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Les français au pôle Nord

Chapter 23: VIII
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About This Book

Le récit s'ouvre sur un congrès géographique où débats et rivalités conduisent à la décision d'entreprendre une expédition polaire; il suit la préparation et la traversée en mer d'un groupe de voyageurs, mêlant discours savants, sentiment patriotique et esprit d'émulation. La narration décrit la vie à bord, les manœuvres nautiques, l'émerveillement et l'appréhension devant les immenses glaces et icebergs, l'enthousiasme scientifique de quelques membres, ainsi que les escales, les difficultés rencontrées et les observations naturalistes accumulées à mesure que le navire progresse vers les hautes latitudes.

Dumas surveille son rata, fume comme un Suisse

Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le repas du matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir.

—Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante.

«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!... debouttt!...»

On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble s'incruster sous sa fourrure.

—Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de réplique.

«Debouttt!... ou je largue les hamacs.»

Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter les récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré mal gré, on procède aux ablutions.

Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun absorbe la bouillante infusion largement additionnée de rhum.

Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à l'interminable défilé des heures.

Cahin-caha le 1er janvier 1888 arrive enfin. Un beau jour même là-bas, au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée d'étoiles aux scintillements aigus.

On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres, et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition.

Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à tous les hommes, les remercie par quelques mots du cœur et ajoute, pour finir:

—Maintenant, divertissez-vous!

La réjouissance commença naturellement par une double distribution de vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux.

Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, tire de son coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste.

Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer au divertissement, s'approchent et lisent:

GRAND THÉÂTRE NATIONAL POLAIRE
Salle des glaces, rue de l'Ours-Blanc, numéro 48 au-dessous de zéro.

GRANDE REPRÉSENTATION
Offerte à MIDI TRÈS PRÉCIS, par une troupe d'artistes et d'amateurs.

PREMIÈRE PARTIE
  • 1o Assaut de contrepointe par MM. Pontac et Bedarrides, prévôts brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer.
  • 2o Imitations variées, par M. Farin, dit Plume-au-Vent.
  • 3o Exercices de force par M. Pontac qui a eu l'honneur de travailler devant plusieurs têtes couronnées et autres.
  • 4o Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramona, chiens savants, présentés en liberté par leur patron.

DEUXIÈME PARTIE

  • 1o Les Cerises, romance chantée sans accent, par M. Dumas.
  • 2o Les deux Aveugles, opéra comique en un acte.
    Giraffier, M. Farin dit Plume-au-Vent
    Patachon, M. Dumas dit Tartarin
    Un Passant, un amateur.
  • 3o La Vieille Alsace. Chant patriotique par M. Farin.

N. B. Comme le spectacle est une représentation de jour donnée pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, ne pas confondre midi avec minuit!...

C'est pour midi! midi! midi!!!

Qu'on se le dise.

Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14 juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française, l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme et l'impatience des marins de la Gallia, quand le programme élaboré par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.

Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires, grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.

Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements soulevés par la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute vraisemblance, ne marquent midi!

Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au dernier moment les artistes.

Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...

Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.

—A vous l'honneur!...

—Je n'en ferai rien!...

—Par obéissance!...

Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.

Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que celle des parades.

Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.

Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les bravos.

Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.

En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.

Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas occasionné une blessure d'amour-propre.

—Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!

Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant Guignard!

Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste, il est parmi les spectateurs...

Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.

Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est toujours et de plus en plus Guignard.

Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de mettre en présence les deux Guignard sur la scène.

Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.

On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent un succès complet.

C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un tour de main, se costume en un clin d'œil, et apparaît sous l'aspect formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les r avec son exubérance provençale.

C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque lui-même, qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et l'interpelle dans sa langue!

Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est décidément un grand artiste.

Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt herculéen, également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens savants.

Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où ils pénétraient pour la première fois.

Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe, ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines avides vers les succulents reliefs du festin.

—Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais plus rien en faire.

Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.

—Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.

«Faut un boniment... Allons-y!

«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début. J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.

«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.

«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.

«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable assemblée.»

Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue basse, très piteux.

—Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.

Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.

—Vous avez faim?

—Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.

—Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.

«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...

«En France?...

Pas de réponse.

—Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...

Rien encore.

—Au Pôle Nord?...

—Ouap!... oû... ouap!...

—C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze chevaux-vapeur.

«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?

«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...

—...

—Le sucre?

—Ouap!... ouap!...

—A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce morceau que vous offre ma blanche main.

«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre chef.

«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...

«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?

«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne soupe? Pas davantage, hein!

«Ne serait-ce pas le capitaine?...

—Ouap!... ouap!...

«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...

«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote, est-ce vrai?...

«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...

«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.

«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!

«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.

«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.

«Criez alors: Vive la France!...»

Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.

Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et depuis si peu de temps!

Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans embardées, salue, la main sur son cœur, attend la fin des applaudissements et ajoute:

—Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le fond et le tréfond de leur savoir-faire.

«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes questions, maintenant ils vont faire plus fort.

«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.

—Attention!

A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur leur derrière et demeurent immobiles.

Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez et commande:

—Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K... L...M!...

En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.

—Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des bravos retentissants.

Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu l'assistance et la rendent singulièrement loquace.

Une fois n'est pas coutume.

Le programme annonce Les Cerises, chantées sans accent par M. Dumas.

Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.

On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal imitant l'auvergnat.

C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.

Maintenant, les Deux Aveugles dont l'audition est impatiemment attendue.

Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la lumière», apparaît, et entonne le couplet:

Dans sa pau...vre vi' malhûreuse,
Pour l'aveugle pas de bonheur...

et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant, inextinguible!

Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est interrompue.

Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions, est presque douloureux.

Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son entrée, avec sa pancarte: «Aveugle par axidans...» et ce dialogue épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée du nez par le Parisien:

Justinien, ce monstre odieux,
Après m'être couvert de gloire,
Il m'a dépouillé de mes yeux,
Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...

Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être sans lendemain, hélas!

Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui parfois assombrit le front de votre vaillant chef.

Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!

Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre fête.

La Vieille Alsace! Cette protestation indignée d'une infortune imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a pas courbé les fronts.

Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est que plus sympathique:

Dis-moi quel est ton pays,
Est ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Une terre où les blonds épis
En été couvrent la campagne;
Où l'étranger voit, tout surpris,
Les grands houblons en longues lignes,
Pousser joyeux au pied des vignes
Que couvrent les vieux coteaux gris;
La terre où vit la forte race
Qui regarde toujours les gens en face!...
C'est la vieille et loyale Alsace!
—Dis-moi quel est ton pays.
—Est-ce la France ou l'Allemagne?

La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et précipite les battements de leurs cœurs.

Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Que les vieux Gaulois ont conquis
Deux mille ans avant Charlemagne...
Et que l'étranger nous a pris!
C'est la vieille terre Française.
De Kléber, de la Marseillaise!...
La terre des soldats hardis,
A l'intrépide et froide audace,
Qui regardent toujours la mort en face!...
C'est la vieille et loyale Alsace!

L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement. Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation que sa simplicité rend plus poignante encore.

On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi, tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!

Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Où poussent avec les épis,
Sur les monts et dans la campagne,
La haine de tes ennemis
Et l'amour profond et vivace,
O France, de ta noble race!...
Allemands, voilà mon pays!...
Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
On changera plutôt le cœur de place
Que de changer la vieille Alsace!...

Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.

Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria d'une voix entrecoupée:

—Merci, matelot!

«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...

«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...

«Et nous les battrons là-bas, après les avoir vaincus ici.»

VII

Inaction forcée.—Brûlure par congélation.—Le plus grand froid de l'année.—Souffrances des chiens.—La maladie groenlandaise.—Premières victimes.—Courant circulaire.—La goélette revenue à son point de départ.—Aurores boréales.—Observations tirées de leur apparition.—Les crépuscules polaires.—Retour du soleil.—Phénomène de réfraction.—Premières tempêtes.—Nouveaux périls.—Situation critique de la Gallia.

Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre descendit encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février.

Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, pendant leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous de zéro. Les marins de la Gallia éprouvèrent, durant une semaine entière, un froid de −59°!...

Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de réagir, ils demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la consommation quotidienne.

On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la glace tant cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé.

La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° au-dessus de zéro.

Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des éléments attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se sentaient devenir de jour en jour plus sombres.

—Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du nerf!... réagissons, morbleu!

«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil.

—Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant d'un paquet de fourrures, car, y s'fait rudement espérer.

—Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation.

—C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être aussi dure à supporter que ce froid noir.

—C'est ce qui vous trompe, mon garçon.

«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65° au-dessus de zéro.

«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et vous les assomment tout net.

—Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux celle-là.

«Et puis, enfin là-bas, on voit du moins clair à son ouvrage...

—Plaignez-vous donc!

«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à midi. Les étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à plus de deux cents mètres!

«Et vous n'êtes pas contents!

—Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient ronchonneur.

—C'est un tort!

«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous avez subi, sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible.

«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans ophtalmies graves, et sans scorbut.

«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le thermomètre va remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour bienheureux de la débâcle.»

Malgré les encouragements du digne homme qui résiste moralement et physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la situation n'en est pas moins cruelle.

Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si effroyables, nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° embobeline de fourrures ou consigne devant le foyer.

59° au-dessous de zéro! Mais c'est à croire que la terre a cédé par rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et qu'il y a, là-haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil n'échauffera plus.

Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur triste vie, pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors, l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus et jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence inoffensifs.

Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa faction, voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont.

Il marquait seulement −43°, tandis que le thermomètre à alcool placé à côté marquait −47°.

—Tiens! y radote, c'ui-là, dit le Normand à son camarade.

—P't'êt'e qu'il est gelé.

—J'vas y souffler dessus, ça le fera monter.

Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de son haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la couvrir d'une croûte de givre.

—T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert à mesurer la fraid!...

«Si j'l'entonnais dans mon gant!»

L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, Guignard continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des mains et se brise sur la glace couvrant le pont.

O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, solide et aussi luisant que de l'argent.

Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer dans les fragments du tube.

A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de stupeur.

—Quoi donc qu'y a? demande le camarade.

—Vingt-cinq noms d'un d'là!... c'est comme si que je tenais un fer rouge.

C'est comme si que je tenais un fer rouge

—T'es bête!...

—Ou! lè! là!... ou! lè! là!... ça me brûle jusqu'aux os... Il laisse enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure par congélation.

Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se gonfle et devient de plus en plus douloureuse.

—Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien n'échappe.

—Rin! monsieur le docteur.

—Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!...

—Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une chose arrivée censément par rapport à la fraid.

—Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé de vous abattre plus tard deux doigts.

«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et c'est à croire que vous collectionnez les avaries.

«Décidément, votre nom vous prédestine.»

Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut des soins en conséquence.

Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à toucher avec ses mains nues tout ce qui est métail, et se vit condamné à une incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours.

Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage, il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible tribut.

Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de −59°, les pauvres bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages de la maladie groenlandaise.

En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé de boire et de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé, l'œil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements.

Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez les chiens soumis à un froid exceptionnel.

Malheureusement elle est incurable comme la rage.

En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, les pauvres animaux succombèrent en moins de huit jours.

Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau.

Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la Gallia, il est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète les officiers.

C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.

Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et être remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.

Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à la débâcle, et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse envolée vers le pôle.

La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! C'est-à-dire à quatre cent quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.

Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.

Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, est édifié désormais.

Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale circonférence, la barrière de glace.

Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand sera placé au nord, et la Gallia au sud, son avant dirigé vers le détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.

Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent braver par l'implacable région hyperboréenne!

Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal, une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: −un kilomètre!...

Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés moralement par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid mortel!

Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous sommes vaincus à la fois par les hommes et les éléments!»

Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits à l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle se trouvera notablement atténué.

Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, se complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent à cette époque de l'année.

Ces incomparables météores qui constituent l'unique manifestation extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit.

Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop passagères pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours nouvelle, exempte de satiété.

Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler. Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, et tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand œuvre.

Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie septentrionale de l'azur céleste.

On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des plus consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu à peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de l'Ouest, à mesure que monte le météore.

L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près uniforme, d'un blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très douce à l'œil, et dont les mots ne sauraient donner une idée.

La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être affaibli.

Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de temps en temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks.

Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un second arc naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, puis pâlissent et s'éteignent.

D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que les arcs, qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel.

La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu vigoureux de rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs voltiges la voûte céleste.

C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté.

Les formes sous lesquelles se présentent généralement les aurores boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux, avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font onduler sur l'écran bleu du firmament.

La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et se confondent dans une radieuse féerie.

Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que» catégorique à leurs interminables «pourquoi»?

Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, les aurores boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise ou non la formation du météore.

Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée une action très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des couleurs et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille aimantée se produisent toujours à l'Est.

Enfin, remarque très importante confirmée par des observations nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies de mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante splendeur. Si au contraire leur éclat est modéré, si elles sont peu élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles pronostiquent le calme.

Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de lumière.

Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la réfraction du soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu Lumière.

La température est épouvantable: −41°! Mais qu'importe! On est heureux quand même, tant ce retour est impatiemment attendu.

Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à la date du 5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température, il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt.

A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on est tenté de bénir l'austère frimas.

Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, cramponnés aux agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va enfin animer la morne solitude.

Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont interrogé plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de: Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut!

Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, baigne les crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît, immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.

Le soleil rouge comme un disque de métal leur apparaît

Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de la plaine désolée, s'arrête un moment et commence à décliner.

A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils occupent, l'apercevoir en son entier...

Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre qui colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manœuvres s'éteint et la radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme l'horizon polaire.

Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. Pas un vivat, pas un cri, pas un mot!

Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?...

Peut-être!

Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si longtemps fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en rupture de cachot.

Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La joie revint et l'espérance avec elle.

D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation assez notable de température.


... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois jusqu'à −35° pendant la nuit, il remonte pendant le jour à −28°.

Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins prétendent les optimistes.

Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux pour les estomacs.

Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de départ, comme la joie serait complète!

Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on commence à pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner sur le désert de glace.

A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se maintiennent longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre.

Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle.

Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop prématurée de la température est bientôt suivie de violentes perturbations atmosphériques.

Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent avec rage et sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, très basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se résolvent on colossales averses de neige.

Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, et fait presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais splendides sous leur scintillement d'étoiles.

En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par l'implacable froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et semble repris de ses anciennes colères.

A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre celles des tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures.

Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, sautent sur place et découvrent un abîme.

La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, elle gémit lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack. Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction mystérieuse qui menace de l'engloutir.

Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre qu'elle ne soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la barrière flottante sont rapides et irrésistibles.

Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse avec les chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du navire disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément creusée.

Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à la maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on s'en souvient, à la massive construction.

La Gallia soulevée par l'arrière piqua de l'avant, et demeura inclinée à 25° environ!

Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si ce mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant.

Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, abandonnent précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef.

VIII