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Les français au pôle Nord

Chapter 7: V
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About This Book

Le récit s'ouvre sur un congrès géographique où débats et rivalités conduisent à la décision d'entreprendre une expédition polaire; il suit la préparation et la traversée en mer d'un groupe de voyageurs, mêlant discours savants, sentiment patriotique et esprit d'émulation. La narration décrit la vie à bord, les manœuvres nautiques, l'émerveillement et l'appréhension devant les immenses glaces et icebergs, l'enthousiasme scientifique de quelques membres, ainsi que les escales, les difficultés rencontrées et les observations naturalistes accumulées à mesure que le navire progresse vers les hautes latitudes.

La Gallia franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer.

III

Le premier iceberg.—Enthousiasme du docteur pour les terres boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.—A travers la brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit peu.—Julianeshaab.

«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un iceberg... pas vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche.

—Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg!

«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant dire un rat de cambuse ou un terrien.

—Moi! farceur, va!

«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en tournant le dos à l'horloge.

«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait la première glace... allons lui refiler la chose, hein!

«Je t'invite à partager ma ration de tripoli.

—Plume-au-Vent, t'es un frère!

«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un gabier de beaupré.»

Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête:

«Glace par l'avant!

«Maître, à nous la goutte.»

Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le capitaine qui déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi.

Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du moins relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas.

—Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser dans les premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner?

—Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir.

«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit.

«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie s'approcher, que je le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle.

—Faites donc comme vous l'entendrez.»

Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, qu'on signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une quatrième, également de petites dimensions.

«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout radieux, sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez.

—Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une passion folle pour le pays des engelures.

—Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à percevoir les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une oreille superlativement fine.

«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, quand vous en aurez admiré la magnificence.

—Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez.

—Il n'y a pas de mal, mon garçon.

«Tiens!... encore une autre là-bas... par tribord!

«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait commencée?

«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai.

—Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le Parisien qui n'ose interroger, mais voudrait bien savoir.

—Quoi? mon garçon.

—C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces...

—Superbe! éblouissant! stupéfiant!

«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, des arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, aux formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que sais-je encore!...

—Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt?

—Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici vingt-quatre heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du Groenland, par 60° environ de latitude Nord.

—C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la glace était là-bas comme chez nous... comme partout, c'est-à-dire unie comme la surface d'un étang gelé.»

Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout en causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire qui fait retourner les matelots de quart.

Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, balbutie et ne sait trop quelle contenance garder.

«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, si c'est là l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous mettre marchand de marrons.

«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.

«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur.

—Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué.

—Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au large depuis un moment.

«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous l'effort incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros, et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent.

«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne vous dis que ça!

—Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, je me permettrai... j'oserai vous adresser une prière.

—Allez-y, mon garçon.

«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie, pendant de longs mois.

«Voyons, qu'y a-t-il?

—Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, l'entretien a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle!

«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les baleiniers, n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.

—C'est bien simple.

«Le mot: pôle vient d'un verbe grec, πολειν, signifiant tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.

—Pas possible!

«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où il n'y a pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez.

«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère...

—Tenez: un exemple.

«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange plutôt: percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner.

«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe, comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle, c'est le point où la tige de bois sort de l'orange.

—Mais il y en a deux!

—Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud.

«C'est compris?

—Tant qu'à peu près, monsieur le docteur.

«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous.

—Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux appointements de l'équipage quand la Gallia l'aura franchi.

«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, mené à 23° 27′ 57″ du pôle Nord et du pôle Sud.

—Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés environ du fameux pôle.

—Quant à l'équateur?...

—C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à mon premier voyage à Rio!

—La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu, fichu étourneau.

—Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose... dont...

—C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et se trouve perpendiculaire à l'axe.

—J'y suis!... j'ai pigé la chose!

«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des deux pôles, on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait un angle droit.

—C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure.

«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut aller.

—Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien, dit Plume-au-Vent.»

Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle bonhomie le docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre les termes.

Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux, se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des renseignements complémentaires.

Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de quart.

Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces définitions se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande où et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour séparer les champs, on devrait placer des jalons, des amers, en un mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre d'erreur.

Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de reconnaître les écueils mouvants.

Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.

Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la Gallia n'en a pas moins filé gaillardement ses huit nœuds à l'heure, et toujours à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand largue sans avoir eu à changer d'amure.

Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomètres, et singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand courant polaire et des glaces flottantes.

S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en dérive, il est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, pour remonter vers le Nord.

Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses vœux. Ayant fait ainsi toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.

De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches les plus actives, il est demeuré introuvable.

Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant peut-être un piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine.

Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la personnalité de Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter, l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes hyperboréennes.

Il y a là, semble-t-il, une impossibilité matérielle.

Donc, il paraît certain, avéré, que la Gallia passera la première le cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° 44′ de latitude nord, se trouve seulement à 5° 40′ sud.

Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été jugée de prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à faire avancer de quinze jours le départ de la Gallia.

En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux arrivait encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande débâcle, c'est-à-dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et pénétrer dans les eaux du Nord où se trouvent les cétacés.

Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux et des équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue impossible, c'est-à-dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'Alert et de la Discovery.

Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide et malheureux explorateur, qui dort, là-bas, l'éternel sommeil sous la formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul possible, le seul pratiquement admissible.

Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le voyageur arctique ne saurait se passer.

Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la température au point de coucher dans la neige par des froids qui solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons indispensables de l'explorateur.

Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction opérée par des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer!

Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux heurts, aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de soustraire les hommes à cette manœuvre de bête de somme, consistant à pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de campement.

Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, compléter le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer qu'à Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir reconnu le cap Farewell.


L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne peut plus sage. En effet, à mesure que la Gallia, marchant sous petite vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de misaine on distingue à peine le beaupré.

Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe à dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité de son navire, soit rassurant.

De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot. Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe.

La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la forme, et le fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des bateaux à vapeur.

Voyons, Le fanal électrique est mis à la misaine.

Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables qui s'interposent comme une plaque de verre dépoli.

Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été doublé. Le chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes.

Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague là-bas, sur tribord.

«Stop!»

L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, à bord, le charivari devient de plus en plus intense.

Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le capitaine fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses.

«En avant!»

La Gallia se remet en marche pour un quart d'heure, et, tout à coup, un hourra joyeux échappe à l'équipage.

Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît éclairant la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les vagues.

«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du navire, mais au ras de l'eau.

—Tiens! dit tranquillement l'homme de bossoir, un animau amphibie.

—Stop!... master captain!... Stop!...

«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la voix en anglais hyperboréen.

—Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un bout d'amarre qu'il attrape au vol.

«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner sans doute le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture.

On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère embarcation, mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant:

«Hisse là!»

Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte et animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant et aussi odorant que l'étal d'une harengère.

Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là-bas, un Groenlandais, et pas plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des joues en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des plus fins lamaneurs de la côte.

Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante fourrure en peau de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M. d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef.

Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum libéralement versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va s'installer près de l'homme de barre.

Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et la Gallia ne pouvait trouver un meilleur guide pour pénétrer dans le canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé.

Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait, après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade, parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre.

«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec un geste de suprême orgueil.

Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une cinquantaine de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de pavillon.

C'est le chef-lieu des établissements danois.

IV

Faux dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe culbute.—Le fouet groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment on coupe une oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des chiens.—Glaces partout.—La gaieté ne se dément pas.—Pilote des glaces.—Pack.—Floe.—La Glace du Milieu et les Eaux du Nord.—Le passage septentrional.—Alerte.

A mesure que la Gallia s'approchait du continent si énergiquement dénommé: Terre de la Désolation, le froid, tout en devenant assez vif, était néanmoins très supportable.

Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à −24° centigrades, avait marqué −4°, puis −7° et s'y était maintenu.

Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, surtout à la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° le jour où la goélette entra dans le havre de Julianeshaab.

Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces désagrégées antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait hocher la tête aux baleiniers.

«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.

Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et sans transition le thermomètre accusa −10° en l'espace de quatre heures. La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.

S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.

Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais très utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.

D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il avait fait confectionner en Norvège.

La botte groenlandaise est en effet une œuvre d'art que les cordonnières du pays savent accommoder d'une façon merveilleuse à la forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.

Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées, elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et même de bleu.

Séance tenante les bottières se mirent à l'œuvre, pendant que leurs époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.

Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre plus ou moins grand, dans toutes les habitations.

D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.

Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu, depuis que les splendides publications du Tour du Monde ont vulgarisé, par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais singulièrement trapus et râblés, l'œil vif, le museau pointu, l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les morsures de la bise polaire.

Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance à la fatigue. On les verra plus tard à l'œuvre.

Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les mérites des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.

Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait le vertige à un jockey.

La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.

Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué d'intérêt, que la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie, parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au coup de fouet qui doit servir de signal.

Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que les bottes multicolores piétinent la neige.

Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relâche!

Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.

Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots costumés aussi en ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.

Le «colonibestyrere[2]» de Julianeshaab [3] remplit les importantes fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet groenlandais en guise de drapeau.

«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter improvisé.

—Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour éviter le choc du départ.

La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent, et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes trépignent et gigotent éperdument.

Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole, et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la neige.

«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...»

Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et... disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.

«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage l'hilarité générale.

«Pas de bobo! hein! les gars?

—Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude, celle de Plume-au-Vent.

—Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.

«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde au coup dur du départ.

«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup de gigot!...

—Vous y êtes? demande le capitaine.

—C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après s'être secoués comme des barbets.

Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre un sifflement strident.

Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri d'enthousiasme.

C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi emporté avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige soulevée par les pattes des enragés coureurs.

Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on peut, par le nez que protège le gros gant fourré.

Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve empêtré dans son harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons donc!

Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb on ne sait comment, et repart à fond de train.

Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on ajouter: pas d'attelage.

Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs, ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.

Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?

Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, répond à toutes les exigences.

Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mètre et demi de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix centimètres.

La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, terminée par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à volonté le sang.

Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un claquement.

S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.

Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où jaillissent quelques gouttes vermeilles.

Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de cette adresse proverbiale à manier le fouet.

«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la damnée bête empêche les autres de marcher.

«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.»

Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanière, la projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé, que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.

Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les jappements de ses congénères et se tint pour averti.

Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front, devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.

Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!

Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans chaque attelage.

Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la Gallia.

Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard d'avant.

Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le plaisir d'être préposé à leur garde.

«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un surcroît de besogne.

—Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà.

—Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent que l'esquimau.

—Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants.

—Allons! comme tu voudras.

«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.

—Merci de tout mon cœur! et je vous jure, foi de Parisien, que jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»

Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens étaient embarqués, et la Gallia, pilotée de nouveau par son lamaneur indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.

L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.

En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.

D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route, arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de lignite, découverte par la Discovery, et à celle trouvée plus loin encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné compagnon du lieutenant américain Greely.

Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.

Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.

Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans un monde entièrement nouveau.

Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord, glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance, toute sombre, sous son panache de fumée, la Gallia, dont la présence, en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence humaine.

Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu de l'inénarrable tohu-bohu!

La Gallia navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent, les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du péril imminent.

Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.

En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dément jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.

Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre inconvénient que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la Gallia, de remplir sa fonction de bélier.

Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité, et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.

Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.

Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble s'accroître avec elles.

«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa chaufferie, encore de la glace!

«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!

«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»

Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes serrées.

«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe menace la vergue...

«Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.

—Attention!—interrompit le camarade.

C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le départ de Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais appellent: «icemaster».

Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.

Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une fois en qualité de second sur un baleinier.

Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa valeur après un entretien sommaire.

«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en ce moment les yeux doux à des carafes frappées!

«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique!

«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des degrés au-dessous de zéro.

«Michel?

—Après? répond brièvement le Basque.

—Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui tirent la langue sous un Equateur quelconque?

—Enfoncée, l'idée!

—Ah! bah,... ça se fait.

—Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...

—Ça doit coûter cher la livre, hein!

—Quatre sous!

—Pétard! Sont-y malins, ces Américains.

«Michel!

—Quoi encore?

—Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais bien m'expliquer...

—Pas le temps... faut ouvrir l'œil.

—C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.

«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.

«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans un chenal d'eau libre.

—Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... le floe...

—Tu dis?...

—Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place... là!

«La goélette devra le contourner... impossible de passer.

—... Et là-bas... vois donc... à bâbord...

«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de vue.

«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.

—C'est un pack.

«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les tempêtes... entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.

«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui s'en iront en dérive...

—Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!

«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est d'un cramoisi!

—Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.

—Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le navire flotte encore.

—Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.

—Mais, plus loin?

—Nous trouverons le Pack du Milieu, la grande banquise formant barrière devant les eaux libres du Nord.

—Comment passerons-nous?

—Il y aura débâcle.»

Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel l'état de la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur équivalent dans notre langue.

«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils ont donné aux choses des noms de chez eux.»

Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de tirer bon profit.

Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le Pack du Milieu, ou comme il préfère l'appeler, la banquise, l'effroi des vaillants pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner l'espace libre des Eaux du Nord, contourner vers l'Est la terrible barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui, presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.

Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout que le redoutable pack, appelé aussi: Glace du Milieu, s'étend du 76e au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900 kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!

Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables. Notamment la dérive extraordinaire du Fox, le petit vapeur monté en 1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le Fox, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle polaire.

Le Pack du Milieu, ou banquise, se forme donc, selon toute évidence, à l'extrême Nord, par l'agrégation des floes ou champs de glaces détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est profondément entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.

Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse à quinze mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!

Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.

Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant stalactites à chacun des poils de sa barbe.

L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, s'il n'eût été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.

V