S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle Nord.
Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté autant d'esprits judicieux.
Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le pandœmonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un audacieux doublé d'un chançard!
Exemple: en 1608, Hudson, commandant le Hopewell, un frêle et tout petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un mousse, atteint la latitude de 81° 30′ Nord.
Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20′, ne pouvant même pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!
Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le Polaris jusqu'à 82° 16′, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de l'Alert, un des navires de sir Georges Nares.
Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.
L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.
Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il rapportait une théorie.
En 1860, le docteur Hayes—un Américain—avait fait sur un petit bateau de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par une superbe course en traîneau.
Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre autour du pôle.
Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus rien à tenter de ce côté.
Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.
En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.
Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.
Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.
L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que leur prêta le commandant anglais.
Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!...
Donc John Bull et Jonathan étaient dead-heat, la mer polaire pouvait être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa déconcertante complexité.
Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est réservée peut-être à nos héros.
Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la conquête du pôle sera opérée à brève échéance.
Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manœuvres de force excessivement dures.
Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme jadis quand la Gallia progressait à travers le chenal de la banquise.
Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement mesurée au vaillant équipage.
Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.
—Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.
D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de −8° centigrades pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le thermomètre tombe à −12° ou −13°, mais seulement pour quelques heures, ce qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire printanier.
N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait parfaitement heureux.
Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le moment voit ses vœux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.
En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second avec son exubérance provençale.
Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire sont la plus belle de toutes les inventions.
On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3′ Nord.
Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.
Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement général et empêcherait le rationnement du soir.
Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des bœufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.
—Ouvrons l'œil quand même! observe le docteur qui espère toujours.
«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la culasse de nos armes.»
Et chacun ouvre l'œil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, un renard donnant la chasse à un lièvre et...
—Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par l'avant!...
—En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'œil fixé sur le chenal, à une encâblure de la chaloupe.
Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de la chaloupe touchait.
La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont debout ou en équilibre instable.
Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe, et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.
L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.
Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.
—Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur «sa barre d'arcasse».
En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs mètres.
—Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...
—Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes d'anthropophage... de la viande!...
—Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de chair...
—Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, un cheval abattu, un serin envolé.
Le Groenlandais Oûgiouk, l'œil émerillonné, la face dilatée par un vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte répétition de la première.
Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte d'aboiement saccadé.
—Aoû... oû... oû... ack!...
—Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le baleinier basque Elimberri.
—Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.
—Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, observe Dumas en brandissant sa carabine.
De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par d'invisibles virtuoses.
—Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, toujours en passe de goguenarder.
—Pare ton flingot, ouvre l'œil et fais une double clef à ta langue, failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»
A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri d'angoisse poussé par le monstre mutilé.
De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.
Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste gueule formidablement armée.
Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé, s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.
Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, et, dans leurs luttes entre congénères.
Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.
Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude d'animal polaire.
Les marins de la Gallia vont en faire bientôt l'expérience.
Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à l'abordage.
Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.
Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.
Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal attaquant hors de son élément préféré.
Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme un tonnerre lointain.
Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.
A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement ébauchée.
—A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.
«Abattez ces grappins d'enfer...
—Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces cachalots en plein corps.
«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...
«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.
«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un seul coup, l'épaule du plus audacieux.
—Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.
«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»
C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure du Normand.
Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre ébranle déjà la chaloupe qui roule.
Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et presse coup sur coup les deux détentes.
Pan!... pan!...
—Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!
Pardieu! il n'y a que ça de vrai.
Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut les frapper à l'œil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau milieu de la gueule grande ouverte.
Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée, flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume rouge et coule à pic.
—Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.
—Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert d'épouvante, Plume-au-Vent.
«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.
«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.
—Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»
Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se concerter en vue d'une attaque en masse.
Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue par l'équipage tout entier.
Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en manœuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs nageoires et s'approchent de plus en plus.
Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'œil sur son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid magnifique.
Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les carabines déchargées, de frapper de la hache.
Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.
Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.
A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes exaspérées.
Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon cœur qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.
Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.
Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.
Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule affreusement.
Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.
La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, déploient une vigueur surhumaine.
A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite Gallia tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.
Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux rouges comme les dalles d'un abattoir.
Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent complètement après cette vaine et inoffensive protestation.
Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là, quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.
Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de Guignard qui est le plus avarié.
Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente est stérile au point de vue des ressources à venir.
Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...
Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...
A moins que...
Quelle diable de manœuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués rudement, hurlent à tue-tête.
Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.
L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement monter et descendre par saccades.
Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.
—Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.
—Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.
«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin, pensait à son ventre...
—Tu crois alors?...
—Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de la ligne...
«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas va lui casser le museau.
«Pas vrai, mon camarade.
«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de l'œil l'organe annoncé.
«Té le voilà!...»
Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde le guidon et presse la détente.
Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse échapper un long hurlement de triomphe.
Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.
Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.
L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:
—Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.
—Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.
III
Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui logiquement devrait être de −25 à −30° à cette époque de l'année se maintient invariablement à −10 et −12°.
Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du pôle.
Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.
Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.
D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez extraordinaire, semblent avoir du courant.
Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et viennent flotter sur les eaux libres.
Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.
En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de canards venant du Sud, passent à tire-d'aile en remontant vers le pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la flottille.
Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs de leur aimable gazouillis.
La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent vivre à l'abri des froids mortels.
Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.
—Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros sel et de poivre...
«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse.
—Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si heureuses de vivre.
—Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...
—Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche.
—Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense, c'est pour tout un chacun de l'équipage.
—Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la reconnaissance de l'estomac.
«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme qui dirait une vraie crème.
«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot Constant Guignard.»
Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.
Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu dans deux seaux contenant chacun dix litres.
Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.
Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.
Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7 avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.
Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...
Quatre-vingt-six lieues terrestre!...
Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.
La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si ardemment poursuivi.
Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints explorateurs des régions hyperboréennes.
Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre l'usage des fourrures. La manœuvre des embarcations nécessite un exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...
—Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de tabac.
«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction.
Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède généralement les bourrasques.
Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue encore.
Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'œil.
Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de neige.
Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands courants atmosphériques va prédominer.
Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.
Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête, annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne saurait manquer d'être fatale au «chapelet».
Donc, il faut au plus vite chercher un abri.
C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.
La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de la tempête, et au choc des glaçons en dérive.
Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute sans discussion.
Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en dérive.
Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre les lames venues du large.
Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.
La manœuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.
Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.
Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne sait d'où.
Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.
Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et recouverte avec la voilure et les prélarts.
De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des rafales.
Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.
Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir presque instantanément une chaleur très considérable. De forme cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.
Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.
C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente aux hivernants.
... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer Guénic, tombe à −20° en moins de deux heures.
—Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.
—Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.
—Qui ça?... les phoques...
—Non pas, maître Guénic.
«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.
«Cette maudite neige va les tuer!
—A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des brôçettes.
—Cannibale, va!
«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...
—Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre une vraie denture d'ogre.
«Je les aime peut-être plusse que toi!
«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de sentiment.
—Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son instinct, qui les pousse, reprend Guénic.
—C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!
«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...
«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.
—Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!
«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais sur un marchepied de perroquet...
«Enfin, suffit!
—Comprends pas, maître Guénic!
—Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par rapport au froid.
«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de l'hémisphère austral.
«T'as saisi?
—Heu!... dame!... c'est que vraiment...
—Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!
«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours blanc...
«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...
«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y fallait virer.
—Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!
«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.»
... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.
Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs qui forment un siège excellent.
Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de morse, maître Dumas, préparant le souper.
L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se contenter de la lueur blafarde de la lampe.
Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la température s'élève notablement.
Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque −26°!
Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la falaise.
De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.
Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour les faire déguerpir.
La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes—abstraction faite de deux sentinelles—entassés sur cet étroit espace, vicie promptement l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.
Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable de la pauvre Gallia! Où est le fanal électrique, le calorifère, les agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!
Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les attaques des fauves.
Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.
C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le plus épais brouillard.
La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.
Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit mieux pour cela.
On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, ses alertes incessantes.
Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit formidable.
A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à moitié gelé en disant:
—Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!
—Poseur, va! riposte le Parisien.
«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une gelure!
«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...
«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de potiron.
—Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment d'organe.»
La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre la garde.
Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents, titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.
Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience, s'éveille furieux à ce contact brutal.
—Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui m'arrive...
—C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.
—Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder comme ça la coque à ton ancien.
—Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.
—Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?
«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»
Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait plus, et le thermomètre marquait −30°!
Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan avec un bruit confus, assourdissant.
Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport des floebergs venus du large, et soudés par le froid.
L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et devoir intercepter toute communication avec la haute mer.
En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.
Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.
... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.
Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de l'expédition éparpillées de tous côtés.
Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, les matelots.
Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante monotonie de ces heures maudites.
Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la somme énorme de cent dix-huit kilomètres!
Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.
Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.