à mesure que le navire progresse vers les hautes latitudes.

Le navire se montre soudain...

Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» accueille la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue.

Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant:

«Vive le capitaine!...»

En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence.

D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, nonobstant le respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au capitaine, à la découverte du Pôle!

Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le piano. Il y a une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa romance.

Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a fort à faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect pour la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique.

Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le Parisien chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa célébrité.

Applaudi à tout rompre par des mains endurcies au contact des amarres goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de Rigoletto:

Comme la plume au vent
Femme est volage;
Et bien peu sage
Qui s'y fie un instant.

«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!...

«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.

«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.»

Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en langage vulgaire.

«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter.

«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière dramatique.

—Raconte voir!

—J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la bonne ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là, le rôle du duc de Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...»

«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de sifflets!...

«Pétard, quelle averse!

«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande joie des copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four.

«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je réussis... à trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements.

«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais même pas saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé.

«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients qui sous mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à bord d'un transatlantique pour payer mon passage.

«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et je ne m'en repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement, mais de tout cœur, à l'œuvre de notre vaillant capitaine.

«Voilà mon histoire.»

Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui du virtuose.

Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais qui fut applaudie de confiance.

Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles d'exciter la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume.

Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton aux baraques foraines, fit mouche à tout coup.

Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, Fritz Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au navire allemand, immobile au bord de la banquise.

Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie récente. La veille, en voyant arriver la Germania, il avait, de colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de malheur.

«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine, et prends patience, en attendant la revanche.

—C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte.

—La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète.

—Eh bien! alors, revanche

DEUXIÈME PARTIE

L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID


I

Lumière sans chaleur.—Comment le capitaine veut couper la banquise.—La scie.—Une découverte française.—Transport des forces par l'électricité.—La réversibilité des machines dynamo-électriques.—Organisation de l'appareil.—Les quinze premiers mètres.—En conseil.—Encore la dynamite.—Rudes labeurs.—Fureur d'un Alsacien.—Deux intrus.—Proposition des officiers de la Germania.—Refus formel.

Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante.

A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, tant sa permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des torrents d'éblouissantes lueurs.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et flamboie.

Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à peine interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa lugubre physionomie.

Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse impression d'une chose morte.

Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux jaseurs, point d'insectes bourdonnants.

Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant rigides et moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours, le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque.

C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et non de chaleur.

En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions boréales sur lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas.

Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de la zone tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des froids mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire.

Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce faux-semblant d'existence.

Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie!

Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter, s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.

En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière avec cet élan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument.

Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs.

Les marins de la Gallia sont à l'œuvre, pendant que ceux de la Germania, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent stupéfaits.

La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend le capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien! profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal. C'est-à-dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois kilomètres de glace.

C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas?

Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, une surface unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack proprement dit.

Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un tel projet qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun s'est mis à la besogne, bravement.

Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en réquisition. Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots. Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au fur et à mesure de son exécution, la Gallia.

Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer. L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant.

La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi doit être réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que devant urgence absolue.

Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense donc employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à la main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif.

Le capitaine veut tout simplement couper la banquise à la scie.

Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack de la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur.

Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du navire.

La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze, vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment.

Comment actionner, à pareille distance, un tel engin?

Au moyen de l'électricité, parbleu!

L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un éminent ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 la transmission des forces par l'électricité.

A ce propos, une petite digression est ici nécessaire.

La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle vous donnera du mouvement.

On donne à cette propriété le nom de réversibilité, parce que les machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, peuvent transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement l'électricité en travail mécanique.

Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un moteur quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine quantité d'électricité; d'où son nom de génératrice.

Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite réceptrice, s'empare de l'électricité à elle transmise par le fil conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par le moteur.

De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent chevaux, cette force, transformée en électricité par la génératrice, et transportée sous cet état, jusqu'à la réceptrice, redevient force, ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque [7].

Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se produit, avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore trente à trente-deux pour cent.

Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi une force, quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une dépêche, à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus!

En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps d'énormes barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la découverte de notre éminent compatriote.

Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle ne pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint considérable.

Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez, susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de six chevaux, à telle ou telle distance.

Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux auxiliaires.

Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter l'arbre de couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous une couche de gutta-percha les fait communiquer.

En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, toutefois, que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire.

Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir simultanément, il est d'une extrême simplicité.

L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre d'acier, fixé au sommet des deux scies.

Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque sans frottements.

Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient de se plier et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et leur donner une rigidité suffisante.

Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.

Là-bas, à bord de la Germania toujours immobile et rogue comme un factionnaire prussien, on braque sur la Gallia une batterie de lorgnettes.

Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité déçue, car la première journée—c'est-à-dire ce qu'on appelle journée là-bas pendant l'été où il n'y a pas de nuit—se passe en préparatifs accomplis avec une hâte fiévreuse.

Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures.

Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion assuré par des poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant, sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres.

Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec une singulière aisance.

Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les édifie complètement.

Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de l'engin qu'ils viennent d'improviser!

«Mâtin de nom de d'là! comme ça mord!... s'écrie Constant Guignard.

—Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» opine gravement son compatriote Courapied dit Marche-à-Terre.

Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de quinze mètres.

«Stop!» commande le capitaine.

Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans la direction de l'appareil.

Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à permettre à la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde fois le commandement de: Stop!

Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au premier trait de scie, et achever la section entière du bloc.

Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention de tous les instants et une précision absolue.

En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour qu'elle morde efficacement.

Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les bigues, il faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un apprentissage complet à improviser.

Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et quatre d'épaisseur est détaché.

Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, mesurant plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités.

«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir son idée.»

Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix.

Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à se tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre, tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur.

«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule.

—Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut donner au canal une largeur double.

—Vingt-cinq mètres au lieu de douze.

—De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords pourra laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières.

—J'y ai pensé.

«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée latéralement par les deux tronçons de la banquise.

«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler.

—Diable! Je n'avais pas songé à cela.

—Et vous, docteur?

—Moi, je me réserve.

—Et vous, Vavasseur?

—Moi aussi, capitaine.

—Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je crois, recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs.

«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne gêneront peut-être pas trop la marche du navire.

«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité relative des hommes et des appareils le rende périlleux.

—C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et le lieutenant.

—A moins que... ajoute le capitaine.

«Eh! oui... c'est cela!

—Vous avez trouvé?

—Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à toutes les exigences.

«Je veux vous en laisser la surprise.

«Pour l'instant, essayons de la dynamite.»

Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent forés et chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice.

L'explosion produisit bien moins d'effet que là-bas, à la baie de Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment moins compactes.

Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la goélette dut écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres.

Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était pas défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un approvisionnement suffisant.

Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne s'épaissirait pas, au centre.

Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine.

Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à ce point que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail acharné de seize heures.

Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné surtout la nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite l'entreprise.

Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomètres, il ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement. Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante mètres?

Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.

Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.

Il faut à tout prix gagner du temps.

En conséquence, le capitaine décide que les travaux continueront jusqu'à nouvel ordre, sans interruption.

Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le quart comme à bord.

C'est entendu.

Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant équipage, le chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.

Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux cent soixante-dix mètres!

Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!

Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des difficultés par la constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par la gaîté.

Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux, commencent peu à peu à donner signe de vie.

On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace, patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec leur immobilité des premiers jours.

Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les français travaillent à corps perdu.

«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mâche pas ses mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au milieu de nous.

«Ah! mais, minute!

—Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.

—Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...

«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.

—Diable! comme vous y allez!

—Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces corbeaux de Prusse...

«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.

«Tenez... quand je vous le disais...

—Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.

—Eh bien! ils ont du toupet.

«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les recevrais à coups de carabine!

—Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!

«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...

—A la bonne heure!

«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si rudement travaillé le cœur, dans des temps.

—Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...

«Ils abordent le capitaine.

Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adoptée généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages se sont approchés du commandant de la Gallia.

Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni à entamer des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend silencieusement.

«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous présenter le commandant de la Germania, herr capitaine Walther.

—Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier, sans même attendre un mot de politesse.

Heureux de faire votre connaissance...

«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»

Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.

Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air alléguant les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.

«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous serions désolés de vous causer le plus petit dérangement.

«Vous accomplissez là une œuvre de géant... une merveille d'audace et de patience...

—J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.

—Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre mérite.

«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas à la portée de tous.

—Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne réussirai pas?

—Dites plutôt que je le crains!

—Pas possible!

—Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou même de l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie si intrépidement ouverte...

—Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire «l'œuvre de géant»...

«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble... libre à vous de profiter de notre ouvrage.

—Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.

—Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que peut être un salaire.

—Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu imparfaitement ma pensée.

«En ma qualité d'étranger, la langue française a des subtilités qui m'échappent.

—Où voulez-vous en venir?

—A vous faire une proposition.

—Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?

—Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine, j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour aider le vôtre à couper le pack.

—Vos hommes!... avec les miens!...

«C'est impossible, monsieur.

—Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous serions là.

—Encore une fois, c'est impossible.

«Mon œuvre est et doit rester exclusivement française.

«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!

—Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous passerons quand même après vous.

—Je le répète, vous êtes libres.

—Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.

«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la Germania, en profiteriez-vous?

—Non!»

II

L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.—Sans-gêne allemand.—Ruse de guerre.—Pris au piège.—Abaissement de la température.—Pronostics fâcheux d'un hiver précoce.—Engelures.—Remède primitif et infaillible.—Expédition de chasse.—Meute sauvage.— Massacre.—Les bœufs musqués.—Moutons géants.—La curée chaude.—Abondance de vivres frais.—Heureux retour.

Le capitaine de la Gallia et son état-major admirent l'équipage dont la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque semaine—car le temps fuit avec rapidité—amènent leur contingent de fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une ténacité froide, acharnée.

Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...»

Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue, chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs énormes à travers les sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour être complète, exigerait une interminable description.

Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à s'élever de quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce point géographique perdu sur une mer gelée!

Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon qui ne descend jamais de la corne.

Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!

Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi prêcher par l'exemple!

Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.

Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!...

En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils n'arriveront pas les premiers!

Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met doublement en jeu l'honneur national.

Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de pareils efforts!

N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette audacieuse prise de possession amenait un conflit.

«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons du feu!...

«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de Brest! ça n'en est pas moins rasant.

—Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups de carabine!...

Que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups de carabine!...

—Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...

—L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.

—Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.

—Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.

«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...

—Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...

—Même à travers des lunettes vertes!

—Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.

—Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»

Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de l'équipage.

On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement ouverte.

En conséquence, la Germania quitta son ancrage et put, en moins de deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa rivale.

Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.

D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant soufflé du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de combler entièrement le chenal!

Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la Germania sans doute pour tout l'hiver!

Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait ses hommes pour lui ouvrir un passage!

Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression latérale des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci continuerait sa tâche.

Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut absolument interdite à la Germania, le capitaine d'Ambrieux, travaillé sans doute par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.

Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les bancs découpés à la scie.

Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock provisoire, dans lequel se rangea la Gallia, pour laisser passer le premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.

Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement en biseau, de façon à interrompre toute communication.

Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette manœuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à la mine.

Ils attendirent douze heures.

Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres, vinrent se buter au «bouchon».

Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds, surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la gelée, interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!

Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.

Aussi, quels lazzis, sur la Gallia, pendant que là-bas, sur la Germania, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin!

«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.

—Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au jugement dernier!

—Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien mise, sais-tu?

—Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!

—M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de l'hiver, ou je ne m'y connais plus.

—Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.

—Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons Français, et non pas pour le roi de Prusse.

—D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.

—J'te crois!

«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une guigne pas mûre.

—Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!

—Et puis les nuits allongent... y gèle!...

—Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...

—Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!

—Faudra voir.

—Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»

Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est commencé, les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour ainsi dire foudroyante.

Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.

Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de désolation.

Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre, c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.

Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si douces, sous notre zone tempérée.

Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent, sinistre.

La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle chaque nuit.

Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la période de beau temps devrait durer près de trois semaines.

Bref, tout annonce un hiver précoce!

Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la Gallia de fournir une égale somme de travail.

Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit, grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.

Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, commencent à être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour quelques-uns le repos absolu.

C'est que si le petit œdème phlegmoneux, connu sous le nom d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies demeurant longtemps incurables.

Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.

Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est le plus maltraité de tous.

Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.

Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la matière première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée, appliquée en compresses loco dolenti, et sans cesse renouvelée jusqu'à résolution de l'œdème.

Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la préparation n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.

Dans huit jours, les éclopés seront guéris.

Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des gens pressés.

Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent qu'il faut enrayer.

Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper, pour que la Gallia flotte sur les eaux libres!

D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'état de l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été. Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.

Peut-être! Sinon la Gallia restera, elle aussi, prisonnière jusqu'à la débâcle.

Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.

Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux bêtes, au garde-manger.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les traîneaux sont approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.

Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.

Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance!

On part, on est parti!

La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.

Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des vivres pour quatre jours.