Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches, une cavité bien abritée pour passer la nuit.
Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.
On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt à cent trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui se dressent à perte de vue dans le lointain.
Cette disposition permet à quelques représentants du règne végétal de croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses, des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du côté du Midi, mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules, qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur immaculée de l'interminable tapis.
Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.
Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques aspirations familières aux limiers.
Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un geste comique de dégoût, et s'écrie:
«En v'là une drôle d'idée, par exemple.
—Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.
«Oh! le sale!...
«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.
—Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la flore arctique.
«Alors, le gibier n'est pas loin!
—Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier?
—Mais, celui dont les laissées, comme on dit en vénerie, exhalent cette odeur.
«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!
—Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se pourlèche les babines et se frotte la panse.»
Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent la tête, pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un hurlement lointain.
«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris d'une meute!»
Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui d'un peloton de cavalerie.
«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.
«Lieutenant, ouvrez l'œil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire coup double.
«Visez au défaut de l'épaule.»
D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se font petits et tremblent de tous leurs membres.
Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.
Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des lévriers, en hurlant à pleine gorge.
La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis, le genou en terre, l'arme à l'épaule.
«Feu!» commande le docteur.
Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un désordre inouï au milieu du peloton.
«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.
—Mais, il y a des blessés! crie une voix.
«Deux!... trois... quatre...»
Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.
«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!
«Des loups chassant à courre... des...
—Des bœufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.
—Des bœufs musqués! mais ils sont énormes.
«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.»
Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupéfaits. Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils déchargeaient leurs armes.
Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.
Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige rougie de leur sang!
«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle bœufs musqués, sans doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le guide il mettait son nez dessus.
—Parfaitement vrai, mon brave!
—Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale d'Esquimau?
Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk s'est avancé vers un bœuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang tout chaud de l'animal.
«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.
—Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.
—Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!
«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.
«Si nous leur donnions la chasse!
—A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!
—Mais nos chiens!
—Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.
«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être transporté au navire.
—Vous avez pleinement raison, docteur.
«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos amis, là-bas!
—Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, maître Dumas.
—Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de foie sauté pour tout le monde.
«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il sera divin!
—Comme vous voudrez, mon brave.
«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre inspiration.»
De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande, selon l'expression du docteur.
Les bœufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de viscères tout chauds.
Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus, et naturellement les bœufs musqués font les frais de l'entretien.
«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord, impossible.
—Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.
«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.
«Aussi, un bœuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie, et souper d'un taillis.
—Et pendant l'hiver?
—Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les lichens.
—Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?
—Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.
«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que celle des bisons d'Amérique.
«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid de −40 degrés?
—C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici.
—Et même plus loin vers le pôle.
«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point favorables à leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà du soixante-dix-huitième degré!
—Ils doivent avoir pourtant des ennemis.
—A part les hommes, je ne vois guère que les loups.
—Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?
—Quelques nomades... au moins pendant l'été.
—Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.
—C'est que le bœuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.
«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le dépeint on ne peut mieux: ovibos moschatus.
«Ovibos: un mouton-bœuf!
—C'est juste; quoique l'épithète de moschatus, musqué, me semble un peu exagérée.
—Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.
«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.
—L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi prononcée que chez certains crocodiles.
—Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.
«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.
«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs poils, à queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?
«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est plutôt mouton que bœuf.
«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu, puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques, puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.
«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son squelette lui-même diffère essentiellement de celui du bœuf.»
... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant cette digression zoologique.
Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain matin.
Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, gavé à ne plus pouvoir respirer.
Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de l'ail libéralement prodigué.
Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons n'ont pas le droit de se montrer difficiles.
Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour qui s'opéra sans incident.
III
C'en est fait!
Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de −17° centigrades.
C'en est fait, l'hiver est commencé, la Gallia est captive.
En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.
Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La brutale inertie des choses les a vaincus.
Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus puissants, sont nécessairement limitées!
Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se préparent à subir sur place les rigueurs de l'hivernage.
La Gallia, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal, ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manœuvres, vergues, mâts, bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre d'un navire échoué là depuis des années.
A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne peut plus rien apercevoir. Pas même la Germania, immobilisée à deux encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a rendus égaux devant un même insuccès.
Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que l'expédition du chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des traîneaux presque vides. Les marins de la Gallia l'ont vu passer un matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce temps, il n'a pas donné signe de vie.
Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations forcées.
On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise. Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne se donne la peine d'approfondir.
Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en vue de l'hivernage vont continuer.
Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'élever, au nord de la Gallia, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le mortier.
Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables, vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.
Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des instruments, des éclats de voix des travailleurs.
On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.
«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.»
Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient.
«Branle-bas!» commande le capitaine.
Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se dégantent, pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.
Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles entassés comme des boulets dans un parc.
«Feu à volonté!»
Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous côtés, rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage barbu drôlement hérissé de givre.
«A toi, Bigorneau!
—Pan! dans l'œil, mon vieux Marche-à-Terre.
—Gare à ton nez, Guignard.
—A moi... touché!
—Sans rancune, hein!
—Comment donc, à ton service... eh, zou!»
Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.
«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»
Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.
Les cubes, équarris en un clin d'œil, sont roulés sous les bigues demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.
En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales et les projections de neige.
Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, étant terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement intérieur du vaisseau.
Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.
Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités destinées à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.
Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de la neige nouvellement tombée.
Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure également urgente.
La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait [8] fut abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de l'équipage.
Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.
Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à l'électricité, grâce aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entrée, celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de l'état-major.
Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 degrés centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et réciproquement.
En supposant à l'extérieur un froid de −45° ou de −50°, l'homme sortant du navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, susceptible de produire une congestion mortelle.
Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit établir au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques minutes, avant d'entrer ou de sortir.
La température de la tente se trouvant sensiblement plus élevée que celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.
C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.
Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'écluse.
Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint. Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique. Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le permettait, et les hamacs exposés à la gelée.
Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur de glace.
Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour résister aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.
Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation.
Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de graves maladies, notamment le scorbut.
Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur causée par le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il faut une grande force de caractère pour la secouer.
D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu, en cas d'indisposition ou de fatigue.
En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'eau froide, dans des tubs en caoutchouc disposés à la cuisine.
Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs chargés d'acide carbonique.
Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant le docteur ou un officier.
A midi, soupe au riz; lard et bœuf conservé, choux au vinaigre ou raifort comme hors-d'œuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou d'eau-de-vie.
Le soir, viande ou pemmican [9], légumes secs ou poisson, beurre, un verre de vin et thé bouillant à discrétion.
Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue, surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la rigueur du climat à un sédentarisme complet.
Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer un tel ordinaire.
«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et on s'empressera de vous l'accorder.
—Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'équipage.
«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.
—Non, mon garçon.
«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer, comme une machine soumise au tirage forcé.
—Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et les camarades non plus.
—Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous soyez bien édifiés.
«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?
«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et par cela même du mouvement?
—Du charbon, monsieur le docteur.
—Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?
—Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus considérable de chaleur.
—Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un mécanicien principal.
«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point, comparable à une machine à vapeur.
«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur.
«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et chimiquement identique.
«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la même chose.
«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.
«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa température qui est de 37°7 dixièmes.
«C'est compris, n'est-ce pas?
—C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un terrien pour ne pas saisir.
—Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur, de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre corps a besoin d'un supplément de carbone pour se maintenir à sa température.
«Sinon...
—La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.
—Parfaitement!
«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.
«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.
«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile ou de graisse.
—Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup, pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.
—Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver réduit.
«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au citron.
«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.
«Un mot encore.
«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en traîneau, une tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.
«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent intolérable.
«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le supporter.
«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.
«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.
«Du reste, le remède est pire que le mal.
«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu après le tourment de la soif.
«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec de la neige.
«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, préfèrent-ils s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.
«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?
«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez à merveille.»
Comme la température, au dehors, bien que très basse, est encore supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas encore astreints aux exercices forcés.
Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi l'action déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les immobilise près du calorifère.
Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne avec des promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles sont conviés les chiens.
Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et demi, pendant que le soleil clignote, là-bas, au-dessus des eaux libres encore, du moins en partie.
Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui les intéresse vivement.
Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées apparaissent ça et là, se rapprochent, se juxtaposent en festons déliés, mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte épaisse, une sorte de magma qui se solidifie en une croûte. Et, chose singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme une pellicule d'huile.
Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent peu à peu, la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive.
Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus courts. Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses, et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si fréquents parfois à l'époque des équinoxes.
Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la Gallia de son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait! les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir les surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat!
Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de pierre. Témoin les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le lieutenant Greely.
L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux?
Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre en place l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manœuvre qui exige la rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière.
C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation.
Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir appareiller, ou, tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé.
Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et opulent semis d'étoiles.
De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse par place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément.
Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile, tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond desquelles clapote l'eau glauque de l'océan.
C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus étranges et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine. Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves, déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement.
Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, jaillissent comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités, rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui, pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur le pont et l'effondrer sous sa masse.
En dépit de sa solidité éprouvée, la Gallia craque lugubrement. Les planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent, les bordages se bombent... Encore une pression et tout va voler en éclats.
Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe.
La Gallia, chargée de matières explosibles ou incendiaires, est comme un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel, qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée!
Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute, descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une catastrophe.
Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui deviendra peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est l'objet de transformations si brutales et si complètes, les remaniements qu'elle subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité.
Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, bientôt comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse glissant sur la déclivité, comme une avalanche...
... Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement nommée par Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos accompagné de l'infernale symphonie.
Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de salut impraticable.
Encore une fois, que faire?... que résoudre?
Contempler intrépidement le désastre, opposer un cœur impassible aux menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement...
IV
L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.
Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.
Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de glaçons par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus bruyants que dangereux, mais ininterrompus.
Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble travaillé par une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait frissonner et gémir lugubrement à toute minute.
Chacun, parmi les matelots de la Gallia sent qu'il y a un vague et inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.
Mais quoi?...
Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.
Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la matière, ils ont fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:
—C'est que ce qui est, doit être ainsi.
Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.
Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se lève-t-il plus à la même place?
Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de plus en plus vers l'Est.
Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche, mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?
Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de la gravitation.
Mais, alors!...
—Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est pas détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.
Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler en trois mots: Le pack dérive!
L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?... Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?...
Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).
Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la Gallia.
Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.
Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas là une façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait enchanté.
Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.
Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour la première fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand s'arrêtera ce mouvement de retraite.
Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa manière d'envisager les choses, l'événement du jour.
Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.
—Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.
«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!
«Encore une occasion de fichue!
«Qué que t'en dis, Guignard?
—Sûr! opine gravement le matelot normand.
—Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire...
«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats volontiers les paupières.
«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de France!...
«Oh!... là!... là!... ce que c'est d'un mal élevé.
—Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route à l'envers, y aura un décompte de degrés.
—Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye!
—Bien sûr!
—Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les Normands!
—Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne argent.
«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!
—Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.
«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!... et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil d'orchestre!
—Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de blaguer, même quand y s'agit de l'argent.
—Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça s'arrange, après tout.
Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye, ça ne s'arrange en aucune façon.
A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans relâche, avec l'implacable ténacité des choses inertes.
La seule modification survenue consiste en un changement assez notable dans la direction suivie par les glaces.
Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.
En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, entraînant les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et Aldrich.
Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie Doidge et le cap Colombia.
Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait éternelles!
Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.
Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord, alors que la Gallia s'acharnait à briser les glaçons du pack!
Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la Germania, bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive maudite!
Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à s'élever plus haut que le géographe allemand?
D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues années!
Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance inébranlable.
Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas quitté le point géographique atteint primitivement.
D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source de distractions salutaires.
Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les nuits ont déjà une interminable longueur.
Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.
Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit la nuit des âmes.
On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un dépérissement rapide.
Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre gravement sa santé.
Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.
Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par ordre, au commandement, comme on exécute une manœuvre. Il faut, sous peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.
C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la santé des hivernants.
Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans la suite, sur un perpétuel qui-vive!
Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à bord de la Gallia serait une vie de cocagne, du moins autant que peut l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.
Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues. Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse bonhomie.
Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un jour encore l'intolérable ennui.
Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le halo.