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Les gens de bureau

Chapter 10: VI
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About This Book

The work offers a series of comic sketches exposing administrative life through the misadventures of a young applicant whose hopeful entry to the civil service meets absurd examinations, long waits for promotion, office politics, and petty rituals. Vivid portraits of clerks and chiefs illustrate daily routines, rivalries, favoritism disguised as merit, and the gap between official language and practical inertia. A prefatory anecdote frames the tone, and episodes alternate between bureaucratic procedure, humorous character studies, and satirical scenes that treat ambition, manners, and institutional habit with ironic sympathy.

The Project Gutenberg eBook of Les gens de bureau

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Title: Les gens de bureau

Author: Emile Gaboriau

Release date: February 1, 2004 [eBook #11301]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net Project Carlo Traverso This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE BUREAU ***
LES GENS

DE

BUREAU

par

ÉMILE GABORIAU

SEPTIEME ÉDITION

PARIS

1877

PRÉFACE

Il est toujours bon de consulter les hommes spéciaux.

Aussi, avant de livrer ce volume à mon imprimeur, j'ai cru devoir soumettre le manuscrit à un de mes amis, sous-chef dans une de nos administrations publiques.

Huit jours après, il me retournait mon livre avec le billet suivant:

«Je ne sais en vérité, mon cher, où vous avez puisé vos renseignements. Vos personnages n'ont pas la moindre vraisemblance. Ils n'existent pas. Que vous connaissez peu les employés! Ce sont tous, sans exception, des hommes de mérite, intelligents, laborieux, actifs, fanatiques de leurs devoirs. Savez-vous qu'on n'ouvre pas les portes avant dix heures pour les empêcher d'arriver trop tôt? Savez-vous que le soir il faut leur faire violence pour les mettre dehors sur le coup de quatre heures? J'en connais qui ont refusé à la fin du mois de toucher leurs appointements, parce qu'ils ne croyaient pas les avoir assez bien gagnés. Et le mécanisme administratif, quelle singulière idée vous vous en faites! Y a-t-il exemple d'une seule affaire qui ait traîné en longueur dans n'importe quel ministère? Et quelle politesse dans tout le personnel, quelle urbanité parfaite, quel savoir-vivre!… Demandez au public.—Quant au favoritisme, chacun sait qu'il n'existe plus depuis les immortels principes de 89.

Donc, puisque vous voulez un conseil, croyez-moi, brûlez ces pages, et venez me demander ma collaboration. A nous deux nous ferons quelque chose de bien.

Ce conseil si désintéressé m'a touché l'âme. Mais je me suis souvenu que M. Josse est toujours orfèvre.

Voilà pourquoi je publie ce volume.

LES GENS DE BUREAU

I

Romain Caldas, qui n'avait point eu de boules blanches à ses examens de l'École de droit découvrit un matin qu'il devait être admirablement propre à toutes les administrations.

En conséquence, il prit une grande feuille de papier, et de sa plus belle écriture, qui n'était pas belle, il adressa une demande d'emplois à S. Exc. M. le Ministre de l'Équilibre National.

Un vieux monsieur qu'il ne connaissait guère y mit une apostille dans laquelle il déclarait que les talents du soussigné Caldas devaient être utilisés sans retard au profit de l'État.

En fait d'apostille, il n'y a que la première qui coûte. Romain eut bientôt la satisfaction de voir tout à l'entour de sa pétition vingt signatures de personnes qu'il ne connaissait pas du tout.

Sa demande envoyée, Caldas se mit à piocher consciencieusement les matières de son examen.

L'administration de l'Équilibre, en effet, outre qu'elle exige des candidats aux emplois dont elle dispose le diplôme de bachelier, les astreint encore à passer un examen spécial.

Peut-être l'administration s'est-elle aperçue que tous les bacheliers ne savent pas l'orthographe.

D'autres mobiles encore l'ont guidée, lorsqu'elle a inauguré le système des épreuves.

D'abord un vif désir de ne pas rester au-dessous de la civilisation chinoise, qui donne au concours le tablier du cuisinier aussi bien que le bouton de jaspe du général.

Ensuite l'intention bien arrêtée de recruter désormais son personnel dans un choix de sujets hors ligne.

Enfin la généreuse pensée de déconcerter à tout jamais le népotisme et de substituer le règne du mérite au régime de la faveur.

Pour cette dernière raison sans doute, on est facilement admis à subir l'examen, pourvu que l'on soit chaudement appuyé par trois ou quatre grands personnages.

Caldas avait déjà légèrement préparé les trois premiers numéros du programme qui comprend quarante-sept numéros, lorsqu'il reçut l'avis de se rendre au ministère pour y subir les épreuves écrites et orales.

Il s'y rendit fort inquiet. Les matières sur lesquelles il fallait répondre sont nombreuses et variées.

On demande aux candidats: une page d'écriture, un problème de trigonométrie, une dictée sur les difficultés les plus ardues de la langue française, une dissertation sur une question de statistique, et la géographie postale de la France.

C'est dans la salle des archives que l'examen a lieu.

Lorsque Caldas y pénétra, cent cinquante à deux cents concurrents l'y avaient déjà devancé; il en vint encore près du double après lui.

Tout ce monde s'asseyait en silence, et des garçons de bureau donnaient à chacun une plume, une écritoire et un cahier de papier blanc.

Modestement placé près de la porte, Caldas considérait cette singulière assemblée. Il était venu des candidats de toutes les paroisses: il y en avait de très-jeunes qui n'avaient pas encore de barbe, et de très-vieux qui n'avaient plus de cheveux; des gens d'une mise soignée, et des pauvres diables presque en haillons.

A un moment le silence fut troublé; les élèves de la pension Labadens, qui prépare à tous les ministères (Trente ans de succès.—On traite à forfait), venaient de faire leur entrée.

Ces jeunes élèves portaient l'uniforme des lycées et empestaient la pipe et l'absinthe.

L'un d'eux vint s'asseoir à la gauche de Caldas; déjà il avait à sa droite un vieillard sexagénaire dont les yeux s'abritaient derrière des lunettes vertes.

—Tous ces gens-là, pensait Caldas, ont pourtant un protecteur. Ils ont eu une signature illustre. Comment, par quels ressorts, par quels moyens?… Quelles ont été leurs influences? Sont-ils dans la manche d'une jolie femme, d'une chambrière, d'un perruquier ou d'un confesseur? Ce serait, en vérité, une curieuse statistique.

Dix heures sonnèrent. On ferma les portes.

Un monsieur très-décoré, qui occupait au fond de la salle un fauteuil placé sur une estrade, semblait présider l'assemblée.

Ce monsieur se leva et prononça à peu près ce petit discours:

«—Je ne vous cacherai pas, jeunes candidats, les horribles difficultés de cet examen; vous n'aurez cependant à répondre qu'à des questions d'une extrême simplicité. La plus rigoureuse sévérité présidera à la correction des compositions; les examinateurs seront d'ailleurs aussi indulgents que possible. Rendons tous grâce à Son Excellence Monsieur le Ministre.»

L'examen commença. Il y eut une question qui embarrassa bien Caldas.

C'était un problème ainsi posé:

«Dire l'influence de la statistique sur la durée moyenne de la vie des hommes depuis dix ans.»

Il s'en tira pourtant en s'inspirant fort à propos d'un passage humanitaire de la Case de l'oncle Tom.

Du reste, Romain put travailler avec tranquillité. Il ne fut dérangé que tous les quarts d'heure par son voisin le lycéen qui lui offrait des prises de tabac dans sa queue de rat, et, de temps à autre, par le sexagénaire, qui lui demandait des conseils sur les participes. Trois messieurs, qui copièrent par-dessus son épaule, ne le gênèrent aucunement.

En rentrant chez lui, Caldas se disait:

—Cet examen est une excellente chose pour les candidats; au numéro de classement qu'obtient leur mérite, ils peuvent mesurer au juste l'influence de leurs protecteurs.

II

Les hautes influences qu'avait fait jour Caldas lui garantissaient sa réception dans un rang honorable. Aussi n'essaya-t-il pas d'entreprendre quoi que ce soit, et son tailleur étant venu lui présenter une petite facture, il lui promit de le payer le jour où il toucherait des appointements.

Et il attendit.

Il attendit huit jours, un mois, six mois…. ……………………………………….

Après quoi il prit son chapeau et se rendit au Ministère afin d'avoir des nouvelles de son examen.

—Vous êtes reçu, lui dit un employé très-complaisant auquel on l'adressa; et sans l'écriture qui vous a nui beaucoup, vous étiez reçu le premier, hors ligne; mais vous écrivez si mal que vous vous êtes trouvé rejeté à la quatre-vingt-troisième place.

—Et quand aurai-je un emploi? demanda Caldas.

—Mais à votre tour; vous avez le numéro neuf mille cent quatre-vingt-sept.

—Ciel! s'écria Romain épouvanté, j'aurai cent ans quand mon tour viendra.

—Pardon, dit l'employé, depuis l'examen il y a eu cinq nominations.

Romain salua poliment et se retira fort édifié.

Renonçant à dîner du budget, Caldas ne songea plus qu'à déjeuner de la littérature. Dès le lendemain, il envoyait au Bilboquet, journal de banque et de littérature mêlées, un article de haute fantaisie, qui fit le succès du numéro et lui fut payé un franc trente-cinq centimes.

Attaché à poste fixe à cet organe sérieux, il ne tarda pas avoir se développer devant lui les resplendissants horizons de la fortune et de la gloire.

Un quart de vaudeville reçu au théâtre de Grenelle mit le sceau à sa réputation.

De ce jour il vécut de sa plume, indépendant et fier…

* * * * * Il y avait dix-neuf mois que Romain mourait de faim, lorsqu'un soir où, par hasard, il rentrait chez lui, sa portière lui remit un pli estampé d'un timbre officiel.

Il rompit l'enveloppe d'une main fiévreuse, croyant y trouver des propositions de collaboration à l'un des Officiels.

Mais la lettre n'était pas de M. A. Wittersheim, ce n'était qu'un imprimé. Il lut:

«Le chef du personnel du ministère de l'Équilibre national a l'honneur d'informer M. Romain Caldas que par décision de Son Excellence en date du 18 janvier 1869, il a été appelé à remplir les fonctions d'employé surnuméraire dans les bureaux de son administration.

«(Signé) LE CAMPION.»

—Je la trouve mauvaise, dit Caldas, qui fréquentait depuis quelque temps un assez vilain monde.

Sur cette réflexion il souffla sa bougie, et s'endormit en pensant aux cheveux blonds de Mlle Célestine, l'ingénue de Grenelle, qui les a rouges.

* * * * *

—Toc, toc, toc, toc…

—Qui est là? dit Caldas, furieux d'être éveillé en sursaut.

—C'est moi, Krugenstern, fit un accent souabe des plus prononcés.

—Mon Dusautoy, murmura Caldas; et il ouvrit.

Il était joliment en colère, le père Krugenstern, ce matin-là. Il voulait de l'argent, il attendait son argent depuis dix-neuf mois.

—Et voilà dix-neuf mois aussi que j'attends ma nomination, s'écria Caldas, et je viens seulement de la recevoir; tenez, la voici. Mais elle arrive trop tard… quand je n'ai plus d'habits… je vais allumer ma pipe avec ce chiffon.

Krugenstern retint la main de l'insensé. A ce mot de nomination, son coeur de tailleur avait battu plus fort. Il avait compris que de ce jour Caldas devenait un débiteur sérieux; sa créance allait avoir une base; l'employé présente une surface, et l'on peut mettre opposition à ses appointements.

Sans mot dire, grave, contenu, M. Krugenstern tira de sa poche son mètre et son morceau de craie, et prit mesure à Caldas, qu'il trouva sensiblement maigri.

—Mais… que faites-vous, mon cher ami? dit Caldas inquiet.

—Che fous vais ein bartessus, ein baldot, ein bandalon et ein chilet; fus aurez tut cela temain, temain madin, te ponne heure.

Et il sortit.

Caldas, qui avait des sentiments délicats, comprit qu'il était engagé d'honneur à prendre le grattoir dans la grande armée de la paperasse.

C'est ainsi qu'un tailleur allemand détermina la vocation d'un administrateur français.

III

Il était beau, il était frais, il était distingué.

Ah! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l'avait bien secondé.

Il avait des bottines vernies avancées sur son compte de rédaction par le rédacteur en chef du Bilboquet; il avait un chapeau de soie presque tout neuf, résultat intelligent du libre-échange: toute sa vieille défroque y avait passé.

Même il avait des gants violet-tendre; mais ces gants lui coûtaient cher. Pour eux il avait vendu à un Porcher du Gros-Caillou ses droits d'auteur sur son quart de vaudeville.

O France! reine du monde civilisé! salue à son aurore un de tes maîtres futurs!

—Monsieur, dit-il en s'inclinant devant un homme en livrée marron-clair, j'ai reçu la lettre que voici…

L'homme en livrée lisait au coin du poêle un article de M. Dréolle.

A cette voix qui troublait ses délassements intellectuels, il releva la tête; son regard, sous ses lunettes, remonta rapidement jusqu'à la boutonnière supérieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme il n'y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de dévisager son interlocuteur, il se replongea dans sa lecture avec un flegme imperturbable.

—Monsieur, recommença Caldas…

—Là-bas, au fond de la galerie, dit l'homme avec insouciance.

Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours en marron-clair, qui prenaient leur café.

Jugeant l'occurrence favorable pour glisser sa requête, le nouveau tendit à l'un de ces messieurs sa lettre tout ouverte.

Le moka était réussi, le monsieur de bonne humeur; il invita Caldas à s'asseoir sur une banquette, et posant méthodiquement la lettre d'avis sous un presse-papier, continua à vaguer sans façon à ses occupations gastronomiques.

Au bout de trois petits quarts d'heure, comme Romain se demandait s'il ne ferait pas mieux d'aller rendre à Krugenstern les habits qu'il lui avait confiés pour faire fortune, le garçon de bureau qui s'était montré si bienveillant pour lui reprit en hochant la tête:

—Monsieur, le chef du personnel ne reçoit jamais avant deux heures.

—Diable! dit Caldas, il n'est pas encore midi.

—Oh! vous pouvez rester, vous ne nous gênez pas…

On étouffait dans cette galerie, mais il gelait dehors; Caldas resta.

Cette couple d'heures ne fut pas d'ailleurs inutile à son apprentissage administratif. Il avait eu jusqu'alors des idées tout à fait anglaises sur la valeur du temps, l'oisiveté si occupée de ces fonctionnaires marron-clair fut une révélation pour lui; et concluant de leur fainéantise individuelle à la fainéantise universelle de la gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le commerce des muses, pendant les heures réglementaires, l'austère labeur de l'employé.

Un coup de sonnette retentit; le garçon de bureau, qui s'était endormi pendant que Caldas rêvait, se dressa comme mû par un ressort.

—Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il.

Et rendant au nouveau sa lettre d'introduction, que celui-ci fourra machinalement dans une de ses poches, il poussa une portière capitonnée en maroquin vert et l'introduisit dans une vaste pièce éclairée par deux fenêtres et coupée vers le milieu par un paravent de couleur claire.

Caldas, qui avait l'instinct de la stratégie, eut l'heureuse inspiration de tourner ce bastion, et derrière un vaste bureau il se trouva face à face avec M. le chef du personnel.

IV

M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministère de l'Équilibre, chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au front chauve, à l'oeil vacillant. Son âge est un mystère que nul n'a pu sonder. Il n'a pas d'âge.

Napoléon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers, caporaux et soldats de son corps d'armée administratif. Il n'ignore pas plus la position intéressante de Balançard, le contrôleur de l'Équilibre de Loudéac, chargé de neuf enfants et d'une mère aveugle, que les habitudes vicieuses de Fadart, dit Liche-à-l'oeil, jeune surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.

Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à compartiments, divisé en une infinité de casiers administratifs. Dans les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à l'appui. Le tout ferme à secret.

Le secret!… mais c'est la condition même de l'existence du chef du personnel. Aussi, fait-il de la discrétion à outrance. On l'a quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis. Oui et non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les précautions les plus humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa présence le tiroir où il serre ses plumes et ses crayons; il tremble sans doute de laisser s'évaporer le mystère de l'alchimie bureaucratique…

Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort d'acier. C'est sur sa présentation que se font toutes les nominations et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement, dispensateur avare; à lui s'adressent tous les voeux, à lui toutes les prières; il est de la part du peuple employé l'objet d'un culte analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand saint Janvier. Le fanatisme y touche de près à l'insulte, l'adoration à l'outrage. Le miracle de l'avancement ou de la gratification a-t-il eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier de l'Équilibre; mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde oreille, ce n'est plus du rez-de-chaussée aux combles de la maison qu'un formidable concert d'invectives et d'imprécations. Impassible, il ne sait rien de cet orage.

Lorsque, du même pas méthodique, son parapluie sous le bras, drapé dans son nuage de mystère, il traverse les corridors, la crainte et l'espoir ferment toutes les bouches et découvrent toutes les têtes.

La renommée, qui grossit tout, exagère certainement l'omnipotence du chef du personnel, et les employés de province qui, chaque année, font deux cents lieues pour tenir le bougeoir à son petit lever, n'auraient peut-être pas tort de faire cette économie de bouts de chandelles. Non, Le Campion n'est pas tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le maître; il propose le plus méritant, et le plus protégé est nommé. Il est juste, et il fait des injustices; mais chacune de ces injustices est comme une épine cruelle qui hérisse son oreiller et trouble la nuit les rêves de sa conscience.

V

Quels pensers agitaient l'homme intérieur dans Caldas depuis tantôt trois minutes qu'il se tenait au port d'armes, le chapeau à la main, le coeur palpitant sous son gilet (étoffe anglaise)?

Il m'en coûte peu de l'avouer. Caldas ne pensait à rien. La majesté silencieuse de cette réception avait subitement cristallisé les idées du nouveau.

Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un là. Par habitude il cacha précipitamment une feuille de papier blanc et son grattoir, souleva légèrement ses lunettes et… peut être allait-il parler quand la peur du ridicule déliant tout à coup la langue de Caldas:

—Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler…

M. Le Campion, qui ne s'est jamais démenti, ne répondit ni oui ni non…

Caldas continua:

—Vous avez bien voulu me convoquer par une lettre…

Et il cherchait dans toutes ses poches…

M. Le Campion avança la main.

Caldas cherchait toujours avec rage, avec frénésie, sans rien trouver…. Il ne connaissait pas la topographie de son vêtement neuf; depuis avant-hier on portait les poches de côté sur les hanches, et Krugenstern ne l'avait pas initié à ce détail.

La main de M. Le Campion, toujours tendue vers lui, avait des frémissements d'impatience; il le voyait clairement, et l'horreur de cette situation paralysait ses moyens. Il se reprenait à fouiller dans une poche déjà explorée cinq fois.

—Canaille de tailleur! pensait-il, idiot, Allemand! me pousser dans un habit dont je ne connais pas les dépendances! De quoi ai-je l'air? d'avoir loué une frusque chez le fripier.

Enfin, abandonnant toute vergogne, il posa son chapeau à terre, et se palpant par devant, par derrière, de droite et de gauche dans un suprême effort, il réussit à trouver la lettre fatale qu'il glissa respectueusement dans la main toujours tendue de M. le chef du personnel.

—Vous êtes M. Romain Caldas? demanda M. Le Campion en jetant les yeux sur cette lettre qui portait sa signature.

—Oui, Monsieur.

M. le chef du personnel toisa rapidement le nouveau: il lui prenait sa mesure administrative. Du reste, pas un pli sur sa physionomie qui pût indiquer s'il était ou non satisfait de son examen. Il reprit avec solennité:

—Vous voulez suivre, Monsieur, la carrière de l'administration; c'est une pénible et laborieuse carrière, féconde en déceptions, et que vous ne connaissez sans doute pas encore; mais vous avez fait votre droit, je crois.

—Je suis licencié, dit Caldas; en outre, je crois pouvoir me rendre utile dans l'administration… j'ai l'habitude de rédiger, j'ai publié quelques ouvrages.

—Ah! ah! fit sur deux tons différents M. le chef du personnel, vous vous occupez de littérature.

Et positivement cette fois sa figure exprima quelque chose. Ce n'était pas de la satisfaction.

Le nouveau s'aperçut qu'il faisait fausse route.

—De littérature, dit-il d'un air désintéressé, pas précisément; quelques travaux sérieux d'économie politique, de statistique…

M. Le Campion, reculant subitement son fauteuil, se leva et s'adossant à la cheminée:

—Notre administration, dit-il en pesant ses paroles, a l'honneur de compter dans son sein plusieurs littérateurs français…

Il fit une pause.

Caldas se reprenait à espérer.

—Ce sont tous, ajouta le chef du personnel, d'exécrables employés.

—Oh! dit le nouveau, je ne suivrai pas leurs traces; entré dans l'administration, je ne veux plus m'occuper que d'elle.

Le lâche reniait ses dieux.

—Vous devez cela, et plus encore, reprit l'auguste fonctionnaire, à l'éminent protecteur qui vous a si vivement recommandé à Son Excellence. C'est à lui que vous avez dû de voir votre demande si rapidement accueillie; et c'est par conséquent à lui aussi que vous devez d'avoir été reçu à votre examen.

Romain se demandait en lui-même quel était, parmi les vingt inconnus qui avaient apostillé sa pétition, le protecteur assez puissant pour la faire aboutir en moins de deux ans.

Il se trouva que c'était un élève en pharmacie qui venait d'être nommé rédacteur en chef d'une grande revue.

M. Le Campion tira un cordon de sonnette suspendu juste au-dessus de son bureau.

L'homme marron-clair reparut.

—Conduisez monsieur, dit le chef du personnel, chez M. Mareschal,—votre chef de division, ajouta-t-il en s'adressant au nouveau.

Et, comme l'audience était finie, il tourna le dos à Caldas avec cette urbanité parfaite que lui donne l'habitude de recevoir cent vingt visites par jour.

VI

Romain suivit le garçon de bureau.

Ils longèrent un grand corridor sombre, tournèrent à droite, descendirent douze marches, traversèrent deux vestibules, une galerie, remontèrent un étage et demi, s'engagèrent de nouveau dans un corridor plus sombre que le premier, à la suite duquel se trouvait une grande pièce où deux messieurs en habit noir causaient à un bureau.

Caldas s'apprêtait à les saluer, quand il aperçut à leur cou certaine chaîne d'acier en sautoir.

Ces messieurs étaient deux huissiers de Son Excellence.

—Peste! il fait bon ici, se dit-il, de remuer trois fois la main avant de la porter à son chapeau. L'habit ne fait pas le chef.

Sur cet aphorisme trouvé, il perdit son guide. Le garçon de M. Le Campion avait brusquement tourné à gauche, Caldas prit à droite, hâtant le pas pour rejoindre son pilote. Il marcha droit devant lui, enfila le corridor B, descendit l'escalier 3, gagna l'aile nord, et comme il n'avait pas eu la précaution en passant le matin dans le Luxembourg de ramasser des cailloux à l'instar du Petit-Poucet, il se trouva complètement désorienté dans les parages du corridor L.

Un monsieur passa tête nue avec des paperasses sous le bras; Romain l'aperçut avec plus de joie que Colomb les premiers oiseaux qui lui annonçaient la terre, et c'est avec l'anxiété du naufragé qu'il le pria de lui indiquer le cabinet de M. Mareschal.

—Attendez, lui dit le monsieur, nous sommes ici dans le corridor L; tout au fond à gauche vous prenez l'escalier 5, vous le descendez jusqu'au bas; vous traversez la cour de la fontaine, le portique, la cour des statues, et puis…. mais au fait, non, c'est inutile, vous ne vous y retrouverez jamais.

—Au moins, Monsieur, dit Caldas, je vous en prie, enseignez-moi comment sortir d'ici.

—Toujours devant vous et ensuite toujours à gauche, dit le monsieur en s'éloignant.

—Bien obligé, lui cria Caldas! Et il s'assit sur un coffre à bois.

—Je ne m'étonne plus, pensa-t-il, que la moitié des affaires restent en chemin; il y a trop de détours dans ce sérail.

—Ah! vous voilà, grommela derrière lui une voix de mauvaise humeur, par où diable êtes-vous passé?

Caldas reconnut le profil de son cornac.

—Vous me cherchiez? demanda-t-il.

—Moi! pas du tout, répondit le garçon; mais puisque vous voilà, suivez-moi et tâchez de ne plus me perdre.

Caldas avait presque envie de prendre le pan de l'habit marron-clair, comme les enfants prennent le pan du tablier de leur bonne; mais cette précaution fut inutile, et il arriva sans encombre au cabinet du chef de division.

VII

—Monsieur Romain Caldas, fit M. Mareschal en se levant, vous nous étiez annoncé, Monsieur, et vous êtes le bienvenu.

Charmé de cette façon ouverte et cordiale d'accueillir son monde, Romain se sentit tout de suite pris d'une grande sympathie pour son chef de division.

Et vraiment M. Mareschal est l'homme le plus aimable du ministère; il a le don si rare de parler aux petits sans les écraser.

C'est le vrai signe de la force.

—Romain Caldas! continua M. Mareschal après avoir fait asseoir son subordonné, eh mais! j'ai vu ce nom-là quelque part. Vous écrivez dans les journaux?

Non bis in idem, pensa le nouveau qui lisait quelquefois les feuilletons de Janin; et il répondit avec une impudence qui promettait:

—Je n'ai jamais fait imprimer une ligne, Monsieur.

—Ah! tant pis, dit le chef de division, nous avons ici quelques gens de lettres, ce sont d'excellents garçons, je les aime beaucoup.

—Encore une école, se dit Romain; drôle de boutique, on ne sait sur quel pied danser. Et comme il avait soif de faire son chemin, il se promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche. Il reprit tout haut:

—Me voici maintenant, Monsieur, tout à votre disposition, et je puis aujourd'hui même, si vous voulez m'indiquer ma besogne…

—Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacré du premier jour, je connais ça; il se refroidira.

Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel à témoin de la sincérité de son intention.

Le chef de division continua:

—Écoutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations (car je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en eussiez pas), sans avoir quelques dispositions à prendre, quelques transitions à ménager; je vous accorde huit jours de répit. Le service n'en souffrira pas. Rien ne presse en ce moment, et d'ici là, je trouverai quelque occupation intelligente à la mesure de vos capacités.

—C'est à vous que j'aurai l'honneur de me représenter? demanda
Romain.

—Inutile, répondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du Sommier. J'aviserai de votre arrivée votre futur chef, M. Ganivet, un homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agréables. Sans adieu, Monsieur, et à huitaine.

Romain sortit en se confondant en remercîments, convaincu qu'entre son chef de division et lui, c'en était désormais à la vie, à la mort.

VIII

Caldas n'avait pas de transitions à ménager.

On quitte la bohème comme une auberge mal famée, quand et comme on peut; on part sans dire adieu à personne.

Les huit jours de répit que lui accordait M. Mareschal furent donc pour lui comme un congé anticipé. Il en profita pour visiter quelques amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels les gens de province recommandent instamment leurs fils à surveiller, comme si à Paris on avait le temps de se mêler des affaires des autres.

Du jour où Romain s'était mis à écrire dans les journaux, il avait cessé de voir ces excellents bourgeois, sachant bien qu'ils devaient le considérer comme un homme à la mer.

En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il s'empressait d'aller leur faire part de son sauvetage. Peut-être l'idée que quelqu'un d'entre eux écrirait à sa famille n'était-elle pas étrangère à sa politesse.

Partout il fut bien reçu, et M. Blandureau, riche négociant qui professe pour la littérature l'estime qu'elle mérite, le retint à dîner.

—Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerçant à cheval sur ses principes, en quittant un métier qui n'en est pas un. En embrassant la carrière administrative, vous vous rattachez à la société; vous devenez quelque chose.

—Pardon, interrompit Romain; dans la littérature j'aurais pu devenir quelqu'un.

—Et après?… continua M. Blandureau; songez donc qu'aujourd'hui vous avez une position dans le monde. Et tenez, moi qui vous parle, j'aimerais mieux donner ma fille en mariage à un sous-chef de ministère qu'à n'importe quel académicien. Ce sont les premiers de votre état, et ils gagnent douze cents francs par an!

—Et puis ils sont si vieux! dit Caldas.

M. Blandureau aurait sans doute ajouté des choses bien plus fortes encore, si Romain ne s'était esquivé pour courir au théâtre.

* * * * *

Ce soir-là il y avait première représentation aux Variétés: toute la presse, grande et petite, était dans la salle. C'était la seconde pièce d'un débutant dont on attendait monts et merveilles.

A onze heures moins le quart, le critique Greluchet fit son apparition au café du théâtre. Il promena son oeil flamboyant autour de la salle, cherchant un visage ami. N'en trouvant pas, il appela le garçon par son petit nom, et se fit servir une chope. Le critique Greluchet, qu'on avait outrageusement refusé au contrôle, était allé étudier son compte rendu au Casino-Cadet; parti furieux, il revenait presque gai, ayant recueilli deux mots méchants sur la pièce nouvelle à encadrer dans son feuilleton.

Bohême incurable, depuis huit jours Greluchet avait vu la fin de sa dernière pièce de cent sous, ce qui ne l'empêchait pas d'entrer dans ce café, se fiant, pour payer sa consommation, à la Providence qui déjà tant de fois a bien voulu acquitter ses notes.

Pour tuer le temps, il prit une feuille de théâtre et se mit à étudier la distribution de la pièce.

Déjà sa chope était à moitié vide, lorsque la porte du café s'entrebâilla discrètement, et une tête barbue apparut qui interrogeait l'horizon des consommateurs.

Greluchet reconnut cette tête.

Ce n'était pas le messager du Seigneur, le banquier de la
Providence…

C'était Cahusac, le bohême qui travaille quelquefois et qui ferait de si charmants articles, s'il prenait la peine de garder la monnaie de sa conversation. Cahusac cause, il n'écrit pas; c'est un artiste en mots, il pétille comme un feu d'artifice; et quand l'esprit lui manque, il se sauve par la méchanceté. C'est du fiel champanisé.

Greluchet ne connaissait que trop ce Rivarol de brasserie; son flanc portait encore une plaie ouverte. Cahusac avait lancé plus d'un mot terrible à son adresse.

Greluchet est sans rancune. Il s'ennuyait tout seul, il appela son bourreau.

Cahusac hésita, mais il avait soif aussi, et il entra.

—Hein! cria Greluchet, est-ce assez infect?

Trois bourgeois qui jouaient aux dominos levèrent la tête, et
Greluchet fut content, il faisait sensation.

—Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la dernière insolence…

—La pièce, parbleu!

—Y étiez-vous?

—J'en sors.

L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se sentit si décontenancé, qu'il fit servir une canette.

—Racontez-moi donc la pièce, reprit Cahusac.

—Il n'y a pas de pièce.

—Et les mots?

—Il n'y a pas de mots.

—Mais enfin, de quoi est-il question?

—Eh! de rien? toujours la même rengaine…

—A-t-on sifflé? a-t-on applaudi?

—Heu! heu!

—Bon, dit Cahusac, je suis fixé.

—Sur quoi? demanda Greluchet surpris.

—Sur vous, parbleu!

Le critique eut presque envie de se fâcher; mais la barbe noire de
Cahusac l'intimidait positivement.

Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se levait déjà pour prendre son chapeau, quand la sortie du théâtre fit affluer dans le café un dernier ban de consommateurs.

Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua—non, devina l'ami Romain Caldas.—«La bière est payée, pensa-t-il, merci, mon Dieu!» Et se dressant sur ses maigres jambes, il héla le sauveteur. Du même coup, il fit apporter un moos.

Le trop confiant Romain vint s'asseoir à la table des deux bohêmes.

—Quel succès! dit-il; au dénoûment on nous a servi l'auteur.

Greluchet n'était pas à la conversation; il admirait les beaux habits de Caldas…

—Ah çà! te voilà vêtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a donc de l'or, au Bilboquet?

—Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur.

—Un tailleur à tomber, interrompit Cahusac, je demande son adresse.

—Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une place.

—Une place! firent en choeur les deux bohêmes.

—Oui, mes amis, j'entre au ministère de l'Équilibre.

—Paye-t-on la copie? demanda le critique.

—Cent francs par mois, répondit Romain, pour commencer.

—Alors, mordioux! fit le critique; saisissant la balle au bond, c'est toi qui régleras la consommation.

—Cent francs, reprit Cahusac, mais c'est la Californie; je demande une pioche… Voyons, qu'est-ce qu'il faut faire pour gagner tout cet argent-là?

—Pas grand'chose, en vérité. On arrive au bureau sur les dix heures; à cinq heures on est libre.

—Ça fait sept heures, observa Cahusac, c'est long!

—Y va-t-on tous les jours? demanda Greluchet.

—Dame, oui, les dimanches exceptés.

—Ça fait vingt-six jours par mois, remarqua le critique; c'est beaucoup.

—Je vous trouve superbes, reprit Caldas; est-ce que vous avez jamais gagné cent francs à travailler dans vos journaux?

—D'abord nous ne travaillons pas, répliqua Cahusac.

—Et nous sommes libres, ajouta Greluchet.

—Vous n'allez pas toujours où vous voulez, dit l'autre.

—Pas toujours, mais qu'importe?

—Il importe si bien, s'écria Cahusac, que de vos cent francs je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix d'un tailleur.

IX

La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa détermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le blesserait-il plus que le collier de misère, dont il gardait encore les cicatrices?

Plein de confiance en l'avenir, il écrivit à son père pour lui annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler de joie la moitié de la population de Céret (Pyrénées-Orientales), faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum surtout, où il demandait quelque argent: un fils respectueux n'écrit jamais à ses parents sans leur demander de l'argent.

Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli sans doute, avait négligé de payer le loyer et la pension de son protégé. Une fausse honte avait empêché Romain de lui rappeler ce détail important.

Bachi-bozouk littéraire, Caldas dînait le plus souvent de la razzia de l'imprévu. Il campait au bivouac de l'amitié ou de l'amour,—du crédit quelquefois. Incorporé dans les bataillons réguliers de l'administration, il lui fallait désormais un ordinaire et un casernement assurés.

Voilà pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel.

La civilisation, qui s'intéresse aux nègres, n'a pas encore prohibé la traite des pères.

X

En attendant la réponse de Céret, Caldas rêvait aux moyens d'enterrer sa liberté au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt fois remués de son imagination, il réclamait un peu d'or, oh! pas beaucoup! le prix d'un souper.

Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander «de l'ouvrage» au directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps qu'il consacre à l'éducation des peuples, cet homme politique ne craignit point de lui révéler son dernier mot sur «l'Évêque de Rome,» et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pâte à faire couper les rasoirs.

En vingt-quatre heures, Romain fit un poëme. Le directeur du grand journal, après avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui prédire un bel avenir littéraire, et, séance, tenante, lui fit compter quarante francs.

—J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas.

Muni de ce viatique, il s'élança dans un fiacre:

—A Grenelle, au théâtre! dit-il au cocher.

Il y avait déjà plus de six semaines que le coeur de Caldas avait été incendié par la chevelure de mademoiselle Célestine. C'était à la descente de l'Omnibus des Artistes qu'il l'avait aperçue pour la première fois.

—Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du directeur de génie qui a su appliquer ce véhicule à l'art dramatique.

Ce grand homme a résolu pour le comédien le problème de l'ubiquité. Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la banlieue, et, grâce au trot rapide de ses chevaux, le même «bon fils» peut, le même soir, retrouver sur quatre théâtres aux quatres points cardinaux la même «croix de sa mère.»

Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le marasme!…

—Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrès.

Scarron ne donnait qu'une charrette à sa troupe ambulante. Mont-Saint-Jean met à la disposition de ses artistes une voiture à ressorts.

C'est égal, l'auteur du Roman comique reconnaîtrait les siens; il saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus.

Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a dix-huit places; il y fait tenir trente comédiens.

L'étoile de Caldas brillait ce soir-là du plus vif éclat au firmament. Il arriva au théâtre, juste comme mademoiselle Célestine, qui venait d'être poignardée par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs pour regagner la loge paternelle.

Cette ingénue avait été cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait composé pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain qu'il l'avait opposée dans le Bilboquet à mademoiselle Fix de la Comédie-Française; elle avait résisté.

Elle ne résista pas à l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant devant le Grand-Condé, elle s'aperçut que sa robe était déchirée.

—Ah! si vous m'aimiez réellement, soupira-t-elle en lui serrant la main.

Caldas n'hésita point,—et pourtant il n'avait pas dîné. Mademoiselle Célestine eut une robe qui fit longtemps le désespoir de sa bonne amie, la forte jeune première amoureuse. Mais le souper des fiançailles se fit chez Romain. La rôtisseuse de la rue Dauphine fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arrosé d'un petit-bleu largement baptisé.

Il monta pourtant à la tête de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien qu'il commit l'imprudence d'avouer à Célestine sa récente nomination au ministère de l'Équilibre national. Des rêves d'ambition se mêlaient à ses rêves d'amour. Il ne cacha pas à son amante que le plus bel avenir administratif lui était réservé. Il se voyait déjà chef de division et lui faisait présent d'une voiture attelée de deux chevaux gris pommelés.

—Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingénue, et je viendrai chez toi tous les trente et un du mois.

XI

Elle avait l'habitude d'aller en voiture, la pensionnaire de
Mont-Saint-Jean.

Caldas fut héroïque; il lui restait trente centimes, il offrit l'omnibus.

Et pourtant le jour qui se levait, était son premier jour de servitude. Pour la première fois il se dit:

—Allons, il faut aller à mon bureau!

Il fallait aller au bureau, en effet, sans avoir déjeuné, sans un sou, sans savoir s'il dînerait le soir…

Il fut sur le point, le misérable, de regretter ses quarante francs.

Qu'en restait-il à cette heure? une vague senteur ambrée dans sa chambre de garçon, une épingle noire sur sa cheminée.

Un espoir survivait chez lui, et c'est avec un battement de coeur qu'en passant devant la loge de sa portière il lui jeta ces mots:

—Avez-vous une lettre pour moi?

La portière haussa les épaules avec mépris.

—C'est fini, se dit-il, je ne dois plus compter sur mon père.

Et serrant d'un cran la boucle de son pantalon, il courut au ministère.

M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; même il avait gardé son habit noir pour cette solennité: d'ordinaire, pour abattre de la besogne, il se met en manche de chemise.

Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est trop peu dire; son geste moelleux, sa voix de miel, l'onction de son sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule stéréotypée: «J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.»

Mais cette urbanité perpétuelle n'est aussi qu'une formule chez M. Ganivet. Très-orgueilleux au fond et très-fier de sa position, s'il condescend à tant d'amabilité pour les inférieurs, c'est qu'il a fait son profit du mot de Gavarni: «Les petits mordent.»

C'est le credo de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son levier dans la popularité. Si le ministre était nommé au suffrage universel des employés, il aurait le portefeuille.

Cet homme déconcerta Caldas par ses prévenances. Il lui roula un fauteuil près de la cheminée et le pria de se chauffer les pieds sans façon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se résumer ainsi: «Je vous connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions qui vous sont assignées ici sont bien au-dessous de vous; je rougis presque d'avoir à vous tracer une besogne si mesquine. Des employés comme vous, monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef; c'est vous qui devriez être à ma place.»

—Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme.

M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui récitait son petit programme, voilà tout.

Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau, du ton de l'intérêt le plus profond, s'informa de tout ce qui touchait Romain, de son passé, du présent et de son avenir; il lui demanda des nouvelles de sa famille, et combien son père avait eu d'enfants. Il termina en le félicitant d'avoir été nommé au bureau du Sommier, le bureau le mieux composé de tout le ministère. Il lui traça un portrait vraiment flatteur de ses collègues, gens spirituels, instruits, aimables et de la meilleure compagnie, tous appelés au plus bel avenir. Il prit la peine de le conduire lui-même jusqu'à la porte du bureau.

Là, il lui donna une chaude poignée de main, et finit en lui demandant sa protection.

XII

Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxiété s'éloigner M.
Ganivet.

L'idée de se présenter à des collègues si remarquables l'inquiétait sérieusement; il éprouvait quelque chose de cette émotion du jeune poëte qui, son manuscrit à la main, va frapper à la porte du Théâtre-Français et sollicite une lecture de MM. les Sociétaires. Il cherchait un mot aimable, dégagé, spirituel, à dire en entrant, un de ces mots qui posent à tout jamais un homme.

En attendant il restait immobile devant la porte; il étudiait la physionomie de ces panneaux derrière lesquels se trouvait l'inconnu. Il lut, sans y rien comprendre, les énigmatiques désignations que voici:

                  VINGT ET UNIÈME DIVISION.
                        ~~~~~~~~~

  +——————-+ +—————-+
  | SECTION 17e | SOMMIER | 9e BUREAU |
  +——————-+ +—————-+
                          ——-

De la lettre A à la lettre H

+—————————————————————-+ | LE PUBLIC N'EST ADMIS QUE DE 2 HEURES 1/4 | | A 3 HEURES 1/2. | +—————————————————————-+

—Tout ceci ne m'apprend pas grand'chose, murmura Caldas. Bast, entrons!

Il ouvrit la porte… et reçut une pomme cuite sur l'oeil.

—Sacrrrrebleu! s'écria-t-il en portant la main au siège de la douleur.

—Vous ne savez donc pas lire? lui cria un monsieur armé d'un balai et perché sur une échelle; le public n'est admis que de deux heures un quart à trois heures et demie.

Deux autres messieurs, dont l'un brandissait des pincettes, tandis que l'autre se faisait un bouclier de son pupitre, lui crièrent aussi:

—Le public n'est admis…

—Mais sapristi! je ne suis pas le public, riposta Caldas, je suis employé dans ce bureau; M. Ganivet…

—Tiens, c'est le nouveau, dit le monsieur aux pincettes.

—Vous arrivez à propos, dit le monsieur sur l'échelle, nous sommes accablés de besogne.

—Voici votre place, ajouta le monsieur au bouclier, en lui montrant une table non occupée.

Et, profitant d'un moment d'inattention du monsieur aux pincettes, il lui asséna sur les reins un coup de règle plate à assommer un boeuf.

La petite guerre recommença, sans qu'on fit davantage attention au nouveau, qui s'assit piteusement à sa place.

La victoire ne tarda pas à se déclarer en faveur du monsieur à l'échelle et du monsieur aux pincettes. Forcé dans ses derniers retranchements, l'homme au pupitre lâcha pied et courut se réfugier derrière Caldas pour éviter la bagarre. Le nouveau se leva brusquement; sa chaise roula à trois pas, et, du coup, il fut atteint par les pincettes.

Ma foi, la moutarde lui monta au nez; il saisit un plumeau et se rangea du côté de l'homme au pupitre, qui, grimpé sur une table, se défendait courageusement.

Caldas tapait comme un sourd, et le vacarme redoublait.

Tout à coup la porte s'ouvrit; un quatrième monsieur entra.

C'était un petit homme sec, jaune, bilieux, à l'oeil cave. Comme on était au lundi, il était rasé de frais.

M. Rafflard (tel était son nom) ne se fait raser que tous les dimanches. M. Rafflard s'enrhume facilement; c'est pourquoi il porte des chaussons fourrés et une calotte; il y a même une plaisanterie de tradition à ce sujet dans le neuvième bureau: tous les ans, au 1er janvier, les collègues de M. Rafflard lui offrent une calotte de velours; il s'est fâché la première année, depuis il s'est fait à ce cadeau, peut-être même se fâcherait-il si on négligeait cette prévenance.

Malheureusement on ne lui donne pas de paletot pour remplacer celui qu'il porte à son bureau depuis l'année du retour des cendres; ce paletot a juste deux ans de service de moins que M. Rafflard. C'est en 1838 qu'il fut nommé surnuméraire; il a mis vingt-trois ans à devenir commis principal; on n'avançait pas vite de son temps; il croit qu'il sera sous-chef au moment de sa retraite; mais il est le seul à le croire. Rafflard a son bâton de maréchal; tout le monde sait qu'il n'ira pas plus loin. Et s'il ne va pas plus loin, c'est simplement parce qu'il n'a pas été plus vite.

Son peu de chance dans l'administration a aigri son humeur; il avait le caractère difficile en entrant au ministère de l'Équilibre; il est devenu tout à fait insupportable. C'est la faute d'une gastrite, produit de son ambition rentrée.

Profondément inintelligent, il rachète son incapacité par une gravité imperturbable. Il est fainéant, mais on ne l'a jamais vu inoccupé. C'est le paresseux le plus actif et la nullité la plus solennelle de l'Équilibre.

M. Rafflard sembla fort choqué de la conduite de ses collègues.

—C'est avec de pareils enfantillages, dit-il, que vous faites le plus grand tort à tout le bureau. Vous ne serez donc jamais sérieux!

Les fonctions de commis principal, au ministère de l'Équilibre, ne comportent aucune prééminence sur les autres commis ou rédacteurs. Il est chargé seulement de distribuer le travail quotidien aux expéditionnaires. Si donc un commis principal a dans un bureau quelque influence, il ne la doit qu'à sa valeur personnelle. M. Rafflard n'avait ni l'une ni l'autre.

Trois grognements accueillirent son observation, et l'homme aux pincettes, se glissant derrière le commis principal, lui enleva lestement sa calotte.

—Que c'est bête, monsieur Basquin! s'écria-t-il, vous allez me faire prendre un rhume.

—On ne lui rendra sa calotte que s'il éternue, dit l'homme à l'échelle.

—Bravo, Nourrisson! firent les autres; éternuez mon oncle!

«Mon oncle» est une autre plaisanterie traditionnelle dont la légende se perd dans la nuit des temps.

Le commis principal ne répondit rien. Il gagna d'un air revêche le bureau séparé qu'il occupait auprès de la fenêtre.

—Quand il vous plaira de rendre ma calotte, continua-t-il, vous me le direz.

—Qu'est-ce que tu payes si on te la rend? demanda l'homme au pupitre.

—Je ne paye rien; je n'ai pas douze mille livres de rente comme toi, Gérondeau. Si je les avais, je ne serais pas ici à faire ce métier de galérien.

A ces mots, «douze mille livres de rente,» Caldas laissa tomber son plumeau; il considéra avec curiosité ce quadragénaire opulent qui répondait au nom de Gérondeau.

On rendit la calotte à M. Rafflard, qui n'en grogna que plus fort.

—On ne peut jamais travailler ici, c'est dégoûtant. Si vous n'avez rien à faire, moi, j'ai de la besogne: un rapport à faire copier.

—Voilà votre homme, dit Gérondeau en montrant Caldas; monsieur est notre nouveau collègue.

Galdas se leva pour prendre des mains du commis principal le rapport en question.

—Vous n'êtes pas dégoûté, vous, dit l'autre, un travail destiné au ministre!

—C'est donc bien difficile? demanda Romain.

—Parbleu! il faut avoir été maître d'écriture.